‹ Science et philosophieChapitre 18 sur 68 · M. Duniy · texte numérisé non relu

M. Duniy

premiers jours de la civilisation, rhomme a eu le sentiment confus des problèmes chimiques, et il les a conçus sous des formules imparfaites, d*où notre science devait se dégager un jour. U poursuivait un double résultat : d'une part, la toute-puissance de transformation sur la nature minérale, c'est-à-dire la pierre philosophale, la transmutation des métaux, l'art de faire de For, comme on disait déjà du temps des Romains; d'autre part, la toute-puissance de transformation sur la matière animée, exprimée par ces formules étranges : labrication des êtres vivants, élixir de longue vie, c'est-à-dire art de se rendre immortel.

Ces deux rêves, ces deux chimères, pierre philosophaUf élixir de longue vie, sont les deux origines de la chimie. Dans la poursuite des grandes entreprises, l'homme a souvent besoin d'être animé et soutenu par des espérances surhumaines. C'est ainsi que Christophe Colomb voulait découvrir le paradis terrestre, alors qu'il naviguait vers l'Amérique. De même en chimie : la poursuite de la pierre philosophale et celle de l'élixir de longue vie ont excité une longue suite d'efforts, qui ont fini par aboutir aux plus grandes découvertes.

A l'une de ces poursuites, celle de la pierre philosophale, répond la chimie minérale, réduite en sys-

tëme régulier à la fin du siècle dernier par Lavoisier et ses contemporains. L'autre chimère, Télixir de longue vie^ a donné naissance à la chimie organique.

Les éléments des matières organiques ont été définitivement connus il y a quatre-vingts ans, précisément à la même époque que les éléments des matières minérales. C'est vers 1780 que cette première assise de l'édifice a été posée. La nature simple du carbone, de l'hydrogène et de l'oxygène, et la conservation absolue de leur poids à travers la suite infinie des métamorphoses étant établies pour la première fois, on reconnut aussitôt que toute matière organique renferme ces trois éléments. Peu d'années après, Berthollet constata l'existence générale de l'azote dans les matières animales.

Ainsi fut démontré ce résultat surprenant : tous les êtres vivants, végétaux et animaux, sont essentiellement formés par les quatre mêmes corps élémentaires, carbone, hydrogène, oxygène et azote; en d'autres termes, et pour prendre uneformule plus saisissante, les êtres vivants sont constitués par du charbon uni avec trois gaz, qui sont les éléments de l'eau et les éléments de l'air.

Cette première découverte fut suivie, comme de raison, par celle des méthodes d'analyse, destinée

à reconnaître la proportion des éléments organiques. Gay-LussaCy Tbéoard et Berzélius donnèrent les premiers procédés rigoureux. Après vingt ans d'efforts, accomplis par les principaux chimistes de répoque, MM. Liebig et Dumas fixèrent les procédés dont nous nous servons encore.

Par ces méthodes, on parvint à un résultat philo*sophique d'une haute importance : on reconnut, en effet, que les matières organiques obéissent aux mêmes lois de proportions définies que les matières minérales. Wollaston, et surtout Berzélius, mirent ce point hors de doute par leurs expériences. -

Gay-Lussac arriva au même résultat sous .une autre forme, en prouvant que les corps naturellement gazeux, ou réduits à l'état gazeux par la chaleur, se combinent suivant des rapports simples de volume. Il appliqua aussitôt cette loi, en 1813, à divers corps organiques, tels que l'alcool, l'éther, le gaz oléfiant, les composés du cyanogène, etc.

On vit bien l'importance de la loi des proportions définies en chimie organique, à la suite des travaux de M. Ghevreul, qui fixèrent dans ce domaine la notion du principe immédiat défini. Les Recherches sur les corps gras d'origine animalOy commencées il y a cinquante ans, prouvèrent, en effet, que les substances organiques, quelle que soit la variation

apparente de leurs propriétés, peuvent toujours être représentées par le mélange et l'association en proportion indéfinie d'un certain nombre de principes immédiats définis ou espèces chimiques. C'est ainsi, pour prendre un exemple, qu'une maison est formée par des matériaux, tels que la pierre à bâtir, le plâtre, la brique, le fer, le bois, assemblés diversement par l'art de l'architecte. La chimie examine ces matériaux indépendamment de leur forme; mais elle ne se propose pas de construire la maison.

