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LE ROLE DU TEMPS DAXS LA \ATLRE

Toutes les fois qu'on a cherché à expliquer le monde en dehors de l'intervention divine, on s'est senti porté, comme par un irrésistible penchant, à déprécier tout d'abord l'importance des forces nécessaires à l'explication des phénomènes matériels. Il semblait en effet que. moins ces forces avaient besoin d'être considérables, et moins il était nécessaire d'en chercher le principe dans l'existence d'un Etre infiniment puissant. De là, sans doute, la tendance des écoles matérialistes à vouloir tout expliquer par de petites causes. Mais, comme \t effets demeurent ce qu'ils sont, c'est-à-dire considérables, il faut bien substituer quelque chose à cette intensité dynamique dont on ne veut plus. C'est dans ce but qu'on a recours au Temps. Celte divinité, que nos ancêtres païens

1. Conférence faite à Pari?, le 21 février 1883, dans la salle Albert-le-Grand.

révéraient à cause de son pouvoir destructeur et qu'ils n'eussent pas songé à représenter autrement que la faux à la main, est devenue de nos jours une puissance créatrice de premier ordre. Avec son secours, tout est possible, même aux forces les plus insignifiantes. « Donnez-moi un levier et je soulèverai le monde, » disait Archimède. «Laissez-moi du temps et je rendrai compte de tous les phénomènes, » nous dit l'école uniformitaire. Vous avez visité les Alpes ou l'Himalaya : vos regards se sont arrêtés avec stupéfaction devant ces masses énormes, qui se dressent presque d'un seul bond au-dessus de la plaine et vont porter leurs cimes à des hauteurs où l'homme ne peut plus vivre. Devant un pareil spectacle, vous avez compris d'instinct qu'un phénomène grandiose, hors de proportion avec tout ce qu'on observe aujourd'hui, a seul pu produire un tel amoncellement. Erreur ! s'écrient les uniformitaires, et, tandis que les uns vous expliqueront comment la pluie, tombant goutte à goutte pendant des milliers de siècles, n'a laissé subsister, d'un ancien continent presque détruit, que ce squelette montagneux, les autres vous renverront à l'exemple d'un tremblement de terre survenu au Chili au commencement de ce siècle. Vous apprendrez d'eux comment, tout d'un coup, une certaine portion de la cote s'est soulevée d'un mètre au-dessus de son niveau primitif. Accordez-leur que le même phénomène ait pu se répéter huit mille fois, avec des intervalles de

plusieurs siècles entre chaque étape., el voilà tout ce qu'il leur faut pour dresser dans les airs les cimes de l'Himalaya ! De même, n'allez pas chercher dans les profondes coupures des massifs montagneux, comme celle où coule le Rhône avant d'entrer dans le lac de Genève, l'action de torrents exceptionnels ou celles de forces souterraines qui auraient fracturé la contrée. C'est, vous dira-t-on, l'œuvre de la goutte d'eau creusant la pierre, prolongée pendant ces durées incalculables, tout aussi admissibles que les énormes distances avec lesquelles les astronomes nous ont appris à compter lorsqu'il s'agit des étoiles. C'est surtout en Angleterre que cette doctrine a pris racine, et c'est là qu'elle possède encore le plus grand nombre de partisans. Par quelle bizarrerie du sort une conception qui fait si bon marché du temps, a-t-elle choisi pour naître le pays où règne la maxime « Le temps, c'est de l'argent » ? Xous ne nous chargerions pas de l'expliquer si, pour être juste, il ne fallait reconnaître que l'uniformitarisme a été, au début, le résultat d'une réaction contre les excès d'une école absolument opposée. C'était le temps où Woodward ne répugnait nullement à admettre que tout l'édifice de l'écorce terrestre avait pu se constituer en quelques heures. A peu près à la même époque, Cuvier, dans son Discours sur les Révolutions du globe, écrivait que « le fil des opérations de la nature était rompu ». Léopold de Buch et ses partisans affirmaient que le Vésuve

et l'Etna s'étaient formés dans l'espace d'une nuit. Enfin les catastrophistes , comme on se plaisait à les appeler, imaginaient, dans l'histoire du globe, une série de révolutions brusques, dont chacune avait occasionné, avec l'anéantissement de toute vie, un remaniement complet de la surface terrestre. Aussi Lyell eut-il beau jeu, quand il publia son livre des Principes, à rappeler les savants à une plus saine appréciation des choses et à faire valoir les droits méconnus du Temps, qu'on avait jusqu'alors négligé de faire intervenir. Mais, comme il arrive toujours, il dépassa la mesure et prit trop à cœur les intérêts de son nouveau client. Ses disciples renchérirent encore, et ainsi se constitua, parmi les naturalistes, une doctrine qu'on a spirituellement qualifiée de quiètisme scientifique, parce qu'elle nous représente la nature dans une sorte de repos perpétuel, exempt de convulsions et de crises, où toute dépense de force devient superflue, grâce au concours bienfaisant du temps.

A vrai dire, c'est un terrain commode que celui sur lequel se placent les partisans de cette doctrine. 11 est impossible, en effet, de leur opposer la question préalable et, si l'on veut objecter que des causes insignifiantes sont bien voisines du néant, duquel, en bonne logique, on ne peut rien faire sortir, ils répondront que l'autre facteur, c'est-à-dire le temps, peut croître indéfiniment et corriger par là l'insuffisance de l'élément dynamique. Les mathématiques nous

apprennent que le symbole ^éro multiplié par Vinflni marque, non l'impossibilité, mais l'indétermination dans les problèmes. Or l'indéterminé, c'est ce qu'on veut, et pourquoi refuserait-on de comprendre tous les phénomènes dans une formule aussi complaisante?

Ce n'est donc pas par des raisons de principe que nous essaierons de combattre la thèse uniformitaire, mais bien en portant notre attention sur quelques actions naturelles, choisies parmi les plus caractéristiques, et en essayant de définir, à propos de chacune d'elles, les rôles respectifs de la force et du temps.

Examinons en premier lieu l'un des phénomènes les plus universels et les plus constamment répétés qu'il soit possible d'imaginer, nous voulons parler de l'action de la mer sur les côtes. Certes, s'il est un travail qui paraisse avoir le privilège d'une constante efficacité, c'est bien celui de la vague que le vent et la marée montante lancent sans relâche à l'assaut du rivage, et qui inonde de son écume les rochers que son choc puissant vient d'ébranler. Quiconque a contemplé ce spectacle et entendu le bruit de la lame qui déferle ou, mieux encore, le fracas de la mitraille de galets qu'elle entraîne avec elle ; quiconque a vu, au pied des falaises, ces gigantesques amoncellements de blocs arrachés à la côte, ne peut douter qu'il n'assiste à une démolition incessante, dont l'efiet doit pouvoir se mesurer

jour par jour. Et quand il entend dire que le recul de la côte est ici, comme au Havre, de ving'tcinq à trente mètres par siècle, ailleurs, comme en certains points des côtes anglaises, de près de cent mètres dans le même intervalle, il est vraiment excusable de penser que ces chiffres expriment la somme d'une série de termes à peu près égaux et dont chacun représente l'œuvre de 'la mer dans les deux moments de la journée où le flot montant atteint sa plus grande puissance d'attaque.

