MEMBRE DE L'ACADÉMIE
Messieurs, La science et la civilisation sont des constructions progressives, érigées par le lent effort des générations humaines : mais l'œuvre de chacune de ces générations n'est ni semblable, ni d'égale valeur. A certains moments il s'élève des hommes de génie, des héros, comme on disait autrefois, qui ouvrent des voies nouvelles, qui couronnent ou proclament, par un acte ou par une découverte, l'accomplissement d'une longue préparation, due au pénible travail effectué par leurs ancêtres. C'est ainsi que la science
l.Lue dans la séance publique annuelle de l'Académie des sciences du 22 décembre 1902.
grecque avait été fondée, il y a vingt-cinq siècles, sous une forme surtout logique et mathématique; c'est ainsi qu'après une période de dogmatisme théologique et de long obscurcissement intellectuel au moyen âge, la doctrine moderne a repris, du xvii® au xix^ siècle, les habitudes rationnelles de la doctrine antique et constitué pour son propre compte les sciences physiques et naturelles, assises sur les fondements solides de l'observation et de l'expérimentation. Quelques grands noms dominent cette évolution de la pensée moderne : Galilée, Newton, Lavoisier en ont été les plus brillants protagonistes. La chimie en particulier, se dégageant de la confusion d'une doctrine antérieure à moitié chimérique, a été ainsi constituée, vers la fm du xviii® siècle, par une pléiade de génies exceptionnels : Lavoisier à leur tête, mais aussi Priestley et Cavendish, Berthollet, Scheele, Wenzel, et bientôt Volta; pour ne parler que des savants du xviii^ siècle. Après ces premiers fondateurs, les générations des inventeurs en chimie se sont succédé sans interruption pendant un siècle entier, sans que leur initiative soit encore épuisée. Nous devons attribuer une part toute spéciale de notre reconnaissance à ceux qui ont suivi les célèbres promoteurs de l'origine; je veux dire aux Épigones, pour parler le langage d'autrefois. Tels ont été Gay-Lussac,
Ghevreul, Dulong, Thénard, en France; et ailleurs, Davy, Dalton, Faraday, Berzélius, (Ersted, Liebig et bien d'autres justement célèbres, quoique les ténèbres du passé commencent à envelopper leurs noms. Nul des savants d'aujourd'hui, même parmi les plus âgés d'entre nous, n'a connu Lavoisier ou Priestley. Mais jl n'en est pas de même de leurs successeurs. Aux temps déjà lointains de ma jeunesse, j'ai pu voir et entretenir avec respect, j'ai connu quelques-uns de ces grands hommes, parvenus au terme de leur carrière. A ce moment, c'est-à-dire il y a un demisiècle, déjà les premiers rôles étaient tenus par d'autres, maîtres vénérés des membres de l'Académie qui m'écoutent aujourd'hui.
Un seul des Épigones, c'est-à-dire des savants qui florissaient à l'époque du premier Empire, a survécu jusqu'à la fin du xix^ siècle, et sa réputation s'est accrue en raison de sa longévité exceptionnelle, par un phénomène de répercussion sur les générations humaines successives, qui rappelle les effets de l'induction électrique. La vie de Ghevreul, prolongée jusqu'à cent trois ans, a atteint un terme auquel aucun membre des Académies françaises, ni peut-être étrangères, n'était jamais parvenu, au cours des deux siècles et demi écoulés depuis leur fondation. Ajoutons même qu'il se passera peut-être un temps non
moins considérable, avant que notre postérité assiste à une semblable carrière, parcourue tout entière en l'honneur de la science et au prolit de l'humanité!
Voilà seize ans que la Sorbonne a vu le monde scientitique et les pouvoirs publics honorer par leur présence et leurs applaudissements le centenaire de Chevreul, qui se proclamait modestement le Doyen des Étudiants de France. Depuis, sa statue a été érigée sur une des places publiques d'Angers, sa ville natale. Elle a été aussi inaugurée le H juillet 1901 au Muséum d'histoire naturelle, là où il a vécu, où ses travaux ont été accomplis, et où son image perpétue son souvenir.
Le moment est venu de l'honorer aujourd'hui, dans cette solennité annuelle de l'Académie des sciences, consacrée à rappeler les membres qui ont illustré notre corporation. La tâche n'est pas sans difficulté, je dirai même sans quelque monotonie ; car je n'aurai guère à retracer ces incidents privés ou publics, qui relèvent l'intérêt de la plupart des biographies : celle de Chevreul sera consacrée principalement à l'exposé de ses idées et de ses travaux.
Ce serait d'ailleurs mal louer sa mémoire que de le faire par un panégyrique banal et continu, sans essayer d'y placer les lumières et les ombres, nécessaires pour caractériser cette vénérable physionomie.
Chevreul, en effet, a été le type de ces savants qui poursuivent et développent, d'un effort consciencieux, l'œuvre collective; sans prétendre se poser comme les initiateurs des révolutions profondes, qui changent les fondements des doctrines. Cependant sa forte main a taillé quelques-unes des pierres fondamentales de l'édifice, et c'est là un mérite qui ne saurait être effacé ni amoindri, dans l'histoire de la chimie moderne.
Michel-Eugène Chevreul est né à Angers le 31 août 1786. Il était tils d'un médecin, chirurgien et accoucheur, né aussi à Angers en janvier 175/i, nommé correspondant de l'Académie de médecine en 1825 et mort à Angers le 2 juillet 18/i5, âgé de quatre-vingt-onze ans. La mère de Chevreul atteignit l'âge de quatre-vingt-treize ans; c'est-à-dire que ses parents lui transmirent, comme il arrive parfois, leurs aptitudes héréditaires à la longévité et à la culture des sciences. On sait combien sont nombreux dans l'histoire les descendants des médecins, formés par leur père à l'habitude du travail, du devoir et des hautes études.
Chevreul fut élevé dans ce milieu provincial, qu'il ne paraît pas avoir quitté avant l'âge de dix-sept ans.
11 y reçut la forte empreinte de l'esprit sérieux, laborieux, conservateur, qui caractérise cette région de la France. Ses plus anciens souvenirs, tels qu'il les rappelait de temps à autre dans de longues conversations, se rapportaient aux taches sanglantes de la guillotine, répandues sur les places publiques de sa ville natale, qui avaient effrayé les tendres années de son enfance. 11 en avait retenu une certaine horreur de la politique, à laquelle il ne fut jamais mêlé; sinon le jour où de malencontreux amis essayèrent, en 1875, de le porter dans le département de Maineet-Loire candidat au Sénat de la troisième RépubUque.
Le seul des hommes de l'époque révolutionnaire dont il parlât quelquefois était La Révellière-Lepeau, l'un des membres du Directoire et l'un des protecteurs de la petite société des théophilanthropes. Chevreul semblait professer pour lui quelque sympathie; sans doute en souvenir des cours que La Révellière avait professés à Angers avant 1789, et surtout de ses relations ultérieures au Jardin des Plantes avec la famille du botaniste Thouin.
A l'âge de quatorze ans, Chevreul entra comme élève dans l'École centrale d'Angers : il y lit trois ans d'études, en rivalité avec Béclard, qui devint plus tard professeur d'anatomie à Paris et fut enlevé
par une mort prématurée : tous deux avaient, suivant le style du temps, un vif amour de la gloire, qui devait les pousser plus loin.
Cette éducation des Écoles centrales, inspirée par les idées des philosophes de la fin du xviii® siècle, représentait une tentative originale : elle s'efforçait de concilier le désir moderne d'une instruction utilisable et pratique, avec les aspirations classiques à une haute culture ; aussi nourrie de science d'ailleurs que l'âge des élèves et les connaissances du temps permettaient de le faire. Essai imparfait sans doute, mais fondé sur des vues originales et profondes, et qui ne tarda pas à être étouffé par un retour pur et simple aux traditions universitaires. Depuis celte époque et pendant tout le siècle qui vient de s'écouler, l'éducation publique de la jeunesse bourgeoise s'est débattue entre les deux tendances contraires. Si nous avons réussi à constituer sur des bases indépendantes l'Enseignement populaire de nos Écoles primaires et l'Enseignement supérieur de nos Facultés, c'est parce que ces enseignements existaient à peine avant le xix^ siècle et seulement à l'état rudimentaire. Au contraire, jusqu'à nos jours l'enseignement secondaire n'a pas pu être débarrassé des cadres devenus surannés, où il avait été jeté par les éducateurs du xYii"" siècle. Quoi qu'il en soit, les Écoles centrales
formèrent nombre d'excellents élèves; la plupart des savants du premier quart du xix^ siècle en sont sortis. Chevreul notamment a été un de leurs produits les plus brillants. Il remporta les premiers prix de langues latine et grecque, de chimie et de minéralogie.
A dix-sept ans, sa famille l'envoya à Paris, compléter ses études dans un laboratoire de chimie, celui de Vauquelin. 11 fut d'abord son élève en 1803, puis le préparateur de son cours au Jardin des Plantes : il devait rester dans cet établissement près de quatrevingt-dix ans. Vauquelin était un observateur consciencieux, qui a laissé quelque trace, surtout par sa découverte du chrome. Chevreul avait gardé de ce premier maître un souvenir très reconnaissant, qui conlraslait avec son peu de sympathie pour Fourcroy, savant illustre alors, mais aujourd'hui oublié. Plus tard, Chevreul faisait rarement mention de ce dernier, ayant gardé rancune d'un jugement précipité de Fourcroy rendu sur lui et sur Thénard : « Tous ces jeunes gens sont de nulle valeur. » Le mot méprisant de Fourcroy, resté dans la mémoire de Chevreul, était plus grossier et plus énergique; mais sa prophétie outrecuidante fut bientôt démentie.
