A PROPOS DE L'APHASIE
lo De la corrélation entre la pensée et la parole.
Penser c'est percevoir un rapport, parler c'est manifester cette perception, c'est l'extériorer en lui donnant un corps. En psychologie pure, ces deux actes sont donc parfaitement distincts. Le sont-ils en réalité ? A coup sûr, nous pensons fort souvent sans nous parler silencieusement à nous-mêmes. Est-ce que, presque sans interruption, notre imagination ne déroule pas devant nous de vivants tableaux, amenant la perception instantanée de rapports nombreux, et tout cela sans le secours ■des mots ? Est-ce que bien souvent, alors que tous les ressorts de notre être intellectuel sont tendus vers la poursuite d'une idée, la solution d'un problème, nous ne nous sentons pas subitement illuminés par une lumière intense, par la perception instantanée du rapport •si ardemment cherché ? Aussitôt nous recourons à la
parole pour matérialiser l'idée nouvelle, qui a survi en nous, pour lui donner un corps capable de servir de base à nos méditations futures ; mais la formule verbale n'est que la conséquence de l'acte intellectuel ; elle en découle sans lui être incorporée.
L'enfant a des idées avant d'avoir des mots pour les exprimer ; que ces idées soient pauvres, concrètes, qu'importe ? Dans leur essence, elles ne diffèrent pas de celles du philosophe; ce sont toujours des perceptions de rapports. Le sourd-muet, auquel on n'a donné aucune éducation spéciale, aucun langage conventionnel, n'en a pas moins la conscience de ses impressions, de ses sensations ; comme nous, il les emmagasine dans sa mémoire ; comme chez nous, elles servent d'aliments à son activité intellectuelle. Il peut les grouper, les coordonner, en déduire des rapports abstraits, etc.
Concluons donc, que, dans nombre de cas, la pensée peut s'isoler de la parole, quoique, très généralement, mots et pensées soient inséparablement unis dans le fonctionnement d'une intelligence adulte et complète. Tâchons donc de préciser dans quel cas la pensée peut s'affranchir de la parole, dans quel cas elle en est l'esclave.
2o Des idées intuitives et des idées démonstratives.
Ces dénominations sont de Locke et paraissent parfaitement justes. L'intuition, c'est la vision spontanée de l'idée, fulgor mentis assentionem trahens, comme disait la philosophie scolastique. L'idée démonstrative est celle que la raison élabore lentement, avec effort, en groupant plus ou moins péniblement d'autres idées. La pensée intuitive est de tous les âges, mais elle appartient surtout à l'enfance ; c'est aussi la forme habituelle de la pensée chez l'adulte, dont l'intelligence n'a pu se développer et vieillir, chez les races condamnées à une perpétuelle enfance. Les littératures primi-
tives, les langues imparfaites, ou même les radicaux des langues complètes nous montrent, que partout l'humanité bégayante a eu d'abord des pensées intuitives et le plus souvent concrètes, que ces idées primitives, elle les a représentées par des signes faisant image, par le geste d'abord, puis par le dessin grossier, rudimentaire, l'hiéroglyphe, imforme reflet de l'image concrète, sorte de geste immobilisé. Gomme la mimique et l'écriture, la parole passa spontanément par plusieurs périodes ; ce fut d'abord l'onomatopée imitative, puis le monosyllabe, qui en dérive, enfin langage parfait avec flexions, aglutinations. Ces périodes, nous voyons nos enfants les parcourir rapidement sous nos yeux.
Tachons maintenant de trouver le degré de corrélation nécessaire entre la pensée et le langage, entre l'objet et son signe. L'idée-vision, l'intuition, peut se passer du langage; l'idée démonstrative, qui s'appuie sur le raisonnement, a besoin des mots. Et il ne faut pas ici assigner à l'intuition un rôle nécessairement subalterne. Certes, l'idée intuitive est souvent simple, bornée, concrète; mais chez une puissante intelligence, ce peut être la conception instantanée des idées les plus abstraites et les plus fécondes, un éclair de génie, d'où découlera toute une série d'idées démonstratives. Cela est rare; ordinairement, pour grouper des rapports abstraits, nous avons besoin de raisonner péniblement et alors les mots nous sont indispensables, ce sont des étiquettes, des numéros d'ordre, sans lesquels notre raison s'égarerait dans le labyrinthe de nos idées.
A priori., on peut donc supposer, que le trouble aphasique correspond presque toujours à un chancellement de la raison, et c'est ce que montrent la plupart des faits recueillis jusqu'à ce jour. Celui que nous allons maintenant rapporter est curieux, en ce sens qu'il nous fait assister à l'oscillation de la raison et du langage ; le moi moral y vacille, un pied dans la raison, l'autre dans la folie.
