‹ Seizième siècle:Chapitre 15 sur 31 · SA DOCTRINE · texte numérisé non relu

SA DOCTRINE

Il commença, comme tout protestant, maïs plus que tout protestant, par répudier toute la tradition : « Il y a un erreur par trop commun d'autant qu'il est pernicieux : c'est que l'Ecriture sainte a autant d'autorité que l'Eglise par advis commun lui en octroie ; comme si la vérité éternelle de Dieu était appuyée sur la fantaisie des

Hosted by

CALVIN loi

hommes. » — « L'Eglise n'a pas le droit de forger nouveaux articles de foi. » Toute VInstitution chrétienyie, comme dit très bien M. Ferdinand Buisson (1), est écrite « pour faire ce départ entre le christianisme authentique et les superfétations qui Tout altéré. » Aux yeux de Calvin, ces superfétations sont infinies. La pensée première du christianisme n'a pas cessé d'être torturée et dénaturée par les grands docteurs même très anciens, que Calvin respecte, mais ne se croit pas tenu ni de croire ni d'acorder, et qui n'ont qu'obscurci au lieu d'éclaircir. On ne sait pas combien il y a de vraies hérésies dans Chrysostome et dans saint Hilaire. Tout le christianisme, et il faut en croire un homme qui a lu de près tous les Pères, tient dans saint Paul et dans saint Augustin. Encore faut-il suivre ce dernier avec liberté et Técouter avec réserve : « Les Sorboniques croient que la grâce est seulement auxiliatrice des œuvres ; ils prétendent suivre l'opinion de saint Augustin ; mais ce qui était dit clairement par le saint homme, ils Tobscurcissent, et ce qui était un petit entaché de vice ils le corrompent du tout, ^y I

En toute rigueur tout le christianisme est dans sai Paul, et il n'est que là. C'est une étude salutaire pour le docteur que d'en suivre le développement ailleurs, mais pour le fidèle on sent que Calvin estime que ce serait une assez vaine curiosité. C'est là une de ces « décisions hardies », comme dit Bossuet, conforme à l'esprit général du protestantisme, mais très caractéristique de Calvin. Si ce n'était pas l'effet d'une conviction très sûre, ce serait une très grande habileté. L'esprit d'examen n'a pas besoin d'être excité. Ce qui convient au fidèle c'est d'être l'homme d'un seul livre, du meilleur, sans doute, et aussi du plus difficile, pour lequel il ait besoin de l'éclaircissement de son pasteur,

(1) Sébastien ÇaslelliO'U

Hosted by

et qu'il lise guidé par lui. Pour Calvin, le christianisme c'est saint Paul expliqué par Calvin. Point d'intermédiaire entre eux. Le christianisme se compose de cinq ou six grandes vérités. Elles sont dans saint Paul ; elles sont expliquées dans saint Augustin. Tenons-nous en là ; pénétrons-nous en et faisons en un corps de doctrines solide toujours appuyé sur ces deux assises. Tout le reste de la tradition est négligeable. — Et maintenant voyons quelle doctrine en effet Calvin a tirée de ces deux maîtres.

L'invention du christianisme c'est l'infmi. Au point de vue moral, il a apporté d'autres choses au monde ; au point de vue philosophique, il a apporté cette idéelà. Elle était absolument étrangère à l'antiquité. Ni Jérusalem, ni Athènes, ni Rome ne l'ont connue. Le Dieu des Juifs est un Dieu national et un Dieu humain. Il est un roi très puissant qui gouverne son peuple, le défend contre l'étranger, le punit quelquefois en l'abandonnant et en le laissant conquérir, reparaît pour le sauver, a des susceptibilités et presque des caprices, en unmot est un homme, un peu plus juste, un peu meilleur, un peu moins imparfait, surtoutplus fort, et qui vit toujours. — Les dieux du paganisme, quand ils ont cessé d'être des forces de la nature, sont des hommes aussi, plus forts, plfis grands, à peine meilleurs, surtoutplus beaux ; c'est une aristocratie céleste, exigeante, impérieuse, fastueuse et éblouissante, ne différant de la plèbe humaine que d'un degré hiérarchique. Le dieu des philosophes antiques, très vague du reste, est fini encore ; il est d'ordinaire conçu surtout comme un démiurge, comme une intelligence supérieure qui a trouvé de la matière sous sa main, qui Pa organisée, mise en branle et qui, plus ou moins, la surveille. Dans tout cela la notion d'infmi ne se trouve point.

C'est dans les premiers temps du christianisme que cette idée a traversé le monde. Un être infini existe et un être parfait, c'est-à-dire un être qui n'est pas séparé

delà terre ecdeThommepar une différence de degré, si immense qu'on la fasse, mais par une différence de tout à néant, un être tel que comparé à lui le monde n'est rien, l'homme nul, la vertu humaine crime, la plus grande splendeur terrestre nuit. Plus aucune commune mesure. Entassez les grandeurs ; le monceau comparé à lui, n'augmente pas d'une ligne, il reste un rien, il n'existe pas. Accumulez les héroïsmes ; comparée à la sienne, la grandeur morale humaine reste une turpitude misérable et ridicule. Ces définitions mêmes, où l'on essaye de faire comprendre la diff*érence de tout à zéro, sont des blasphèmes encore pour le défmir, parce qu'étant en langue humaine, elles ne peuvent encore que le rapetisser et l'avilir, et ce n'est que l'imagination sans parole, et l'extase silencieuse dans le tremblement qui met sur le chemin seulement de le concevoir.

Cette idée extraordinaire, cette idée violente, par laquelle l'homme cherche à se dépasser lui-même, et à sortir de ses moyens propres de connaître et de penser, est parfaitement étrangère à l'humanité moyenne en tous les temps; mais elle peut s'emparer de certains hommes, et quand elle les possède, elle ne les lâche plus. Elle est une ivresse intellectuelle ravissante, extrêmement dangereuse poar les âmes faibles, qui heureusement en sont presque toujours incapables, merveilleusement salutaire aux âmes fortes, capables, non pas de la soutenir sans cesse, mais d'en avoir toujours au fond d'elles-mêmes le ressentiment secret et Tarrière-goùt. Cette idée de l'infini c'est le christianisme des esprits puissants. Depuis que le christianisme existe elle vit, quelquefois très faible et seulement dans quelques rares esprits, quelquefois, d'une contagion soudaine^ se répandant, faisant conquête, s'amphfiantparle retentissement du succès, se fortifiant par la juxtaposition de ceux qui communient en elle, créant ou une religion nouvelle, ou un mouvement religieux inattendu, sans

Hosted by

que l'ancienne forme religieuse soit changée, dans tous les cas renouvelant le monde moral.

Le protestantisme a été une explosion de Tidée d'infini.

Quelles causes prochaines à cette explosion, on ne sait. On peut croire, si Ton veut, que les découvertes scientifiques du xv^ siècle y ont contribué. La terre agrandie par Christophe Colomb, c'est déjà Dieu s'éloignant, senti moins proche, pour les esprits légers commençant à s'évanouir, pour les esprits vigoureux conçu comme plus grand. Mais ce n'est que le ciel agrandi par Copernic, l'ancien firmament tout voisin de nous brisé, les champs de l'éther indéfiniment prolongés et élargis, qui ont pu vraiment avoir ces effets, et le livre de Copernic est postérieure. Luther. L'exaltation protestante a été une révolution morale, apparemment non préparée, sans cause précisément connue.

Quant à être une renaissance de fidée d'infini, cela est certain. Voyez, pour vous en convaincre, que sur bien des points essentiels, les premiers protestants ne sont pas d'accord. Sur la présence réelle Luther est d'un avis et les autres d'un autre avis ; sur le péché originel, d'une si capitale importance dans le christianisme, Luther dit oui et Zwingle dit non ; mais sur la justification par les œuvres et sur le libre arbitre, ils disent tous la même chose; ils sont tous résolument négatifs. Cela signifie qu'ils comprennent que Dieu est tout et que fhomme n'est rien, et qu'ils poussent cette idée jusqu'à ses dernières conséquences avec une vaillance que l'homme ne met pas d'ordinaire à se dépouiller. L'homme n'est pas libre si Dieu est tout-puissant et tout prescient. Donc fhomme n'est pas libre. Qu'il frémisse de cette conséquence et que son bon sens y répugne, c'est qu'il n'a pas fidée de l'infini, c'est qu'il fait une part à Dieu pour s'en réserver une. Faire une part à Dieu est insensé; c'est une idée de païen.

Hosted by

L'homme ne se justifie pas devant Dieu par ses œuvres, c'est-à-dire n'a devant Dieu aucun mérite à Lien faire, parce que quand il s'agit de l'homme en face de Dieu, une bonne action humaine est un pur rien. Fût-elle immense, elle reste un pur rien; multipliez furieusement cette immensité humaine, en face de Dieu, elle reste un néant. Toutes les bonnes œuvres de toute Fhumanité supposée sainte, devant Dieu seraient encore une fumée. Celui qui ne comprend pas cela n'a pas l'idée du parfait; il le prend pour un degré ou deux de plus. Entre le parfait et ce qui ne l'est pas il n'y a pas de degré, parce qu il n'y a pas de commune mesure.

L'homme est donc sansmérite aucun. Il n'en a que si Dieu veut prendre pour des mérites les ombres de vertu qu'il peut montrer; en d'autres termes, il n'a que les mérites que Dieu lui donne. C'est Dieu qui \e justifie.

