M. BURDIN
C’est le docteur Buïdin qui m’a fait connaître l’importance de la physiologie; voici à peu près le langage qu’il m’a tenu ;
Toutes les sciences ont commencé par être conjecturales; le grand ordre des choses les a appelées toutes à devenir positives. L’astronomie a commencé par être de l'astrologie; la chimie n’était à son origine que de l’alchimie; la physiologie qui, pendant longtemps, a nagé dans le charlatanisme, se base aujourd'hui sur des faits observés et discutés ; la psychologie commence à se baser sur la physiologie et à se débarrasser des préjugés religieux sur lesquels elle était fondée.
Les sciences ont commencé par être conjecturales, parce qu’à l’origine des travaux scientifiques il n’y avait encore que peu d'observations faites, que le petit nombre de celles qui avaient été faites n’avaient pas eu le temps d’être examinées, discutées, vérifiées par une longue expérience, et que ce n’était que des faits présumés, des
conjectures. Elles ont dû, elles doivent devenir positives, parce que l’expérience journellement acquise par l’esprit humain lui fait acquérir la connaissance de nouveaux faits, et rectifier celle plus anciennement acquise de certains faits qui avaient été observés d’abord, mais à une époque où l’on n’était pas encore en état de les analyser. L'astronomie étant la science dans laquelle on envisage les faits sous les rapports les plus simples et les moins nombreux, est la première qui doit avoir acquis le caractère positif. La chimie doit avoir marché après l’astronomie et avant la physiologie, parce qu’elle considère l’action de la matière sous des rapports plus compliqués que l’astronomie, mais moins détaillés que la physiologie.
Par ce peu de mots, je crois vous avoir prouvé que ce qui est arrivé est ce qui devait arriver. C’est beaucoup de savoir la raison qui à amené successivement l’ordre des choses qui nous ont précédés, puisqu'elle donne le moyen de découvrir ce qui arrivera.
Une idée me reste à poser pour compléter la base sur laquelle se fondera ce que j'ai à vous dire; c’est que l'astronomie a été introduite dans l'instruction publique, ainsi que la chimie, dès l’instant qu’elles ont acquis le caractère positif. D’où je conclus, comme idée générale, que toute science qui acquerra le caractère positif sera introduite dans l'instruction publique.
Je vais maintenant vous exposer directement ce que je pense sur l’état actuel de la physiologie, sur ce qu’elle deviendra, sur les effets que ses progrès produiront dans le système général des idées, dans l’or-
ganisation du corps scientifique, dans le système religieux, dans le système politique, dans celui de la morale, etc.
La physiologie ne mérite pas encore d’être classée au nombre des sciences positives; mais elle n’a plus qu'un seul pas à faire pour s'élever complétement audessus de l’ordre des sciences conjecturales. Le premier homme de génie qui paraîtra dans cette direction scientifique, basera la théorie générale de cette science sur des faits observés; il n’y a presque que de l’ensemble à donner aux travaux de Vicq-d’Azyr, de Cabahis, de Bichat et de Condorcet, pour organiser la théorie générale de la physiologie ; car ces quatre auteurs ont traité presque toutes les questions physiologiques importantes, et ils ont basé tous les raisonnements qu’ils ont produits sur des observations discutées,
Je vais énumérer les principaux effets qui résulteront de l’organisation positive de la théorie physiologique, science dont la sommité est la science de l’homme ou la connaissance du petit-monde. Je vous les présenterai méthodiquement, c’est-à-dire ils se déduiront les uns des autres, ils s’enchaîneront dans l’ordre de conséquence; en un mot, ils seront conséquence les uns des autres.
1° L'enseignement de la physiologie sera introduit dans l'instruction publique. — Je fonde ma conjecture à cet égard sur l’observation que chacune des sciences physiques a été introduite dans l'instruction publique, dès l'instant qu’elle est devenue positive,
2 La morale deviendra une science positive. — Le
physiologiste est le seul savant en état de démontrer que dans tous les cas la route de la vertu est en même temps celle du bonheur ; le moraliste qui n’est pas physiologiste ne peut montrer la récompense de la vertu que dans une autre vie, faute de pouvoir traiter avec assez de précision les questions de morale.
