SEPTIÈME PENSÉE
Messieurs, Socrate est mort depuis eqviron deux mille trois cents ans. Pendant les premiers onze à douze cents ans, la Philosophie Platonnière, c'est^-dire la marche à priori a eu l'ascendant Depuis onze à douze cents ans, ce sont les ouvrages d'ÂaiSTOTB, c'est-à-dire la philosophie à posteriori, qui est préférée. Ainsi l'esprit humain a parcouru une des grandes périodes philosophiques; ainsi les circonstances actuelles appellent le premier homme qui sera doué du génie ^philosophique à se placer moralement au point de vue socratique.
Cette pensée. Messieurs, constitue le dernier terme de la série que nous nous étions proposé de vous exposer dans le présent mémoire; nous allons maintenant, pour procéder à la manière de Socrate, vous présenter ces mêmes idées repensées et conçues à priori. Nous intitulerons cette seconde partie de notre mémoire : Discours de Socrale à ses élèves; nous lui ferons parler le langage qu'il leur aurait tenu, s'il avait prévu tout ce qui s'est passé jusqu'à ce jour.
SOCMTB A SES ÉLÈVES.
fl La croyance à plusieurs causes animées, continuellement en guerre les unes avec les autres, agissant à l'insu de Jupiter, leur chef suprême, en lui faisant des niches, est absurde ; si le monde était ainsi gouverné, il serait dans le chaos. Pour que le bel ordre que nous voyons établi existe dans Tunivers, il faut qu'il soit régi par une seule cause.
» Les Grecs sont fiers des connaissances qu'ils possèdent; ils ont droit de Têtre, en se bornant à la comparaison de ce quMls savent avec ce que savaient les peuples qui les ont' précédés ; mais ils seraient bien peu satisfaits de leurs lumières, s'ils comparaient ce qu'ils savent avec ce qui leur reste à apprendre. Ils se laissent dominer par leur imagination, leur attention est presque entièrement absorbée par les beaux-arts. Ils sont dans ce genre tellement forts, que je doute que leurs successeurs puissent les égaler. Mais ce genre est-il le premier? Je ne le pense pas, je ne le regarde que conune un amusement. La philosophie me paraît la plus importante de toutes les sciences.
> Le philosophe se place au sommet de la pensée ; de là il envisage ce qu*a été le monde et ce qu'il doit devenir. Il n'est pas seulement observateur, il est acteur; il est acteur du premier genre dans le monde moral, car ce sont ses opinions sur ce que le monde doit devenir qui règlent la société humaine. Avant de vous entretenir
de ce que le monde doit devenir, avant de vous engager à réunir vos efforts aux miens pour organiser la Société humaine de la manière la plus avantageuse pour son bonheur, je vais récapituler le passé, car c*est toujours sur le passé qu'il faut baser les raisonnements sur Favenir. Je rendrai cette récapitulation la plus rapide possible, parce que les idées qu'elle contient vous sont familières.
» Les premiers hommes n'ont eu sur les animaux les plus élevés après eux sur Téchelle d'organisation, que la supériorité d'intelligence qui résultait directement de leur supériorité d'organisation ; et cette supériorité était si faible, qu'elle n'était qu'une nuance presque imperceptible. Il s'est écoulé bien du temps avant qu'ils soient parvenus à former une langue. Ce n'est que depuis la formation complète de la langue (époque qui a été signalée par la formation . des signes abstractifs et par la division des idées générales, causes^ effeU)^ que l'intelligence humaine s'est trouvée décidément d'un rang supérieur à celle des autres animaux, c'est-à-dire qu'une forte ligne de démarcation a séparé l'intelligence humaine de l'instinct des animaux inférieurs. Je ne considère tous ces travaux que comme des travaux préliminaires préparatoires, que comme des travaux avant la confection desquels il n'était pas possible à l'esprit humain de concevoir un bon plan de travail, et d'établir la méthode d'après laquelle il devait diriger ses recherches et ses combinaisons.