Cependant, en temps ordinaire, le travail quotidien des flots se montre, en réalité, plus bruyant qu'efficace. Loin d'être détachées de la veille, la plupart des roches qui jonchent le pied de la côte sont couvertes de longues herbes qui témoignent d'une exposition prolongée ; nombre de petis mollusques marins ont eu le temps de naître et de se développer à leur surface, et le baigneur qui fréquente ces plages peut y demeurer pendant bien des semaines sans apercevoir, dans la configuration du rivage, aucun changement appréciable. Et pourtant la côte recule, cela est certain ; plus d'une fois les constructions élevées sur le sommet ont dû êlre déplacées; en maint endroit les ruines d'une chapelle ou d'une antique fortification attestent cette conquête continue de la terre ferme au profit du domaine maritime et permettent d'en mesurer les progrès. Mais en même temps l'histoire, les traditions locales et, à leur défaut, la seule expérience de l'habitant

des côles sont là pour dire que c'est l'œuvre d'une succession de tempêtes, dont chacune a imprimé, pour un instant, à la vague une puissance incomparablement plus grande que celle qu'elle déployait d'habitude. C'est dans de tels moments qu'on a vu la mer lancer des gerbes d'eau et d'écume jusqu'à plus.de quarante mètres de hauteur, contre des phares isolés en avant du rivage ; c'est alors aussi que des blocs de trente mille kilogrammes, immergés devant une digue pour en protéger les fondations, ont été déplacés, parfois même projetés, par la violence des vagues. C'est pendant ces paroxysmes que des ouvrages cyclopéens, comme la jetée de l'Amirauté à Douvres, qui semblaient défier à jamais le choc des flots, ont subi de graves avaries. Aussi tous ceux qui ont étudié de près l'action de la mer sont-ils d'accord pour reconnaître qu'une seule tempête exerce des effets dynamiques supérieurs à ceux d'une longue suite de jours relativement calmes. Ce n'est donc pas l'action, longtemps prolongée, de la vague, qui détruit les côtes. C'est la puissance irrésistible déployée, pendant un intervalle de temps très court, par les lames furieuses : et, s'il faut des années pour que l'effet total devienne sensible, c'est parce que de tels paroxysmes sont heureusement rares.

D'autres fois, comme c'est le cas pour les côtes voisines du Havre, la mer n'intervient que pour débiter et réduire en menus fragments des matériaux dont elle n'a en rien déterminé la

chute. Tantôt c'est la gelée des hivers rigoureux, qui fait éclater les parties supérieures des falaises, déjà criblées de toutes sortes de cavités; tantôt ce sont des pluies exceptionnelles qui délayent le support argileux de la craie; et alors celle-ci s'écroule par fragments gigantesques, qui viennent former le long de la côte une basse falaise, enchevêtrement inextricable où toutes les couches de terrain sont confondues. Ce n'est pas lentement que cet effet s'accomplit; à peine si quelques crevasses dans le sol permettent d'en deviner l'imminence, et tout d'un coup, en quelques instants, la masse s'ébranle et s'écroule, sur plusieurs centaines de mètres de front. Voilà bien ce qu'on peut appeler une catastrophe! Et qu'on ne dise pas qu'elle est seulement l'épisode final d'un long travail d'infiltration ; car sa vraie cause réside dans l'intensité des pluies et, si ces dernières n'avaient pas momentanément dépassé la mesure habituelle, rien de semblable ne se serait produit.

Ainsi, dans tous ces phénomènes, l'action propre du temps peut être considérée comme nulle. C'est la force qui fait tout, et son intervention est aussi rapide qu'elle est irrégulière. Il y a mieux, le temps, s'il était seul en jeu, produirait un effet inverse. Peu à peu le profil des côtes s'adoucirait, les galets et les sables, rejetés contre le rivage, y formeraient des cordons littoraux; ceux-ci, n'ayant plus à subir l'assaut des vagues

des grandes tempêtes, acquerraient la stabilité nécessaire pour que les terrains situés en arrière n'eussent plus rien à redouter des incursions maritimes et fussent bientôt recouverts d'une végétation qui les fixerait définitivement. Ce serait la contre-partie de ce qui s'est passé sur tant de points de nos côtes et, en particulier, dans la région du Mont-Saint-Michel. Comment la mer a-t-elle envahi ces parages, ensevelissant, sous une couche uniforme de tangue, l'ancienne forêt de Sissy, où de nombreux monastères subsistaient encore au neuvième siècle ? L'histoire nous le dit ; c'est par une série d'incursions brusques, coïncidant chacune avec une grande marée, que la direction et l'intensité exceptionnelle du vent rendaient particulièrement désastreuse. Loin que ces catastrophes fussent fréquentes, il s'en produisait une, au plus deux par siècle, et déjà, en 1360, l'œuvre de destruction était complète sur ce territoire que traversaient autrefois deux voies romaines fréquentées. Faut-il rappeler encore cette irruption de la mer qui, en 1277, créa définitivement le Zuyderzée en causant la mort de quatre- vingt mille habitants? Qui donc y voudrait voir l'action du temps, et comment méconnaître qu'ici c'est la violence passagère d'une mer déchaînée qui a pu accomplir, en quelques heures, la destruction d'un rivage contre lequel les vagues ordinaires eussent continué indéfiniment à se briser sans résultat?

Si, des côtes maritimes, nous passons dans l'intérieur des continents, l'impuissance du temps ne nous apparaîtra pas d'une façon moins manifeste. Et pourtant, au premier abord, il semble que c'est là surtout que son action doit être prépondérante. Partout, en effet, la surface du sol paraît soumise à un lent travail de désagrégation. Les alternatives de chaud et de froid, de sécheresse et d'humidité, font éclater les roches en fragments que le vent emporte quand ils sont suffisamment petits, que l'eau courante et la glace se chargent de charrier quand le vent n'a pas de prise sur eux. D'autre part, les eaux d'infiltration dissolvent une certaine quantité d'éléments minéraux et, après un parcours souterrain plus ou moins long, vont les déposer à un niveau inférieur ou les entraîner dans le grand réservoir de l'Océan. Ce dernier finit d'ailleurs par recevoir, avec les alluvions transportées par les fleuves, le produit de la fonte des neiges, emportant avec lui une partie des matériaux des moraines et, de cette façon, les portions émergées de l'écorce solide vont sans cesse en diminuant de masse et de volume. Même, en s'autorisant des expériences relatives à la proportion des troubles et des matières dissoutes que contiennent les cours d'eau, on s'est plu quelquefois à calculer qu'au bout d'une dizaine de millions d'années, il ne devrait plus rien rester des continents actuels.

