EMPEREUR DES FRANCAIS
SIRE
Votre Majesté jouit du haut privilége de s'identifier avec la vie d’un illustre mort. C’est l'explication et la cause de votre puissance. Vous sentez que vous continuez son œuvre; vous croyez que cette grande âme jouit du bien que vous faites et souffrirait du mal que
vous pourriez commettre. Vous êtes inspiré de celte
Te merveilleuse vie; vous avez foi qu’elle est toujours présente, qu’elle est, EN vous, votre sauvegarde et votre guide, et que Dieu vous ordonne de vous efforcer de la rendre, EN VOus, plus grande encore qu’elle ne le fut
EN CELUI dont vous cultivez l'héritage, C’est pourquoi j'ose vous adresser cet ouvrage.
Les deux parties qui le composent ont été écrites, à près d’un demi-siècle d’intervalle, par Saint-Simon et
par moi.
Saint-Simon adressa la portion de son œuvre qui a pour objet la gravitation universelle, à l'empereur Napoléon I“. C'était en 1813; la coalition de l’Europe contre la France était déjà terrible; l'Empire touchait à sa fin. Saint-Simon intitula sa dédicace : Moyens de forcer les Anglais à reconnaître l'indépendance des pa-
villons.
L'Empereur ne put certainement pas lire l’œuvre du philosophe. Je la mets sous les yeux de Votre Majesté, au moment où Son Empire est, au contraire, dans la
. plénitude de sa puissance et de sa gloire.
em —
De même que vous sentez vivre Napoléon en vous, je sens l’homme dont je porte l'héritage et qui vit en moi, se réjouir de ce que j'adresse à l’héritier de Napoléon la même requête qu'il remettait en 1813 à l'Empereur, à l'effet de terminer la crise de dissolution et d’enfantement dont l'humanité est agitée depuis trois siècles, par la création de l’organisme social nouveau
qui doit succéder à l'organisme mourant du passé.
SIRE
J'ai continué le travail de mon maître sur /a Science de l’homme, et je mets également mon œuvre sous les yeux de Votre Majesté. C’est le même but que poursuivait Saint-Simon : la réorganisation de la société humaine par la reconstitution de la science générale sur de nou-
velles bases,
Si je connaissais aujourd’hui des hommes qui se sentissent les héritiers de Képler, de Newton, de Descartes, de Vicq-d’Azyr, de Cabanis, de même que vous sentez vivre en vous Napoléon, je serais tranquille sur le
prochain avenir de science, de travail et de paix promis
au monde, et auquel Votre Majesté montre sans cesse
qu’elle a voué sa vie.
En effet, ce sentiment qui lie le présent au passé, les vivants aux morts, est la foi qui engendre l’avenir. Dans les sphères les plus larges, aussi bien que dans les plus bornées, les vivants doivent prendre les grands morts pour autre chose que pour des modèles gravés froidement dans leur mémoire : ces morts vivent éternellement ; ils vivent, comme nous vivions déjà en eux, alors qu’ils consacraient eux-mêmes leur vie à préparer notre
destinée actuelle et future.
SIRE
Personne plus que Saint-Simon, plus que moi, n’a respecté la puissance; je sais que Dieu ne l’a pas concédée ou tolérée en vain; je sais tout ce qu'elle pourrait accomplir pour le bonheur des hommes; j'ai foi que la destinée des Constantin, des Clovis, des Charlemagne n’est pas finie, et qu’elle est, au contraire, plus
nécessaire que jamais, depuis que les souverains por-
tent tous, soit en droit, soit en fait, la double couronne temporelle et spirituelle, et que la conscience religieuse n’a plus réellement pour maître que le mythe suprême
de la liberté,
Les peuples sont tellement désireux de l’ordre, de la paix, du travail, qu’ils acclament ardemment et aveuglément même la puissance qui les leur promet ; envers celle qui les leur donnerait, ils pousseraient lamour jusqu’à l'idolätrie , ils s’abaisseraient devant son aulorilé, s’ilne fallait pas, pour qu'ils fussent dignes de ces dons, qu'ils les conquissent eux-mêmes par leur propre valeur, et
par conséquent dans leur pleine liberté.
La situation physiologique de l'humanité est encore, en principe, ce qu'elle était sous Napoléon I‘; heureusement elle est considérablement changée en fait.
En principe, elle repose encore sur la rivalité, l'antagonisme, la guerre entre les organes qui la composent,
et non sur leur association, sur la paix.
En fait, les chemins de fer, la marine à vapeur, les
communicalions électriques, constituent déjà, en quelque
sorte, un appareil nerveux nouveau, merveilleux signe du lien que Dieu veut établir entre tous les organes.
Depuis trois siècles, si la lutte entre l’organisation spirituelle et temporelle de l’être-humanité s’est considérablement affaiblie, si le monde n’est plus agité par la rivalité du pape et de l’empereur, du ciel et de la terre, la guerre s’est manifestée entre la terre et la mer. La France est devenue la force des puissances de la terre, résistant à l’ambition autocratique de la reine des mers.
Je le répète, du temps de Napoléon I“, la politique en était là, en principe et en fait ; mais toutes les grandes créations nouvelles de l’industrie et de la science, aussi bien que les progrès généraux de la moralité humaine, sont contraires à la guerre et commandent la paix.
La justice nous porte à reconnaître loyalement que l'Angleterre a joué aussi un rôle providentiel dans cette lutte de la mer contre les prétentions autocratiques du maître de la terre. Mais le moment est venu de mettre fin à cet affreux spectacle de sacrifices humains, aussi:
absurde que révollant et impie.