> Je vais fixer les idées générales sur lesquelles le système scientifique sera à tout jamais basé.
i se compose pour chacun de nous de deux 1^ constitue le moi de chacun, l'autre se '-■<-■ (\m lui est extérieur. J'appellerai la grande iri'i monde, et la petite, le petit monde. Il y Inaction continue du grand sur le petit et du çrand monde.
l^iii cl le grand monde sont deux phénomènes ■■ iii ïpmblables, ils ne diflèrent que par la di- ( la durée.
I avons donc deux manières d'étudier l'univers;
[?ons l'étudier dans le grand ou dans le petit
deux manières différent essentiellement.
aissons principalement le grand monde par
Hbn de la circonférence au centre, et le petit
B par son action du centre & la circonférence , ce
innstitue l'étude de l'univers dans le grand monde,
ti iwsiériori, et dans le petit monde, étude à
us les petits mondes se ressemblent sous les rap- - plus importants; ainsi, en m'étudiant moi-même. Lu i la fois tous les hommes, et en vous communîunt mes observations sur les actions que j'ai trouvées s et sur celles que j'ai trouvées nuisibles h. mon bonlor, je tends à mettre tous les hommes en harmonie ; est le principal objet que doit se proposer la ibilosophie.
Je dis que le philosophe doit étudier l'univers de férence dans le petit monde; mais je ne prétends pas qu'il doive négligsr l'observation du grand monde, car ces deux études s'entr'aident et s'enlacent tellement,
position avec la vôtre, dans laquelle on suivra, diaprés votre exemple, la méthode à priori (1).
» Avant de vous dire ce qui arrivera aux deux Ecoles qui s'établiront après moi et qui se diviseront les travaux qui sont concentrés dans la mienne, lesquelles seront, d'une part, celle que vous fonderez qui examinera les choses à priori et qui étudiera l'univers (aussi exclusivement que possible) dans le petit monde ; d'autre part, celle qui sera fondée par le plus capable de vos élèves, qui étudiera Tunivers principalement dans le grand monde, et qui examinera les choses en partant de la circonférence pour aller au centre, je vais vous entretenir un instant des avantages et des inconvénients qui résulteront de cette division.
» Les avantages de la concentration des travaux scientifiques en une seule École, sont que les considérations à priori et à posteriori étant menées de front, ainsi que l'étude de l'univers dans le grand et le petit monde , les opérations d'un genre servent de preuve et de complément à celles de l'autre ; mais par la division en deux Écoles, il sera établi des séries de faits infiniment plus étendues, et elles seront soumises à un examen infiniment plus approfondi, chacune des Écoles poursuivant par sa constitution ses études, autant que possible, dans le même mode de considérations.
(1) Celte prédiction de Socrate s'est vérifiée : Aristote est derenu émule et rival de Platon. Les Académiciens et les Péripatéticiens, qfoi n*ont pas cessé d'exister depuis et qui subsistent encore aujourd'hui, les premiers représentés par les philosophes allemands, et les seconda par l'École anglaise et française, sont émules et rivaux.
> Je vais vous parler maintenant du sort qui attend l'École que vous fonderez et celle qu'établira le plus éminemment intelligent de vos élèves. Pendant toute la durée de l'Espèce humaine, elles existeront l'une et l'autre , et la supériorité qu'elles obtiendront l'une sur l'autre sera alternative et jamais complète. Jamais l'une ne subalt émisera complètement l'autre. La vôtre sera plus suivie que celle de votre élève pendant mille ou douze cents ans, et celle de votre élève sera préférée à ta vôtre pendant un temps égal, c'est-àdire pendant dix h. douze siècles (1).
■ Voas désirez sûrement connaître les principaux événements qui rempliront les dix ou douze siècles de succès que je prédis K l'École que vous fonderez. Je vais vous en instruire.
> Les idées philosophiques que je voas enseigne
(t) La prédiction de Socrate s'est compi élément TériGée, car c'est le platoaicisme qui a servi de base i l'organisation de la religion ; car les [tares de l'Église, qui ont élé les seuls savanls pendant les premiers siècles de l'ère clirétienne, élaienl platoniciens; car le plalonicisme a Hé préféré à la doctrine d'Aristoie, depuis sa fondation, qui rcQinnle à quatre cejits ans avant J.-C, jusqu'au vit)' siècle, époque â laquelle les Arabes ont traduit les œuvres d'A ri sto te et Ici ont prises pour guide, ce qui fait bien 1,100 ans de prééminence, formant le ternie moyeu entre mille ou douze cents ans de snccës que Socrale avait promis à son disciple ou à l'Ecole qu'il constituerait.
