Second voyage à la recherche des sources du Bahr-el-Abiad ou Nil-blanc, ordonné
Depuis l’époque la plus reculée de l’histoire jusqu’à ces derniers temps» les efforts des Européens pour pénétrer au cœur de l'Afrique avaient été à peu près sans succès. Jamais fable n'a été mieux réalisée que celle du jardin des Hespérides » placé à l’une des portes de ce continent : de redoutables dragons en défendaient les approches ; c'étaient aussi des moeurs barbares, des hommes féroces, un climat inhabitable ,
les prodiges les plus effrayants, c'est-à-dire un air en-
flammé , Typhon et sa suite ; en un seul mot, et selon l'expression des anciens historiens, l'Afrique était le pays des monstres.
Presque rien n’avait changé jusque vers 179s; enfin, depuis une cinquantaine d’années, les travaux des Sociéîf^ de découvertes , aidées surtout du courage des explorateurs, ont réussi à vaincre de grands obstacles, et l’on a pénétré jusqu'à plusieurs points très avancés dans l’intérieur ; toutefois, ces points restaient
isolés entre eux.
L’Eurppe, entraînée par des intérêts bien différents,
et inattentive de ce côté du globe , a peu songé aux résultats obtenus par des hommes intrépides , par les voyageurs français, anglais etallemands, successeurs de Bruce, Browne , Mungo-ParketHornemann. C’était là cependant un spectacle bien digne d’intérêt , que lepr6 excursions merveilleuses vers le cœur de l’Afrique. En i 8 ‘i 3 , M. Frédéric Cailliaud, entrant par le nord , parvient au 10 e degré de latitude sous le méridien de l’Égypte; en 1824, Oudney , Denham et Clapperton pénètrent jusqu’à la grande mer centrale sous le méridien de la Cyrénaïque; en 1826, le major Laing et Réné Caillié pénètrent jusqu’à Ja mystérieuse Tembouctou : l’un par une ligne oblique partant de Tripoli ; l’autre en venant de Sierra-Léone,et marchant de l’occident à l'orient , puis sortant de l’Afrique par le nord. Plus récemment, nombre de voyageurs français et an-
gîais pénètrent, les uns par forient de l’Afrique, les autres par la vallée du Nil au royaume de ChoaJ, jusqu’à Ankobar et jusqu'aux Gallas intérieurs. En 1 838 , un voyage mémorable est exécuté surleNil-Bleuparle viceroi d’Égypte lui-même jusque près du 9* degré (i), et deux autres le sont par ses ordres, de 1 83 g à 1 842 , sur le Nil-Blanc, jusqu’au 6 e et au 4 e degré 42 min. de latitude N. Je pourrais citer encore bien d’autres explorations dans la moitié septentrionale de l’Afrique , pour ne pas parler de l’autre moitié, ceux du cheykh Ibrahim (ou Burckhardt) : ceux du D r Rüppell, ceux de M. Linant ; enfin, ceux de voyageurs plus récents, comme MM. d’ Abba * die, Krapf, Russegger, Rochet d’Héricourt, etc., etc.
Ainsi, de tous les côtés , par le nord, par l’orient, par le couchant, le continent africain est attaqué et
(i) Voy. Histoire sommaire de l'Eqyple , sous le gouvernement do Moliammcd-Aly, elc. , pages 48 1 et suivantes, in-8°. Paris, 1839 .
entamé. Tout annonce que le moment n’est pas très loîli où il sera traversé de part en part , où les points isolés dont la science a pris possession se rejoindront de profclie en proche , et formeront des lignes continues, sur lesquelles se rencontreront quelque jour les voyageurs de tous les pays.
Les voyages que vient d’ordonner le mallre de l’Égypte dans des contrées qui touchent à l’équateur, ne contribueront pas peu à ce résulat. En effet, le Soudan oriental est en rapport habituel par les caravanes avec le Soudan central, et , par là, avec la région du Dhioliba ; il n’est donc pas impossible que nos voyageurs du haut Sénégal se donnent un jour la main avec ceux qui explorent en ce moment les rives de l’Aouach ou bien celles du Bahr-el-Abiad , en se rencontrant sur les rives du lac Tchad. Certes , les résultats déjà obtenus ne seront pas sans fruit pour le commerce de l’Europe, pour l’ethnographie, l’étude des races et les sciences naturelles ; ils ne manquent pas de grandeur, et ils sont faits pour fixer l’attention des hommes d’État.
