DOCTRINE LITTÉRAIRE DE RONSARD ET DE LA PLÉIADE
Son éducation littéraire fut antique d'abord et avant tout, et, sans oublier les autres traits, c'est sur celui-là qu'il faut insister d'abord comme sur Tessentiel. Elle fut antique et portant sur les parties les plus difficiles et les plus malaisées à aborder de Fantiquité. C'est ce qui la distingue de l'éducation d'un j^larot ou de tel autre poète antérieur. Il n'y a pas d'erreur plus forte que de croire que la «renaissance littéraire» a commencé à Ronsard, ou même à Marot, ou même à Villon. Aussi haut qu'on remonte dans le moyen âge, la Renaissance littéraire, c'est-à-dire la littérature française inspirée de fantiquité, on la retrouve toujours, si bien qu'on finit par se dire que la Renaissance est un préjugé. Il n'y a pas de poème plus inspiré de la littérature latine, même plus copié sur elle que le Roman de la Rose, Seulement la Renaissance dans Ronsarrl q p Hisfingnp rfp celles qui ^ l'ont précédée^ ce qu'elle est^plus ambitieu£e2|t3^ HiHHt]S:g'''ÏÏes'^dîfïicu^ que les autres. C'est là sa seule originalité, son seul caractère distinctif, important du reste. Guillaume de Lorris et Jean de
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Meung imitent et traduisent Ovide, le De Senectute, le De Amicitia, Tite Live et Boëce ; Marot imite et traduit Ovide, Virgile, Martial, Lucien, Musée(?) {Héro et Léandre). Ils sont aussi lettrés que Ronsard et aussi soucieux de se servir de leur littérature ; mais ils sont moins savants, d'abord parce qu'ils ont moins de textes sous les yeux, et moins curieux de s'attaquer aux choses difficiles, même parmi celles qu'ils ont à leur disposition. Ils ne touchent ni à Hésiode, ni à Théocrite, ni à Homère, ni à Sophocle, ni à Eschyle, ni à Juvénal (1). Ils aiment une antiquité d'abord facile et de commerce commode.
Ronsard (et son école, mais tout particulièrement Ronsard) s'attache au contraire à ce qu'il y a de plus malaisé dans l'antiquité. Surtout dans sa jeunesse, il va droit, à qui? simplement à Aristophane, à Eschyle et à Pindare. Son premier livre est et veut être un Pindare français. C'est là la marque même de Ronsard. On attache du prix aux choses, et même aux personnes, en raison de la peine qu'on s'est donnée pour les posséder. Ronsard a pâli sur l'antiquité, sur des textes rudes, mal établis du reste, et obscurs. C'est à ceux-là, qui lui « ont fait à trente ans le chef grisou >>, qu'il s'attache de tout son amour comme il s'y est appliqué de tout son courage. La Renaissance de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung, c'est la Renaissance de l'antiquitéunpeu banale, à lieux communs de sentiments ou d'idées ; la Renaissance de Marot, c'est la Renaissance de l'antiquité aimable ; la Renaissance de Ronsard, c'est la Renaissance de toute l'antiquité, et particulièrement de l'antiquité un peu hérissée et rébarbative.
Ilfautajouter à cette éducation par l'antiquité, qui
(1> Tous ees auteurs étaient imprimés du temps de Marot. Quant à de Lorris et J. de Meung, on sait que de leur temps et bien avant leur tpmps on lisait Homère, Virg-ile, Staee, Plaute, Térence, etc.
