NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX
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LUE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DE l'académie des SCIENCES DU IS DÉCEMBRE 1893
Messieurs,
La science a ses degrés, comme la vertu. Elle a des héros, tels que Newton et Lavoisier, que leur génie éleva au rang des demi-dieux ; mais la vertu, aussi bien que la science, serait rare dans le monde et n'y exercerait qu'un rôle exceptionnel, si elle ne s'appuyait sur cette multitude plus modeste des hommes distingués, qui consacrent leur vie au culte du bien et de la vérité. Ce sont eux qui, parleur caractère et leurs travaux, constituent la représentation continue etlaforce morale permanente de l'humanité.
Quoi qu'on ait prétendu sur le déclin de notre siècle, il est certain que nul temps, nul pays ne compte de tels hommes davantage que le nôtre : j'ajouterai que notre Compagnie en est l'asile par choix et par destination.
C'est pourquoi je regarde comme l'un des devoirs les plus pressants de la charge que j'exerce aujourd'hui au nom de l'Académie; celui de rappeler la mémoire de ces Savants sincères et sans prétention, parvenus par leur seul travail depuis les rangs les plus infimes de la société jusqu'au suprême honneur de l'Institut. Leur carrière et leurs succès font l'éclat de la démocratie française. Decaisne fut l'un de ceux-là : c'est l'une des plus nobles natures morales qui aient jamais vécu et l'un des hommes qui ont rendu les services les plus réels à la science de notre époque.
Joseph Decaisne est né à Bruxelles, le 7 mars 1807, date à laquelle la Belgique faisait partie de l'Empire français. Il était le second fils de Victor Decaisne, natif de Beauchamps, arrondissement d'Abbeville, et d'Anne- Marie Maës, d'Anvers. Il avait donc à la fois dans ses veines du sang picard et du sang flamand, et il participait de cette double origine, par la vivacité un peu cassante de sa nature droite et foncièrement honnête, comme par l'effort solide et continu de sa laborieuse intelligence. Né Français, d'origine française, animé d'un vif patriotisme, il n'en garda pas moins une vive aff'ection pour le pays de sa mère, où s'était passée sa première enfance. Il en avait conservé l'accent et divers traits de style et de caractère ; son entourage domestique et quelques voyages en Belgique et en Hollande, qu'il fit dans son âge mûr, contribuèrent encore à l'en
rapprocher. Sa vieille mère, infirme, assise dans un fauteuil de son salon, entourée du respect de son fils et de ses amis, semblait un antique portrait des peintres flamands. Aussi est-ce à juste titre que la nation belge a revendiqué le droit de partager avec la France Thonneur d'avoir donné naissance à Decaisne. Alliance féconde des races et des peuples, que nulle nation n'a proclamée plus haut que la France I Malgré les tristesses et les antagonismes de Theure présente, c'est cette alliance, cette fusion des hommes dans la concorde et l'amour réciproque, qui constitue l'espérance et l'avenir de la civilisation universelle !
La famille de Decaisne en fournit un exemple mémorable, car ses membres se partagèrent entre les deux pays. C'est à Bruxelles qu'ils naquirent et furent élevés par leur mère, restée veuve, sans fortune, avec quatre enfants, dont trois fils. Tous trois ont marqué parmi leurs contemporains. Un seul, Pierre, devint citoyen belge. Après la chute de l'Empire, il fit ses études de médecine à Paris ; il prit part, comme médecin militaire, à la campagne qui affranchit la Belgique en 1830, et il atteignit le plus haut grade du service de santé dans l'armée belge. Le frère aîné, Henri, s'adonna à la peinture. Élève de David, qui avait été exilé à Bruxelles pendant la Restauration, il vint à Paris en 1821 avec sa famille. Son exemple et ses succès ne demeurèrent sans doute pas sans influence sur notre futur confrère. Mais cette influence fut tardive ; car la réputation ne sourit à Henri Decaisne que dix ans après. Si l'un de ses tableaux, qui représente la Belgique couronnant ses enfants les plus illustres, figure avec honneur au Musée de Bruxelles, cependant ses débuts n'en avaient pas moins été pénibles, et la famille avait traversé une
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période de gêne et de misère. Ces détails domestiques, en même temps qu'ils font mieux comprendre le milieu moral et matériel où se forma Decaisne, sont nécessaires pour rendre compte des débuts singulièrement difficiles de son existence et du courage avec lequel il se résigna à accepter d'abord la condition d'un simple artisan, pour remonter, par relfort du travail et de la volonté, jusqu'au rang dû à son mérite. Exemple rare d'énergie que Ton ne saurait trop mettre en évidence et entourer de trop d'éloges !
L'enfance de notre confrère ne faisait pas prévoir de telles extrémités. Il avait commencé ses études au lycée de Bruxelles etles avait poursuivies à Paris ; mais la vie devenant de plus en plus difficile, il dut penser à tirer profit de lui-même, dès son adolescence. Son frère lui donna des leçons de dessin, et il acquit une certaine habileté pour reproduire les objets d'histoire naturelle, plantes, fleurs, animaux, talent auxiliaire indispensable aux études scientifiques qu'il poursuivit plus tard : à l'heure actuelle, ce devait être un gagnepain. Le professeur Breschet proposa à Decaisne d'entrer dans son laboratoire, pour y dessiner des pièces anatomiques : il ne put y rester, la vocation médicale lui manquait. La vue, l'odeur des objets disséqués lui inspirèrent une répugnance invincible et une sorte de terreur, qui l'obligèrent à chercher d'autres moyens d'existence. Les plantes ont quelque chose de plus doux et de plus flatteur pour les sens et l'imagination. Mais il n'est pas aisé à un débutant de trouver à vivre en les dessinant: il faut une clientèle acquise, quiluimanquait. La pauvreté le força donc à descendre encore davantage : il dut renoncer pour un temps à vivre de son intelligence et se résigner à une profession matérielle," qui
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lui permît de tirer parti de ses bras et de son labeur musculaire. Visiteur assidu du Jardin des Plantes, à cause de ses dessins, il fut réduit à demander du travail à Colin, aide dans cet établissement, et il entra lui même au Muséum comme garçon jardinier, en. 1824, à rage de 17 ans. C'était déjà la preuve d'une force morale précoce : combien connaissons-nous autour de nous de gens decondition moyenne qui, après leur ruine accomplie, préfèrent se réduire, eux et leurs enfants, à l'état de parasites, vivant aux dépens de la société qu'ils accusent de leur misère, au lieu de recourir à un travail manuel honorable !
