‹ Sciences Mathématiques et Physiques chez les Belges au commencement du XIXe SiècleChapitre 28 sur 41 · CH ARLES-FRÉDÉRIC GAUSS · texte numérisé non relu

CH ARLES-FRÉDÉRIC GAUSS

Mon but principal, en me rendant à Gôttingue, était de voir le grand géomètre qui , par ses magnifiques travaux d’analyse et d’application, avait su se placer à côté des hommes les plus illustres de son siècle. L’esprit tout préoccupé des conversations que j’avais eues récemment avec son ami, M. Schumacher, ainsi que des particularités qui m’avaient été racontées à son sujet, et de son portrait plein de force et d’énergie que j’avais remarqué pendant mon séjour àAltona, je m’acheminai, tout rêveur, vers l’observatoire; quand, en levant les yeux et en les fixant sur une personne qui allait passer près de moi, je crus voir s’animer le portrait que j’avais remarqué avec tant d’attention. L’impression fut telle que je ne pus m’empêcher d’arrêter le passant et de lui demander si ce n 'était pas à M. Gauss que j'avais l’honneur de parler. Cette soudaine apostrophe arrêta la personne interpellée, qui me répondit en allemand quelle ne me comprenait pas. Tout entier à ma pensée, je me hâtai de répondre, en me servant du meme idiome, dans le sens qui me préoccupait et qui ne me permettait pas de bien m’expliquer,

(a) Né à Brunswick, le 30 avril 1777; il mourut à Gôttingue, le 23 février 1855.

pour le moment, ce que ma demande pouvait avoir d’inconvenant. Je m’exprimai donc dans la langue qui m’était demandée, et l'illustre géomètre comprit aussitôt l’incident : il me répondit cette fois, en très-bon français, que M. Schumacher avait bien voulu le prévenir de ma visite, et que, s’il avait désiré parler allemand, c’était par une formalité à laquelle il ne tenait pas avec des personnes qui lui étaient adressées affectueusement par ses meilleurs amis. Malgré mes prières, Gauss voulut bien revenir sur ses pas et me conduire dans sa demeure.

Les constructions de l’observatoire de Gûttingue remontent au commencement de ce siècle : l’extérieur ne manque pas d’une certaine élégance. Le bâtiment, qui se compose des salles d’observation , faisant face au midi et appuyées sur les extrémités par deux pavillons, ressemble beaucoup à la plupart des observatoires modernes. Les salles où l'on observe les grands instruments méridiens reposent immédiatement sur le sol : les pavillons sont plus élevés; ils portent les instruments destinés à se mouvoir dans les diverses directions. C’est, du reste, de toutes les dispositions, celles qui m’ont paru convenir le mieux, quand il a fallu construire les bâtiments de l’Observatoire de Bruxelles (').

Gauss, après m'avoir montré l’aile du bâtiment qu’il occupait, me fit voir l’intérieur de l'établissement. La salle des instruments méridiens était assez large pour renfermer l’une derrière l’autre, dans le sens du méridien, deux lunettes qui pouvaient se contrôler mutuellement par l’inspection de leurs fils méridiens; tout était disposé avec la plus grande prudence, et beaucoup de changements ont été faits dans les observatoires modernes sur ce modèle sans qu’on ait indiqué précisément où l’on avait eu soin de les prendre.

(')Voyezla descriplionderObscrvaloiredcGOUinguc, dans la Correspondance mathématique et physique, lome VI, pages 175 cl suiv., in-8°; Bruxelles, 1850.

A propos du magnétisme terrestre , dont Schumacher l’avait probablement entretenu , l’illustre astronome voulut bien me témoigner l’intérêt qu’il prenait à ces recherches et m’exprimer le désir de faire, le lendemain, les observations avec moi. Ces observations sur l’intensité magnétique du globe, disait-il, étaient nouvelles pour lui, et il désirait connaître comment elles se faisaient et la précision à laquelle on pouvait atteindre.