Voilà les idées sur lesquelles les protestants étaient d'accord. Ils étaient d'accord sur les idées religieuses et morales dérivant delanotion d'infini, comprise et sentie comme jamais elle n'avait été comprise ni surtout sentie encore. Ce sont ces idées qu'avec sa logique et avec sa passion dansla logique, Calvin a poussées jusqu'àla dernière rigueur possible , jusqu'à une rigueur comme implacable.

Pour lui le protestantisme, sa main dans celle de saint Augustin, c'est Tanti -manichéisme, et le manichéisme peu s'en faut que ce ne soit pas le catholicisme tcut entier. Les manichéens croyaient en Dieu, mais ils donnaient au principe contraire presque autant de puissance; il y avait pour eux un Dieu du bien, et, en vérité, un Dieu du mal, l'homme entre les deux. Autrement dit, ils n'avaient pas l'idée d'infini. Ils concevaient Dieu comme un roi très puissant qui a un adversaire très, redoutable lequel lui dispute ses sujets. C'étaient des païens. Leur christianisme était un paganisme simplifié. L'etFort qu'il faut que Vhomme fasse pour s'élever à

Hosted by

l'idée d^infini, ils n'avaient pu le faire et étaient restés à mi-chemin, ce qui en pareille affaire équivaut à n'être pas parti. Or le catholicisme glisse et retombe sans cesse au manichéisme, comme entraîné par le poids de Thumanité qu'il ne soulève pas à Dieu d'un bras assez vigoureux.

Il ne sait pas montrer Dieu comme tout-puissant. Croit-il Dieu tout-puissant? Il ne laisse pas de montrer le diable comme un personnage très fort et redoutable, ce qu'il est, mais, de plus, comme un personnage indépendant , ce qu'il n'est pas , agissant pour lui et de par lui , comme s'il avait une puissance personnelle. C'est du manichéisme. D'abord il n'y a pas un diable. Quand l'Ecriture dit: le diable, c'est le chef des démons qu'elle désigne ainsi [Institution i, xiv, 14). Il y a des diables, des esprits immondes à qui Dieu permet de tenter l'homme. N'oublions pas ce point pour ne pas tomber dans la grossière conception de Manès, digne des Persans. Ensuite le diable, si nous le nommons ainsi, n'est que l'exécuteur des volontés de Dieu : « Quant est du combat etdiscord que nous avons dit que Satan a contre Dieu, il le faut entendre en sorte que cependant nous sachions qu ilne peut rien faire sinon par le vouloir et congé de Dieu. Le Diable qui tourmentait Saiil est nommé esprit mauvais de dieu. Dieu a frappé de plaies l'Egypte par ses mauvais anges... Quand nous disons donc que Satan résiste à Dieu et que ses œuvres sont contraires à celles de Dieu, nous entendons que telle répugnance ne se fait pas sans la volonté divine. » — En somme, le diable n'est pas rennerni de Dieu, mais Tennemi de l'homme et le ministre de Dieu irrité, et le ministre irrité de Dieu. II n'y a pas deux principes. Iln'y a pas deux puissances. Il n'y a que le tout-puissant ; il n'y a que Dieu.

— Il n'y a que Dieu. Le diable n'est pas libre. L'homme non plus. S'il était libre, il y aurait encore deux puis-

Hosted by

sances, et le machéisme renaîtrait. Il y aurait deux êtres pouvant quelque chose, l'homme et Dieu, Tun beaucoup et l'autre peu, mais il n'importe; dès que l'infini est limité, il n'est pas. Quand Thomme croit pouvoir quelque chose, il nie le tout-puissant ; dès qu il se croit libre, demi-libre, un peu libre, tout comme il voudra, il nie Dieu. Dieu est, donc Fhomme est sa chose. Dieu « besogne » en nous pour le bien, comme, pour nous éprouver, il permet aux démons de besogner en nous pour le mal Mais c'est toujours de lui que vient tout acte, et tout ce qui se fait dans l'univers est de lui.

Nous n'avons pas même de liberté pour les choses indifférentes, et qui ne sont ni bien ni mal ? — D'abord il n'y a pas de choses indifférentes; ensuite, pour celles qu'on peut à la rigueur nommerainsi, même pour celleslà, il est mauvais de nous croire libres. Cela nous inclinerait à nous croire libres dansles affaires d'importance. La vérité est que nous ne le sommes jamais : « Veuillons ou non, Fexpérience journelle nous contraint d'estimer que notre cœur est plutôt conduit par le mouvement de Dieu que par notre élection et liberté: vu que souvent la raison et entendement nous défaut en choses qui ne soint point trop difficiles àconnaître et perdons courage en choses qui sont aisées à faire; au contraire en choses très obscures et douteuses nous délibérons sans difficulté et savons comment nous en devons sortir ; en choses de grande conséquence et de grand danger le courage nous y demeure ferme et sans crainte. D'où procède cefei, sinon que Dieu besogne tant d'une part que de l'autre? Le Seigneur fait que l'oreille oye et l'œil voie. »

— Mais rien ne répugne plus au bon sens humain ; nous nous sentons libres .toutes les fois que nous agissons. Nous ne pouvons pas nous imaginer autrement que libres, même dans le moment où nous faisons le raison-

Hosted by

nement qui nous démontre esclaves. — Il est vrai; mais le bon sens n'est pas juge de ces choses, a L'homme naturel, comme Ta dit saint Paul, ne comprend point les choses qui sont de Tesprit de Dieu. Dieu a affolé la sagesse humaine pour confondre la gloire des sages. »

Il ne suffit pas de concevoir rinfini, et de tirer de cette pensée la conviction que nous ne sommes pas libres; il faut s'y perdre avec joie et sentir alors qu'on n'est que goutte d eau dans Tocéan, et cette sensation devient aussi habituelle en nous que Tétait celle de tout à Theure qui nous persuadait que nous étions une force.

— Mais c'est la nature humaine changée ? — Précisément, et le christianisme n'est pas autre chose qu'une nouvelle nature donnée à l'homme.

— Mais il y a un immense danger à persuader à l'homme qu'il est incapable d'agir par lui-même. Il va s'endormir dans la nonchalance. — Et quand il se croit libre, « il s'élève en vaine confiance et témérité ». Lequel vaut le mieux ? La doctrine qui flatte le moins son orgueil. Il faut lui apprendre qu'il est « dénué de tout bien » et que, dénué de tout bien, « il doit aspirer au bien dont il est vide, à la liberté dont il est privé. »

— Mais pourquoi la prière? Pourquoi priez-vous ? On ne prie pas la fatalité ; on ne prie pas une puissance infinie qui a tout réglé de toute éternité et dans laquelle nous sommes engagés comme la poussière dans le vent. On prie un être qui peut s'adoucir, s'apitoyer, être fléchi. — En d'autres termes qui est un homme. C'est toujours comme un homme que vous considérez Dieu. Vous êtes des païens. On ne prie pas Dieu pour le fléchir ou l'apitoyer. Ce serait comme lui donner des conseils. L'homme donnant des conseils à Dieu 1 On ne prie pas Dieu pour féclairer sur nos besoins. Ce serait comme lui donner des renseignements. L'homme renseignant Dieu I On ne prie pas Dieu pour obtenir. C'est

païen encore. Dieu sait ce qu'il a à nous donner. On prie Dieu pour s'unir à lui, « pour s'accoutumer à avoir en lui notre refuge comme au port unique de salut », pour, non pas le faire témoin de notre âme, il Test sans cela ; mais nous rappeler sans cesse qu'il en est témoin, « pour que notre cœur ne soit ému d'aucun désir duquel nous ne l'osions faire immédiatement témoin, déployant tout notre cœur devant lui. » La prière est humiliation devant Dieu, élévation à Dieu. Dès qu'elle est autre chose, elle est païenne, elle est ce blasphème : proclamation que Dieu est fini.

— Mais si l'homme n'est pas libre, où est son mérite ? — Les mérites de l'homme ? Ceci est la grande question. Reprenons.

— Il n'y a que Dieu. Nous sommes imparfaits, il est parfait ; nous ne sommes rien devant lui, ni rien de ce que nous faisons n'est quelque chose. Dès lors quel mérite avons-nous? Jamais aucun. Je ne dis pas qu'une action bonne soit mauvaise, je dis que devant Dieu elle est nulle. Je ne dis pas qu'elle déplaise à Dieu, je dis qu'elle ne l'oblige point, qu'il n'a aucun compte en tenir, qu'elle ne constitue pas pour nous une dignité, un mérite, un gage de salut, que c'est un crime épouvantable d'orgueil que de croire que parce que nous l'avons faite Dieu nous doit quelque chose ; car ici encore c'est traiter avec lui, sinon d'égal k égal, du moins de petit à grand. Or Dieu n'est pas grand, il est ; nous ne sommes pas petits, nous ne sommes pas. Ici encore, comme toujours, nous le prenons pour un roi, nous pour des sujets : Nous te servons bien. Paye-nous. » Paganisme pur. Rien n'est plus difficile à arracher de l'esprit de l'homme que cette folie. Cette fierté est une ivrognerie mortelle de l'entendement. C'est s'adorer au lieu de Jésus. » Il faut en finir avec cette idolâtrie. « Il est difficile de nous attirer à ce point de quitter toute gloire entièrement à Dieu ; car nous vou-

Hosted by

Ions toujours être je ne sais quoi et sommes si fols de penser être ce que nous ne sommes pas. » Mais il y faut arriver. Point de ménagement, point de tempérament là-dessus. Il n'y en a pas entre tout et rien.