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reste de beaucoup la plus importante, réducation que Ronsard a dû à quelques écrivains français et italiens. llalnle Roman de la Rose, Le Maire de Belges, Marot, Héroët, Maurice Scève. Je ne signale que ceux que lui ou du Bellay nomment, pour ne rien donner à la conjecture. Il leur doit peu. Cependant il ne faut pas oublier qu'à titre de poème érudit, et qu'à titre de poème philosophique, le Roman de la Rose n'a pas dû laisser de plaire à Ronsard, qui a été toujours un poète érudit et souvent un poète philosophe. Il faut savoir que le plan général de la Franciade est dmsles lUustratioîu des Gaules de Jean Le Maire, que Jean Le Maire,par son érudition curieuse, aussi par le souci qu il a de créer denouveauxrythmes ou derajeunir desrythmes oubliés, même encore par la tentative qu'il a faite de restaurer l'alexandrin délaissé, est un vrai précurseur et un heureux précurseur de laPléiade. QuantàHéroëtet Maurice Scève, ils ont dû plaire à Ronsard et à ses disciples comme intermédiaires entre la poésie italienne et la poésie française, et comme introducteurs delà poésie italienne en France. Héroët e tjfai^ice Scève sont des Pétrarquistes .Héroët voulut être lePétrarque trançais. H a écrit dans sa Parfaite amie, qui du reste n'est pas sans mérite, un poème de métaphysique amoureuse, et de haut raffinement platonique. Il a été, comme dit Duverdier, « Theureux illustrateur du haut sens de Platon. »
Quant à Maurice Scève, qui est presque un grand poète, c'est un Pétrarquiste intempérant. Le dernier terme même et tout l'excès possible du raffinement idéaliste et del'obscuritémystérieusede Pétrarque, c'est Maurice Scève. Amour profond et subtil, qui est une manière d'adorer sa dame comme les Byzantins adoraient Dieu, symbolisme compliqué et bizarre à travers lequel on surprend parfois et on démêle d'éclatantes et brusques beautés, ce dont est fait le talent de
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Maurice Scève est quelque chose de précieux, d'étrange et de rare, qui séduisit les hommes delà Pléiade, qui les édifia aussi, parce que Tamour sérieux substitué à la gauloiserie, et la réaction, même excessive, contre les licences marotiques était tout à fait pour leur agréer. Ajoutez que Maurice Scève avait été d'abord Félève de Marot, puis, changeant complètement de manière, avait passé au camp de Pétrarque. Il devait plaire à Ronsard plus encore comme transfuge de Marot que comme pétrarquiste ; on devaitdans Técole de Ronsard lui savoir gré et de son chant, et plus encore de sa palinodie.
Enfin P étrarqu e est, presqu'à fégal des anciens, un ^des^ maîtres de^tlThsard. Ronsard et ses disciples ado-
rent reirarque a aiDord comme un grand hmnanMô érudit, ensuite comme un homme qui a eu IsT passioa de -l a forme châtiée et raffinée, ensuite comme le théûr £icien e t comme le peintre de fa mour chas te, .élevé el délicat. 11 est finspirateur de ce qu'ils onF^e plus pur eTcTe^plus grave. Pour lui ils font infidélité à fantiquité, et pour lui seul ; ou plutôt Pétrarque complète pour eux Tantiquité, et la seule chose qu'ils ne trouvent pas dans Tantiquité, ils la trouvent dans Pétrarque, et le seul regret que fantiquité leur laisse, Pétrarque les en console. L'antiquité a connu l'amour àlétatde passion ardente ; elle ne l'a gas ^ conjigji , l'Afi^t dp sp.ntimpnL tendre ; elle ne l'a pas connu comme une occupation de rimagination jointe à l'attendrissement du cœur. Cette nuance particulière de l'amour, sentiment ambigu, fugitif, presque faux, très dangereux, n'en est pas moins charmante, et en tout cas elle existe chez les modernes, particulièrement chez les poètes, et elle est même la façon d aimer des hommes d'imagination. C'est directement chez Pétrarque, ou indirectement dans Héroët ou dans Maurice Scève, que les Ronsardistes la trouvaient; et ils l'aimaient en elle-même d'abord, plus
encore peut-être par ce qu elle excluait et repoussait. Pétrarque avait pour eux d'être Pétrarque, et d'être le contraire de Rabelais.
