SENAULT ET LES HUGUENOTS DE LANGRES
« Le vendredy 24 juillet 1620, les huguenots de Langres, sçavoir le recepveur Estienne Heudelot et ses deux fils, l’un controlleur aux esfeus marié à Metz, et l'aultre nommé Bistoc marié à la fille huguenote du president Fevre, deux tisserants nommés les Sarrasins, fils de Jehan Sarrasin leur père tisserant pire qu'eux qui s'est déclaré huguenot en l’année 1613, deux
(4) Quatre ans plus tard, une cérémonie bien différente réunissait les Langrois À St-Mammès. On v célébrait le service funèbre de François de Gonzague, duc de Rethel, gouverneur de Champagne. Il avait succombé âgé de 16 ans à peine, le 13 octobre 4622, à la suite d'un «flux de ventre », c’est-à-dire vraisemblablement à une crise d'appendicite. Son frère, Charles IT de
Gonzague, fut nommé, en survivance de son père, en 1626.
Michelin peintres, Guenet orfebvre bossetier, et Mollet cousturier et Pegain peintre et autres racailles mahustres qui les supportent, firent venir de Sens ung conseiller nommé monsr Chauvelet qui a esté esleu commissaire avec ung adjoint huguenot nommé monsr Du Puitz, seigneur de Mont, qui avoit en espouse la vefve de feu monsr Piétrequin aussi seigr dud. Mont, frère de monsr le lieutenant Piétrequin et du promoteur son frère chanoine et chantre et curateur des enfans huguenots dud. sieur de Mont leur frère. Mais led. sieur Chauvelet commissaire n’es-toit pas huguenot à ce qu'il a dict ; ils furent deputez du lieutenant civil dudit Sens pour mettre à execution une commission emanée de la Chambre my partie et ardante et de l’edict de Paris pour venir visiter trois villages, sçavoir Jorquenay, Champigny et Saint-Geosme et sçavoir lequel estoit le plus commode pour y faire ung presche pour lesd. huguenots de Langres et du pays. Lesquels commissaire et adjoinct avec leur greffier et huissier et tesmoings dud. Sens arrivez furent logez au Cerf Volant chez Quenot ; lesd. huguenots de Lengres les assistoient, mais comme l’on fut adverty de leur venue, monsr de Francières gouverneur pour le Roy en lad. ville leur dict qu’il n’estoit pas temps de remuer ceste pierre, attendu le commencement d'’emeute qui se preparoit, et les pria de s’en aller pour ce qu'il voyoit le peuple et les habitans de Lengres catholiques se vouloir mettre en rumeur pour empescher ce dessein qui ne tendoit qu’à une sedition que vouloient faire lesd. huguenots de Lengres ; d’aultant qu'on ne leur veult permettre de prescher a l’huguenote en cested. ville de Lengres ny ès environs jusques a quattre lieues, et que mesme il y a des arrests donnés pour ce subject aux Reverends Evesques de Lengres ducs et pairs de France, à messieurs du chapitre et des habitans de lad. ville catholiques, qu'il ne se fera aulcun exercice et presche huguenote dedans lad. ville ny ès environs d'’icelle de quattre lieues.
Quoy entendant, par led. commissaire catholique il en dressa ung procès verbal où assistèrent sçavoir: pour mond. seigneur Sébastien Zamet, evesque et duc de Lengres et pair de France, le Père Bobillon, chanoine et archydiacre et père de l’Oratoire, grand vicaire de mond. seigneur de Lengres, assisté de monsr Andrieu, advocat fiscal, monsr Billocard, procureur fiscal de mond. seigneur de Lengres et mre Christofle Delecey, bourgeois et agent de mond. seigneur de Lengres ; ct pour messieurs du chapitre estoient sçavoir: monsieur l’archidiacre Baudot, monsieur l’archidiacre Piétrequin, monsieur Pernot, chambrier et aultres ; et pour la ville, le sieur Mammès Noblesse, ancien eschevin, et en l'absence de monsieur le lieutenant Voïnchet, maire de lad. ville, lequel estoit encore à Paris pour le procès que messieurs du siège royal avoient contre mond. seigneur de Lengres, messieurs Gasteboys, de Voisines, Delecey, advocat, Guerey et aultres eschevins de lad. ville, sy bien que led. commissaire ayant ouy parlé led.-sieur de Francières, il a faict dresser un
procès verbal, et a dict que les parties se pourvoiroient comme elles pourront et debvront envers Sa Majesté, et a laissé copie de sond. procès verbal auxdittes parties.
