APRÈS LA BATAILLE
Je rentre à Sedan et je donne ma démission. — Ma lettre à l'Empereur. — Réponse de Sa Majesté. — Je me décide à me dévouer pour sauver l'armée. — Je me rends chez l'Empereur. — Difficultés que j'éprouve pour être admis. — Je suis introduit. — Altercation avec le général Ducrot. — Lettre de l'Empereur me donnant plein pouvoir pour traiter. — Mes réflexions. — Lettre à mon ami. — Conférences avec MM. de Bismark et de Moltke- — Refus d'accepter les conditions proposées. — Retour à Sedan. — Conversation avec l'Empereur. — On me propose de me cacher et de me faciliter la fuite. — Je crois devoir rester à mon poste. — Départ de l'Empereur. — Conseil de guerre. — Protocole. — Situation des esprits. — Proclamation à l'armée. -- Adieux aux habitants de Sedan. — Correspondance avec le général de Moltke. — Documents divers.
Vers six heures du soir, à la suite d'une dernière tentative faite avec le général Lebrun , à la tête de deux mille hommes, tentative devenue inutile et ne pouvant avoir d'autre résultat que la mort de ces braves gens, je quittai le champ de bataille et je me dirigeai vers l'hôtel, où j'étais descendu le 31.
Forcé de reconnaître que la résistance du souverain à ma demande nous livrait à la merci des Allemands, je fus pris d'un désespoir violent.
A deux reprises différentes, depuis qu'on m'avait remis sur le champ de bataille la lettre de TEmpereur, j'avais reçu par d'autres officiers de ce prince l'invitation de me rendre au quartier général ennemi pour traiter. Deux fois j'avais obstinément refusé d'obéir.
En revenant cbez moi, je résolus, puisque l'Empereur avait tenu à faire acte d'autorité, quoiqu'il eût dû être complètement étranger au commandement ; puisqu'il s'était permis de faire arborer le drapeau parlementaire malgré moi, je résolus, dis-je, de lui envoyer ma démission de commandant en chef de l'armée de Ghâlons, et, ne croyant pas de ma dignité de faire entendre des récriminations, je lui écrivis :
f « Sire,
» Je n'oublierai jamais les marques de bienveillance » que vous m'avez accordées et j'aurais été heureux, » pour la France et pour vous^ d'avoir pu terminer la » journée par un glorieux succès. Je n'ai pu arriver » à ce résultat, et je crois bien faire en laissant à » d'autres le soin de conduire nos armées.
» Je crois, en cette circonstance, devoir donner ma » démission de commandant en chef et réclamer ma » mise à la retraite.
» Je suis avec respect,
> Sire, » Votre très-dévoué serviteur,
» De Wimpffen. »
Il était sept heures et demie. Vers huit heures, l'Empereur me répondit :
« Général, vous ne pouvez pas donner votre dé- » mission, lorsqu'il s'agit encore de sauver Tannée » par une honorable capitulation. Je n'accepte donc » pas votre démission. Vous avez fait votre devoir » toute la journée^ faites-le encore. C'est un service » que vous rendrez au pays.
» Le roi de Prusse a accepté l'armistice et j'attends » ses propositions.
» Croyez à mon amitié,
» Napoléon. »
En parcourant cette lettre, bien des raisons s'élevaient dans mon esprit pour refuser le triste honneur qu'on voulait me faire.
Pourquoi, me disais-je, Sa Majesté a-t-elle pris l'initiative d'arborer le drapeau parlementaire? Pourquoi a-t-elle retenu, pour les consulter et pour prendre une décision contraire à ma volonté, des généraux qu'elle ne devait, sous aucun prétexte, conserver auprès d'elle ? Pourquoi n'avoir point exigé qu'ils retournassent sur le champ de bataille retrouver leur général en chef? Pourquoi, enfin, n'avoir cherché à se mettre en communication avec moi que pour me prescrire de négocier?
L'Empereur, en agissant ainsi, a substitué son action à la mienne, à lui de signer la capitulation.
D'autre part, j'étais émotionné par cette lettre qui en appelait à moi pour défendre les intérêts de l'armée et rendre un dernier service à mes braves compagnons d'armes^ à mon pays. Cette dernière considération l'emporta, et je me décidai à rester quand même général en chef d'une armée qui s'était battue avec le plus admirable courage.