Eri publiant dahs le Bulletin de la Société de géographie du mois de juillet dernier (i) la relation du premier voyage à la recherche des sources du Nil- Blanc, j'ai fait espérer la relation officielle de la seconde expédition égyptienne. De récentes nouvelles in'apptenfient que cette relation n’est point encore parvenue au gouvernement égyptien , mais qu’elle est attendue incessamment. Pour satisfaire, au moins en partie, à l’impatiente curiosité des amis de la science ; je crois devoir publier les lettres non moins authentiques que je reçois par le dernier courrier d’Alexan-
(i) N°* io3 et suivants.
drie : une est du voyageur français M. d’Arnaud, <Jüi accompagnait Selira Binbachy ; une autre est du consul-général de France en Égypte, M. Gaultier d’Arc (i) .
Ce n’est pas ici le lieu de faire ressortir tous les résultats que fournissent déjà ces deux voyages remarquables : un tel travail serait prématuré: mon but est seulement d’en noter les phases principales, et d’abord de faire remarquer plusieurs circonstances géographiques.
Depuis le Mémoire de D’Anvilîe, qui date de 1745 * les géographes s’étaient accordés à faire descendre du sud-ouest, et à une grande distance ,les premières ramifications du Bahr-el-AbyadjC’est-à-dire du fleuve Blanc, regardé comme le véritable Nil ou sa branche principale. Ils avaient en conséquence placé vers le 6 e et Je y degréde latitude N. , entre le 2 1 e et le 25* de longitudeE. , les montagnes de la Lune , autrement le Djebcl-el-Ka mar ou bien el-KOtimrï des écrivains arabes, considéré comme l’origine du fleuve. Aussi, lorsque James Bruce, en 1788, publia son voyage d’Abyssinie, où il donnait le Bahr-el-Azraq ( ou la rivière Bleue ) comme le vrai Nil, son opinion fut vivement contestée , et depuis elle a été constamment mise en oubli par les carton graphes, qui continuent tous à placer les sources dans le sud-ouest. On fut surtout surpris de la hardiesse du tracé de la carte de Bruce, lequel, ne pouvant mécon-
naître l’existence de la branche occidentale ( le fleuve Blanc ) , la rapprochait extrêmement dans tout son
cours de la branche orientale ( ou le fleuve Bleu) , et
(1) En faisant connaître l’intéressante correspondance de M. d'Ar. naud, je regarde comme un devoir de mentionner M. Louis Sabatier, de Beziers, qui faisait aussi partie de la deuxième expédition du Bahrel-Abyad, et qui en a rapporté des observations géographiques avec une collecti on intéressante.
ia faisait fléchir A l’orient en forme d’un arc parallèle , ne nommant pas môme sur sa carie le Djebel - KoumrU Depuis ce temps jusqu’au moment où Mohammed-Àly porta ses armes au Sennâr et au Kordofan , les connaissances de l’Europe n’avaient fait aucun pas * même en tenant Compte du séjour de Browne au Darfour, lequel n’avait rien éclairci sur la position des sources du Nil, question tant controversée depuis l’antiquité. C’est alors que plusieurs Européens remontèrent le Bahr-el-Àbiad, à quelques lieues au-dessus du grand confluent de Râs-el-Khartoum , entre autres un ingénieur français M. Linant, un Anglais M. Hay, un savant allemand le D r Rüppell, et quelques autres. Le voyage duDefterdar-bey, le gendre du vice-roi d’Égypte, nous procura une carte itinéraire du Kordofan.
En i85i, un voyage de découvertes fut organisé à Paris pour le même objet par une Commission ;
une somme suffisante fut accordée , des instruments furent envoyés à Alexandrie avec des instructions. M. Linant, homme très instruit sur Ce qui regarde le pays supérieur, et au fait des mœurs et des idiomes* devait diriger l’expédition : des circonstances qu’il est inutile de rapporter la firent ajourner.
Enfin, en 1 838 , le vice-roi étant allé voir par luimême les travaux d’exploitation des sables aurifères du Fazoglo et de Fazangoro sur la rivière Bleue (entre le 9 * et le 10 e degré de latitude N. ) , résolut de faire explorer la branche occidentale, et ordonna une expédition toute égyptienne de 4°o hommes , montés sur un grand nombre de barques. A sa tête, il plaça un capitaine de sa marine, Selim Binbachy : j’ai donné sa relation ( 1 ). On a regretté qu’aucune observation précise de géographie ne l’accompagnât j
( 1 ) Voy. Bulletin de la Soc. de géograph. , n°* io3, io{ et io5.
