CHAPITRE IX
GOVTEBimiENT DU PARTI. I. 'ÉMEUTE.
Quand les Wilberforce et lesCanning voulaient conquérir l’abolition de la traite des noirs et l’émancipation des catholiques, ils se recueillaient dans le silence du cabinet, s’entouraient de lumières, animaient leur génie à la pensée de tout le bien qu’ils feraient aux hommes, élevaient vers Dieu , avant d’engager les grandes luttes de la tribune, leur âme religieuse, et comptaient, pour assurer le succès de ces grandes causes, sur l’éloquence, les lois et le temps.
Il est parmi nous des hommes qui, lorsqu’ils veulent qu’un point soit changé à la législation de leur pays, connaissent des moyens meilleurs: c’est de refuser obéissance à la loi, et de poursuivre à coups de pierre ses organes.
Quand lord Chatam ou son fils ne se fiaient pas assez à eux-mêmes et voulaient descendre sur le champ d’honneur avec toutes leurs armes, ils recrutaient des alliés , en relisant Tacite, Cicéron , Démosthènes, et enrôlant tous ces puissans génies sous leurs drapeaux.
Il est des hommes qui, voulant intervenir dans une discussion et avancer ses résultats» portent aux orateurs de leur parti , et d’autres alliances , et d’autres renforts. Dès le matin , ils achètent de la poudre et des armes. Ils chargent leurs pistolets à balles , mettent double charge si le cas est difficile èt la délibération ardue. Ils courent chez tous leurs amis , les ramassent, bondissent de joie si beaucoup de forçats sont disponibles : c’est M. Baude qui a donné ce détail à la France. Avec un tel renfort , on peut espérer de faire passer, suivantee que l’on désire, ou bien avorter là loi.
Quand Burke veut rompre avec Fox son ancien ami , et qu’il entend l’écraser , il lui dénonce en plein parlement ses dissentimens et son inimitié. Tôüs deux exposent leurs raisons au jugement de leur pays. Le sang ne coule pas dans cette grande querelle; mais il y est versé de noblès larmes qui vont émouvoir , à ce spectacle , tous les coeurs qui sentent que le débat roule sur le
plus cher intérêt des nations, la liberté. Deux partis, groupés autour des deux grands citoyens , essaient d’entraîner cette patrie bien aimée du côté de leurs doctrines. Car ils savent que l’adhésion calme et réfléchie de l’Angleterre, c’est la victoire.
Il est des hommes qui, rompant aussi avec un éloquent citoyen et voulant l’accabler, vont au cabaret du coin, recrutent quelques portefaix, et grisent quelques mendians. Cette bande ivre et nue possédant une part de souveraineté tout aussi légitime et bien plus respectable que le collège électoral qui a choisi pour député le grand orateur, le mandat donné parle collège sera infirmé. La bande souveraine abrogera en même temps , sans avoir besoin du concours de trois pouvoirs, la loi qui protège l’inviolabilité du domicile et cette autre loi qui assure l’inviolabilité du député. Elle envahira sa maison, poiîr lui apprendre une autre liberté que celle qu’il défend ; et afin de le réfuter une fois pour toutes, si elle peut, elle le tuera.
. Toutes les questions, soulevées depuis seize mois au sein de la France , ont été traitées de la même manière. L’émeute, ce supplément de la puissance législative et judiciaire, a été constamment en action. , r
La politique et la diplomatie ont tour à tour fixé la sollicitude de l’émeute. On sait comment elle traite les questions d’administration et de finances. Elle fait aussi de la justice. Quelquefois, elle intervient pour prêter appui aux défenseurs , d’autres fois pour assurer la victoire au ministère public. Si un journal est poursuivi , elle applique le principe de la responsabilité de l’imprimeur : elle jette ses presses par la fenêtre et abat ensuite sa maison. Si une démonstration hostile a lieu dans une église, la magistrature des estaminets et des carrefours apparaît pour punir 'sur des pierres la faute des hommes, frapper le tabernacle en haine du prêtre , démolir une maison sainte, en ravager une autre comme un incendie, étendre l’insulte à tous les signes respectés, selon la charte, de la grande majorité des Français, comprendre, dans la profanation et la ruine, de riches trésors littéraires, comme pour outrager à la fois tous les sentimens des nations civilisées, et bien marquer que la justice de l’émeute a passé là. Puis vient la justice du pays, qui déclare au milieu de tous ces décombres , que l’acte si terriblement châtié ne constituait ni crime ni délit. N’est-il pas heureux que le verdict du jury ait été ainsi prévenu, que la loi ait été suppléée ! Yoilà la différence de la loi de l’état et de celle des
hlès, de là justice spontanée des amis du peuple et de la justice réfléchie de ses jurés légaux. Ce qui est digne d’observation, c’est qu’à l’heure qu’il est, un homme revêtu d’un caractère publié, uii membre des grands pouvoirs , un député, après huit mois de méditation, après le verdict d’acquittement juridique , donne raison hautement, sans détour, à la vindicte soi-disant populaire. Ceci peut donner à penser.