Je prévins mes officiers, qui attendaient ma détermination, que je me rendais chez l'Empereur; il était environ huit heures et demie.
Je trouvai, dans la cour de la résidence impériale, un groupe nombreux de personnages appartenant à la maison du souverain. Ayant demandé à voir Sa Majesté, l'un deux me répondit maladroitement que je ne pouvais être reçu, attendu que l'Empereur' était en conférence avec le prince Impérial. Qu'on note que le prince Impérial était depuis deux jours à Mézières.
Je vis le moment où je serais obligé de demander une audience, par l'entremise de l'aide de camp ou du chambellan de service.
Gela me rappela l'histoire de ce grand personnage venant de Paris à Saint-Gloud, pendant les journées de juillet, pour entretenir le roi Charles X des plus graves intérêts et ne pouvant être admis en présence de Sa Majesté, attendu que les lois de l'étiquette des cours s'y opposaient.
Fort mécontent, j'élevai la voix et déclarai que j'allais me retirer, si je n'étais immédiatement reçu. Les deux officiers d'ordonnance dont j'étais accompa-
gné, le comte d'Ollone et le marquis de Laizer, exprimèrent leurs sentiments avec beaucoup plus de vivacité que moi.
Il s'ensuivit un va-et-vient de quelques instants, et je fus enfin introduit dans le cabinet de Sa Majesté,
Le général Gastelnau, d'autres aides de camp ou généraux s'y trouvaient réunis. On tenait un conseil. Tous s'empressèrent de sortir, à l'exception du général Ducrot qui resta d'abord et me dit avec exaltation :
— « Général, puisque votre ambition vous a poussé à m'enlever l'honneur de commander l'armée, c'est à vous que revient la honte de la capitulation. » Il m'eût été bien permis de rejeter cette honte sur ceux qui n'avaient pas voulu me suivre au combat et sur ceux qui étaient rentrés à Sedan, sans que j'en aie donné l'ordre et même sans que je le sache. Je me contins et je répondis au général Ducrot :
— « J'ai pris le commandement pour éviter une défaite que vous eussiez précipitée par votre mouvement. Je n'ai pas obtenu le résultat que j'espérais, mais je me sens assez fort et assez dévoué pour m'occuper encore des derniers intérêts de l'armée. Du reste, général, je ne suis pas ici pour conférer avec vous, veuillez nous laisser. »
Il sortit, et je déclarai à Sa Majesté que la lettre qu'elle m'avait écrite m'avait déterminé à remplir jusqu'au bout le rôle malheureux qui m'était dévolu.
L'Empereur donna aussitôt des ordres afin que l'on préparât des chevaux pour moi et pour une partie de mon état-major, dans le but de n'apporter aucun retard
à la triste mission que j'allais remplir. Pais, le souverain écrivit la lettre suivante qu'il me remit :
« L'Empereur Napoléon III ayant donné le commandement en chef au général de AVimpfFen, à cause de la blessure du maréchal de Mac~Mahon, qui l'empêchait de remplir son commandement, le général de Wimpffen a tous les pouvoirs pour traiter des conditions à faire à l'armée que le roi reconnaît avoir vaillamment combattu.
» Napoléon. »
Bien qu'il ne fût pas exact de dire que je tenais mon commandement de l'Empereur, je ne voulus pas élever d'objections. Je me préparai à monter à cheval. Je devais me rendre au quartier général ennemi en même temps que le général Castelnau, ce dernier pour y débattre les intérêts de l'Empereur, moi pour y débattre ceux de l'armée. L'on me mit alors en contact avec l'officier prussien qui se trouvait chez Sa Majesté et qui devait me conduire auprès du général en chef ennemi.
Avant d'aller plus loin et de produire le récit de mes entretiens avec MM. de Bismark et de Moltke, il n'est pas indifférent de raconter en quelques mots ce que l'Empereur avait fait pendant cette journée néfaste.