C est ainsi que Joseph Decaisne entama le combat pour la vie : ses débuts mêmes dans sa nouvelle condition furent rendus plus durs par la malveillance de ses nouveaux pairs. Au lieu d'accueillir avec sympathie ce jeune homme, cet enfant, amené vers eux d'une condition plus élevée parle sentiment du devoir, et qui regardait le labeur du manœuvre comme supérieur à la mendicité du déclassé, ses compagnons traitèrent avec répulsion leur nouveau collègue ; ils Tentourèrent de tracasseries et cherchèrent à Thumilier : sentiment malheureusement trop commun chez les natures vulgaires, mises par les circonstances en rapport d'égalité avec des personnes plus affinées. Mais Decaisne sut se défendre, par les moyens mêmes à la portée de sa nouvelle société. On rapporte que la question se vida par un combat singulier, où il fut le plus fort, ce qui lui donna la paix.
11 put donc exercer tranquillement ses fonctions de garçon jardinier, et il demeura dans la hiérarchie de cette condition pendant neuf années. Il devait conserver de cette période de sa vie une empreinte ineffaçable ,
quelque chose de rude et d'arrêté dans les manières et dans le langage ; un caractère droit jusqu'à la brusquerie, bienveillant pour les gens laborieux, mais ennemi de tout détour, de toute intrigue, de tout charlatanisme.
Cependant Decaisne, une fois assuré de Texistence matérielle, ne se confina pas dans sa besogne quotidienne. Après avoir accompli sa tâche avec conscience,il allait visiter les serres et les jardins célèbres ; il étudiait et dessinait les plantes rares ;ses fonctions même lui permettaient de suivre les herborisations, comme auxiliaire, et d'en profiter pour compléter son éducation. Enflammé du désir d'apprendre, après une journée de labeurs manuels, il consacrait encore une partie de ses nuits à l'étude.
On a raconté qu'un célèbre philosophe de l'antiquité, pour ne pas s'endormir, tenait dans sa main une boule de métal, placée au-dessus d'un bassin du cuivre : si son attention fléchissait, la chute sonore delà boule le ré veillai t. Notre héros n'était pas moins obstiné dans sa volonté de travail : quand il était trop fatigué la nuit, il se jetait sur une natte tout habillé et sans couverture, afin que le froid ne tardât pas à le réveiller.
Dans un établissement tel que le Muséum, ce zèle ne pouvait tarder à être signalé. Etienne Geoffroy Saint- Hilaire, apercevant de la lumière aux fenêtres du magasin de graines après Theure réglementaire, s'enquit de ce qui s'y passait, et avec sa bonté accoutumée signala le jeune jardinier aux encouragements de ses collègues. Il était coutumier du fait : c'était lui qui avait autrefois découvert Cuvier, simple précepteur chez un particulier, et qui l'avait lancé dans la carrière, sans redouter d'y trouver plus tard un émule et un rival. Decaisne. ne
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rêvait pointdes destinées si hautes ; mais il n'en devint pas moins une précieuse acquisition pour la science. Adrien de Jussieu le fît passer du laboratoire des graines au carré des semis : ce fut son premier avancement ; Bernard de Jussieu avait autrefois illustré cette modeste situation.
Le mérite de Decaisne et ses services devenant de plus en plus manifestes, il fut choisi par Jussieu, en 1833, comme aide naturaliste ; il avait !26 ans, et la carrière de la science, fermée pour lui depuis son adolescence, se rouvrait enfin, et d'une manière définitive.
Il sut la parcourir, mais toujours en marquant les étapes par un travail incessant. Soin des herbiers, préparations destinées aux publications de botanique descriptive, classement des collections de plantes, soit rapportées parles voyageurs, soit achetées ou données par diverses personnes, disposition et surveillance des objets placés dans les galeries : tels sont les devoirs de l'aide naturaliste, et Decaisne s'en acquittait à merveille. On retrouve partout son écriture dans les collections, notamment dans le célèbre herbier de Delessert. La fatigue des observations microscopiques, auxquelles il se livra pendant plus de cinquante ans, finit même par afl'aiblir et ruiner presque entièrement la vue de son œil gauche. En même temps, utilisant ses premières études, ilaccumulait chaque jour les dessins des êtres et des organes les plus intéressants, et il continua ainsi toute sa vie à former une réserve inépuisable, utilisée dans ses publications ultérieures. Le crayon pour le naturaliste est l'auxiliaire obligé du scalpel qui dissèque et de la plume qui décrit ; car l'on n'avait pas alors la photographie pour y suppléer, sinon même pour assurer davantage la sincérité des descriptions anatomiques.
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Decaisne ne tarda pas à publier les fruits de ses études. La liste de ses notes, mémoires et ouvrages de longue haleine comprend près de 300 numéros. Beaucoup sont de courtes remarques ou monographies, les unes purement descriptives, les autres se rapportant à des problèmes de classiGcation ou de méthode naturelle. Quoiqu'il insistât sans cesse sur la nécessité d'observer les êtres vivants pour bien comprendre le jeu des organes et les phénomènes de la\ne, personne mieux que lui ne savait lire dans les spécimens desséchés des herbiers les caractères et les affinités des plantes. L'étude des végétaux nouveaux, rapportés par les voyageur, rentrait d'ailleurs dans ses premières fonctions : par exemple, celle des plantes du Japon, de rÉgjpte, du Sinaï, la suite de la publication de l'herbier indien de Jacquemont, etc. Une description de la flore de Timor forma Tobjet deson premier mémoire inséré aux Savants étrangers, en 1834, et, depuis, les problèmes de géographie botanique ne cessèrent de le préoccuper ; c'est ainsi qu'il découvrit dans le massif des Balkans l'origine du marronnier d'Inde, découverte confirmée depuis par les professeurs de l'Université d'Athènes.
Ses recherches anatomiques et physiologiques sur la garance en 1837 ouvrent des horizons plus larges ; elles témoignent de son entrée dans un nouveau domaine, et elles joignent à l'attrait des études purement théoriques Tintérèt plus pressant peut-être des appli-
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cations industrielles. Elles furent couronnées par rAcadémie des Sciences de Bruxelles, Le mémoire sur le développement du pollen, de Tovule, et sur la structure de ce singulier parasite qu'on appelle le gui, a été présenté à notre Compagnie, et jugé par elle digne de Finsertion aux Savants étrangers. C'est ainsi que la réputation de Decaisne comme spécialiste s'étendait et s'affermissait de jour en jour. Ses monographies sur les familles des Lardizabalées, des Asclépiadées, des Plantaginées, etc., ont marqué parmi ses travaux de début ; sans énumérer tout ce qu'il a écrit dans cet ordre, il suffira de rappeler que l'étude des Pomacées marqua la fin de sa carrière.
