‹ Scrap-bookChapitre 29 sur 36 · PROMENADE SUR LA TERRASSE DUFFERIN · texte numérisé non relu

PROMENADE SUR LA TERRASSE DUFFERIN

Québec, 3 avril 1880.

A Son Excellence Monsieur

le comte de Premio-Real,

Mon cher comte,

J'attire votre attention sur un écrit de beaucoup de mérite, intitulé " Promenade sur la terrasse Dufferin " qui vient d être publié par L? Evénement*

Cette composition est remarquable sous plusieurs rapports. En premier lieu, elle est due à la plume d'un jeune Irlandais, et fait voir jusqu'à quel point un individu de nationalité étrangère peut apprendre la langue française dans la " Nouvelle- France/'

En second lieu, cette composition a été écrite pour une société littéraire composée exclusivement des élèves de l'Université Laval, et peut donner une idée de ce qu'un de ces élèves peut faire. L'auteur, Mr. C. Devlin, est étudiant en médecine.

Croyez-moi,

Monsieur le comte,

Votre tout dévoué,

Hubert LaRue. *

* Voir pages 11, 56 et 101, 103.

Causerie faite en présence de la Société

Casault, par Charles R. Devlin,

étudiant en médecine.

Monsieur le Président,

Messieurs,

Rarement vous avez le bonheur d'entendre les suaves accents, d'admirer l'éloquence entraînante de nos disciples d'Esculape : pour eux dame Modestie a des traits séduisants. En effet, recouvrant de son voile leurs fronts distingués, elle nous prive et du fruit de leurs talents, et des lumières de leur esprit. J'ai voulu faire exception ... et j'entre en lice :

Pourquoi préférez vous le printemps aux autres saisons de l'année? Pourquoi avons-nous entre les mains tant de chefs-d'œuvre de poésie et d'éloquence inspirés par ce mot magique du printemps? L'Etre Suprême commande, et aussitôt toute la nature renaît pleine de charmes et de splendeurs ; elle sort de cette tombe où, dépouillée de ses ornements, elle reposait depuis de longs mois dans un morne silence.

Encore une fois nous entendons les notes mélodieuses des oiseaux qui nous reviennent, et nous nous empressons de les saluer. Allons, enfants d'Esculape î pour vous aussi le jour du réveil est arrivé.

Dérobez donc à vos études sérieuses quelques instants de loisir : à l'instar des oiseaux, faites résonner de vos chants poétiques les voûtes de cette Université. La jeunesse, c'est votre printemps; le printemps, c'est l'époque de la variété : par la variété donc de vos discours comme par celle de vos études, par les accents énergiques de votre éloquence, hélas ! si soigneusement cachée jusqu'ici sous le boisseau— inaugurez une nouvelle ère dont le bruit retentira jusqu'à la postérité. A l'œuvre donc, messieurs, et l'année 1880 ne verra pas s'éteindre l'étoile de la Société Casault,

L'autre jour, j'étais à table ; dans cela rien de surprenant : c'est là le point du règlement que j'observe avec le plus d'exactitude.

14 J'ai appris— me dit notre secrétaire assis à côté de moi — que vous alliez faire une causerie devant la Société Gasault."

— Le président a bien voulu m'inviter. Cependant ne parlant que très imparfaitement votre langue et ne l'écrivant qu'avec difficulté, c'est mon humble opinion que mieux vaut me retirer de l'arène et, en simple spectateur, aller applaudir aux victoires de nos jeunes gladiateurs littéraires.

Monsieur le secrétaire déposa solennellement sa fourchette, sourit, puis levant les yeux, pleins d'un enthousiasme que je ne lui connaissais pas :

Quoi donc! dit-il, vous n'avez pas le courage ? Vous craignez ! Vous tremblez devant la critique ? Vous avez peur que l'on rie de vous? Courage ! Du travail ! et je réponds pour vous.