On tergiverse, on dit : Nos mérites ne sont rien si Dieu n'y ajoute ; mais ils valent avec Taide divine. Un peu de nous et beaucoup de lui, c'est ce qui nous sauve. — Toujours un peu et beaucoup dans des choses qui n'admettent, par défmition, que rien et tout ! Que la faiblesse humaine est étrange en cela I « La plupart des hommes imaginent une justice mêlée de la foi et des œuvres... La justice de foi diffère tellement des oeuvres que si Tune est établie, l'autre est renversée... Il faut que celui qui veut obtenir la justice du Christ abandonne la sienne... Tant qu'il nous reste quelque goutte de justice en nos œuvres, nous aurons quelque matière à nous glorifier. » La prétendue justice des œuvres, le prétendu mérite des bonnes actions n'est que cela, de l'orgueil. Etre orgueilleux devant Dieu, ce n'est pas seulement de la démence, c'est le plus grand crime que l'homme puisse commettre envers Dieu ; car c'est le nier.

— Cependant ne peut-il y avoir un certain mérite, non pas à bien agir, mais à bien agir parce que Dieu l'ordonne ? Ne peut-il pas y avoir un certain mérite dans l'obéissance à Dieu ? Exécuter la Loi n'est-ce pas un mérite ? — Comment serait-ce un mérite, puisque nous sommes parfaitement incapables d'exécuter la Loi par nous-mêmes, puisque nous ne l'exécutons que si Dieu veut que nous l'exécutions et que par conséquent le mérite de l'exécution en revient à Dieu ? Sommes-nous donc capables de quelque chose ? Mais de rien absolument. Dieu seul est une force. Si nous exécutons la Loi, c'est qu'il l'exécute par nous. « L'homme est insuffisant, non seulement à accomplir la Loi, mais même à la commencer. Non seulement la plénitude de justice

Hosted by

parfaite, mais la plus petite partie d'icelle surmonte toutes nos facultés. »

— Alors pourquoi Dieu commande-t-il? —Pourquoi ? Mais précisément pour nous faire sentir notre impuissance, et pour que nous lui demandions la force de réaliser ce qu'il commande. « Il nous prescrit pour que nous lui demandions la vertu de lui obéir. » Dieu est infini, sa loi est infinie, et s'impose à des êtres finis. Pour qu'ils l'exécutent ? Ce serait contradictoire. Non ; pour que nous n'ayons de recours et d'espoir qu'en lui. Il nous impose une loi infiniment disproportionnée à notre nature, « et qui nous battrait les oreilles en vain, sinon que Dieu inspirât à nos cœurs ce qu'elle enseigne. » Autrement dit, il nous prescrit une loi que nous ne pouvons accomplir qu'à la condition qu'il l'accomplisse en nous. Dès lors où est le mérite? 11 est nul. Il est l'illusion d'un être qui croit remplir une mission parce qu'il la connaît, exécuter un ordre parce qu'il l'entend, aller au but parce qu'il y est porté par un fleuve qui l'entraîne. C'est le chemin qui marche et non lui qui chemine. Son devoir, c'est de ne pas essayer de remonter le courant ; être fier d'arriver où le courant le mène, s'en faire un mérite, c'est ridicule.

— Et la foi même^ enfin, n'est-elle pas un mérite? Dire : je ne fais rien, quoi que je fasse, je ne puis rien, je ne suis rien. J'adhère seulement à la volonté de Dieu qui est tout, j'ai foi en elle, j'espère en elle, je n^espère qu'en elle, je m'y réfugie et je m'y confonds ; ceci n eslil pas un mérite devant Dieu? — Ce n'est pas un mérite à proprement parler. C'est l'excellence de l'homme, c'est son état de perfection, si ce mot n'est pas blasphématoire à lui appliquer, c'est ce qui le justifie, c'est par quoi il devient un juste. Mais point d'orgueil encore, et ne nous croyons pas méritants pour cela. Cette foi elle-même, étiez-vous capables de vous la donner ? Prétendez-vous qu'elle vient de vous? Est-ce là que se

Hosted by

réfugiera votre éternelle illusion de vous croire capables de quelque chose ? Abandonnerez vous toutes vos autres prétendues puissances pour vous croire doués de celle-là seule qui mènerait à la perfection humaine ? Non, certes ; la foi même vous vient de Dieu, comme le reste. Il vous la donne parce qu'il lui plaît ainsi. De cela, comme de tout ce qui est en vous, ne vous glorifiez pas ; remerciez. De cela, comme de tout ce qui est en vous, ne vous faites pas un mérite, mais une humilité de plus. Dites-vous (et que dire autre chose?) : Je crois parce que Dieu veut que je croie. S'il me refusait la foi, je blasphémerais. « L'homme naturel n'est point capable d'entendre les choses spirituelles, mais au contraire ce lui est folie de la doctrine de Dieu, d'autant qu'elle ne peut être connue que spirituellement. Pourtant [c'est pourquoi] l'œuvre du Saint-Esprit en cet endroit est nécessaire, ou plutôt il n'y a que sa seule vertu qui règne ici. »

— Mais la vérité de Dieu devrait être éclatante comme la lumière du jour I — Certes, et elle l'est : « La parole de Dieu est semblable au soleil ; mais c'est sans efficace contre les aveugles. Or nous sommes tous aveugles naturellement en cet endroit. »

L'homme n'a donc aucun mérite devant Dieu. Il n'a pas de mérite parce qu'il n'est pas libre. Il n'a pas besoin d'être libre, puisqu'il ne saurait avoir ni mérite ni démérite. Ces deux idées sont connexes, et sont preuves l'une à l'autre. Le faisceau de la doctrine se forme à la fois et se resserre Le centre en est: Dieu tout, rhomme rien.

S'il en est ainsi, quelle est la destinée de l'homme ? Que faites-vous de cet être aveugle, impuissant, dépouillé et trébuchant ? Il sera bon, si Dieu le veut ; il sera obéissant, si Dieu veut qu'il obéisse ; il sera croyant, si Dieu veut qu'il croie. Et après ce court passage ici-bas que deviendra-t-il ? Calvin n'a pas

Hosted by

deux réponses, et v^ici ce qu'il nous répond encore : — Il n'y a que Dteu. Il n'y a que la volonté de Dieu. Et cette volonté ne change pas. Qui pourrait la faire changer ? Nous, avec nos mérites, avec nos prières ? J'ai répondu à cela. Lui? S'il avait deux volontés, il serait deux Dieux, celui d'avant son changement et celui d'après. Il se combattrait ; donc il serait deux forces contraires. Il aurait le système manichéen en lui-même. Il aurait un principe mauvais, ou moins bon, dont triompherait à un moment donné un principe supérieur. L'infini ne peut pas changer, le parfait ne peut pas se démentir ; il ne peut avoir deux décisions différentes, dont Tune, évidemment, ne serait pas parfaite. Il est un, il est immuable, ou il n'est pas infini. Il est infini, donc il est inflexible. — Ajoutez que le temps n'existe pas pour lui. Vivre dans le temps c'est vivre par fractions ; l'infini ne se fractionne pas ; il n'est pas successif ; il vit pleinement dans l'éternité, depuis les commencements jusqu'à la fin des temps, pour parler en langage humain, comme dans un seul moment. Il voyait au commencement ce qui se passait, ce qui se passe aujourd'hui et ce qui se passera indéfiniment. Tout cela est contenu dans la notion d'infini ou il faut renoncer à cette notion, nier Dieu, encore une fois.

Donc, de toute éternité. Dieu a su tous les pécheurs à Tenir et tous les justes. Il les a sus et il les a faits. Il les a sus, ou il n'est pas prescient, et n'est qu'un homme ; il les a faits, ou il n'est pas tout-puissant et n'est qu'un homme. Donc tous les justes et tous les pécheurs sont prédestinés. Vous êtes justes ou vous êtes pécheur, si Dieu l'a voulu depuis des milliards d'années, ce qui veut dire si Dieu le veut. Par conséquent vous êtes élu ou réprouvé d'avance en langage humain, vous êtes élu ou réprouvé, simplement, en langage divin, puisque d'avance en Dieu ne signifie

Hosted by

rien. Vous êtes choisi ou exclu. Ces mots ne sont pas justes. Aux yeux de Dieu vous êtes sien ou non. Ou Dieu n'est pas infini, c'est-à-dire ou Dieu n'est pas, ou cela est. Il faut choisir.

Yoilà le fatalisme calviniste, car il n'y a pas d'autre définition, arrivé à son terme. La prédestination est le point d'arrivée nécessaire du Calvinisme, c'est-à-dire de la notion d'infini comprise avec emportemen^^ et embrassée avec ivresse. La prédestination est renfermée dans tout ce quiprécède et lerenferme. Le faisceau est complet et serré d'une attache victorieuse. L'homme n'est pas libre parce qu'il est prédestiné, il n'est pas méritant parce qu il n'est pas libre ; il n'a pas besoin d'être libre puisqu'il n'a aucun mérite à avoir, il faut qu'il soit prédestiné puisqu'il n'est pas libre ; et il est prédestiné, esclave et imméritant parce qu'il n'y a que Dieu.