L'École d'Arialole, qui a été remise en vigoenr, en honneur, en posilion de prééminence par les Arabes, et dont l'esprit qui conslifuo It iaeonisme domine encore le platonisme auquel les Allemands ont fait jusqu'à présent d'inutiles elTorls pour faire obtenir la préférence, a joué le premier rôle depuis le yiii* jusqu'au six* siècle, ce qui lui a composé onze siècles de succès, conformément à la prédiction d« Socrale.
sont certainement utiles à Tespèce humaine; mais il n*y a pas de grands biens qui ne soient accompagnés de maux importants. Ces idées amèneront le renversement de la Société grecque. Cette Société a pour lien général le respect que les peuples dont elle est composée ont pour le temple de Delphes et pour les oracles que rendent les prêtres de ce temple. Je renverse la considération dont vos divinités jouissent, ainsi que celle que les prêtres de ces divinités ont obtenue. Je brise donc le lien qui unit les peuples grecs. Leur force consiste dans leur union; une fois désunis, ils seront facilement vaincus et soumis. Ce sont les Romains qui les subjugueront. Les Romains, après avoir soumis toute la terre, seront à leur tour vaincus par les peuples barbares qui sortiront des déserts et des forêts, limites auxquelles leurs armes seront arrêtées. L'Espèce humaine sentira alors le besoin de baser Torganisation sociale sur des idées plus larges et plus philanthropiques que celles qui sont admises aujourd'hui ; et les principes que vous enseignerez, Platon, qui pendant les cinq ou six premiers siècles ne seront étudiés que par un petit nombre d'hommes, deviendront à cette époque des principes réputés religieux, c'est-àdire révélés, ce sont eux qui civiliseront la masse entière de la Société européenne ; ils seront alors professés par toutes les classes de la Société. Mais comme il est de la nature des choses que toute institution se vicie avec le temps, les prêtres qui auront eu une conduite énergique et pure, pendant qu'ils auront joué un rôle d'opposition, abuseront du pouvoir suprême, quand ils «'en seront emparés; c'est alors que votre École descendra du
premier au second rang, et que celle qui sera fondée par votre élève, et qui aura pour objet l'étude du grand monde, fixera l'attention des têtes fortes qui chercheront le remède aux abus que vos arrière -petits disciples auront introduits pour accroître leurs moyens de se procurer des jouissances très-peu philosophiques.
» Me voilà enfin arrivé, mes chers élèves, au moment le plus intéressant et le plus important pour l'esprit humain,qui puisse exister pendant toute la durée de l'Espèce, puisque c'est celui où, après avoir fourni en totalité sa carrière ascendante, elle restera quelque temps stationnaire avant de descendre sa vie; c'est sur ce moment que je désire principalement fixer votre attention , et c'est pour ne point la fatiguer par un emploi préliminaire de vos forces, que j'ai franchi rapidement l'espace immense qui sépare ce jour de l'cpoquc dont je vais vous parler, et qui aura lieu dans deux mille cinq cents ans.
» Les travaux de nos devanciers n'ont été, n'ont pu être, comme je vous l'ai dit, que des travaux préliminaires, préparatoires; tous les instruments d'intelligence qu'ils ont fabriqués, toutes les idées qu'ils ont trouvées étaient nécessaires pour mettre l'esprit humain en état de commencer l'esquisse du système scientifique. Jusqu'à cette époque, il n'a pas été possible de donner l'ensemble aux connaissances acquises , de les coordonner , en un mot, de les systématiser. Placé sur un amas de matériaux moins volumineux, moins élevé, il n'était pas possible d'embrasser d'un seul coup d'œil tout l'horizon du domaine de la science.
» Les moyens de l'esprit humain sont si bornés, qu'il
lui faut beaucoup de temps pour terminer une opération quand elle est de quelque importance. Je commence l'esquisse du système scientifique, et cette esquisse ne sera pas terminée avant 2,000 à 2,500 ans. Oui, mes amis, des milliards d'hommes et des milliers d'années sont nécessaires pour construire l'édifice dont je pose la première pierre. Cela cessera de vous étonner, quand vous aurez réfléchi à la multitude d'opérations que ce travail exige; ce sont toutes les opérations intellectuelles possibles qu'il faudra faire; il s'en trouvera donc de tous les degrés de généralité et de tous ceux de particularité possible, et cela est innombrable.