11 en résulte au moins deux choses : c’est d’abord que , pour tout ce qui risque d’être suspect, croix, pierres, livres ou hommes, la procédure légale , aujourd’hui comme il y a quarante ans , vaut mieux que la procédure révolutionnaire; et c’est ensuite que leè actes de cette procédure sautage, aujourd’hui comme il y a quarante ans, trouveraient encore des instrumens et des apologies, les Uns en s’appuyant à l’intérêt sacré du peuple, les autres à l’irrritation trop légitimé que les traîtres provoquent. Car, ainsi qu’il y a quarante ans , là faütè sera toujours aux victimes.
Cés doctrines; ces actes, l’aspect seul de l’émeute, accusent une plaie sociale d’autant plus alarmante que le mal est dans une région où sendblerait devoir se trouver le remède.
Le peuple , le vrai peuple, était étranger à la sédition ët la poursuivait de ses anathèmes ; de
sorte qu’en même temps qu’elle prétendait suppléer les lois, il lui fallait suppléer le peupledans ses rangs, et pour se parer d’un nombre présentable, pour opposer à la puissance publique une force quelconque, elle était contrainte de recourir à une force flétrie. Nous avons vu, toujours selon M.Baude, des étudians, victimes d’une politique att* ti-sociale, subir ce supplice de Magallon contre le4 quel nous avons tant protesté tous , celui d’être ac* couplésàdes forçats. C’étaitlepreinierchâtimentde factieux qui prétendaient secouer ce joug' des lois dont Rousseau a dit si bien que les têtes les plus fières et les plus élevées s’y plient docilement, précisément parce qu’elles sont faites pour n’eti point porter d’autres.
N’oublions pas à quel point le gou vernement s’est trouvé impuissant pour rassurer le pays contre cette anarchie artificielle , impuissant pour la , contenir et la châtier ; tant, en deho rs et au dessus des masses, elle trouvait d’appui et de sanction! Aussi joignait-elle la méthode au désordre, et la discipline au vandalisme. C’était une sédition régulière qui se promenait par les rués, en bon ordre, avec méthode, enseignes déployées, aÿânt seulement la précaution de mettre un crêpe au drapeau national. Au fait, on ne pouvâit lever ce drapeau, qui a tant renversé de capitales et de trônes,
pour forcer les portes d’une prison et casser les vitres d’un ambassadeur, sans se rendre la justice de sentir qu’on le déshonorait.
On nie demandera si c’est que j’impute l’émeute et tous ses attentats au parti que je combats , au parti tout entier. Non , sans doute. La passion ne me fait pas confondre les hommes qui ont simplement le désordre dans l’esprit commeleurgénie familier, le génie de Socrate ou de Platon , et ceux qui le veulent dans les rues, lui mettent le fer à la main et lui disent: « Va! » Mais si le parti révolutionnaire n’est pas dans l’émeute , l’émeute est dans le parti révolutionnaire. Elle en fait une portion intégrante, et il me suffit pour la lui imputer.
D'ailleurs, que veut le parti? appeler le peuple au pouvoir. Que fait l’émeute? elle le lui donne. Elle est le peuple associé, s’il veut, à l’empire. Ceux qui célèbrent dans l’un tous les droits et toutes les vertus ne peuvent accuser dans l’autre beaucoup d’imperfections. Elle tient à leurs doctrines comme le corollaire au principe.