Ceux qui se livrent à ces évaluations semblent avoir oublié deux choses : la première, c'est que les phénomènes de transport sont essentiellement localisés, à la fois dans l'espace et dans le temps; la seconde, c'est que les cours d'eau, par lesquels s'accomplit ce transport, tendent d'eux-mêmes vers un état d'équilibre, dans lequel leur force mécanique deviendrait' nég-ligeable.

En efiet, ce n'est pas en tout temps que l'eau ruisselle sur le sol avec une vitesse suffisante pour entraîner des matériaux solides. Ce phénomène ne s'accomplit que pendant les grandes pluies et il se traduit, sur les cours d'eau, par des crues à la fois passagères et peu fréquentes, à la durée desquelles le travail mécanique de l'eau courante est presque exclusivement limité. Quand on voit une rivière, comme la Seine, couler au milieu d'une plaine remplie d'alluvions de sable et de cailloux; quand, du lit actuel, on extrait avec la drague des matériaux semblables à ceux qui forment les bords, on peut croire que le cours d'eau opère, d'une manière continue, le transport des graviers. Il n'en est rien pourtant ; à aucune époque, même pendant les plus fortes crues, la Seine ne se montre capable de charrier de véritables cailloux, et toute cavité qu'on creuse dans son lit se comble uniquement avec du sable. Son débit viendrait-il à être triplé que la vitesse de l'eau ne serait encore pas suffisante et, quelque temps qu'on laissât à sa disposition, les cailloux roulés du fond n'y éprouveraient

aucun déplacement. D'où viennent donc ces matériaux? Ils sont le produit de périodes antérieures à la nôtre, où, par suite de mouvements du sol, la rivière avait une pente torrentielle, en sorte qu'elle était apte à transporter des pierres. Pour comprendre le mécanisme de l'alluvionnement, il suffit de se reporter aux conséquences de certains travaux exécutés de main d'homme. En 1714. les échevins de la ville de ïhoune, en Suisse, eurent l'idée de dériver la rivière de la Kander, dont les alluvions obstruaient le lit de l'Aar à sa sortie du lac. Au lieu de laisser la jonction des deux rivières s'opérer à l'aval, au grand détriment des rives lacustres, devenues de plus en plus malsaines par le progrès des eaux, on résolut de jeter la Kander dans le lac, pour augmenter d'autant la force du courant de l'émissaire. Un tunnel fut creusé, qui permit de faire déboucher la rivière à trois kilomètres en amont du déversoir. Or la dérivation de la Kander. obtenue à l'aide de ce passage souterrain, étant beaucoup plus courte que l'ancien lit de la rivière, sa pente se trouvait sensiblement plus forte. Le cours d'eau artificiel, tombant en cascade, d'une trentaine de mètres, au milieu d'un terrain sans consistance, formé de sable et de gravier, se mit immédiatement à creuser son canal et à en faire ébouler les parois. 11 se forma dans la plaine une excavation profonde de 20 mètres et plus, dont la largeur varie entre oO et 300 mètres. On n'a pas évalué à moins de 40 ou 50 mil-

lions de mètres cubes le volume des matériaux ainsi versés dans le lac en dix ou vingt ans. N'est-il pas évident que celui-là eût fait un calcul singulièrement illusoire qui, prenant pour base la rapidité de cet alluvionnement, eût cherché à déterminer dans combien de temps un tel travail aurait nivelé le sol de la Suisse !

Nous le disions il y a un instant : Un cours d'eau est loin d'être un appareil mécanique permanent. Non seulement l'intermittence est sa règle, et les rivières à régime constant sont une très rare exception ; mais le cours d'eau travaille sans cesse, tant par l'érosion dans son cours supérieur que par l'alluvionnement dans son cours inférieur, à réduire sa pente jusqu'à ce que la résistance du lit soit justement égale à la force moyenne du courant. C'est ce que font les torrents eux-mêmes, quand on laisse la nature agir, et voilà comment, dans les Hautes- Alpes, tous avaient fini par respecter leurs berges, qui s'étaient recouvertes de forêts et de pâturages. L'homme est venu, qui a saccagé les bois et livré les prairies à la dent des animaux. Alors les pluies, au lieu de se rendre au lit de l'ancien torrent par mille filets imperceptibles coulant à la surface des herbes, ont concentré leurs produits dans des rigoles, entraînant avec elles un sol que la végétation ne fixait plus. De là des ravages incalculables, contre lesquels il n'est que temps de lutter. Mais, avant cette intervention inconsidérée d'un être soi-disant in-

telligent, la bonne nature avait fait son œuvre et réduit peu à peu des torrents dévastateurs au rôle de cours d'eau paisibles et bienfaisants.

Combien de fleuves d'ailleurs sont destinés à voir leurs embouchures obstruées peu à peu par les apports des crues, comme ces anciens fleuves de l'Asie qui viennent aujourd'hui se perdre par des marécages au milieu de déserts de sable plus ou moins mouvant? Plus d'un cours d'eau, en Europe, aurait subi un sort pareil si, pour les besoins de la navigation et de la pèche, l'homme n'avait entrepris, contre le travail de Palluvionnement, une lutte où il est bien à croire que le dernier mot ne pourra pas lui rester. Tant il est vrai que le temps, loin de favoriser les actions mécaniques par lesquelles la surface terrestre est modifiée, a pour effet au contraire d'en atténuer progressivement l'importance jusqu'à l'établissement d'un repos complet.

Le même caractère de violence et d'instantanéité se montre, encore plus accentué, dans les régions montagneuses, comme la Suisse. De temps en temps, les progrès de l'extrémité d'un • glacier déterminent le barrage d'une vallée latérale par une digue de blocs et de boue morainique. Les eaux d'amont, privées de leur écoulement, s'accumulent en arrière et y forment un lac. Mais le glacier n'est pas stable et un jour vient où il recule. Alors la digue, n'étant plus soutenue, cède à la pression; en un instant le lac se vide ; une avalanche d'eau, de boue et de

pierres se précipite dans la vallée principale, détruisant tout sur son passage et semant des dépôts plus ou moins confus partout où sa vitesse subit un ralentissement. Celui qui, plus tard, observant au flanc des coteaux ces dépots de débâcle, qui participent à la fois des alluvions et des moraines, y voudrait voir, ou la trace directe des lentes oscillations d "un glacier, ou l'œuvre du travail continu du creusement de la vallée par un ancien cours d'eau, serait en vérité mal inspiré.