> Ainsi voilà trois grandes époques : je donne à la première le nom d'époque des travaux préliminaires, elle renferme tout ce qui s'est passé, tout ce qui a été fait avant nous; à la seconde, qui est celle que nous commençons , je donne celui d'époque de l'organisation du système conjectural. La troisième, qui commencera dans vingt à vingt-cinq siècles, portera celui de l'époqne de l'organisation du système positif. L'époque actuelle et celle qui commencera dans vingt à vingt-cinq siècles se ressembleront, sous le rapport que c'est moi qui conunence cette époque et que ce sera un seul individu qui commencera l'autre. Oui ce sera un seul individu et cela ne peut pas être autrement, car la combinaison des pensées de plusieurs personnes ne pourrait pas former une conception dont le caractère fût unitaire ; or, unitaire et systématique étant une seule et même chose, dire qu'il existera une époque dans laquelle Tesprit humain organisera un système sci^i-
tifiqtie positif, c'est dire que la coordination des principales parties de ce système sera faite par un même
individu.
1 C'est moi qui reparaîtrai à cette époque. Vous imaginez sûrement, d'après cette prédiction, que j'ajoute foi aux idées do Pytiiagore sur la métempsycose; vous vous trompez ; mes idées à cet égard sont trèa-dilTérentes des siennes. Je vais, à cette occasion, vous faire connaître mon opinion tout entière sur la doctrine générale de l'illustre philosophe de Samos. Je le ferai avec d'autant plus de plaisir, que ce retour sur le passé reposera notre esprit, lui donnera de l'aplomb, et lui rendra la vigueur nécessaire pour continuer et terminer l'examen de l'avenir général de l'Espèce humaine.
i Pythagore disait : Je me souviens très-bien de m'être trouvé au siège de Troie; j'étais alors Euphorbe, Ménélas m'a blessé ; j'ai ensuite été Hermolime, puis un pêcheur, et dans ce moment je suis Pythagore.
• Cela nous prouve jusqu'à quel point un homme de génie peut être égaré pa.r son imagination, et prendre les idées les plus fantastiques pour des choses certaines. Cela nous prouve que ce philosophe envisageait les âmes comme des êtres dont l'existence était indépendante de celle des corps et dont la durée correspondait à celle de plusieurs enveloppes. Ma manière de considérer l'âme" est très-différente ;'c'est pour moi une conception métaphysique, c'est le point géométrique où toutes nos sensations convergent et d'où elles divergent. Quand, je vous dis, je reparaîtrai dans 2,000 ans, j'entends que les circonstances morales devant se trouver, à. celte
époque, à peu près les mêmes qu'aujourd'hui, il se trouvera alors un homme dans lequel des sensations à peu près semblables à celles que j'éprouve convergeront, et duquel divergeront des idées de la même nature que celles dont je parlerai dans la deuxième partie de ce discours.
• Voilà la différence qui existe entre la manière dont Pythagore a conçu la métempsycose, et celle dont je l'envisage. Je vais maintenant vousj^arler de la doctrine de ce philosophe ou plutôt des conceptions qui ont servi de base à sa doctrine. Il l'a fondée, d'une part, sur son idée de la métempsycose, telle que je viens de l'exposer ; de l'autre, sur cette considération : La science des nombres est l'unique science. L'accolement de ces deux idées est monstrueux, car l'une appartient au système conjectural et l'autre au système positif. Je dirai plus : la première est en arrière du système conjectural, et la deuxième en avant du système positif.
> Toutes les opérations de notre esprit sont des comparaisons; ainsi une idée générale ne peut être, d'une part, que le résultat des comparaisons que l'esprit a faites, de l'autre, que Taperçu de celles qu'il doit faire. L'idée générale : Funivers est régi par une came unique^ mais animée f est celle qui servira de base au système conjectural dont je commence l'organisation.