3° La politique deviendra une science positive. — Quand ceux qui cultivent cette branche importante des connaissances humaines auront appris la physiologie pendant le cours de leur éducation, ils ne considèreront plus les problèmes qu'ils auront à résoudre que comme des questions d'hygiène.
L° La philosophie deviendra une science positive. — La faiblesse de l'intelligence ‘humaine a forcé l’homme à établir dans les sciences la division entre la science générale et les sciences particulières. La science générale ou philosophie a pour faits élémentaires les faits généraux des sciences particulières, ou, si l’on veut, les sciences particulières sont les éléments de la science générale. Cette science, qui n’a jamais pu être d’une autre nature que ses éléments, a été conjecturale tant que les sciences particulières l’ont été. Elle est devenue miconjecturale et positive, quand une partie des sciences particulières est devenue positive, l’autre restant encore conjecturale. Tel est l’état actuel des choses. Elle deviendra positive quand la physiologie sera basée dans son en-semble sur des faits observés, car il n’existe pas de phénomène qui ne puisse être observé du point de vue de la physique des corps bruts, ou de celui de la physique des corps organisés, qui est la physiologie.
5° Le système religieux sera perfectionné. — Dupuis a démontré jusqu'à l'évidence, dans son ouvrage sur l’origine des cultes, que toutes les religions connues ont été fondées sur le système scientifique, et que toute réorganisation du système,scientifique éntraînerait par conséquent réorganisation et amélioration du système religieux.
6° Le clergé sera réorganisé et reconstitué. — Le système religieux se divise en deux parties : l’une est la partie passive, l’autre la partie active, ou bien l’une est la partie théorique et l’autre la partie pratique. La coordination des principes constitue la première, l’organisation des applicateurs des principes forme la seconde, Ces deux parties sont essentiellement liées entre elles, sont dépendantes l’une de l’autre, de telle manière que l’amélicration dans les principes entraîne amélioration dans l'instruction du clergé, et qu’une meilleure composition du clergé produit un perfectionnement dans la valeur intrinsèque et dans la coordination des principes, Mais c’est toujours une amélioration dans les principes qui donne, qui redonne le mouvement, lequel, pour un temps plus ou moins long, se constitue ensuite alternatif et réciproque. Le clergé se réorganisera donc nécessairement quand le système des idées, des principes religieux sera réorganisé. Mais nous avons vu plus haut que le système religieux, passif, n’était (ainsi que l’a démontré Dupuis) autre chose que la matérialisation du système scientifique. Ainsi la réorganisation du clergé ne peut pas être autre chose que la réorganisation du corps scientifique, car le clergé doit être le corps scientifique. Il ne
peut être utile, il ne peut avoir de force qu’autant qu’il est composé des hommes les plus savants, qu’autant que les principes connus de lui sont encore ignorés du vulgaire.
J'abrége cette dissertation parce qu'elle a été trop longue pour la produire en totalité dans une préface et qu’elle sera développée dans le corps de mon travail. Je me borne à donner ses résultats.
L'organisation actuelle de la première classe de l’Institut entrave la marche de lesprit humain ; son organisation changera quand la physiologie sera devenue une science positive. Elle se divisera alors en deux sections, dont l’une se composera des physiciens adonnés à l’étude des corps organisés, et dont l’autre renfermera ceux qui cultivent la science des phénomènes inorganiques. Chacune de ces deux sections aura sa police particulière, ses séances à part, et procédera séparément à la nomination des places qui viendront à vaquer dans son sein. Chacune aura son président, son secrétaire, ses fonds disponibles pour donner des prix à ceux qui auront présenté les meilleurs mémoires sur les questions qu’elle aura données à traiter, ou sur celles dont la discussion, le sujet ayant été choisi par l’auteur, lui paraîtra utile.