Non moins violentes et subites sont ces catastrophes comme l'éboulement du Rossberg en 1806, et celui d'Elm en 1881. Le premier s'est produit à la suite d'une saison exlraordinairement pluvieuse. En trois ou quatre minutes, une partie de la montagne, représentant quinze millions de mètres cubes, s'abattait dans la riche vallée de Goldau, engloutissant trois villages et coûtant la vie à quatre cent cinquante-sept personnes.

Ainsi partout l'étude des phénomènes extérieurs nous montre que ce qu'on peut appeler l'activité de la surface terrestre se partage en périodes très courtes de grande efficacité, séparées par des intervalles de repos ; loin que, dans ces intervalles, les causes lentes agissent d'une manière continue pour préparer le cataclysme final, il n'est pas difficile d'apercevoir, dans chaque cas particulier, une cause extraordinaire,

par laquelle il est presque immédiatement déterminé.

Irons-nous maintenant chercher des arguments parmi les phénomènes volcaniques? En vérité, la partie serait trop belle pour nous ! Partout, soil dans les éruptions, soit dans les tremblements do terre, soit dans les sources chaudes jaillissantes, nous ne verrions que paroxysmes et catastrophes! Ici, c'est une montagne tout entière qui saute en l'air, projet ani autour d'elle plusieurs kilomètres cubes de débris, tandis que la mer voisine se soulève en une vague de trente mètres de hauteur, anéantissant en quelques minutes une population de trente ou quarante mille habitants. Ailleurs, c'est une pluie de cendres qui engloutit plusieurs villes, ou un fleuve de feu qui se répand sur des campagnes fertiles. Et de tels cataclysmes ne sont pas la résolution finale d'un travail préparé de longue date par l'accumulation souterraine des vapeurs: car il est tel volcan, comme le Sangay de l'Equateur, le plus destructeur qu'il y ait au monde et dont les explosions, depuis un temps immémorial, se succèdent sans discontinuité. Pourquoi? Sans doute parce qu'il est sur un point privilégié, où se concentre de préférence l'activité qui bouillonne sous les profondeurs de l'écorce terrestre, et qui, pour se manifester, ne demande qu'une seule chose, une libre communication avec l'extérieur.

Mais n'y a-t-il pas, dans Pécorce solide, des

mouvements d'une excessive lenteur, qui font émerger certaines côtes, tandis que d'autres s'abîment progressivement sous les flots ? Ces mouvements, si visibles en Scandinavie, ne seraient-ils pas la forme normale des soulèvements de montagnes, qui se produiraient ainsi d'une manière continue, en se répartissant sur une immense durée ? On l'a cru longtemps, mais une discussion rigoureuse des faits observés tend de plus en plus à discréditer cette manière de voir. Non seulement le niveau de la mer,, sujet à mille vicissitudes extérieures, n'a pas la stabilité intrinsèque qu'on avait jusqu'ici pris plaisir à lui attribuer; mais la mer. attirée d'une manière permanente par les masses continentales, en vertu des lois de la gravitation, peut l'être aussi, d'une manière variable, par la plus ou moins grande quantité de neige et de glace dont se couvrent les régions circumpolaires. 11 faut, en outre, pour satisfaire aux conditions de l'équilibre des liquides, que son niveau varie avec la salure, et cette dernière ne saurait être constante dans les régions arctiques, soumises aux fluctuations qui surviennent dans la fonte des glaces. De cette manière, les seuls changements dignes par leur amplitude d'être enregistrés, dans les relations réciproques de la terre ferme et de l'Océan, c'est-à-dire ceux des contrées arctiques, doivent, selon toute apparence, être attribués à la mobilité de l'Océan lui-même. Aucun d'eux n'est d'ailleurs accompagné de fractures

ni de plissements de couches, et le moins qu'on puisse dire, c'est que la nature actuelle ne nous offre absolument rien qui corresponde aux mouvements par lesquels ont dû se produire les montagnes et les dislocations de l'écorce.

Abordons maintenant un tout autre ordre de phénomènes, où les actions violentes n'ont assiirément rien à voir, et dont l'uniformitarisme a jusqu'ici tiré un grand parti en faveur de sa thèse ; nous voulons parler des formations coralliennes.

Tout le monde connaît de réputation ces récifs madréporiques qui s'élèvent dans les mers tropicales, et contre lesquels tant de navires sont venus autrefois se heurter. Quand la mer est agitée, une ligne de brisants, par sa blanche écume, signale leur présence, et il en est qui émergent à marée basse, laissant apercevoir une plate-forme garnie d'une véritable plantation, non de végétaux, mais de zoophytes, aux couleurs vives et variées. Cette plantation est d'autant plus vivace que la vague qui la baigne a plus de puissance. Sans doute, le choc des flots fait souvent perdre quelques branches aux coraux les plus délicats et les plus élégamment ramifiés. Mais, d'une part, il n'en résulte pour le reste du corail aucun dommage; car ce zoophyte n'a pas d'organes, et chacun des corps étoiles dont sa surface est ornée est un individu complet, susceptible de croître et de donner

naissance, par bourgeonnement, à de nouvelles branches. D'autre part, chaque polype sécrète une sorte de squelette calcaire, après quoi le zoophyte meurt par le pied, la vie demeurant toujours concentrée à sa surface; or les branches brisées viennent s'accumuler dans les intervalles des troncs demeurés en place et le tout, parcouru par des eaux chaudes, chargées de sels calcaires, finit par se cimenter en une masse compacte, plus solide que le béton le mieux fabriqué.

Le récif s'accroît donc sans cesse, jusqu'à ce qu'il ait un peu dépassé le niveau de la basse mer. Au delà, c'en serait fait de la plantation corallienne, qui ne peut supporter plus de quelques heures d'exposition à Tair.

11 y a une cinquantaine d'années, les récifs coralliens, notamment ceux de l'île de Taïti, furent étudiés par le célèbre naturaliste Charles Darwin. En jetant la sonde tout autour des îles à coraux, Darwin remarqua que plusieurs récifs s'enfonçaient à pic, du côté du large, jusqu'à des profondeurs considérables, d'où la drague ramenait une roche compacte, identique avec celle de la plate-forme. Il fut ainsi conduit à assigner à quelques-uns de ces bancs de coraux des épaisseurs se comptant par plusieurs centaines de mètres. En divers endroits de la Polynésie, d'ailleurs, on voyait d'anciens récifs, aujourd'hui portés, par les mouvements du sol, bien audessus du niveau de la mer et offrant, sur une épaisseur de plus de cent mètres, une apparente

homogénéité dans toute leur masse calcaire.