Cette lacune est réelle; mais ceux qui ont lu àveè quelque attention ce document original en ont aisément vu l’importance sous plusieurs rapports; car il résulte assez clairement du journal du voyage, tenu à l’européenne heure par heure , i° que l’on ne trouve sur la rive gauche, c’est-à-dire vers l’occident, aucun affluent, mais seulementdes marécages; 2° que vers la fin de la navigation, l’on remarqua une branche assez importante ( Bahr-el-Seboth ou El-Telkhy ) , mais venant du sud-est; plus loin, une bifurcation, qui est simplemenlproduite par une grande île ; 3° qu’aucune chaîne de montagne n’existe dans ces parages au dire des naturels ; 4° que profondeur et la largeur du fleuve étaient considérablement réduites, au point d’arrêter la navigation; 5° enfin, que le Balir-el-Abiad , au terme de l’expédition, vers le G® degré de latitude , ne S'écartait pas sensiblement du méridien de Khartoum * et même était à l’orient de celui du Kaire (î).
Un nouveau voyage a été prescrit à Selim Binbachy parle souverain de l’Égyple, impatient d’atteindre par fres officiers jusqu’aux sources du Nil. Cette fois , des Européens étaient associés au chef égyptien (2). Examinons quels résultats a procurés l’expédition : elle a remonté plus haut que la première d’environ deux degrés; elle n’a point vu * ni entendu parler de chaînes de montagnes , quoiqu’elle fût parvenue au 4* degré 42 min. ; pas d’affluents venant de l’ouest ou du sudouest ; pas de cataracte ; direction de la branche
( 1 ) Je passe ici d’autres rapffochenûents résultant du voyage, et qui trouveront leur place ailleurs.
(a) Outre MM. d’Arnaud et Sabatier, il faut nommer M. Thibaut* connu en Egypte sous le nom d’Ibrahim-Effendi, déjà associé à la première expédition. ( V. Bulletin de la Soc. de géograph., n“ io3,
maîtresse vers le sud ; le fleuve prenant parfois une plus grande largeur, mais toujours moins profond , du moins dans la saison des basses eaux ; enfin, le dernier point atteint par les voyageurs , placé sous le 29 e degré 1/2 environ, c’est-à-dire encore à l’est du méridien du Kaire. Ce résultat est, comme le premier, tout contraire à l’opinion reçue.
Mais que faut-il penser maintenant de Djebel- Koumri , des montagnes de la Lune, placées jusqu’ici vers le 6 e et le 7® degré de latitude? Faut-il les chercher sous l’équateur, ou même au-delà, comme le supposait Ptolémée? Ou bien faut-il croire qu’elles sont très loin dansl’ouest, et alors, que l’expédition n’a pu en Qvoir connaissance , surtout si leur direction n’est pas de l’ouest à l’est , mais du sud au nord (ou à peu près ) ; qu’enfîn, un. affluent du sud-ouest, déguisé par les marais immenses du 9* degré, aura échappé aux explorateurs? Entre ces deux suppositions l’opinion peut flotter encore. Ce qui permet le doute , c’est que Selim dit dans sa relation que les nombreuses peuplades des deux rives, différentes de race et de langage, souvent hostiles entre elles, lui ont souvent dit n’avoir aucune connaissance de ce qui existe au-delà de leur territoire.
Ce qui est encore à noter relativement à l’opinion des anciens , c’est qu’ils placent les Lunœ montes audelà de l’équateur. D’un autre côté , M. d’Arnaud parle du Misselad de Browne ; on sait que celte rivière douteuse, tracée par Bro\yne au sud-ouesldu Darfour, du 1 o a au 1 5 e degré de latitude N. , à 6 et 8 degrés à l’occident du fleuve Blanc , n’a ni source ni issue connue. Comment concevoir son existence tout auprès du Bahrel-Abiad, tel qu’il vient d’ètre reconnu? Mais, si, en
filet, vers le 7 e degré de latitude, il y a un grand alV iluent venant de l’ouest appelé Keilak ou Misselad (peu importe), cela n’expliquerait-il pas la donnée généralement admise? On voit qu’il reste encore de l’inceiv titude sur celte partie de la question.