Le Muséum d'histoire naturelle jouissait alors d'une grande autorité scientifique, acquise sous l'impulsion d'un groupe de savants tels que Cuvier, Haiiy,
Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, Jussieu, dont les idées exercèrent une grande influence sur les jeunes gens d'alors. Les travaux de Ghevreul relatifs à l'espèce chimique et aux principes immédiats en portent le reflet.
Son premier mémoire, publié en 1806 dans le tome LVII des Annales de Chimie, a pour titre : « Examen des os fossiles trouvés dans le département de Maine-et-Loire à Ghavaignac » : c'est un essai d'écolier. L'année suivante, autre étude relative à l'action de Tacide nitrique sur le liège, consacrée à préparer l'acide subérique, récemment découvert par Brugnatelli. A ce moment (l/i mai 1808), Ghevreul devint membre de la Société philomathique, foyer actif du mouvement scientifique de la jeunesse du temps. Vauquelin engagea son élève à faire des expériences chimiques sur les matières colorantes, auxquelles il devait revenir plus tard et plus longuement, telles que l'indigo, le pastel, le bois de Brésil, le bois de Gampêche. Puis vinrent d'autres recherches (1809) sur les substances amères formées dans la réaction de l'acide nitrique sur l'indigo, sur certaines espèces de tannin, découvertes par Hatchett dans la réaction qui a lieu entre l'acide sulfurique et diverses substances organiques, etc.
Bref, Ghevreul cherchait péniblement sa voie, sans
la trouver d'abord, lorsqu'il aborda l'étude des corps gras et de leurs combinaisons avec les alcalis et en fit l'objet d'une lecture à la première classe de l'Institut, le 5 juillet 1813. Date mémorable dans l'histoire de la chimie organique et dans la vie de Ghevreul en particulier! Je retracerai tout à l'heure plus longuement le récit des belles découvertes qu'il y fit. Mais en ce moment, il convient de nous attacher à l'étude de sa vie privée. Elle traversait en effet de graves péripéties, dont il se plaisait à raconter certains incidents.
C'était l'heure où l'Empire, si longtemps victorieux de l'Europe coalisée, commençait à incliner vers une décadence et une chute de plus en plus précipitées. Toute la jeunesse française, sans distinction de classes sociales, était appelée dans les armées par les injonctions les plus rigoureuses. Ghevreul avait l'âge militaire; sa haute taille, sa forte constitution, sa santé florissante semblaient le désigner entre tous. « Voici un robuste gaillard! comment se fait-il qu'il ait échappé au service militaire? » Tel était le langage tenu par un visiteur étranger à M. de Ghampagny, ministre de l'Intérieur. « Oh! ne m'en parlez pas, répondit le ministre. G'est un grand risque que je cours là, pour être agréable à cette famille. Si l'empereur le savait, il me traiterait avec la dernière bru-
talité. » Et il se servait d'une expression soldatesque, image des mœurs du temps, mais dont je ne puis reproduire ici la crudité.
Voilà comment Chevreul entra dans le corps des pages du roi de Rome, et échappa à cette conscription fatale, qui moissonna tant de jeunes Français.
Cependant, il poursuivait lentement la carrière qu'il avait choisie, utilisant pour la culture des sciences les loisirs que lui procurait la fortune patrimoniale.
En 1809, Vauquelin lui confia la suite d'un enseignement spécial, fondé par Fourcroy, et que Chevreul continua jusqu'en 1818. Le 21 mars 1810, il mit enfin le pied dans l'étrier officiel, comme aide naturaliste du Muséum ; titre modeste, qui a été le premier galon de bien des savants. Trois ans après, en 1813, il était nommé professeur agrégé pour les sciences physiques au lycée Charlemagne, et professeur titulaire en 1817.
Pendant ce temps, il n'avait pas cessé de poursuivre ses travaux de laboratoire. Attaché avec une continuité méritoire à l'étude obstinée des corps gras, il multipliait ses recherches et ses publications, et construisait l'édifice qui a immortalisé sa mémoire. C'est de 1813 à 1815, pendant l'une des périodes les plus troublées de notre histoire, celle de la chute de l'Empire et des deux invasions, que Chevreul a
exécuté les plus importantes de ses études ; travaillant dans son laboratoire , sans paraître ni troublé, ni peut-être même ému par les ruines qui s'amoncelaient autour de lui :
Impavidum ferlent ruinx.
Du moins, aucune trace ne semblait en être restée dans ces réminiscences de jeunesse, qu'il prodiguait à ses visiteurs. A peine un mot, plus tard, pour dire que la publication de ses vues sur les principes immédiats, dans les Eléments de physiologie végétale de Mirbel, fut retardée par les événements politiques.
En 1816, à l'âge de trente ans, il fit une première candidature à l'Académie des sciences, en concurrence avec Darcet et Dulong. Ils furent distancés par un savant plus illustre alors, d'une génération antérieure : Proust, âgé de soixante-deux ans.
Proust était, comme Chevreul, originaire d'Angers. Sa vie s'était écoulée en Espagne depuis 178/i, et il y avait fait de belles découvertes. Mais, à la suite de l'usurpation injuste de Napoléon, le peuple se souleva contre les Français; le laboratoire de Proust fut saccagé en 1808, et il revint en France, où il soutint contre Bertbollet la doctrine des proportions définies des combinaisons. Aussi sa nomination à l'Académie était-elle justifiée de toutes façons. Il ne résida guère,
demeurant retiré à Graon (Mayenne) jusqu'à son dernier jour, survenu dix ans après.
Cependant, la carrière de Chevreul continuait à se développer, en même temps que ses découvertes. En 1821, il devint examinateur de chimie à l'École polytechnique, poste qu'il occupa jusque vers le milieu du siècle. A cette époque il figura avec Gay- Liissac, comme expert en écriture, dans la fameuse affaire des héritiers Lesurque; Ghevreul y témoigna une méfiance bien légitime, relative aux procédés de vérification.
Vers 1822, il se maria; ce mariage a laissé trace dans son œuvre d'une façon touchante, parla dédicace d'un de ses livres publié en 1866 : « A la mémoire de Madame Sophie Ghevreul; reconnaissance de !\!i ans de bonheur » ; reconnaissance d'autant plus frappante, que Ghevreul, avec la placidité d'un sage que rien n'étonne, ne témoignait guère à personne ni antipathie, ni sympathie marquées.
En 1823, il fut adjoint à l'Académie de médecine, de récente fondation ; quelques-unes de ses recherches, d'importance secondaire, attestent l'intérêt qu'il a toujours porté aux questions physiologiques.
Un pas plus important, en 182/i, marqua une orientation nouvelle dans sa carrière; je veux parler de sa nomination, le 24 septembre 182/i, comme Directeur
des teintures de la Manufacture royale des Gobelins, sur la proposition du vicomte Sosthènes de la Rochefoucauld, chargé de la direction des Beaux-Arts. Chevreul n'était pas le candidat du ministre; cependant, en raison de ses attaches de famille et de naissance, il était en bonnes relations avec la Restauration. Aussi disait-on autrefois, je ne sais sur quels fondements, qu'il avait dû cette place à la protection du duc d'Angoulême , personnage également propice à Gay-Lussac dans l'institution du bureau de garantie près la Monnaie. En tout cas, les choix étaient excellents, et Chevreul justifia, par soixante et un ans de service, sa nomination.
Ses débuts aux Gobelins rencontrèrent quelques difficultés; il n'y avait ni laboratoire, ni ressources pour le travail. C'est dans le laboratoire obtenu et agrandi plus tard que je l'ai connu, vers 18/i9, encore actif et agissant. Il opérait dans deux belles salles, bien éclairées, garnies de tables et d'appareils en bon état : à l'exception toutefois de la poussière qui s'y accumulait paisiblement; car il ne souffrait pas qu'on touchât aux objets qu'il étudiait, avec une patience et une lenteur indéfiniment prolongées. La plupart des vases et des capsules étaient protégés par des cloches, sous lesquelles je les ai revus inaltérés pendant plus de trente ans. Les instruments, d'ailleurs, avaient
vieilli, comme leur propriétaire. Si son rôle pratique dans l'exécution des teintures des Gobelins fut quelquefois plus effacé qu'il ne l'aurait désiré, à cause de la résistance plus ou moins justifiée des services techniques, — et il s'en plaignait confidentiellement; — du moins Chevreul s'en dédommagea en essayant de perfectionner la théorie. C'est là, en effet, que fut édifiée la longue construction des cercles chromatiques, qu'il montrait à ses visiteurs avec une satisfaction un peu naïve et dans lesquels il s'efforçait d'emprisonner la théorie entière des couleurs naturelles. J'en parlerai tout à l'heure.
De 1826 à 18/i0, Chevreul a professé aux Gobelins un cours de chimie appliquée à la teinture; tous les deux ans, il revenait sur le contraste simultané des couleurs, auquel il a consacré un ouvrage spécial. En 1842, le ministre du Commerce l'invita à se rendre à Lyon, centre séculaire de la fabrication des soieries, pour y faire un cours ; où il étudia les effets optiques propres aux étoffes de soie, d'après des théories physiques ingénieuses, mais imparfaites. Ce cours fut imprimé, quatre ans après, aux frais de la Chambre du Commerce de Lyon.
A l'étude physico-chimique des couleurs, Chevreul joignait d'ailleurs des vues esthétiques, qui témoignaient de ses relations avec quelques-uns des artistes
les plus célèbres du commencement du xix° siècle.