Cependant, s'il est un fait que les travaux des naturalistes aient mis hors de doute, c'est l'impuissance absolue où sont les coraux constructeurs de se développer quand la profondeur de l'eau dépasse vingt brasses ou trente-sept mètres ; soit qu'alors la lumière leur parvienne en trop petite quantité, soit qu'à cette distance de la surface, il règne trop de calme dans les eaux avoisinantes. Dès lors il semble que jamais aucun récif ne doive avoir une épaisseur supérieure à ce maximum de vingt brasses. Comment donc concilier ce fait avec les puissances considérables que les sondages de Darwin ont constatées?

Une seule explication paraît admissible, c'est celle que Darwin a proposée, et qui consiste à admettre un lent ali'aissement du lit de l'océan Pacifique. La vitesse avec laquelle s'accroît un récif est, en moyenne, d'à peu près un millimètre par an. Si le sol s'alfaisse avec une vitesse inférieure ou égale à ce chiffre, la plantation corallienne, n'étant plus exposée à une éniersion continue, pourra s'accroître sans limites. Ainsi un récif de trois cents mètres représenterait un affaissement poursuivi pendant trois cent mille ans. De plus, la base du récif, à en juger par ce que rapporte la drague, étant identique avec le sommet, il semble qu'on ait le droit d'en conclure que les origines de ce qu'on peut appeler l'époque actuelle remontent à un passé extraordinairement lointain. D'autre part, cette théorie, sédui-

santé par sa simplicité, offre un autre avantage, celui d'expliquer du même coup les formes diverses des récifs, et notamment la forme annulaire si curieuse des atolls. Supposons, en effet, qu'une plantation corallienne se soit développée tout autour dune île en faisant naître, à quelque distance du rivage, une barrière sous-marine annulaire. Que Taffaissement vienne à se poursuivre, tandis que le récif continue à s'élever, la surface de l'île se réduira peu à peu : bientôt une seule pointe centrale se fera jour au milieu de l'espace circonscrit par la barrière et, quand cette pointe elle-même aura disparu, il restera un récif en forme d'anneau, plus ou moins déformé, suivant le contour originel de l'île contre laquelle il s'appuie. Il suffira, ou que l'affaissement s'arrête, ou que les vagues de tempête accumulent, sur la plate-forme, des blocs arrachés à ses bords, pour que cette plate-forme devienne une terre ferme, où les vents et les oiseaux apporteront des semences végétales diverses. Un jour donc elle en viendra à former une ceinture plus ou moins continue, garnie de cocotiers et d"arbustes des tropiques, autour d'une lagune intérieure, dont le calme fera un singulier contraste avec l'agitation des flots du dehors. Un tel récif est ce qu'on appelle un atoll et, pour emprunter une heureuse image de M. Dana, on peut dire que chaque atoll est un monument funéraire, élevé en plein Océan, où il marque la place d'une île engloutie.

Comment échapper à une conception qui rend compte de tant de choses, en les groupant autour d'une seule idée bien simple, celle de Taffaissement lent du Pacifique ? Peut-on s'étonner que cette doctrine ait été reçue partout avec enthousiasme, et serait-il permis d'hésiter à reconnaître qu'elle apporte un argument de premier ordre en faveur de la théorie des causes lentes ?

Oui, cela est permis ; mais seulement depuis peu de temps, c'est-à-dire depuis que les observations recueillies par M. Murray, dans la grande croisière scientifique du navire anglais CliaUenger, ont fait évanouir les données sur lesquelles DarAvin avait édifié son ingénieuse théorie. L'art d'interroger le fond des mers a fait de nos jours de grands progrès ; la sonde et la drague sont devenues des outils de précision, desquels on peut attendre beaucoup plus qu'il y a cinquante ans. Or. les récifs mèiues de Taïti, interrogés par M. Murray, avec le secours des instruments nouveaux, lui ont tenu un tout autre langage que celui qu'avait entendu Darwin. Ces murailles abruptes, qui descendaient presque verticalement dans ï'abime, ne sont plus aujourd'hui que des talus de blocs coralliens, arrachés au bord du récif par les vagues de tempêtes et s'accumulant au pied de la plateforme, sur la pente qui lui sert de support. Audessous vient un sable constitué par des fragments de coraux et, plus bas encore, on ne

trouve plus qu'une pente douce, entièrement formée de matériaux volcaniques et attestant que l'île qui sert de support au récif est un produit immédiat de l'activité éruptive. Sans doute, avec le temps, le talus de blocs éboulés verra ses interstices remplis par du sable corallien et le tout, cimenté par des eaux calcaires, deviendra une roche compacte comme celle du récif et à la surface de laquelle ce dernier pourra s'avancer peu à peu vers la pleine mer. Mais, sur un récif soulevé hors des flots, il sera généralement possible de distinguer la masse inférieure de son couronnement, seul formé par des coraux en place. Ainsi, plus de récifs de grande épaisseur et. par conséquent, plus de motifs pour faire intervenir un atlaisseraent lent du support.

Mais, dira-t-on peut-être, puisque les polypiers constructeurs ne peuvent prospérer à plus de vingt brasses de profondeur, comment se fait-il qu'ils aient eu la bonne fortune de trouver, à leur disposition, un aussi grand nombre de plates-formes volcaniques arrivant juste à cette distance de la surface ? La réponse est facile : d'une part, si l'on imagine des cônes d'éruption, dressés en plein Océan par l'activité interne, ces cônes, formés en général de matériaux incohérents, ne peuvent subsister longtemps à l'état d'îlots. La vague en a bientôt raison et les réduit à la condition de bas-fonds. Mais, comme la puissance mécanique des vagues a déjà perdu

son efficacité à vingt ou trente mètres de profondeur, il arrive précisément que les cônes volcaniques sont rasés par les flots au niveau même où les coraux peuvent se développer.

Quant aux cônes d'éruption qui n'ont pu arriver originairement jusqu'à la surface, leur sommet demeurant à une profondeur de plus de vingt brasses, on peut se reposer sur les organismes microscopiques du soin de les amener à la hauteur convenable. En effet, dans les régions tropicales, la surface des mers héberge une prodigieuse quantité de petits êtres appelés foraminifères, dont les enveloppes calcaires tombent en pluie continue sur le fond. En outre, ces petits êtres, après leur mort, servent de nourriture à des animaux d'ordre plus élevé, mollusques, polypiers, échinodermes, qui construisent au-dessous des courants chauds, de véritables masses calcaires. Par ce procédé, les plates-formes volcaniques se couvrent d'un revêtement organique qui finit par les conduire jusqu'à la zone favorite des coraux constructeurs. Alors ces derniers s'y installent et quand ils ont bâti leur édifice, il devient bientôt difficile de le distinguer de son support, pour peu que l'action des eaux d'infiltration, si actives dans les régions chaudes, en ait altéré le caractère primitif.

