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LA SYNTHÈSE

A partir du jour où Lavoisier Tonda la chimie sur la base définitive des corps simples, le domaine minéral de celte science ne tarda pas à être parcouru dans tous les sens, ses limites furent tracées, ses lois générales découvertes. Bientôt on put à volonté décomposer toute substance minérale, la résoudre par l'analyse dans les éléments qui la constituent; puis, à rinverse, on réussit presque toujours à reconstituer le composé primitif par Tunion des corps

i. Cet article résame les idées générales développées en 1860 dans mon livre intitulé : Chimie organique fondée sur la Synthèse chimique, livre dont j*ai reproduit l'introduction dans un ouvrage spécial faisant partie de la Bibliothèque internationale, publiée chez Alcan.

simples que l'analyse avait mis en évidence; il devint en général facile d'expliquer et de reproduire les conditions naturelles dans lesquelles ce composé pouvait avoir pris naissance.

Lorsqu'on essaya d'aborder par les mêmes méthodes l'étude des matières organiques, on reconnut aussitôt une différence radicale. A la vérité, on parvint aisément à décomposer ces matières et à les ramener à leurs éléments. Ceux-ci se trouvèrent même bien moins nombreux que les éléments des minéraux; car ils se réduisent presque exclusivement à quatre corps, savoir : le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote. Mais, dès qu'il s'agit de recomposer les matières organiques à l'aide des éléments mis en évidence par l'analyse, dès que l'on teala de reproduire, par l'art, la variété infinie de leurs étals et de leurs métamorphoses naturelles, tous les efforts demeurèrent infructueux. Une barrière, en apparence insurmontable, s'éleva dès lors entre la chimie organique et la chimie minérale.

Pour bien saisir toute la difficulté d'un semblable problème, il suffit de savoir que les composés organiques se rencontrent exclusivement au sein des êtres vivants, qu'ils résultent de l'association d'éléments peu nombreux, suivant des proportions fixes pour chacun de ces composés, et cependant variées

presque à Finfini, quant à la multitude et aux propriétés de ces mêmes composés. Ces derniers constituent des groupements mobiles, instables, qui se forment et subsistent seulement dans des conditions délicates et compliquées, conditions qui n'avaient point été réalisées jusqu'ici, si ce n'est dans le sein des êtres oi^anisés. L'ensemble de ces circonstances, et surtout l'impuissance de la chimie à reproduire l'association du carbone avec l'hydrogène et les composés si divers auxquels cette association donne naissance, tout avait concouru à faire regarder, par la plupart des esprits, la séparation entre la chimie minérale et la chimie organique comme infranchissable.

En effet, rien de plus étrange en apparence que les idées chimiques, dans leur application à un animal ou à un végétal. A la place de ces organes si divers et disposés cependant pour une fin commune et déterminée, à la place de ces tissus élémentaires formés de fibres et. de cellules, & la place de ces derniers éléments visibles, dans lesquels l'analyse microscopique résout les diverses parties d'un être vivant, la chimie conçoit un assemblage indéfini de principes immédiats définis, tels que les acides et les alcalis végétaux, le ligneux et l'amidon, les sucres, la stéarine, l'oléine et les autres corps gras, l'albu-

mine, la fibrine, les essences volatiles, etc. ; sortes d'êtres abstraits dont les caractères et les propriétés sont envisagés indépendamment des apparences qu'ils peuvent affecter dans l'être vivant. A la vérité, ces apparences et ces formes ne dépendent point des lois chimiques proprement dites; mais les ensembles déterminés qui résultent de leur assemblage, c'est-à-dire les êtres vivants eux-mêmes ne sont plus conçus, au point de vue chimique, que comme des sortes de laboratoires, où les principes matériels s'assimilent, s'éliminent, se transforment sans cesse, suivant des lois invariables que l'analyse s'efforce de pénétrer.