Ce fut le 9 août 1826, à l'âge de quarante ans, que Ghevreul fut élu membre de la section de chimie de l'Académie des sciences, en remplacement de Proust, devant lequel il s'était effacé dix ans plus tôt. Il devait en faire partie pendant soixante-trois ans : il présida deux fois l'Académie, en 1839 et en 1867, double investiture dont l'âge permet à peu de nous de recevoir l'honneur exceptionnel.
Cependant sa réputation, grandissant en France, recevait en même temps cette consécration et cette sorte de sanction que donnent aux savants d'une nation les suffrages des sociétés savantes des autres pays : consécration si douce parce qu'elle est désintéressée et se produit d'elle-même, avec le cours du temps. La même année où Chevreul devenait en France membre de l'Institut, la Société royale de Londres le fit son associé (29 novembre). L'Académie de Stockholm le nomma correspondant en 1829(13 mai); l'Académie de Copenhague en 1833 (16 mai); l'Académie de Berlin en 183/i (30 juin); la Société scientifique de Moscou en 18/i8 (12 novembre) ; l'Académie de Saint-Pétersbourg en 1753 (23 décembre), etc., elc. En France, il était élu membre de la Société royale d'Agriculture le 22 avril 1832; commandeur de la Légion d'honneur en iSlxk; grand-officier en 1865;
grand-croix en 1875. Ce sont les faits les plus saillants de son Cursus honorum; à la condition bien entendu de ne pas oublier sa présence au Muséum d'histoire naturelle, où son nom est demeuré entouré d'une vénération traditionnelle.
11 faisait partie de cet établissement depuis un quart de siècle, comme préparateur, puis comme aide naturaliste, lorsqu'en 1829 il fut appelé à succéder à l'un de ses maîtres, Vauquelin, à litre de professeur de chimie appliquée aux corps organiques, et il y enseigna pendant soixante ans. Le Muséum était alors le foyer d'un grand mouvement scientifique. Ghevreul eut pour collègues Gay-Lussac, Guvier, Geoffroy Saint-Hilaire et son fils Isidore, Brongniart, Flourens, les deux Becquerel, de Blainville, de Jussieu, Milne-Edwards, Dumas, Quatrefages, Glaude Bernard et bien d'autres hommes célèbres, l'honneur de la science française pendant tout le cours du xix^ siècle : Ghevreul se montra l'égal des plus illustres.
J'assistai, en 18/i9, à quelques-unes de ses leçons. Les auditeurs étaient clairsemés sur les bancs du vieil amphithéâtre. Ghevreul y exposait longuement de vagues généralités relatives à la chimie et à la physique, avec le concours de son préparateur Gloez, chimiste démérite, qui vieillit aux côtés de son maître, sans avoir jamais vu se réaliser l'espérance si natu-
relie de lui succéder. Chevreul y démontrait ce jour-là le froid produit par l'évaporation de l'éther, tombant goutte à goutte sur un tube mince qui contenait un peu d'eau; volatilisé dans un courant d'air, il devait déterminer la congélation de l'eau. L'expérience marchait mal ; Chevreul se plaignait de son préparateur, suivant l'usage des professeurs en pareil cas. Je ne me rappelle pas si le liquide consentit à se solidifier.
Chevreul devint directeur du Muséum en 186A, moment critique dans l'histoire de cet établissement. On avait répandu le bruit qu'il était le siège d'abus multipliés, non sans l'arrière-pensée de mettre à sa tête un surintendant tiré de la famille impériale. Les courtisans, les journaux officieux s'en étaient mêlés. Il y avait un rapport hostile, fait en 1858 par un général, qui avait renouvelé ses attaques en 1862 à la Chambre des députés. Chevreul prit avec vigueur la défense du Muséum. Un autre général plus bienveillant, qui a été l'un de nos confrères à l'Académie, Favé, non sans crédit personnel auprès de Napoléon lïT, ramena l'opinion du maître. Ce fut ainsi que Chevreul inaugura sa direction du Muséum en 1864. Elle dura quinze ans.
L'événement le plus tragique survenu au Muséum pendant cette période a été le bombardement de Paris en janvier 1871. Quatre-vingt-sept obus tom-
bèrent dans l'enceinte du Muséum : les serres furent dévastées et les cultures en partie anéanties, à la fois par les explosions et par le froid résultant de la destruction des serres. Ghevreul avait alors quatre-vingtquatre ans; il demeurait dans l'une des maisons exposées au danger. Il montra le courage et le calme serein d'un sage ; en protestant d'ailleurs hautement contre cet acte de vandalisme envers Paris, l'un des grands foyers de la science et de la civilisation. Il proposa même d'inscrire cette flétrissure sur une plaque de marbre, destinée à en immortaliser le souvenir.
Cependant les atteintes de l'âge se faisaient sentir de plus en plus. En 1879, Ghevreul devint directeur honoraire du Muséum; en 1883, il laissa à M. Decaux la direction de l'atelier des teintures des Gobelins.
En 1886, son centenaire fut célébré, en présence du Président de la République et des délégations scientifiques venues de toutes les parties du monde.
Dans son œuvre comme dans sa personne, il avait su réaliser ce mot de l'un des hommes politiques d'autrefois : « Il faut durer. »
11 conserva jusqu'au bout sa robuste santé, sa pleine conscience des choses et son intelligence. Son fils le précéda dans la tombe de quelques jours; mais il n'eut pas connaissance de ce deuil suprême. Ghevreul s'est
éteint sans souffrance le 9 avril 1889, dans sa 103^ année, entouré d'iionneurs et de respect, au sein de ce Muséum auquel il avait consacré son existence.
J'ai rapporté l'histoire de la longue vie de Chevreul, vie facile et heureuse, poursuivie sans incidents sérieux, dans les conditions d'une carrière régulière, d'une santé excellente et d'un avancement méthodique. Avant d'exposer les résultats scientifiques de cette belle existence, c'est-à-dire les découvertes de Chevreul, il convient de retracer lé portrait physique et moral de notre confrère et d'essayer de fixer les traits de cette physionomie, devenue légendaire parmi nos contemporains.
Dans les temples de l'Extrême-Orient, on expose à la vénération des fidèles des objets et des reliques ayant fait partie du corps même de Bouddha, pendant les différentes époques de sa vie ; nulle invraisemblance n'arrête ses adorateurs. Ces merveilles mythiques, la science moderne les a réalisées, non seulement pour les êtres divinisés, mais pour chacun de nous. On possède l'image, les traits des hommes des générations présentes, depuis leur naissance.
pour les périodes successives de leur existence; jeunesse, âge mûr, vieillesse, jusqu'au masque dernier, relevé sur la couche funèbre. La plupart des auditeurs qui m'écoutent légueront ainsi au secrétaire perpétuel, chargé un jour de leur éloge, des documents détaillés et précis sur leur personnalité physique à chaque âge ; complément utile de leurs œuvres écrites.
Aujourd'hui, je suis moins favorisé dans mon désir de fixer devant vous la physionomie de Ghevreul. Je ne connais aucune image de sa jeunesse ou de son âge mûr, et je ne puis vous retracer ses traits que tels que je les ai aperçus, au milieu du xix^ siècle, alors qu'il avait atteint soixante-trois ans. 11 avait déjà la figure qu'ont connue les derniers de ses contemporains et que les quarante dernières années ont vieillie encore, mais sans en altérer beaucoup l'expression.
C'était un grand vieillard , couronné de cheveux blancs, que le vent emportait derrière sa tête; un homme robuste, à figure intelligente, assez régulière, dont les lignes bien accusées manquaient peut-être un peu de finesse et de vivacité. Sur ses lèvres régnait un sourire débonnaire, expression du contentement intérieur qui résultait d'une santé et d'un esprit bien équilibrés, d'une carrière heureuse et tranquille, d'une haute situation entourée du respect universel.
Né dans l'aisance, au sein d'une famille bourgeoise considérée, la vie avait été facile pour lui et sans grandes luttes, ni de situation, ni de doctrines. Son amour pour la science avait été couronné de bonne heure par de brillantes découvertes et il vécut toute sa vie, cantonné dans ses propres travaux et dans les idées des hommes de son temps; sans s'être assimilé aucune idée nouvelle, sans avoir été agité, comme les savants de notre génération, par l'évolution incessante des notions réputées définitives aux années de sa jeunesse; sans avoir été troublé par la crainte ou tout au moins par le regret mélancolique de se voir peu à peu dépassé.
Le point de vue de Ghevreul à cet égard était celui de beaucoup de savants du xix^ siècle. Laplace, Cuvier, pour ne citer que quelques-uns des plus illustres, croyaient avoir tracé à la Science des cadres définitifs. C'était une conviction de ce genre qui donnait à Ghevreul cette expression ' de sérénité, de confiance qui frappait tout d'abord les gens qui l'abordaient. De là aussi cette bienveillance, un peu superficielle, avec laquelle il accueillait les jeunes gens. 11 n'y avait en lui, certes, aucune trace de ces sentiments de jalousie ou de malveillance que l'on a reprochés, à tort ou à raison, à certains de ses contemporains. Mais il était enclin à se laisser mener par
la flatterie. Peut-être même manquait-il un peu du sentiment de l'ironie.
Quoi qu'il en soit, Ghevreul, absorbé dans sa propre personnalité, ne cherchait pas à comprendre celle d'autrui ; il ne portait guère aux gens d'intérêt profond, et il a disparu, sans former ni école, ni élèves nombreux. Il n'en témoigna jamais le goût ou le désir, et il a passé sans avoir fécondé la jeunesse par cette ardeur communicative, qui la pousse en avant vers de nouveaux horizons. Cependant ses idées et ses méthodes ont exercé en chimie, dans le premier tiers du xix^ siècle, une influence considérable.
