PRÉFACE
Le pas le plus utile dans les sciences est toujours celui qui suit immédiatement les derniers qui ont été faits.
L'entreprise scientifique qui contribue le plus aux progrès des lumières est toujours celle que les travaux les plus récents des hommes de génie ont préparée ; car les idées les plus justes, lorsqu'elles se trouvent trop en avant de l'état des lumières, ne sont presque d'aucune utilité ; on les oublie avant qu'on soit en état d'en faire d'importantes applications. Il est prouvé que Pythagore a enseigné que le soleil était au centre du monde ; il paraît certain que plusieurs philosophes grecs ont soupçonné l'existence de la gravitation et qu'ils ont même
énoncé ce principe à leurs élèves. Je demande quels avantages 4es anciens ont tirés de ces deux idées qui servent de base à notre système astronomique. Ptolémée n*en a pas moins placé la terre au centre du monde ; Copernic n'en a pas moins été obligé de découvrir et de démontrer la véritable situation du soleil ; Kepler n*en a pas moins été inventeur de ses belles lois ; enfin Kewton n*a pas eu moins de mérite à les résumer et à les lier par sa profonde conception de la gravitation.
Animé du désir de faire la chose la plus utile pour le progrès de la science de Thomme^ et convaincu de la justesse du principe que je viens de poser, j'ai commencé par examiner avec la plus scrupuleuse attention dans quelle situation se trouvait cette science. Voici quel a été le résultat de mon examen :
Les quatre ouvrages les plus marquants, relativement à cette science, m'ont paru être ceux de Vicq-d'Azyr, de Cs^anis, de Bichat et de Condorcet. En comparant les ouvrages de ces quatre auteurs avec ceux de leurs devanciers, j'ai trouvé :
1^ Que ces auteurs avaient fait faire un pas bien important à la science, eu la traitant par la méthode employée dans les autres sciences d'observation, c'est-àdire en basant leurs raisonnements sur des faits observés et discutés, au lieu de suivre la marche adoptée pour les sciences conjecturales, où on rapporte tous les faits à un raisonnement ;
^ Que toutes les questions importantes, relatives à cette science, avaient été traitées par l'un ou l'autre de ces quatre auteurs.
El j'ai conclu de cet examen que le pas le pins important h faire pour ta science de l'homme, que celui qui suivrait immédiatement ceux faits par Vicq-d'Azyr, Cabanis, Bicliat et Condorcet, était de traiter cette science dans un seul et même ouvrage, en complétant les matériaux que ces quatre grands hommes nous avaient laissés. Tel est l'objet que je me suis proposé dans le présent mémoire, qui sera divisé en deux parties, chacune desquelles sera partagée en deux sections.
La première partie traitera de l'individu-homme, cl la seconde, de l'espèce humaine.
La première section de la première partie sera un résumé physiologique, la seconde, un résumé psychologique.
La première section de la seconde partie contiendra une esquisse de l'histoire des progrès de l'esprit humain, depuis son point de départ jusqu'à ce jour. Dans la seconde, je présenterai un aperçu sur la marche que suivra l'esprit humain après la généralion actuelle.
Je donnerai à. la première partie le lilre d'examen des ouvrages de Vicq-d'Azyr, et à la seconde celui d'examen du Tableau hislori'jue des proyris de l'esprit kumaiii, par Condorcet. Je discuterai dans la première les idées de Vicq-d'Azyr, et dans la seconde, celles de Condorcet. Par la discussion, je rejetterai certaines idées émises par ces auteurs, j'en admettrai d'autres, et je compléterai celles que j'aurai admises, de manière à en former un tout systématiquement organisé.
