ANNÉES DE MISÈRE
appelés, avec très avantageuses conditions, ou secourus où ils étaient, s'ils Feus sent su.» 1
Mais Montaigne ne savait pas. Il ne connaissait Castellion que par ses ouvrages et ignorait dans quel dénûment il les avait écrits. Jamais, d’ailleurs, une plainte ne s’échappa des lèvres du jeune savant qui se pliait, sans amertume, ans plus grossières besognes, Ses enfants avaient faim, il fallait les nourrir, et rien ne le rebutait. Mais, comme par une intuition mystérieuse, tous les siens comprenaient que, de leurs privations, devait sortir quelque chose de grand qui l’emportait de beaucoup sur toutes ces petites misères. Et les plaintes expiraient sur les lèvres, bleuies par le froid, pour que le père pût travailler. Ils ue savaient pas, ces petits, ce qui s’accomplissait sous leurs yeux, mais ils se sentaient pénétrés de respect, d’un respect mystique, devant le prodigieux effort du père.
Parfois, pour ajouter quelques sols au pauvre budget de sa petite famille, Castellion acceptait d’aller, avec des gars vigoureux, arrêter les troncs d’arbres que, dans ses crues subites, charriait le Ehin. C’était un rude travail qui mettait aux mains des callosités qu’on ne voit guère aux mains des hommes de lettres, mais Castellion n’en rougissait pas.
C’est avec joie au contraire, et il le dira plus tard
1 Essais, livre I, Chapitre 34.
LE RÉFORMATEUR UI3ÉRAL
non sans quelque fierté, qu'il se mêlait à cette rude besogne qui le rapprochait du peuple, et le faisait participer à ses luttes et à ses misères.
Certes, les magistrats rétribuaient chichement ce pénible et dangereux labeur, mais on n’était pas exigeant dans la maison de Fhumaniste ; on y vivait de peu* Il semble que ses adversaires, eux- mêmes, auraient dû s’incliner, très bas, devant ce noble renoncement et cette humilité profonde* Or, c’est précisément à propos de cet admirable oubli de soi que, plus tard, Calvin essaiera de le salir* Au cours de cette période de labeur acharné, sa femme mourut, en lui donnant un fils. Quelque temps après, il perdait sa fille Déborah et il craignit longtemps que deux autres enfants ne lui fussent enlevés. Que pouvaient devenir ses projets, au milieu de ces soucis et de ces chagrins domestiques ? Il dut suspendre, pour un temps, ses corrections et ses travaux mais, la misère menaçant d'emporter toute la maisonnée, il fallut se remettre au travail* C’est alors qu'une bonne et vaillante femme s'offrit à devenir la mère des jeunes orphelins* Au bout d'un certain temps, Castellion l'épousa, et ce second mariage lui donna quelque tranquillité d'esprit. Puis, comme si ce bouleversement dans sa vie familiale appartenait déjà au passé, ressaisi par l'œuvre entreprise, il se plongea, avec plus de passion que jamais, dans l’étude de ses textes bibliques*