Je dis les choses telles que je les pense: on le voit de reste. C’est donc fermement que je crois la plupart des chefs de l’opposition étrangers à l’organisation, au soulèvement, à la marche de l’émeute. Mais je crois non moins fermement qu’ils ne s’en
effrayaient point, qu’ils ne s’en affligeaient pas assez , qu’ils y voyaient des pièces à l’appui de leur système , qu’ils lui trouvaient des excusas ; et cela , j’ai le droit de le croire , parce qu’ils l’ont dit. D’où vient que jamais aucun des orateurs populaires n’a désavoué ces entreprises factieuses que quand elles étaient vaincues ? D’où vient qu’ils se croyaient tenus d’excuser les cris de vive la république! dont retentissaient nos rues ? D’où vient qu’à la nouvelle de l’entreprise formée contre un député , ils ne s’élançaient pas à la tribune pour décourager et flétrir à jamais les auteurs de semblables attentats? D’où vient que, lorsque des colonnes furibondes sillonnaient nos rues, on avait , non pas des malédictions pour les perturbateurs des lois , mais des railleries pour les pouvoirs près desquels la garde nationale se pressait en armes? D’où vient que lorsque la sédition était tombée devant les baïonnettes si long-temps patientes de la garde citoyenne, c’était contre cette garde généreuse que les plaintes s’élevaient en foule? D’où vient que lorsque l’audace des journaux et leur délire allaient jusqu’à menacer ce grand corps de cent mille citoyens des vindictes du peuple et de celle de la chambre, il se trouvait des députés pour faire écho à ces menaces et se lamenter sur les victimes de la sédition , sans se
rappeler que des victimes aussi étaient tombées en grand nombre dans les rangs de ces pères de famille, de ces sages citoyens, gardiens inoffensifs des lois ? D’où vient que cette élite de la bourgeois siepàrisienne, poursuivie d’outrages par les feuilles publiques, ne trouve pas de défenseurs dans les rangs de ceux qui doivent se croire le plus d’autorité sur les agitateurs ? D’où vient que le lendemain du jour où l’émeute demandait la tête d’un ministre, le lendemain même, on l’accusait à la chambre detrahison, et comment, dans de si graves occurrences , en lui reprochant des soins mystérieux -pour une mère et son fils , ne pensait-on pas qu’il fallait moins de cet équivoque homicide pour faire tomber les têtes il y a quarante ans, et les -temples il y a dix mois? D’où vient enfin que l’émeute, lorsqu’elle venait de commettre l’une de ses plus coupables infractions à l’ordre, celle qui portait sur le droit des gens même , trouvait tout simple de se présenter au logis d’un personnage illustre, de lui rendre visite, d’échanger des civilités avec lui , sans craindre qu’il la repoussât en criant: «Vous qui violez les lois et le droit des gens, je ne vous connais pas. Vous qui insultez par vos acclamations républicaines au roi que nous avons fait , je ne vous connais pas. Vous qui mêlez le nom de Napoléon à des entreprises démagogi
tpies, à ce double titre , je ne vous Connais pas. *>
Mais non ; on subit la rude loi d’une nécessaire alliance avec les feuilles révolutionnaires de tous les degrés ; on a besoin deconserver la clientelle des démagogues, pour ne pas rester seul en présence de toute cette société qù’on blesse et qu’on offense. Puis, on entend n’être pas confondu avec les hommes et les actes qui répugnent à la conscience publique. Il serait trop commode à ce compte d’être chef de parti. On doit savoir qu’on répondra devant ses contemporains et devant l’histoire des alliés même dont 6n rougit. La solidarité des louanges, la solidarité des ovations, entraînent toutes les autres.
Il faudrait une bonne fois opter; il faudrait une bonne fois répudier toutes les complicités de doc* trine ou d’éloge; et s’abstenir des déclamations ari^ des, des accusations calomnieuses, des professions de foi subversives, ou bien imiter le marquis de Saint-Huruge qui unissait la logique au courages il se montrait à la tète des bandes soulevées pourt donner gain de cause à ses maximes.