JEAN-WOLFGANG GŒTHE
Je me trouvais à Berlin pendant le noois d'août 1829 : j'y avais revu quelques amis , et fait des connaissances nombreuses, surtout pour les sciences physiques. M. Encke et quelques autres savants me conduisirent dans les jardins de M. Mendelson^ et pendant que je mV occupais avec eux, dans le cabinet magnétique de M. de Humboldt ('), de la détermination de la force de l'aimant; ma femme fut accueillie, de la manière la plus aimable, par M"^^ Mendelson et ses deux charmantes demoiselles , deux des plus habiles musiciennes de Berlin. Leur frère, le célèbre compositeur, dirigeait alors Torchestre du théâtre de Dresde.
En quittant Berlin, notre dessein était de passer par Weimar et d'aller saluer l'immortel auteur de lUéphistopliélès et de la plupart des chefs-d'œuvre de la littérature allemande. Les dames Mendelson nous offrirent obligeamment leur concours, de même que M. Zeller, l'ami intime
(') J.-W. Gœthe, né à Francrortsiir-le-Mein, le 38 avril 1749; mort à Weimar, le ââ mars 1832.
(') Ce savant se trouvait alors en Russie, voyage que faisaieot en même temps MM. Hansteen et Adolphe Erman. Voyez plus haut Tarticle de de ffumboUU.
de Gœthc et le chef de musique le plus renommé de Berlin pour les compositions chorales.
Je me dirigeai donc vers Weimar, où résidaient naguère Gœlhe, Schiller, Herder et Wieland, quatre des plus illustres représentants de la littérature allemande, à l'époque la plus belle de son épanouissement. Ils entouraient le grandduc de Saxe-Weimar à peu près comme le Tasse et l'Arioste se trouvaient autrefois autour du grand-duc deFerrare, mais dans une position plus élevée et plus digne de ces grands génies qui ont à jamais fait Thonneur de leur siècle. Goethe seul survivait encore à cette belle école qui se résumait en quelque sorte en lui et qui semblait près de s'éteindre.
J'arrivai h Weimar à une époque mémorable : on s'apprêtait à célébrer le quatre-vingtième anniversaire de la naissance de Goethe, ce vaste génie qui semblait répandre ses derniers rayons sur TAllemagne, veuve successivement de ses poètes les plus distingués.
J'eus rhonneur de recevoir de cet illustre vieillard un accueil plein de bienveillance; il m'admit obligeamment à ses réunions particulières, et je profitai avec empressement de cette faveur qui comblait tous mes désirs. Doué d'un esprit flexible, d'une imagination ardente, Goethe avait porté son attention sur presque toutes les branches des connaissances humaines : les lettres, la philosophie, les sciences naturelles, la physique, les beaux-arts ont été tour à tour l'objet de ses méditations.
Après s'être informé avec bonté du but de mon voyage, il témoigna le désir de voir l'appareil avec lequel j'observais l'intensité magnétique; il eut par suite l'obligeance de m'offrir, pour faire mes expériences, le jardin qu'il occupait près du parc de Weimar et qu'il a rendu célèbre à jamais par les brillantes compositions que son génie y a fait naître; il m'envoya même sa voiture, en m'invitant a lui faire con-
naître ensuite le résultat de mes observations. J'acceptai avec reconnaissance , non moins, je l'avoue, dans un but scientifique que par un sentiment bien naturel de curiosité et de vénération. Le jardin était placé sur le penchant d'une colline d'où Ton découvrait tout le beau parc de Weimar jusqu'au belvéder, qui était la résidence d'été do grand-duc. L'habitation était petite et ornée avec une simplicité extrême : on pouvait dire de la maison et du jardin de Goethe ce que ce grand poëte met dans la bouche de Werther (*) : « Le jardin est simple, et l'on sent d'abord, en entrant, que le plan n'a point été tracé par un savant jardinier, mais par un homme sensible qui voulait y jouir de lui-même.» Mes expériences, comme on peut le penser, ne furent pas faites avec tout le calme nécessaire; il fallut retourner encore au jardin, et j'allai faire la troisième fois mes expériences dans un endroit isolé du parc.