Les deux sections dont je viens de parler et qui se diviseront en autant de sous-sections qu’elles le jugeront à propos, ne seront elles-mêmes que des sections secondaires. Il y aura une première section qui sera composée des philosophes. Les membres de cette première section seront nommés par ceux des deux sections secondaires réunies en assemblée commune et ayant
chacune un nombre égal de voix, de manière que s’il y avait des malades ou absents d’une des sections, les derniers membres de l’autre section ne voteraient pas, jusqu’à concurrence des voix manquant à l’autre.
Ces trois sections, dont la réunion forfmera la CLASSE, auront des travaux particuliers et des travaux communs. La classe s’assemblera une fois par semaine. Son bureau sera toujours composé de membres pris dans la première section.
Par ce moyen, l'étude de l’univers sera régulièrement suivie; la classe composée des physiciens adonnés à l'étude des corps bruts, étudiera l’univers dans le grand monde; celle des physiologistes observera sa marche dans le petit monde; et la première classe, composée de philosophes choisis parmi les membres réunis des classes secondaires, s’occupera d'organiser une théorie générale qui sera une combinaison des théories particulières des deux classes secondaires. Les philosophes s’occuperont essentiellement de présenter aux classes secondaires des aperçus et de former des résumés.
L'organisation actuelle de l’Université est monstrueuse, L'Université est le corps enseignant, de même que l’Ins-
-titut est le corps perfectionnant, Le bon sens est choqué de voir le corps enseignant indépendant du corps per- . fectionnant; de voir ces deux corps rivaux, animés d’un esprit différent et ayant des constitutions contraires dans leur essence, puisque les littérateurs sont en tête de l’un et les savants à la tête de l’autre.
Le cardinal Farnèse avait bien raison de dire qu’il
ne connaissait rien de plus impertinent qu’un soldat poltron et un prêtre ignorant. C'est-à-dire, que la force du clergé, du pouvoir spirituel, était la science, comme celle du militaire, du pouvoir temporel, était la bravoure.
Les moments les plus heureux pour l’espèce humaine ont été ceux où les pouvoirs spirituel et temporel se sont le mieux équilibrés. Cet équilibre est surtout nécessaire dans lé cas d’une société politique composée de plusieurs peuples, telle que la société européenne. Car le clergé est la seule force qui puisse s’opposer avec succès à l'ambition nationale des peuples les plus puissants, dont la tendance est nécessairement de soumettre tout le Continent. La guerre actuelle est évidemment causée par l’anéantissement du clergé. Ce corps, ayant négligé l'étude des sciences physiques, a abandonné aux savants laïques le sceptre de la science, il a perdu sa considération, et une fois avili, il a été dépouillé. La guerre durera nécessairement jusqu'à l’époque où le clergé sera réorganisé, Sa réorganisation sera un des effets qui suivront l’admission de la physiologie dans l'instruction publique. Dans un temps donné, le sacré collége sera réorganisé comme je vous ai dit que l’Institut le serait. A cette époque, tous les savants marquants seront membres du clergé, et toute personne qui se présentera à l’ordination ne sera faite prêtre qu'après avoir subi un examen qui constatera qu’elle est au courant des connaissances acquises sur la physique des corps bruts et sur celle des corps organisés.
Voilà les effets qui découleront de l'admission de la
physiologie au rang des sciences positives. Voyons maintenant les difficultés qu'offre l’organisation de cette science. Elles sont de deux espèces : les unes sont purement scientifiques, elles seront levées quand les faits physiologiques seront coordonnés de manière à former une seule série, Les autres proviendront des obstacles que mettront les savants intéressés à ce que la physiologie ne fasse pas partie de l’instruction publique.