La plupart des publications spéciales faites par Decaisne sont dues à son concours à la grande œuvre du Prodromus des de OandoUe, monument élevé à l'idéal des naturalistes, tel qu'ils le concevaient au commencement du siècle. Toute la botanique, comme la zoologie, paraissait alors consister dans la description méthodique des espèces, coordonnées suivant les cadres réputés absolus de la méthode naturelle. Mais, fragilité suprême des conceptions humaines ! cet idéal, qui a enthousiasmé plusieurs générations de savants, s'est évanoui, avant même que l'œuvre colossale du Prodromus ait été poussée jusqu'à son terme. On a cessé de croire, non seulement à la réalisation possible, mais à l'existence même d'une semblable méthode : l'hypothèse voilée qu'elle impliquait, celle d'un lien génétique entre les espèces et les familles, a détruit à la longue la notion de la fixité de ces espèces, et elle a fini par conduire les naturalistes philosophes à des doctrines opposées et plus suggestives. C'est ainsi que la Taxonomie, après avoir un moment paru embrasser
et résumer toute la science, est tombée au simple rang d*une branche de la Botanique ; elle n'est plus guère regardée aujourd'hui que comme une construction artificielle : indispensable sans doute, mais surtout à titre d'auxiliaire de sciences nouvelles, qui pénètrent plus profondément dans la constitution intime des êtres vivants et qui étudient leur vie actuelle et l'évolution progressive de leurs générations dans la série des Ages. Nous retrouverons tout à Theure Finfluence de ces idées sur les travaux de Tâge mûr de Decaisne. Mais, à ses débuts, elles lui demeuraient étrangères, comme à la plupart des botanistes de son temps.
Une portion importante de ses labeurs fut consacrée à des plantes utiles à Tindustrie humaine. J'ai déjà nommé la garance. Decaisne s'attacha encore, avec Péligot, à Texamen de la betterave à sucre (1839) et, un peu plus tard (1845), il publia des recherches sur la ramie, ortie textile de Chine, nouvelle alors, mais dont remploi a pris depuis une certaine importance. La maladie de la pomme de terre, qui amena la cruelle famine de l'Irlande, fut en 1846 Tobjet de ses études ; et il proposa d'introduire dans la culture un succédané de cette plante alimentaire, Tigname de Chine.
La vigueur scientifique de Tesprit de Decaisne croissant avec les années, il aborda, à partir de 1840, l'étude de la végétation de la mer, sujet immense, qui touche aux problèmes les plus généraux de la vie, et dont la fécondité ne sera jamais épuisée. Ce genre de recherches est aujourd'hui singulièrement facilité par les stations scientifiques maritimes, multipliées tout autour de nos côtes. Quoique ces stations aient été jusqu'ici surtout zoologiques, on ne saurait en méconnaître l'importance pour la Botanique. Decaisne n'avait
pas les mêmes ressources, lorsqu il entreprit Tétude des Algues marines en 1840, débutant par quelques notes insérées dans le Bulletin de V Académie de Bruxelles^ pour laquelle il conserva toujours une attention filiale.
Il s'agissait d'établir la nature véritable des Corallinées. Ce sont des êtres singuliers, habitant les eaux marines, encroûtés par des sels calcaires, et que Ton a considérés alternativement comme des végétaux et des animaux. On sait que les coraux proprement dits ont donné lieu à la même discussion : les anciens, se fondant sur leur forme et leur apparence, les regardaient comme des plantes, et ce préjugé régna jusqu'au jour oh les naturalistes modernes démontrèrent la constitution animale de ces agrégats d'individus, reliés et sou* tenus par leur charpente minérale. Les Corallinées avaient d'abord' suivi la destinée des coraux dans la classification. Lamarck et Cuvier les plaçaient parmi les polypes. Aujourd'hui elles ont été restituées au règne végétal : c'est une tribu de la classe des Algues, et Decaisne a pris une part essentielle à cette découverte importante.
Ses études sur les anthéridies et les spores, c'est-àdire sur la sexualité des Fucacées, se rapportent à un problème plus général encore et qui n'a cessé d'être l'objet des investigations des savants les plus distingués. Mais, après avoir abordé ce sujet en 1844, en collaboration avec son élève et ami Thuret, il lui en abandonna la poursuite ; il ne cessa d'ailleurs de le conseiller et de le suivre dans la série des belles découvertes qui ont mené successivement jusqu'à l'Académie Thuret d'abord, comme correspondant, puis notre confrère M. Bornet: Grand exemple de désintéressement, moins rare cependant parmi les maîtres de la science
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que la malignité humaine ne porle quelques jaloux à le supposer !
La réputation de Decaisne avait grandi, par cette progression lente et irrésistible qui résulte d'un travail continu et consciencieux. Les sanctions ne tardèrent pas à venir. Le 19 avril 1847, il fut nommé membre de la section d'Économie rurale à TAcadémie, après les débats d'une double candidature, où l'on retrouve en face l'un de l'autre, pour se disputer la place, qu'ils obtinrent successivement, un chimiste, Payen, et un botaniste, Decaisne : la chose n'est pas rare au sein de la section.
Decaisne professait déjà depuis plusieurs années dans la chaire de culture au Muséum : il en devint titulaire en 1851. 11 y avait été précédé par des savants illustres de leur temps, Thouin, Bosc et de Mirbel.
C'est ainsi que l'ancien garçon jardinier, par vingtsept années de travail continu, s'était élevé au rang de ses anciens maîtres.- Il avait connu au-dessus de lui, dans les hauteurs de l'empirée scientifique, au début du siècle, les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les de Jussieu, les Gay-Lussac, les Brongniart,Chevreul enfin, qui prolongea jusqu'à nos derniers temps sa carrière centenaire : ces hommes sont Thonneur immortel du Muséum et de la science française.
En 1828 on comptait encore, dans la section de Botanique, des noms illustrés dès la fin duxvm® siècle, tels
qu'Antoine-Laurent de Jussieu et Lamarck. Puis vint la génération des Épigones, élèves et successeurs de ces grands hommes. Si nous recherchons les noms des membres de la section à vingt ans d intervalle, nous voyons qu'en 1848 Mirbel survivait seul ; de nouveaux venus, Auguste Saint-Hilaire, Richard, Brongniart, Gaudichaud et le dernier des Jussieu, Adrien, y continuaient la grande tradition. Vingt ans après, la composition delà section a changé encore une fois. De 1838 à 1848 ses membres étaient restés les mêmes ; mais presque tous disparaissent dans les années suivantes. En 1858, Brongniart représente seul les vieux souvenirs, et nous y trouvons les noms de trois de nos confrères actuels : MM. Duchartre, Naudin, Trécul, dont la postérité saura apprécier le rôle et les services. Remarquons d'ailleurs à quel point la continuité de la science et de ses idées générales est maintenue par la constitution de rinstitut. De 1838 à 1893, c'est-à-dire pendant cinquante-cinq ans, la section de Botanique a perdu seulement onzedeses membres et elle ne s'est renouvelée que deux fois : une fois par génération humaine. C'est là une mesure suffisante pour assurer à la fois la suite des traditions et le rajeunissement des idées, double condition, également nécessaire au maintien et au développement des études auxquelles est consacrée notre Académie.