Lorsque Goethe sut que je m'occupais aussi d'expériences d'optique, il me montra avec une complaisance extrême ce qu'il avait fait sur cette partie intéressante de la physique : il eut même la bonté de me donner plusieurs verres pour les expériences de la polarisation et un ouvrage dans lequel il a consigné ses idées sur les divers phénomènes qui en dépendent et sur la théorie des couleurs (*).
(') Der Garten ist einfach, und man fiihU gleieh bey demEintritie, dau nicht ein wissenschafiUcher Gartner , sondern ein fUhlendes fferz den Plan gezeichnet, da$ $einer selbsl hier genietsen vooUte,
(') Je lui (lois égaiemeni deux cahiers d*observalioDs méléorologiques, publiées sous ses auspices à TObservatoire de léna, par M. L. SchrOn; le dernier cahier, pour 1827, est le sixième de la collection : Meteorologisehe Beobachtungen, in-9*. Ces observations se Taisaient simultanément à léna , à Ilmenau et au châteaoïte Wartl>ourg, près d^Eisenacb ; elles Tormeront, avec celles de Dresde e( de Berlio, des collections précieuses pour la météorologie. Elles concernent Pélat du baromètre, du thermomètre, de Thygromètre d*après De Luc, la direction et riolensilé du vent,rétat du ciel en général, etc. Les observations se faisaient à bail hearcsda malin, à deux et huit heures du soir. Chaque cahier est accompapiné de planches, où Ton a rendu sensibles à Tœll les résultats numériques obtenus pendant TaDoée.
Cependant arriva le 28 août et, avec lui, le quatre-vingtième anniversaire de Goethe. On avait craint d'abord que la succession d'émotions trop vives ne nuisit à la santé de l'illustre octogénaire, et qu'il ne fût forcé, par son âge, de se soustraire aux visites trop nombreuses de ses amis et de ses admirateurs. Il s'abstint néanmoins d'assister au banquet qui lui fut offert et se fit remplacer par son (ils, qui, dans une allocution touchante, se rendit l'interprète de ses sentiments. A cette fête, qui réunissait les littérateurs, les savants et les artistes de Weimar (*), assistaient encore plusieurs étrangers, parmi lesquels on distinguait le poëte dramatique Holtei, de Berlin, Mickiewicz, jeune poëte polonais, qui a été, pendant sept années, exilé dans la Sibérie, et David, de l'Institut de France, qui venait de terminer un buste de Goethe dont on s'accordait à louer la ressemblance et la parfaite exécution (').
Le lendemain, on donna au théâtre une première représentation de Fausty d'après les modifications faites à l'original, avec l'approbation de l'auteur, par le célèbre littérateur Tieck. Je fus assez heureux pour passer presque toute la
(') Nous citerons en particulier le savant philologue Riemer, M. Mayer, Pélève et rémule de Winckelmann, M. Peucer, président du consistoire, M. Froriep, directeur de PInslilut géographique, etc.; Thabile compositeur Huromel avait aussi ajouté au charme de cette fête par ses savants accords.
(■) David, qui se faisait particulièrement remarquer, indépendamment de son talent, par son extrême délicatesse envers les hommes dont il estimait ou le caractère ou les talents, s*étail rendu expressément à Gtfttingue, |K>ur sculpter le portrait de Tillustre po«te. C*est dans celte occasion que j^eus Pavantage de le trouver à Weimar. Je le revis ensuite à Paris , où il s^occupait de Pimporlante collection de portraits qu*il destinait à sa patrie; et je le retrouvai plus lard à Bruxelles, où il avait été contraint de chercher un asile à la suite des événements de 1853. Son extrême réserve Pavait empêché d'aller voir ses amis; j*eus quelque peine à le retrouver; et bientôt je pus m'applaudir de Pavoir rencontré. Sa crainte était, non pour lui, mais pour moi; il ne voulait pas, disait-il, me compromettre par ses visites. Il se rendit ensuite en Grèce, et mourut peu de temps après, emporlanl les sentiments d'estime de tous ceux qui avaient eu le bonheur de le connaître.
journée qui suivit cette représentation avec Goethe : il continua à me montrer avec bonté ses expériences relatives à la lumière, ainsi que la collection de ses divers instraments; ce qui faisait que la chambre dans laquelle nous nous trouvions ne ressemblait pas mal à celle du docteur Faust, comme l'observait en plaisantant sa belle-fille 'madame Goethe. Ma mémoire n'a rien perdu de ses entretiens pleins de charmes, pleins d'abandon; ils seront toujours présents à ma pensée (*).
