‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 136 sur 155 · DE SAVOIE · texte numérisé non relu

DE SAVOIE

livre presque oublié déjà et qui pourtant semblait devoir apporter quelque lumière. C’était encore le Conseil à la France désolée. Mais sous un titre bizarre: Une lanterne du Seigneur , avec en sous-titre: « four y déposer la chandelle de Savoie 2 qui fut jadis allumée dans le but d’ éclairer la France. En dessous, on lisait cette remarque en vers :

Lanterne, chandelle et lunette,

Tout cela sera vain Si l’on ne veut pas voir.

La préface était claire et ne dissimulait pas les préoccupations de l’éditeur :

« Vous savez sans doute que 4 ou 5 scribes sans esprit critique et sans autorité3 ont traduit le livre de Théodore de Beze, concernant le châtiment des hérétiques. J’ai cru

1 Geldorp et Bagerman.

2 Allusion au pays d’origine de Castellion.

3 Ici les noms des pasteurs Seuw, Boot, Geldorp et Bôgerman.

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

qu’il n’y avait rien de mieux à faire que d’opposer à cet écrivain avide de sang, le bon, le pacifique, le bienheureux Castellion, ce vrai fils des prophètes dont le témoignage — à l’encontre de ces suggestions infernales — est tout à l’honneur de Dieu, et peut être d’un si grand poids dans la pacification du pays. ...»

L’éditeur s’élève ensuite contre les calomnies dont on a essayé de salir Castellion :

Mais, ajoute- t-il en terminant, il est temps de donner la parole à l’auteur. Ma lanterne risquerait d’atténuer l’éclat de la chandelle de Savoie. Je tiens cependant à l’élever dans l’obscurité de nos voies, en attendant que la lumière de Dieu brille dans le cœur de tous les hommes ! 1

A l’heure donc où les doctrines calvinistes menacent d’enténébrer l’horizon de la jeune nation hollandaise, il y a des hommes qui considèrent comme une nécessité primordiale d’allumer à nouveau la « chandelle de Savoie » pour éclairer leurs sentiers obscurcis. L’utilisation pratique de la pensée de Castellion aux Pays-Bas, au sein de l’Eglise Réformée est devenue d’usage courant, contre la domination calviniste. Rien de tout cela n’échappait aux autorités ecclésiastiques, mais les magistrats, jaloux de leur pouvoir civil, ne voulaient pas sévir. La situation pourtant était d’autant plus redoutable que les idées de Coornhert n’avaient pas été

1 Ben lanteeme des Heeren. (page 2) par l’érudit et chevalier chrétien Seb. Castellion, d’heureuse mémoire 1603).

ARMUTITTS

GOMAR

réfutées. Arminius, le jeune pasteur qu’on avait désigné à cet effet s’était récusé, prétextant des travaux plus impérieux. Mais la réalité n’échappait à personne. Ce jeune ministre, disciple de Théodore de Bèze, en qui on avait mis tant d’espérance, montrait des tendances dangereuses, et le bruit courait que la demande du Consistoire lui avait été extrêmement pernicieuse. En étudiant les œuvres de Coornhert pour les réfuter, il en avait approfondi le sens et il y avait reconnu tant de vérité évangélique et de substance chrétienne, qu’il ne pouvait se défendre à son égard, d’une intense sympathie. Le jeune théologien s’était « trouvé » en celui qu’il devait réfuter. Winckler, dans son Encyclopédie, note cette transformation intérieure avec une précision de procès-verbal : « Sur l’invitation des autorités ecclésiastiques d’Amsterdam, Arm in in s se préparait à réfuter Coornhert, mais la lecture attentive de ses écrits devait transformer en allié, celui qui se présentait en contradicteur. » 1

Cela suffisait pour le rendre suspect. Une chaire de professeur était devenue vacante à Leyde 2. Arminius semblait tout désigné pour l’occuper. Mais Gomar, un professeur calviniste, s’y opposa violemment. Un pasteur wallon de La Haye, ami d’Arminius, et partageant ses sentiments, disait un jour

Encyelopœdie geïllustreerde. WmacLER-PRiNS. Art. Armintus.

- Le professeur du Jon (Junius) venait de mourir (1602).