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3o Observation de moiiomanie suicide, transitoire, accompagnée d'aphasie incoinplète et passagère.
Le 19 novembre 1862, au milieu de la. nuit, je fus appelé chez le sieur X.... ancien officier de zouaves, âgé de 35 ans. Je le trouvai au lit, surveillé par plusieurs personnes et répétant automatiquement et presque sans interruption les mots suivants : « Quatre heures et demie, quatre heures et demie, etc. » Chose étrange, le sieur X..., pouvait répondre raisonnablement aux questions qu'on lui adressait, seulement il entrecoupait, malgré lui, ses réponses, en y intercalant les mots ci-dessus cités. Interpellé à ce sujet, il répondit, toujours en émaillant son discours des mots « quatre heures et demie, quatre heures et demie, etc. », que c'était l'heure à laquelle il avait résolu de se lever pour se préparer à une audience, que M. Drouyn de l'Huys lui avait accordée pour le matin de ce jour. En fixant son attention par des questions réitérées, on parvint à faire cesser pendant quelques minutes la parole automatique, et il répondit alors très juste. Mais bientôt la mécanique se remit à fonctionner , seulement les mots « quatre heures et demie, quatre heures et demie » furent remplacés par ceux-ci : « Cent vingt-cinq mille, Gent vingtcinq mille. » C'était, dit-il, le chiffre d'une perte d'argent que venait de faire une de ses tantes.
Il m'apprit encore que, depuis plusieurs mois, il était tourmenté par une insomnie presque invincible, que ce jour même, vers quatre heures du matin, il s'était trouvé dominé malgré lui, malgré tous les efforts de sa volonté, par une impulsion instinctive, monomaniaque qui le poussait à se précipiter par la fenêtre, que, pour n'y pas céder, il avait été obligé de crier, d'appeler, de demander à être maintenu et surveillé, qu'il y a quelques années déjà, pareil accident mental lui était arrivé. C'était en Afrique, après une marche pénible
SOUS un soleil ardent et un engagement avec les Arabes. Les soldats ayant mis la main sur un petit baril de madère, il s'en était suivi quelques excès alcooliques, auxquels X... avait pris part. Au milieu de la nuit suivante, il se réveilla ; une impulsion invincible le portait à se tuer, quoique sa volonté et sa raison se révoltassent à cette idée. Tout en saisssant automatiquement sa carabine, il appela au secours ; on le contint jusqu'au lendemain, où toute impulsion monomaniaque disparut.
X... est vigoureux, bien constitué. Il a fait en Afrique dix ans de campagnes pénibles, accompagnées d'exès de toute sorte. Il a eu à Malte une affection typhique grave. Actuellement il est tourmenté, dans une position embarrassée. Il solicite une place. Il ne fait plus d'excès, dit-il ; car depuis longsemps, il ne boit plusque deux bouteilles de vin par jour.
Dix centigr. d'extrait thébaïque à prendre par centigr. de demi-heure en demi-heure amenèrent quelques heures de sommeil, à la suite desquelles le malade se réveilla dans son état naturel. A partir de ce jour, j'ai revu de temps en temps le sieur X... pendant un an, sans observer chez lui aucun signe d'aliénation.
Ce fait est intéressant à plus d'un titre : il montre d'abord, que les troubles aphasiques peuvent coexister dans une certaine mesure avec la conservation à peu près intégrale de la mémoire, même de la mémoire des mots; car le sieur X... répondait nettement, sans hésitation, et il n'y avait d'anormal dans son langage, que l'étrange intercalation dans ses phrases de paroles automatiquement proférées. Cependant son état mental était loin d'être sain, puisqu'il était sous l'influence d'une monomanie suicide, incomplète comme l'aphasie, et offrant le singulier spectacle d'une volonté, psychiquement libre et raisonnée, mais dominée par une impulsion instinctive. C'est là un fait comparable au célèbre cas de Glenadel, tourmenté pendant plu-
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sieurs années par une monomanie liomicide, qui le poussait à assassiner d'abord sa mère, puis sa belle-sœur, et demandant au docteur Calmeil des liens solides, des gardiens (cité par Gratiolet, Anatomie comparée du système oierveux^ etc.). Des faits de ce genre nous permettent d'établir entre la raison froide, normale, et la folie une gradation non interrompue. Les étapes, séparées l'une de l'autre par des transitions insensibles, sont : de la raison à l'enthousiasme passionné, de la passion à la monomanie, qui a conscience d'elle-même : de la monomanie incomplète à la monomanie inconsciente, où la volonté raisonnée a sombré comme la liberté apparente.