Je préviens le lecteur que je reviendrai souvent sur les mêmes idées; que je réexaminerai des principes déjà
admis après discoasion, en les considérant sons de nouveaux points de vue. Cest par de fréquents retours sur ses pensées qu*on parvient à les analyser complètement, qu*on se familiarise avec elles et qu'on leur donne une assiette solide. Je sais que cette manière de composer rend pénible la lecture d'un travail, et par conséquent peu agréable; qu^elle doit déplaire à la majeure partie des lecteurs ; peu m'importe, puisque ce n'est pas pour elle que j'écris et que la gloire littéraire n'est pas l'objet de mon ambition. J'ai appris à penser laborieusement : tel a été pour moi le résultat de mes longs travaux, et je récuse le jugement de ceux pour qui l'exercice de la pensée est devenu d'autant plus facile qu'ils ont avancé davantage dans la carrière de la vie. Ces hommes ne s'occupent que de futilités, et leurs travaux contribuent plutôt à abâtardir l'esprit humain qu'à lui faire faire des progrès.
Uans le siècle dernier on s'est occupé de mettre les questions les plus abstraites à la portée de tout le mondc^ de les soumettre au jugement de tout le monde. Cette manière de faire était très-bonne pour amener une rjévo- LL'TiON, ce qui était le but que les savants se proposaient Mais aujourd'hui, le seul objet que puisse se proposer un penseur, est de travailler à la reorganisation du système de morale^ du système religieux^ du système po/itique^ en un mot, du système des idées, soas quelque face qu'on les envisage. L'ancienne manière de procéder doit donc être abandonnée. Les personnes qui ont fait une étude particulière de ces grandes questions sont les seules qui puissent, sans inconvénient pour l'ordre général, et
au contraire, à son avantage, les examiner et les discuter. Pour agir conséquemment à cette manière de voir, je ne ferai pas imprimer mon travail.
Le travail que j'ai conçu ne se borne point au présent mémoire, il doit se composer de quatre mémoires, ayant pour titres : Mémoire sur la science de r homme; Mémoire sur la philosophie ; Mémoire sur la réorganisation du clergé y et Mémoire sur les réorganisations nationales des différents peuples'. Je suis poussé à l'exécution de ce plan de travail bien plus par la conviction du besoin que la société en a, que par le sentiment de ma capacité pour fournir une carrière aussi longue et aussi difficile. Je déclare en y entrant que je suis prêt à quitter la direction de l'entreprise, que mon plus grand désir est de voir une personne plus capable que moi s'en charger, et que je deviendrai dès ce moment pour elle un collaborateur qu'elle emploiera comme elle le jugera à propos. En attendant l'heureux jour où je me trouverai débarrassé de cette tâche (infiniment au-dessus de mes forces), voici la marche que je suivrai pour la remplir le moins mal qu'il me sera possible.
Je fais observer au lecteur que je dois, pour le moment, me regarder comme chef de l'entreprise et faire ma combinaison comme si je devais en diriger ' toute l'exécution.
Je prends douze ans, à partir du 1®^ janvier 1813 (1), pour l'exécution (c'est depuis cette époque, en effet, que j'y travaille). Mon mémoire sur la science de l'homme
(1) Saint-Simon est mort le 19 mai 1825. P. E.
admis après discoasion, en les consid^ veaux points de vue. G^e^t par de fré ses pens^ qu'on parvient à les analyi qu'on se familiarise avec elles et qu'o assiette solide. Je sais que cette man rend pénible la lecture d'un travail, peu agréable; qu'elle doit déplsùre à des lecteurs; peu m'importe, puisque elle que j'écris et que la gloire littéraii de mon ambition. J'ai appris à pens^ tel a été pour moi le résultat de nm je récuse le jugement de ceux pour q pensée est devenu d'autant plus iadl davantage dans la carrière de la vî' s'occupeut que de futilités, et teun plutôt à ab&tardir l'esprit humaiflLlS progrès.
Dans le siècle dernier on 8*68^ questions les plus abstraites à lft:| de les soumettre au jugement^ manière de faire était très^bonr LUTioN, ce qui était le but que ' Mais aujourd'hui, le seul o1 un penseur, est de travailler tème de momie, du systèm (ique^ en un mot, dusystèr qu'on les envisage. L'anc donc être abandonnée. ^ étude particulière de ceF qui puissent, sans inco
aux progrès de la science et à l'amélioration du sort de l'espèce humaine 7