L'étonnement redouble si l'on songe que les principes immédiats des êtres vivants , premiers termes iso lés par l'analyse chimique, peuvent être à leur tour détruits par une analyse ultérieure et ramenés à trois ou quatre corps élémentaires, pareils à ceux que révèle l'anal Ysc minérale. Combien ces éléments resserablent peu aux êtres qui les fournissent en se décomposant ! Sur quatre corps simples constitutifs des êtres vivants, trois sont gazeux, savoir l'oxygène et l'azote, éléments de l'air, l'hydrogène, partie constitutive de l'eau; tandis que le quatrième est solide

et fixe : c'est le carbone, le plus caractéristique de tous les éléments qui concourent à la formation des

substances organiques. Ces quatre corps simples fondamentaux, unis à de faibles proportions de soufre, de phosphore et de diverses autres matières, sont les seuls éléments que la nature mette en œuvre dans la génération de Tinfinie variété des substances végétales et animales. Leur combinaison donne naissance à des millions de substances distinctes et déunies.

Il est maintenant aisé de comprendre combien sont délicats et difficiles les problèmes de synthèse en chimie organique; car il s'agit, pour le chimiste, de reproduire, parles moyens dont il dispose et à l'aide des seuls corps simples, réduits au nombre de quatre, la multitude immense des principes immédiats qui constituent les êtres vivants; il s'agit en même temps d'imiter la suite des métamorphoses pondérales subies par ces principes et en vertu desquelles les animaux et les végétaux .se nourrissent, subsistent et se développent. Dans ce nouvel ordre de recherches, les obstacles sont si grands, que Ton avait même refusé pendant longtemps d'admettre la possibilité du succès, et que l'on avait tracé, je le répète, une démarcation presque absolue entre la chimie minérale et la chimie organique.

Une telle démarcation était conforme à la marche progressive suivie par la science jusqu'à l'époque de

mes travaux, et à la nature des méthodes qu'elle savait employer alors. Cette marche avait été essentiellement analytique. Partis de l'étude des principes immédiats qui entrent dans la constitution des végétaux et des animaux, les chimistes se sont bornés d'abord à les extraire, aies définir, à les étudier en euxmêmes et à reconnaître la nature des produits extrêmes de leur décomposition : carbone, hydrogène, azote, eau, acide carbonique, ammoniaque, etc. Plus tard, ils ont cherché à les transformer les uns dans les autres et à produire de nouvelles matières, analogues aux principes organiques naturels, en détruisant ceux-ci par les réactifs, à l'aide de procédés systématiquement ordonnés. Des composés complexes, fixes et souvent incristallisables, formés sous rinfluence de la vie, on passait aux substances volatiles et définies, plus simples que les premières ; de celles-ci, à des corps plus simples encore; puis enfin aux éléments.

Tous ces changements, dus à l'influence des réactifs, présentaient un caractère commun: les éléments des corps qui les éprouvent se trouvaient de plus en plus rapprochés de leur séparation finale. En un mot, au lieu de décomposer complètement et du premier coup les combinaisons organiques formées sous l'influence de la vie, on les décomposait par

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degrés successifs et suivant une échelle régulière, en passant du composé primitif à des composés moins compliqués, de ceux-ci à d'autres, et ainsi de proche en proche, jusqu'à ce qu'on eût atteint les termes simples d'une destruction totale. De là cette belle série de travaux poursuivis pendant trente années, de 1830 à 1860, qui ont permis d'obtenir tant d'êtres artificiels par la voie des décompositions ménagées, et qui ont jeté les bases analytiques de la classification des substances organiques. Mais on ne savait point remonter cette échelle, partir des corps élémentaires pour former, par le seul jeu des affinités que l'on a coutume de mettre en œuvre dans la nature inorganique, des carbures d'hydrogène, puis des alcools et des composés de plus en plus compliqués. ,

Aussi les lois de la combinaison observées en chimie minérale semblaient-elles insuffisantes pour expliquer les faits observés dans la nature organique : comme si quelque chose de vital demeurait jusqu'au bout dans les principes organiques et leur imprimait ce cachet originel, qui donne à ces corps un air de famille et les fait reconnaître à l'instant.