En chimie organique, nous étudions les matériaux ou principes dont l'assemblage forme les êtres vivants ; nous cherchons, soit à les isoler, soit à analyser leurs actions chimiques réciproques, soit même à reproduire synthétiquement les réactions des principes immédiats et les principes euxmêmes; mais nous ne nous préoccupons ni de décrire leur structure, ni de définir les conditions qui les déterminent à s'organiser : ce sont là des éludes d'un autre ordre, qui relèvent de l'anatomie et de la physiologie, mais non de la chimie organique.

Les premières bases de la science se trouvèrent ainsi établies, il y a quarante ans : cette date vous montre combien notre science est jeune. Elle prit aussitôt un développement rapide, tant par l'étude des réactions générales que par celle des fonctions

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chimiques. Leeadre de celle leçon m^obligei passer rapidement snr la merveilleuse suite de découvertes qui se sont succédé depuis deux générations, et qui ont cond uit la chimie organique au point où elle se trouve aujourd'hui. Il me suffira de rappeler comment une notion nouvelle, celle des alcalis végétaux, si précieux, soit au point de vue de la science pure, soit au point de vue de ses applications, fut introduite en chimie, vers 1830, principalement par les travaux de MM. Pelletier et Gaventou; comment M. Dumas, après avoir établi sur des lois définitives la connaissance de l'alcool et celle des éthers, étendit ses premières études par de nouvelles découvertes, et fonda la théorie générale des alcools, c'est-à-dire de cette fonction nouvelle, caractéristique de la chimie oi^anique, et doat l'importance va tous les jours grandissant. Pour vous en donner une idée, il suffira de rappeler ce root : que la découverte d'un nouvel alcool a la même importance que la découverte d'un métal nouveau; car elle donne naissance à des séries de combinaisons aussi riches, aussi étendues, dont les propriétés générales sont prévues avec la même probabilité. M. Dumas jeta également, il y a trente ans, les bases de la théorie des amides et celles de la théorie des substitutions.

M. Pelouze établissait en même temps les lois de la distillation sèche des acides organiques.

Cependant MM. Liebig et Wôhler étudiaient les aldéhydes, et démontraient l'existence de cette fonction nouvelle, spéciale comme les alcools à la chimie organique. M. Liebig, par une multitude de travaux sur les points les plus divers et par Técole de chimistes formée autour de lui, concourait également à la vive impulsion que la chimie organique ne cessait de recevoir.

Au même moment Laurent, dans son laboratoire solitaire, pourguivant l'élude des carbures d'hydrogène, donnait un développement immense à la théorie des substitutions. Il prouva que le chlore peut non seulement remplacer l'hydrogène, équivalent par équivalent, en engendrant des composés nouveaux ; mais que ceux-ci conservent un grand nombre des propriétés essentielles du composé primitif. En d'autres termes, les propriétés d'un système moléculaire dépendent plutôt de son arrangement que de la nature même dés éléments qui concourent à cet arrangement : notion capitale, et qui porta un coup fatal à la théorie électro-chimique, telle qu'elle était alors comprise par les chimistes. Laurent, étudiant les phénomènes d'oxydation, mit également en lumière cette échelle de combustion, de décom-

position successive, qui descend peu à peu, et par degrés ménagés, depuis les corps les plus compliqués jusqu'à Teau et à l'acide carbonique. Cette échelle de combustion allait prendre bientôt une importance énorme dans le système de Gerbardt. Gerhardt, en effet, et nous touchons ici à nos contemporains, Gerhardt, outre des travaux spéciaux fort intéressants, tels que la production des acides anhydres, s'est surtout illustré par sa classification générale des substances organiques, fondée sur la théorie des homologues : c'était la conséquence des travaux relatifs à la destruction graduelle des substances oi^aniques par les réactifs. Je ne puis que rappeler ici combien cette classification a mis en relief d'analogies et à combien de résultats féconds elle a conduit.