Prévenu par le maréchal de Mac-Mahon, vers cinq heures du matin, que la bataille commençait à Bazeilles
sur notre droite, Napoléon III monta à cheval, sortit de Sedan et se rendit sur le terrain. Il ne tarda pas à trouver le maréchal qu'on ramenait en ville, blessé d'un éclat d'obus. Un peu plus tard et lorsque j'eus pris le commandement, je rencontrai Sa Majesté, ainsi que je l'ai dit, sur les hauteurs de Givonne. Après avoir été en avant du village deBalan où le 12^ corps du général Lebrun était fortement engagé, l'Empereur gravit les coteaux de la Moncelle avec son état-major, et considéra quelque temps l'ensemble du champ de bataille ; il revint ensuite à Sedan pour déjeuner et pour conférer avec le maréchal de Mac-Mahon, si la chose était possible. Il ne sortit plus de la ville. Il dut recevoir vers les deux heures ma lettre en duplicata l'invitant à me rejoindre sur le champ de bataille ; il n'y répondit pas d'abord et tint conseil avec les généraux de son entourage et ceux qui, rentrés en ville, s'étaient rendus chez lui. Il prit alors, sans chercher à avoir mon avis, la décision d'arborer le drapeau blanc et de m'envojer en parlementaire.
Ainsi que je l'ai dit, je reçus sa lettre vers quatre heures. On sait de quelle façon j'y répondis. Le comte Reille, général aide de camp de l'Empereur, envoyé au quartier du roi de Prusse, apprit à l'armée allemande la présence de Napoléon III à Sedan. On connaît la teneur de la lettre écrite par ce prince :
« N'ayant pu mourir à la tête de mes troupes, je dépose mon épée aux pieds de Votre Majesté. »
Et qui donc, dira l'impartiale histoire, a empêché Napoléon III de mourir en soldat? N'aurait-il pas été
préférable pour lui de répondre à mon appel et de trouver ainsi la possibilité d'une mort glorieuse?
Je ne sais si l'on doit attribuer à quelques-uns des personnages de l'entourage de l'Empereur la faute, que commit ce souverain, de n'être pas mort glorieusement à la tête de ses troupes, mais cette faute, il ne viendra jamais^ je pense, à l'idée de personne de me l'imputer; et Ton me rendra cette justice que, si l'Empereur eût suivi mon conseil, il n'aurait pas eu la honte d'envoyer son épée à son ennemi et bon frère le roi Guillaume.
J'ai raconté la funeste journée de Sedan le plus simplement possible et avec une vérité scrupuleuse ; mais mon nom ayant été apposé au bas de la fatale capitulation, je m'en trouve en quelque sorte, aux yeux du vulgaire, l'éditeur responsable. On ne s'étonnera donc pas si je fais suivre mon récit : 1^ des fragments d'une lettre écrite deux jours après ces événements terribles; 2° de réflexions qui m'ont été suggérées pendant ma captivité.
Je commence par la lettre, je l'adressai à mon ami à Paris. Elle est écrite alors que j'avais encore présentes à l'esprit toutes les phases de la lutte. Elle donne des détails de nature à compléter, avec mon rapport officiel qu'on a pu lire déjà, l'histoire de la journée du l^'" septembre.
* Mon bon ami, » Je t'écris encore sous l'empire des tristes événe-
ments qui viennent de s'accomplir devant moi et auxquels mon nom se trouve fatalement mêlé. Je vais essayer de te faire saisir l'ensemble du drame. (Suivent des descriptions contenues dans ce qu'on vient de lire ; puis :)
» Vers deux heures, le général Ducrot non prévenu battait donc en retraite dans la direction de Floing à Sedan et se trouvait avec son collègue, près des remparts de la ville, dans une direction opposée à celle que j'occupais. Ces deux généraux s'abouchèrent, et se trouvant voisins de l'habitation occupée par l'Empereur, ils se rendirent auprès du souverain pour lui faire connaître la situation au lieu de rejoindre le général en chef*.
» Pour en revenir à moi, tout en me rendant compte de l'état critique du 1^^ corps et par suite de la nécessité de mettre à exécution le projet de forcer les lignes des Bavarois, j'étais loin de m'attendre que le 12^ corps, auquel j'avais envoyé à plusieurs reprises des renforts, abandonnerait ses positions pour se retirer en ville en grande partie en y entraînant son général en chef. J'avais si peu l'idée de ce mouvement que j'ordonnai à la division Guyot de Lespart, du 5^ corps, de gravir à gauche les pentes en avant du fond de Givonne et que moi-même je pris une direction plus à droite, boisée et dominant le faubourg Balan. Je fut trèssurpris, une fois sur la hauteur, de ne plus trouver
1. Depuis que cette lettre a été écrite, la brochure attribuée à l'Empereur a fait connaître que ces généraux ont contribué à faire arborer le drapeau parlementaire.
les troupes du 12*" corps. Je crus à un effort tenté du côté de Balan. Je m'y rendis et n'y trouvais personne. Dès lors, il est acquis pour moi que les généraux Ducrot et Douay s'étaient rendus en ville vers deux heures et demie et le général Lebrun vers trois heures. Je ne comprends pas que ce dernier, me sachant au vieux camp, près de lui, n'ait pas essayé, par tous les moyens, de ramener ses troupes du côté où la division d'infanterie de marine du général de Vassoignes s'était instinctivement réunie.