Le lendemain, en elïet, nous nous plaçâmes dans le jardin, à distance du fer quiauraitpu influencer les observations, des deux côtés d’un support pour mon petit appareil magnétique. Nous étions munis l’un et l’autre d’un chronomètre, et nous étions bien d’accord sur la marche que nous allions suivre dans nos observations. « La presque identité de nos résultats m'a été d’autant plus agréable que nous avons observé simultanément, chacun d’une manière un peu différente. Je commence à compter les oscillations, à partir du point du plus grand écart de l’aiguille, soit à droite, soit à gauche. Mais comme l’aiguille ralentit son mouvement vers ces points, et parait un instant stationnaire, Gauss me faisait observer qu’on obtiendrait peut-être plus de précision en comptant les oscillations, à partir de l’instant où l’aiguille a sa plus grande vitesse et se trouve au milieu de l’arc qu’elle décrit, ce qui d’ailleurs est un point qui ne varie pas avec l’amplitude des oscillations et qu’on peut reconnaître facilement sur le limbe au-dessus duquel se meut l’aiguille. L’instant que m’indiquait Gauss est, en effet, mieux déterminé, et le seul motif qui me fait préférer l’autre, est qu’on peut se tenir pendant l’observation à une plus grande distance de l’instrument, et éviter ainsi des erreurs d’une autre espèce qui naîtraient de la présence de quelques parcelles de fer qu’on pourrait avoir sur soi, malgré toutes les précautions prises pour les éloigner. Les chronomètres

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mêmes qu’on emploie dans ces sortes d’observations renferment toujours quelque acier (')■. »

Après la première série d'observations , nous fîmes nos calculs et les résultats furent comparés. Je remarquai avec un véritable plaisir que les durées pour cent oscillations ne différaient pas d’un dixième de seconde ; ce résultat ne devait cependant pas m’étonner, mais le célèbre astronome en fut surpris au dernier point. Je l’engageai à recommencer, et la meme concordance fut observée. « Mais ces observations, dit-il alors, comportent la précision des observations astronomiques. »

Peut-être ai-je eu tort de conjecturer, depuis, que cette précision a pu influer sur les idées de cet habile observateur, mais c’est trois à quatre ans après qu’ont commencé à paraitre ces beaux mémoires et ces travaux simultanés sur le magnétisme terrestre qui, avec les travaux de Hansteen, ont jeté tant de jour sur cette partie de la physique et qui ont tant hâté les progrès de cette science (*).

C’est en 1837 que parut, sous format in-8°, le premier recueil des observations de l’Association magnétique que publièrent ensemble MM. Gauss etW. Weber, sous le titre : Resultate aus den Reobachtungen des magnetischen Fereins im Jahre 1836. Ce recueil parut pendant six ans, et il renferme, comme l’on sait, à côté des mémoires les plus intéressants des deux rédacteurs et d’autres physiciens, les

(•) Corresp. math., tome VI, page 178 ; ann. 1850.

(•) Au moment où je passai à Gtfltingue, Gauss, pour se distraire, étudiait la langue russe, t J’étais Tort fatigué, disait-il, de m’occuper d’astronomie, de géodésie et d'autres travaux que je connais assez bien : j'ai voulu tourner mon attention vers une langue que je ne connaissais pas du tout, et je lis maintenant la langue russe. * Il est possible que le magnétisme terrestre ail produit une autre diversion, qui a toutefois été d'un résultat beaucoup plus important pour les sciences, car c'est à partir de 1852 et 1855, qu’on a celte série de beaux travaux sur le magnétisme terrestre qui ont placé Gauss en première ligne des savants qui s'en sont occupés.

observations faites avec soin dans la plupart des pays éclairés du centre de l’Europe. Déjà des entreprises semblables avaient été essayées; Gauss en parle dans l’introduction de son recueil : il cite les essais faits par Arago et KupflTer ; les résultats du baron de Humboldtet plusieurs autres tentatives faites pour arriver à la connaissance de l’état du magnétisme et des variations que cet élément pouvait éprouver, en même temps, dans des lieux plus ou moins séparés entre eux (').

Entièrement livré à ses travaux magnétiques, Gauss cherchait à connaître, même en dehors du temps fixé pour ses observations , les perturbations qu’éprouvait l’aiguille dans des circonstances accidentelles. Ainsi, le 4 février 1842, je reçus de lui une lettre qui me demandait des observations particulières de septembre. « J’ai reçu, en temps et avec remerciments, vos observations du terme magnétique de novembre, écrivait- il; nous vous serions bien obligé pour vos observations pendant la journée remarquable du 2o septembre, si vous en aviez faites. MM. Weber, Goldschmidt et Listing étaient alors absents. J’étais seul ici et un