Ce serait le moment de vous parler des radicaux métalliques composés , inventés par M. Bunsen, et des travaux de MU. Frankland, Kolbe et Lôwig sur cette question; de la découverte des éthers mixtes par M. Williamson, découverte féconde en conséquences ; et de tant d'autres recherches qui ont étendu si rapidement le domaine de la science. Mais le temps me manque pour ce récit : je le reprendrai peut-être quelque jour avec les développements q u'il mérite.

Je ne puis cependant passer sous silence les méthodes générales par lesquelles nous avons appris à former les alcalis artificiels. La première est due à M. Zinin (1842) ; elle permet de transformer en alcalis une multitude de carbures d'hydrogène : Taniline, devenue si intéressante par la production des matières colorantes artificielles, est le fruit de cette méthode. En 1848, M. Wùrtz, par une découverte très importante, rattacha la formation des alcalis artificiels aux alcools eux-mêmes, c'est-àdire aux séries fondamentales de la chimie organique. Presque aussitôt M. Hofmann formula la théorie générale de ces nouveaux composés.

C'est ainsi que la chimie organique s'est accrue sans cesse par la conquête de nouveaux domaines. En 1854, j'ai moi-même introduit dans la science la théorie des alcools polyatomiques, théorie féconde et qui a pris aussitôt d'immenses développements. Elle m'a conduit d'abord à reproduire synthétiquement les corps gras naturels et à en établir la constitution véritable; elle définit également la constitution des principes sucrés ; elle permet de concevoir, sinon de reproduire encore, celle des principes fixes qui constituent les tissus végétaux. Enfin j'ai été, depuis quinze ans, le promoteur des idées de synthèse, jusque-là négligées en chimie

organique, et que je développerai devant vous dans le cours de celte année.

En résumé, la chimie oi^anique est une science née d'hier, en voie de développements continuels. Aussi comprendrez-vous facilement pourquoi elle n'est pas encore parvenue à ce degré de maturité et de fixité qui caractérise les sciences faites et finies, telles que la géométrie élémentaire, ou bien les théories physiques de la pesanteur et de Tattraction universelle. Elle n'est même pas arrêtée à ce point de stabilité relative, suffisante pour un enseignement élémentaire, et qui appartient à la chimie minérale. En chimie organique, les notions générales sont en état d'évolution incessante : chacun a son système, c'est-à-dire un certain ensemble d'idées personnelles et qu'il applique à la science tout entière. C'est là ce qui caractérise une science en voie de formation. Et gardez-vous de regarder cet état comme une preuve d'infériorité : les sciences où toute discussion a cessé sont des sciences épuisées. Nous sommes loin de là. Depuis quatrevingts ans, on ne cesse de fonder en chimie organique : à l'heure présente nous sommes encore dans l'ère des fondateurs.

A ces progrès dans la science proprement dite répondent des progrès continuels dans deux ordres

opposés, dans Tordre des idées philosophiques et dans Tordre des applications.

Vous parlerai-je, dans Tordre philosophique, de ces notions profondes que donne la chimie sur la constitution de la matière, éternellement durable au milieu du perpétuel changement des apparences? Quoi de plus saisissant que cette conception des êtres vivants comme résultant de Tassemblage de certaines substances définies, comparables par leurs propriétés fondamentales aux substances minérales, constituées par les mêmes éléments, obéissant aux mêmes affinités, aux mêmes lois chimiques, physiques et mécaniques? Quoi de plus capital que la reproduction de ces substances, matériaux premiers sur lesquels opèrent les organismes vivants, par le seul jeu des forces minérales, et par la simple réaction du carbone sur les éléments de Tair et de Teau?

Toute vérité est féconde, tout développement des notions générales enfante une infinité de conséquences dans les diverses sciences théoriques et dans les applications. Dans Tordre des autres sciences, il suffira de citer la physiologie : ceux qui la cultivent savent quelles lumières elle tire chaque jour de la chimie organique, et à quel point les progrès de ces deux sciences sont corrélatifs. Les problèmes généraux de la nutrition dans les êtres

vivants sont des problèmes chimiques ; il en est de même de ceux de la respiration. L'étude de tous ces problèmes s'appuie sur les données fournies par la chimie organique. Dans les tissus animaux, aussitôt que les solides, les liquides et les gaz ont été mis en contact réciproque, sous Tinfluence de certains mouvements qui relèvent du système nerveux, et d'une structure spéciale que nous ne savons pas imiter, il se développe entre ces solides, ces liquides et ces gaz des afiinités purement chimiques; les combinaisons auxquelles elles donnent naissance relèvent exclusivement des lois de la chimie organique.