Telles sont les principales influences qui ont agi sur Ronsard, et Féducation littéraire que, tant dans ses années de claustration que dans la suite de sa carrière, il s'est donnée. Il y apris des idées littéraires très nettes, très arrêtées, tranchantes même et impérieuses. Ronsard est un professeur, comme il arrive assez souvent à ceux qui ont fait leurs études un peu tard. Personne n'est moins dogmatique que Montaigne qui a commencé ses études à quatre ans, pour ne pas dire à six mois ; personne n'est plus dogmatique que Rousseau qui a commencé les siennes vers la quarantaine. Peut-être les choses qu'on apprendprennent-ellesun peule caractère de Tâge où on les apprend, et ont-elles, étudiées de bonne heure, la mobilité et la souplesse du jeune âge, abordées tard, la fermeté et la raideur de Fâge moins aimable. Inutile d'ajouter qu'en pareille affaire le caractère est toujours pour beaucoup plus que les circonstances. Tant y a que Ronsard, comme Malherbe qui, lui aussi, est un tard venu aux lettres, a des idées littéraires qui sont desdoctrines.il lésa exposées dans plusieurs manifestes, préfaces et traités, et dans quelques digressions au cours de ses œuvres en vers. J'étudierai ici les unes et les autres, en y joignant la Défense et Illustration de du BellSiy, pour ne pas revenir deux fois sur un sujet qui est absolument le même, et parce que, sans vouloir faire tort à Joachim, il est évident que \^ Défense et Illusiration, écrite par lui, est de Ronsard autant que de lui, pour tout ce qui est idées générales et doctrine littéraire.
Ld. Défense et Illustration ^d.T\xiQXi 1549. Il faut bien faire attention au titre. Défense — et Illustration de la /an^we/"m77pa/se,c'est-à-dire,comme on le comprend après qu'on a lu le traité : 1^ des raisons qu'il tj a d'employer
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la langue française et non le latin, pour tous genres d'ouvrage — 2^ et des moyens d'enrichir, du reste, d'élever, de réhausser et d'ennoblir la langue française. Voilàlesdeux objets du livre. 1° T1 ^faut écrire en françai s, 2o iWaut écrire en français m iteux qu'on a fait jusqu'à prése nt. Mais, quand la question d'écrire en français, et non en latin, sera réglée, et qu'on en viendra aux moyens d'illustrer la langue française, les moyens d'illustrer une langue étant avoir du génie dansFinvention, la composition et le style, c'est tout un traité de l'art d'écrire que l'auteur devra faire, et voilà pourquoi, quand la « défense » devient « illustration », elle se tourne en une manière de poétique complète et môme de Discours sur le style.
La Défe-nse et Illustration est donc d'abord un manifas le contre ceux goLé cilx^ûL^fl-l^i^^ ensuite un art poétique. Nous ne nous occuperons guère que de la seconde partie.— La langue française, selon Ronsard et du Bellay, est assez souple, assez agréable et assez forte; elle n'estpasassezriche.Pourl'enrichirilfauto^'aèord^avoirrecoursàl'éternelle source du rajeunissement des langues, à ces « langues techniques » qui sont sur les marges, en quelque sorte, delalangue générale, que le public connaît peu et qu'il appartient aux auteurs d'enseigner au public et de verser dans la circulation, langues des métiers, langues des arts, langue de la guerre ou de la chasse, etc. : « Encore te veux-je avertir de hanter quelquefois non seulement les savans; mais aussi toutes sortes d'ouvriers et gens mécaniques, comme mariniers, fondeurs, peintres, engraveursetautres,...pourtirerde là cesbelles comparaisonsetvives descriptions de toutes choses. »
— Il faut ensuite et surtout étudier etimiter les an> ciens et tirer peu à peu touteunejar^^ Latins et des Grecs, commeTesLatins en ont tiré une de leur commerce avec la Grèce, les Italiens de leur commerce avec les Latins.
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Mais le vrai moyen d'enrichir une langue, c'est d'avoir ,-tinh pan génie. Un beau génie ne s'acquiert pas; mais IriTconfirme et s'assure, comme une bonne constitution, par un bon régime. De là Tutilité, non pas d u a traité sur l'invention : il n^ a pas de règles pour avoir des idées; mais d'un petit traité de auxilns invenhoms. Par exemple, il est recommandé à l'auteur de travailler, et avec acharnement, aucun talent naturel ne dispensant du travail, de corriger beaucoup, d'avoir un bon conseiller et d'écouter ses avis, de fréquenter les grands, les princes, la cour, où le gôut est plus affiné (cf. Boileau, Molière) ; de chercher, selon la saison ou l'humeur, des lieux différents pour le travail, mais toujours la solitude, cette épouse du génie.
— EnÏÏniUau^4milerlesbonsjAi^^ qui n'augmente pas la sottise, et la fait seulement éclater, mais ce qui féconde et double le génie quand on en a. Et nous voici au fond même et comme au cœur de la doctrine Ronsar-
dienne.