(') Dans une lettre assez étendue qu'il eut la bonté de m'adresser, le 13 avril 1837, voici ce que Gauss voulut bien m'écrire au sujet du premier volume des Résultats e Ides dix planches qu'il renferme : « Quatre de ces planches se rapportent à l'Observatoire magnétique de Grtttingue et aux parties de l'appareil. I.es six autres représentent les observations combinées faites pendant six jours convenus entre une douzaine de lieux. Je doute fort que M. de llumboldt se charge «le vous faire faire un magnétomètre à Berlin. Il n'existe dans celle ville qu'un petit appareil que M. Encke s'y est fait faire en 1834, après avoir vu le mien. Il ne l'a jamais regardé que comme un appareil provisoire, et M. de Humboldl luimême n’a jamais jusqu'ici vu un magnétomètre plus parfait. C'est M. Heierstein, de GAltingue, qui a construit la plus grande partie des magnélomètres existants jusqu'à oe jour, savoir : ceux de Bonn, Dublin, Freiberg, Greenwich, Kazan, Milan, Munich, Naples, Upsala, qui sont tous de même dimension «pie le magnélomèlre de Gottingue ; et quelques uns de dimension moindres pour Breda et Halle. Dans ce moment, il fait travailler à deux autres pour M. Encke lui-même, qui désire remplacer son instrument provisoire par un magnétomètre plus parfait. (On peut voir, plus loin, ce que de Huniholdt me dit au sujet de cet instrument de M. Encke).

peu indisposé; cependant avant a|>erçu par hasard des mouvements exlrordinaires, j’en avais annoté un petit nombre pendant une demi-heure. Au reste, le ciel étant couvert pendant la nuit suivante, je n’ai pu vérifier si ces mouvements ont été accompagnés d’une aurore boréale. » On voit avec quelle ardeur cet habile géomètre s'était attaché à l’une des parties les plus intéressantes des sciences physiques ; et l’on connaît les heureux résultats auxquels il est parvenu , par ses recherches suivies sur l’état magnétique dans le voisinage du pôle.

Dans une lettre précédente, datée du 9 septembre 1841 , Gauss me transmettait les renseignements suivants au sujet d’une difficulté qui l’avait arreté : « Je vous dois mes remerciments sincères pour la communication de vos observations magnétiques de mai (1841), pour l’obligeante lettre qui les accompagnait et pour différents mémoires; j’ai remarqué avec plaisir qu’un des cahiers des Bulletins contient les observations magnétiques de février qui ne nous étaient point parvenues. Je vous prie de nous communiquer la valeur des parties de l’échelle du magnétomèlre bifilaire, du moins approximativement; quant au sens dans lequel vont les nombres et que vous paraissez ne pas avoir indiqué, je conclus, par la comparaison de vos observations de mai avec celles des autres lieux, que les nombres croissent en même temps que les intensités.

» Dans une lettre que vous avez adressée à notre secrétaire M. Hausmann et que celui-ci a eu la bonté de me faire voir, vous parlez de certaines anomalies dans les amplitudes des oscillations, lesquelles ont déjà été mentionnées par moi, mais vous paraissez n'avoir pas eu devant les yeux le passage en question. Si j’ose faire une conjecture, ce sont les phénomènes dont j’ai parlé amplement dans le second volume des Résulta te, p. 70, où je les avais recommandés

à l’attention des observateurs; néanmoins, jusqu’à ce jour, je ne connaissais guère d'autres observations de ce genre que celles de Gôllingue.

» Vous parlez aussi, dans votre lettre, d’une circonstance singulière dans les observations d’Amérique comparées à celles de l’Europe, c’est que les premières, en s’accordant bien entre elles, n’ont aucune ressemblance avec les dernières. Quant à moi, je n’ai pas attendu autre chose; en effet, les forces qui sont la cause des mouvements magnétiques, en quelque endroit que chacune d’elles ait son siège, doivent agir dans des directions Irès-différenles en Amérique et en Europe, de sorte qu’en comparant simplement les mouvements en déclinaison avec les mouvements en déclinaison, et de l’autre côté, en comparant simplement les mouvements en intensité avec les mouvements en intensité, on n’a aucun droit de s’attendre à une ressemblance. Mais probablement on en retrouverait une, si l’on présentait graphiquement les observations conjuguées de déclinaison et d'intensité dans une seule figure, comme je l’ai indiqué dans les Resultale, vol. 11, p. 11, témoin les dessins qui ont été donnés dans tous les volumes postérieurs. Mais j’avoue que je trouve la manière d’observer adoptée par les Anglais, et aussi à Bruxelles, peu propre pour nous fournir des données convenables pour cet effet. Les 'intervalles des observations d’intensité de 10 à 11 minutes sont beaucoup trop grands toutes les fois que des mouvements intéressants ont lieu; il vaudrait beaucoup mieux les faire de 5 en 5 minutes, et de sorte que les nombres qui en proviennent répondissent aux mêmes instants que les déclinaisons, ce qui ne serait pas très-difficile à arranger, même pour un seul observateur, pourvu que les deux lunettes d’observation se trouvassent sur la même colonne. En effet, telles qu’elles sont, je crains que les observations d’intensité horizontale ne perdent une grande partie

de leur utilité. J’aurais mieux aimé qu’on renonçât aux observations des variations d’intensité verticale, tandis qu’il est encore très-problématique si l’instrument employé est capable de donner des résultats certains.