Dans un ordre plus éloigné, rappellerai-je quelles lumières la chimie a souvent apportées à l'histoire de l'humanité, par l'étude des produits des civilisations antiques, et à l'histoire des êtres vivants qui se sont succédé à la surface de la terre, par l'analyse de leurs débris ; rappellerai-je comment, par l'examen des aérolithes, elle semble nous révéler l'existence de la vie dans des mondes étrangers et peutêtre antérieurs au nôtre ?

En nous bornant aux applications industrielles, c'est-à-dire à quelques-unes des conséquences de la chimie dans l'ordre social, il faudrait retracer l'histoire de l'industrie tout entière pour vous montrer

à quel point les découvertes de notre science ont servi les intérêts matériels de la civilisation. Citons seulement les travaux relatifs aux savons, à la bougie, aux acides organiques, aux alcools, au gaz de l'éclairage, aux huiles minérales, aux alcaloidesi si précieux par leurs applications médicales, aux matières colorantes et à tant d'autres produits, issus de la chimie organique et qui transforment incessamment les conditions de la vie humaine. Rappelons encore les recherches si précieuses qui ont éclairé et éclairent chaque jour davantage Tagriculture.

Bref, il est peu de sciences qui n'empruntent quelque secours de la chimie organique, il est peu d'industries qui ne tirent une lumière plus ou moins complète de ses découvertes.

En raison de ces progrès incessants de la chimie organique, comme science pure et comme science appliquée, la plupart des chimistes de l'Institut et des professeurs du Collège de France, dans l'ordre des sciences physiques et mathématiques, ont été frappés de l'utilité qu'il y aurait à instituer une chaire destinée à exposer cette science, non seulement au point de vue ordinaire des résultats acquîsdepuis longtemps et consacrés dans les programmes et dans les examens professionnels, mais à un point de

vue progressif, de façon à saisir la science dans son développement actuel et en s'altachant de préférence aux découvertes et aux idées les plus nouvelles.

Ils ont pensé que c'était au Collège de France qu'une telle chaire devait être instituée. En effet, cet établissement est placé en dehors des exigences des programmes et des examens spéciaux. Dès sa fondation par François I", il a été destiné à représenter précisément les sciences nouvelles, ou les parties des sciences trop récentes pour être introduites encore dans renseignement dogmatique des Écoles et des Facultés. Le propre du Collège de France, c'est d'exposer surtout les idées scientifiques au moment même de leur évolution. C'est ainsi qu'à titre de sciences nouvelles Tétude du grec et la culture antique y furent représentées lors de sa fondation; c'est ainsi que, depuis le commencement du XIX* siècle, le Collège de France a élé le principal théâtre de la transformation opérée dans les études historiques et philologiques.

A ce titre, une chaire de chimie organique, consacrée de préférence aux idées nouvelles qui s'agitent dans cette science, est éminemment dans la donnée générale du Collège de France.

Le ministre éclairé qui dirige l'instruction

publique, empressé à accueillir toute idée libérale et progressive, a pris Tinitiative de l'exécution : il a institué dans cette enceinte un cours de chimie organique, et il m'a fait l'honneur de confirmer le choix des professeurs en me confiant ce nouvel enseignement.

Un mol encore, messieurs : j'ai un devoir, un devoir bien doux à remplir envers mon maître, M. Balard.

Parmi les professeurs qui ont réclamé celte nouvelle création, il en est un dont la situation était particulière. M. Balard, en effet, professe la chimie au Collège de France depuis quatorze ans ; il a formé plusieurs générations de chimistes. Dans cette circonstance, ce que l'on proposait aurait pu paraître à quelque esprit jalouse un empiétement sur ses droits, car il s'agissait de dédoubler sa chaire. Mais, loin de s'y opposer, par quelque crainte, peu fondée d'ailleurs, car vous connaissez tous sa parole facile et brillante et l'excellence de son enseignement; loin de s'y opposer, M. Balard s'est empressé de prendre l'initiative de la demande, donnant ainsi une nouvelle preuve de ce dévouement à la science, de cette bienveillance généreuse que connaissent si bien tous ceux qui l'ont entendu, tous ceux qui ont été en rapport avec lui. Après avoir été son élève et son préparateur pendant dix ans, j'ai plus que

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personne le droit et le devoir de lui rendre un témoignage public !