Ainsi par le temps calme le roseau est immobile, mais qu'il s'élève le moindre souffle et vous le voyez s'agiter et se courber. Telle fut l'influence exercée sur moi par la parole de mon ami

de Gaspé, qu'aujourd'hui je puis vous offrir " Ma Promenade Sentimentale sur la Terrase Dufferin."

Nous sommes au mois d'octobre, quatre heures de l'après-midi.

Voulez-vous une description minutieuse du beau ciel bleu, des rayons du soleil— que sais-je ? — peut-être du vol des oiseaux et de tant d'autres conceptions d'an cerveau malade ou poétique, ouvrez le premier roman moderne qui vous tombe entre les mains. Quant à moi, dépourvu d'imagination et me renfermant dans les bornes de la vérité, je poursuis ma promenade.

Saisissant mon chapeau et ma canne, (quel est l'universitaire qui se croit en sûreté parfaite sans ce dernier instrument?) je sors de mon sanctuaire, en ayant soin de le fermer à clef. C'est une précaution que je ne saurais trop vous recommander. Nous traversons une grande crise commerciale ; peut-être votre tabac, votre pipe et vos allumettes pourraient en souffrir.

La fortune me souriait, car à peine sorti du pensionnat, me voilà face à face avec mon ami Jean, que j'estime autant qu'un bon repas. II serait superflu de vous dire que nous nous sommes dirigés du côté de la Terrasse, le rendez-vous de toutes les classes de la société.

Ici je suis obligé en conscience de vous poser une question qui peut-être vous paraîtra un peu indiscrète: pourquoi voyons-nous, tous les jours à des heures fixes, l'élite de la jeunesse des deux

sexes se promener sur la Terrasse Dufferin?

Si mon auditoire était uniquement composé de braves étudiants en médecine, ou même si les étudiants en droit n'avaient pas un tempérament nerveux, je pourrais répondre avec le père Lazé Leclerc :

" Dedans notre canton Y a des filles, des garçons Qui veulent se marier :

C'est la pure vérité.

Lorsqu'arrive le soir, Les garçons vont les voir

Les filles sont réjouies En voyant leurs amis , Elles disent en riant :

Ah ! voilà mon amant."

Certes ! ce n'était pas le but de notre promenade. Deux adorateurs d'Esculape, quand ils se promènent ne sont animés que de motifs hygiéniques. Vous pouvez discuter cette assertion ; elle est ouverte à une loyale attaque, mais comme elle est vraie — c'est Jean qui me Ta dit — et que le vrai est immuable, vos attaques seraient vaines et votre discussion inutile.

Nous sommes donc sur la Terrasse. Un coup d'œil rapide sur les personnes qui vont et viennent, sans savoir toujours où elles vont ni d'où elles viennent, suffit pour nous convaincre d'une vérité incontestable — à savoir que leurs traits nous sont très familliers. Je constate que plusieurs navires sont arrivés. Jean prédit d'autres arrivages avant la fin de la saison, et garde le silence. Je trouve le site de la Pointe-Lévis très pittoresque. Mon ami ne répond pas à mes réflexions. Evidemment Jean s'obstinait à garder le silence.

Que faire ? Le laisser seul ? Non, ce serait, peutêtre lui faire plaisir. Mon plan était tracé ; je ferais le patriote ; j'encouragerais nos industries nationales ; je fumerais un cigare de manufacture canadienne. Quelle tentation pour mon ami Jean ! Il n'était pas de l'opinion de ceux qui condamnent l'usage du tabac. Vous connaissez cet apôtre enthousiaste de l'abstinence du tabac qui s'est écrié dans un discours prononcé récemment : " J'ai donné un cigare à un jeune homme : six mois après, il était mort." Jean se propose de prononcer de la belle façon son oraison funèbre. Tout de môme on aurait dit que le cigare — car par bonheur j'en avais deux — lui avait enfin ouvert la bouche.

Aimez-vous mieux Montréal que Québec? me demanda-t-il.