» Le cinquième volume des ResuUate est sons presse et va paraître incessamment. Vous y trouverez entre autres un mémoire où je traite de la détermination des différentes quantités constantes relatives au magnétomètre bifilaire.

» Ch. -Fr. Gauss.

• GOtlinguc, 9 septembre 1841. »

Mou séjour à Gôttingue me porta donc bien moins vers l’astronomie et la géodésie que vers les recherches magnétiques. L’illustre Gauss néanmoins eut l’obligeance de me montrer avec le plus grand délail la partie de l'observatoire qu’il habitait, ainsi que les salles principales. En approchant du pavillon opposé, il m’engagea à le visiter également et à aller saluer l’astronome distingué qui s’y trouvait.

Je savais effectivement que ce pavillon était habité par Harding, dont le nom est célèbre parla découverte d’une des quatre planètes qui ont illustré le commencement de ce siècle. Cet astronome, pressentant l’existence d’un planète nouvelle qui devait se trouver entre Jupiter et Mars, s’était uni à plusieurs autres savants de ses amis, Olbers, Zach, De Lindenau, etc., pour en trouver les traces. La planète fut trouvée en effet le premier jour de ce siècle, mais en Sicile et par le célèbre Piazzi. Olbers prit noblement sa revanche : le 28 mars de l’année suivante, il lit la découverte de Pallas, et, près de cinq ans après, celle de Vesta. Son ami Harding, pendant cet intervalle, avait trouvé la troisième planète Junon. Ainsi, en moins de six ans, quatre planètes vinrent enrichir les annales célestes. Il fallut attendre ensuite jusqu’il la fin de 1845 pour reconnaître

l’existence d’une cinquième planète, semblable aux précédentes, et chaque année ensuite en compta une ou plusieurs nouvelles, de sorte que l’espace entre Mars et Jupiter présente aujourd’hui plus de quatre-vingts planètes dont nos aïeux n’avaient point connaissance. Le hasard voulut que le jour de ma visite chez Harding coïncidât justement avec l’anniversaire de la découverte de Junon, que l’on doit à ce respectable et habile astronome. On sait que la science lui est également redevable d’un bel atlas céleste. Harding a été aussi l’un des premiers à répondre à l'appel que l’Académie de Berlin fit aux astronomes pour concourir à former un atlas des cartes des parties du ciel visibles dans nos contrées.

Jamais l’association scientifique, comme nous l’avons dit, n’avait concouru avec plus d’ardeur à enrichir nos connaissances. Les événements politiques changèrent cet état de choses : l’astronome Zach, qui se trouvait 5 Gotha et qui passa ensuite dans le nord de l’Italie ('), céda sa place au baron de Lindenau qui, lui-même, pendant les guerres de l’Allemagne, prit le parti des armes et, plus tard, fut représentant de la Saxe dans les Pays-Bas. Cet homme respectable et plein de l'instruction la plus brillante fut attaché, pendant quelque temps, à la diplomatie dans nos contrées (*) ; il fut

(') J'eus occasion de voir el de connaître l'astronome Zach, à Paris, pendant l'année 1835. Cet astronome était venu, en France, consulter la science pour une maladie grave qui l'affectait. Il vivait extrêmement renfermé et ne voulait voir personne. Ma qualité d'étranger me donna le privilège d'obtenir accès auprès de lui. J'aurais désiré pouvoir lui amener M. Bouvard, qui me servait d'ami el de père; je savais combien il désirait voir l'astronome allemand, mais il me fut impossible d'y réussir. Il s'excusait sur les fatigues et sur son grand âge; je voulus aussitôt me retirer, car je me trouvais auprès de lui depuis plus de deux heures. Il m'avoua alors ses anciennes querelles scientifiques et la décision qu'il avait prise de ne pas voir de savants qui auraient pu lui rappeler le passé : il n'était venu à Paris, disait-il, que pour refaire sa santé.