Reste la forme annulaire des atolls, si ingénieusement expliquée par la théorie de Darwin. Mais elle n'est pas moins facile à justifier dans le système de M. Murray. En effet, on sait de-

puis longtemps qu'un récif se développe toujours mieux du côté qui reçoit le choc des vagues de pleine mer, de telle façon que le bord faisant face au large est sensiblement plus élevé que l'autre. Dès lors, si une plantation de coraux s'installe sur une plate forme, dont elle commence par épouser le contour, le bord tout entier de la plantation sera bientôt en avance sur le reste, et la surface prendra la forme d'une sorte de cuvette. Un tel effet ne pouvant que s'exagérer à la longue, un jour viendra où les bords de la cuvette formeront une saillie marquée, isolant de la pleine mer une lagune plus ou moins profonde.

Ainsi toutes les particularités des récifs s'expliquent sans qu'il soit nécessaire de recourir à la conception, tout à fait hypothétique, d'un affaissement lent et continu. Y aurait-il du moins, dans les régions coralliennes, quelques raisons d'admettre la réalité d'un tel mouvement ? Bien au contraire, dans les mers à récifs de la Floride et des Antilles, Alexandre Agassiz n'a vu que des preuves d'émersion. On a de plus fait la remarque que, si le bassin de cet océan résultait de l'affaissement progressif d'une ancienne surface continentale, il resterait au moins, sur les bords des mers à coraux, quelques vestiges de ce continent disparu, sous la forme de terrains sédimentaires ou cristallisés. Il n'en est rien et tout ce qui, dans la région des récifs polynésiens, dépasse le niveau de la mer est exclusi-

vement d'origine volcanique. Or l'observation nous apprend, et Darwin lui-même est le premier qui en ait fait la remarque, que les éruptions ont toujours lieu dans le voisinage immédiat des zones de l'écorce qui tendent à se soulever. La coïncidence des atolls et des cônes volcaniques plaide donc en faveur d'un soulèvement bien plutôt qu'en faveur d'un affaissement. Nous nous sommes étendu un peu longuement sur ce sujet, parce que la théorie darwinienne des récifs coralliens était devenue, on peut le dire, l'une des principales citadelles de l'uniformitarisme. Longtemps sa position a paru inexpugnable et, à l'heure qu'il est, peu de personnes connaissent avec une suffisante netteté toute la portée des observations si concluantes de MM. Murray et Agassiz. C'est pourquoi il nous a paru nécessaire de signaler ici tout ce qu'il y avait d'arbitraire, en réalité, dans la conception d'ailleurs séduisante de Darwin, et à quel point ses conclusions relativement à l'immense durée des formations coralliennes étaient dépourvues de fondement sérieux.

Jusqu'ici nous nous sommes borné à considérer les phénomènes qui s'accomplissent aujourd'hui sous nos yeux, et tous, sans exception, se sont montrés d'accord pour faire ressortir l'importance de l'élément dynamique, réduisant à rien l'action propre du temps. Voyons maintenant si les choses du passé nous fourniront quel-

que enseignement analogue et, pour cela, choisissons, parmi tous les exemples qui pourraient sntiVir à nous, celui qui a paru de tout temps le plus favorable à la thèse que nous combattons ici.

Il s'agit de la formation de la houille, cette substance à la fois si commune et si précieuse, qui est devenue l'aliment indispensable de l'industrie et, par conséquent, de la civilisation moderne, si bien qu'à moins de supposer quelque découverte que rien, jusqu'ici, n'autorise à prévoir, on ne peut pas se figurer ce que serait l'état du monde le jour où le charbon de terre viendrait à faire défaut.

Le combustible minéral se présente dans le sein de la terre en couches, généralement régulières, intercalées au milieu de schistes, qui sont des argiles durcies, et de grès, c'est-à-dire de sables ou de graviers agglomérés en roches. Dans un premier coup d'œil, la houille paraît amorphe, c'est-à dire dépourvue de toute structure. C'est un minéral dans toute la force du terme, mais un minéral sans traces de cristallisation. Cependant la composition du charbon de terre, formé surtout de carbone, d'hydrogène et d'oxygène, le rapproche des tissus végétaux plus que de toute autre chose ; d'ailleurs il est rare que la face inférieure des lits de schiste en contact avec la houille ne renferme pas, en quelque abondance, des empreintes bien conservées de fougères et d'autres végétaux. L'origine du combustible minéral n'est donc pas douteuse ;

c'est un produit d'orig-ine végétale, qui a subi une décomposition lente à l'abri de l'air et qui. perdant ainsi de l'hydrogène et de l'oxygène, s'est progressivement enrichi en carbone.

Or la nature actuelle nous offre un exemple caractéristique d'une transformation analogue ; c'est l.i tourbe. Au fond de certains marécages, de même que dans les vallées à fond plat de la Picardie et de la Champagne, l'humidité du sol, 1 où circulent une multitude de filets d'eau limpide, nourrit une végétation de mousses et de • graminées qui jouissent de la propriété d'absorber, dans leurs tissus, une quantité d'eau prodigieuse. Tandis que cette végétation s'accroît sans cesse par le haut, elle meurt par le pied ; mais, sa décomposition se faisant sous l'eau, la matière organique échappe à une destruction totale, et il en résulte la tourbe, d'autant plus compacte et d'autant plus éloignée, par sa texture, des végétaux dont elle dérive, qu'elle se trouve à une plus grande profondeur. Sa formation est d'ailleurs assez lente, et le chiffre d'un mètre par siècle parait exprimer le maximum de sa rapidité.

D'après cela, il semble naturel de voir, dans les couches de houille, d'anciennes tourbières de marais ou de vallées. Cette conclusion paraît d'autant plus admissible que souvent, dans les terrains houillers, on observe des tiges de végétaux, qui sont demeurées debout avec les racines encore adhérentes. De telles tiges sont fré-

:juentes près de Saint-Etienne, où les dessins de Brongniart ont rendu classiques celles de la carrière du Treuil : de même, en exploitant un grès jhouiller dans la JVouvelle-Ecosse, on a mis à découvert de grandes plaques dont chacune laissait voir la section de plusieurs troncs d'arbres, 'en sorte qu'on pouvait très légitimement croire iqu'on avait sous les yeux le plan fidèle d'une fo- |rèt de l'époque.