Quoy faict, led. commissaire s’en retourna à Sens le sabmedy qui estoit le lendemain de son arrivée, 25 juillet jour de feste de Sainct Jacques et Saint Christofle, et ce de grand matin, et à la grande honte desd. huguenots de Lengres, et leurs adherents atheistes. Il nous fault prier Dieu qu'il luy playse de nous garder de la patte de ces meschants loups de la religion prétendue réformée, les laisser là et ne leur dire mot, puisque notre bon Roy Louys XIII (que Dieu préserve) ne les ayme point. Dieu nous assistera sy luy plaist.
Monsieur de Francières a faict ced. jour ung acte de bon gouverneur pour sad. Majesté, pour son service et pour lad. ville de Lengres, ayant empesché ung tel meschant acte que lesd, huguenots vouloient faire à la ruine de lad. ville et des bons catholiques que Dieu preservera toujours en son Eglise catholique, apostolique et romaine. Aïinsy soit il.
IMyra ja sixtans quenlé#r7.delnovembre 1614.lesd: huguenots de Lengres en firent aultant, du vivant de feu Charles d'Escars, evesque et duc de Lengres et pair de France, voulant lesd. huguenots establir ung presche à Brevoines comme il est escript au commencement de ce present livre, et font toujours lesd. huguenots leurs meschancetez et malices et detestables conspirations, lorsqu'ils voyent commencer quelque guerre en France, esquelles ils font bien leurs affaires, à ce qu'ils dient. Aussy ils sont enfans de leur père Sathan le diable qui ne demande que la guerre. Mais le Dieu de paix les empeschera par les prières de tant de personnes religieuses qui sont a pat instituées en ceste ville de Lengres par la permission du Roy, comme sont les pères jacobins, capucins, pères de l’Oratoire, les sœurs de Saincte Ursule et aultres gens de bien. Dont Dieu soit loué.
Nota aussy qu’on a apprins que le jour precedant led. vendredy 24 juillet dud. an 1620 que led. commissaire de Sens et led. st de Mont huguenot, nommé adjoinct par lad. Chambre my partie de Paris, arrivèrent, led. de Mont huguenot avoit envoyé son laquais en cested. ville, et estoit logé chez Quenot au Cerf Volant pour advertir les huguenots et leurs adherents, ce qu’il fit; et mirent sy bien ordre à leurs affaires que led. vendredy le médecin Louys qui estoit mre d’hostel à la porte St Didier fit la sentinelle plus de deux heures durant, commençant à unze heures jusques à ce que lesd. commissaire et adjoinct fussent arrivés à lad. porte St Didier. Et de bonne fortune, led. jour de vendredy 24 juillet à sept heures du- matin je vids une lettre que le sire Jehan Godard marchand escrivoit de Paris à sa femme datée du 14e jour dud. moys de juillet, où il y avoit ces mots : « Les huguenots de Lengres ont tant faict qu'ils ont obtenu une commission adressante à mons" le bailli de Sens ou son lieutenant de s’acheminer à Lengres,
suyvant lad. commission émanée de la Chambre my partie de Paris par laquelle lesd. huguenots avoient permission d’avoir ung des trois villages cy après nommés pour y faire leur presche fantastique et damnable, sçavoir : Jorquenay, Champigny ou Sainct Geosmes et que lad. commission feroit appeler imonseigneur de Lengres, messieurs du chapitre, et Îles maire et eschevins de la ville pour estre ouys et en dresser son procès verbal pour le tout estre renvoyé en lad. Chambre my partie ; et mesme led. Godard en avoit adverty aud. Paris le lieutenant Voinchet maire de Lengres, et cependant personne des bons habitans ne sçavoit ce que c'’estoit ». Et moy ayant apprins cesd. nouvelles par les lettres dud, Godart, et dangereuses pour les catholiques, après le disné environ midy je me transportay à la porte St Didier pour aller en mon jardin qui est soubs la porte du marché, parce qu'elle ne fut pas ouverte ced. jour de vendredy ; et y estant (Dieu le voulant ainsy) je trouvay mre Anthoine Noirot l'aisne bourgeois, mre Claude Husson, tailleur d’habits et Jehan Grassot, boulangier qui estoient portiers de lad. porte du marché, mais on les avoit mins avec les portiers dud. sainct Didier.