Celte dififérence fondamentale entre l'état d'avancement de la chimie organique et celui de la chimie minérale se retrouvait jusque dans le mode

d'exposition suivi dans renseignement de ces deux sciences. Tandis que la chimie minérale part des corps simples et s'élève graduellement aux composés binaires, ternaires, etc., qui résultent de la combinaison de ces corps simples, pris deux à deux, trois à trois, etc. ; tandis qu'elle va toujours du simple au composé; la chimie or ganique procédait en général inversement. Jusque vers 1860, tous les auteurs qui Tont exposé, en marchant du connu à l'inconnu et sans autre point d'appui que les considérations expérimentales, ont du prendre leur point de départ dans les produits immédiats de Torganisation. En général, ils ont procédé du ligneux et de l'amidon au sucre, du sucre et l'alcool, de l'alcool enfin aux carbures d'hydrogène ; c'est-à-dire qu'ils sont partis des corps les plus composés, parmi ceux que nous rencontrons dans les êtres vivants, puis ils sont descendus par une analyse successive, se conformant d'ailleurs à la marche de l'expérience ellemême, et traversant l'étude d'êtres de plus en plus simples, jusqu'aux composés binaires et jusqu'aux éléments. Mélange singulier, quoique nécessaire, de chimie et d'histoire naturelle, qui ôtait à la science une partie de sa rigueur abstraite.

La science se trouvait dès lors comme suspendue dans le vide et privée d'une base indépendante. ,

On voit par ces développements quelles différences ont séparé d'abord la chimie organique et la chimie minérale, sous le Iriple rapport de la marche générale des découvertes, de la nature des méthodes et de la manière d'enseigner Tensemble de la science. Ces différences tenaient essentiellement à Timpuissance de la synthèse en chimie organique, opposée à sa puissance en chimie minérale.

Pour expliquer cette impuissance, on tirait une raison spécieuse de l'intervention de la force vitale, seule apte jusque-là à composer les substances organiques. C'était, disait-on, une force particulière, qui réside dans la nature vivante et qui triomphe des forces moléculaires propres aux éléments de la matière inorganique. Et l'on ajoutait : c C'est celte force mystérieuse qui détermine exclusivement les phénomènes chimiques observés dans les êtres vivants; elle agit en vertu de lois essentiellement distinctes de celles qui règlent les mouvements de la matière purement mobile et quiescible. Elle imprime à celle-ci des états d'équilibre particuliers, et qu'elle seule peut maintenir, car ils sont incompatibles avec le jeu régulier des affinités minérales. » Telle était l'explication au moyen de laquelle Berzelius justiffait l'imperfection de la chimie organique et la déclarait pour ainsi dire sans remède.

Mais, dans Tétude des sciences, et surtout de celles qui touchent aux origines, il faut se garder également des affirmations téméraires et des déclarations prématurées d'impuissance ; il ne faut point restreindre a priori la portée des connaissances futures dans le cercle étroit des connaissances actuelles, ni surtout poser des bornes absolues, qui n'expriment autre chose que notre ignorance présente. Combien de fois ces bornes ont été renversées, ces limites dépassées I

En proclamant ainsi notre impuissance absolue dans la production des matières organiques, deux choses avaient été confondues : la formation des substances chimiques, dont l'assemblage constitue les êtres organisés, et la formation des organes euxmêmes. Ce dernier problème n'est point du domaine de la chimie. Jamais le chimiste ne prétendra former dans son laboratoire, et avec les seuls instruments dont il dispose, une feuille, un fruit, un muscle, un organe. Ce sont là des questions qui relèvent de la physiologie; c'est à elle qu'il appartient d'en discuter les termes, de dévoiler les lois du développement des organes, ou, pour mieux dire, les lois du développement des êtres vivants tout entiers, sansleslesquels aucun organe isolé n'aurait ni sa raison d'être, ni le milieu nécessaire à sa formation.