Cette prédestination, centre nécessaire de toute sa doctrine, c'est sans réserve que Calvin nous l'expose, etfassène, pour ainsi parler, sur notre faiblesse. Il ne nousTépargj pas. Il nous montre d'abord qu'elle est un fondemen du christianisme depuis ses plus lointaines origines, ce qui est vrai, puisque la Bible est pleine de cette idée. Dieu a toujours choisi. Il a choisi son peuple entre mille autres dans l'antiquité. Il proscrit mille nations pour s'en réserver une : « Moïse cric que Dieu ayant rejeté toutes les nations, il en a aimé une seule. Les prophètes sont pleins de cette doctrine que les Juifs ne sont point plus excellents que les autres, sinon d'autant que Dieu les a aimés gratuitement. Dieu a dit : Je suis le Dieu jaloux faisant miséricorde en mille générations et me vengeant jusqu'à trois ou quatre races... En ce qu'il adopta jadis la semence d'Abraham, il a rendu un clair témoignage qu'il n'aimait pas également tout le genre humain. En ce qu'ayant rejeté Esati, il lai préféra Jacob, qui était plus jeune ; par un tel choix

Hosted by

CALVIiN 165

i] a donné une enseigne manifeste de son amour libre de laquelle il n'aime sinon qui lui plaîl. » Il est ainsi, c'est la loi divine : « Tous ceux sont haïs de Dieu qui sont étrangers de lui. »

Et cette loi biblique, Calvin montre qu elle n'est pas autre chose que la loi naturelle. La Bible Tinscrit, le monde la proclame. Ce que les cieux racontent et la terre, c'est la gloire de Dieu, et sa partiaKté,aux yeux deTinfirme raison humaine. Est-ce que le choix gratuit et arbitraire n'est pas partout sous nos regards ? Pourquoi ceux-là naissent-ils et non ceux-ci ? Pourquoi ceux-là meurent-ils en naissant et non ceux-ci ? Pourquoi ceux-là meurent-ils jeunes et non ceux-ci ? Pourquoi ceux-là sont-ils misérables et non ceux-ci ? Le bonheur est choix, la longévité est élection, la vie au lieu du néant est prédestination déjà. Et Ton s'étonnera de voir s'appliquer aux choses du salut une loi qui est universelle I

Vous me direz qu'elle est injuste 1 Ce qui est injuste c'est le Fatum des stoïciens que Ton confond avec le nôtre et qui ne l'est pas. « Nous ne sommes pas des stoïciens qui songions un Faturii^ c'est-à-dire une nécessité^ laquelle soit contenue eyi nature pour une conjonction perpétuelle detoutes choses... Les stoïciens ont appelé Fatum une nécessité faite et composée d'un labyrinthe divers et entortillé, laquelle assujettit Dieu même... » — Le nôtre est une nécessité résidant non dans la nature aveugle, mais dans une infinie intelligence ; c'est « un libre conseil de Dieu par lequel il gouverne le genre humain et chaque partie du monde selon sa sagesse infinie et sa justice incompréhensible... » ; c'est Dieu « présidant par-dessus le monde qu'il crée et non seulement ayanten samainlegouvernementdes choses, mais aussi gouvernant le co^iir des hommes... » Ce qui est injuste attribué à l'enchaînement mécanique des causes et ellets naturels doit être crwjîi^'^e attribué à une

Hosted by

intelligence supérieure à la nôtre et qui ne lui échappe que parce qu il la dépasse, attribué à un être vivant et pensant, et vivantetpensant infiniment, attribuéàrinfmi intelligent. Nous échappons au scandale de la fatalité, dès que la fatalité est infinie, véritablement infinie, c'està-dire infinie en sagesse comme en toutes choses, dès que ce n'est pas la fatalité qui lie Dieu, mais Dieu qui fait la fatalité.

Du reste, même à nos yeux humains, si débiles, la justice de cette fatalité-là se fait entrevoir. L'homme est maltraité parce qu'il a péché. Adam a péché, et tous les hommes en lui. Pourquoi tous les hommes ? Parce qu'il les contenait tous, étant le premier. La race humaine, c'était lui. L'espèce humaineparaissantdans le monde se montrait vicieuse. Elle a été condamnée. Nous sommes tous des coupables. Que parmi tous ces coupables Dieu pardonne à quelques-uns, ce n'est pas injustice à ceux qu'il laisse condamnés, c'est bonté imméritée à ceux qu'il sauve, c'est indulgence à ceux qu'il aide.

Calvin tient essentiellement au dogme de la chute et du péché originel. C'est qu il justifie Dieu ; c'est qu'il le montre, même au jugement humain, moins incompréhensible en ses choix arbitraires ; c'est qu'il permet à Calvin d'être fataliste sans avouer qu'il l'est et pour ainsi dire sans l'être ; c'est qu'il lui permet de croire à la fatalité après la chute et au libre arbitre humain avant. Adam était libre, les hommes ne le sont pas, Adam avai^t une volonté, les hommes n'en ont pas. Ils n'ont que la concupiscence. La concupiscence c'est la volonté corrompue depuis la chute, Adam vivait dans la liberté, les hommes vivent sous la nécessité. « Origène déclare hérétiques ceux qui ôtent à fhomme le libre arbitre » Il faut s'entendre. « S'il entend cela du premier état de nature, il ne »I rien que nous aussi nous ne tenions. Mais s'il ne fait distinction entre la nature entière et la corruption survenue depuis, il n'y a

Hosted by

fidèle qui ne dise qu'il confond les principes de la

foi. »

A la vérité, cette concession est considérable ; car voici qu on va dire à Calvin (et on le lui a dit) : « S'il a existé un état humain oùrhomme fût libre, Dieu est entamé. Votre Dieu tout-puissant est ; mais alors il n'était pas. Votre Dieu tout prescient est; mais alors il n'était pas. Adam était prédestiné à cette chute même,après laquelle la prédestination a commencé pour Thomme, ou il ne Tétait pas : s'il Fêtait, il n'était pas libre, et sa chute n'est qu'une volonté de Dieu, et que venez-vous nous parler de l'homme coupable de par la chute et de par la chute méritant la mort ? S'il ne l'était pas, il y avait, alors, quelque chose qui n'était pas dans le conseille Dieu et qui ne dépendait pas de lui. Donc Dieu, d'après vos principes mêmes, n'était pas infini. Quelque chose était en dehors de sa prescience et de sa puissance ; quelque chose était en dehors de lui. Il n'y avait pas que Dieu. Dieu avait sa borne. Dieu était fini avant la chute, et a conquis son infinitude après. Qu'est-ce que c'est que ce Dieu qui change ? »

Calvin n'a pas répondu à cette objection. C'est ici pour lui que le mystère commence. Dix fois, quand cette objection se dressait, il a dit : « Mettre ici en avant la prédestination de Dieu est hors de propos... Quant à ce que Dieu n'a pas soutenu Adam en la vertu de persévérance, cela est caché en son conseil étroit et notre devoir est de ne rien savoir qu'avec sobriété » (1).

Et du reste, en général, tant pour ce qui se place dans cette période préhumaine, en quelque sorte, dans cette

(1) Institution, Ailleurs (frai^^ de /a Prédestination) sur la même question : « Quant à ce qui a été ordonné par la prescience et décret de Dieu quel homme devait trehncher comme il a fait et que néanmoins on ne peut envelopper Dieu dans une lelJe faute comme s il en était l'auteur, n'ayons point honte de confesser notre ignorance en cet endroit, vu qu'on eonnaiL assez que c'est un secret caché à 1 esprit humain, »

Hosted by

période théologique de riiumanité avant la chute, que pour ce qui, même autour de nous, comme le mal sur la terre frappant les êtres qui n'ont pas péché, étonne notre jugement balbutiant, « il faut garder cette modestie de ne vouloir attirer Dieu à nous rendre compte, mais porter telle révérence à ses jugements secrets que sa volonté nous soit toujours cause très juste de tout ce qu'il fait. »

Encore une fois, oui, Dieu c'est la fatalité ; mais c'est la fatalité dans une personne, et dans une personne infiniment sage. La fatalité des choses exaspère l'homme, la tyrannie d'un homme semblable à nous nous indigne, la fatalité résidant en un être souverainement intelligent ne doit que nous rassurer et nous srffermir : a Si un homme mortel prononçait que sa volonté lui fût pour raison, je confesse que ce serait une voix tyrannique ; mais de ranger Dieu à une telle mesure, c'est une rage par trop excessive,.. Il convient porter cet honneur à sa volonté qu'elle nous suffise pour toute raison, d'autant qu'elle est la fontaine et règle de toute justice. »

Telle est cette doctrine rude et contraignante, admirablement liée et nouée, où Ton se sent pris comme dans un fdet serré et lourd. Garrotter Fhomme dans la logique, commeaussi dans la rigueur matérielle, le serrer de près et quant à sa pensée et quant à ses actes, discipliner le protestantisme qui tendait à l'anarchie, c'est bien en effet ce qu'a voulu Calvin. L'homme fait toujours Dieu à son image ; Calvin a fait un Dieu qui ressemblait à Calvin, volontaire, rigoureux, tenace, qui ne change point, qui a toujours la même pensée, qui a les siens, qui les a d'avance, qui prédestine tel homme à la mort, comme Calvin prédestinait sept ans à l'avance Servet au feu, dont les desseins sont immenses, prolongés et invariables, et qui est tout dans sa cité. — Il a fait un Dieu intelligent, sage, infatigable, qui suffit à tout,

Hosted by

qui ne s*endort jamais, et qui est froid et implacable. Il a fait une théologie sur le modèle de la République de Genève et une République de Genève sur le modèle de sa théologie. Il a fait une religion où l'homme est dans le tremblement sous le juge terriblement sagace et terriblement vigilant qui le regarde, une religion rigoureusement théocratique et strictement dogmatique, où le a sens propre » n'a plus de place à se déclarer et à pousser ses audaces, aussi fermée de toutes parts que pourrait l'être le catholicisme le plus intransigeant d'un de Maistre ou d'un Ronald. « OEuvre éminemment ecclésiastique », comme dit très bien M. Ferdinand Ruisson, qui rappelle bien moins l'exaltation lyrique des prophètes que l'instinct minutieusement gouvernemental d'un Moïse.

