‹ Science de la moraleChapitre 82 sur 147 · DU BEAU MORAL · texte numérisé non relu

DU BEAU MORAL

agent moral : le caractère esthétique des actes humains dépendra de leur rapport à l'idéal moral.

Dans Tordre des choses de la nature et dans les arts qui se rapportent à la nature, l'idéal est souvent obscur, en ce qui touche la moralité surtout. Les fins à considérer tantôt nous échappent, tantôt semblent bonnes en elles-mêmes, ou nécessaires, sans être bonnes pour nous ni morales. Mais sitôt qu'il s'agit des phénomènes intéressant la moralité dans le sujet, et non plus dans l'objet, l'idéal devient manifeste, et des notions que nous appliquions seulement par voie d'hypothèse et d'analogie portent cette fois sur leur matière propre et sur celle qui nous est le mieux connue.

Nous avons encore une nature et un art à considérer dans cette nouvelle sphère. Mais quelle nature ! celle de l'homme, qui est donnée à l'homme pour être travaillée et façonnée ; et quel art ! l'œuvre morale de l'agent qui s'accomplit lui-même. Chacun de nous est artiste et spectateur à la fois de cet art nécessaire et souverain. Chacun a la représentation des œuvres de cet art chez lui-même et chez autrui, et est appelé à porter un jugement sur leur beauté.

La volonté et l'action libre, dans leur exercice journalier et accoutumé, les faits et événements vulgaires de la vie. Tordre même qu'un homme apporte dans sa conduite, plus que cela, les vertus de portée moyenne et commune, et la justice appliquée aux cas ordinaires où chacun s'attend à voir les autres Tobserver, tout cela ne produit pas le sentiment de la beauté, parce que Tidéal y fait défaut, ou que du moins la mesure d'idéal qui s'y trouve atteinte a cessé de se présenter sous cet aspect et disparaît devant un plus élevé qui se montre. Il peut y avoir estime, il n'y a point admiration, et le beau ne frappe pas plus qu'il ne ferait dans la représentation pure et simple d'un objet, d'une idée ou d'une passion semblables à ceux dont on a le spectacle continuel et distrait.

Quelque chose de difficile, de rare et de méritant doit se rencontrer dans les actions des hommes, non

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moins que dans leurs actes ou caractères imités par Tart, pour que se réalise le beau moral : quelque chose de méritant, c'est-à-dire qui paraisse tel. Et remarquons bien que dans le mérite où éclate la beauté, ce n'est pas la passion, mobile des sacrifices, qui la constitue ; car il est aisé de s'assurer, en consultant la conscience et en observant les faits, que Tamour aveugle d'où naît rentier dévouement, et que le sacrifice en lui-même^ poussé jusqu'à l'abandon de soi par principe de passion,, ne forment pas l'objet où réside le beau moral : il y a là bien plus souvent matière de dédain ou de moquerie. C'est donc plutôt l'effort qu'il faut considérer, et le travail de la raison par lequel l'agent fait régner Tordre et la généralité des lois jusque dans la bonté, en renonçant à des biens personnels qu'il pourrait goûter sans mal faire et les sacrifiant librement à un bien plus universel.

La beauté morale appartient donc au mérite tel que je Tai défini(ci-dessu8,chap.xxxviii)etau mérite seul. Mais j'ai distingué un mérite pur, ou conforme au pur con* cept, et qui n'est à notre égard qu'un idéal dont la réalisation suppose déjà la justice accomplie pour s'avancer au delà ; et un mérite relatif, placé dans le règne de la lutte et du mal, et qui consiste dans l'accomplissement du devoir au sein d'un milieu contraire. Le beau moral se rapporte à l'un et à l'autre de ces mérites. Ce que l'esprit de l'homme a fait pour le mérite, il l'a fait aussi pour la beauté. Capable d'atteindre à la pensée du plus haut idéal, mais non point de s'en donner le spectacle, il a dû consentir à envisager l'idéal possible, dans une sphère moins élevée où se développent les mêmes puissances, bornées sans doute, combattues, mais d'autant plus intéressantes. Le beau lui est apparu dans la justice, toutes les fois que l'œuvre juste coûte un effort à sa raison et à sa liberté. Et cependant si l'on imagine la justice devenue coutume, la justice qui n'est que le simple devoir et ne devrait être que la vie même, non la fleur de la vie, la beauté, il est clair que les conditions esthétiques cessent d'être remplies. Selon cette

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hypothèse, permise si ce n'est à la spéculation réelle, au moins à l'analyse des idées, car on a besoin de connaître la portée entière des notions pures, le beau moral apparaît en son siège véritable et définitif, c'est-àdire dans le spectacle de Taccomplissement du bien au delà de la justice.