Mais il n'y a pas de choix, lui répondis-je. Qu'avez vous à Québec ? Vos rues sont étroites ; vous n'avez guère de monuments remarquables; vos églises ne sont nullement renommées ni pour leurs dimensions, ni pour leur beauté, ni pour leur architecture ; vos manufactures ne jouissent d'aucun éclat ; votre commerce est stagnant, toujours an

statu quo; peu ou point d'améliorations; que de maisons en voie de ruine ? Où donc se trouve Tes prit de progrès ? Où sont vos richesses ? Québec me semble une ville que la misère paraît avoir choisie pour, son séjour. Il y a des riches et des capitalistes, mais que de pauvres, que de malheureux ! Combien dont il faut soulager tous les jours les souffrances ! Votre fleuve est bien beau, votre port superbe, mais vos quais sont insignifiants. Monter ou descendre des côtes, voilà vos promenades; la fatigue, l'ennui, voilà vos tristes compagnons ; la boue dans les rues et les rues elles-mêmes désertes et abandonnées, voilà votre prospérité. Enfin pourquoi placer Québec sur le môme niveau que Montréal ? Où trouver l'ombre de prépondérance pour justifier une telle comparaison ?

On aurait dit que mon ami souffrait d'une fièvre brûlante; souverainement excité, il ressemblait à un homme résolu à prendre un peu d'exercice trop violent pour mon bien être physique; mais Forage n'éclata pas, et je pus continuer: —

Montréal, au contraire, porte fièrement son titre

de u Reine des possessions britanniques en Amérique ; " ses intérêts sont ceux du Canada ; sa prospérité ou sa détresse influe beaucoup sur la prospérité ou la détresse de tout le pays ; ses intérêts sont donc grands, variés, étendus, C'est un centre de chemins de fer et son commerce s'étend au loin ; ses quais en pierre taillée peuvent contraster favorablement avec les plus fameux de l'Amérique, tant ils sont beaux et solides! Ses bateaux à vapeur sont incontestablement des palais flottants ; ses navires sont innombrables. Et n'avons-nous pas notre Parc Royal incomparable par les magnifiques coups d'œil qu'il présente comme par les bienfaits qui en découlent, bienfaits— mon jeune Esculape— dont on ne saurait trop apprécier la valeur hygiénique ? Que dire du Pont Victoria dont la sublime conception avait été d'abord ridiculisée et dont la réalisation aujourd'hui évoque l'admiration des plus célèbres ingénieurs? Et si je voulais étaler à vos yeux nos édifices religieux, je dirais: contemplez la majesté de l'église Notre. Dame, admirez les beautés sans nombre du Gésu. voyez les proportions gigantesques du Grand Se minaire ! Que de temples imposants, combien de

couvents, de collèges, d'universités, d'hôpitaux ! Pourrais-je passer sous silence le Windsor qui lève sa tête grandiose au-dessus de tous les hôtels du Canada ? Voyez l'activité dans nos rues ; ce monde qui s'agite, s'avance, se presse ; nos rues droites, larges, bordées de palais; nos résidences privées sont aussi riches que nombreuses : enfin vous vous promenez de richesses en richesses, de splendeurs en splendeurs, de

Arrêtez ! s'écria mon ami, et dans un accès de rage il lance loin de lui le cigare qui avait failli brûler ses pauvres lèvres: Dans ce que vous dites il y a du vrai, mais vous êtes un matérialiste consommé.

Au contraire

Ne m'interrompez pas, fit-il

Eh bien! lui dis-je, puisque c'est votre intention de prêcher sur les mérites de Québec, laissezmoi vous suggérer une idée. Commencez par la basse-ville ; un sujet aussi fécond devrait vous fournir un exorde très satisfaisant. Pour la narration des faits, passez par St. Roch; pour donner du poids à vos preuves, parlez de St. Sauveur :

après ? mais il ne reste que Beauport * pour la péroraison.