Ce qui en présente moins, et offre peut-ôlre plus d importance, c’est le fait de l’existence de plusieurs nations i distribuées sur les rives du Nil-Blanc , toutes intéressantes par leurs mœurs , leurs usages , leur caractère de race. Ici les voyageurs ont fait de curieuses découvertes. Depuis le grand confluent d’£l Kharloum, vers le 1 5 ° degré 1 /a jusqu’au 4* deg. 1/2, et au-delà des tribus arabes, on trouve six ou sept peuplades distinctes, savoir ; les Dinnkhas, les- Schlouks, les Novvers , les lleliabs, la tribu des Kyks, les Bhours ou Behrs, et encore les Bouderas. Les Dinnkhas révèrent la lune ; quand deux peuplades sont aux mains, le combat cesse des que la lune s’est levée. Les Schlouks sont d’une haute taille ( i m ,8o) et d’ une belle physionomie ; les Aowers ont la peau tirant sur le rouge , et des cheveux lisses ou non crépus; les Behrs se distinguent par une douceur de mœurs singulière, puisqu’au lieu de vivre de la chair de leurs nombreux bestiaux , ils se nourrissent uniquement de racines et de fruits.
i:Ge fait est important pour la sécurité des explora-? Dons futures : voici qui le confirme encore. Au mois de janvier 1840 , les troupes égyptiennes avaient sévi com Ire les indigènes ; en 1 84 1 ceux-ci ont accueilli avec bienveillance la seconde expédition, et cependant la popu-? la bon est armée, elle est très dense et les hommes $jont belliqueux ; ils pouvaient aisément se venger pt se défaire de quelques centaines d’hommes, bien
que pourvus d’armes à feu. Ils ont des lances de 4 mètres ; le fer a un mètre de long.
On voit encore que la facilité du voyage sera bien plus grande qu’elle ne l’a été , si l’on part au mois de septembre pour profiter des hautes eaux; alors le haut Nil demeure navigable, au moins jusqu’au 3 e de*gré de latitude.
Un des points les plus curieux h éclaircir pour une expédition européenne, si elle pouvait se réaliser, serait la nature des rapports que les Behrs entretiennent avec les Indes. On a trouvé chez eux des marchandises qui sembleraient mettre ces relations hors de doute ; ce sont des étoffes de Surate.
Si la différence radicale des races dans un espace qui n’a pas trois cents lieues en ligne droite est un objet digne d’attention, il en est un autre encore plus curieux que tous; je veux dire la présence d’un corps militaire uniquement composé de femmes , lequel compose la garde du roi des Behrs. L’antiquité ne nous a parlé que des amazones de l’Asie ; encore sont-elles contestées par la critique (t); celles de l’Amérique sont plus certainement une fiction; mais l’on n’avait pas encore connaissance des amazones du Nil. Toutefois, un religieux portugais, le père Jean de Los Santos, a mentionné en Éthiopie une république guerrière de femmes. Quant aux amazones d’Afrique , comme on peut l’entendre des bataillons de femmes dont parle M. d’Arnaud, il est difficile de révoquer en
(r) Elles habitaient, dit-on, entre autres lieux, sur les bords du, Pont-Euxin; elles avaient pour armes une hache et un bouclier échancré. — Le mémoire de Fréret(Ac. des inscriptions, tome xxi) semble avoir réduit à leur véritable valeur l’existence d,es amazones, nomme nation.
dpute le témoignage d’une personne qui voyageait en
compagnie de trois cents autres. Peut -on en dire
autant de ce fait , « que les ministres du roi ne sont ad-
» mis auprès de lui que lorsqu’il est en danger de mou-
» rir , et cela pour empêcher qu’il ne succombe à une
» maladie, ou meure de mort naturelle comme les plus » vulgaires de ses sujets?» Jen’oserais raffirmer, puisque personne ne dit en avoir été le témoin. Quoi qu’il ep soit, on doit se féliciter ici que deux observateurs français aient été associés à ce lointain voyage , et qu’ils aient sauvé du naufrage leurs journaux.
Liste des documents et objets rapportés par les voyageurs : Journaux de route, — Observations météoro-
logiques et astronomiques, — Profils en travers du Nil, — Largeur et vitesse du fleuve, — Vues prises chaque jour des rives du Nil , — Portraits des naturels , — Vocabulaires, — Collections, etc.