Mais ce que la chimie ne peut faire dans Tordre de Toi^anisation, elle peut Tentreprendre daos celui de la fabrication des substances renfermées au sein des êlres vivants. Si la structure même des végétaux et des animaux échappe à ses applications; au contraire elle a le droit de prétendre former les principes immédiats, c'est-à-dire les matériaux chimiques qui constituent les organes, indépendamment de la structure spéciale en fibres et en cellules que ces matériaux affectent dans tes animaux et dans les végétaux. Cette formation même et Texplication des métamorphoses pondérales que la matière éprouve dans les êtres vivants constituent un champ assez vaste, assez beau : la synthèse chimique doit le revendiquer tout entier.

C'est ce nouveau point de vue général que j'ai développé par vingt ans d'études et d'expériences, consacrées à la découverte des méthodes par les quelles j'ai réalisé la formation des principes immédiats, sans le concours de forces particulières à la nature vivante. J'ai entrepris de procéder en chimie organique comme on sait le faire depuis près d'un siècle en chimie minérale, c'est-à-dire de composer les matières organiques en combinant leurs éléments, à l'aide des seules forces chimiques; j'ai prouvé que les afSnilés chimiques, la chaleur, la lumière.

rélectricité suffisent pour déterminer les éléments à s'assembler en composés organiques. Or nous disposons de ces forces à notre gré, suivant des lois régulières et connues; entre nos mains, elles donnent lieu à des combinaisons infinies par leur nombre et par leur variété. Voilà comment j'ai établi les lois générales de la synthèse, demeurées si longtemps obscures. Cette voie a été féconde: un grand nombre de savants y sont entrés depuis. Les corps gras naturels d'abord, puis les carbures d'hydrogène et les alcools, d'après mes proj)res travaux; puis, à la suite et comme conséquence, leurs dérivés: les acides organiques, les aldéhydes, les camphres, les essences oxygénées, enfin les alcalis, les amides et les matières colorantes ont été obtenus par ces méthodes. Aujourd'hui, nous savons reproduire une multitude de principes naturels, et nous avons l'espoir légitime de fabriquer tous les autres.

Le succès de ces expériences permet désormais de présenter l'ensemble de la science avec toute rigueur, en marchant du simple au composé, du connu à l'inconnu, et sans s'appuyer sur d'autres idées que celles qui résultent de l'étude purement physique et chimique des substances minérales. Au lieu de prendre son origine dans les phénomènes de

la vie, la chimie organique se trouve maintenant posséder une base indépendante ; elle peut rendre à son tour à la physiologie les secours qu'elle en a si longtemps tirés.

Cette marche nouvelle de la chimie organique s'efTectue en procédant d'après les mêmes idées qui ont fondé la synthèse en chimie minérale. Dans les deux casy il suffit de suivre une marche inverse de celle de l'analyse. Or l'analyse organique conduit à décomposer les principes naturels, à former d'abord les corps volatils et principalement les alcools et les acides; de ceux-ci, l'analyse passe aux carbures d'hydrogène, et des carbures aux éléments.

Renversant les termes du problème,j'ai pris pour point de départ les corps simples, le carbone, l'hydrogène, l'oxygène, l'azote, et j'ai reconstitué parla combinaison de ces éléments des composés organiques, d'abord binaires, puis ternaires, etc., les uns analogues, les autres identiques avec les principes immédiats contenus dans les êtres vivants eux-mêmes. Quelques développements sont ici nécessaires pour montrer la suite progressive des formations synthétiques.

Les substances que l'on forme d'abord, par des méthodes purement chimiques, sont les principaux carbures d'hydrogène, c'est-à-dire les composés

binaires fondamenlauxde la chimie organique. Pour les produire de toutes pièces, on part des éléments. Ainsi j'ai réalisé la combinaison directe des éléments, et formé, par l'union du carbone et de l'hydrogène libres, associés sous l'influence de l'électricité, un premier carbure fondamental, l'acétylène ; puis à l'aide de ce carbure, par la voie méthodique des synthèses progressives, j'ai constitué tous les autres carbures d'hydrogène, gaz des marais, gaz oléfiant, benzine, naphtaline, anthracène, etc., etc. J'ai obtenu encore les mêmes résultats par d'autres voies, particulièrement à partir des composés binaires les plus simples, tels que l'acide carbonique, l'oxyde de carbone et l'eau ; méthode qui offre cet intérêt particulier de procéder à partir des mêmes origines que la nature vivante, quoique suivant des artifices bien différents. Car c'est à partir de l'eau et de l'acide carbonique que les végétaux et les animaux forment les principes si variés qui constituent la trame de leurs tissus. Mais poursuivons notre exposé général des méthodes synthétiques.