» On peut conclure de là, mon ami, que pendant la bataille jusqu'à deux heures environ, il y a eu de la part des généraux en sous-ordre obéissance complète à ce qui a été prescrit par les divers commandants en chef, mais que malheureusement, au moment décisif de l'action, l'influence de l'Empereur a déterminé ces généraux à en appeler au souverain et à mettre de côté les instructions du général en chef dont ils avaient connaissance.
» A Sedan, la faute capitale due au maréchal est d'avoir placé, dès le 31 août, une armée dans des conditions détestables, d'avoir laissé cette petite ville s'encombrer de voitures, de chevaux, d'équipages, de n'avoir rien prévu pour une retraite en bon ordre, et surtout de ne pas s'être décidé à se replier sur Mézières lorsqu'il en était temps encore; c'est-à-dire, aussitôt qu'on a su que les masses ennemies s'apprêtaient à franchir la Meuse.
» Une autre faute, toute personnelle à l'Empereur, c'est celle que commit ce prince en ne venant pas se
joindre à moi pour faire une trouée. On m'a assuré que Sa Majesté, au beau milieu de la lutte, était rentrée en ville avec son entourage pour déjeuner. Ne pouvaitelle, comme le général Lebrun et moi nous l'avons fait^ se contenter d'une carotte arrachée du champ de bataille? Nos troupes aussi restèrent ce jour-là sans déjeuner et sans dîner.
» Le général Lebrun revint à quatre heures et demie à la porte de Balan avec le drapeau blanc. Une croyait probablement pas me rencontrer de ce côté. En me voyant et en entendant mes protestations, ainsi que celles de mes officiers^ il parut oublier le signe parlementaire et me suivit bravement jusqu'à ma rentrée en ville.
» Je cherche un moyen de te faire passer sûrement à Paris le double de mon rapport officiel au ministre. Tu le publieras si, dans quelque temps, on n'en a pas donné connaissance. »
Voici maintenant mes réflexions :
Bien des gens, même des militaires, ne seraient pas fort éloignés, comme l'a fait en présence de l'Empereur le général Ducrot, d'attribuer ma prise de possession du commandement en chef de l'armée, le 1^"* septembre au matin, à un sentiment d'ambition. D'autres se laisseraient volontiers aller à croire que si le commandant du 1®^ corps eût conservé la direction générale des opérations, il eût sauvé l'armée au moyen de son mouvement de retraite sur Illy.
Aux premiers, je ne répondrai qu'un seul mot.
Beaucoup de généraux, à ma place, eussent profité de la circonstance qui se produisait pour décliner toute compétence dans les événements probables et malheureux qu'il n'était pas difiicile, dès huit heures du matin, de voir poindre à Thorizon. Moi, qui savais des masses allemandes passées à l'ouest de Sedan ; moi, qui m'étais rendu compte du mouvement enveloppant de ces masses, nous coupant déjà toute retraite sur Mézières, je ne pouvais m'abuser beaucoup, et si j'avais une espérance quelconque, elle était bien faible.
Aux seconds, je répondrai en les priant d'examiner froidement avec moi l'état des choses, au moment où le général Ducrot voulut tenter sa retraite sur Illy. Je leur demanderai de lire attentivement le rapport allemand sur la bataille.
Je leur dirai :
Sedan, petite place de troisième ordre, dominée de toutes parts, à portée du canon, n'a jamais pu être considérée comme un point d'appui sérieux pour une armée. Pourquoi donc y sommes-nous restés? Toutes les troupes françaises y étaient arrivées dans la matinée du 31 août, et le 12® corps défendait d'une façon brillante le convoi contre les attaques de l'ennemi. Ne pouvait-on se contenter de toucher les vivres, de faire prendre aux hommes quelques heures d'un repos nécessaire et partir ensuite pour Mézières, dont la route libre encore nous ouvrait le chemin du Nord? Nous avons pris autour de Sedan de passables positions défensives, comme le l^"* corps l'avait déjà fait à Freschwiller, soit ; mais pourquoi retomber dans la faute qui
avait été si fatale au duc de Magenta le 6 août ? Pourquoi s'entêter à livrer bataille dans des conditions d'infériorité ridicules, désastreuses? Le maréchal ignorait-il donc encore^ le 31 août;, que les armées du roi et du prince royal avaient effectué leur jonction, que nous allions être entourés par des forces quadruples des nôtres?