(*) Pendant que M. le baron de Lindenau était représentant diplomatique de la Saxe, auprès de notre gouvernement, j'eus occasion de le voir fréquemment à

rappelé ensuite et devint premier ministre dans le royaume de Saxe. Vers la fin de sa vie, il forma un riche musée, qu'il laissa comme dernier souvenir à sa patrie.

Bruxelles el de continuer à recevoir de ses lettres pendant son ministère à la cour de Saxe. Cet homme éminent se retira dans sa vieillesse et donna tous ses soins à former une collection pour les arts et les antiquités qu'il laissa à sa patrie. Je citerai la dernière lettre qu'il m'adressa el qui prouve que ses idées s'étaient concentrées vers la politique dans ses rapports avec les sciences. Je fais ce rapprochement que j'avais remarqué également chez Gauss.

« Voilà vingt ans écoulés depuis la dernière foisquej'ai eu l'honneurde vous voir, vous et Madame votre épouse, à Francfort; toutefois, les sentiments bienveillants que vous m’avez témoignés alors me font espérer que le souvenir de nos relations antérieures n'aura pas totalement disparu eu vous. Vos travaux, dont pour la plupart je n'appris que les titres, me donnèrent souvent l'euvie de vous écrire, el si j'hésitais à le faire, c'est que, jeté, pendant quinze années, dans une carrière ministérielle, qui absorba et mou temps cl mes forces, les sciences et surtout l’astronomie m’étaient devenues à peu près étrangères. Rentré depuis quelques années dans la vie privée, j'ai cherché à m'inslruire, au moins historiquement, des progrès immenses que les sciences exactes ont faits dans les dernières vingt années. Ce sont surtout deux branches des mathématiques mixtes, continuellement enrichies par vos recherches, qui, dans les derniers temps, m'ont aussi occupé, la chaleur solaire el les lois de la mortalité, appliquées aux assurances à vie. Je reviendrai une autre fois au premier objet, pour ajouter quelques mots sur le second, à l'égard duquel je vous remercie de tout mon cœur, du bel ouvrage Sur l'Homme et le developpenunt de ses facultés que j’ai lu el relu avec autaut d'intérêt que de fruit. La table de mortalité que vous donnez, page 170, a été la hase de tous mes calculs relatifs à la probabilité de la vie humaine, convaincu que c'est la meilleure que nous possédons actuellement. Toutefois, j'ai des raisons de croire que, pour l'Allemagne, il faudra y faire quelques petites modifications, indiquées par les résultats de nos sociétés «l'assurance, que je désire y employer de préférence, y trouvant plu» d’exactitude que dans nos registres des naissances el décès annuels, qui fourmillent d’erreurs. Venant de faire imprimer un petit mémoire sur les sociétés d’assurance établies à Gotha cl à Leipzig, je me permets de vous en présenter un exemplaire. Si, d'une part, ccs calculs m'ont fourni la preuve que ces données ne sont pas encore assez nombreuses pour servir de fondement à une nouvelle table de mortalité, d'autre part, j'ai acquis la certitude qu'elles pouvaient utilement y être employées. Partageant pour la plupart les vues ingénieuses que vous avez développées dans l'ouvrage précité sur la durée de la vie humaine, je m'en éloigne quant à sa durée moyenne, qui vous parait la même qu'avant la vaccine, tandis qu'après les recherche» de M. de Montferrand, une augmentation de plusieurs années me parait probable. L'accroissement do nos populations exige une pareille augmeu-

Je tenais beaucoup, je l’avoue, à la correspondance amicale d’un homme aussi distingué et aussi obligeant que Gauss. Je conserve avec reconnaissance tous les souvenirs que je tiens de lui et jusqu’à une simple carte de visite sur laquelle, en 1836, il me recommandait par quelques mots son fils, jeune lieutenant de l’artillerie hannovrienne, qui revenait de l’Amérique du Nord.