Les signes de la fièvre apparurent de nouveau ; mais leur durée n'ayant pas été considérable, mon ami a pu me faire la réponse suivante :

Je déplore votre ignorance tout autant que je méprise vos préjugés. Si vous connaissiez cette bonne ville de Québec, si ce sol était votre sol natal, si étant moins matérialiste, vous attachiez plus d'importance aux jouissances intellectuelles et morales qu'aux frivolités de la société moderne, jamais vous ne voudriez vous éloigner de notre ville : au contraire vous l'aimeriez dans ses beaux jours comme dans ses heures d'infortune, et le feu de cet amour ne s'éteindrait que lorsque vous ne seriez plus. Supposons que quelqu'un viendrait vous dire : Choisissez entre un voyage à New- York ou un voyage à Rome et Athènes, — vous feriez le choix sans hésitation. Sans doute vous passeriez par dessus New-York avec son commerce, ses chemins de fer, les entreprises gigantesques de ses citoyens, ses palais, ses théâtres, ses plaisirs,

* Il parle d'un asile d'aliénés près de Québec.

J. El C de P-R.

ses mille et mille divertissements : tout ce que la capitale commerciale des Etats Unis pourrait vous présenter n'aurait pas pour vous les mêmes attraits que les ruines d'Athènes et les souvenirs de Rome. Non ; vous iriez fouler ce sol de la Grèce si souvent arrosé par le sang des patriotes ; vous iriez contempler les ruines de ces temples si renommés dans l'antiquité pour la splendeur de leur archi tecture, cette patrie d'orateurs immortels, de poètes dont la mémoire vivra éternellement, de héros et de guerriers dont nous chantons encore les exploits glorieux.

Et Rome ! ce seul nom devrait vous attendrir ; Rome, la patrie des Scipion, des Auguste, des Virgile, des Cicéron ; Rome, plus tard le foyer du christianisme ; Rome, avec ses mille souvenirs si chers au monde catholique : oh ! vous iriez admirer Athènes et Rome, n'est-ce pas ? Eh bien ! Montréal c'est le New-York du Canada; mais Québec c'est notre Athènes, c'est notre Rome. A vous de choisir, et si vous vous prononcez en faveur de Montréal, ne manquez pas d'aller faire votre péroraison non pas à Beauport — mais à la Longue- Pointe *.

* Maison d'aliénés près de Montréal. — J. El C dk P-R.

Lovez les yeux, coutinua-t-il, voyez-vous cette citadelle célèbre dont les canons publient d'une voix de tonnerre la force et la gloire de notre ville ? Et quand vous étiez au pied du monument des braves, ne vous ètes-vous pas dit que la cité de Champlain est toujours jalouse de son honneur ? Et nos couvents, nos collèges et surtout nos antiques chapelles ne vous disent-ils pas assez éloquemment que Québec est demeuré fidèle à la religion ? Et l'ardeur avec laquelle on organise la grande démonstration qui ramènera au sein du pays tant de Canadiens-français exilés, ne nous assure-t-elle pas que sur ce rocher reposent les bases de notre nationalité Canadienne-française, que Québec est le cœur et l'âme de la patrie ? Et la voix puissante de cette journée répétée par les échos de nos montagnes, proclamera au loin que notre trésor, notre splendeur et notre orgueil, c'est l'honneur, la religion, la patrie !

Que de souvenirs attachés à ce monument élevé à la mémoire de deux héros ! Que dire de nos portes, de nos murs, de nos forteresses, de cette terrasse? Et les magnifiques résidences sur la rue St. Louis, les bâtisses du parlement, nos ban-

ques, nos magasins, nos maisons d'éducation, nos édifices publics, l'Université-Laval —

"Ce foyer immortel.

Qui verse encore sur nous ses torrents de lumière : Où des saintes vertus suivant la règle austère, On apprend à servir la patrie et l'autel." —

tout cela ce n'est rien, dites-vous ? Notre Québec est la ville par excellence de l'hospitalité : elle a conservé son caractère français. Les Québecqois se distinguent par leur urbanité, leur politesse exquise, leur générosité ; les québecquoises par leurs charmes personnels *, leur esprit, leurs talents et leur charité sans bornes. Vous ne direz pas, mon Pat, que vos dames

— Pardon, je n'en ai pas: je suis veuf.