Malgré le temps le plus affreux, j'avais en soin en arrivant à Gotha de me rendre à l'observatoire, situé sur le Seeberg, à une demi-lieue de la ville. Les chemins sur les flancs de la colline sont si mauvais par les temps humides, qu'ils sont presque impraticables, même pour les voitures.
L'observatoire du Seeberg avait été construit, en 1788, par le duc Ernest, qui en confia la direction au baron De Zach ('). Ce célèbre astronome, dont la longue carrière a été constamment consacrée aux sciences, a fait des observations nombreuses qui ont répandu beaucoup d'éclat sur l'établissement qu'il dirigeait; en quittant l'observatoire, il eut pour successeur son digne ami le baron de Lindenau, à qui Ion doit des observations et des tables généralement connues et estimées par les astronomes. M. Nicolai prit la direction de •
(') Weimar renferme plusieurs établissements otites; l*un des |)lus remarquables est la bibliothèque, qui était alors confiée aux soins éclairés de Rieroer. On y trouve, outre la collection des livres , qui est très-ricbe , plusieurs antiquités et des objets d*art qui méritent Tattention du voyageur. On y voit avec attendrissement le portrait du grand-duc Cbarles-Augnste, dont tous les gens de bien ont regretté la perte , et dont le règne sera à jamais célèbre par 1^ chefs-d'œuvre de Goethe, de Schiller, de Wieland et de Herder. Les bustes de cei illustres écrivains que Tamitié avait retenus auprès de lui, sont déposés dans t' même enceinte.
L*Institui géographique de H. le conseiller Froriep est aussi an des beaux éUblissements de Weimar; outre la construction des cartes géographiques, on s*f occupait encore de tout ce qui concerne Timprimerie en général.
(■) Le plan de Tancien observatoire se trouve dans VAnnuairt |K>ur 1795.
robservatoire en 1816, et eut à son tour pour successeur M. Encke, qui ne tarda pas à être appelé à Berlin. M. Hansen, précédemment adjoint de M. Schumacher à l'Observa-' toire d'Altona, succéda à ces différents astronomes et obtint depuis de la munificence du duc Ernest la construction d'un nouvel observatoire plus commode et plus riche que l'ancien : ses talents comme mathématicien et comme astronome t'ont mis depuis longtemps en première ligne parmi les savants actuels.
Goethe avait l'habitude de recevoir gracieusement les nombreux étrangers qui s'arrêtaient à Weimar et qui lui étaient adressés des différents pays avec le désir de le voir et de le saluer. On conçoit qu'une obligeance semblable pouvait donner lieu à de graves inconvénients et provoquer des indiscrétions. Le célèbre poëte voulut bien me citer à ce sujet quelques exemples qui froissaient toutes les règles des convenances.
Cependant la plupart des hommes distingués qui étaient alors à Weîmar auraient désiré l'entendre; mais ils concevaient sa répugnance à parler, pour ainsi dire, publiquement, quoique placé au milieu de son salon. Plusieurs d'entre eux m'engagèrent à entrer dans leurs vues et à les seconder : ma jeunesse et le désir de les obliger me fit oublier peut-être ce que je devais à notre illustre Mécène. Je lui parlai successivement de différentes circonstances de ses voyages et de ses écrits les plus estimés, mais sans trop exciter son attention et sans lui donner l'envie de prendre une part active à l'entretien; cependant, lorsque je vins à parler de Venise, de sa jeunesse et de ses premières compositions, je compris que j'avais touché un sujet qui l'intéressait : bientôt je pus m'arrèler, et je vis successivement tous les conviés s'arrêter autour de nous. L'illustre auteur avait sans doute compris le désir de son jeune admirateur
et celui de loule rassemblée. Gœlhe, dont la noble figure faisait naître le respect et dont le langage avait quelqne chose de brillant et d'inspiré, parla avec une éloquence réelle des premiers souvenirs de sa jeunesse, de ces premiers temps qui lui permettaient de rappeler ce que sa carrière avait eu de plus brillant et de plus animé : il était vraiment poëte et il était aisé de voir que les sentiments qu'il exprimait avaient pénétré dans le cœur de tous ses auditeurs.