Exposer les problèmes qui se sont succédé en Botanique, pendant les deux générations qui embrassent Texistence de Decaisne,ce seraitcerteslàun sujet fécond et surprenant, rempli d'enseignement pour l'histoire de l'esprit humain. On y verrait comment l'étude obstinée des familles et des espèces a conduit les savants à soulever le problème même des origines de celles-ci; com-
ment ce problème a rejeté au second plan l'étude des classifications ; comment la physiologie des plantes, à peine entrevue d'abord, a pris une importance et un intérêt grandissants, et quelle en est la liaison intime avec un autre ordre de questions, presque inconnues au début de ce siècle : je veux parler de la chimie végétale, c'est-à-dire des transformations en vertu desquelles les éléments minéraux se fixent et s'assimilent, pour former les principes immédiats et les tissus mêmes des plantes. L'étude purement chimique de ces transformations a mené à celle des mécanismes qui y président : c'est-à-dire à l'examen approfondi des derniers éléments des tissus, et par suite à la connaissance des êtres microscopiques, microbes, bactéries, cellules isolées ou groupées, qui sont à la fois le siège de la vie intime des plantes et les agents subtils des métamorphoses chimiques, en vertu desquels la vie se poursuit et se propage. Ainsi un monde nouveau s'est révélé et sa découverte a conduit les observateurs dans des voies non soupçonnées il y a cinquante ans. Mais ce n'est pas ici le moment de retracer ce tableau de la transformation incessante delà science, entraînée continuellement, par Tétude des problèmes qu'elle discute, à en soulever de nouveaux et à changer d'horizons. Si j'ai dû en dire quelques mots, pour marquer l'évolution de la science de notre temps, c'est-à-dire de celui de Decaisne, cependant je ne saurais m'y étendre davantage, sans m'écarter de l'étude biographique du savant distingué et méritant, dont je m'attache à raconter ici la vie et le rôle scientifique.
Bornons-nous donc à rappeler les services que Decaisne a rendu, à sa science favorite et l'influence légitime que sa haute situation lui a permis d'exercer sur ses contemporains : tant au Muséum, où il accomplissait ses fonctions, que dans les grandes publications scientifiques, auxquelles il apporta son concours.
Le rôle de Decaisne au Muséum était multiple. Comme professeur, sa parole improvisée et inégale agissait par la chaleur de son amour pour la botanique et par la richesse de ses descriptions, plutôt que sa forme littéraire. Mais rinfluence d'un professeur de science n'est pas limitée à son amphithéâtre ; elle s'accuse aussi dans la direction des travaux pratiques. Les herborisations de Decaisne, conduites avec verve et entrain, ont laissé des souvenirs durables parmi ses élèves. Dans le cour tact perpétuel qu'il conservait avec les étudiants et les jeunes savants, il ne refusa jamais à personne, ni un conseil désintéressé, ni une aide bienveillante et efficace.
Plus d'un des jeunes hommes qu'il a formés sont devenus des savants distingués. Citerons-nous nos confrères Naudin, Dehérain et le regretté Thuret ? Rappellerons-nous l'affection touchante conservée à son ancien maître par M. Bertrand, de la Faculté des Sciences de Lille ? On trouve dans une lettre de Decaisne, datée de 1875, ce cri du cœur : « La découverte de'^fen Tieghem me rend heureux ». Bien d'autres noms pourraient être ici prononcés.
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Decaisne n'était pas moins attaché à ses devoirs de directeur des cultures du Muséum. Chaque matin, il passait en revue TEcole botanique, les Serres, TOrangerie, le Jardin public et les Pépinières. Il aimait profondément ce Muséumoù il avait grandi, où toute sa vie s'était écoulée. C'était là sa vraie famille, son milieu favori ; c'était là qu'il vivait dans sa petite maison de la rue de Cuvier, de celte vie sévère et un peu triste de l'homme demeuré solitaire, et qui ne renouvelle pas sans cesse son être moral, par la présence d'une femme aimée, et par l'éducation affectueuse de ses enfants. Les amis, quelque chers qu'ils soient, — et Decaisne en comptait de bien dévoués, — ne sauraient y suppléer. Ni l'impulsion toujours présente de la recherche scientifique, qui formait le fond de sa vie, ni les jouissances des arts, musique et peinture, auxquels il était sensible par nature et par tradition de famille, ne suffisent à combler de tels vides.
Cependant son rôle et son influence sur la science augmentaient et, par une suite nécessaire, ses occupations, à mesure qu'il parvenait à ces hautes positions, ambition suprême du savant. Depuis 1842, il prit part à notre grandepublication française, /e5 Anna/es de^sdewcesna^wrelles, et dans un ordre moins élevé, quoique non moins utile, à la Bévue horticole, et au Bon Jardinier, 11 publiait, en collaboration avec Le Maout, un Traité général de Botanique f devenu classique ; avec M. Naudin, un Manuel de l'Amateur des jardins^ et il dirigeait en même temps une œuvre de longue haleine, qui lui tenait surtout à cœur. Le Jardin fruitier du Muséum^ en 12 vol. in-4® : c'est là que se trouve sa célèbre Etude sur les Poiriers^ où il aborde la grande question d» l'espèce ; j'y reviendrai tout à l'heure.
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Decaisne concourut aussi à la création de la Société de botanique, dont il fut deux fois président. Cette création et celle des sociétés similaires marquent une époque, ou plutôt une étape, dans Thistoire de la science française. A ce moment, en effet, les sciences physiques et naturelles, longtemps concentrées dans un double foyer, — TAcadémie, pour les réputations faites, et la Société philomathique, pour les débutants, — commençaient à réclamer des organes spéciaux ; leurs adeptes, de plus en plus nombreux, suffisaient à former dans chaque science particulière un public compétent et désireux de discuter plus à fond, entre gens du métier, les questions qui les intéressaient. Ainsi se fondèrent,il y a une quarantaine d'années, les sociétés de biologie, de chimie, de géologie et minéralogie, de mathématiques, de physique, de botanique, par une sorte de démembrement de Tantique et vénérable Société philomathique.
La vie de Decaisne s'écoula, dès lors, entourée d'honneurs et de respect. En 1864, il fut élu président de l'Académie, fonction qu'il exerça l'année suivante. La Société royale de Londres le nomma membre étranger en 1880. Il jouit de ces dignités avec la modestie et la simplicité qui le caractérisaient. C'était, dans toute la force du terme : menssana in corpore sano.