—Oui, ma foi ! veuf d'esprit : tout de même, vous ne direz pas que les dames de Montréal sont aussi aimables f. Et n'avons-nous donc pas nos commerçants? nos chemins de fer? nos navires? nos bateaux à vapeur? Montréal est une ville

# Ceci est parfaitement vrai.

J. El C de P-R.

f Les dames de Montréal sont également très jolies et très aimables, et ce n'est pas un compliment banal de ma part.

J. El C de P-R.

centrale; Québec ne l'est pas. Pourtant si je pouvais soulever le voile de l'avenir, je verrais des milliers d'émigrés s'établir sur les bords du Saint- Laurent, se disperser sur ceux du lac St. Jean, bâtir de nouvelles villes, défricher nos terres ; peut être un pont majestueux liera-t-il un jour notre ville avec le côté sud du fleuve : alors l'antique Stadacona sera la rivale de l'antique Hochelaga \ Mon ami Jean m'avait vaincu. Après ce torrent d'arguments, je comprenais qu'il dût être fatigué ; aussi lui ai-je dit: Est-ce que vous prendriez quelque chose?

Eh bien ! je n'ai pas d'objection sérieuse, répondit Jean.

Alors venez prendre...,, un siège.

Voyez-vous tout ce monde qui se dirige vers l'extrémité de la terrasse ? On se presse de toutes parts. Mais, pourquoi vous rappeler cette journée fatale ? Vous avez été témoins de ce spectacle désolant, L'inquiétude se trouve peinte sur chaque visage ; on se demande ; qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-

# Stadacona et Hochelaga sont les noms respectifs de deux anciennes bourgades indiennes qui se trouvent la première près de Québec et la seconde près de Montréal. — J. El C de P-E,.

il donc arrivé ? Bientôt tous' les yeux se remplissent de larmes : un malheur terrible vient de fondre sur une famille ; la désolation vient de visiter le toit du pauvre. Oui ! il s'est tué ; il est mort ! disait une petite fille d'une voix entrecoupée de sanglots. Il était au pied de la citadelle ; il a manqué son pas, et voyez. Et tous de porter en bas leurs regards : là on pouvait contempler ce cadavre défiguré dont le nom m'était inconnu ; mais il était jeune, et d'une forme élégante. Avantsa mort prématurée, il jouissait d'une santé merveilleuse. Vraiment, messieurs, la mort avait frappé un joli petit... chien blanc. Morale : les dames ont trop de compassion — pour ne pas dire d'affection — pour les petits animaux.

Sans m'occuper de Jean qui lisait son Evénement et, disons-le avec regret, fumait une pipe d'écume de mer,un trésor que lui avait légué son grand-père, je me mis à méditer sur les vers de Lamartine :

" Borné dans sa nature, infini dans ses vœux. L'homme est un Dieu tombé qui se souvieut des deux."

Qu'est ce donc que l'homme ? Aujourd'hui le palais le plus superbe peut à peine le contenir : demain

une fosse sera sa demeure. Quelques métaphysiciens— ou pour mieux dire, quelques philosophes positivistes — nous assurent que le premier homme fut un singe : vous avez là une idée d'une métaphore et d'une métamorphose. D'autres voudraient nous faire croire que l'homme n'est pas un être réel. Tout ce que l'on voit n'existe pas ; la vie ! c'est un rêve ; l'homme ! c'est un fantôme. Nous croyons, nous, que nous sommes des animaux vivants doués d'intelligence. Voyons deux de ces derniers sur la terrasse. Ici c'est un marchand ; sa démarche est grave ; son front ridé, ses yeux pensifs, sa chevelure blanche. Rien à dire contre lui. La c'est un galant, 0 ! les beaux yeux noirs, bien tendres ; la noble poitrine soulevée par le moindre soupir d'amour ; ensuite... ? Mais c'est bien simple ; une belle canne, un chapeau fait ou posé de manière que l'on puisse voir sa chevelure frisée, une cigarette délicate, un habillement parfait, acheté à crédit, des gants de cabri — impossible de s'en passer ; un mouchoir de soie rouge parfaitement visible à l'œil nu, une moustache noire et, quand cela se peut, des favoris. Voilà l'homme ! et les philosophes ne l'ont pas connu. Il se dégoûte