Les mathématiciens jouent le premier rôle dans tous les lycées et dans tous les établissements d'éducation de quelque importance ; ils sont à la tête de l’Institut, L’introduction de l’étude de la physiologie dans l'instruction publique, et la réorganisation du corps scientifique devant nécessairement diminuer la considération dont ils jouissent et amoindrir sous tous les rapports leur existence sociale et scientifique, il faut s'attendre à une lutte avec eux, et il faut d'avance faire son plan de campagne contre eux. Depuis longtemps les savants de toutes les classes sont choqués de la suprématie que ceux-ci exercent ; depuis longtemps ils sont convaincus que cette suprématie entrave la marche de l'esprit humain et retarde ses progrès; depuis longtemps ils désirent voir sortir le sceptre scientifique de leurs mains et ils font tous leurs efforts pour le leur arracher. Si jusqu’à présent leurs tentatives à cet égard ont été sans succès, c’est qu'ils les ont mal attaqués. Trois attaques sont nécessaires pour les déloger du poste qu’ils occupent au grand détriment de l’école :
4° I faut analyser la marche de l'esprit humain. Cette analyse fera voir que deux sciences ont également con-
tribué à ses progrès, savoir, la physique des corps bruts, - et celle des corps organisés. Elle fera voir que c’est alternativement que les brutiers (1) et les physiologistes ont occupé le poste d'avant-garde scientifique, pour pénétrer dans le pays des découvertes; elle fera voir enfin que les brutiers ne découvrant depuis assez longtemps rien d’important, le moment est arrivé où ils doivent laisser le poste d'avant-garde, qu’ils occupent depuis plus d’un siècle, aux physiologistes.
9 Il faut examiner comment les mathématiciens se sont mis à la place des brutiers, ou plutôt comment les brutiers ont prétendu que le poste d'avant-garde leur était dû, non à titre de physiciens étudiant l'univers dans le grand monde et s’étant élevés à la connaissance d'une . loi unique susceptible d'analyse (la gravitation universelle); mais sous ce rapport que, comme calculateurs, ils étaient les métaphysiciens par excellence, les philosophes, les hommes généraux ; en un mot, les seuls en état de cultiver avec succès la science générale. Cet examen fera voir que la mathématique qu’on peut effectivement considérer comme formant la seule partie utile et positive de la métaphysique, qu'on peut concevoir être la philosophie, se compose de quatre parties, savoir :
La science de la comparaison des idées, qui est la science de la pose des problèmes;
La science de la mathématique infinitésimale, qui est
(1) La désinence naturelle aurait donné brutaux; mais cette expression aurait entrainé une équivoque qui aurait pu me faire soupçonner d'avoir l'intention de dire une grossièreté. '
la manière la plus transcendante de traiter un problème posé ; La science de l'algèbre, qui est le moyen de préciser les solutions obtenues par le calcul infinitésimal ;
La science de l’arithmétique, celle de faire application des problèmes aux cas les plus particuliers.
Cet examen prouvera que la première de ces séries est la plus importante de toutes ; il démontrera que les physiologistes sont aussi en état de cultiver cette science que les brutiers. Locke, dans ce genre, n’a-t-il pas été l'émule et légal de Newton, ne lui a-t-il pas été supérieur? Car si c’est à Newton que nous devons une découverte importante au moyen de cette science, c’est à Locke que nous devons la théorie de la comparaison prise dans son acception la plus générale. Enfin cet examen mettra en évidence ce fait : que l’intelligence de ceux adonnés à la physique des corps bruts contracte l'habitude d'examiner les faits susceptibles de l’application de la basse mathématique, qui comprend l’infinitésimale, l'algèbre et l’arithmétique ; tandis que les physiologistes contractent, par leurs occupations journalières, des habitudes qui les rendent plus susceptibles de faire faire des progrès à la mathématique transcendante, qui n’est autre chose que la science générale des comparaisons, autrement dit, la logique.
3° Cette troisième opération est l'attaque directe. Je ne puis vous exprimer clairement mes idées qu'en y mettant de la passion; déjà mon sang bouillonne, la
colère me domine ; je vais haranguer ces tristes calcu-
lateurs, enfermés derrière un rempart d’X et de Z; je vais leur donner l'assaut.
Brutiers, infinitésimaux, algébristes et arithméticiens, quels sont vos droits pour occuper dans ce moment le poste d’avant-garde scientifique ? L'espèce humaine se trouve engagée dans une des plus fortes crises qu’elle ait essuyées depuis l’origine de son existence ; quel effort faites-vous pour terminer cette crise? Quels moyens
avez-vous de rétablir l’ordre dans la société humaine ?