Les carbures d'hydrogène sont devenus à leur tour le point de départ de la synthèse des alcools : nouvelle classe de composés non moins importants et qui en dérivent par l'introduction des éléments de l'eau dans la molécule hydrocarbonée. C'est ainsi

qu'avec le gaz des marais et Toxygèiie, j'ai formé Talcool méthylique ; avec le gaz oléfiant et les éléments de Teau, j'ai formé l'alcool ordinaire ; avec le propylëne et les éléments de Teau^un alcool propylique, etc.

Voilà par quelles méthodes générales j'ai opéré la synthèse des carbures d'hydrogène et celle des alcools. Ce sont les premiers produits de la synthèse, et les plus difficiles à réaliser. Les carbures d'hydrogène et les alcools, en effet, sont les plus caractéristiques parmi les composés organiques. Ils n'ont point d'analogues en* chimie minérale, ils constituent la base de notre édifice, et ils deviennent le point de départ de toutes les autres formations. L'intervention des actions lentes, celle des affinités faibles et délicates, suffisent pour les obtenir. En s'appuyant sur les mêmes méthodes, on peut pousser plus avant; en effet, i mesure que l'on s'élève i des composés plus compliqués, les réactions deviennent plus faciles et plus variées, et les ressources de la synthèse augmentent i chaque pas nouveau. En un mot, dans l'ordre de la synthèse organique, le point essentiel réside dans la formation des premiers termes au moyen des éléments, c'est-à-dire dans celle des carbures d'hydrogène et des alcools : c'est elle qui efface en principe toute ligne de démarca-

lion entre la chimie minérale et la chimie organique.

Cette formation est d'autant plus décisive qu'elle a permis de rattacher les nouveaux résultats avec les découvertes accomplis jusqu'alors en chimie organique. En eflet, les chimistes savent produire, au moyen des alcools et des carbures, une multitude d'autres composés : tels sont les aldéhydes, premiers termes d'oxydation qui comprennent la plupart des huiles essentielles oxygénées ; tels sont encore les acides organiques, si répandus dans les végétaux et dans les animaux. En combinant ces mêmes alcools et ces mêmes carbures avec les acides, on obtient les éthers composés et les corps gras neutres, nouvelle catégorie de substances propres à la chimie organique et qui se retrouvent dans la végétation. L'ensemble de ces résullatfe comprend la plupart des composés ternaires. On j eul a Jer plus loin. Les alcools, les aldéhydes, les acid^iï, étant unis avec l'ammoniaque, donnent naif^ance à leur tour aux substances quaternaires, formées de carbone, d'hydrogène, d'oxygène et d'azote, c'est-à-dire aux corps désignés sous les noms d'amides et d'alcalis.

La synthèse étend ainsi ses conquêtes, depuis les éléments jusqu'au domaine des substances les plus compliquées, sans que l'on puisse assigner de

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limite i ses progrès. Si Ton enrisage par la f t'nsee la mullilade presque infinie des composés organiques, depuis les corps que Fart sait reproduire, tels que les carbures, les alcools et leurs dérivés, jusqu*à ceux qui n'existent encore que dans la nature^ tels que les matières sucrées et les principes azotés d'origine animale, on passe d'un terme à Taulre par des d^rés insensibles, et Ton n'aperçoit plus de barrière absolue, tranchée, insurmontable. On peut donc affiimer que la chimie oi^:anique est désormais assise sur la même base que la chimie minérale. Dans ces deux sciences, la synthèse, aussi bien que Fanalyse, résultent du jeu des mêmes forees, appliquées aux mêmes éléments.