Je commençay à leur dire que j'avoys veu les lettres dud. Godard cy dessus et le contenu en icelles. Sy tost que led. Grassot boulangier m’entendit, me dict: Voilà trois hommes de cheval qui viennent d'entrer ; on leur a demandé d’où ils estoient ; ils ont dict qu’ils estoient de Sens, et qu'ils alloient loger au Cerf Volant chez Quenot, et estoient conduicts par le laquais dud. du Mont, adjoint huguenot, mais jamais la sentinelle qui estoit le médecin Louys ne leur demanda rien, parce qu’il les cognoissoit bien et les laissa passer sans en advertyr lesd. portiers ; Et sy tost que led. Grassot m'eust dict cela, je le priay d’en aller advertyr le sieur Mammès Noblesse qui estoit l’ancien eschevin et qui gardoit les clefs en l'absence dud. sieur maire, et promis aud. Grassot de demeurer en sa place en lad. porte jusques à ce qu'il fust de retour. Led. Grassot alla trouver led. st Noblesse jusques à la porte de Soubsmur, qui estoit avec monsr de Francières et les aultres eschevins. Il fit sa légation et fit entendre auxd. sieurs ce que dessus, sy bien que led. sieur de Francières envoya led. Grassot par l’advis desd. eschevins au logis dud. Quenot luy faire commandement de par le Roy qu'il n’ayt à laisser sortir lesd. hommes de Sens que premièrement il ne fussent interrogés par led. sieur de Francières quels ils estoient et que venoient faire en lad. ville parce que nous estions en temps de guerre; ce qui fut faict. Et pendant que led. Grassot faisoit led. voyage, je demeuray toujours à lad. porte de St Didier avec led. sieur Noirot, et regardant tousjours les actions dud. Louys médecin tousjours en sentinelle qui se promenoit jusques à lad. porte du marché avec son arquebuse et laissoit passer ceux qui venoient sans leur dire mot. Je luy dis: « Voilà une sentinelle qui s’absente bien loing du corps de garde de la porte », Et quand il m'eust entendu, il me dit et
m'appela: vieux fou, et aultres injures. Je luy dis qu'il estoit plus jeune fou que moy, mais que je sçavois mieux comme il falloit faire la sentinelle que luy, d’aultant qu'il y avoit quarante ans que je la fays, et avant qu’il fust au monde ; et luy dis que je ne sortiroys de la porte, tant qu’il feroit la sentinelle.
Quoy dict, il arriva un homme à cheval. Led. sieur Noirot et moy dismes: « Voyons un peu ce que ceste sentinelle dira a ced. homme qui passe. » Led. Louys, sentinelle, luy fit une grande reverence. Je commençay à dire: « Allons dire aux portiers qu'ils interrogent à la barrière cest homme de cheval, parce que la sentinelle ne luy a dict mot, ains l’a seullement salué. » Nous allons a lad. porte et trouvons mons® Toussaint Chenillot, mercier, qui estoit le maistre d'hotel. Il demanda a cet homme de cheval qu'il ne cognoissoit point ny nous aussy, d'où il venoit ; il fit response qu’il ne venoist de gueres loing. Led. Chenillot luy dict: Où allez vous? — ll diet odernrien vays en une petite seigneurie que j'ay assez proche, d'icy. 2 Et où est-ce ? dict led. Chenillot. « C'est a Mont. » Un des portiers que je cognois dict: « Laissez le passer, il est du ressort d’icy ; il vient souvent en ceste lenodnEt moy Jet lu de manday, lorsque j’entendis que c'estoit ce monsr du Mont que je ne cognoissois pas, où il alloit loger. «Je m'en vays, dict-il, chez Monsr le lieutenant Piétrequin ; j'ay quelque affaire avec luy. » — Je le fis guetter où il alloit. Led. du Mont s'en alla loger chez led. Quenot au Cerf Volant avec led. commissaire conseiller de Sens. Voilà comme les huguenots sont menteurs, fils du père du mensonge. Tout aussytost les capitaines a masse furent advertys qui firent bien leur debvoir d'en advertyr monsr. Bobillon grand vicaire de monseigneur de Lengres, monsr le chambrier, messieurs les eschevins. Bref, le tout fut sy bien mené qu’en moings d’une heure les trois Corps de la ville furent assemblés avec led. sieur de Francières qui allèrent trouver led. conseiller commissaire et led. sieur du Mont, son adjoinct et agent des huguenots de ce pays (Carmut est advocat enfant de Dijon) assistés des deux fils du recep: veur Heudelot, de Michelin peintre, de Jehan Raffat, servitr jadis dud. Heudelot, et encores d'ung nommé Alphonse Lemoine, huguenot qui demeure, à Foulain, proche de Luzy ; Sy bien que par la grâce de Dieu le tout est réussy à sa gloire et pour le contentement des bons catholiques de Lengres.