Toute l'Europe s’égorge, que faites-vous pour arrêter cette boucherie ? Rien. Que dis-je ! c’est vous qui perfectionnez les moyens de destruction; c’est vous qui dirigez leur emploi ; dans toutes les armées, on vous voit à la tête de l'artillerie ; c’est vous qui conduisez les travaux pour l'attaque des places! Que faites-vous, encore une fois, pour rétablir la paix? Rien. Que pouvez-vous faire? Rien. La connaissance de l’homme est la seule qui puisse conduire à la découverte des moyens de concilier les intérèts des peuples, et vous n’étudiez point cette science, vous n’en avez recueilli qu’une seule observation : c’est qu’en flattant ceux qui ont du pouvoir, on obtient leur faveur et on a part à leurs largesses. Quittez la direction dé l'atelier scientifique; laissez-nous réchauffer son cœur qui s’est glacé sous votre présidence, et reporter toute son attention vers les travaux qui peuvent ramener la paix générale, en réorganisant la société. Quittez la présidence, nous allons la remplir à votre place, etc.
Enfin, le docteur Burdin m'a dit : La réunion des travaux de deux personnes est nécessaire pour faire faire
té
à l'intelligence humaine, d’une manière rapide, le pas général dont je viens de parler. Cela exige la coalition des forces intellectuelles d’un physiologiste et d’un philosophe, la coordination de leurs efforts ; leur travail commun consistera dans l’organisation des quatre séries suivantes :
1° Série de comparaisons entre la structure des corps bruts et celle des corps organisés; d’où il résulte la | démonstration que les effets produits par les phénomènes de ces deux classes sont proportionnés à leur organisation ;
2° Série de comparaisons entre les différents corps organisés; d’où il résulte la démonstration que les effets produits par chacun d’eux, pendant leur durée phénoménale, et que la quantité d'intelligence dont chacun d’eux est pourvu, sont proportionnés au plus ou moins de perfection dé leur structure organique ;
9° Série de comparaisons entre l’homme et les autres animaux, à différentes époques; d’où il résulte la démonstration que l’homme est le seul dont l'intelligence se soit perfectionnée; que celle des autres animaux a rétrogradé; que l’animal le mieux organisé est le seul, dans une réunion d'animaux quelconques, dont l'intelligence puisse se perfectionner ; que celle des autres doit nécessairement rétrograder, par l'effet de l’action et de la réaction continue des animaux les uns sur les aulres ; que c’est un préjugé philosophique de croire que l'homme est le seul animal qui ait la propriété de se perfectionner ; que la vérité est qu’il n’est pas le seul chez lequel cette faculté de se perfectionner existe ; ‘en un mot, que si
l'homme disparaissait du globe, l'animal le mieux organisé après lui se perfectionnerait,
L° Série des progrès de l’esprit humain. Cette série doit être partagée en deux parties, dont l’une contienne le passé et l’autre l'avenir ; ce qui sera dit sur l'avenir doit être une conséquence évidente de ce qui aura été constaté sur le passé. En exposant la marche suivie par l'esprit humain, on doit rendre les plus saillantes possible les observations suivantes : 1° Que l’homme, à l'origine de son existence, n’a joui sur les autres animaux que de la supériorité d'intelligence qui résultait directement de sa supériorité d’organisation, et que cette supériorité était très-petite ; 2° Que l’homme a employé bien du temps, c'est-à-dire beaucoup de générations pour faire une langue ; que le système de signes de convention n’a été complet qu’à l'instant où les idées générales, causes et effets, ont été bien distinctes et qu'elles ont été attachées à des signes différents ; que de ce moment, l'intelligence de l’homme s’est trouvée décidément d'un ordre supérieur à l'instinct des autres animaux ; que, dès cet instant, le système religieux a commencé à se former ; que ce système a été d’abord l'idolâtrie, c’est-à-dire : la croyance que les premières causes étaient visibles, et l’adoration de ces causes par ceux qui ne travaillaient pas à étudier la relation des causes et des eflets et à en perfectionner la connaissance ; 3° Que de l’idée de causes visibles, l’homme s’est élevé à l’idée de plusieurs causes invisibles et animées, ce qui à constitué le polythéisme ; 4° Que de l’idée de plusieurs causes invisibles et animées, l’homme s’est
élevé à l’idée d’une seule cause invisible et animée, ce qui à constitué le déisme; 5° Que de l’idée d’une seule cause invisible et animée, l’homme s’est élevé à la conception de plusieurs lois régissant les diverses classes de phénomènes ; 6° (ce qui constifte l’avenir) Que l'homme s’élèvera à la croyance d’une seule et unique loi régissant l’univers.