OEuvre très belle du reste, inspirée en ses parties hautes, en ses parties essentielles, par l'idée de l'infini aussi fortement conçue qu'il soit possible à un être humain de la concevoir, et qui semble faite par un homme qui a contemplé l'infmi face à face, et qui en est resté ébloui, sans en avoir éprouvé d'étourdissement. OEuvre d'une suprême morahté, d'ailleurs, quoi qu'on puisse objecter, ou craindre. Calvin n'a pas de peine à montrer qu'en ruinant le « mérite des œuvres » il ne ruine qu'un calcul intéressé de notre concupiscence. Si l'on fait Facte bon pour mériter le ciel, il n'est plus bon. Il est môme détestable. Il a juste le mérite de l'usure : a Ce ne sont pas bonnes œuvres que celles faites en vue duloyer... C'est bien mal profité si l'on ne cherche autre chose sinon que les hommes servent Dieu pour rétribution et soient comme mercenaires qui lui vendent leur service. >^ Nous devons être purs parce que nous sommes enfants de Dieu, (( temples du Saint-Esprit, lesquels il n'est point licite de polluer », et « cette seule cause nous déviait assez émouvoir à bien vivre afin que Dieu soit glc>rifié en nous. »

Hosted by

Cette morale gratuite qui est celle de Kant, cette obéissance au devoir sans raison d'y obéir, et simplement parce qu'il commande, cette morale qui dépouille l'homme de tous les motifs intéressés ou agréables de faire le bien pour le mettre comme en face même du bien absolu et lui commander de l'adorer pour luimême, est certainement un des plus beaux efforts de la conscience humaine vers la vertu pure (1).

Quant au terrible danger de « nonchalance », quant au danger que l'homme, trop pénétré de Fidée de cette fatalité qui domine toute la doctrine, ne se relâche, ne s'abandonne, se sachant perdu d'avance ou sauvé d'avance, ce danger existe certainement. Mais on a remarqué une chose assez singulière, c'est que les doctrines qui inclinent le plus à une sorte ou à une autre sorte de fatalisme, le stoïcisme par exemple, ou le protestantisme, comptent en leur sein les hommes les plus énergiques, les plus intraitables et les moins abandonnés. Le fait n'est pas douteux. La raison en est peutêtre très simple. Elle est peut-être que pour inventer ou accepter une doctrine aussi rude il faut être très énergique. On fait souvent aux doctrines l'honneur d'avoir fait ce qui au contraire les a produites. Ce n'est pas le stoïcisme qui fait les stoïques, c'est les stoïques qui font le stoïcisme. Ce n'est pas le protestantisme qui crée le puritain, c'est le puritain qui crée le protestantisme. Du même fond d'énergie sombre, d'entêtement, de rigueur et de dureté, le calviniste tire une conscience qui le tyrannise, et une doctrine qui le flagelle, et du tout une vie sévère. Sa doctrine n'est que la généralisation systématique de sa conscience ; son Dieu, comme toujours,

(1) Br^nucoupde Kant dans Calvin, c'est-à-dire de Cal vin dans Kant. De Cnhiii : « Y a-t-il une seule bonne œuvre en laquelle on ne puisse nohM' iinpiiroté ou imperfection V > — De Calvin : « Le jugement de rhoimiM' ne s'abuse guère en considi^ration générale; mais il se trompe en considei-antpartieulièreinent ce qui regarde sa personne. ^>

Hosted by

CALVIN l"lf

n'est que lui-même projeté k rinfini, et son Dieu est presque cruel pour lui, parce que lui-même estpresqu»; féroce pour lui-même. Toutes les fois qu'il y aura des hommes qui sentiront le besoin de se maîtriser durement, ils inventeront un maître infini qui sera terrible. A. cela le système s'ajoute, avec sa logique captieuse el tenace, qui tisse et serre le filet, et rive la chaîne. Et sans doute du système, de la généralisation qui embrasse le monde entier, finstinct de conscience qui Fa produit revient à Thomme, renforcé, agrandi, multiplié, s'imposant à lui et Fétreignant d'une puissance nouvelle, cent fois plus considérable, et confirme en Thomme la tendance première d'où tout est parti ; et c'est là ce que produit la doctrine ; mais la doctrine elle-même a pris sa source dans le cœur, les entrailles, le fond secret de la complexion du croyant.

Il ne faut donc pas s'étonner qu'une doctrine fataliste n'incline point les hommes qui l'embrassent à la nonchalance et à l'abandonnement, puisqu'elle ne peut être embrassée que par des hommes incapables d'abandonnement et de relâche et qui ne la conçoivent ou ne l'adoptent que parce qu'ils sont incapables de s'abandonner. Reste qu'une doctrine semblable n'est sans périt que pour ceux qui sont, de nature, très sévères déjà pour eux-mêmes et très énergiques, que pour ceux qui ne Pacceptent que parce qu'ils seraient capables de Finventer, et que pour les autres elle ne laisse pas d'avoir les dangers que les adversaires de Calvin lui signalaient ; et c'est en effet ce que je crois.

Ce dogme, Calvin l'a exposé avec une fermeté, une science et une habileté magistrales, un progrès aussi dans la rigueur qui est une des marques et de son tempérament et de son génie. Dans les successives éditions de VInstiiution chrétienne^ la doctrine prend comme chaque année un nouveau degré de précision. Dans les Opuscules (sermons, lettres de polémique, discussions.

Hosted by

petite traités), le ton, comme il est natmel, est plus varié. Tantôt comme dans IdiSupplicatioiiet remontrance sur le fait de la chrétienté et de la Ré formation de V Eglise, aux ^princes tenant journée impériale à Spire, le plus bel ouvrage peut-être de Calvin, la doctrine est résumée avec une netteté et une plénitude merveilleuse ; tantôt, quand il s'agit de combattre les conciliateurs, les a moyenneurs » ou a médiateurs » ouïes tièdes, comme ceux que Calvin appelle spirituellement Nicodémites (1), la doctrine est présentée avec un renforcement de rudesse et de majesté terrible; tantôt (moins souvent), quand il s'agit de défendre les idées nouvelles contre le reproche d'exagération et de violence, la doctrine, sans se faire plus douce, montre ses parties conciliables avec le bon sens humain et ce qu'on pourrait appeler la conscience commune.

Calvin, comme tous ceux qui ont, non seulement bâti un système, mais qui l'ont de plus discuté et défendu pied à pied, ne laisse pas d'être quelquefois sur le bord et aux premières pentes du sophisme. De ses demi-sophismes, de ses demi-atténuations et de ses demi-tempéraments inattendus, il y a une raison générale qui est fort importante. Calvin prétendait rompre la tradition prochaine, mais se rattacher très fermement à l'ancienne. Il repoussait l'autorité des Pères, mais il se réclamait de la Bible et de l'Evangile, et c'était le Christianisme tel qu'il fut depuis le commencement du monde jusqu'à saint Paul où il prétendait ramener le monde, et qu'il prétendait faire revivre. A qui lui demandait : Où est la vérité ? il répondait : Dans la Bible, dans FEvangile, dans saint Paul ; déplus, dans saint Au-ustin qui a compris saint Paul.

Il pensait ainsi, d'abord parce qu'il n'était pas un

(1) Nicodème est ce pharisien, sénateur du grand Sanhédrin, qui alla visiter Jésus la nuit. C'est donc le patron des timides.

Hosted by

philosophe libre, pour quoi il aurait eu horreur de passer, mais un chrétien, ayant absolument foi aux livres saints ; ensuite parce que, de cette manière, il ne renonçait pas au bénéfice de l'autorité de la tradition. Il ne la rompait, il ne la considérait, avec douleur, comme ayant été rompue, que pour un temps relativement court. Du commencement du monde au second siècle après Jésus-Christ la parole de Dieu a été comprise, et c'est à cette immense période de temps que nous nous rattachons. Plus tard elle a été obscurcie, sauf encore pour quelques grands esprits, comme Augustin, qui Tout bien entendue ; nous la reprenons. Nous ne sommes donc pas des isolés ; nous sommes les successeurs, trop tardifs, des patriarches, des prophètes, de Jésus et des apôtres, rapportant leur parole si longtemps en autorité, depuis quelques siècles seulement en oubli ou altération.

11 se tenait ferme en cette posture ; mais elle ne laissait pas de le gêner, parce quen vérité sa doctrine était quelque chose de nouveau, de rare dans le christianisme, dans TAncien Testament surtout, quelque chose, au moins dans son extrême rigueur, de très personnel, et que de vouloir la concilier de tous points avec FAncien Testament et même parfois avec le Nouveau, c'était des affaires.

De là les sophismes de Calvin. Le Dieu de la Bible n'est point du tout le Dieu immobile de Calvin, le Dieu qui ne change pas. Il est un Dieu qui s'irrite, qui s'apaise, qui menace et qui n'accomplit pas ses menaces, qui se repent, qui a des regrets, qui travaille et qui trouve son œuvre bonne après l'avoir faite, comme s'il y avait pour lui un avant et un après, ou qui la trouve mauvaise et se veut du mal de l'avoir faite, en bref c'est un homme, c'est un roi très puissant, ce n'est pas un être infini, et rien n'est plus étranger à la Bible que la notion de F infini, si continuellement présente à

Hosted by

Tesprit de Calvin, et qui est comme le tout de sa pensée.