Nota. Les lettres suivantes pourraient donner lieu à un plus grand nombre de remarques intéressantes, mais qui seraient ici déplacées.
i* r décembre 1842. ,
JpMARD.
i° Lettre de M. d’Arnaud à M. Jomard, membre
de r Institut,
Monsieur ,
Le Kaire, 12 octobre 1842.
L’intérêt que vous prenez à toutes les découvertes africaines m’engage à vous adresser quelques lignes*.
bien que je n’ose me flatter de vivre encore dans votre souvenir.
En i 83 d, S. A. Mohammed- Ali m’engagea à raccompagner dans son voyage au Fazoqlo, pour y analy-? ser les terrains aurifères avec M. Lefèvre, décédé dans le pays. Ce voyage, qui a duré deux ans, nous a valu quelques renseignements géographiques ; mais ce n’est pas de ceux-là que je vais avoir l’honneur de vous en*? tretenir. *
Au retour du vice-roi d’Égypte, il fut question d’une expédition scientifique sur le fleuve Blanc. Déjà un premier voyage avait été fait par M. Selim capitan , officier turc de la marine d’Alexandrie ; mais il manquait un homme spécial. Les occasions de rendre quelques services à la science sont rares, et j’acceptai avec empressement cette tâche , malgré le mauvais
état de ma santé.
Le a 3 novembre 1840 , nous partîmes de Rhartoum , pointe nord de l’ile de Sennâr avec onze dahabiés ; de retour au même point, le 18 mai 1841 pour nous ravitailler, nous repartîmes encore le 26 septembre 18^1, à l’effet de relever des détails, ne pouvant mieux faire pour diverses causes qu’il serait trop long et trop peu intéressant d’énumérer.
. Nous avons parcouru le fleuve Blanc sur un dévelop pement de 5 18 lieues de a 5 au degré; nous avons atteint le 4 ° 4 2 ' de latitude N. et le 29*42' de longitudq E. estimée, chez un peuple nombreux nommé Behr. Ainsi que vous l’avez pressenti depuis longtemps monsieur, sous le 9 0 17' de latitude N. et 26* 47 ' de longitude E. , nous avons trouvé d’immenses marais j mais bientôt après nous avons trouvé des pays plus
riants habités par des peuples plus nombreux » et d’une race infiniment plus belle. Depuis les Schlouks jusqu’aux Behrs, nous avons distingué quatre peuples différents par le type physique et le langage. J’ai fait quelques collections d’histoire naturelle, géologie, plantes, graines; d’armes, flèches empoisonnées, ustensiles divers , etc. Une de ces collections ne tardera pas d’arriver au Jardin des Plantes de Paris , où vous pourrez la voir. Il y a divers objets fort curieux , entre autres un casse-tête de corne de rhinocéros, etc.
A la hauteur du 9 0 1 de latitude N. et îi8° 41' de longitude E. , nous . avons trouvé sur la rive droite l’embouchure d’une grande rivière nommée Sau~
bat ( 1), seul affluent E. , et sur la rive opposée un autre que tout me porte à croire être le Keilak ou le Misselad de Browne. .
Aucun indice sur les deux rives , aucun vestige de monument égyptien ou arabe.
Dans tout le cours du fleuve parcouru , aucune cataracte, mais quelques bas-fonds seulement , coquil-
liers sablonneux.
Nous n’avons rencontré de montagnes que dans le pays des Behrs. Là , le lit du fleuve étant devenu très large et couvert de pierres et d’îlots, nous n’avons pas pu aller au-delà avec les eaux de la saison ; mais dans les hautes eaux, le fleuve serait encore navigable , au dire des naturels, au moins une cinquantaine do milles, point où se réuniraient différentes branches , dont la plus considérable vient de l’est , ce qui prouve d’une manière asséz évidente que l’hypothèse gé-
(i) Babr-ekSeboth du premier voyage , autrement Telqy ou Telkhy selon les. Schlouka. Voyez la relation du premier voyage , Bulletin de septembre 1842» p* 171.
néralement adoptée , que les sources du fleuve Blanc viennent de l'ouest, est mal fondée. Nous avons trouvé chez le roi des Behrs des conteries et un mèlayè de Surate, articles importés, je le présume, par la mer Bouge , et qui vraisemblablement sont arrivés là par l’Abyssinie , la caravane N'narèa et te marché Berry , où, d’après les renseignements des naturels, viennent des hommes de couleur cuivre , qui ne peuvent être que Gallas ou chrétiens de Sidàma , d’après un renseignement de M. Blondeel Van Cuelebrook , consul-général de Belgique en Égypte, qui vient d’arriver de ces pays au Sennâr.