Cette doctrijie de l'imitation, dans la Défense, dans la PrïfaçrKeTn^S^S:^^^^ poétiques de Ronsard,
eslfesiiûStaatêJ Je la prendrai d'abord dans ce qu'elle a de plus général, puis peu à peu je tâcherai de la saisir là où elle semble prendre plus de précision et de netteté. Passim dans la Défense elle a quelque chose de violent en quelque sorte et de brutal. 11 faut tout imiter des anciens, fond et forme. Il faut « piller » ; il faut copier ; il faut s'apprbprieFJïïsqu'à la « tournure )> latine et grecque. Autant voudrait dire qu'il ûêiâaLffiËi^iiJ^^^'^^^ précisément, Joachim nous enseigneqîî^î^^iiLBiasde Lmduetteô; il a un chapitre, le viMu premier livre, contre les traducteurs des poètes. Que veut-il donc, et s'entend-il bien ?
Heureusement le porte-parole de la Pléiade n'a pas toujours été aussi loin, et voici les passages oùl'imitation qu'il recommande est plus discrète. D'abord remarquez
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qu'il ne veut pas d'imitation dans la même langue : « Entende celui qui voudra imiter que ce n'est chose facile que de bien suivre les vertus d'un bon auteur... vu quela nature même aux choses qui paraissent très semblables, n'a su tant faire que par quelque note et différence elles ne puissent être discernées... Et certes comme ce n'est pointchose vicieuse mais grandement louable, emprunter d'une langue étrangère les sentences et les mots pour les approprier à la sienne, aussi est-ce chose grandement à reprendre, voire odieuse atout lecteur de libérale nature, voir en une même langue une telle imitation^ comme celle d'aucuns savans même qui s'estiment être des meilleurs quand plus ils ressemblent un Héroèt ou un Marot, » — Remarquez ensuite que Joachim n ej)ousse pas àTimita- ^ion^d^sjj^âlian^ Sans doute il estîme~que, quoique ce ne soit pas dans la même langue, cette imitation d'une langue à une langue voisine est trop rapprochée encore, et que l'imitation n'est féconde qu'à chercher son objet dans une langue assez éloignée, parce qu'alors il est impossible qu'elle soit servile, et ne peut être, en même temps qu'une étude, qu'une émulation. Voilà, déjà un premier point très important, une première réserve qui tempère ce qu'il y a, à l'ordinaire, de trop absolu dans la doctrine de l'imitation selon la Défense. Il y a mieux, et, — non pas, malheureusement, dans la Défense, manifeste officiel, mais dans la Préface de VO- /ii;e, profession de foi personnelle, — nous trouvons ^nfin lajyéritable théodLdi^lmitation littéraire, c'est-àdire la théorie de JlMnutri tion , L'écrivain ne doit pas IMITER. Il doit, il y a longtemps, très longtemps, s'être pénétré par ses lectures des grandes pensées et des sentiments qui sont dans les auteurs, et puis, quand il écrit, sans y songer et sans le vouloir, les laisser sortir de lui, tout imprégnés de lui-même et devenus siens par le long commerce : « Si par la lecture des bons livres je me suis imprimé quelques traits en la fantaisie.
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qui après» venant à exposer mes petites conceptions, selon les occasions qui m'en sont données, me coulent beaucoup plus facilement enta plume qu'ils ne me reviennent en la mémoire, doit-on pour cette raison les appeler pièces rapportées ? » Et la suite. Voilà cette fois la véritable doctrine de l'imitation, celle qui fut plus tard exposée avec une merveilleuse clarté élégante par La Fontaine dans la lettre à Huet.