En effet, son équilibre moral était lié intimementavec l'équilibre de sa nature physique. Sa constitution était
saine et robuste, maintenue par des habitudes de tempérance, par une vie sobre et active, qui combinait les travaux de cabinet avec les visites quotidiennes en plein air des jardins du Muséum et les excursions périodiques et herborisations en rase campagne.
C'est ainsi que, dans les conditions imparfaites et fragiles de l'existence humaine, la vie d'un savant, et surtout celle d'un savant adonné aux sciences de la nature, exempte des agitations passionnées des affaires, des arts, ou de la politique, offre les garanties les plus certaines de la santé physique et du bonheur moral !
Il convient d*y joindre celles du caractère : elles ne faisaient certes pas défaut à Decaisne ; sa vie était régulière et modeste, non sans une nuance d'austérité. S'il était dur pour lui-même, si son premier abord avait parfois quelque raideur et je ne sais quelle nuance de méfiance, cependant, une fois cette première impression dissipée, il savait être bon et indulgent pour les autres, surtout pour les jeunes gens et les hommes de bonne volonté.
Sincère et sans grande malice, mais d'une extrême droiture, il avait l'amour passionné de la vérité, l'horreur du charlatanisme, et il savait reconnaître les personnes qui partageaient ces sentiments. Ce sont là des qualités qui procurent des amitiés solides et des rancunes tenaces : les unes et les autres n'ont pas fait défaut à Decaisne. Il faisait beaucoup de bien autour de lui, mais en secret; il visitait en personne les indigents de son quartier. Plus d'un botaniste de son temps lui dut une aide efficace. Après avoir épuisé les faibles ressources dont il disposait, pour venir au secours des savants dans la détresse, il savait recourir, dans l'occasion, à des amis plus riches, tels que G. Thuret, qui le
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précéda dans la tombe, et, plus tard, M"»» H. Thuret, qui mourut le même jour que lui.
La façon dont il aida l'un d'entre eux mérite d'être rapportée, à cause de l'honneur qu'elle fait à tous les personnages mêlés à cette aventure. Ce savant, dont je tairai le nom, était plus attentif à ses travaux qu'à la recherche des ressources matérielles de l'existence. En 1850, réduit aux dernières extrémités, il s'adressa à ses connaissances, afin de tâcher de trouver quelque occupation rémunérée . Il était médecin, et c'est parmi les devoirs professionnels de cet ordre qu'il la cherchait. Le botaniste Thuret, dans sa générosité, croit pouvoir aller au plus pressé : il oôre 3.000 francs, soi-disant pour écrire un ouvrage scientifique. Mais son interlocuteur est trop fier pour accepter une aumône déguisée. Il refuse et, poursuivant ses démarches, va voir la sœur de Decaisne, M™® Simart, à qui il raconte sa situation. Celle-ci, avec la finesse délicate d'une femme, voit de suite ce qu'elle a à dire. « Vous arrivez à merveille ; je suis chargée par une amie qui habite Bordeaux de lui faire faire une consultation. Voici sa lettre ; elle est écrite en espagnol : je vais vous la traduire. » La traduction improvisée, elle ajoute : « Rédigez l'ordonnance. » Notre médecin surpris écrit sa consultation. — « Vous me tirez d'embarras, ajoute son interlocutrice ; j'attendais mon frère pour lui demander conseil et je vous remercie. Je vais envoyer votre ordonnance à mon amie et voici 40 francs qu'elle m'a chargée de remettre au médecin ». La conversation continue et l'esprit ingénieux delà s<Eur de Decaisne trouve presque aussitôt un nouvel artifice. — « Votre visite, dit-elle, est vraiment providentielle. Une personne âgée et charitable m'a chargée de trouver un médecin pour soigner
quelques pauvres gens du quartier Saint-Eustache. Accepteriez-vous cette mission ? — Oui, sans doute. » Mais notre homme, toujours méfiant, ajoute : « A la condition de savoir le nom de cette personne. — Docteur, cela ne vous regarde pas. Tout ce que je peux vous dire, c'est que je dois aller voir demain M. Drouet, vicaire de Saint-Eustache, et m'en entretenir avec lui. » Puis, sur un signe : « Puisque vous acceptez, voici notre denier à Dieu (100 francs) pour le premier trimestre. Vous me tirez d'embarras. »
C'est ainsi qu'on trouva moyen de faire accepter à notre homme largent de Thuret, qu'il avait refusé d'abord. « Avouez, ajoute Decaisne dans la lettre où il rapporte ces faits, qu'il eût été plus simple d'écrire un livré pour 3.000 francs. » Il s'y étend sur les précautions à prendre pour continuer cette aide, sans éveiller les soupçons de l'obligé : « 11 pardonnerait difficilement, dit-il, un service qu'on aurait voulu lui rendre malgré lui. » Puis viennent toute une série d'efforts pour porter le traitement à cent francs par mois. Cela dura pendantbien des années, jusqu'à la mort du savant, qui ne soupçonna jamais à quel point il avait été trompé.
On voit, par ces échanges de lettres et de sentiments affectueux réciproques, que Decaisne ne s'enfermait pas dans ce froid égoïsme, que l'on a parfois reproché à quelques hommes de génie.
Dans la carrière de tout savant, il y a un point culminant sur lequel il a concentré ses efforts. Alors même
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que Texercice de son activité a été dispersé par ses fonctions, ses goûts, ses devoirs, on rencontre d'ordinaire une question fondamentale, sur laquelle ses recherches ont fait époque et méritent d'être rappelées au souvenir de la postérité. Dans l'existence deDecaisne, cette question est celle de Tespèce, qui a préoccupé tant d'hommes de sa génération et sur laquelle s'est accompli en quelque sorte le tournant de la botanique, dans le xix« siècle. Ce problème était trop vaste pour que Decaisne, avec sa modestie et le sentiment sincère des limites de son propre esprit, essayât de Taborder dans son ensemble. Mais il l'a attaqué sur un point limité, avec unenettetéet une précision irréprochables ; et il est parvenu à des résultats inattendus, contradictoires avec beaucoup des idées émises par les esprits les plus puissants : résultats qu'il n'est permis aujourd'hui à personne de passer sous silence, sans encourir le reproche de mutiler les questions et de jeter un voile sur la vérité.
En effet, c'est une tendance trop naturelle à l'esprit humain que la construction de systèmes absolus, repoussant dans l'ombre, sinon dans un silence et un oubli voulus, les faits qui leur sont contraires. Ces faits, gênants sans doute, disparaissent d'abord dans la simplification nécessaire des cours et des manuels, et les esprits superficiels tendent à s'en débarrasser par voie de prétention. Tandis qu'il importe au contraire de les mettre en évidence et de les relever sans cesse, dans l'enseignement supérieur et dans les recherches de première main : car c'est principalement par l'étude critique des faits opposés aux systèmes reçus que la science progresse.