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

a un pasteur d’Amsterdam que « certains réformés paraissaient croire qu’il leur était impossible de se tromper .... qu’ils refusaient de tolérer ceux qui avaient des sentiments différents des leurs dans les moindres choses : que si quelqu’un doutait de quelque article, on le faisait passer immédiatement pour un homme coupable d’hérésie ; et que quelqu’un n’avait pas fait de difficulté pour traiter Arminius d’hérétique ! 1 »

Mais la personnalité d’Arminius s’imposait. Il fut nommé professeur et, le 7 février 1604, mis dans l’obligation de traiter la doctrine de la prédestination, il émit quelques thèses qui s’éloignaient si sensiblement de la doctrine Calviniste que, malgré ses précautions oratoires, elles en étaient la négation. Il assurait que son « Système ne contenait rien de nouveau. . . . que Von pouvait avoir des sentiments différents, sur divers articles, sans se condamner mutuellement, et que l’on devait accorder sur ce point une liberté raisonnable à ceux qui reconnaissaient les vérités essentielles. . . . etc.» 2

En effet, rien n’était nouveau dans cette manifestation universitaire, ni la revendication d’une liberté raisonnable, ni le support mutuel des opinions de chacun, ni surtout l’idée des thèses hétérodoxes. Arminius aurait eu mauvaise grâce à ne

1 Histoire de la Réforme page 162.

* Brandt. page 163.

ABMINIUS ET CASTELLION

pas l’avouer puisque sa pensée n’était que le reflet de celle de Coornhert et de celle de Castellion. Quelque cliose est nouveau cependant : c’est l’introduction de l’hérésie de Castellion dans V enseignement officiel d’une université calviniste. Et il faut voir avec quelle habileté, quelle prudence, mais quelle clarté, Arminius résume la doctrine de l’humaniste de Bâle :

<< Dieu étant un juste Juge et un Père miséricordieux, avait fait, de toute éternité, cette distinction entre les hommes, que ceux qui renonceraient à leurs 'péchés et qui mettraient leur confiance en Jésus Christ, seraient absous de leurs mauvaises actions et qu'ils jouiraient de la vie éternelle ; mais que les pécheurs endurcis et impénitents seraient punis. Dieu veut que tous les hommes renoncent à leurs péchés, et qu’après être parvenus à la connaissance de la vérité, ils y persévèrent constamment, mais il ne force personne ! »

Il est inutile de rapprocher de ces quelques lignes lesdéclarations de celui que Calvin traitait comme le plus dangereux des hérétiques : elles contiennent l’essence même de la pensée de Castellion : Liberté morale de l’homme ; responsabilité spirituelle ; possibilité pour chacun ( avec l’aide de Dieu et du Christ ) de parvenir à la vie éternelle ; salut offert de toute éternité par le Père céleste , à toutes ses créatures ; rôle essentiel de la volonté libre dans l’obtention du salut ou dans le juste châtiment du péché .... tout y est, et il est naturel qu’ Arminius n’ait pas voulu revendiquer la paternité d’une doctrine, que de nom-

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

breux traités avaient déjà fait connaître sous la paternité de Castellion.

Gomar, le farouche calviniste de Leyde, ne s’y trompe pas. Il prend vis à vis d’Arminius l’attitude de Borrkée à l’égard de Castellion. La discussion s’engage, violente, passionnée, et. . . . de part et d’autre, les mêmes arguments reparaissent. Gomar accuse Arminius de 'pélagianisme et d’orgueil; Arminius accuse Gomar de faire de Dieu l’auteur du

péché et de ressusciter le fatalisme antique .

Betracer ici cette bataille d’idées, serait reproduire presque textuellement les pages que nous avons consacrées à la discussion de Castellion avec Borrhée et Calvin. Nous ne le ferons pas. D’autres l’ont fait en détail et de façon très documentée. Mais (à part M. Buisson qui a indiqué cette influence en quelques lignes) je ne connais pas d’historien qui ait établi, dans la grande lutte qui, un instant divisa si profondément l’Eglise Béformée des Pays- Bas, l’influence directe, prépondérante même, de la pensée de Castellion. La chose la plus extraordinaire peut-être de tout ce débat et de son écho dans l’histoire de la Déformation, c’est le silence qu’on a fait autour du grand initiateur de Bâle. On dirait un mot d’ordre. Ce n’était pas un mot d’ordre, c’était une mesure de prudence. Malgré les témoignages que les amis de Castellion avaient répandu dans les éditions successives de ses œuvres, les odieuses dé-

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