Il ne me paraît pas admissible que des réflexions d'une nature aussi simple aient pu échapper au maréchal et à nos généraux. Je ne puis dès lors me rendre compte de la conduite du général en chef, si ce n'est en disant qu'il croyait encore n'avoir affaire qu'à des forces égales aux siennes, ce qui semble résulter du rapport du général Lebrun, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer.
On lit dans le rapport allemand un passage curieux^, disant que toute la crainte de l'ennemi était que nous ne profitassions de la nuit du 31 août au l^'' pour échapper par la Belgique, attendu que dans cette nuit toutes les autres routes nous étaient coupées. « A cette heure (six heures du matin, le l^'' septembre), y est-il dit, le 11^ corps arrivant à Vrigne-aux-Bois n'avait pas encore rencontré l'ennemi. Par là, il était évident que les Français avaient pris la résolution de suspendre leur marche sur Mézières, et d'accepter la bataille sous Sedan. Il est vrai que la marche sur Mézières (à ce moment) n'était plus exécutable. » Est-ce clair?
Voyons maintenant quelle était la position respective des armées belligérantes au moment où le général
Ducrot voulait exécuter la retraite sur Mézières, c'està-dire vers huit heures et demie du matin.
Dans l'armée française, le 12*^ corps tenait ferme sur la droite; le l*^"" faiblissait, mais pouvait être soutenu par le 5® arrivant à son secours ; le 7® n'était pas encore sérieusement engagé à la gauche.
Dans l'armée allemande, les 5^ et 11^ corps (prince royal) avaient dépassé Saint-Mengès et arrivaient à Illy, pendant que vers l'est le 12® corps (prince de Saxe) était devant Daigny et que la garde royale, partie à huit heures de Villers-Gernay, se dirigeait sur Illy et n'en était plus éloignée.
L'opération du général Ducrot, on doit le reconnaître, si l'on veut se donner la peine de réfléchir, n'était donc plus possible. Elle lançait sur nos derrières trois corps, les 1®^' et 2*^ bavarois, le 4® prussien, et nous nous trouvions obligés de passer do front sur le corps des armées du prince royal et du prince de Saxe.
L'ennemi espérait nous voir faire ce mouvement, et ceci est tellement hors de doute, que le roi de Prusse vint se placer de façon à assister de ce côté aux dernières convulsions de notre armée étouffée par des forces quadruples.
Je crois donc avoir agi avec prudence en m'opposant au projet dont le général Ducrot a fait si grand bruit. Le seul plan à suivre était alors de lutter autant que possible pour gagner du temps et arriver à trouver un instant favorable pour faire une trouée du côté le plus faible.
Ce point, je le trouvai sur la droite, grâce à la
fatigue des Bavarois et à Tattitude énergique du 12^ corps. Cet instant, je voulus le saisir, lorsque je vis l'ennemi affaiblir sa ligne pour allonger ses deux bras et nous saisir vers Illy et la route de Belgique. J'ai fait tout ce qu'il était humainement possible pour opérer mon mouvement offensif, et j'ai le droit de dire que si la trouée n'a pas été faite, la faute en est à d'autres, mais non à moi, au souverain surtout, qui refusa de comprendre la beauté du rôle que je lui réservais.
Décidé à me dévouer entièrement pour la brave armée que j'avais eu l'honneur de commander quelques instants, je me rendis au quartier général ennemi. On m'introduisit dans une salle qui paraissait disposée pour une conférence ; il s'y trouvait un assez grand nombre d'officiers. Je me demandai si, en présence de tant de personnes, je devais engager une discussion avec les deux hommes reconnus les plus capables de notre époque, chacun dans son genre. Après une seconde de réflexion, je ne crus pas de ma dignité de faire une observation à ce sujet et appelant à moi toute ma présence d'esprit, je pris la détermination d'engager le débat dans les conditions qui se présentaient.