Il n'en est pas moins que, dans la Défense, Joachim s'est laissé emporter bien loin par une sorte de fougue scolaire qui n'est guère la sienne et qui sent le voisinage immédiat de Ronsard et de Daurat, et que, par cet excès, il est tombé dans une sorte de contradiction. La contradiction fondamentale de la Défense est celle-ci : lo il faut écrire en français et être français ; 2° il faut étudier les anciens et s^en emparer. Poussés à leurs extrêmes, les deux termes tendent à s'exclure. Joachim du Bellay veut maie mort à ceux qui ne sortent pas du latin et du grec. lia tout un chapitre contre eux (xi""^ du premier livre). Il leur crie : « Que pensentdonc faire ces reblanchisseurs de murailles qui jour et nuit se rompent la tête à imiter, que dis-je imiter ? mais transcrire un Virgile et un Gicéron, bâtissant leurs poèmes des hémistiches de l'un et jurant en leur prose aux mots et sentencesde l'autre?... Pensent-ilsdonc, je ne dy égaler, mais approcher seulement ces auteurs en leur langue, recueillant de ce poète ores un nom, ores un verbe, ores un vers et ores une sentence ? » etc. Quanl Joachim en est à parler ainsi, c'est qu'il ne songe qu à ceux qui écrivent en latin, Virgiliens et Cicéroniens. Mais il ne s'avise pas que tout cela pourra se retourner contre lui quand il en sera à recommander l'imitation et le pillage des auteurs latins pour l'enrichissement des ouvrages français. Vous aussi, pourra-t-onlui dire, comme les latiniseurs vous ne faites que reblanchir les murailles et bâtir vos poèmes des hémistiches de Fun, des
sentences de Fautre. La seule différence, c'est que vous le faites en français et non en latin, et elle n'est pas suffisante.
Cette contradiction est vraie. Elle est au fond même de la question. Elle est une véritable petite antinomie. On ne peut la résoudre qu en sacrifiant Tun des deux termes, ou en atténuant Tun et Tautre, étant vrai qu'ils ne sont en contradiction que quand ils sont extrêmes. L'atténuation nécessaire elle est dans ce passage de la Pr^'/ace ûfe /'O/iue que j'ai cité; mais le malheur c'est qu'elle n'est que là, et que les deux termes de l'antinomie étant poussés à bout en toute vigueur d'éloquence à travers toute la Défense^ la contradiction, surtout à comparer le premier livre au second, y règne pleinement.
Il est même amusant de la voir reparaître très éclatante, dans les dernières lignes de la conclusion : « Là donc, Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine... Donnez en cette Grèce menteresse et semez-y encore un coup la fameuse nation des Gallo- Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple Delphique... Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule gallique, tirant les peuples après lui par les oreilles avec une chaîne attachée à sa langue. » — Gallo-Grecs, Marseille-Athènes, Apollon et Hercule gaulois ; c'est-àdire soyez français et soyez anciens. Rien n'est plus conciliable ; mais il fallait montrer le moyen de conciliation, ce que du Bellay n'a pasfait assez. Un siècle encore sera nécessaire et l'organisation d'une école toute pareille en son fond à la Pléiade, mais plus mûre, plus avisée et plus discrète, pour que la véritable doctrine et la vraie pratique de l'imitation originale soient établies.
Comme idées de détail sur les genres littéraires, le style, la langue etla rythmique, la Défpjise est très riche encore et très intéressante. La nouvelle école y recom-
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mande d'adopter les grgjjJs. gm iesj^d.v opposition aux petits, c'est-à-direles genres cultivés par l'antiquité par opposition à ceux que les quatorzième et quinzième siècles ont honorés, épopée au lieu du roman, ode au lieu de la ballade ou du chant royal, épître au lieu de la lettre familière, satire dans le goût d'Horace au lieu du coq-à-lâne, trop aimé de Marot. Elle ajoute à cette liste des genres nobles l^ ^nnet , par déférence pour les italiens. Il était assez facile de ne voir là qu'une question et une querelle de mots, et c'est à quoi Barthélémy Aneau, sous le nom de Charles Fontaine, dans le Quintil Horatien, n'a pas manqué. Votre réforme se borne, disait-il, à appeler de beaux noms des choses très connues, et à croire inventer des choses nouvelles parce que vous introduisez des mots nouveaux, qui du reste sont anciens. Vous appelez épopée le roman en vers. ' Ire la lettre en vers, satire le cog-à-l âne, et vouL '^z avoir inventé quelque chose. Tous les
genres ( >us introduisez en France nous les avons,
seulement sous des désignations plus modestes.
Il y a du vrai dans cette protestation maligne. Cependant, avec leur invention des grands genres, les Ronsardiens entendaient bien quelque chose de plus réel que leurs adversaires ne voulaient croire. Ils entendaientpar là, assez distinctement : i^ une trangp ositioUj un relèvement des genres, usités il est vrai, mais laissés un peu trop bas ; 2'' uiie distjj u^tirm plus rigoureuse des genres.