11 n'était pas difficile de faire remarquer cela à Calvin et il lui était très difficile d'y répondre : « Dieu s'est repenti, lui criait-on : d'avoir créé l'homme, d'avoir élu Satil, d'avoir trop châtié son peuple. C'est littéral dans la Bible. Vous contredisez la Bible. » — Ce sont des « figures », répondait Calvin, « comme toutes les autres formes de parler qui nous décrivent Dieu humainement. « De même la ^f colère » de Dieu. Dieu ne se met pas en colère. Il y est de toute éternité contre ceux que de toute éternité il réprouve ; seulement sa colère éclate aux yeux des hommes à tel moment. Dieu ne se repent pas. Ici << repentance ne veut dire que changement, i» — Donc Dieu change ? — « Mais changement prévu de toute éternité. » C'est bien un peu subtil.

Cent fois, quand il a eu affaire à la Bible, Calvin a du avoir recours à ces tours de pensée et à ces interprétations, sans s'apercevoir qu'il pouvait être accusé de tomber dans le travers qu'il a tant reproché « à la secte phantastique et furieuse des Libertins qui se nomment spirituels » de « contrefaire les livres saints par un tas d'allégoriques interprétations. » Avec les idées de Calvin il fallait rompre au moins avec l'Ancien Testament, qui, non seulement dans sa lettre, mais encore dans tout son esprit, est aussi peu conforme que possible à l'idée génératrice du système de Calvin, à l'idée métaphysique qui soutient ce système et en fait la grandeur. Mais comment rompre avec un livre où l'on rencontre un « Dieu terrible » et où la prédestination se retrouve à toutes les pages ? Ne sont-ce point marques certaines de sa vérité ? Et donc, là où il est embarrassant, il faut essayer d'interpréter.

Il en arrive de même parfois aussi pour l'Evangile. A la vérité, il ne faut pas dissimuler que l'Evangile est plus près du cœur de Calvin que la Bible : a C'est ce

Hosted by

qu'emportent les mots de Jésus-Christ que combien au'entre tous ceux qui sont nés des femmes Jean-Baptiste soit le plus grand, toutefois celui qui est moindre au royaume des cieux est plus excellent que lui [ce qui veut dire que] après avoir préféré Jean à tous les prophètes, il exalte l'Evangile en degré souverain et le nomme à sa façon commune Royaume des Cieux. « Mais 1 Evangile lui-même le contrarie quelquefois encore et le force à louvoyer un peu. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit qu'on est sauvé par les œuvres? N'a-t-il pas dit qu'on est sauve par le seul fait « d'obéir à la Loi »? C'est contraire au Calvinisme, cela; c'est contraire au Calvinisme qui assure qu'on n'est sauvé que par la grâce, et qu obéir à. la Loi n'est point un mérite. C'est contraire au Calvinisme et c'est une parole de Jésus!

Calvin interprète. Il nous prie de remarquer à qm Jésus-Christ parle ainsi ,ce qui , au premier regard , senable importer peu. Jésus par ces paroles répondait à un docteur de la Loi qui lui demandait quelles choses sont nécessaires au salut : « Si tu veux entrer en la vie, garde les commandements », répondit Notre-Seigneur. Sans doute, explique Calvin, mais « le Christ a toujours conformé ses réponses à ceux auxquels il avait à faire. Or en ce passage il avait été interrogé par un docteur de la Loi .. La personne qui parlait induisait Notre- Sei"-neur à ainsi répondre. Car ce docteur enflé d'une fausse opinion de la justice légale était aveuglé en la fiance de ses œuvres... C'est donc à bon droit quil est renvoyé à la Loi... La somme est telle: si nous cherchons salut en nos œuvres, il nous faut garder les commandements, lesquels nous instruisentàparfaite justice. Mais il ne faut pas ici nous arrêter si nous ne voulons défaillir au milieu du chemin; car nul de nous n'est capable de les garder... Comme le Seigneur en ce passa°-e renvoie à la Loi le docteur d'icelle, lequel il connaissait être enflé de vaine confiance en ses œuvres,

Hosted by

afin qu il se connaisse pour pécheur, aussi en un autre lieu il console par promesse de sa grâce ceux qui sont humiliés par telle reconnaissance et les console sans faire mention de la Loi. »

L'explication est bien difficultueuse, et il semble en résulter que, tout compte fait, Jésus a trompé le docteur, ou lui a insposé une épreuve périlleuse et assez vaine, alors qu'il pouvait l'éclairer entièrement tout de suite! Mais Jésus n'a pas pu croire aux mérites des œuvres, voilà l'essentiel pour Calvin, et voilà ce qu'au prix de grandes tortures de textes, et presque irrévérencieuses, il fallait sauver.

Calvin est sans doute plus à Taise avec les Pères, puisqu'une fois pour toutes il les récuse. Mais comme encore il les respecte, il tergiverse aussi quand ils sont contre lui ; car il voudrait bien avoir moins de contradicteursparmileschrétiens considérables, et décidément il s'en rencontre trop. 11 faut expKquer pourquoi les anciens Pères de l'Eglise ont penché presque tous pour le libre arbitre. Ils ont été timides, répond Calvin; ils ont eu peur que les philosophes ne se moquassent d'eux. Ils ont tempéré la doctrine pour l'insinuer plus facilement dans le monde, alors que les difficultés étaient si multipliées qu'il fallait ménageries passages. Il suppose encore (ceci moins nettement) qu'ils ont eu peur du fatalisme oriental, et que, de ce chef, une confusion ne s'établît.

Il faut expliquer pourquoi les anciens docteurs ont cru très fermement au mérite des œuvres. La cause en est que les philosophes encore, et gens du monde, étaient tellement enchantés de cette idée fausse qu'ils auraient repoussé tout l'Evangile si on l'avait trop résolument combattue. L'Evangile vient dire rudement « que tout ce que nous apportons du nôtre devant Dieu n'est qu'ordure puante. » C'est un scandale pour le bon sens humain tout pénétré encore de paganisme. « C'a été la

Hosted by

principale cause pourquoi les philosophes et gens d'état se sont formalisés contre rÊvangile dès le commencement... Plût à Dieu que les anciens docteurs ne se fussent 'pas tant étonnés de la résistance de tels gens ; car en mettant peine à les apaiser ils nous ont laissé une théologie froide et déguisée,.. Origène, Tertullien, saint Basile, saint Chrysostome ont voulu complaire aux sages du siècle... Ils ont laissé quelque chose au franc arbitre et quelque vertu naturelle aux hommes ; mais ce pendant la pureté de la doctrine est profanée. » Pour Calvin, tous les fondateurs, à peu près, de la religion chrétienne sont des semi-pélagicns.

Le vrai en tout cela, c'est que la doctrine de Calvin se cache en germe dans le christianisme des premiers siècles, et dans les parties métaphysiques les plus abstraites du christianisme des premiers siècles, mais ne Test pas ; que Calvin la cherche dans tous les Pères, ne la trouve que dans quelques-uns, et mêlée, dans saint Augustin même, s'irrite de ne pas l'y trouver, sans vouloir briser absolument avec les anciens docteurs, et tantôt accuse les Pères de ne l'avoir pas osé exprimer, tantôt se console de ne pas l'y trouver en l'y mettant, le <;out avec des souplesses de dialectique un peu inquiétantes.

De là viennent aussi, à l'ordinaire, les très légères mais sensibles atténuations qu'il apporta à sa doctrine même. Par exemple, après avoir fermement établi son principe du serf arbitre, il arrive à cette objection qu'on lui fait : « Si le commencement même du désir de croire ne peut être donné à l'homme que par Dieu, il est inutile que vous prêchiez. » — Pardon I réplique-t-il, avec plus d'esprit que de logique, « c'est comme si Ton disait qu'il est inutile de semer. Il faut semer, encore que ce soit Dieu qui fasse lever la graine. » — Mais n'est-ce pas là un partage entre l'homme et Dieu, et ne voilàt-il pas l'homme qui redevient quelque chose, et Dieu

i'^S SEIZIÈME SIÈCLE

qui cesse d'être tout, et Dieu qui cesse d'être infini, d'après vos principes mêmes? N'est-ce pas là un partage, inégal même, et oùThomme a une part plus grande que Dieu, puisque c'est l'homme qui sème et Dieu qui seulement arrose ? Yous repondrez : « mais à moi exhortant c'est Dieu qui inspire l'exhortation, et toute gloire lui revient encore et toute puissance. » Je le veux bien, et cela met l'exhortant hors du débat, mais non l'exhorté. L'exhorté peut-il être tenu pour tout passif ? Le seul fait de vous prêter l'oreille est un acte, et voilà encore l'homme qui fait quelque chose. — Il fait quelque chose, direz-vous, qui est inspiré encore et voulu de Dieu. — Et si Dieu voulait qu il fût converti, il était inutile que vous vous missiez à prêcher ; et nous voilà revenus ; nous voilà au rouet. Il faut toujours ou que Thon me, celui-ci ou celui-là, peu importe, n'ait rien à faire et ne fasse rien, ou que Dieu ne soit pas tout, et dès que vous dites : « il faut semer », vous faites une concession compromettante.