Ce qui donnait à son attitude une grande dignité, ce qui inspirait le respect aux gens qui l'approchaient, c'était son respect profond pour la vérité, et l'absence absolue de toute infatuation pour ses propres travaux. S'il y renfermait ses conceptions, il ne prétendait pas leur attribuer ce degré de certitude absolue, cette fausse infaillibilité, à laquelle prétend parfois l'orgueil des hommes de science. Chevreul connaissait mieux la faiblesse de tout effort humain : il avait adopté avec modestie comme axiome cette phrase de Malebranche : « On doit tendre avec effort vers l'infaillibilité sans y prétendre. » Le mot effort caractérise d'ailleurs son œuvre ; elle porte partout la trace de cet effort continu, de cette longue patience, qui est
l'un des attributs du génie ; à la condition pourtant de l'associer avec une imagination créatrice.
Esquissons à grands traits les caractères généraux de la vie privée de Ghevreul, de sa vie académique, et de sa vie publique : ce qui ne saurait aller sans indiquer quelles étaient ses idées en politique, en religion et en philosophie; car il n'était pas sans prétention sur ce dernier domaine.
Il n'eut jamais, en dehors de la science, de grandes passions; mais il travailla toute sa vie : « Le travail, disait-il, est une des conditions essentielles pour une vie centenaire. » Je ne sais : car jusqu'ici, depuis plus de deux siècles» et demi de durée de nos Académies françaises et quoique nous ayons tous l'habitude du travail, quelques-uns même son acharnement, personne n'a atteint cette extrême limite de la vie humaine, Ghevreul excepté.
Il y faut donc d'autres conditions : l'hygiène d'abord. Ghevreul n'a jamais bu que de l'eau; il avait une répugnance instinctive contre le lait, le vin, l'usage du poisson et de la plupart des légumes. Il y joignait la modération dans les habitudes de la vie et spécialement, disait-il, cette condition ascétique d'une chasteté complète depuis l'âge de quarante ans. Plus d'un homme, plus d'un savant depuis Gornaro, s'est plu à rechercher les conditions favorables à la longévité
humaine, sans réussir à les réaliser pour son propre compte. J'ignore s'ils s'étaient conformés aux règles tracées par Ghevreul. Il semble cependant qu'en ce domaine, comme dans la plupart des autres, la constitution physiologique de l'individu joue un rôle prédominant.
Sa vie privée fut la vie simple d'un bourgeois économe et elle n'a guère laissé dans ses écrits d'autre trace que celle de son affection profonde pour madame Ghevreul. J'ai été moi-même témoin de cette affection, dans l'une des rares circonstances où j'ai été invité à sa table : affection un peu exclusive et systématique d'ailleurs, car les dames qui entouraient M. Ghevreul se plaignaient en souriant de ce que, appliquant à leur parure privée ses systèmes sur le contraste simultané des couleurs , il ne souffrait autour de lui que des robes grises et des teintes effacées. Mais ce petit travers n'empêchait pas Ghevreul d'être l'objet du culte et de l'amour des siens. 11 en fut privé d'ailleurs en grande partie, pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, sa femme étant morte et son fils établi loin de Paris.
Ses conversations sont restées légendaires. Il avait le débit tardif d'un homme dont la pensée est lente à se produire et ses discours se prolongeaient sans fin; les sujets les plus divers s'y trouvaient abordés tour
à tour, avec une grande mémoire, un bon sens solide et une sincérité parfaite, mais d'une façon parfois discontinue; sans que l'orateur se laissât jamais distraire par les observations de son partenaire : c'était le plus souvent un candidat, assujetti à une audition prolongée. Me permettra-t-on à cet égard de rapporter une anecdote que m'avait transmise Claude Bernard? Ceux qui ont abordé Chevreul savent combien il était difficile à l'interlocuteur de s'affranchir de ses monologues indéfinis. « Sans doute, disait Claude Bernard; mais il y a un procédé infaillible. Interrompez Chevreul par un calembour. Il s'arrêtera pour y réfléchir, avant de le commenter. Vous saisirez l'occasion pour vous retirer, en le saluant avec respect. » Le procédé n'est pas à la portée de tout le monde. Il fallait d'ailleurs se garder de contredire formellement Chevreul ; car il professait sur la plupart des questions des principes absolus, prêts à se redresser contre l'interlocuteur. Dans ces conditions, bien peu osaient l'interrompre; l'eussent-ils fait que, dans la plupart des cas, la tentative fût demeurée vaine, à moins de l'artifice suspensif de Claude Bernard. Ils étaient ainsi retenus jusqu'au milieu de la nuit, exposés parfois à rencontrer des rôdeurs à la sortie du Muséum, dans les rues désertes qui entourent l'Entrepôt des vins. Cependant je n'ai point entendu dire qu'ils aient
éprouvé (l'autre sinistre que Tassaut de ces phrases interminables.
Ce n'est pas qu'elles ne renfermassent de temps à autre des souvenirs intéressants sur les hommes de sa jeunesse : La Révellière-Lepeau, Vauquelin, Fourcroy, Berthollet; ces souvenirs s'entremêlaient avec quelque confusion. Ils naissaient tout d'un coup dans sa pensée, comme spontanément et indépendamment de sa volonté. Mais dès que Chevreul laissait entrevoir quelque récit intéressant, l'association des idées et des images l'entraînait aussitôt, ainsi qu'il arrive dans les rêves, à aborder de nouvelles questions; dont l'exposé d'abord embroussaillé ne tardait pas à être à son tour interrompu et en quelque sorte brisé. Ce n'était pas là d'ailleurs, paraît-il, le résultat de son vieil âge : il en était déjà de même, m'ont rapporté des témoins qui l'avaient connu vers 1826, c'est-à-dire à quarante ans.
Ses écrits contrastent, en apparence du moins, avec sa conversation. Il s'efforce, en effet, de les construire d'après une méthode stricte, dont il laisse trop apparaître l'artifice, et d'après un enchaînement, plus rigoureux en logique abstraite qu'en réalité observée. Cette tendance a imprimé à son style quelque chose de pénible, de contraint et parfois de fastidieux. Il demeure enfermé dans une sorte de métaphysique, ou
plutôt de scolastique verbale, où se retrouvent quelques réminiscences de la langue de Condillac.
Sa méthode, dans ce qu'elle avait de solide, dérivait de son éducation première au sein des écoles centrales, tout imbues des idées des philosophes du xviii^ siècle, et particulièrement de d'Alembert et de Condorcet. On y retrouve ces tentatives pour construire le système général des connaissances humaines, qui ont inspiré, au début du xix" siècle, des hommes d'un génie plus puissant que le sien, tel qu'Ampère, Saint-Simon, Auguste Comte. Les chimistes et les physiciens, guidés par des idées mécaniques, ont été de tout temps , plus que les adeptes des autres sciences, portés à essayer de construire des systèmes logiques ; depuis les alchimistes grecs qui se proclamaient « disciples de Platon et d'Aristote » jusqu'aux partisans de l'atomisme moderne.
La vie académique de Ghevreul offrit peu d'incidents, à l'exception de sa double présidence. Il accueillait les candidats avec les formes courtoises d'une bienveillance obligatoire; mais il laissait conduire les élections par Dumas ou Frémy, plus disposés à y exercer leur influence et plus habiles à manier les esprits et les intérêts.
Ce qui a caractérisé surtout la carrière de Ghevreul dans notre confrérie, ce sont ses innombrables corn-
munications sur les sujets les plus divers : il suffisait qu'il eût touché à une question, si peu que ce fût et à une époque quelconque de sa vie, pour qu'il s'empressât de la rappeler longuement. De 1835 à 1850, c'est-à-dire de quarante à soixante-quatre ans, on trouve une quarantaine de notes signées de lui dans les labiés de nos comptes rendus; son activité augmente encore de soixante-cinq à quatre-vingtquinze ans. En effet, entre 1851 et 1865, il présente cent cinquante notes ou mémoires; de J866 à 1880, près de deux cents. Ce chiffre se réduit avec l'âge, et il tombe à une quinzaine pour ses neuf dernières années.
Il ne recueillit aucun bénéfice de ses découvertes, dans différents ordres, où elles ont profité grandement à l'industrie. Un jour seulement il prit un brevet, en commun avec Gay-Lussac, relatif aux corps gras : ce brevet ne lui rapporta rien. Cependant ce sont ses découvertes qui ont conduit à fabriquer la bougie stéarique, en détrônant l'antique chandelle de suif. Mais, comme il arrive d'ordinaire, ce fut à l'industriel qu'alla le profit exclusif de l'invention scientifique.
La vie publique de Chevreul, en dehors de l'Académie et du Muséum, a été limitée à sa participation aux grandes expositions de la seconde moitié du xix^ siècle. Quant à ses relations avec le pouvoir.
elles étaient d'autant plus faciles que ses traditions de famille et ses origines tirées de l'Anjou, le rattachaient presque fatalement à l'esprit conservateur. Étranger à la politique, suivant la tradition de la plupart des savants, il ne prit point l'attitude d'un homme d'opposition. « On ne donne jamais sa démission », disait-il un jour à un jeune savant d'un caractère indépendant. Il n'avait point le goût de la presse et de la publicité et il manifestait quelque jalousie contre les réputations trop éclatantes. Avec un semblable caractère, il fut vu d'un bon œil par tous les gouvernants, depuis les ministres de Napoléon I^% qui l'avaient inscrit parmi les pages du roi de Rome, jusqu'à ceux de la Restauration, qui en firent le Directeur des Teintures des Gobelins. Sous Louis- Philippe, sous Napoléon III, il était parfois invité aux cérémonies et aux dîners officiels, où sa figure respectable représentait bien le type du savant pur, cantonné dans son horizon spécial. Dans ces réunions, il tenait sa place, parfois non sans agrément; sa conversation avait quelques réminiscences des auteurs classiques, étudiés pendant son enfance.