C'étaient deux nouveautés assez importantes. Le coqà-Vàne est une satire, il est vrai ; mais la satire dliorace est une satire un peu plus distinguée. Le Roman de la Rose ou tel roman de chevalerie du xiv' siècle est une épopée, mais VEnéide est une épopée plus imposante ; le chant royal est une ode (et ici les adversaires de la Pléiade ont presque pleinement raison) ; mais le beau système savant d'une ode de Pindare est quelque
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chose de plus puissant ; et c'est presque une plaisanterie d'appeler tragédie la moralité, comme le fait Sibilet, sous prétexte que la moralité, telle qu'on la traite au xvr siècle, est touchante.
De plus, créer ainsi, ou restaurer, ou feindre d'établir des genres inusités» c'est une occasion et un moyen d'apprendre à respecter les limites des g^LïOies. Les genres littéraires connus des hommes du xvi^ède, d'abord sont un^ u,J;ias, ensuite, usés qu ils sont, en quelque sorte, par l'emploi, ils ne sont pas suffisamment distincts et tranchés. Des genres tout neufs seront plus exactement délimités, et on en respectera plus scrupuleusement les limites, surtout l'autorité de l'antiquité s'attachant à leur nom et ajoutant au respect. Ici les Ronsardiens ont vraiment raison. La distinction des genres est une œuvre préliminaire très utile, qui aura pour résultat, un jour, l'unité de ton dans l'œuvre poétique, mais qui a pour premier effet de fixer l'attention de l'auteur sw ce qu'il fait etne lui point permettre de s'abandonner aune trop libre fantaisie.
Yoilà pourquoi la distinction des genres est une marque des siècles classiques; c'est qu'elle est ou une cause, ou un effet, ou une marque au jm ûns^ fj'n^ séij^iJS^jilenUon a££or^^ Cela est
si vrai que la distinction des genres, si nette dans ce qui nous est resté de l'antiquité, si peu connue du moyen âge, si indifférente encore aux Villon, aux Marot et aux Saint-Gelais, môme chez les hommes de la Pléiade, quoique très respectée, sera insuffisamment bien connue. Nous verrons dans leurs œuvres à. cet égard une sorte d^ indécision et de j l^ttemenL Deux défauts des siècles non classiques, c'est-à-dire des siècles qui n'ont pas de l'art une assez haute idée ou un respect assez superstitieux : confusion des genres, manque de composition. Ces deux défauts, ils se trouventencorechez leshommes de la Pléiade, chez Ronsard même, quoique moindre
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que chez leurs prédécesseurs. Leur honneur est du moins de les avoir sentis, ce qui est le commencement de s'en corriger, et de les avoir signalés, ce qui est le commencement d'en garder les autres.
Sur le style, Xs.DéfpMse est très formeUeet très décidée. Le but qu'elle poursuit en cette aiiaire estl établissement d'une lojigue et d'un style^o^^es^ài^^YiSÛS^ de la prose, à rimitaîîon"îes anciens. C'est un dogme cÏÏez^lisTlonsaT^èns^que'cOT et ce style privi-
légiés. Ce n'est pas tout à fait une erreur. Il est bien certain qu'en tout pays les poètes ont une langue et un style plus ou moins difîérentsde ceux des prosateurs, et la chose s'aperçoit du premier coup d'œil dès qu'un poète écrit en prose et dès qu'un prosateur écrit en vers. Mais c'est une question de mesure, et rien au monde n'est plus difficile que de déterminer cette mesure selon le génie de chaque peuple. Chez tel peuple la difïerence, comme langue et comme style, de la prose au vers, est très grande, chez tel autre elle est légère, et ce n'est qu'à Tuser et par tâtonnements qu'on apprend ce que permet de jeu en cela et de liberté et de hardiesse le naturel de chaque langue, c'est-à-dire de chaque esprit public.