MM. de Bismark et de Moltke entrèrent. | Nous nous saluâmes, et après nous être assis, je leur présentai l'ordre que m'avait remis l'Empereur. Lorsqu'ils en eurent pris connaissance, je déclarai que ma volonté avait été de continuer la lutte, persuadé que notre armée, quoique repoussée sur Sedan, était encore en état de combattre; mais que je me conformais à la
volonté de mon souverain; que je me présentais en parlementaire, et que j'espérais obtenir de Leurs Excellences les conditions les plus honorables.
Je demandai alors que l'armée française pût se retirer avec armes et bagages, avec tous les honneurs dus à des soldats ayant fait bravement leur devoir, sous l'engagement de ne plus servir contre les armées allemandes pendant la durée de la guerre.
Le comte de Dismark me répondit :
— Sans nul doute, la valeureuse résistance de votre armée mérite les conditions les plus honorables, car avec soixante-dix mille hommes vous avez combattu contre deux cent vingt mille. Nous rendons justice au commandant énergique et aux braves soldats qui ont prolongé la lutte durant presque toute une journée; mais c'est la France qui a déclaré la guerre. L'Allemagne désire le prompt rétablissement de la paix; nous ne devons donc négliger aucun moyen de diminuer la durée de la lutte, et l'un des plus efficaces est de priver la France d'une armée importante par elle-même, plus importante encore par les éléments qui la composent et qui sont aptes à fournir des cadres à des armées nouvelles. Aussi, après en avoir délibéré, nous avons décidé que nos conditions seraient celles-ci :
— Votre armée déposera les armes et sera conduite prisonnière en Allemagne.
« Je déclarai que ces conditions étaient inacceptables, qu'il ne fallait pas croire notre armée si abattue, et que j'étais disposé à l'appeler aux armes pour une lutte suprême. »
— Général;, reprit aussitôt M. de Moltke, toute tentative de résistance de votre part est désormais impossible. Vous n'avez pas de vivres ; vos munitions sont épuisées ; votre armée est décimée.
Il entra alors dans des détails malheureusement trop exacts sur notre situation dans Sedan.
— D'ailleurs, reprit-il, notre artillerie est en batterie tout autour de la ville sur les hauteurs qui la dominent. Elle peut anéantir vos troupes avant qu'elles aient eu le temps d'opérer le moindre mouvement.
Il m'offrit alors de faire vérifier les positions de l'armée allemande et de ses batteries par un de mes officiers, et termina par une menace de bombardement dès le point du jour, si nous ne nous étions pas rendus.
Malgré la volonté, si nettement exprimée par MM. de Bismark et de Moltke, de contraindre notre armée à se rendre prisonnière en Allemagne, j'insistai pour qu'elle pût se retirer en France et j'invoquai, comme précédent, ce qui avait eu lieu autrefois lors des capitulations de May ence et de Gênes pour nos armées, et celle d'Ulm pour l'Autriche.
— L'engagement de ne pas servir pendant la durée de la guerre n'est-ilpas, ajoutai-je, aujourd'hui comme alors, une garantie suffisante?
— Peut-être, répondit M. de Bismark, pourrait-on discuter sur de telles bases si vous aviez un gouve?-nement durable et solidement établi. Mais êtes-vous sûr d'avoir demain le gouvernement que vous avez aujourd'hui? et pouvez- vous répondre que celui-là ratifiera ces conditions? Vous ne le pouvez pas, n'est-il pas
vrai, et voilà précisément pourquoi cela ne nous donnerait aucune sécurité.
— Mais^ répiiquai-je, il n'existe pas chez nous de pouvoir assez fort pour obliger des officiers à manquer à leur parole.
— Nous nous en rapportons complètement, dit le comte de Bismark, à la parole des officiers français, et peut-être sera-t-il possible de leur accorder certains avantages sous l'engagement de ne pas comibattre pendant la guerre et de ne pas servir d'instructeurs. Mais ces avantages ne sauraient s'étendre aux soldats. Du reste, nous voulons, autant que possible, éviter tout ce qui pourrait vous blesser, ainsi que vos troupes. Vous déposerez vos armes dans les magasins où nous les ferons prendre, et vous n'aurez à vous soumettre à aucune des cérémonies d'usage à la sortie delà place de Sedan.