parfois de la société ; mais la plupart du temps il en est un des champions. A sa démarche indépendante, on dirait qu'il est fils du gouverneurgénéral ou au moins héritier d'un millionnaire. Chose étrange î il arrive très souvent qu'il se trouve dans la nécessité d'avouer qu'il n'a pas deux centimes dans sa... grande poche.

Mais Jean, ayant achevé la lecture de son journal, m'a demandé mon opinion sur une question publique ; comme je ne me suis jamais occupé de politique, je n'ai pas pu lui donner une réponse satisfaisante, et la conséquence inévitable, c'est qu'il est parti.

Une fois seul, je rêvais des vacances dernières. Alors j'étais cultivateur, et comme à tous les Irlandais, la culture des pommes de terre m'offrait le plus d'attraits. Messieurs, je dois dire en toute

sincérité que le scalpel et le cultivateur eh

bien ! je ne le dirai pas ; mais j'ai eu des combats sanglants avec les mouches à patates et, aujourd'hui, leurs ossements blanchissent sur le champ de bataille. D'après l'expérience que j'ai pu avoir, c'est mon intime conviction que, sous le rap-

port de l'aise et même de l'opulence, l'homme de profession ne vaut pas le cultivateur. D'abord c'est un fait constaté que la santé au Canada est minée par le trop grand nombre de médecins, et que la terre est inondée, bien que le ciel ne le soit pas, d'avocats.

Qu'est-ce donc qu'un avocat? C'est une machine, dite légale, qui sans jamais vous procurer la justice, vous traîne complaisamment de jugement en jugement.

Qu'est-ce qu'un médecin? C'est une machine électrique qui vous envoie sans retard au dernier jugement. Et l'un et l'autre sont certainement les deux plus grands fléaux de tous les peuples civilisés.

Il y a quelque temps, j'ai visité un cultivateur : étonné des connaissances variées de cet homme et de sa bibliothèque choisie, je lui ai demandé s'il avait fait un cours d'études ?

Oui, fut sa réponse ; j'ai passé huit ans sur les bancs d'un collège. Plus tard j'ai pratiqué le droi (ou la mortification). Par bonheur, cependant, ma tante, à sa mort, m'a légué cette ferme

que vous voyez. Alors j'ai dit un adieu éternel

au barreau et me voici cultivateur ; mes jours

coulent doucement dans le bonheur et la paix. Voyez mes jardins et mes terres, et dites moi si ce n'est pas juste de remercier Dieu qui

Donne aux fleurs leur aimable peinture.

Il fait naître et mûrir les fruits ;

Il leur dispense avec mesure

Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nnits.

Le champ qui les reçut les rend avec usure ?

Je ne demande pas les honneurs municipaux ni môme parlementaires : toute mon ambition, c'est de travailler ; ma couronne c'est une bonne récolte. Avocat, je n'avais rien ; cultivateur, j'ai ces magnifiques terres, de bons chevaux ; enfin, je ne manque de rien Le jour je travaille avec mes hommes ; et lorsqu'arrive le soir, je reviens des champs ; mes enfants se pressent au devant de moi : la musique, le chant et la lecture nous offrent des agréments que bien des hommes ignorent. Avocat, j'étais un malheureux ; cultivateur, je suis le plus heureux des mortels.