C'est comme quand vous dites au franciscain que vous maltraitez si fort : « Dieu endurcit ceux qu'il lui plaît et a pitié de ceux qu'il lui plaît, sans qu'on puisse lui demander pourquoi il le fait ; mais ce n'est pas à dire pourtant que les réprouvés, étant endurcis de Dieu, ne s'endurcissent aussi. » De quelle sorte et de quelle puissance, s'ils ne peuvent rien? Si l'homme peut s'endurcir, comme en collaboration avec Dieu, il y a partage et encore, il y a liberté, partielle au moins, de rhomme ; et Thomme est libre comme était Adam. Et l'on va vous demander si l'homme, ayant une certaine liberté pour s'endurcir, n'en a pas une aussi pour s'amender, et il vous sera difficile de ne l'accorder pas ; et nous voilà dans la grâce seulement auxiliatrice et en plein pélagianisme.

C'est surtout, comme il arrive toujours, contre les exagérateurs de sa doctrine que Calvin emploie des

Hosted by

arguments par où il semble reculer jusqu'au camp de ses adversaires ordinaires. Les « libertins qui se nomment spirituels » prétendant sans aucune espèce de réserve que Dieu littéralement fait tout, Calvin se moque beaucoup d'eux, et non sans esprit, mais semble k chaque instant se réfuter lui-même. 11 en vient à leur dire que si Dieu fait tout, il n'est plus licite de rien condamner, et c'est précisément ce que les catholiques disent à Calvin, et l'on ne voit pas très nettement alors par quoi Calvin est séparé sur ce point ou des catholiques ou des spirituels.

Tout cela ce sont des concessions au sens commun, au sens général, lequel ne se pique pas de logique rigoureuse, et avec qui les plus rigoureux et intraitables logiciens sont forcés de compter. Elles sont rares dans Calvin, mais elles existent, elles ont dû Tinquiéter luimême, et, sinon elles prouvent contre lui, du moins elles montrent que sa doctrine, puisqu'elle était forcée sous sa plume même de se tempérer, devait s'adoucir singulièrement après lui et comme s'exténuer parmi les hommes.

C'est qu en effet l'idée de l'infinitude de Dieu est une idée dont les hommes sont capables, et qui révèle chez eux un magnifique effort de conscience comme aussi d'esprit, mais qui est rare, qui est comme intermittente dans l'humanité, toujours réservée du reste à quelques esprits supérieurs, et parfaitement étrangère, surtout en ses conséquences extrêmes, à l'humanité moyenne. L'humanité moyenne a épuré le paganisme, elle l'a « nettoyé », comme dit de Maistre; elle ne Ta pas abandonné. Dieu est toujours pour elle mi Dieu. Il est unique, à la vérité (en ajoutant presque : d/9^u pr^s), et cela fait une grande différence ; mais il est un Dieu. Il est fini. Il est un père, très bon, très puissant, trèssecourable; non pas tout-puissant II est un roi qu'il faut servir bien, qui a de bons sujets, qui a des ennemis,

qui court des dangers, qui dispute le monde à quelqu'un, qui n'a pas victoire certaine. Il est un être qui nous aide beaucoup, que nous aidons aussi, qui fait beaucoup en nous, pour qui nous faisons quelque chose, à qui nous pouvons ne pas obéir, qui s'en irrite alors, et qui nous punit, et qui nous pardonne ; à qui nous pouvons obéir, à qui nous plaisons alors, aux yeux de qui c^est un mérite, faible sans doute, mais réel, parce que nous pouvions faire autrement, et qui nous aime alors, non comme des choisis, mais comme des serviteurs qui ont su se faire choisir. — C'est ce Dieu que nous imaginons sans cesse, qui esta la portée de nos intelligences faibles, et il faut confesser que c'est à condition de l'imaginer ainsi que nous l'aimons. — Tout cela est plein de manichéisme et infecté de pélagianisme, c'est incontestable ; mais c'est cependant à cela que rhumanité moyenne, et même assez élevée, se ramène toujours, et c'est sur quoi les religions les plus épurées, les plus fières et les plus rigides finissent toujours par fermer un peu les yeux.

C'est ce qui est arrivé au Protestantisme comme aux autres doctrines. Un siècle après Calvin, Voltaire s'amusait à prouver aux docteurs de Genève qu'ils étaient semi-pélagiens, et il n'avait tort que de s'en amuser. Des hauteurs de l'infînitude divine le calvinisme était redescendu dans ces régions moyennes, où Texaltation de l'intini entrevu ne règne point, où la logique contraignante et rudoyante ne gouverne pas; mais où il y a place encore pour les hommes de sens droit, de conscience délicate et de bonne volonté.

11 devait, je ne dis pas descendre plus bas, mais s'éloigner encore plus du programme étroit que Calvin lui avait tracé, et del'espérance toutparticulièrement chère à son cœur qu'il avait conçue. Il devait devenir une libre philosophie, en s'abandonnant à ce « sens propre » que personne n'a plus redouté ni détesté que Calvin,

Hosted by

Calvin n'avait que trop prévu cette déviation, et il Tavait combattue à l'avance de toutes forces ; car il était avant tout homme de gouvernement et à ce titre de ceux pour qui « gouverner c'est prévoir. » Il s'emportait, tout autant que contre les hérétiques, contre ces tièdes et ces indépendants, ces« Nicodémites »qui(t convertissent à demi la chrétienté en philosophie ; ou, pour le moins, ne prennent pas les choses fort à cœur. » Il y en a « une partie », disail-il, « qui imaginent des idées platoniques en leur tête touchant la façon de servir Dieu. »

C'était là le danger qu'entraînait nécessairement le mouvement religieux d'alors, d'abord parce qu'il n'y a pas de mouvement religieux sans un grand travail intellectuel portant sur les idées religieuses, partant pas de mouvement religieux sans divergences, et c'est pourquoi TEglise a dit : « oportet hereses esse » ; mais c'était une nécessité que Calvin ne voyait guère ; — ensuite parce que, par une coïncidence remarquable, le mouvement religieux du xvi' siècle rencontrait la Renaissance des lettres et de la philosophie antiques, comme le christianisme commençant avait rencontré les lettres et la philosophie antiques elles-mêmes, etne pouvait pas en éviter l'infiltration, non plus que le christianisme naissant n'avait pu l'exclure.

C'était pour Calvin une raison de plus de sonner Talarme et de serrer l'étau. Non, il n'est pas loisible à chacun d'adopter ou de rejeter ce qu'il lui plaît, selon l'inspiration de sa conscience. Il faut rester attaché à son église, et ne jamais faire sécession. Les plus scandaleux spectacles qu'on serait exposé à y voir ne seraient pas une excuse à la quitter.

<( C'est une chose horrible à lire ce qu'écrivent Isaïe, Jérémie, Joël, Habacuc et les autres du désordre qui était en Téglise de Jérusalem... Néanmoins les prophètes ne forgeaient point nouvelle Eglise pour eux, et ne dressaient pas des autels nouveaux pour faire leurs

Hosted by

sacrifices à part, mais, quels que fussent les hommes, pour ce qu'ils répulaientque Dieu avait mis là sa parole, au milieu des méchants ils adoraient Dieu d'un cœur pur et élevaient pures leurs mains au ciel. Il n'y avait autre chose qui les induit à demeurer en TEglise au milieu des méchants que raffection qu'ils avaient de garder unité. Or, si les saints prophètes ont fait conscience de s'aliéner de l'Eglise à cause des grands péchés qui y régnaient, et non point d'un seul homme, mais quasi de tout un peuple, c'est une trop grande outrecuidance à nous de nous oser séparer de la communion de 1 Eglise dès que la vie de quelqu'un ne satisfait pas à notre jugement... Pourtant [par conséquent] que ces deux points nous soient résolus que celui qui de son bon gré abandonne la communion externe d une Eglise en laquelle la parole de Dieu est prêchée et ses sacrements sont admi nistrés n'a nulle excuse; secondement que les vices des autres, encore qu'ils soient en grand nombre, ne nous empêchent pas que nous ne puissions là faire profession de notre chrétienté, usant des sacrements de Notre-Seigneur en commun avec eux, d'autant qu'une bonne conscience n'estpoint blessée par l'indignité des autres, fût-ce même du pasteur. »

On dirait que cette page est d'un catholique gourmandant Calvin, et il n'y en a pas un mot que Calvin ne pûl s'appliquer à lui-même pour se condamner; mais ce n'est pas, naturellement, à cela qu'il songe, et s'il s'en avise, quelques pages plus loin, il en est quitte pour dire que les protestants ont beaucoup plus de raison de se séparer des catholiques que les prophètes des prêtres idolâtres ; et, ce n'est pas cela qui est intéressant a relever ici, aux yeux des gens habitués aux querelles des partis rien n'étant moins étonnant que ce genre de naïveté ; ce qu'il faut remarquer en ce passage, c'est l'horreur de Calvin pour toute liberté d'opinion particulière, horreur que Bossuet lui-même n'est pas

Hosted by

capable de ressentir davantage ni d'exprimer plus vivement. Si Bossuet ne l'avait pas dit, c'est Calvin qui Taurai t déclaré : « L'hérétique est celui qui a une opinion » ; et, pour mieux en parler, ils l'ont proclamé l'un et l'autre.