Ce célèbre astronome, vers la fin de sa vie, setait, comme Laplace.Fourier, Poisson, tourné vers les sciences politiques et vers le secours quelles peuvent emprunter aux sciences. Voici ce que Gauss écrivait à Schumacher en 1847 (*) : « Vous en êtes responsable, si j’ai pris la liberté dans ma lettre d’exprimer quelques vœux, principalement en ce qui concerne la mortalité des enfants qui, dans les premiers âges de la vie, peut être resserrée dans d’étroites limites. Je suis porté à formuler de pareils vœux par la remarque que j’ai faite depuis longtemps que la table donnée par Quetelet (spécialement dans les Annuaires de 1844, page 193, et de 1846, page 185) se laisse calculer pour les six premiers mois par une formule avec une concordance vraiment étonnante; j’ai, de plus, ajouté dans ma lettre une assertion que je puis modifier un peu, c’est-à-dire que je ne sais pas pré-

talion, d*autanl plus qu'une partie de nos listes statistiques paraissent indiquer une diminution dans le nombre moyen des enfants par mariage.

« Un autre objet, qui, dans les derniers temps, m'a beaucoup occupé, ce sont les arts et une petite collection de tableaux, de plâtres et de vases antiques que j'ai formée à l'usage de ma ville natale; sachant que vous et Madame votre épouse vous aimez les arts, je me permets de vous adresser, ci-jointe, la première partie d’une description de ma petite collection.

«■ Si ma société et mon âge, — j’ai soixante et dix ans, — n’y mettent pas obstacle, j’ai bien envie de venir, dans le courant de celle année, vous voir à votre observatoire, etc.

• Altenburg, ce 25 janvier 1849.

« Lindeüau. >

(•) Lettre n* 1105, page 575, 5e volume du Briefvotch$el. Nous donnons la traduction française.

cisément sur quels faits se fondent les résultats de Quetelet. Après avoir déjà terminé et cacheté ma lettre, j’ai trouvé dans son ouvrage Sur l'Homme, p. 144, de la traduction allemande de Ricke, des nombres de la Flandre occidentale, qui, comme il le parait, ont servi de base aux nombres de \' Annuaire. Je n’ai cependant pas voulu pour cela rouvrir ma lettre et y apporter quelque changement : peut-être, il vous intéressera devoir celle formule que je joints ici :

10000 — Al/ÏT :

Log A = 3,98273, et la lettre n représente le nombre de mois avec un degré d’exactitude que l'on trouve rarement dans les tables de mortalité; plus loin, de un à quatre ans, la formule donne plus que la table, et de cinq ans jusqu’à la lin elle donne moins. La grande concordance pendant les six premiers mois, si elle se reproduisait dans d’autres pays (en admettant, bien entendu, avec d’autres constantes), j’en conclurais que, pendant les six premiers mois, il neseproduit, comparativement qu’une faible complication dans les causes des décès. La complication plus grande de la mortalité qu’indique la formule provient de la mortalité des gens de peine qui introduisent de nouvelles causes morbides, des maladies d’enfants qui ne se produisent que dans la seconde partie de la première année ; enfin les discordances opposées qui se produisent dès la cinquième année, ne paraissent à mes yeux que comme preuve que la formule ne rend pas la véritable forme présentée par la nature, mais une forme donnant des équivalents pour des valeurs n, qui s’en écartent très-peu. Du reste, je remarque que Moser a donné une formule semblable à celle qui est présentée plus haut, mais qu’il propose des racines biquadratiques au lieu de mes racines cubiques. Ainsi un accord nécessaire se produit

pour une longue série d'années, mais le bel accord remarqué pour la première moitié d’année se perd. Je pourrais ajouter à ce qui précède bien d’autres réflexions, mais qui exigeraient plus de temps que je ne puis consacrer pour ce moment à ces recherches. »

Il parait que, vers la même époque, Gauss et Schumacher s’occupaient avec un vif intérêt de la théorie des probabilités appliquée aux lois sociales, car, dans une lettre que m écrivait Schmacher, en juillet i 846 , il me parlait de l’intention qu’il avait de donner une traduction de mes Lettres sur la théorie des probabilités (').

Gauss tournait facilement son attention vers des particularités qui auraient peut-être été rejetées par des savants moins portés à consulter la nature. Je me rappelle que, dans une de ses lettres, il m'engageait à vérifier si, pendant une éclipse totale de lune qui devait avoir lieu , j’apercevrais, en effet, près d’un des bords, quelque lumière qui pût faire soupçonner, comme l’indiquait un auteur, que la lune fût percée en ce lieu. Le phénomène annoncé ne se manifesta point pendant l’éclipse ; cependant une particularité semblable pouvait être soupçonnée, surtout si l’on se rappelle qua cette époque on n’avait pas encore bien reconnu les aspérités énormes que, depuis, on a cru voir sur ses bords et qu’on ne s’est pas bien expliquées jusqu’à ce jour.

(') Voyez plus haut l’article Schumacher.

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