Tout ceci , monsieur, n’est qu’une simple annonce que je crois devoir au doyen des explorations d’Afrique. Ma route a été faite avec beaucoup de soins; à chacune des stations j’ai fait des observations astronomiques, mais l’absence d’épliémérides ma empêché de calculer les longitudes surtout. C’est ce que je vais faire ici ; car bien que j’aie fait naufrage au retour dans la quatrième cataracte de Cailliaud, où j’ai perdu tous mes effets, j’ai néanmoins sauvé tous mes journaux de route. Ce n’est qu’après deux heures à la nage que je suis parvenu à gagner la rive.
Je vais m’empresser, monsieur, de mettre ordre à mon travail , de dresser une carte de ma route , et je prendrai la liberté de vous adresser copie du tout.
Veuillez agréer, etc.
d’Arnaud.
. P», S. J’ai fait, ij y a un an environ , pour. satisfaire à l’impatience de S. A. , une carte approximative do ma route; mais, à vous» monsieur, je ne puis com-r. muniquer que celle que je vais dresser. *
2* Extrait d'une lettre de M. E. Gauttier d’Arc, consulgénéral de France en Égypte , au meme.
Alexandrie, u 8 octobre 1842.
Monsieur et cher collègue,
Je vous ai adressé à la liâte, au commencement du mois, quelques détails fort incomplets sur le beau voyage de M. d’Arnaud ; j’ai obtenu de lui-même pour vous une lettre fort complète, qui subira pour vous mettre h même d’apprécier tout ce que les découvertes de l’expédition ordonnée par le vice-roi ont de précieux pour la science et le commerce.
J’ai remarqué, toutefois, que M. d’Arnaud ne vous a donné des renseignements étendus que sur les dernières populations découvertes par lui. Mais avant de pénétrer jusqu’à celles-là , l'expédition avait eu à reconnaître diverses autres peuplades, moins importantes sans doute, mais cependant fort dignes d’intérêt, puisqu’elles sont à peu près inconnues. Voici ce que j’ai appris à cet égard des compagnons de voyage de M. d’Arnaud, et notamment de M. Thibaut, Français qui voyage dans le sud de l’Égypte depuis plus de vingt ans , et qui m’a communiqué des notes excès-» sivement précieuses sur les pays limitrophes de la Nubie et du Sennaar, et de Selim-Çapitan , musulman instruit qui commandait l’expédition.
A 100 milles environ au-dessus de Kbartoumse trouvent les îles Schlouks; là le cours du fleuve Blanc Rembarrasse de pierres granitiques à fleur d’eau. Son cours est d’une lenteur extrême. Les populations sauvages qui habitent ces lies et des rives du fleuve, pii-
lëht fréquemment les voyageurs ; elles se retranchent derrière les bosquets de mimosa qui couvrent ces parages , et profitent surtout d’un bas-fond, où l’on né trouve guère en avril et en mai que i4 pouces d’eau.
Plus loin les bois disparaissent, et font place à de hautes herbes marécageuses qui s’élèvent à plus de i 5 pieds au-dessus du niveau de l’eau ( honisouf), LeS hippopotames deviennent très nombreux dans ces parages. On les chasse pour manger leur chair.
Au-dessus de cette région commence la végétation de tamarins. Là se trouve sur la rive gauche du fleuve la peuplade des Dinnkas; qui révère la lune , et né se permet jamais d’attaquer ses ennemis tant que cet astre brille sur l’horizon. Là croit aussi le palmier Deleb , dont le tronc est bombé vers le centre de l’arbre , de sorte qu’il est extrêmement difficile d’avoir son fruit. Les populations de plus en plus nombreuses apparaissent au voyageur qui remonte le fleuve. Les toits couverts en chaume abritent de nombreuses tribus, qui vivent sous la domination du meck. Tel est le spectacle que Ton rencontre pendant un espace dé 260 milles.