On Toil ici quelle est la marche successive de la synthèse, comment elle permet de construire les fondements de rédifice, et d'en asseoir les premières assises, en coordonnant les résultats nouveaux et les résultats acquis sous un même point de vue et par une même méthode, comparable à celle de la chimie minérale. On voit aussi conmient aux nouvelles méthodes de formation synthétique répondent une manière nouvelle d'envisager la science et des liens nouveaux et généraux entre les faits qu'elle embrasse. Ce qui caractérise surtout ces nouveaux liens, ce nouveau point de vue, ce qui les distingue essen*

tiellement des opinions passagères qui se sonl succédé dans la science, c'est qu'ils ne reposent pas sur des conjectureSySurdes présomptions plus ou moins incertaines, mais sur des faits réalisés. Aussi les découvertes synthétiques permettent-elles de constituer la science en dehors des systèmes incomplets et incertains qui avaient été construits auparavant, d'après l'étude des décompositions progressives. Enfin l'application aux substances naturelles des précédés généraux, qui résultent de ce vaste ensemble d'idées et de travaux, fournit aux travaux synthétiques une base chaque jour plus assurée. Elle permet dès aujourd'hui de former de toutes pièces un nombre immense de substances organiques, et elle a ouvert aux découvertes de la science, comme à celles de l'industrie, un champ illimité.

Une démonstration capitale, au point de vue philosophique, résulte de cette introduction de la méthode synthétique en chimie organique. En effet, par le fait de la formation des composés organiques et par l'imitation des mécanismes qui y président dans les végétaux et dans les animaux, on peut établir que les effets chimiques de la vie sont dus au jeu des forces chimiques ordinaires ; au même titre que les effets physiques et mécaniques de la vie ont lieu suivant le jeu des forces purement physiques et mécaniques.

Dans les deux cas, les forces moléculaires mises en œuvre sont les mêmes, car elles donnent lieu aux mêmes effets. La chimie organique, développant chaque jour cette démonstralion, a poursuivi et poursuivra désormais sa marche dans la voie synthétique, jusqu'à ce qu'elle ait parcouru tout son domaine et qu'elle en ait défini les limites, aussi complètement que peut le faire aujourd'hui la chimie minérale. Par là, elle forme avec cette dernière un ensemble continu, procédant des mêmes méthodes et des mêmes lois générales; en même temps qu'elle constitue à la physiologie une base et des instruments pour s'élever plus haut.

L'étude de la formation des matières organiques et la recherche des causes qui déterminent cette formation ne sont pas seulement fécondes au point de vue de l'interprétation chimique des phénomènes vitaux ; mais elles nous conduisent à une connaissance plus profonde des forces moléculaires et des lois qui président au jeu de ces forces. Cette connaissance s'applique à deux ordres de prévisions essentiellement distinctes : les unes concernent les effets généraux de la combinaison chimique et les relations qui existent entre les propriétés des composés et celles des corps qui concourent aies former; les autres sont relatives à la création d'êtres nou-

veaux et inconnus, dont la nature extérieure ne présente aucun exemple.

Plaçons-nous d'abord au premier point de vue. La formation des matières organiques fournit les données les plus précieuses pour la théorie mécanique des forces moléculaires. En efiTet, elle donne lieu à des séries nombreuses et régulières de combinaisons, engendrées suivant une même loi générale, mais avec une variation progressive dans leur composition. D'un terme à un autre, on peut obtenir telle gradation que l'on désire, et observer quel en est Teffet sur les propriétés physiques et chimiques des substances que l'on compare.

Ce sont là de? avantages que l'on ne rencontre guère en chimie minérale : chaque substance y est le plus souvent seule de son espèce, ou du moins sans analogue prochain. Elle est le signe isolé de quelque loi générale, dont elle constitue Tunique expression. En l'absence de tout terme de comparaison, on ne peut guère ressaisir la trace de l'idée généra» rice dont chaque corps représente la réalisation. Au contraire, en chimie organique, le composé artificiel obtenu par les expérimentateurs, le principe naturel qu'ils cherchent à reprodui re n'est point un être isolé , mais le fragment d'un tout plus étendu, l'expression particulière d'une fonction commune, qui se traduit

encore par une multitude d'autres expressions analogues. L'étude des corps semblables permet de reconstruire toute la série par la pensée et de remonter à l'idée mère qui préside à son développement. Enfin la connaissance complète du tout conduit à son tour à établir avec certitude les origines et la filiation des cas individuels.