C'est de cette horreur que procède chez Calvin, non seulement le despotisme qu'il a exercé, lequel on peut expliquer par des nécessités locales, mais le despotisme qu'il a recommandé sans relâche, son despotisme doctrinal. La liberté de conscience lui paraît un monstre exécrable qu'il faut exterminer de la terre. A la vérité, au temps où il écrit, ce monstre tient peu de place sous le soleil ; il le voit pourtant et le signale à la réprobation : « Il est aisé de rédarguer la folie de ceux qui voudraient que les magistrats, mettant Dieu et la religion sous leurs pieds, ne se mêlassent que de faire droit aux hommes,,, 'Si les princes et autres supérieurs connaissent qu'il n'y a rien de plus agréable à Dieu que leur obéissance ; s'ils veulent plaire k Dieu en piété, justice et intégrité, qu'ils s'emploient à la punition et correction des pervers ; Moïse était ému de cette affection quand il punit l'idolâtrie du peuple par la mort de trois mille hommes. »

Personne n'est plus que Calvin ému de cette affectionlà. Aussi les guerres religieuses sont très loin de lui déplaire. Elles sont même, très évidemment, les seules qu'il admette comme vraiment légitimes : a S'il n était question que de la servitude des corps, il vaudrait possible mieux quelquefois la porter patiemment que de mouvoir grandes séditions qui viennent jusqu à Teffusion du sang... mais quand il est question de la ruine éternelle des âmes nous ne devons estimer nulle paix si précieuse que pour la garder nous périssions à notre escient. Il vaudrait mieux que le ciel et la terre fussent abîmés ensemble que l'honneur qui lui a été donné de Dieu son père fût diminué. Faut-il que pour vivre nous quittions l'auteur de vie ? »

Hosted by

Une chose surtout Tinquiète, et à très bon droit ; c'est qu on peut faire le raisonnement suivant : Rome, partout où elle le peut, soutient sa doctrine en faisant mettre à mort ceux qui ne la partagent pas. Ne seraitce pas lui ressembler que de faire comme elle ? Et le moyen de se montrer anti-papiste ne serait-il pas de faire différemment ? Oui, il y a des intelligences assez faibles ou des sophistes assez effrontés pour raisonner de la sorte ou feindre d'argumenter ainsi. Qu'on se garde bien de se laisser séduire ou à ces défaillances ou à ces prestiges. Ce n'est pas de tuer que Rome est coupable, c'est de tuer sans avoir pour elle la vérité. Quant à ceux qui l'ont, quel scrupule les pourrait arrêter?

€ Quelques-uns scandalisés » par les moyens employés par les catholiques « ont en horreur toutes punitions sans discerner si elles sont justes ou non... Mais quoi ? Si les papistes sont ainsi excessifs en tyrannie, ce n'est pas à dire pourtant que toute sévérité soit à condamner... Nous condamnons à juste raison le zèle enragé et sans science qui transporte les papistes ; ... mais si on repousse un zèle inconsidéré à cause de Vignorance, pour ce qu'il n'est point fondé en raison, pourquoi, je vous prie, le zèle ne sera-t-il louable en un fidèle quand il débat pour la ivraie /bi, qui lui est certainel » — C'est la certitude qui donne ledroitdepunir, et l'infaillibilité qui en donne le devoir. Par conséquent les calvinistes seuls auront et ce devoir et ce droit : « Dieu ne commande pas de maintenir si étroitement toute religion quelle quelle soit, mais celle qu'il a ordonné de sapropre bouche. . .Ainsi le scandale qui trouble beaucoup de simples gens est ôté : ils craignent que sous couleur de défendre la vraie reUgion les bourreaux du Pape ne soient armés à faire leurs cruautés... Dieu condamne la témérité de tous ceux qui entreprennent de défendre à feu et à sang une religion forgée à Tappé-

lit des hommes. » — On ne saurait accuser Calvin d'avoir incliné vers la liberté de croyances, ni d'avoir fondé une religion ouverte.

Elle rétait pourtant, comme sans le vouloir, par le seul fait qu'elle existait. Elle était une sécession. La sécession autorise, du droit qu'elle a pris elle-même, la sécession dans son propre sein. Elle l'était parce qu'elle avait rompu la tradition. Une partie des autorités récusée, devant quelles autorités s'arrêtera-t-on ?

Elle Tétait parce qu'elle contenait en son essence même le droit d'examen. Il est déjà dans Luther ; il est même dans Calvin, au moment même où il le nie ; il y est, entouré de mille précautions, mais de précautions qu'il ne réussit pas à rendre fortes, et qui paraîtront faibles malgré toute la force qu'il tâche à leur donner, parce qu'elles le sont en soi : « Faut-il permettre à chacun de recevoir ou de rejeter ce qui aura été déterminé en un concile? Je dis que non. Il faut qu'on pèse diligemment en quel temps il a été tenu, à quelle fm, et quels gens y ont assisté ; puis, après, qu'on examine, à la règle de l'Ecriture, le point dont il est question. »

Fort bien; mais qui on ?Pour Calvin, on veut dire Calvin. Mais quand Calvin ne sera plus là, et là où il n'est pas, qui o/i? Une église, un consistoire ? C'est-à-dire un autre concile à qui s'appliqueront les mêmes règles que vous venez d'établir pour le premier, et ainsi de suite. Nous arrivons par degré à l'individualité, au libre examen personnel, au sens propre. On veut dire tout le monde et veut dire chacun.

Ailleurs : « La Foi gît en la connaissance de Dieu et de Christ, non en la révérence de l'Eglise... Ignorants reçoivent tout ce qui leur est présenté sous le titre d'Eglise... Ils (les Papistes) déterminent que ceux qui s'abrutissent en ne sachant rien et même se flattent en leur bêtise croient dûment ainsi qu'il est requis... » Nonl « L'Intelligence est conjointe avec la Foi, »

Hosted by

i86 SEIZIÈME SIÈCLE

Rien n'agrée plus à un philosophe que cette définition de la foi éclairée ; mais elle ouvre évidemment la porte à toutes les religions individuelles. On peut faire une église fermée avec des bonnes volontés décidées à soumettre leurs intelligences aux exigences d'un dogme^ non avec des intelligences que Ton convie sans doute à € se conjoindre avec la foi », mais d'abord à s'exercer sur elle. Les Eglises qu'on fondera ainsi, seront des Eglises, et je ne chicanerai pas sur ce terme ; ce seront des Eglises, parce que les hommes se sentent unis et ramassés en un corps bien plus, ou au moins autant, par le sentiment qui les anime que par la foi qu'ils professent ; ce seront des Eglises par la communauté des sentiments, des sympathies, des haines et des espérances ; ce seront des Eglises pendant les persécutions par la communauté des périls, après les persécutions, quelque temps encore, par la communauté des grands souvenirs qui sont une immense force à former et à soutenir les religions et les patries ; ce seront des Eglises parce que ce seront des familles ; mais au point de vue desdoctrines, ce qui vous importe si fort, ce seront des Académies. Elles le deviendront de plus en plus, par l'effet naturel de leur tempérament même, et sans le vouloir, maisparTefFet même de leur bonne volonté. Leur honneur serade s'éclairer sans cesse, et en s'éclairant elles courront le risque, que vous leur permettez d'accepter, ou d'adhérer plus fortement à voire pensée, ou de s'en éloigner infiniment.

11 arrivera môme, et fort naturellement encore, qu'elles se feront gloire de leurs changements et variations, de la variété surtout des conclusions de leurs différents groupes, et ce que Bossuet leur reprochera, ce que vous avez mis toutes les forces de votre vie à combattre, sera ce dont elles auront penchant à se glorifier ; et ce ne serapas si étrange, puisqu'il est impossible parmi les hommes que la recherche la plus sincère, pourvu qu'elle

Hosted by

soit ardente, ne mène pas à des conclusions les plus diverses et qui n'ont de commun que leur bonne foi ; et puisque, en cherchant ainsi, vos héritiers pourront être infidèles à votre église en proportion de ce qu'ils seront fidèles à votre esprit.

Et par suite éclatera ce revirement imprévu qu'on pouvait prévoir. Vous reprochiez à FEglise catholique, depuis si longtemps qu'elle élaborait pour ainsi dire la parole du Christ, d'avoir changé cette parole, d'y avoir ajouté, de l'avoir surchargée, de l'avoir enveloppée et fait disparaître sous le monceau d'interprétations qui n'étaient que des idées étrangères et nouvelles ; et vous en vouliez revenir à la parole pure, dépouillée et une; et qu'on s'y tînt; — et voilà que ce seront vos successeurs qui paraîtront plus que les catholiques partir de laparole pour aboutir où ils voudront, avoir des idées à eux, ce que vous teniez pour un sacrilège, et non seulement, comme vous avez très bien dit, « convertir a demi la chrétienté en philosophie », mais la transformer en plusieurs philosophies ; — et le coup de génie de Bossue! sera précisément le vôtre, sera de dire contre les vôtres ce que vous aviez dit contre les siens, à savoir que la vérité ne peut pas être dans une multiplicité de doctrines différentes et de vérités qui se combattent.

Cela marque qu entre les mains des hommes les doctrines qu'on prétend arrêter le plus fermement évoluent toujours, quoi qu on fasse, et qu'on ne peut, quand on a le souci de l'unité, que voiler discrètement les variations inévitables, ou, ce qui est mieux, au-dessus des variations éphémères, montrer l'esprit général commun, qui est encore, pour la doctrine toujours flottante, un signe au moins d'unité ou de ralliement. Cela veut dire aussi que les esprits les plus grands ici-bas fondent ordinairement le contraire de ce qu'ils ont rêvé, et cela n est pas une mauvaise leçon. Cela rappelle à l'humilité, que vous avez connue, que vous avez estimée, dont vous

Hosted by

i88 SEIZIÈME SIÈCLE

ayez fait le plus grand cas, et dont vous avez eu l'éternel souci, surtout^s^il faut tout dire, pour la recommander aux autres.

Page 1