Il ne se gardait pas seulement d'entrer dans le domaine de la politique; celui des choses religieuses lui était encore fermé, s'il se peut, davantage. Sans doute les tendances philosophiques, fortement impri-
mées dans ses écrits et sa conversation, étaient d'ordre purement positiviste : s'il fallait le classer d'après ses ouvrages, ce serait incontestablement à la suite des disciples d'Auguste Comte. J'ai dit disciple comme tendance, mais non comme fait; car Chevreul appartenait à une génération antérieure, et plus directement héritière des traditions du xviii^ siècle. Néanmoins il ne parlait des choses religieuses qu'avec la plus extrême réserve et se refusait à toute tentative, si respectueuse qu'elle fût, pour l'amener sur ce terrain : « Ce sont là, disait-il, des questions qui mettent aux hommes le poignard à la main. » Mais il n'allait pas plus loin, se bornant à cette protestation voilée contre tout fanatisme, ainsi qu'aurait pu le faire un savant sceptique du xvii® siècle. En un mot, il semblait arrêté et comme figé dans une sorte d'optimisme scientifique, hostile à tout prosélytisme, mais déclarant qu'il convient de ne s'étonner de rien, de tout observer et soumettre au contrôle de l'expérimentation : c'est ce qu'il appelait la méthode a posteriori expérimentale. Il ajoutait que le concret ne nous est connu que par l'abstrait. Les faits, écrit-il encore, sont des abstractions précisées. N'insistons pas davantage sur ce langage antinomique.
L'œuvre scientifique de Chevreul est considérable : elle est représentée par sept à huit cents notes et mémoires, imprimés dans les comptes rendus de l'Académie, dans les Annales de physique et de chimie, et surtout par plusieurs ouvrages, dont le premier est fondamental. Jl s'agit des Recherches su?' les corps pras d'origine animale, publié en 1823.
Au moment où Chevreul aborda l'étude des corps gras, la chimie organique n'existait pas encore. A la vérité, les travaux de Lavoisier, de Berthollet et de leurs contemporains avaient établi la nature des éléments chimiques des végétaux et des animaux : carbone, hydrogène, oxygène et azote. On avait même commencé depuis un demi-siècle, c'est-à-dire avant le temps de Lavoisier, à se préoccuper d'isoler les composés chimiques qui constituent les êtres vivants, tels qu'ils y préexistent et dans leur état naturel, sans leur faire subir les altérations qui résultent de Faction de la chaleur, de l'eau, des acides, des alcalis, et autres agents chimiques. Ces composés étaient sans discussion réputés produits sous l'influence de la vie. Dans l'état où ils se manifestent, ils étaient désignés sous le nom de « principes immédiats ». Rouelle le jeune surtout avait concouru à en fixer la notion. Mais
on ignorait en partie l'art de les bien définir et les règles qui permettent d'en spécifier l'individualité par des propriétés constantes et caractéristiques. La loi même des proportions définies n'a été constatée et acceptée dans la science qu'à la suite d'une longue discussion entre BerthoUet, qui la contestait, et Proust, qui la soutenait : la date de cette discussion précède immédiatement les travaux de Chevreul.
On regardait à ce moment les huiles fixes, opposées aux huiles volatiles, comme formant une espèce unique, assimilable aux espèces vivantes; mais susceptible, comme celles-ci, de présenter des variétés ou formes secondaires plus ou moins importantes. On expliquait ainsi la diversité indéfinie des corps gras naturels végétaux et animaux.
Les huiles se rattachent aux savons, utilisés de toute antiquité dans les arts et l'économie domestique et qui résultèrent d'abord de l'action des cendres végétales sur les corps gras. Aux cendres, on apprit dès le moyen âge à substituer leur lessive aqueuse, puis les alcalis, obtenus par la réaction de la chaux sur cette lessive. Deux théories de la saponification avaient été proposées à la fin du xviii^ siècle. D'après l'une, exposée dans le Dictionnaire de Macquer (1778), le savon résulte de la combinaison de l'huile avec un alcali; toutes les huiles étaient réputées con-
tenir un acide plus ou moins enveloppé et qui se dégage, soit par la rancidité, soit par l'action du feu, soit par la combinaison avec d'autres corps.
Déjà Stahl, au début du xvui® siècle, regardait l'existence des acides que l'on retire des huiles par la distillation comme la cause de la saponification. Berthollet, quatre-vingts ans plus tard, compare également les huiles aux acides et regarde la saponification comme due à l'affinité de l'huile elle-même pour les alcalis. Fourcroy avait mis en honneur une autre théorie, plus conforme en apparence aux notions de la nouvelle chimie pneumatique, où l'oxygène jouait un si grand rôle.
D'après cet auteur, classique vers l'an 1800, l'huile exposée à l'air, sans être chauffée, s'épaissit peu à peu, devient concrète, blanche, opaque, analogue au suif. Ces phénomènes étaient attribuables, selon lui, à l'oxygène qu'elles absorbent lentement; elles formaient ainsi, à la longue, disait-il, les cires végétales. De même lorsque l'union des huiles et des alcalis produit le savon, l'huile fixe absorbe une portion plus ou moins considérable d'oxygène. C'est encore en raison de cette oxydation, plus prompte et favorisée par la présence des alcalis, que les savons se solidifient; voilà pourquoi il s'en sépare ensuite de l'huile concrète par l'action des acides.
Tel était l'état des connaissances, ou plutôt des préjugés des chimistes, au moment où Ghevreul fut amené, — par le hasard, dit-on, d'un échantillon de graisse altérée apporté à Vauquelin, — à s'occuper de l'étude des corps gras. Il poursuivit cette étude pendant dix ans, de 1813 à 1823, avec une suite, une méthode, une patience admirables, qui le conduisirent à éclaircir l'histoire de toute une classe de composés organiques et à tracer les règles applicables à l'étude des principes immédiats et de leur constitution. Le récit de ses découvertes, de leur extension progressive et de leur enchaînement mérite d'être retracé.
Il débuta par l'examen d'une substance obtenue en délayant le savon de la graisse de porc dans une grande masse d'eau. Une partie se dissout, une autre se précipite en petites paillettes brillantes, sorte de matière nacrée. Cette matière nacrée, attaquée alors par l'acide muriatique, se sépara en chlorure de potassium, et en un autre corps composé, fusible vers 56°, qu'il proposa d'abord de nommer margarine, de [jLapyàp(.r/is, perle. La matière nacrée constituait sa combinaison avec la potasse.
L'existence de ces composés soulevait un problème non moins général et inattendu, celui des acides organiques insolubles dans l'eau. Or, l'existence d'un
acide de ce genre parut si extraordinaire, si contraire à tous les faits alors connus, que Ghevreul hésita d'abord et n'osa se prononcer. Ce ne fut que plus tard, après avoir préparé et étudié les sels de composition définie formés par ce corps avec les alcalis terreux et les oxydes métalliques, que Ghevreul se décida à changer le nom de margarine en celui à'acide margarique. Ce nom aurait dû rester dans la science; mais par suite de cette manie, trop fréquente dans les sciences naturelles, de démarquer le linge de ses prédécesseurs, on a remplacé le nom d'acide margarique par celui d'acide palmitique.
Ghevreul ne s'arrêta pas à ce premier degré. En effet, l'étude plus approfondie du savon de graisse de porc ne tarda pas à lui montrer que ce produit est en réaUté formé de deux savons différents, constitués par l'union de la potasse avec deux acides gras différents : l'un soUde, sa margarine qu'il désigne ensuite sous le nom à'acide margarique ; l'autre qu'il appelle d'abord graisse fluide et plus tard acide oléique. Ces deux acides ternaires peu oxygénés, comparés aux acides organiques suroxygénés, tels que les acides oxalique, tartrique, citrique, acétique, jouent, dit-il, le même rôle que dans le règne inorganique les hydracides comparés aux oxacides.
11 s'attaque alors au problème même de la sapo-
nificalion et il reconnaît, conformément à une observation déjà ancienne de Scheele, qu'à côté des acides gras, on voit apparaître dans la décomposition des corps gras par les alcalis un principe doux et sucré, très soluble dans l'eau, auquel il donne le nom de glycérine. VsLY des mesures exactes, Ghevreul reconnaît qu'il existe des rapports définis entre les poids de graisse saponifiée, d'acides gras et de glycérine formés. Ces rapports sont tels que la somme des poids des produits, glycérine et acides gras, surpasse de cinq centièmes environ celui de la graisse qui les a fournis; — accroissement de poids suffisant pour réfuter les anciennes opinions, qui considéraient les savons comme une simple combinaison du corps gras avec l'alcali.
Poursuivant toujours ses essais, avec une méthode inflexible, Ghevreul constate que la saponification s'accomplit dans le vide, en l'absence complète de l'oxygène; ce qui fait tomber la théorie de Fourcroy. Enfin l'analyse élémentaire des acides gras et de la glycérine établit que le phénomène essentiel de la saponilication se ramène à une simple fixation d'eau sur les produits de la décomposition.
Un progrès fondamental dans nos connaissances se trouvait ainsi accompli.