Il est remarquable que la première de toutes les conditions, celle du désintéressement, est pleinement satisfaite dans la supposition d'une société parfaite des êtres raisonnables, ou du règne de la justice. On peut croire, en eflfet, que nul bien nécessaire ne manquerait aux hommes et que nulle grande utilité ne demeurerait en souffrance parmi eux, si tous également étaient fidèles à leurs devoirs. Alors le beau moral n'aurait avec le bien nul rapport de nécessité en aucun genre et serait tout de surérogation. Il n'en est pas tout à fait de même dans les sociétés irrationnelles que nous connaissons. Là, le philosophe ne saurait se dissimuler que la beauté morale est attribuée à des actes dits de vertu dont la totale absence rendrait ces sociétés mêmes impossibles. Mais l'utilité qui s'attache ainsi au beau dans cet ordre est déguisée dans le jugement, par cela seul que l'intérêt engagé ne touche pas directement l'individu, ou semble même ne valoir qu'à son détriment et porter tout entier sur l'universel et le social, dont on est si loin d'avoir l'idée habituellement présente quand il s'agit de biens à poursuivre. Il en est encore ainsi pour les devoirs envers soi, dont certains paraissent beaux à remplir, quoiqu'au fond ils ne soient pas inutiles à l'agent; mais on oublie cet intérêt pour ne penser qu'à l'effort, aux biens actuels sacrifiés, aux préceptes généraux à suivre, et le jugement esthétique devient applicable.

Le fait seul de la généralisation du point de vue et des maximes suffit pour produire le désintéressement et par suite le principal caractère du beau. Nous venons d'envisager le beau moral dans les actes; mais prenons les idées mêmes auxquelles ils se rapportent, les idées du bien et du vrai, non moins que l'idée du juste : dé-

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pouillons-les de tout ce qu'elles comprennent de particulier et considérons-les comme des mobiles en ellesmêmes, indépendamment de toute application ; elles s'identifieront aussitôt avec le mobile du beau, ainsi que le constate en partie Tusage de notre langue, éminemment celui de la langue admirable des philosophes qui les premiers ont généralisé les notions morales (V. ci-dessous chap. lxviii).

Dans Tétat actuel des esprits et des choses, nous n'avons pas besoin de nous élever à des concepts si universels, non plus qu'à un parfait désintéressement, pour nous trouver émus par le sentiment du beau dans les actes humains et dans les produits qu'ils engendrent. Nous nous contentons même de très peu. Cette infériorité de nos jugements ordinaires sur le beau moral, aussi bien que sur le mérite, n'est que celle de noire état de moralité. Et je ne parle ici que de l'infériorité générale eu égard à la raison et à l'idéal, car il y a encore une autre bassesse, cette -fois individuelle, quoique très commune, et qui descend trop souvent dans le monde à un degré qui fait rougir l'honnête homme. Mais enfin chacun de nous met le beau, ainsi que le mérite, où il peut, et comme il le place toujours quelque part au-dessus de son milieu, de sa coutume et de ses forces ordinaires, il y trouve un mobile qui s'ajoute à celui du bien proprement considéré et se montre souvent le plus efficace des deux pour déterminer son progrès.

Le laid et le ridicule dans les actions humaines se rattachent par leurs caractères au caractère du beau. Nous jugeons laid tout acte qui n'atteignant pas l'idéal, comme nous le voyons, nous parait même sensiblement plus bas que le niveau moyen des vertus et passions communes où n'entrent point d'éléments esthétiques. Le mépris remplace l'admiration. Suivant que l'écart est plus ou moins grand, nous marquons des degrés de vilenie ou de honte qui pénètrent enfin dans une autre sphère, au moment où le laid devient décidément odieux grâce à l'intervention de nos sentiments intéressés. Si

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