Voilà, messieurs, comment cette chaire a été instituée, quelle en est la destioalion.

Parlons maintenant du cours de cette année. Ce cours sera consacré à Texposition des méthodes générales de synthèse en chimie organique.

La chimie organique a pour objet Tétude des matières contenues dans les êtres vivants. Elle peut être présentée sous deux points de vue, tous deux nécessaires et fondamentaux : au point de vue de l'analyse et au point de vue de la synthèse. Ces mots : analifse et synthèse^ ont en chimie une signification spéciale, siagulièrement précise et plus complète que dans aucun autre ordre d'idées. En général, ces mots expriment des procédés logiques de Tesprit humain, qui tantôt décompose une notion complexe en une suite de notions plus simples, tantôt et inversement reconstitue une notion générale i Taide de tout un ensemble de notions particulières. Eh Lien, changez le mot notion en celui de substance, et vous comprendrez ce que signifient, en chimie, les mots aHUdyse et synthèse. Ils représentent une action réelle, effective, sur la nature. Pour vous montrer toute Timportance de l'analyse et de la synthèse dans la philosophie naturelle, il suffira de

rappeler l'analyse de l'eau, décomposée par Texpérience en hydrogène et en oxygène, et la synthèse de Teau reconstituée, toujours par l'expérience et non par une simple conception de l'esprit, à l'aide de ces deux éléments : double découverte qui a joué le plus grand rôle dans l'institution de la chimie scientifique, il y a quatre-vingts ans.

En chimie organique, l'analyse procède par deux degrés successifs : d'abord les principes immédiats, puis les éléments. Elle commence par démontrer que les êtres vivants sont formés par l'association et le mélange d^un nombre immense de principes immédiats définis, très peu stables, très facilement altérables sous l'influence de la chaleur et des agents ordinaires de la chimie minérale. Ces principes si nombreux résultent presque tous de l'union de quatre éléments fondamentaux : le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote. Opposez ce petit nombre des éléments des matières organiques à la multitude des principes immédiats qui en sont composés et au peu de stabilité de ces principes, et vous comprendrez aussitôt quelles difficultés s'opposent à la synthèse des matières organiques, et comment celte synthèse, envisagée d'une manière générale, est demeurée si longtemps controversée. Cependant la nature la réalise tous les jours

SOUS nos yeux; chaque jour nous voyons les végétaux former leurs principes immédiats avec les éléments de Teau et de Tacide carbonique, et les animaux engendrer de nouveaux principes par la métamorphose de ceux que les végétaux ont produits de toutes pièces.

Serait-il donc vrai que l'organisation exerce quelque influence sur les ailQnités chimiques exercées dans son sein, qu'elle seule ait la vertu de déterminer ces synthèses naturelles, opérant par des forces différentes de celles auxquelles a recours la chimie minérale?

Buifon avait émis, au siècle dernier, une opinion encore plus radicale : il supposait qu'il existe une matière organique animée, universellement répandue dans les substances végétales et animales. Mais cette opinion fut renversée le jour où Ton démontra que les éléments chimiques des êtres organisés sont les mêmes que les éléments chimiques des êtres minéraux.