On ne peut toutefois apercevoir du fleuve la bourgade de Fachoura, résidence du meck. Elle est située dans l’intérieur, à 4 milles environ du Nil-Blanc. Ses abords sont défendus par une épaisse forêt, et par des ravins profonds qui se remplissent d’eau durant l’inondation , et qu’il a fallu traverser à la nagé avant d’arriver. Les abords de la maison royale sont mieux défendus encore par une garde composée de deux bataillons de femmes , qui ne laissent approcher du souverain que ses deux ministres. Ceux-ci ne pénètrent point dans l’enceinte sacrée , mais le roi
fbrt pour les entendre. Ils ne sont admis dans Tinte*, rieur du palais que lorsque le roi parait atteint d'une maladie mortelle. Alors leur devoir est , dit-on , d’é- Irangler le souverain pour empêcher qu’il ne meure de maladie comme le plus humble de ses sujets.
En quittant ce pays, les voyageurs atteignirent lé Telji , ou rivière Bleue , dont le cours rapide et profond vient du sud-est; les Dinnkas la nomment Kety (i). Les habitants, pasteurs nomades, font paître des troupeaux de bœufs sur ses bords.
C’est au-dessus de cette embouchure que Ton aperçoit dans Test, à a5 ou 3o milles, une très haute montagne où se trouvent , à ce qu’on assure , des mines de fer.
Par 8° latitude N. , on rencontre un lac qui h’a pas moins de 9 milles de circonférence, que les voyageurs ont relevé et sondé. G’est là que commence le pays des Nouers, peuple cultivateur qui entoure ses bestiaux et ses habitations de clôtures, et construit des cabanes vastes et bien aérées. On dit ces peuplades rusées et cruelles. La couleur de leur peau tire sur le rouge; les cheveux ne sont point CrépUs.
Par 7 0 43' 1® Nil se divise en quatre branches , au S. -O. » — S.-S.-O, et S.-E. ; les affluents ont moins d’inpor tance, et paraissent provenir des marécages voi-^ $ins ; mais le rameau principal vient de TE.-S.-E. Ici l’expédition , dit-on, répondit aux avances bienveillantes des peuplades guingués ( Keks ) par des actes de cruauté (premiers jours de i.84o) (2). Telle
(l<) Ce nom est écrit Telky ou Telkhy dans la relation de Seltrii. i Ce fait; ae rapporte à la première expédition, à la date du *8 cWwtd çp 4 janvier, 1840. Voy;. Bulletin d'août 184»., p. q 3 .
est la douceur des mœurs de ces sauvages, qu’ils ne tuent jamais pour s’alimenter les immenses troupeaux de bœufs dont ils sont environnés. Ils vivent de pêche , de grains, de racines et de laitage, et suppléent au sel, qu’ils ne connaissent pas, par l’urine de vache.
L’expédition, faute d’eau, s’arrêta le 25 janvier devant une nouvelle bifurcation du Nil (i) au milieu des peuplades belirs , boudèras et héliabs , sur lesquelles M. d’Arnaud vous donne des détails.
Ce résumé, fort incomplet, vous montre * monsieur et cher collègue, tout l’intérêt qui doit s’attacher à l’exploration courageuse de nos compatriotes. Il y a tout lieu d’espérer que le vice-roi, que le succès de celle entreprise signale à la gratitude de tous les amis de la science, donnera aux voyageurs les moyens do faire connalre avec détail au monde savant toutes les particularités qui se rattachent à cette magnifique ex^ ploration.
Agréez, etc*
Gàuttier d’Arc*
3° Extrait (Finie lettre de M. le D* Perron , directeur dé l Ecole de médecine du Caire , au même •
Le Kaire, octobre 1842.
.t.... M. d’Arnaud, qui était parti à la découverte des sources du Nil , aux frais du pacha , est de retour ici depuis deux jours. Il est allé jusque par-delà le
(1) On remarque, dans la relation du premier voyage, que l’expédition a rencontré, aussi le û5 janvier, une bifurcation du Nil- Èlanc.
4° 4^' de latitude. Il avait fait de nombreuses collections de plantes, de graines, de minéraux, de dessins; malheureusement il a naufragé sur le Nil à la quatrième cataracte , et c’est tout ce qu’il a pu faire que de se sauver là vie après avoir nagé plus de deux
heures à travers les écueils de ce passage. Toutefois , il a pu sauver son journal. Quelques objets qu’il avait fait passer par terre ont été aussi sauvés. Il est revenu sans ressources, ayant tout perdu , hardes, argent, etc., par son naufrage. C’est une perte énorme que céllé de là éolleclion de M. d’Arnaud
Perron.
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[Extrait du Bulletin de la Société de géographie .)
paris. — nii'RiMKRù nk BouRooüNfe st ^ar-tiUm,
ru« Jacob, 3o.