Cependant tout n'était pas dit, même en ce qui
touche les graisses naturelles. En effet, la graisse de porc avait fourni à côté et vis-à-vis de la glycérine deux acides gras différents, Tacide margarique et l'acide oléique. On pouvait se demander s'ils dérivent d'un produit unique, engendrant à la fois les deux acides; ou bien si la graisse elle-même ne serait pas un mélange de deux principes immédiats, susceptibles de fournir par leur décomposition : l'un de l'acide margarique seulement; l'autre de l'acide oléique seulement; l'un et l'autre associés séparément à la glycérine. Chevreul s'efforce de résoudre la question en isolant chacun de ces principes par la seule action des dissolvants; ce à quoi il n'est point parvenu. Cependant, il observa qu'on se rapproche ainsi beaucoup de la composition d'un principe gras, solide et neutre susceptible de fournir de l'acide margarique seulement et de la glycérine : il en admet l'existence comme probable et il appelle ce principe margarine, l'opposant à un principe fluide, supposé apte à fournir seulement de l'acide oléique et qu'il appelle oléine.
La margarine primitive de Chevreul devint ainsi l'acide margarique ; tandis que le nom même de margarine fut transporté par lui au corps gras hypothétique, qui serait susceptible de fournir par la saponification uniquement de l'acide margarique et de la glycérine.
Cette nouvelle conception pénétrait plus avant dans la constitution des corps naturels : Ghevreul l'adopta. En réalité, elle était trop absolue : la théorie des corps gras, établie plus tard plus complètement par mes travaux synthétiques, a montré en effet qu'il existe à la fois certains corps gras formés par l'union de la glycérine avec un acide gras unique, et certains autres formés par l'union avec deux et même avec trois acides gras simultanément. En un mot, l'oléine et la margarine existent, conformément au système de Ghevreul ; il en existe môme plusieurs, ce que Ghevreul ne soupçonnait pas. Mais il existe également des oléomargarines et même plusieurs.
Quoi qu'il en soit, la pénétration de Ghevreul et sa patience obstinée avaient résolu toute une série de problèmes analytiques et coordonné un ensemble de notions nouvelles et essentielles pour l'étude des composés organiques.
Après avoir ainsi étudié minutieusement la graisse de porc et les produits de sa saponification, Ghevreul chercha à généraliser ses résultats. Il examina successivement les graisses animales, graisse d'homme, de femme, de mouton, de bœuf, d'oie, de jaguar, puis les huiles végétales, et il retrouva dans tous ces corps une constitution analogue; à cela près que le principal acide gras solide du suif n'est pas identique
à celui du porc ou des huiles végétales. En effet, après puritication convenable, l'acide du suif présente un point de fusion voisin de 70°, c'est-à-dire plus élevé que l'acide margarique, et il est plus riche en carbone. Chevreul lui donna d'abord le nom d'acide margareux, parce qu'il était moins oxygéné que l'acide margarique; nom auquel il ne tarda pas à substituer, vers 1819, celui d'acide stéarique, qu'il a gardé. Il l'envisagea comme dérivé d'un corps gras distinct, la stéarine, résoluble par la saponification en glycérine et en acide stéarique.
11 appliqua ensuite ses procédés d'analyse au beurre et aux huiles de dauphin et il découvrit parmi les produits de leur saponification, à côté des acides gras fixes, margarique, stéarique, oléique, certains ac-ides gras volatils, auxquels il donna les noms d'acide butyrique, d'acides caprique et caproïque et d' acide phocénique : ce dernier reconnu depuis identique avec l'acide de la valériane. Il admit que ces acides seraient formés par décomposition, aux dépens de certains principes neutres, dont Chevreul supposa l'existence par analogie : la butyrine, la caprine, la phocénine, etc.
Poursuivant ses études avec une constance extrem e et une méthode invariable, Chevreul aborde l'examen de cet ordre des corps solides, confondus par Fourcroy sous le nom d'adipocire : trois principalement; savoir
le blanc de baleine ou spermaceli; une substance cristalline extraite des calculs biliaires; enfin une matière grasse, qui se présente comme l'un des produits ultimes de l'altération des cadavres.
Là encore Ghevreul se signale par les découvertes les plus intéressantes. En saponifiant le blanc de baleine, il en extrait d'un côté un acide solide et fixe, qu'il appelle acide cétique, — lequel ne tarda pas à être identifié avec l'acide margarique des graisses animales, — et, d'un autre côté, un corps nouveau, Véthal, qu'il compare d'une façon vague aux composés formés d'oxygène et d'hydrogène percarburé (notre éthylène). 11 était réservé à Dumas et à Péligot d'en préciser, vingt ans plus tard, le véritable caractère. Quant aux calculs biliaires, Ghevreul en retire une belle matière cristalline, la cholestérine, dont il ne soupçonna pas d'ailleurs l'analogie fonctionnelle avec l'alcool et l'éthal ; assimilation établie plus tard par mes propres recherches. Le gras de cadavre, au contraire, ne lui fournit aucun composé nouveau : il reconnut que c'est une combinaison complexe des acides gras, préexistants dans le corps humain, avec diverses bases, qui se trouvent dans le corps ou dans le sol, telles que la potasse et la chaux, et même l'ammoniaque, produite par la décomposition des principes azotés.
Toutes ces questions, accessoires en quelque sorte par rapport au problème général de la saponification, se trouvèrent ainsi éclaircies par surcroît, et Ghevreul put faire disparaître cette notion vague et confuse, jusque-là régnante dans la science, qui partageait la prétendue espèce dite corps gras en variétés, telles que les huiles, les beurres, les graisses, les suifs, selon leur consistance et leur fusibilité. Il y substitua une définition plus catégorique, qui envisage ces diverses substances comme résultant du mélange en proportions indéfinies de certains principes immédiats, à propriétés fixes, assujettis chacun à une composition constante d'éléments. 11 expliqua ainsi la variété illimitée de cette classe de corps naturels.
Quant à la théorie exacte de la saponification, Ghevreul a toujours déclaré qu'il demeurait indécis entre deux opinions : d'après l'une, c'est une opération qui détermine un changement d'équilibre des éléments sous l'influence des alcalis, changement analogue à celui des opérations pyrogénées, par exemple au changement de l'acétate de soude en acétone et carbonate de soude. Tandis que, d'après l'autre opinion, la glycérine et l'acide gras préexisteraient en un certain sens, à la façon de l'alcool et de l'acide acétique dans l'éther acétique : ce que Ghevreul précisait en disant que la glycérine et l'acide gras seraient, dans
cette hypothèse, les vrais principes immédiats des graisses. En tout cas, la chimie d'alors n'était pas assez avancée pour résoudre le problème : il y fallait les méthodes synthétiques, découvertes quarante ans plus tard.
Les grandes conceptions scientifiques ne s'imposent pas toujours du premier coup et elles rencontrent d'ordinaire le contrôle, d'ailleurs utile, de la contradiction. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver dans le cas actuel. En effet, à ce moment de l'histoire de la découverte des corps gras, survint un incident. Un savant contemporain, Braconnot, professeur d'histoire naturelle à Nancy, d'un mérite réel, quoique fort inférieur à celui de Chevreul, s'était engagé dans la même voie; il avait exécuté une série d'études parallèles et il réclama la priorité pour des conceptions bien différentes, mais dont le caractère incomplet contraste avec celui des travaux de Chevreul.
Sans nous y 'arrêter longuement, il suffira de dire qu'il regardait les corps gras comme formés d'une substance dont les propriétés varieraient entre certaines limites, et dont les variétés représentaient les matières désignées sous les noms de suif, axonge, beurre, moelle, graisse, huile. Guidé surtout par leur consistance, Braconnot n'envisage pas son corps gras comme constituant une même substance homogène;
mais c'est, disait-il, le mélange de deux composés seulement, le suif et l'huile, matières séparables par imbibition dans le papier gris, à l'aide duquel il cherchait à en déterminer la proportion relative. Et il définit comme il suit la théorie de la saponification : « L'hydrogène et l'oxygène sont dans un certain état d'équilibre; ils se séparent et se combinent dans un autre ordre, pour donner naissance à Tadipocire et à l'huile soluble dans l'alcool. »
Chevreul accueillit avec quelque mauvaise humeur cette compétition inattendue. Mais les faits qu'il avait découverts étaient trop nombreux, trop exacts, trop bien analysés et prouvés pour que la discussion pût être soutenue longtemps. En 1821, le 15 janvier, BerthoUel et Thénard présentaient à l'Académie des sciences un rapport entièrement approbatif sur les recherches de Chevreul, qu'ils déclarent être au nombre des acquisitions les plus importantes de la chimie.
Chevreul réunit ses travaux en 1823 dans un ouvrage qui fait époque dans l'histoire de la science : ses Recherches sur les corps gras d'origine animale. Depuis, l'industrie en a tiré une multitude d'applications capitales : pour l'art du savon, pour la fabrication en grand de la bougie stéarique, pour l'emploi de l'acide oléique dans la préparation des laines à tisser. En 1852, un témoignage définitif est
venu à cet égard, sous la forme d'un prix de douze mille francs, fondé par le marquis d'Argenteuil, à la Société d'encouragement. La décision de la Société était motivée par un rapport de Dumas, rédigé avec son élégance et sa netteté ordinaires.
Aucune sanction n'a donc manqué aux travaux de Ghevreul, et j'ai été moi-même heureux d'y ajouter deux ans après le contrôle de la synthèse chimique, contrôle joint à des idées nouvelles, qui répondaient à une évolution inattendue de ces belles découvertes.