Outre ses soirées, auxquelles étaient invités les nombreux étrangers qui visitaient Weimar, Goethe avait des réunions du soir où quelques personnes étaient plus particulièrement admises. Dans ces petits comités, l'illustre poëte voulait bien me parler encore des travaux de l'optique et des recherches qui l'avaient spécialement occupé. A la fin de la soirée, il me disait avec bonté : « Demain nous verrons tel ou tel point scientifique. » J'étais venu à Weimar pour y passer un jour, et je m'y trouvais déjà depuis une semaine, sans que j'eusse pu songer à lui répondre que je me proposais de partir pour assister au congrès scientifique qui allait s'ouvrir à Heidelberg. Je crus cependant devoir lui parler de mon prochain départ , et quand il vit qu'il y avait nécessité de m'éloigner, il me demanda de passer un instant avec lui dans un salon voisin.
<( Hé bien, me dit-il en souriant et quand nous fûmes seuls, je vous dirai la vérité tout entière; si je voulais vous la déguiser, vous seriez assez clairvoyant pour vous en apercevoir. Comme poëte, mon chemin est fait; je puis le parcourir avec assurance; mais comme physicien, il n'en est pas de même, et les opinions peuvent varier beaucoup au sujet de mes recherches. » Puis, après un moment de silence : « Vous allez donc à Heidelberg pour assister à ce grand bazar scientifique (le congrès) : chacun y viendra étaler sa marchandise, la prisera fort et dépréciera peut-être
celle du voisin. Or, je suis un voisin^ moi; et j'avoue que je serais assez curieux de savoir ce qu'on pense de cette marchandise et si on lui donne quelque estime... Me promettezvous de me dire la vérité. » Je lui répondis qu'il pouvait l'attendre pleine et entière. « Cela me suffit, dit-il, je compte sur votre promesse. »
Nous rentrâmes ensuite au salon. « Je veux vous donner, avant voire départ, me dit-il alors, la preuve d'un talent qu'on ne me suppose certainement pas. Je mets un amourpropre tout particulier, ajouta-t-il en souriant, à savoir faire un paquet; et, en effet, il s'occupa de ranger les pièces qu'il me destinait, ainsi qu'à ma femme, sous une enveloppe que j'ai toujours conservée soigneusement depuis, comme un des présents les plus précieux que je tiens de lui. Qu'on pardonne ces petits détails^ que le souvenir du grand poëte fera peut-être excuser. Sur un carton de format in-8^, il déposa d'abord l'intéressant ouvrage ZuriVa/urwmeiwcAa/iî ueberhaupty besonders zur Morphologie ; Slutlgardt und Tùbingen, 1820; et, sur la couverture, il écrivit ces mots pleins d'amitié : Herrn Director Quetelet, zu geneigtem Andenchen des 28 Aug. 1829. — Der hùchst erfreulichen Unterhaltungen nicht zu vergessen.
Goethe.
Entre les feuillets du livre, il plaça six verres colorés plans de sept centimètres de hauteur sur quatre de largeur pour les expériences lumineuses et pour démontrer ses idées sur des ciTels de polarisation , qu'il considérait d'une manière toute particulière et avec des expressions qui lui étaient propres : puis les quatre vers français suivants qu'il destinait à ma femme. Ils étaient tracés de sa main, avec une écriture ferme qui semblait appartenir au burin bien plus qu'à la plume d'un octogénaire :
Chaque jour esl un bien que du ciel je reçoi, Profitons aujourd'hui de celui qu*il nous donne; Il n*apparlien( pas plus aux jeunes gens qu*à moi, El celui dç demain n*appar(ienl i personne.
GOBTIE.
Gœlhe replia ensuite son paquet; il y apposa son cachet et remplit toutes les formalités voulues, pour me donner, disait-il gaiement, une idée de son savoir en fait d'expédition. Ces détails pourront étonner et on ne les soupçonnera certes point chez l'auteur de IVerther^ de Faust, d'Egmontf etc., surtout si l'on se rappelle la réputation qu'on a faite assez généralement à cet homme éminent.