• Cette idée se divise en deux partfes qui constituent les termes de la comparaison la plus capitale que ce système renferme : 1" la cause qui met le grand monde en action ; 2^ les causes qui dirigent les actions des petits mondes. On ne peut établir de comparaison qu'entre
deux choses de même nature. Ainsi, il faut indispensablement concevoir le grand et le petit monde comme régis par des causes semblables. Le grand monde étant supposé régi par une cause unique, mais animée, le petit monde doit être envisagé comme gouverné par une cause semblable. La qualité d'éternité étant donnée à la cause qui régit le grand monde, doit l'être également à celle qui régit les petits. On peut seulement dire que la première n'a point eu de commencement el que l'autre a été créée, parce qu'il n'est pas nécessaire, pour le raisonnement, que le second membre de la comparaisou ait existé avant le moment où commence cette opération logique. Pythagore considérait la durée de l'âme comme limitée, comme con'espondant seulement à la durée de quelques enveloppes ; ses idées sont donc, sous ce rapport, en arrière du système dont je commence l'organisation.
» Je vais maintenant vous prouver que la conception : La science des nombres est la science utiique, est très en avant du système positif auquel l'esprit humain ne sera en état de travailler que dans 2,000 b. 2,500 ans.
• Etablissons d'abord clairement la différence qui existera dans le système conjectural et dans le système positif.
» Dans le système conjectural, l'univers sera supposé régi par une cause unitpio^ mais animée. Dans cet ordre de conception, on se dispensera d'étîiblir les idées intermédiaires ; on prendra l'organisation de l'être moral comme une chose connue, et on se bornera à présenter les deux extrêmes, c'est--à.-dire la volonté et l'acUon de
rétre général pour le grand monde, et des êtres particuliers pour les petits mondes. Dans le système positif, Funivers sera supposé régi par une loi, et les savants se trouveront alors forcés d'établir des idées intermédiaires entre la cause et PeffeL
• Je sens fréquemment le besoin de rebaser mes idées. Je vais récapituler la série des pas généraux de l'intelligence humaine jusqu'à ce jour :
> i* Les honmies, à leur origine commune avec les autres animaux, ne jouissent que de la supériorité d'intelligence qui résulte directement de leur supériorité d'organisation, et cette supériorité est presque imperceptible.
> 2^ Les honunes inventent des signes, ces signes leur donnent un ordre de moyens d'intelligence absolument supérieur à celui des autres animaux, dès le moment qu'ils arrivent à la division générale des idées en deux classes : causes^ effets.
• S"* Les hommes considérant le soleil, la lune, les étoiles, la mer, les fleuves, les montagnes et les forêts, ainsi que toutes les autres grandes masses, et tous les êtres qui ont sur eux une influence bien prononcée, utile ou nuisible, comme les causes premières de tout ce qui arrive, il s'établit à cette époque une division dans la Société humaine. D'une part, quelques hommes travaillent à établir l'explication des effets par la connaissance des causes; de Tautre, la masse de l'Espèce humaine devient dévote : elle adresse aux causes qu'elle imagine être les premières, des prières pour obtenir d'elles les effets qu'elle désire.
» II"" Les hommes s'élèvent à l*idée des causes invisi* blés ; ils divinisent chacune de leurs passions, chacune de leurs facultés ; ils constituent idéalement un olympe, et chargent ce conseil des dieux du soin de régir l'univers.
• Voilà ce qu'ont fait nos devanciers,' voilà Tétat dans lequel j'ai trouvé les choses quand j'ai entrepris de systématiser les connaissances humaines, c'est-à-dire de considérer tout ce qui existe comme étant les effets d'une même cause.
• Dans le système positif, l'univers sera soumis à la loi : toute molécule a constitutivement tendance à se mouvoir dans la direction qui lui offre le moins de résistance. La comparaison générale sera établie, d'une part, entre l'action des molécules adhérentes entre elle s; et, d'autre part, entre celle des molécules en état de fluidité. La physique se partagera en deux parties, savoir la physique des corps bruts et celle des corps organisés. On constatera que dans les corps bruts, l'action des solides domine celle des fluides, et que dans les corps organisés, l'action des fluides est plus forte que celle des solides. On cessera d'envisager l'univers comme un composé de deux natures distinctes, savoir, la nature morale et la nature physique. On considérera comme des effets de l'action des fluides impondérables, les phénomènes qu'on envisage aujourd'hui comme ayant des causes surnaturelles ou divines. Ce sera en astronomie seulement que la physique et la métaphysique ne formeront qu'une seule et même science.