Nous arrivons par là au second point de vue : il est relatif à la puissance que la loi scientifique met entre nos mains. Les méthodes en effet par lesquelles on reproduit tel ou tel principe isolé comportent une extension singulièrement féconde ; car elles reposent presque toujours, je le répète, sur une loi plus générale ; or la connaissance de cette loi permet de réaliser une infinité d'autres effets semblables à ceux que la nature offrait à nos observations ; de former une multitude d'autres substances, les unes identiques avec les substances naturelles déjà connues, les autres nouvelles et inconnues, et cependant comparables aux premières. Ce sont là des êtres artificiels, existant au même titre, avec la même stabilité que les êtres naturels : seulement, le jeu des forces nécessaires pour leur donner naissance ne s'est point rencontré dans la nature. La synthèse des corps gras neutres, par exemple, ne m'a pas permis seulement de former artificiellement les quinze ou

vingt corps gras naturels connus jusque-là, maiselle m'afait encoreprévoir la formation de plusieurs centaines de millions de corps gras analogues ; substances qu'il est désormais facile de produire de toutes pièces,en vertu duprincipequi préside àleur composition. C'est le développement nécessaire de ces séries générales de lois et de composés qui rend si difficile la solution de chaque problème synthétique envisage isolément: la formation de la stéarine naturelle, par exemple, n'est devenue possible que le jour où j'ai réussi à y rattacher par une relation universelle la formation de toutes les autres combinaisons, soit naturelles, soit artiQcielles, de la glycérine. Tout corps, tout phénomène représente, pour ainsi dire, un anneau compris dans une chaîne plus étendue de corps, de phénomènes analogues et corrélatifs. Dès lors on ne saurait le réaliser individuellement, à moins d'être devenu maître de toute la suite des effets et des causes dont il représente une manif^istation particulière; mais par là même chaque solution acquiert un caractère de fécondité extraordinaire. Voilà comment nous saisissons le sens et le jeu des forces éternelles et immuables qui président dans la nature aux métamorphoses de la matière, et comment nous arrivons à les faire agir à notre gré dans nos laboratoires. Le mode suivant lequel s'exerce celte

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puissance mérite quelque attention. Ce qu'il est surtout essentiel de savoir, c'est la succession fatale des changements que la matière éprouve, la filiation précise des substances qui se transforment, et rinfluence du milieu et des circonstances dans lesquelles s'effectuent les métamorphoses. Ces choses 4tant exactement connues, nous devenons les maîtres du mécimisme naturel et nous le faisons fonctionner à notre gré : soit pour reproduire les mômes effets qui nous ont appris à le pénétrer, soit pour développer des effets semblables conçus par notre intelligence. Dans tous les cas, il est essentiel de remarquer que notre puissance va plus loin que notre connaissance. En effet, étant données un certain nombre de conditions d'un phénomène imparfaitement connu, il suffit souvent de réaliser ces conditions pour que le phénomène se produise aussitôt dans toute son étendue; le jeu spontané des lois naturelles continue à se développer et complète les effets, pourvu que l'on ait comm3ncé à le mettre en œuvre convenablement. Voilà comment nous avons pu former les substances organiques, sans avoir besoin de calculer complètement les lois des actions intermoléculaires. Il est mêm3 vrai de dire que, si les forces une fois mises en jeu ne poursuivaient pas elles-mêmes l'œuvre commencée, nous ne pour-

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rions imiter et reproduire par l'art aucun phénomène naturel ; car nous n'en connaissons aucun d'une manière complète, attendu que la science parfaite de chacun d'eux exigerait celle de toutes les lois, de toutes les forces qui concourent à le produire, c'està-dire la connaissance parfaite de l'univers.