Quand il fallut le quitter, vers la fin de la même soirée, et lui faire mes derniers adieux, les paroles me manquèrent : le bon vieillard s'en aperçut et il m'embrassa avec la tendresse d'un père. Je ne pense pas avoir été jamais plus vivement ému, et plusieurs jours après mon départ, j'avais encore ce même sentiment de tristesse. Il était bien vivement éprouvé aussi par ma femme, qui conserva avec M® Otilie Gœthe, la belle-fille du célèbre poëte, une correspondance amicale pendant le reste de ses jours.
Le lendemain, je suivis en silence le chemin qui m'éloignait de Weimar, où* toutes mes pensées se reportaient sans cesse. Je n'avais vu et je ne connaissais l'illustre poëte que je venais de quitter que depuis une huitaine de jours, et il me semblait que le bonheur que je venais d'éprouver ne dût point avoir de terme. Ce ne fut guère qu'en arrivant à Gôltîngue que je parvins à me remettre un peu dans ma véritable route (*). Quelques jours après, j'arrivai à Heidelberg, où le congrès scientifique venait de s'ouvrir. J'eus le bonheur d'y trouver l'accueil le plus bienveillant et chez les savants du pays, dont quelques-uns m'étaient connus, et chez les sa-
(1) Voyez plus haut Tarticle Ch.-F. Gauss, page 645.
vànts étrangers, qui y étaient arrivés, comme moi, pour se faire une idée de ces réunions scientifiques toutes nouvelles encore dans le monde savant. J'y trouvai, pour l'Angleterre, le vénérable Robert Brown, MM. Coddinglon et Whewell (*) ; et, pour la France, le baron deFérussac et le professeur Roux qui s'occupait alors d'expériences d'optique et dont les idées se rapprochaient beaucoup de celles de Goethe. Je suivis attentivement ces communications, comme j'en étais convenu avec le célèbre poète de Weimar, et j'eus le grand avantage, en lui parlant de ce qui le concernait, de pouvoir l'entretenir du véritable enthousiasme avec lequel avait été portée sa santé dans le diner général de tous les savants, qui couronna cette brillante assemblée. Nous étions tout près de Francfort, patrie heureuse de l'illustre écrivain , et l'Allemagne était fière de pouvoir proclamer un nom si intimement uni à sa gloire littéraire.
Je fus heureux, de mon côté, je l'avoue, d'avoir été désigné par ce grand poète, pour le mettre confidentiellement au courant de ce qui s'était passé à Heidelberg et du véritable triomphe dont il avait été l'objet.
Ce ne fut néanmoins que quelque temps après que je reçus de Weimar une lettre amicale qui m'annonçait que ma lettre avait été reçue, et que deux personnes que j'avais pris la liberté de lui adresser successivement, avaient été accueillies obligeamment par lui. On verra peut-être avec quelqu'intérêt la lettre qu'il voulut bien m'écrire à ce sujet.
(( Ne croyez pas, mon cher monsieur, que mon silence exprime un ingrat oubli; je me souviens, au contraire, de
(■) Au moment d*imprimer ceUe feuille, je lis avec affliction, dans les Journaux anglais que le Réy. William Wbewell vient de mourir à Oxford, le 6 mars, d*une chute de cheval. Cet homme distingué était né le 24 mai 1794, dans le pays de Lancastre.
cœur, avec les miens, de ces jours que vous avez bien voulu, avec votre chère épouse, passer parmi nous, en retardant votre départ.
» L'intérêt que vous avez porté à mes idées, à ma manière de les envisager et de les coordonner, a été pour moi dune grande importance. J'ai continué de les considérer avec plus d'attention et taché de les traiter avec plus de soin. Les livres que vous m'avez envoyés m'ont été également très-utiles ; j'y ai beaucoup puisé, et, par lexaroen des principes qu'ils contiennent, j'ai appris à mieux apprécier ma propre manière de voir.
» Le jeune homme, M. Rollin (*), venu de votre part, en nous assurant de votre souvenir, a été le bienvenu, et j'ose espérer qu'il se rappellera avec plaisir le temps trèscourt qu'il a passé avec ma fille et avec moi.