 cette première conception, grossière dans sa subtilité même, on substitua bientôt celle d'une action propre de la force vitale, intervenant pour modifier le jeu des aflinités chimiques. Cette idée commença à être ébranlée le jour où Wohler, en 1829, reproduisit artificiellement l'urée, c'est-à-dire

l'un des principes immédiats les pins importants des animaux. Cependant cette première synthèse portait sur une substance très simple; elle demeura presque isolée, malgré quelques belles expériences de M. Pelouze sur la transformation de Tacide cyanhydrique en acide formique, et de M. Kolbe sur la production du chlorure de carbone et de Tacide acétique au moyen du sulfure de carbone, à tel point que Berzélius pouvait encore écrire ces paroles en 4849 :

c Dans la nature vivante, les éléments paraissent obéir à des lois tout autres que dans la nature inorganique... Si Ton parvenait à trouver la cause de cette différence, on aurait la clef de la théorie de la chimie organique ; mais cette théorie est tellement cachée, que nous n'avons aucun espoir de la découvrir, du moins quant à présent. > Et il ajoutait, faisant allusion à la reproduction de l'urée et à quelques travaux plus récents : < Quand même nous parviendrions avec le temps à produire avec des corps inorganiques plusieurs substances d'une composition analogue à celle des produits organiques, cette imitation incomplète est trop restreinte pour que nous puissions espérer produire des corps organiques, comme nous réussissons dans la plupart des cas à confirmer l'analyse des corps inorganiques en

faisant leur synthèse. » Quelques années auparavant, Gerhardt avait écrit, dans un sens analogue, c que la Tormation des matières organiques dépendait de Faction mystérieuse de la force vitale, action opposée, en lutte continuelle avec celles que nous sommes habitués à regarder comme la cause des phénomènes chimiques ordinaires... Je démontre, disait-il encore en parlant de sa classification, que le chimiste fait tout l'opposé de la nature vivante, qu'il brûle, détruit, opère par analyse; que la force vitale seule opère par synthèse, qu'elle reconstruit l'édifice abattu par les forces chimiques. »

Ces citations répondent à l'état de la science, il y a quinze ans; si j'ai cru nécessaire de les faire, c'est que, les progrès une fois accomplis, les vérités démontrées paraissent si évidentes, que l'on croit les avoir toujours connues; oubliant souvent combien ces progrès sont récents et combien d'eiforts il a fallu pour faire prévaloir un point de vue nouveau.

La science, en effet, depuis dix ans, a éprouvé un changement considérable : les idées sur la constitution des matières organiques et sur leur synthèse se sont profondément modifiées; les découvertes dans cet ordre ont été telles, qu'à l'heure présente il est peu de chimistes qui ne se préoccupent des questions de synthèse; elles ont été telles, que j'ai pu prendre

pour sujet du cours de cette année les méthodes générales de synthèse en chimie organique : là où il n'y avait que quelques faits épars et isolés, nous possédons aujourd'hui des méthodes générales. Les travaux de celui qui vous parle^ la longue suite d'expériences par lesquelles il a réalisé la synthèse des corps gras neutres, la synthèse totale des carbures d'hydrogène et des alcools les plus simples, alcools et carbures dont aucun n'avait été formé jusque-là avec les éléments; enfin l'ouvrage dans lequel il a formulé l'ensemble des problèmes de synthèse, réduits pour la première fois en un corps de doctrine, en mettant sous les yeux de tous le but qu'il s'agissait d'atteindre, les résultats déjà acquis et la voie qu'il convenait de suivre pour aller plus loin, n'ont sans doute pas été sans influence sur cette évolution nouvelle de la chimie organique.

Messieurs, voici le moment de vous signaler quelle est l'importance et le rôle de la synthèse en chimie et particulièrement en chimie organique. La syntlièse, en effet, peut être envisagée : soit comme vérifiant l'analyse, soit comme donnant lieu à un nouvel ordre de problèmes, réciproques à ceux de l'analyse; soit comme démontrant l'identité des forces qui régissent les phénomènes chimiques dans la nature minérale et dans la nature organique; soit enfin

comme conduisant spécialement à la connaissance des lois générales qui régissent la formation des combinaisons chimiques.

La conséquence de la synthèse qui se présente d'abord, c'est la vérification des résultats de l'analyse. Toutes les fois que nous réussissons à reproduire un composé chimique, au moyen des éléments manifestés par l'analyse, nous acquérons la preuve que nous connaissons bien réellement ces éléments et leurs proportions, c'est-à-dire que l'analyse n'avait rien oublié. Hais c'est là la moindre des conséquences produites par les recherches synthétiques.

