DÉFINITION ET DIVISION GÉNÉRALE DES PASSIONS
de ses propres états ; sous laquelle il perçoit et imagine des biens ou des maux actuels ou futurs, envisage par conséquent de certaines fins atteintes ou à atteindre, et se détermine, avec ou sans intervention de la raison, à des actes qui se rapportent à ces fins. La classification de ces formes appartient plutôt à la psychologie qu'à la morale. Je la donne toutefois ici comme je la conçois, et à titre, si Ton veut, de division empirique, sans entreprendre d'en justifier les bases*.
II faut distinguer les passions d'avec les caractères, qui sont des aptitudes ou natives ou acquises et habituelles à éprouver telles ou telles passions, jointes à plus ou moins de vertu pour les coordonner et les régler, et à des facultés d'entendement plus ou moins fortes pour les mettre en œuvre. Par exemple, il ne convient pas de nommer l'inconstance une passion, car l'inconstance est un trait de caractère, un trait vicieux quand on l'applique à des fonctions qui exigent un travail soutenu. Il n'existe point d'état spécial et spontané de la conscience qui la porte à changer de fins ; mais il existe des passions variables et diversement excitables selon les circonstances, avec une raison plus ou moins capable de fixer, quand il le faut, la volonté ou de la diriger.
Il faut distinguer aussi les passions des vertus et des vices, ce qui semble d'abord facile ; et cependant l'usage commun des langues, non moins que les nomenclatures des théologiens et des philosophes eux-mêmes, favorise la confusion. Le plus souvent on donne aux vices des noms de passions, mais on en donne aussi aux vertus. Par exemple, dans le tableau des vertus d'Aristote figurent de vraies passions : l'amitié, l'ambition modérée et d'autres encore, ce que le point de vue propre à ce philosophe explique sans doute, et ce qui met en évidence, d'un côté, l'imperfection logique du langage, et,
I. C'est la division que j'ai déjà proposée et qui se rattache pour moi à un système de catégories. (V. Essais de critique générale, Deuxâme essai, § vu.) Je la donne ici améliorée, rendue plus claire et plus méthodique et aussi plus complète.
de Tautre, la part réelle de la passion dans Tassiette vertueuse de la vie, mais ce qui doit nous engag'er à marquer systématiquement la diversité des éléments qui établissent ainsi en un même état complexe de la conscience Tempire des fins stimulantes et celui de la raison. Ce dernier, avec la force qu'il suppose, est spécifique de la vertu ; l'autre, qui s'il était seul entraînerait la nécessité de tous les états et actes de rhomme^ caractérise la passion.
Puisque la représentation d'une fin bonne ou mauvaise, les sentiments indéfinissables qui s'y mêlent et l'impulsion naturelle à se déterminer de quelque manière en conséquence sont les propriétés de la passion^ une trichotomie fort simple doit résulter de celte considération, que tantôt la fin se représente comme future, tantôt comme acquise au moment même et tantôt comme fixe en la possession de l'agent. Mais chacun de ces cas se divise immédiatement en deux autres par l'effet de l'opposition fondamentale du bien et du mal» où tous les mouvements passionnels ont leurs sources.
Si la fin future, ou du moins possible, est présumée bonne, favorable à l'agent, à sa conservation ou à son développement, à tout ce qu'il lui convient d'attacher et lier à soi, la passion a la forme dite du désir. Si cette fin est présumée mauvaise et nuisible, la passion a la forme contraire, dite de Vaversion, De plus, l'aversion et le désir se présentent dans les cas où la fin qui paraît possible ou imminente est de nature à donner Texclasion à une autre fin qui par elle-même est objet de désir ou d'aversion, encore que la première peut-être eût laissé l'agent indifférent, n'était la présence de ce rapport. Ces passions et leurs subdivisions composent le genre que l'on qualifiait jadis de concupiscible et pourraient s'appeler philosophiquement dirigeantes et développantes.