» J'ai appris avec d'autant plus de plaisir que vous vous proposiez de faire un voyage en Italie, que je pouvais espérer de vous y voir rencontrer mon fils, qui venait précisément de s'y rendre aussi. J'ai été peiné d'apprendre qu'un triste événement vous ait empêché d'entreprendre ce voyage tant désiré (*).
» Ma bonne fille vous présente ses meilleurs compliments, ainsi qu'à madame votre épouse, en vous assurant que les journées charmantes et instructives dont vous nous avez honorés nous ont laissé le plus agréable souvenir. Portezvous bien et donnez-nous quelquefois, par un voyageur
(■) M. Rollin, depuis minisire des travaux publics en Belgique, venait de terminer brillamment ses éludes à Berlin, lorsque Je crus pouvoir Tadresser à Goethe; on peut voir que noire compatriote, malgré son jeune âge, Tut fort bien apprécié par Pillustre écrivain.
(•) Un malheur de famille m'empêcha, en effet, de me rendre en Italie aussitôt que Je me Tétais proposé : J'appris ensuite, k Naples, que le fils du célèbre poète allemand y était mort depuis peu dans toute la force de Tâge et malgré la santé la plus robuste.
obligeant, le témoignage d'un souvenir durable et d'un attachenoent inaltérable.
» Je suis, avec la plus haute estime,
» Votre très-dévoué
» J.-W. GCETHE (*).
o WeimaF) le 94 mai 1830. »
Cette lettre est un des souvenirs les plus précieux que
(') J*ai cru de?oir reproduire ici textuellement cette lettre qui présente Télégance de diction habituelle de Gœthe et (|ue la traduction est incapable d*exprimer.
« Denken Sie nicht, mein werlhesler und hochgeschâlzter Herr, dass mein bisheriges Schweigen eine undankbare Vergessenheit andeute, vielmehr bin ich mit den meinigen jener Tage Treudig eingedenk, die Sie, mit Ihrer theuren Gattin, IhreReise verzdgernd, bey unszubringen wollien.
k Mir ist Ihre Theilnahme an den Erscheinungen die ich vorfubrle, an meiner Art sie anzusehen und zu ordnen, von der grdssten Wichtigkeit geworden ; jene bab* ich mit roehr Aufmerksamkeil zu betrachten fortgefahren und dièse sorgfilltiger zu behandein gesucht. Nicbt weniger baben mir die ubersendeten Bûcher viel genutzt, indem icb mir daraus gar manches im Zusammenhang zueignen, aucb,dnrch PrUfung der darin enlhallenen Grundsatze, meine eigne Vorstellungsart nSiher beurtheilen lernte.
n Der junge Mann Herr Rollin, der uns von Ihrer Seite kam und uns Ihres Andenkens versicherte, war Treundlichst willkommen und ich darf hofTen dass er sich der kurzen Zeit die er bey mir und meiner Tochter zubrachte, mit VergDUgen erinnern werde.
» Die Nachricht dass Sie nach Italien zu gehen gedacbten, war mir, theils fUr Sie, theils auch darum sebr angenehm, da ich hofTen konnte, mein Sohn, der eben dahin den Weg nahm, werde Sie daseibst antreffen. Deslo unerrreulicher war mir die Nachricht, ein trauriges Ereigniss babe Sie von einer so gewtlnschien Reise leider abgehalten.
n Heine gute Tochter empfiehlt sich Ihnen und Ihrer Frau Gemahlin zum allerbesten, mit der Versicherung dass die erfreuenden und belehrenden Tage, die Sie uns gegdnnt, die anmuthigsten Erinnerungen bey unszuruckgelassen. Leben Sie recht wohi und geben uns manchmal, durch einen bedeutenden Reisenden, von einem fortdauernden Andenken und einer unverwelklichen Neigung das erwtinschte Zeugniss.
> In vorzUglichster Hochachtung
» Ein treuanhânglicher, » J.-W. Goethe.
» Weimar den 24 May 1830. »
j'aie conservés : je sentais parfaitement Textrème bonté du noble vieillard pour un jeune homme qui n'avait aucun titre qui pût le recommander à tant de bienveillance; mais ces sentiments eurent peut<-ètre quelque influence sur mon avenir : je ne pouvais les oublier devant les souvenirs historiques qui m'avaient tant frappé.