En rendant compte de l’avenir, il doit être procédé séparément, d’une part, à la démonstration que la réorganisation du corps scientifique, que celle du clergé et de la société politique, doit être telle que je l’ai indiquée, et qu'elle doit être fondée sur la croyance et sur la connaissance d’une seule et unique loi régissant l’univers ; d’autre part, le plan d’organisation doit être détaillé. Cette division est nécessaire pour séparer le travail de l'observateur de celui de l’acteur, c’est-à-dire pour mettre le lecteur en état de distinguer ce que l'homme passif, qui est moins sujet à l’erreur, a entrepris de démontrer, de ce que l’homme actif, qui y est beaucoup plus sujet, à cherché à établir.
Ce travail doit être fait double, c’est-à-dire le physiologiste et le philosophe doivent le faire chacun de leur côté. Quand ils l’auront ébauché, ils se le communiqueront réciproquement et le refondront d’un commun accord, en observant entre eux que l’opinion du physiologiste doit avoir la prépondérance relativement à l’établissement des deux premières séries, ou plutôt, fractions de la série générale, et que celle da philosophe doit influencer davantage l’organisation des deux dernières et la coordination générale des quatre.
Soyez le philosophe dans ce travail, je serai le physiologiste. -
Il y a quinze ans que M. Burdin m’a tenu ce discours et fait cette proposition, que j'ai acceptée. |
Depuis quinze ans ce travail m'occupe, m’absorbe (1). Je suis enfin parvenu à l’ébaucher dans toutes ses parties. Je venais le communiquer äu docteur Burdin, quand j'ai su qu'il avait pris le parti de se faire occuper dans les hôpitaux de l’armée, ce qui rend ma communication de travail avec lui, telle que j'en aurais besoin, absolument impraticable, J’ignore où en est son travail personnel. Je lui envoie ce commencement de mon travail. Je le soumets à quelques physiologistes, et, par cette communication à lui et à ses collègues, je fais appel d’un collaborateur dont j'ai grandement besoin. Je fais appel d'une personne qui soit plus capable que moi de remplir une tâche aussi importante pour le bonheur de l'espèce humaine, et qui est, je le reconnais, infiniment au-dessus de mes forces.
Voilà l'obligation que j'ai à M. Burdin et dont je fais déclaration authentique. M’a-t-il rendu un bon ou un mauvais service en me lançant dans une entreprise aussi étendue? C’est ce que le temps fera voir. A-t-il effectivement trouvé le moyen de faire cesser le terrible fléau de la guerre et de rendre le sort de l'espèce humaine plus heureux qu’il ne l’a été jusqu'à présent? C’est ce que le temps nous fera connaître. Avant toutefois de
(1) Ces quinze années font remonter à 1798 le commencement des travaux de Saint-Simon. P. E.
terminer cet article, je crois devoir exposer quelques réflexions que j'ai faites sur les idées que je ne devais pas perdre de vue dans ce travail, ou plutôt, sans autre commentaire, je vais énumérer ces idées dont je ne donnerai que l’énoncé.
PREMIERE EDÉE,
La série à établir doit remonter jusqu’à l’idée générale de la gravitation universelle ; elle doit s'élever à cette idée par des moyens physiologiques, c'est-à-dire par des considérations sur les corps organisés. Enfin, elle doit améliorer la conception générale en la précisant.