Si la fin possédée actuellement Test de telle manière qu'elle soit sentie et non point passée à l'état d'habitude inconsciente, la passion a la forme de la joie ou
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de la tristesse (^plaisir 'ou peine durables) selon que le bien ou le mal sont appréciés comme ci-dessus.
Et si la fin est obtenue dans le moment même, sous *les susdites conditions de bien ou de mal représentés, la passion a la forme toute particulière d'un transport qu'on peut nommer ravissement ou saisissement^ selon que le cas est favorable ou défavorable, étant rapporté à rimpression spontanée de Tagent. Les passions de transport et leurs subdivisions appartiennent à l'ancien genre de V irascible et pourraient s'appeler acquérantes. Quant à celles de joie et de tristesse, passions possé^ dantes, elles n'avaient pas autrefois reçu de nom commun que je sache, et c'était le signe d'une impuissance notable de la classification reçue.
D'après cela, ce ne sera pas trop s'éloigner du langage reçu que de désigner plus spécialement comme penchants (directs ou inverses) les passions à l'état de tendance, comme émotions celles qui se produisent au moment où les fins acquises frappent la conscience, et comme sentiments celles qui supposent un état stable des forces morales.
Avant de passer aux espèces, il est à propos de comparer à la morale et au droit les genres ainsi définis. La première remarque qui s'oflFre ici doit porter sur la nécessité du développement passionnel en regard de l'ordre rationnel superposé. Les passions ne sont pas seulement nécessaires, comme le sujet, la matière à régler dans l'homme et par son œuvre ; elles sont encore des mobiles indispensables pour le règlement voulu et la direction choisie; penchants, émotions ou sentiments, elles s'emploient toujours au besoin sous certaines déterminations, pour combattre d'autres déterminations, et ne sont soumises à nulle autre réserve, une fois acceptées, qu'à se renfermer dans des bornes, d'intensité convenables, l'expérience nous apprenant que trop de force et de liberté ont coutume de les rendre ingouvernables.
Les contraires en fait de passions développantes se justifient avec letirs contraires, parce que l'opposition
des biens et des maux fait les deux formes indissolubles. Un être capable de désir est capable aussi d'aversion, et un seul et même état chez lui comporte à la fois Tun et Tautre, avec de simples changements de points de vue. Observons seulement que l'aversion se rapporte aux causes de maux ou empêchements des biens, non moins qu'à ces maux mêmes ; or les autres hommes sont à l'égard de chaque agent passionnel des causes de cette espèce, principalement avec les données de l'état de guerre. L'obligation morale veut cependant que l'homme soit respecté par l'homme. Ici tout ce que nous pouvons dire en général, c'est que le droit ne va point au delà delà défense, ainsi qu'on l'a vu plus haut, et que par conséquent les passions du genre de l'aversion ont besoin d'être rigoureusement surveillées toutes les fois que les passions du désir, dont elles sont les contre-parties naturelles, s'appliquent à des objets de la dépendance d'autrui ; à plus forte raison quand elles prennent un développement direct en présence de maux émanant de la volonté des hommes.
Les passions acquérantes sont les plus fatales de toutes, à cause du brusque envahissement et de l'entière spontanéité qui les caractérisent. Mais si elles échappent à la raison dans le premier instant, il n'en est plus de même dans le second, et c'est alors que la force morale doit intervenir pour les modérer, pour en retenir, s'il le faut, l'action et les effets au moment où l'instinct se change en volonté, pour prendre enfin le gouvernement de soi-même et l'étendre aussi loin que possible, et jusqu'à rendre par l'habitude les mouvements du cœur moins impétueux et plus gouvernables.
Quant aux passions possédantes, celle de la joie, appliquée à de bonnes fins, et qui de sa nature ne s'applique jamais pleinement à d'autres, semble être la récompense du vrai bien dans la conscience. Les ennemis des autres ont ordinairement fait grâce à celle-ci. Mais ils ont condamné la tristesse, passion contraire, et à juste titre, en la considérant comme volontairement entretenue. En effet, quoique cette passion ne