Le comte de Bismark, venant ensuite à parler de la paix, me dit que la Prusse avait l'intention, bien arrêtée, d'exiger non-seulement une indemnité de guerre de quatre milliards^ mais encore la cession de l'Alsace et de la Lorraine allemande, « seule garantie, pour nous, ajouta- t-il, car la France nous menace sans cesse, et il faut que nous ayons, comme protection solide, une bonne ligne stratégique avancée K »
1. Depuis ma conversatioa avec M. de Bismark j'ai su qu'en vertu d'une convention entre l'Impératrice et l'empereur de Russie, ce dernier s'était dit prêt à s'opposer, même par les armes, au démembrement de la France. Les événements politiques ont détruit cette éventualité.
Je* répondis qu'on obtiendrait sans doute les milliards, mais qu'on ne céderait point une portion de territoire sans une lutte acharnée et que si la France devait y succomber et se voir forcée, pour obtenir la paix, d'abandonner l'Alsace et la Lorraine, cette paix ne serait qu'une trêve durant laquelle de l'enfant au vieillard on apprendrait le maniement des armes pour recommencer avant peu une guerre terrible dans laquelle l'un des deux peuples disparaîtrait comme nation de la carte de l'Europe.
— La France, répliqua le ministre du roi Guillaume, ne nous a pas pardonné Sadowa. Quelles que soient les conditions de paix que nous lui accordions, elle ne nous pardonnera pas notre victoire sur ellemême. Elle voudra venger sa défaite, et c'est précisément parce que la lutte devra recommencer que nous devons, dès aujourd'hui, prendre des garanties sérieuses contre vous, si nous voulons que nos succès portent des fruits durables.
— C'est une erreur de croire que la France voulait la guerre, répondis-je^ elle y a été entraînée par une agitation toute à la surface. Notre nation est plus pacifique que vous ne le pensez, car toutes ses aspirations ont été portées vers l'industrie, le commerce, les arts et peut-être trop vers le bien-être et le luxe ; ne la forcez pas à reprendre l'habitude de ses armes. Si vous vous montrez modérés dans la victoire, si vous ne blessez pas sa tlbre patriotique par une demande de cession de territoire , vous bornant à exiger une juste indemnité, vous pouvez être assuré
que les deux pays vivront dans une paix sincère et durable.
— Après l'effort que rAllemagne vient de faire, elle en voudrait à la Prusse, si le roi se contentait de parole et d'argent; elle veut des garanties matérielles qui assurent son repos, car elle ne sera peut-être pas en état de renouveler d'ici cinquante ans une pareille guerre, nécessitant de si grands sacrifices. Il faut donc, dès aujourd'hui, que vous consentiez à être prisonniers de guerre, ainsi que nous l'avons décidé.
— Ou bien, ajouta M. de Moltke, dès demain au point du jour, nous recommencerons le feu.
— Quant à moi, répondis-je, général en chef par suite d'un incident de la bataille, je ne puis me résoudre à accepter de pareilles conditions sans les avoir exposées aux généraux qui commandaient l'armée sous mes ordres. Demain à neuf heures, je vous ferai savoir ce que nous aurons arrêté.
Le général de Moltke insista de nouveau pour recommencer le feu dès le point du jour, si la capitulation n'était pas convenue à l'instant même, mais le comte de Bismark déclara qu'on pouvait retarder jusqu'à neuf heures du matin.
Je remontai à cheval et revins à Sedan à une heure du matin, j'entrai dans la chambre de l'Empereur. 11 était couché.
— Sire, lui dis-je, on me propose les conditions les plus dures pour votre armée. J'ai tenté sans succès d'en obtenir de meilleures. Je ne compte plus que sur les démarches de Votre Majesté pour nous sortir, aussi
honorablement que possible, de notre malheureuse situation.
— Général, me répondit TEmpereur, à cinq heures du matin, je partirai pour le quartier général allemand et je verrai à ce que le roi nous soit plus favorable.
Je rentrai chez moi, mais ne pouvant y trouver un instant de repos, je me mis à parcourir la ville. De braves habitants m'ayant reconnu m'offrirent de me cacher et de me donner le moyen de m'échapper.
— Général, me dit l'un deux, ne signez pas cette capitulation ; rentrez à Paris : vous pourrez encore y rendre des services à votre patrie.
Cette proposition me tenta un instant ; mais après mûres réflexions, il me sembla qu'agir ainsi serait manquer à un devoir sacré. Je revins donc à mon hôtel, décidé à présider le conseil de guerre convoqué pour sept heures.