Or, telles sont les expériences exécutées par Decaisne
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sur les Poiriers, et poursuivies par lui pendant plus de vingt ans : elles faisaient suite à des observations séculaires. Ces dernières remontent, en effet, au jardin fruitier des Chartreux à Paris, demeuré, au temps de ma jeunesse, distinct du Luxembourg, avec lequel il est aujourd'hui confondu. Quand les ordres religieux furent abolis par la Convention de 1793, deux individus de chacune des variétés d'arbres à fruits que ce jardin renfermait furent transportés dans les terrains du Jardin des Plantes ; le nombre s'en élevait alors à 183. A la mort d'André Thouin, en 1824, le seul genre poirier y comptait 263 espèces ou variétés. En 1871, le nombre toujours croissant de ces types d'espèces ou variétés de poiriers s'élevait à plus de 1400. Ces types résultaient- ils de semis ? ou bien avaient-ils été multipliés par la greffe ? Peu importe ; car leur seule existence soulève un problème taxonomique, qui touche au fond même de la méthode naturelle. Comment classer ces 1400 types? Nous les avons vus se multiplier sous nos yeux ; devonsnous lés partager en genres, en espèces, en races ? Et quelles règles présideront à cette distribution ? Suffît-il de recourir, comme on le fait d'ordinaire, à un sentiment plus ou moins délicat, mais nécessairement vague, des analogies ? La chose est d'autant plus difficile que les types décrits autrefois par Duhamel ne s'y retrouvaient plus avec précision.
En réalité, le genre Pirm renferme des arbres fort divers, par leur port, par le dessin des feuilles, qui vont parfois jusqu'à être lobées comme celles de l'aubépine, parla présence ou l'absence des épines, par la forme, le volume, la précocité des fleurs et des fruits. Les caractères y offrent une multiplicité, un enchevêtrement extrêmes. Decaisne avait essayé à son tour de
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grouper en six souches naturelles les nombreuses formes de ce genre, envisagées comme espèces. Mais ce sont là, en définitive, des conceptions toujours mêlées d'arbitraire. Il ^'agit de savoir si chacun de ces types de poiriers provient directement d'une espèce naturelle correspondante ? ou bien sont-ce les subdivisions d'un ou plusieurs types primitifs, diversifiés parla nature du sol et de la culture ? C'était le cas, ou jamais, de vérifier la définition classique de l'espèce, envisagée comme immuable par la plupart des auteurs de Tépoque. A la vérité, Linné, autrefois, avait cru à la variabilité de l'espèce ; mais l'opinion contraire avait prévalu; et c'était le fondement obligatoire de la méthode dite naturelle. Autrement, la classification ne pourrait guère être envisagée que comme un procédé commode, né d'un artifice de l'esprit, au lieu d'être l'expression absolue de la nature des choses. On voit l'importance de toutes ces questions, non seulement au point de vue des sciences naturelles, mais à celui plus général de la philosophie et du problème de la connaissance.
Il s'agissait donc de perdre comme critérium les diverses races ou variétés de poiriers et d'en déterminer les modes de transmission par génération. Parmi ces nombreuses variétés, d'après la théorie reçue, celles-là seules devaient pouvoir se transmettre par semis, qui constituent des espèces définies, les variétés faisant retour aux types originels; les métis, en particulier, lorsqu'ils ne demeurent pas inféconds, sont censés reproduire, tantôt l'un, tantôt l'autre de leurs générateurs, sinon les deux simultanément. On devrait retrouver ainsi ces types originels, voire même constater qu'il n'en existe qu'un seul, commun aux 1400 variétés.
Il est facile de tracer a priori le plan d'une semblable expérience ; mais son exécution demandait des années (tuneméthode exacte, suivie avec une rigueur inflexible. Il semble qu'il fût nécessaire pour Taccomplir de recourir à ces établissements séculaires, consacrés à poursuivre une même étude pendant une série d'années, et dont Bacon avait proclamé la nécessité idéale. Le Muséum remplit en grande partie ces conditions, et, grâce à ses ressources, Decaisne osa tenter à lui seul l'entreprise ; il avait ce qu'il fallait pour la poursuivre : la patience, la sincérité absolue et la connaissance approfondie de la vie végétale. Il en comprenait d'ailleurs l'importance capitale pour la discussion des problèmes relatifs à la descendance des êtres, dont Darwin a été, de notre temps, le plus éclatant promoteur.
Decaisne choisit, en 1853, quatre variétés de poiriers, reconnues comme distinctes par tous les arboriculteurs, savoir :
La poire d'Angleterre ;
La poire Bosc, en forme de calebasse ;
La poire Belle-Alliance, plus ramassée,
Et la poire Cirole, variété du Sauger.
Il choisit les fruits et sema les pépins dans un môme sol et dans des conditions aussi seiiiblables que possible. Peut-être exigerait-on aujourd'hui davantage : je veux dire le choix de graines empruntées à un arbre isolé de toute autre variété, susceptible de concourir à sa fécondation. Mais le caractère bien déterminé des fruits qui avaient fourni les semences pouvait être jugé comme offrant de sérteuses garanties à cet égard.
Quoi qu'il en soit, les graines levèrent l'année même , à Texception des pépins de la poire d'Angleterre, qui n'ont germé que Tannée suivante, sans cause connue.
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La plupart des jeunes plants ne fructifièrent pas. Mais il s'en développa un nombre suffisant pour que l'expérience pût donnerses résultats. EUeaété continuée pendant dix ans ; et elle laurait été plus longtemps, si une décision ministérielle, rendue en 1867, n'avait exigé la transplantation des pieds subsistants et amené la regrettable terminaison de cette étude. Je ne sais d'ailleurs si la patience et la vie même des opérateurs sauraient suffire pour la poursuivre pendant un quart de siècle. Or, il ne faut guère compter sur ses successeurs, pour continuer une œuvre dirigée par des vues personnelles.
Quoi qu'il en soit, voici les résultats constatés au bout de dix années.
Avec les semis de la poire d'Angleterre, on a obtenu neuf arbres fructifères ; les neuf formes différaient entre elles et différaient de la forme mère, au même degré que les anciennes variétés. Ainsi l'une des formes nouvelles des fruits était celle d'une poire d'hiver^ semblable à la poire Saint-Germain; une autre, en forme de pomme, était pareille à la Belle-Alliance.
Avec les semis de la poire Bosc, on a obtenu plusieurs nouveaux fruits, différents du type semé, et dont Tun était semblable à une variété obtenue d'autre part avec le poirier Sauger.