Si telle est l'idée qu'on doit se faire delà houille, il en résulte plusieurs conséquences importantes. En premier lieu, la compacité et la richesse en carbone étant très supérieures, dans la houille, à ce qu'elles sont dans la tourbe, chaque couche de charbon de terre doit correspondre à une épaisseur beaucoup plus grande de tourbe comprimée et enrichie. La matière végétale de plusieurs forêts vierges, accumulée sur un même lieu, suffirait à peine à donner quelques décimètres de houille compacte. Par conséquent, dans l'hypothèse d'une formation tranquille, un mètre de houille représente une durée considérable.

Or il arrive souvent que, sur une même verticale, on compte plus de cent couches de houille (c'est le cas, en particulier, dans les bassins belges). De plus, ces couches sont séparées les unes des autres par des épaisseurs plus ou moins grandes de schistes et de grès, qui sont des sédiments, formés à la manière des dépôts d'alluvion des grands fleuves. Il est donc nécessaire d'admettre qu'une puissante végétation tour-

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beuse s'est développée paisiblement pendant un grand nombre de siècles ; qu'ensuite un abaissement du sol est survenu, interrompant le phénomène tourbeux et donnant lieu à la formation de dépôts mécaniques; que plus tard^ le sol ainsi nivelé est redevenu propre à la croissance des mousses tourbeuses, et ainsi de suite. Chaque bassin houiller représenterait ainsi un intervalle de temps énorme el, de fait, des naturalistes éminents, tels que M. Heer. do Zurich, cherchant à calculer le temps qu'avait pu exiger la formation des seuls bassins du Pays de Galles, ont cru faire une évaluation modérée en indiquant le chiffre de six cent quarante mille ans.

Toutes ces spéculations qui, hier encore, semblaient le plus admissibles du monde, viennent de s'évanouir, comme une véritable fantasmagorie, à la lumière des faits recueillis avec autant de patience que de sagacité par deux ingénieurs français, M. Grand'Eury, de Saint-Etienne et M. Fayol, de Commentry. Le premier s'est livré à des études minutieuses sur les houilles du centre de la France, généralement beaucoup moins compactes et moins minéralisées que celles du nord. Il a reconnu qu'elles se composent presque toujours de feuilles ou d'écorces posées à plat. Ces feuilles et ces écorces sont celles des fougères et des grands arbres de l'époque houillère, lesquels appartenaient à des familles de cryptogames voisines de nos prèles et de nos lycopodes.

à cette différence près que les tig"es, gorgées de moelle et munies d'une écorce épaisse, s'élevaient en colonnes droites, jusqu'à trente et même quarante mètres de hauteur. Il n'y a pas trace de mousses, et rien qui ressemble le moins du monde à une végétation tourbeuse, toutes les plantes de la houille, si elles témoignent d'une grande humidité de l'atmosphère, étant des végétaux terrestres et non aquatiques. MM. Fayol et Renault ont même recueilli, en abondance, parmi les houilles des bassins du centre, des spécimens où l'on reconnaît très facilement, à l'œil nu, des troncs aplatis de fougères arborescentes.

Il résulte de là que la houille esl un produit de flottage, dont tous les éléments, empruntés à la dégradation de pentes boisées, ont été en suspension dans un liquide en repos. Ainsi tombent, d'un seul coup, tous ces calculs d'après lesquels la durée de la formation d'une couche devait avoir été proportionnelle à son épaisseur.

De plus, on a reconnu qu'on s'était singulièrement trompé en admettant que les tiges debout, observées dans les couches houillères, représentaient des arbres en place. D'abord jamais une seule de ces tiges n'a été trouvée dans un lit de houille ; on ne les rencontre que dans les schistes ou les grès encaissants. Toutes ont perdu l'ombelle de feuilles par laquelle elles devraient se terminer ; un très grand nombre sont absolument dépourvues de racines. En outre, elles ap-

partiennent pour la plupart à des prêles, c'està-dire à des végétaux d'une durée très éphémère et, si les dépôts qui les encaissent sont de formation lente, il est inadmissible que de tels végétaux aient pu continuer à vivre pendant le temps nécessaire à la formation des quatre ou cinq mètres de couches au milieu desquels on les trouve enfouis Leur présence s'explique tout autrement, comme l'a montré iVl. Fayol. Un arbre en forme de colonne très peu dense, terminé par un panache de feuilles, flotte verticalement dans l'eau jusqu'à ce qu'il ait touché le fond. Si donc il se trouve emporté par une inondation rapide, charriant du sable et du gravier, il arrivera souvent (et la chose a été plus d'une fois observée de nos jours au Mississipi) qu'il demeurera vertical au milieu du dépôt d'alluvions.

Par là on se trouve conduit à envisager la formation de la houille sous un jour tout nouveau. Qu'on imagine une région accidentée, soumise à l'influence d'une température tropicale et d'une atmosphère lourde et humide. Les pentes se garniront d'une abondante végétation cryptogamique, dont la vigueur est attestée par le fait que les frondes des fougères herbacées de Tépoque atteignaient huit à dix mètres de long, tandis que les bourgeons de végétaux d'ordre plus élevé avaient dix fois la longueur qu'ils ont de nos jours dans les espèces congénères. Périodiquement, des pluies abonda i( es viennent dégrader le terrain et entraînent, dans les lacs qui occu-

pent les parties les plus basses, un mélange de pierres, de sable, d'argile et de détritus végétaux, parfois d'arbres entiers. En débouchant dans le lac. les eaux torrentielles perdent leur vitesse : les matériaux les plus grossiers se déposent près du bord, tandis que les argiles vont un peu plus loin et que les végétaux sont charriés jusqu'à l'extrémité du delta, formant une couche d'autant plus épaisse que les plantes transportées étaient en plus grande abondance. Avant que ces dernières, entrelacées ensemble et plus ou moins mélangées de vase, aient eu le temps de remonter à la surface, une seconde inondation survient, qui les enfouit sous de nouveaux dépôts, en même temps quelle prolonge la couche destinée à se transformer, à l'abri de l'air, en combustible minéral. Ainsi, plus de marais tourbeux à croissance infiniment lente, plus de mouvements successifs d'affaissement. Toutes les particularités des couches, quelque compliquées qu'elles puissent être, changements d'allure, d'épaisseur, de composition, s'expliquent le plus simplement du monde, soit par les variations du régime des pluies, soit par les déplacements de Tembouchure des cours d'eau. Et l'on n'a plus de peine à comprendre pourquoi, dans un même bassin, mieux encore, dans une même couche, on peut rencontrer toutes les variétés, depuis la houille pure, matière végétale exempte de tout mélange mécanique, jusqu'au schiste charbonneux, produit de la consolidation d'une

boue qui ne contenait que des parcelles de plantes disséminées.