En eifet, en généralisant ces recherches, nous sommes conduits à envisager la science et ses méthodes sous un point de vue nouveau. Tout un nouvel ordre de problèmes prend ici naissance : ce sont les problèmes inverses. Il s'agit maintenant de recomposer tout ce qui a été décomposé, d'opposer à toute action, é toute métamorphose, l'action, la métamorphose réciproque. De là un point de vue général et fécond, applicable à l'ensemble de la chimie organique. Les méthodes de la synthèse, dans leur opposition aux méthodes d'analyse, représententy en quelque sorte, le calcul intégral opposé au calcul différentiel.

A un corps de méthodes générales de cette espèce

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répond nécessairement tout un ordre d'idées scientifiques et philosophiques. En effet, en même temps que nous vériûons les analyses par les synthèses, en même temps que nous en déduisons la conception des problèmes inverses, nous arrivons à des notions d'un ordre extrêmement élevé, spécialement tirées de la synthèse. Les vues générales conçues par l'analyse sont toujours plus ou moins personnelles; elles ne s'imposent pas d'une manière nécessaire à l'esprit humain, tant qu'elles n'ont pas trouvé leur contrôle, c'est-à-dire démontré par la synthèse leur conformité avec la nature des choses, laquelle ne se plie point au gré de nos théories. €'est donc par la synthèse que nous reconnaissons que nous sommes parvenus aux lois mêmes qui régissent la composition des choses, et non à de pures conceptions de notre esprit, propres tout au plus à servir de base à des classifications artificielles.

La synthèse nous conduit également à la démonstration de celte vérité capitale, que les forces chimiques qui régissent la matière organique sont réellement et sans réserve les mêmes que celles qui régissent la matière minérale. Un tel résultat est acquis dès que l'on a prouvé que les dernières forces développent les mêmes effets que les premières et reproduisent les mêmes combinaisons : notion

yraiment Tondainenlale, que l'analyse peut faire pressentir, mab qu'elle est évidemme nt impuissante à établir. Ainsi, les lois chimiques qui régissent les substances organiques sont les mêmes que celles qui régissent les substances minérales. J'appelle votre attention sur la simplicité de ce résultat : il est conforme à cette tendance générale en yertu de laquelle les sciences se simplifient à mesure qu'elles deviennent plus parfaites, et tendent de plus en plus à rendre compte des phénomènes encore inexpliqués par l'intervention des forces déjà connues. Cest ainsi que la géol(^ie s'efforce de représenter tous les changements du monde passé par le seul jeu des causes actuelles.

La synthèse, je viens de vous le dire, est spécialement propre à nous faire connaître les lois générales qui régissent les combinaisons chimiques. A ce point de vue, elle offre une fécondité spéciale. En effet, tandis que l'analyse se borne nécessairement aux composés naturels et à leur dérivés, la synthèse, procédant en veilu d'une loi génératrice, reproduit non seulement les substances naturelles, qui sont des cas particuliers de cette loi, mais aussi une infinité d'autres substances^ qui n'auraient jamais existé dans la nature. Ainsi, par exemple, on connaissait par Tanalyse quinze ou vingt corps gras

neutres, extraits des végétaux et des animaux: la synthèse, après avoir découvert et établi la loi générale qui préside à leur composition, s'appuie sur cette loi même pour former aujourd'hui, non seulement ces quinze ou vingt substances naturelles, mais près de deux cents millions de corps gras, obtenus par des méthodes prévues et dont les principales propriétés sont annoncées d'avance. Pour prendre un exemple plus hardi, si la chimie réussit quelque jour à dépasser cette limite jusqu'ici infranchissable que lui opposent les corps réputés simples, si elle parvient à les décomposer et à les recomposer à son gré, la loi générale de cette synthèse nous permettra sans doute de former, à côté des éléments actuels, une infinité d'éléments analogues. Le domaine où la synthèse exerce sa puissance créatrice est donc en quelque sorte plus grand que celui de la nature actuellement réalisée.

La chimie organique, messieurs, est parvenue aujourd'hui à un degré assez avancé pour réduire tous les problèmes de synthèse à un petit nombre d'idées simples, et qui se classent sous deux catégo ries, savoir :

l"" Les classifications, fondées sur les types ou fonolions organiques, et sur les séries qui reproduisent chacun de ces types avec les mêmes caractères chi-

TIODES Gt3KÉRALES ftE STSTItSL »

iniques, mais sons divers étals de coiideii«atioo;

^ Les méthodes de métamorphoses, oa cycles de réactions, qui permettent de produire â rolonlé tel type chimique et tel composé déterminé, soit naturel, soit artificiel.