La Belle-Alliance a fourni neuf variétés nouvelles,, dont aucune ne reproduisait la forme mère, ni par l'apparence, ni par la grosseur, qui était plus que double pour Tune d'elles, ni par le coloris, ni par l'époque de maturité.
Enfin les semis du Cirole Sauger ont produit quatre arbres, et chaque fruit avait une forme différente, dont l'une verte et ovoïde ; une seconde, ramassée >
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maliforme, rouge et verte ; une troisième déprimée, verte, teintée de brun ; une dernière, piriforme, jaune, deux fois aussi grosse que les précédentes.
On voit combien Faventure fut étrange. Dans cette expérience faite d'après les règles et en conformité avec la définition classique de Tespèce, aucun résultat ne répondit pourtant à cette définition : dans aucun cas, on n'obtint la continuité morphologique des caractères particuliers des divers types de la plante et du fruit.
On pourrait objecter que cette continuité est assurée au contraire par la greffe, procédé connu depuis le temps des Babyloniens. La greffe constitue en effet un mode spécial de propagation, par implantation d'un bourgeon ou d'un rameau, détaché d'une plante déjà constituée, sur un arbre vivant, envisagé comme milieu spécialement favorable à la nutrition des plantes similaires. Greffe, bouture, repiquage des rejetons et des stolons, sont des procédés analogues, propres à propager les variétés existantes ; ils dérivent au fond de la scissiparité.
Mais ce ne sont pas des procédés fondés sur la génération proprement dite : aussi n'ont-ils jamais été envisagés comme propres à définir l'espèce.
En définitive, la seule conclusion légitime de cette grande expérience de Decaisne, c'est que les poiriers soumis à son étude, sinon même tous les poiriers du genre, appartiendraient à un type unique, quoique polymorphe.
Cependant ce polymorphisme dans la transmission par génération, sans retour nécessaire à la forme ensemencée, n'est-il pas la négation de la définition ordinaire de l'espèce ? On suppose que les limites mêmes des variations devraient être constatées dans de^ expériences plus prolongées, telles que la nature lès réalise pendant
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le cours des siècles, grâce aux diversités des terrains et des climats ; mais demeureraient-elles enfermées dans les bornes déjà fort étendues de celles-ci ? L'étude de la Géographie botanique fournirait sans doute ici de nouveaux documents ; je ne sais si Ton a jamais recueilli avec méthode ceux qui concernent le genre Pirus. Quoi qu'il en soit, Decaisnè, dans son expérience, ne se proposait pas d'étudier, remarquons-le bien, ces variations lentes, produites par le temps et la modification progressive des conditions de l'existence d'un type, en apparence constant et susceptible de se transmettre d'ordinaire sans changement sensible d'une génération à l'autre, tant qu'il ne serait pas modifié par la pression continuellement exercée d'une condition prépondérante.
Or, les faits actuels ne rentrent pas dans une semblable caractéristique. Toute transformation, dira-t-on, n'est pas réputée s'exercer uniquement par des degrés minimes et successifs : on conçoit qu'il puisse y avoir des passages lents et des sauts brusques. Mais, dans Texpérience de Decaisne, disons-le encore, il ne s'agit pas de ces variétés qui, produites en une fois et par quelque accident, se perpétueraient ensuite avec la même stabilité que le type primitif. Il ne s'agit pas non plus de ces variétés, telles qu'il en existerait une qui l'emporterait sur les autres dans lalutte pour l'existence, et dont la permanence serait déterminée par celle des conditions actuelles. Même avant d'avoir terminé ses observations, Decaisne n'admettait pas que de telles hypothèses eussent reçu un commencement de démonstration. Il écrivait à ce sujet à son ami Thuret, en 1868 : « Je voudrais voir cela de mes yeux. Si la nature n'a pas employé d'autre procédé pour façonner le monde
actuel, il ne doit pas être difficile de la prendre sur le fait. »
La nature prise sur le fait par notre confrère donnait une réponse toute différente : les conceptions développées avec une conviction si persuasive par Darwin, et appuyées par lui de tant d'observations originales, ne paraissent donc pas applicables à l'expérience de Decaisne sur les Poiriers. Faut-il supposer que chaque poirier existant actuellement constitue un métis complexe, susceptible de produire à la fois une multitude de semences, correspondant chacune à quelqu'un des types simples et disparus, dont il dériverait par une série d'hybridations séculaires ? C'est là une conjecture bien compliquée et bien arbitraire. S'il fallait, à toute force, proposer ici une hypothèse, peut-être la préférable serait-elle celle de quelque variation brusque et irrégulière d'un type instable, au moment de la fécondation : variation à laquelle la plupart des espèces étudiées jusqu'ici résisteraient d'ordinaire ; tandis que les ovules des Pirus^ plus plastiques à ce moment, en offriraient l'exemple et la démonstration.
Ce problème de l'évolution des êtres vivants, propagés et multipliés par voie de génération, a de tout temps séduit les esprits philosophiques ; mais aucun système jusqu'ici n'a réussi à en donner de solution suffisamment vraisemblable. Si la fixité des espèces dans le passé paraît inconciliable avec les observations delà géologie, il n'est pas moins évident pour tous les esprits désintéressés que les expériences faites sur les êtres actuels n'ont jamais fait jusqu'ici que fournir des aperçus insuffisants et mettre en évidence des complications inattendues.
L'hypothèse des créations successives est d'ordre théologique et étrangère à la science ; celle des époques alternatives de repos et d'activité de la terre, pendant lesquelles les forces secrètes de la nature interviendraient par à-coup, rappelle les vieilles théories du moyen âge sur les qualités occultes. Sans doute la science doit toujours réserver l'influence des causes inconnues ; mais elle ne saurait appuyer sur elles ses explications. Quant à la coexistence supposée de toutes les espèces actuelles avec les espèces éteintes, depuis Torigine des êtres vivants sur la terre, elle ne repose sur aucun fait et semble au contraire réfutée par les constatations des géologues. Mais si Féternité desespè-
f ces paraît insoutenable, leur variabilité n'a point été
: expliquée, ni même établie, d'une façon irréfutable. Le lien génétique qui doit rattacher les unes aux autres ces formes successives demeure donc obscur et non démontré.
On pourrait invoquer ici, à côté de Thistoire géologique, l'histoire de l'humanité. Les nations ne sont pas plus stables que les [espèces, à la surface de la terre. Le
[monde minéral seul est invariable dans ses formes, tandis que le monde vivant change à la longue, avec le cours des générations qui se succèdent. Chaque peuple^ comme chaque espèce, semble obéir à un principe intérieur d'évolution, modifié par l'action du milieu extérieur. Mais son énergie spécifique s'épuise avec les
' siècles. Tantôt les types anciens disparaissent entièrement ; tantôt ils sont modifiés par le métissage, en devenant l'origine des types nouveaux de nations. Toutefois nous ne possédons pas des documents aussi sûrs pour établir la continuité des espèces végétales
et animales, actuellement existantes, avec les espèces
différentes qui ont vécu autrefois, et nous sommes hors d'état d'assigner avec certitude les causes véritables et efficientes des changements accomplis.