Les Considérations générales sur Vanalyse organique et ses applications, publiées en 182/i, représentent la conséquence et en quelque sorte la philosophie des dix années de recherches consacrées par Ghevreul à l'étude des corps gras. Après avoir créé pour lui-même, par ses méditations, une méthode d'investigation rigoureuse, il se proposa de la réduire en règles pour l'usage des chimistes : son second ouvrage est le fruit de cette opération. Il prend pour épigraphe les paroles de Fontenelle, qui oppose la construction d'un système général à l'étude d'une matière particulière : « Ce système offre un spectacle plus pompeux à l'esprit qui aime à contempler d'un lieu plus élevé une plus grande étendue, mais aperçue d'une façon plus confuse, chaque partie de l'ouvrage étant traitée avec un moindre soin ; tandis qu'une seule
matière particulière bien éclaircie satisferait peut-être autant, sans compter que, dès qu'elle serait bien éclaircie, elle deviendrait toujours assez générale. »
C'est précisément celte généralisation de l'étude spéciale des corps gras d'origine animale que Chevreul se propose d'établir. « Je crois avoir démontré, dit-il, que la base de la chimie végétale et de la chimie animale est la détermination des principes immédiats des végétaux et animaux. » Ces principes étaient pour lui les véritables espèces organiques, au point de vue chimique, et Chevreul insiste sur l'utilité d'une méthode pour reconnaître les espèces organiques. « Or, il faut beaucoup de faits rassemblés, ajoute-t-il, et une semblable méthode ne peut être l'ouvrage que d'un seul homme. »
« Chaque science, dit-il encore, a sa philosophie spéciale. Or la philosophie propre à la chimie organique est presque entièrement renfermée dans la circonscription des espèces. C'est la connaissance des principes que l'on sépare immédiatement des végétaux et des animaux, dit-il encore, qui est la base de la chimie organique et de toutes ses applications... J'appelle principes immédiats organiques les composés dont les éléments ont été unis sous l'influence de la vie et dont on ne peut séparer plusieurs sortes de matières sans en altérer évidemment la constitution. »
Les principes immédiats doivent être regardés comme les unités de la matière des êtres organisés, et il déclare que « les progrès futurs de la chimie organique dépendent de TapplicatiGn rationnelle des mots espèce, variété, genre ».
Cependant il n'est facile à personne de demeurer constamment fidèles à ses propres définitions. En effet, Chevreul, en discutant la constitution générale des sels, déclare ailleurs qu'il semble conséquent de dire que « l'acide et l'alcali sont les deux principes immédiats des sels ».
On voit par ces quelques lignes combien le point de vue de Chevreul, confiné dans la recherche des espèces extraites des êtres organisés, était étroit, et même opposé à la marche que la chimie allait inaugurer au cours du xix^ siècle. Toute la philosophie de Chevreul est renfermée dans la discussion de celte notion de l'espèce, qui préoccupait si fort les botanistes, les zoologistes et les minéralogistes de son temps et à laquelle il s'était particulièrement attaché : parallélisme conforme à la fois aux idées de ses contemporains et à la destination de l'établissement scientifique, dans lequel il a vécu et professé pendant trois quarts de siècle. Il tourne exclusivement dans ce cycle d'idées, sans jamais en sortir. 11 poursuit son ouvrage en définissant l'espèce chimique, les propriétés phy-
siques et organoleptiques qui la caractérisent et surtout rexamen des phénomènes résultant de l'action des réactifs : réactifs simplement dissolvants, qui ne lui font subir aucune modification permanente, et réactifs altérants, qui en déterminent la transformation et la destruction. Il s'efforce particulièrement d'établir quelle est la voie à prendre pour rechercher les espèces chimiques et établir quelles substances doivent être considérées comme telles; en insistant d'ailleurs sur les difficultés qui résultent de la mobilité plus grande des produits de l'organisation vivante. « L'espèce chimique, dit-il, est la collection des corps identiques par la nature, la proportion et l'arrangement de leurs éléments. Les variétés résultent de quelques différences dans les propriétés peu importantes. » Tout cela est exposé avec beaucoup de clarté, non sans répétitions, et il y a encore quelque fruit à en tirer pour les commençants. Mais les opérations, décrites par Ghevreul avec tant de soin pour définir les espèces chimiques, sont d'ordre purement analytique ; précisément comme les opérations des naturalistes pour définir les espèces vivantes.
Il y manque une notion fondamentale, celle de la synthèse, c'est-à-dire de la puissance créatrice de la chimie, sur laquelle a reposé tout son progrès, — je dirai même son rêve, — depuis les origines de notre
science; et j'ajouterai son idéal, réalisé dans la formation des êtres artificiels, qui constituent aujourd'hui la science chimique et la plupart de ses innombrables applications. Imperfection fatale de toute œuvre humaine et plus particulièrement de toute œuvre scientifique, qui est relative aux temps et aux lieux où elle a été exécutée!
Gardons-nous cependant de reprocher cette lacune à Chevreul : il a fait œuvre de bon travailleur, dans l'ordre des connaissances de son époque. On n'est pas en droit de réclamer davantage à aucun d'entre nous!
Chevreul ne s'est pas borné à l'étude des corps gras et à celle des méthodes en chimie organique; il a aussi abordé toutes sortes d'autres questions. Parmi ses ouvrages d'ensemble on doit insister sur ses travaux relatifs aux couleurs, aux conditions de leur vision, de leur contraste simultané et à leur définition.
C'est un fait d'observation connu de tout temps que la juxtaposition de deux couleurs sur une surface, étoffe ou tableau, influe sur la sensation qu'elles produisent. Chacune modifie sa voisine et cela de deux façons, comme intensité et comme nuance. Comme intensité d'abord, la plus claire paraît plus claire, et la plus foncée, plus foncée : c'est un effet de contraste. Gomme nuance, un cercle rouge placé sur un fond
blanc fait paraître celui-ci vert à son pourtour; un cercle blanc sur un fond vert paraît au contraire rouge; par suite, un cercle rouge et un fond vert agissent mutuellement pour aviver leurs teintes et il en est de même de deux couleurs complémentaires juxtaposées. Au contraire, deux objets dont la couleur est la même, à des nuances près, tendent à jeter l'un sur l'autre des ombres complémentaires : un vert éclatant tend à ternir un vert pâle. Certaines couleurs se nuisent ainsi, tandis que d'autres sont exaltées par leur rapprochement.
En posant ces principes, Ghevreul s'instituait en quelque sorte en arbitre de la mode. Citons comme exemple un passage de ses écrits relatif aux chapeaux des femmes : « un chapeau noir à plumes ou à fleurs blanches, ou roses ou rouges, convient aux blondes ; il ne messied pas aux brunes, mais sans être d'un aussi bon effet. Celles-ci peuvent ajouter des fleurs ou des plumes orangées ou jaunes, etc. Le chapeau blanc mat ne convient qu'aux carnations blanches ou rosées; la brune qui risque le chapeau bleu ne peut se passer d'accessoires orangés ou jaunes. Le chapeau vert fait valoir les carnations blanches ou doucement roses. Le chapeau rose ne doit pas avoisiner la peau; il doit en être séparé par les cheveux, ou par une garniture blanche, ou mieux verte. Entre les chapeaux jaunes
OU orangés, un chapeau violet est défavorable aux carnations brunes, à moins qu'il n'en soit séparé non seulement par les cheveux, mais par des accessoires jaunes ». Madame Horace Vernet, à qui Ghevreul exposait ainsi ses idées, lui répondit, non sans une aimable ironie : « Monsieur Ghevreul, combien je vous aurais eu d'obligation, si j'étais plus jeune! » On comprend pourquoi madame Ghevreul déclarait en badinant qu'elle avait renoncé à porter autre chose que des toilettes grises.
Les notions qu'il exposait avec cette précision appartiennent à un ordre essentiellement subjectif et physiologique, plutôt que physique; car il s'agit de l'harmonie entre les sensations colorées, harmonie essentielle pour la teinture et d'une façon générale pour tous les arts décoratifs. Ges notions, pressenties plutôt que définies parles artistes, avaient été aperçues ensuite d'une façon plus précise par les physiciens du xviif siècle. On vient de voir comment Ghevreul en a fait l'objet d'une analyse développée, approfondie et fort méritoire.
Les cercles chromatiques de Ghevreul représentent une tentative curieuse pour résoudre le problème si important de la définition des couleurs : mais cette tentative reposait sur des principes inexacts. Ghevreul suppose que toutes les couleurs peuvent être rame-
nées à sept couleurs fondamentales, celles auxquelles on a coutume dans les traités élémentaires de rapporter le specire solaire. En les combinant deux à deux, de façon à les parcourir circulairement, avec retour, il obtient 72 couleurs, tant simples que binaires. Chacune, étant modifiée graduellement dans son intensité, fournit 10 tons, soit une gamme de 720 tons. Gela fait, chaque ton est rabattu par un dixième, deux dixièmes et jusqu'à neuf dixièmes de noir ou de blanc. D'où résultent IZiAOO tons différents, complétés par 20 tons gris, dits normaux; ce qui donne en tout ili /i20 tons, distribués sur dix cercles chromatiques.
Ghevreul croyait ainsi avoir résolu par une méthode incontestable le problème de la représentation des couleurs. Ses cercles ont en effet rendu service aux industriels, comme termes de comparaison des couleurs usitées autrefois; jusqu'au jour où la découverte des couleurs artificielles, préparées au moyen du goudron de houille, et tout d'abord de l'aniline, lit apparaître des nuances brillantes, d'un éclat incomparable, et qui échappaient aux cercles chromatiques. Ghevreul essaya d'élargir son cadre, en déclarant qu'il fallait ajouter à ses couleurs une nouvelle variable, le nitens, répondant à la diversité de l'éclat. Mais ce faux-fuyant mal défini ne sauva pas le système.