Dira-t-on que c'est une conception ingénieuse, à laquelle manque la sanction définitive de Texpérience ? Si l'on se montrait sceptique à ce point, il suffirait, pour s'éclairer, de faire le voyage de Commentry. Seul ou presque seul de son espèce, ce beau gisement a pu être exploité à ciel ouvert sur une échelle colossale. Des tranchées d'un kilomètre de long, où les bancs sont à découvert sur plus de cent mètres de profondeur, en dessinent toutes les particularités avec la netteté d'une figure de géométrie. Tout à côté, de grandes caisses destinées au lavage des charbons servent à des expériences de sédimentation rapide, où M. Fayol a reproduit toutes les circonstances de l'allure des couches. Aussi dirons-nous hardiment que la cause de la formation rapide est gagnée, non seulement pour les bassins du centre de la France, où il ne saurait plus y avoir le moindre doute, mais même pour ceux du nord : car ces derniers ne diffèrent des précédents que par une régularité beaucoup plus grande et une moindre grosseur du grain des sédiments ; et ces différences s'expliquent sans peine, si l'on réfléchit que. dans le nord, les cours d'eau chargés de débris de végétaux débouchaient à la mer, dans de vastes et profonds estuaires, où le mouvemenli de la vague étalait et régularisait les dépôts. |

Pour conclure, nous opposerons aux conclu sions de M. Ileer le calcul bien simple fait pai

M. Fayul : Qu'on imagine un cours d'eau charriant un million de mètres cubes de troubles par an, c'est-à-dire onze fois moins que n'en transporte de nos jours la Durance ; il lui suffira de sept mille ans pour remplir entièrement le bassin de Commentry, y compris les vingt ou vingtcinq mètres de houille qu'on y observe ; et ces derniers n'exigeront, à raison d'une couche végétale annuelle de un demi-millimètre d'épaisseur, qu'une surface boisée de cinq mille hectares. Or ces chiffres sont incontestablement des mascima, si l'on tient compte de la puissance incomparable de la végétation houillère et de l'activité des agents d'érosion, attestée par la dimension des conglomérats.

Si donc la formation de la houille n'a pas été instantanée, du moins une conception qui la regarderait comme telle serait plus près de la vérité que l'ancienne théorie. En tous cas, le temps n'y est pour rien et tout, dans ce phénomène, est le produit de l'action dynamique. Puissance de végétation, puissance de ruissellement et de transport, voilà les facteurs nécessaires : il n'y en a pas d'autres.

C'est bien, dira-ton peut-être ; les accumulations végétales se sont formées rapidement ; mais quelle influence, sinon celle du temps, a pu en faire cette matière compacte et à peu près amorphe qui s'appelle la houille ? Veut-on s'éclairer à cet égard? C'est encore aux bassins du centre

(le la France, à ceux de l'Allier ou du Cantal, qu'il faut recourir. Il en est où quelques-unes des couches de grès au milieu desquelles la houille est comprise contiennent, à côte de galets de quartz et de granit, de \éritables cailloux anguleux de houille, quelques-uns assez gros pour qu'on y voie nettement la division en lits d'inégal éclat, et pour qu'on puisse constater l'identité absolue de ce combustible avec celui qui fait l'objet de l'exploitation. Ainsi, pendant la durée de la formation d'un seul bassin, les matières végétales ont été complètement transformées en combustible minéral, après quoi un mouvement du sol les a amenées au jour, où les agents de dégradation s'en sont emparés comme des autres J éléments solides du terrain I •

L'action du temps est-elle plus manifeste dans les phénomènes de l'ordre purement physiologique ? Beaucoup de naturalistes l'ont pensé, et la plupart des adhérents de la doctrine de l'évolution imaginent qu'il y a, dans chaque être une puissance de transformation qui ne demande, pour se développer, que le concours du temps. A cela les faits répondent. Tantôt ils nous montrent, dans le monde organique actuel, des types presque absolument identiques avec ceux des premiers âges géologiques, vivant côte à côte avec d'autres, dont les périodes même les plus voisines de la nôtre ne semblent nous avoir légué aucun précurseur ; tantôt c'est l'inverse, et certaines couches de terrains nous offrent, à côté d'es-

pèces dont il est aisé de reconnaître aujourd'hui les congénères, des combinaisons organiques dont la nature actuelle n'a gardé aucun souvenir.

La succession des types ne paraît pas plus régulièrement coordonnée au temps. Des périodes entières ne nous laisseront apercevoir aucune variation dans les flores continentales, tandis que. pendant la seule durée de l'époque houillère, nous verrons la flore se modifier à ce point, que son étude fournit le moyen^le plus sûr pour la comparaison et la classification des bassins houil- 1ers. De même, les reptiles passent, durant les temps secondaires, par une remarquable série de types, tandis que, dans le même intervalle, les mammifères subissent un tel arrêt de développement qu'on les retrouve, à la fin. à peu près tels qu'on les a vus au début.

Pourquoi ces différences ? Uniquement parce que l'élément dynamique, c'est-à-dire l'influence du milieu et de ses transformations plus ou moins accentuées, a manqué dans certains cas, tandis qu'il intervenait puissamment en d'autres. Là, encore, le temps à lui seul ne produit rien. îS'ous ne voulons pas dire qu'il ait fait défaut aux phénomènes et que la série des événements terrestres n'ait pas embrassé de très grandes durées ; mais, outre que ces durées ont été moindres qu'on ne le croit souvent, l'action du temps n^a pas été directe. Si parfois on croit le saisir à l'œuvre, c'est simplement parce que sa marche a permis à la force de se déployer sous divers aspects.

En résumé, le temps nous apparaît, en toute occasion, comme un élément purement passif. Il ne fait rien par lui-même et n'a pas de vertu propre. Il n'est qu'un des milieux dans le sein desquels s'accomplissent les transformations du facteur dynamique, le seul réellement agissant. L'autre milieu est l'espace auquel personne n'a jamais songé à assigner un rôle actif. Et pourtant l'espace et le temps sont comparables. Ils entrent par leurs rapports mutuels dans les formules de la mécanique; le langage usuel, cette suprême expression du bon sens, a si bien saisi leur analogie qu'on dit un intervalle de temps, comme on parle de l'intervalle qui sépare deux objets. Et Tacite, voulant parler d'une longue durée, la qualifie de grande inovtalis œvi spatiwn, un grand espace de temps!

Si le temps a une influence dans les phénomènes matériels, elle est du même ordre que celle qu'il exerce dans les choses de l'ordre moral. Il adoucit les contours, il efface les aspérités ; il aide à faire disparaître tout ce que la force avait produit. Mais, si l'on veut des résultats, c'est toujours à celle-ci qu'il faut recourir, et ceux qui croiraient parer à son insuffisance en lui accordant des durées sans mesure, feraient bon marché des enseignements de l'expérience; car, nous ne craignons pas de le dire, tous les faits protestent contre une telle conception.

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