Sans doute, l'influence des milieux pour modifier les caractères anatomiques, aussi bien que les qualités morales des êtres vivants, est incontestable ; sans doute, le métissage a pu être invoqué ajuste titre par plus d'un savant, dans l'explication de leurs variations : l'hybridation, sur laquelle les travaux de Naudin ont jeté tant de lumière, y entre pour une forte part ; mais tous les efforts pour pénétrer le mécanisme même de ces variations sont demeurés impuissants. Ni la production des monstruosités, faits pathologiques, qui ne se transmettent guère par hérédité ; ni la découverte des générations alternantes ; ni l'intervention du polymorphisme, si fréquent chez les êtres inférieurs; bref, aucun ordre de phénomènes, envisagé comme la cause radicale et l'agent essentiel de la variation des espèces,n'a résisté jusqu'à présent à la critique des faits, aucun n'a pu fournir les éléments complets d'une théorie inébranlable.
Mais les faits ne sont pas infirmés par rinsuffisance des théories, et nous devons nous hâter d'ajouter qu'il est devenu impossible de maintenir d'une façon absolue la vieille opinion de la transmission héréditaire indéfinie des caractères de l'espèce ; le type étant supposé se reproduire sans cesse par ce qu'on appelle la force ancestrale, en dépit de l'action du milieu extérieur, du temps, et du métissage, jusqu'au jour où l'énergie première inhérente à ce type spécifique, se trouvant épuisée par le cours des siècles, toutes les formes anciennes disparaîtraient sans retour. L'hypothèse d'une semblable virtualité nous ramènerait à la grossière idée de l'emboîtement indéfini des germes.
Il ne convient pas de pousser plus loin cette discussion ; mais j'ai dû l'indiquer pour montrer quels problèmes soulève la longue et méthodique expérience faite sur Tensemencement des Poiriers ; elle représente le point culminant de la carrière de Decaisne, l'œuvre réfléchie de sa maturité. Nous allons maintenant abandonner ces hautes questions théoriques, qui l'avaient si longtemps occupé, pour achever le tableau de l'existence de notre confrère.
Yll
La fin de la vie de Decaisne, consacrée au travail, fut de plus en plus attristée par les douleurs delà patrie, par la perte de ses amis et par l'affaiblissement graduel de ses forces et de sa santé.
Tout d'abord la funeste année 1870 le frappa au cœur. Il y fit courageusement son devoir, comme tous les hommes de science. Pendant le siège de Paris, il demeura à son poste, fidèle aux intérêts qui lui étaient confiés, et l'année 1871. à son début, le trouva malade etfatigué, accablé par la catastrophe de la France. Les désastres particuliers du Muséum s'y joignirent à ce moment : le bombardement de l'armée allemande effondra les serres vitrées et fît périr parla destruction de leurs abris les précieuses collections qu'elles renfermaient. Pendant ce temps, Decaisne n'émigra pas vers d'autres quartiers moins éprouvés ; il demeura toujours présent, vivant sous la terre, dans les caves situées au-dessous des serres, avec les employés dont il entre-
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tenait le courage et partageait les dangers ; s'efforçant, à chaque accalmie des obus, de réparer les vitrages, pour s'opposer à Tinvasion du froid, jusqu'au moment où le nombre des vitres brisées à chaque instant triompha de tous les efforts des savants désespérés.
Après le premier siège, vint le second, plus cruel encore pour les bons Français. Decaisne dut subir les perquisitions des gardes nationaux de la Commune, prétendant chercher chez lui des jeunes gens qu'il y aurait cachés .
Cependant la vieillesse était arrivée, et la robuste constitution de Decaisne commençait à fléchir. Sans doute, lorsqu'il disait à un ami en 1853 : « Je ne crois pas faire de vieux os », c'était la crainte, l'illusion qui atteint bien des gens au premier ébranlement de leur santé. Même en 1866, lorsqu'il écrivait avec plus de tristesse : « Les travaux prolongés ne conviennent plus à mon âge. Mais qu'y faire ? Je ne puis m'arrêter ; ma vie est liée à plus d'une existence. Je dois aller de l'avant, sous peine de voir les autres se croiser les bras et manquer de travail. » Ces craintes étaient prématurées : pendant dix ans encore Decaisne conserva son activité. Mais sa santé se trouva alors atteinte d'une façon plus profonde. Les coups les plus sensibles lui furent portés d'abord par la mort de ses amis. En 1870, il avait perdu Léveillé; G. Thuret, avec qui il était lié d'une si vive affection depuis plus de trente-cinq années, mourut en 1875. En 1876, ce fut le tour de Brongniart ; puis vint Le Maout ; puisThiers, avec lequel il avait eu de sympathiques relations ; puis le botaniste allemand " Al. Braun, en 1877.
C'est ainsi que chacun de nous se trouve peu à peu frappé dans ses affections les plus intimes, et demeure
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isolé de tous ceux qui Tont connu et aimé, de ceux qui ont partagé ses sentiments et ses sympathies : il reste solitaire et désormais incompris des nouvelles générations. De telles douleurs attendent tous ceux qui ne meurent pas à temps. Decaisne, si tendre pour ses amis, devait les ressentir plus que personne.
Dès 1873, il avait été obligé de confier une partie de son cours à ses élèves, à Dehérain d abord, plus tard à Vesque. En 1878,raffaiblissementde sa santé se fit sentir d'une façon plus pressante. On le rencontrait encore dans les jardins du Muséum, oii il avait vécu près de soixante ans : mais ce n'était plus le marcheur infatigable d'autrefois. Il restait le plus souvent assis sur un banc, causant avec la bonne grâce et l'enjouement d'un homme qui a toujours rempli son devoir et n'a jamais fait le mal volontairement. Il mourut à l'âge de 75 ans, le 8 février 1882, laissant le souvenir d'un savant illustre et d'un homme de bien. S'il n'a fondé aucune école doctrinaire systématique, il n'en a pas inoins formé des élèves, qui ont marqué et marquent aujourd'hui dans sa science de prédilection. S'il est demeuré attaché, avec une modestie timide, à des idées qui ont perdu une partie de leur crédit, il n'a pas cependant méconnu les grands problèmes de la vie ; il a dirigé ses efforts vers leur solution, avec un sincère et invariable amour de la vérité, et nul ne saurait méconnaître l'importance de la pierre qu'il a apportée à l'édifice.