Voilà ce que m'a dit cet homme, et je l'ai cru Le cultivrteur qui entend l'agriculture est un roi,

est un bienfaiteur de son pays. Qu'ils sont donc aristocrates, ces jeunes gens qui rougissent de se déclarer les fils des cultivateurs aristocrates ; sans titres et sans cœur qu'un honnête homme doit mépriser ! N'est-ce pas pourtant le cultivateur qui est personnification de la respectabilité, de l'honnêteté et de la loyauté. Un médecin est il plus heureux ? Prêtez-moi une oreille attentive pendant que je vous raconte un épisode qui n'a pas beaucoup d'intérêt, mais qui est vrai :

C'était un jour du mois de juillet ; je vivais au fond d'une forêt. Une hache à la main, un arbre devant moi, il ne s'agissait que de le mettre en pièces. Pendant que je considérais la hauteur de l'arbre, un pauve habitant arriva hors d'haleine :

Embarque ! vite ! ma fille se meurt.

Mais, mon brave homme, je ne suis pas un médecin, pas plus que vous.

Vous croyez que je ne vous paierai pas ? Je ne suis pas médecin, vons dis-je.

Vous craignez d'entrer dans la maison d'un pauvre ?

Voyant bien que je ne pourrais jamais con-

vaincre cet individu, je dus céder. En galant, je me suis rendu auprès de la chère malade. Que faire ? Fallait-il administrer un purgatif ou un dormitif ? J'étais rendu au bout de ma science. La malade était folle. J'ai tâté le pouls ; elle m'a montré sa langue ; en un mot j'ai fait tout ce que nos médecins font ordinairement.

Suis-je dangereusement malade?

Eh bien ! je...

Je n'ai pas pu finir : elle m'avait saisi par la chevelure, et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, j'étais — malade moi-même — en bas de l'escalier. Dites-moi si un cultivateur est reçu aussi chaleureusement. Tout en donnant mon opinion que c'était un cas désespéré, j'ai juré — et monsieur le curé a dit que j'avais raison— que jamais dans l'avenir je ne ferais le galant.

A cinq heures j'étais encore sur' la terrasse. Mon ami, comme vous le savez, m'avait abandonné, et je pouvais méditer, sans crainte d'être interrompu. Quel spectacle varié ! Si vous voulez passer une heure agréable, et surtout être témoins de la richesse et de la pauvreté de Québec, ne manquez pas

de visiter la terrasse. Là se rencontrent nos célébrités littéraires ; c'est le rendez-vous des philosophes. Là vous vous trouvez en face de nos juges, de nos avocats, de nos politiques. Le voyez-vous venir, ce prince du commerce ? Quelques pas en arrière vous verrez un ouvrier sans travail. La voyez- vous, cette reine de la société ? Derrière elle, c'est une pauvre, fille qui vous demande l'aumône, ou bien qui vous prie d'acheter un journal : chez elle le pain manque ; sa mère est malade ; son père est mort. Peut-être, dans le cœur de cette petite mendiante battent des sentiments plus nobles que dans celui de cette idole de la haute société : mais l'une est pauvre, l'autre riche, et ainsi de suite *.

Debout sur cette fameuse terrasse, le regard projeté au loin, que voyons-nous ? D'abord notre

^Simple hypothèse ! Supposer qu'une personne est meilleure parcequelle est pauvre, est un de ces lieux-communs ressassés par tous les démagogues. Il n'est rien de moins généreux souvent, que les pauvres devenus riches, ce qui prouve que les sentiments nobles ne sont pas l'apanage exclusif de la pauvreté. Notre jeune auteur est de mon avis du reste, car il dit " peut-être ".

J. El C de P-R.

fleuve majestueux sillonné par une flotte innombrable ; un port plein d'activité, fréquenté par les navires de tons les pays : en face de nous la jolie ville de Lévis, déjà la rivale jalouse de Québec; puis la fumée qui s'élève de mille demeures heureuses; partout les signes du progrès.

Encore que voyons-nous ? un monument commémoratif de deux héros magnanimes— monument qui sert de lien entre les descendants de deux grands peuples jadis presque toujours ennemis.

Ne devons-nous pas être fiers du pays de nos amours ? Heureux ceux qui l'ont pour patrie !

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