C'est ici le fait capital sur lequel nous appelons particulièrement l'attention : il est destiné à influer, non seulement sur le progrès spécial des scienccb expérimentales, mais aussi sur la philosophie générale des sciences et sur les conceptions les plus essentielles de l'humanité. Nous touchons, en effet, au trait fondamental qui distingue les sciences expérimentales des sciences d'observation.

La chimie crée son objet. Cette faculté créatrice, semblable à celle de Tart lui-même, la dislingue essentiellement des sciences naturelles et historiques. Les dernières ont un objet donné d'avance et indépendant de la volonté et de l'action du savant : les relations générales qu'elles peuvent entrevoir ou établir reposent sur des inductions plus ou moins vraisemblables; parfois môme sur de simples conjectures, dont il est impossible de poursuivre la vérification au delà du domaine extérieur des phénomènes observés. Ces sciences ne disposent point de leur objet. Aussi sont-elles trop souvent condamnées à

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une impuissance éternelle dans la recherche de la vérilé, ou doivent-elles se contenter d'en posséder quelques fragments épars et souvent incertains.

Au contraire, les sciences expérimentales ont le pouvoir de réaliser leurs conjectures. Ces conjectures servent elles-mêmes de point de départ pour la recherche de phénomènes propres à les confirmer ou à les détruire : en un mot, les sciences dont il s'agit poursuivent Fétude des lois naturelles, en créant tout un ensemble de phénomènes artificiels qui en sont les conséquences logiques. A cet ^ard, le procédé des sciences expérimentales n*est pas sans analogie avec celui des sciences mathématiques. Ces deux ordres de connaissances procèdent également par voie de déduction dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le raisonnement du mathématicien, fondé sur des données abstraites ei établies par définition, conduit à des conclusions abstraites, également rigoureuses; tandis que le raisonnement de l'expérimentateur, fondé sur des données réelles et dès lors imparfaitement connues, conduit à des conclusions de fait qui ne sont point certaines, mais seulement probables, et qui ne peuvent jamais se passer d'une vérification efiective. Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai de dire que les sciences expérimentales créent leur objet, en conduisant à

découvrir par la pensée et à vérifier par l'expérience les lois générales des phénomènes.

Voilà comment les sciences expérimentalesarrivent à soumettre toutes leurs opinions, toutes leurs hypothèses, à un contrôle décisif, en cherchant à les réaliser. Ce qu'elles ont rêvé, elles le manifestent en acte. Les types conçus par le savant, s'il ne s'est point trompé, sont les types mêmes des existences. Son objet n'est point idéal, mais réel. Par là, en même temps que les sciences expérimentales poursuivent leur objet propre, elles fournissent aux autres sciences des instruments puissants et éprouvés et des ressources souvent inattendues.

La chimie possède cette faculté créatrice à un degré plus éminent encore que les autres sciences, parce qu'elle pénètre plus profondément et atteint jusqu'aux éléments naturels des êtres. Non seulement elle crée des phénomènes, mais elle a la puissance de refaire ce qu'elle a détruit; elle a même la puissance de former une multitude d'êtres artificiels, semblables aux êtres naturels, et participant de toutes leurs propriétés. Ces êtres artificiels sont les images réalisées des lois abstraites, dont elle poursuit la connaissance. C'est ainsi que, non contents de remonter par la pensée aux transformations matérielles qui se sont produites autrefois et qui se pro-

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duisent tous les jours dans le monde miaéral et dans le monde oi^anique, non contents d'en ressaisir les traces fugitives par l'observation directe des phénomènes et des existences actuelles, nous pouvons prétendre, sans sortir du cercle des espérances légi- Urnes, à concevoir les types généraux de toutes les substances possibles et à les réaliser ; nous pouvons, dis-je, prétendre à former de nouveau toutes les matières qui se sont développées depuis l'origine des choses, â les former dans les mêmes conditions, en vertu des mêmes lois, par les mêmes forces que la nature fait concourir à leur formation.

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