Si cet ouvrage tombe aux mains de l'excellente famille d'artisans, qui s'est mise si généreusement à ma disposition, elle verra que je n'ai pas oublié son ofiPre, et je la prie de croire que je lui conserve dans mon cœur une sincère reconnaissance.
A sept heures environ, le conseil de guerre était réuni. En voici le procès-verbal :
Au quartier général, à SeJan, le 2 septembre 1870.
Aujourd'hui, 2 septembre , à six heures du matin, sur la convocation du général en chef, un conseil de
guerre, auquel ont été appelés les généraux commandant les corps d'armée, les généraux commandant les divisions et les généraux commandant en chef l'artillerie et le génie de l'armée, a été réuni.
Le général commandant a exposé ce qui suit :
D'après les ordres de F Empereur et comme conséquence de l'armistice intervenu entre les deux armées, j'ai dû me rendre auprès de M. le comte de Moltke, chargé des pleins pouvoirs du roi de Prusse, dans le but d'obtenir les meilleures conditions possibles pour l'armée refoulée dans Sedan après une bataille malheureuse.
Dès les premiers mots de notre entretien, je reconnus que M. le comte de Moltke avait malheureusement une connaissance parfaite de notre situation, et qu'il savait très-bien que l'armée manquait absolument de vivres et de munitions. M. de Moltke m'a appris que dans la journée d'hier, nous avions combattu une armée de deux cent vingt mille hommes qui nous entourait de toute part. — « Général, m'a-t-il dit, nous sommes disposés à faire à votre arm.ée, qui s'est si vaillamment battue aujourd'hui, les conditions les plus honorables ; toutefois, il faut que ces conditions soient compatibles avec les exigences de la politique de notre gouvernement. Nous demandons que l'armée française capitule. Elle sera prisonnière de guerre ; les officiers conserveront leurs épées et leurs propriétés personnelles ; les armes de la troupe seront déposées dans un magasin de la ville pour nous être livrées. »
Le général a demandé aux officiers généraux qui
faisaient partie du conseil de guerre, si, dans leur pensée, la lutte était encore possible ; la grande majorité a répondu par la négative. Deux généraux seuls ont exprimé l'opinion que l'on devait, ou se défendre dans la place, ou chercher à sortir de vive force. On leur a fait observer que la défense de la place était impossible parce que les vivres et munitions manquaient absolument; que l'entassement des hommes et des voitures dans les rues rendait toute circulation impossible ; que dans ces conditions, le feu de l'artillerie ennemie, déjà en position sur toutes les hauteurs environnantes, produirait un affreux carnage, sans aucun résultat utile ; que le débouché était impossible puisque l'ennemi occupait déjà les barrières de la place et que ses canons étaient braqués sur les avenues étroites qui y conduisent. Ces deux officiers généraux se sont rendus à l'avis de la majorité. En conséquence, le conseil a déclaré au général en chef, qu'en présence de l'impuissance matérielle de prolonger la lutte, nous étions forcés d'accepter les conditions qui nous étaient imposées, tous sursis pouvant nous exposer à subir des conditions plus douloureuses encore.
De Wimpffen. -— A. Ducrot. — Général Lebrun. — F. Douay. — Général Far- GEOT. — Ch. De je an.
A dix heures du matin, je me rendis, à cheval, au quartier général prussien, et j'y vis arriver l'Empe-
reur avec toute sa suite; il n'avait pu parvenir jusqu'au roi de Prusse.
— Sire, lui dis-je en le saluant, qu'avez-vous obtenu ?
— Rien , je n'ai pas encore vu le roi.
— Alors, il faut que je règle les bases de la capitulation. Et je le quittai pour me rendre dans un salon où tout avait été préparé pour cette néfaste conclusion .
Le comte de Bismark, appréciant ma profonde douleur, voulut bien m'entretenir de la manière la plus flatteuse de notre armée et de moi-même. Je fus on ne peut plus sensible à cette attention délicate. J'entrai ensuite dans les appartements où se trouvait l'Empereur, et là, fortement émotionné, je lui déclarai que tout était terminé. Sa Majesté, les larmes aux yeux, s'approcha de moi, me pressa la main et m'embrassa.
On attendait ma signature, avant de mettre l'Empereur en contact avec le roi de Prusse. Ils se virent peu d'instants après.