> Ainsi, vous voyez que l'idée, la science des nombres
est la science unique^ est très en avant de ce que sera le système positif. Cette idée serait celle qui servirait de base au système exact, si Tesprit humain pouvait s'élever jusqu'à cette hauteur; mais la dépendance dans laquelle l'Espèce humaine se trouve de la planète qu'elle habite, planète dont la durée est nécessairement limitée, mettra un terme au progrès de son intelligence.
» Ainsi Pythagore a donné, comme je vous l'ai dit, pour base à sa doctrine, deux idées dont l'accolement est monstrueux, puisqu'elles ont été placées, par le grand ordre de choses, dans la série de nos progrès, à des distances immenses. C'est à ce défaut de méthode qu'il faut attribuer le peu de succès des travaux philosophiques de ce sublime génie, inventeur à jamais célèbre de l'idée du carré de l'hypoténuse. Déjà une partie de sa doctrine est oubliée, et le souvenir de l'ensemble de ses idées s'effacera complètement.
• Mes chers Élèves, pour éviter la faute que Pythagore a commise; pour ne pas forcer votre esprit à franchir de trop grands intervalles; pour motiver suffisamment le langage que je tiendrai dans 2,000 ans; pour vous mettre en état de juger les raisonnements que j'emploierai quand je travaillerai à l'organisation du système positif, je vais établir quelques idées intermédiaires , je vais vous parler de la marche que l'esprit humain suivra pendant qu'il s'occupera du système conjectural; je vais vous faire connaître ce qui arrivera de plus marquant pendant vingt à vingt-cinq siècles, et vous dévoiler les causes déterminantes des principaux faits.
• La doctrine que je vous enseigne n'aura, pendant
les cinq h six premiers siècles, que le caractère scientifqup; dans les cinq k six siècles suivants, elle acquerra le caractère religieux; pendant un laps de temps égal, elle endossera le caractère politique; elle tombera enfin dans l'avilissement, successivement sous les rapports scientifique, religieux et politique, et sa chute durera, sous ces trois rapports, cinq à six cents années, après lesquelles je reparaîtrai pour fonder le système positif (1). .
Nous donnerons la suite d sième mémoire.
ce discours dans le troi-
(I) La prddiclioD de Socrate s'est complélemcnl TériCée, car il s'est écoalâ cinq à six cents ans depuis sa mort jusqu'au moment où la religion chrétienne a commence à s'établir en Europe, et pemlanl ce kpB de tciups sa doctrine n'a eu que le caractère scîentiliqiie : il s'en est écoulé cinq à six cenis depuis le monienl où la religion chrétienne s'établit en Europe jusqu'à Cliademagne, et pendant ce laps de temps, la doctrine de Socrate, qui était le Ihëisrae el qui a servi de base à la religion cbrélienue, s'est éYidemmeol revéluc (lu caractère religieux. Il s'eu est écoulé cinq à BÎx cents depuis Char! ema g ne, qui a imprimé au système d'idées de Socrate, lequel avait déjà douze cents ans de date, le caractère politique, d'une part, en donnant au Pape la souveraineté de itome, et d'une autre part, en forçant les Saxons à reconoaUre la juridiction papale, jusqu'au xiv* ou xv* siècle, époque où Wiclef et Luther onl paru. Eufiu, depuis Wiclef jusqu'à ce jour, voilà près de cinq cents ans d'écoulés, et pendant ces cinq cents dernières années, la doctrine de Socrate a cessé d'abord d'être scientifique, puisque le nouveau sjslème astronomique produit par Copernic a été préféré par les savants à celui daus lequel la terre était placée au centre du monde ci où loul l'univers avait été créé pour elle, particulièrement pour l'homme qui l'habitait; elle s'est dépouillée ensuite du caractère religieux, car Baylc d'abord, cosuilc Voltaire et les Encyclopédistes, l'ont complètement loumés en ridi*