Que sy je n'eusse. veu lesd. lettres dud. Godard, je ne sçays onimetdlemrtoutiienstust allé. «JeNwvons laisse a considérer de ceste perverse sentinelle comme les meschantz avoient bien tendu leurs lacetz, mais ils ne nous ont pas prins pour ceste heure. Yeillons et prions Dieu qu'il nous presérve de leurs pattes et griffes, et ne les frequentons plus. Dieu y pourvoira sy luy playst.
(Journal d'Africain Senault, année 1620, p. 33 à 38)
L’enterrement d’un Huguenot de Langres raconté par Senault.
Le 20 febvrier 1624, jour de caresme prenant, le vieux huguenot recepveur Heudelot est mort, et l’on a porté sa charogne hors de la ville. Ceux qui l’ont porté de sa maison hors de .la porte du moulin a vent estoient sçavoir: ung tisserant, gendre de Bonnefoy, ung chapelier, gendre de Pasquette, ung cousturier qui est Mollet, et ung sergent qui est Raffat, jadis son serviteur, et estoient tous habillés de noir et point de blanc. Après eux marchoient sa femme de Metz et sa bru, femme de Bistoc et fille du président Febvre, et puys estoient a cheval led. Bistoc et son frère l’esleu ; puys après, dix sept huguenots dud. Lengres, tant mugniers, serruriers, couteliers, gissiers, tisserants, tonneliers, et telle quelle racaille. Vous eussiez dict voir une légion de diables, et estant hors de la porte, on l'a mins sur une charrette, et n’entendoit-on aultre chose pour les funérailles que: « Dia, Hue, Hô ». L'on dict qu'ils le meinent a Precigny, affin d’estre joinct a Valentin Müllot, jà huguenot et son compaignon apothicaire a Lengres. Bref on a mené son corps a la voirie. Il est ou il doïbt estre, et lorsque l’on l’a mins hors de la porte, deux tombereaux de m... ont sorty après luy. <
(Journal de Senault, année 1624, p. 86.)
Procès ENTRE M. pe LanGRes Er MESSIEURS DU SIÈGE ROYAL DE LANGRES (1629).
Dans le récit qui précède, Senault fait allusion à un procès que poursuivait contre l’évêque de Langres M. Voinchet, lieutenant civil au siège royal de Langres et maire de la ville. Ce procès fut gagné par Zamet.
« Le 23 aoust, raconte Senault, monseigr de Lengres revint de Paris, où il poursuivoit son procès, et enfin il l’a gagné. Le Parlement de Paris le maintient en ses droits de justice comme evesque duc, seigneur de Lengres et pair de France ct il pourra faire tenir par ses baillifs des assises, des appellations de ses vassaux, soubs vassaux, fiefs et arrière fiefs s’il veult et à son choix. »
Le 30 août, le vainqueur se venge par un diner.
« Il donna à soupper à MM. qui s’ensuivent le 30 aoust, jour de St Fiacre, sçavoir à M. Voinchet, lieutenant civil et maire de lad. ville qui avoit esté près de cinq moys à Paris À poursuyvre led. procès contre mond seigr et y avoit faict joindre la ville sans pour ce avoir faict assembler les habitans comme il fault
faire en pareil cas, d’aultant que ced: procès n’estoit point pour le profict général des habitans ains pour les jiusticiers du siège, et neantmoings il a fallu que lad. ville ayt payé La plus grande. partie des despens. Voilà ce que c’est que de mettre des juges royaux pour maires. Dieu garde les habitants de plus faire ainsy. — Aussy estoient aud. souppé monsr Piétrequin, lieutenant criminel, monst Fontaine, lieutenant aussy, et monsr Médard, advocat du Roy. Voilà comme mond. seigr traicte ses ennemys ; dont Dieu soit loué. »
Cette affaire eut cependant un autre épilogue. Six jours après le dîner à l’Evêché, le 5 septembre 1620, des élections avaient lieu, et le souhait de Senault se réalisait. M. Voinchet fut battu, et « M. Valtier fut élu maire à la place de M. Voinchet, au grand contentement de monseigr de Lengres et des habitans catholiques. »
(Journal de Senault, année 1620.)