Entre ces deux ordres de notions, nous devons signaler une distinction fondamentale au point de Tue de la philosophie scientifique : les unes sont communes a toutes les sciences naturelles, tandis que les autres caractérisent plus spécialement la chimie. En effet, les notions de séries et de fonc* lions, c^est'à-dire les notions de dassîikation, existent dans toutes les sciences naturelles : la zoologie et la botanique procèdent â cet e^ard de la ffi«^me manière que la chimie. Elles commencent également par établir entre les différents êtres qu'elles envisagent des relations générales, i Taide desquelles on partage ces êtres en classes, familles, genres, etc. ; c^est-i-dire en catégories, tantôt purement couTenlionnelles, tantôt fondées sur un sentiment plus ou moins net de leurs analogies véritables. A un certain point de vue, ces classifications peuvent être envisagées comme des instruments nécessaires i la faiblesse de Tintelligence humaine et sans lesquels elle serait incapable d'embrasser Tensemble des êtres particuliers que les sciences

naturelles se proposent de connaître. Ce point de vue appartient à la fois à la chimie et à l'histoire naturelle.

Mais notre esprit n'est point entièrement satisfait par cette manière de comprendre les classifications. Il est toujours enclin à croire que les cadres tracés par elles ne sont pas de simples conceptions de la pensée humaine, mais qu'ils doivent avoir un fondement dans l'essence même des choses. En un mot, nous imaginons qu'une classification ne saurait être naturelle que si elle rassemble tous les êtres produits de la même manière et par une même cause génératrice. Une classification ne peut même prétendre à contenter complètement notre esprit que si elle parvient à nous faire comprendre le caractère et le mode d'action de cette cause génératrice. Telle est, ce me semble, la vraie philosophie des notions relatives aux classifications naturelles et artificielles; c'est au fond la même idée qui était cachée sous les vieilles discussions des nominalistes et des réalistes.

Or la chimie possède à cet égard un caractère propre, et digne du plus haut intérêt. Non seulement elle construit des classifications, mais elle les fonde sur la connaissance immédiate et sur la mise enjeu des causes génératrices. Elle transforme ses

HÉTHODBS GENERALES DE SÏHTHËSE. 9S

conceptions générales en réalités, parce qu'elle peut former de toutes pièces et métamorphoser les uns dans les autres les êtres dont elle s'occupe. Au contraire, les autres sciences naturelles n'ont pu jusqu'ici ni reproduire leurs espèces de toutes pièces, ni les li-ansformerà volonté les unes dans les autres. Quel que soit l'intérêt de ces problèmes, et sans affirmer ou nier que l'avenir leur réserve une solution, nous devons avouer que dans tout autre ordre que celui de la chimie ils sont restés inaccessibles à la science positive. Lachimieest laseulebradchede nos connaissances dans laquelle de telles questions aient pu dépasser les spéculations de la science idéale.

La chimie tire donc de la synthèse un caractère propre. Elle donne à l'homme sur le monde une puissance inconnue aux autres sciences naturelles. Par là même, elle imprime à ses conceptions et à ses classifications un degré plus complet de réalité objective. En effet, les lois générales que la science atteint ici ne sont pas de simples créations de l'esprit humain, des vues dont la conformité av( généralrices des choses puisse être loujc quée en doute. Les lois et les classificati chimie sont vivantes dans^Ie monde extéri engendrent chaque jour entre nos mains

tout pareils à ceux que produit la nature elle-même. Or, telle est la seule démonstration rigoureuse de l'identité entre les lois conçues par notre esprit et les causes nécessaires qui agissent dans l'univers. C'est en raison de cette faculté créatrice que la chimie a conquis un rôle si considérable dans l'ordre matériel : de là découlent toutes ses applications à l'industrie et à la société. C'est ce même caractère qui donne à ses méthodes et à ses résultats une influence capitale sur le développement général de l'esprit humain. .

LA

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