En réalité les couleurs des objets naturels sont des résultantes complexes, où peut concourir chacune des radiations susceptibles d'être émises non seulement par le soleil, mais par une source lumineuse quelconque; chacune de ces radiations étant prise d'ailleurs avec son intensité propre. Dès lors, la définition de la couleur d'un objet ne peut être donnée rigoureusement que par une analyse physique détaillée, définissant chacune des radiations émises par l'objet, et son intensité. L'échec d'une tentative, de Tordre de celle de Ghevreul, était inévitable, parce qu'elle ne répondait pas aux véritables principes physiques. Cependant, dans la pratique, elle a pu rendre des services momentanés, tant qu'on est demeuré dans un certain ordre de colorations d'un éclat modéré.
Ghevreul n'a pas limité ses études aux matières grasses et à la teinture; il s'est efforcé de les étendre à toutes sortes de domaines : l'agriculture, les engrais, l'alimentation, l'hygiène, les épidémies, les eaux minérales et les eaux potables, la peinture, la photographie, l'archéologie, l'histoire des connaissances chimiques. Il revenait sans cesse sur les premiers aperçus de sa jeunesse, parfois pour les féconder, parfois pour les rendre de plus en plus complexes et diffus. Il attachait une importance particulière à son (( Histoire des principales opinions que
l'on a eues sur la nature chimique des corps, de l'espèce chimique et de l'espèce vivante » (t. XXXVIlï des Mémoires de V Académie des Sciences). On y trouve l'exposé de ses idées et un atlas bizarre qui les accompagne; ainsi qu'un tableau destiné à représenter la distribution des sciences en mathématiques pures et en sciences naturelles pures, envisagées tour à tour au point de vue abstrait et au point de vue concret, etc. Cette histoire des connaissances chimiques devait former cinq volumes. Mais Ghevreul l'abordait avec une préparation insuffisante. Un seul volume a été publié, consacré tout entier à des préliminaires.
Quoi qu'il en soit, un semblable effort de systématisation des connaissances humaines est intéressant, comme signe de l'époque : en effet, il rappelle à la ' fois les tentatives d'Ampère et celles plus remarquables d'Auguste Comte. J'ai dû en dire quelques mots, à cause de l'importance qu'il a joué dans les idées de Ghevreul, qui y pensait sans cesse dans sa vieillesse.
J'ai hâte d'arriver à un autre sujet, qui se rattache également aux essais philosophiques de Chevreul et où ses conceptions ont pris une forme plus nette, plus conforme aux notions physiologiques et psychologiques de notre temps : je veux parler des travaux
remarquables de Chevreul sur la baguette divinatoire, le pendule explorateur et les tables tournantes.
Chevreul avait été initié au magnétisme animal par Deleuze, dans sa jeunesse (1810-1813) et lié depuis avec un cerlain nombre de ses partisans. Son ferme esprit en avait écarté les illusions, pour retenir seulement un certain nombre d'observations, qui rentrent dans le domaine attribué aujourd'hui à la suggestion. Ses idées à cet égard sont exposées surtout dans deux publications essentielles : une lettre à M. Ampère, datée de THay, 23 mars 1833 et imprimée dans la Revue des Deux Moiides; et un volume publié en 1854, où ses premières idées, tout en conservant leur justesse, sont délayées dans de longs développements, qui en affaiblissent, sinon la certitude, du moins l'intérêt et l'agrément.
11 s'agit de quelques-unes des plus vieilles superstitions ayant eu cours dans l'histoire de la race humaine : la baguette divinatoire qui indique les sources, les métaux cachés et les voleurs; le pendule explorateur et les tables tournantes, qui désignent par leurs mouvements et arrêts les lettres des mots secrets, des paroles des morts et des oracles des dieux. On en trouve la mention dans les pratiques de la magie antique; elles sont rapportées en détail chez les historiens de l'Empire romain, tels qu'Ammien Marcellin.
Au moyen âge, leurs effets sont attribués à Satan, devenu le successeur des prophètes et magiciens du paganisme. Elles ont reparu dans les époques plus éclairées des temps modernes. A la fm du x\if siècle,, il existe toute une littérature qui y est consacrée. Les faits réputés autrefois surnaturels étaient attribués alors par quelques-uns à des qualités occultes, telles que les effluves, — depuis on a dit le magnétisme terrestre; — tandis que d'autres, Malebranche notamment, les traitent d'extravagances, fraudes et illusions. Cependant ces pratiques ont survécu à toutes les critiques; elles sont encore usitées de notre temps et les faits sur lesquels elles semblent reposer ont été observés par des esprits sagaces, dans des conditions qui ne permettent pas d'en écarter la réalité par une simple négation : ce qui ne veut pas dire qu'ils soient en dehors de toute interprétation scientifique. Au contraire, les conditions où les faits se produisent sont maintenant clairement définies, et elles expliquent quelle est la mesure des réalités et des illusions dans cet ordre de phénomènes. Le livre de Ghevreul est fort intéressant à cet égard, en raison de la sagacité et de l'esprit critique avec lesquels des expériences décisives y ont été instituées, en présence du général Planta, grand partisan du magnétisme animal, d'Ampère, de Ballanche et de Dugas Montbel.
Dès le XYii^ siècle, le Père Lebrun avait établi par expérience qu'aucune substance naturelle n'agit sur la baguette divinatoire, son mouvement dépendant d'une cause libre et intelligente : ce qui rendait d'ailleurs chimérique son emploi pour la recherche des sources.
Ghevreul examine la question suivante : « S'il est vrai qu'un pendule, formé d'un corps lourd et d'un fil flexible, oscille lorsqu'on le tient à la main au-dessus de certains corps, quoique le bras soit immobile. » Il reconnaît d'abord qu'il paraît en être ainsi lorsqu'on opère au-dessus du mercure, ou d'une enclume ; tandis que si l'on interpose entre le pendule et ces corps une plaque de verre, ou un gâteau de résine, on voit les oscillations diminuer d'amplitude et s'anéantir : « ce qui fut répété, dit-il, plusieurs fois; le corps intermédiaire étant tenu par moi-même, ou par d'autres personnes ». Mais il ne s'arrête pas là, le contrôle n'étant pas suffisamment démonstratif. D'après des expériences conduites avee une méthode ingénieuse, Ghevreul constate que dans les conditions ordinaires de ces expériences, un mouvement musculaire insensible du bras fait sortir le pendule du repos ; les oscillations une fois commencées vont en augmentant par l'influence de la vue, qui a pour effet de mettre l'opérateur dans un état particulier de tendance au mouvement. En d'autres termes, « on observe dans ces conditions le
développement en nous d'une action musculaire qui n'est pas le produit de la volonté, mais le résultat d'une pensée, qui se porte sur un phénomène du monde extérieur, sans préoccupation de l'action musculaire, indispensable à la manifestation du phénomène ».
Ces observations prouvent combien il est facile de prendre des illusions pour des réalités, toutes les fois que nous nous occupons d'un phénomène où nos organes ont quelque part.
L'analyse exacte et subtile des phénomènes par Chevreul est conforme à celle qui fut faite à la même époque par divers autres observateurs des exercices des tables tournantes, un moment si en honneur sous le patronage de Napoléon III.
Cependant Chevreul poursuit, en invoquant la tendance bien connue au mouvement du corps du spectateur vers la ligne d'un mouvement extérieur, tel que celui de l'eau qui coule, d'une pierre lancée, de la bille du joueur de billard, de la roue qui tourne à côté de nous, et par extension le vertige qui nous entraîne à faire le mouvement même que nous redoutons. Ce sont là des phénomènes que l'on comprend aujourd'hui sous le nom d'autosuggestion. Chevreul rappelle aussi comment cette suggestion peut être préparée et provoquée par la tendance à l'imitation, et
même encore par les paroles et les gestes du prestidigitateur, de l'acteur, de l'orateur.
On voit par là avec quelle sagacité Ghevreul sut démêler des phénomènes psychophysiologiques complexes et généraliser les résultats de son analyse.
Tels sont les travaux de Ghevreul, telles sont les découvertes qui ont répandu son nom dans le monde entier : je me suis efforcé de retracer avec impartialité les grands et beaux traits de son œuvre et d'en mettre en lumière l'importance et l'originalité. Pour lui rendre une justice complète, il convient d'aller plus loin encore et de rechercher quelle influence Ghevreul a exercée sur le développement de la chimie de son temps; influence dont le souvenir tend à se perdre, par suite de la disparition fatale des contemporains qui l'ont subie. Sans doute cette action ne s'est pas exercée par le groupement d'un grand nombre de disciples, fidèles aux préceptes et aux exemples du maître et reconnaissants de la part qu'il a prise à leur éducation et à leur carrière scientifique : Ghevreul n'a guère eu d'élèves. Gependant son autorité a été grande à un certain moment et l'impulsion qu'il donna, quoique
limitée à quelques points de la science, a été réelle et considérable. Ce qu'il a surtout créé et enseigné, ce sont des méthodes de recherches en chimie organique : méthodes générales d'analyse, destinées à isoler les principes immédiats naturels ou artificiels, et méthodes propres à déflnir les caractères exacts de ces principes.
Aux notions imparfaites et flottantes régnantes à son époque et qui tendaient à confondre sous des appellations vagues tout un ensemble de composés analogues, il a substitué des idées claires, précises, fondées sur une logique rigoureuse. 11 a imposé aux chimistes et aux physiologistes une discipline inflexible, jusque-là inconnue dans les études de chimie végétale et animale. Les services de Ghevreul à cet égard sont comparables, sous certains rapports, à ceux que les logiciens scolastiques ont rendus à la raison humaine. C'est surtout par ce côté de ses travaux que Ghevreul s'est rattaché à la tradition philosophique des savants du xviii^ siècle et qu'il a concouru, pour une part inoubliable et avec une pleine conscience de son œuvre, aux progrès généraux de la science et de Tesprit humain