CHAPITRE XII
TTaAMSIE DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE.
Le caractère du parti révolutionnaire est la tyrannie, tyrannie dans le fonds, tyrannie dans la forme.
Ce parti a une théorie bonne ou mauvaise, n’importe! il entend l’appliquera l’instant même, sans souci des intérêts, des préjugés, des mœurs contraires , sans transaction avec les vieilles mœurs, avec les opinions opposées, avec les intérêts dissidens ; c’est la tyrannie.
Les résistances nées ou à naître, comment entend-il qu’on les surmonte? par la conciliation des esprits, par la mansuétude, par le temps? Il s’en s’indigne. Pour exercer le pouvoir comme pour le conquérir, il ne comprend que la force. Après avoir demandé qu’on lui donnât dans la
Vendée des exécutions éclatantes, il rêve les lois d’exception ; toujours la tyrannie.
La tyrannie croit se légitimer en s’appuyant du droit , de l’intérêt, du nom du peuple. Mais ce peuple ! quel est-il ?
On n’y comprend pas les trente mille électeurs qui se sont abstenus des collèges électoraux, pour ne pas prêter serment, ni leurs familles.
On n’y comprend pas les quarante mille membres de la milice des autels, ni leurs familles.
On n’y comprend pas la foule des généraux, des fonctionnaires de la restauration frappés de disgrâces volontaires ou forcées , ni leurs familles.
On n’y comprend pas les paysans des dix provinces de l’Ouest, si nombreux apparemment, qu’on ne croit pas pouvoir vaincre avec les seules armes de la loi.
Tous ceux-là sont ennemis de la révolution de juillet.
Voyons parmi ceux qui ont fait ou accepté loyalement la révolution. Le parti ne compte pas les cent mille électeurs qui ont élu la majorité de la Chambre actuelle, ni leurs familles.
Il ne compte pas la masse des cent mille fonctionnaires de divers degrés menacés de destitu-
tion, comme coupables de détenir des places que les intrigans envient, ni leurs familles.
Il ne compte pas les quatre cent mille citoyens enrôlés sous les drapeaux et engagés à la cause de l’ordre par la religion du drapeau.
Il ne compte pas la masse des paysans de France, attachés au culte de leurs pères, inquiets qu’ou l’outrage, gens qui suivent les processions, portent un suaire et plient le genou devant la Yierge et son Christ.
Il ne compte pas les manufacturiers, les négociais dont les affaires sont en souffrance, qui imputent leurs maux à la soif de la guerre et à l’audace de l’émeute, ni la foule de leurs correspondans, associés, contre-maîtres et ouvriers. .
Il ne compte pas l’immense majorité de la garde nationale qui salue de malédictions les gardesdu-corps du parti, les fiers-à-bras de l’émeute, partout où elle les rencontre; et les gardes nationales, avec femmes et enfans, font, d’un lot, plus de quinze millions d’âmes.
On voit ce qu’est le peuple souverain. Le dénombrement fait, que reste-t-il? Les gens du suffrage universel auraient-ils le suffrage universel pour eux? Les apôtres du nombre auraient-ils la majorité?
Quelle est leur armée? D’où leur vient l’audace
de récourir sans cesse à la force en la légitimant du nom et de l’autorité du peuple?
D’un fait et d’un équivoque.
Le fait , c’est qu’ils ont généralement pour eux la multitude des villes, milice facile à assembler, Naturellement compacte, encore barbare selon M. Odilon-Barrot. Ce sont les Strélitz du parti. Quand ils se montrent , ils imposent ; quand ils veulent , leur volonté est la loi.
L’équivoque est que ce peuple soit le peuple. Il n’est du peuple que la partie la plus mobile, la plus passionnée; avant les miracles de ces seize mois, j’aurais ajouté : la plus corrompue.
C’est sur cet équivoque que se fonde l’autorité du parti. Son droit est un jeu de mots.
Si l’on compte encore pour quelque chose, je ne dispasles illustrations, les rangs, les services, les talens, mais seulement les richesses et les lumières, la portion considérable du peuple est tout entière en dehors du parti et contraire à ses maximes.
Plusvous êtes enfoncé avantdans la faction, plus vous laissez derrière vous d’intérêts et de sentimens froissés; plus s’agrandit alors la France dissidente ; plus s’agrandit la tyrannie.
Ainsi, c’est le peuple , moins la tête pour tous ; pour beaucoup, moins la tête, le cœur, les bras
pour quelques-uns , c’est moins le torse tout entier» L’utopie que Néron convoitait, les plus modérés la réalisent.
Une première fois, ce système a été appliqué â la France. On appela peuple ce qui n’était pas le peuple, liberté ce qui n’était pas la liberté, et on tint les échafauds en permanence pour la plus grande gloire de ce faux peuple et de cetté liberté fausse. Ceci, mes adversaires mêmes ne le nieront point. Ils sont bien obligés de convenir qu’il y avait alors mensonge et tyrannie , tyrannie abominable, puisqu’elle prétendait cimenter un mensonge par le sang. Ils y sont obligés , dis-je , car ils accordent tous que la France ne veut pas la république et ne la voulut jamais. Ils le reconnaissent si bien que, maîtres de la patrie, à ce qu’ils prétendent, ils lui ont donné un roi. Et cependant la république ou la mort était le programme du temps; la réalité était la république et la mort !
A p rès quarante ans, le même système se renouvelle, avec l’unique différence que les chefs veusent asseoir sur la pique populaire une couronne. Et la preuve que cette fois, comme alors, ils se sentent délaissés du peuple véritable, qu’ils se jugent en opposition avec les intérêts de ce qui a des intérêts, avec les pensées de ce qui a des
pensées , c’est que, comme leurs devanciers, ils ne se fient pas au temps, à la discussion paisible, à la raison publique, du succès de leurs doctrines. Comme alors, ils veulent l’emploi de la force; la force sous toutes ses formes, émeute, dictature, loi d’exception. Le talent s’éloigne d’eux comme les richesses ; les renommées nouvelles, comme les vieilles gloires. La Bourse les condamne comme l’élection. Ce sont des indices assurés, des votes positifs. N’importe, il leur faut la victoire de leur mensonge. Je le répète, c’est la tyrannie.