Les Ronsardiens en cette question allaient très loin. Style et langue ils voulaient ennoblir à Tusage des poètes Tune et Tautre. TU^ vn^iT^Wijji n j ri j rmipj^ppf^f a 1 ^ a£i^tocrai],^iie^x.p£u^^ Pour le créer il fallait
d'aborHT^s naots^n ou veaux . La Défense a tout un chapitre sur les néologismes. Elle n'indique pas la manière de former des mots nouveaux. Elle ne recommande nullement les mots composés, dont usera modérément Ronsard, et d'une manière extravagante duBarlas; elle se borne à dire qu'il faut se permettre des néologismes, et ce qu'il y a de curieux, et de très louable du reste, c'est que la seule indication pratique qu'elle donne est de faire des mots nouveaux par résurrection des vieux
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mots français tombés en désuétude : « Pour ce faire te faudrait voir tous ces vieux romans et poètes français où tu trouveras un ajourner pour faire jour, anyiuiter pour faire nuit, assener pour frapper où Von visait, isnel pour léger, et mille autres bons mots que nous avons perdus parnotre négligence. » — Ronsard parlant en son propre nom, La Bruyère, Fénelon, Voltaire quelquefois, les poètes et prosateurs du commencementdu xix« siècle diront la même chose, et rien ne montre mieux combien par certains côtés la Pléiade était conservatrice et nationale.
Voilà pour la constitution de la langue poétique. Pour la constitution du s/?//e poétique, la i)é/ense recommande une syntaxe spéci ale, àTimitation du latin, qui consistera, par exeniple,^dans l'emploi de « Finfinitif pour le nom » [le vivre, le mourir, le chanter), « de Fadjectif substantivé » [le vide de Vair, le frais des eaux), « des noms pour les adverbes» [il vote léger). Surtout elle préconise les périphrases, sous le nom d'antonomasies: « La grâce de cette figure est quand on désigne le nom de quelque chose par ce qui lui est propre, comme le Père foudroyant pour Jupiter, la Vierge c/zasseresse pour Diane. »
Cette rhétorique va, comme on le voit, à enseigner, par dédain du mot populaire, Thorreur du mot propre. La classification de Malherbe, le départ qu ila fait entre les mots nobles et les mots vulgaires, n'est pas autre chose que le développement de la doctrine de la Pléiade sur ce point, et à travers toute la période classique, depuis le « style noble » de Boileau jusqu'au « familier noble » de Marmontel et aux « choses nommées par les termes les plus généraux » deBulTon, cette théorie sera le fond même de fart d'écrire pour les Français; Avant la Pléiade on n'avait eu aucune idée de cela. C'est le style classique qui commence à se former avec elle. — Car de ses deux tentatives parallèles, Tune qui était de créer une langue poétique, l'autre qui était de créer un style poétique, la première a échoué, mais la seconde a fort bien
réussi. C'est d'elle que partent ces habitudes particulières de style chez les poètes, c'est d'elle que date ce qu'on a appelé pendant deux cent cinquante ans « le style poétique, » Ce style se distingue par une certaine force et vigueur, par une certaine trace d'effort, même, qu'il ne déteste pas laisser en lui, par un souci continu de dignité et de tenue ; et ce sont là des qualités ; de plus, par une certaine tendance à la magnificence, au noble contour, à la « pompe », aux comparaisons ambitieuses et aux périphrases savantes, à « l'éloquence continue » dont se moque Pascal, et ce sont là des défauts. Défauts et qualités sont contenus dans la théorie de du Bellay et dans les habitudes de style de la Pléiade. En cela ils sont les créateurs du classicisme français, dont Malherbe n'a été que le régulateur.
Sur les questions de métrique la Défense contient peu de chose, ce qui est extraordinaire ; car les hommes de la Pléiade ont porté leurs efforts autant au moins de ce côté que sur les autres questions. La Défense se borne à recommander la rime riche sans affectation, à proscrire définitivement le jeu puéril et ridicule de la rime équivoquée^ que Marot avait abandonné, il faut le dire, mais sans en avoir horreur et en y retombant quelquefois, à enseigner qu'il faut rimer pour les oreilles et non pou nles yeux {maître et prêtre, Athènes et Fontaine, bonnes rimes), ^à^agprouver, sans en faire un dogme, l^alteiiQ^Ln£ede£^^ à ordon-
ner, commeTera plus tard Malherbe, les césures concor dant avec lQ,.sen^ (1).
(1) Détail curieux et obscur : la Défense recommande les hendé^ casyllahes: <r Adopte moi aussi en famille française ces coulanset mignons hendécasyllabes, à l'exemple d'un Catulle, d'un Pontan [poète italien, écrivant en latin, du xV siècle] et d'un Second [poète hollandais écrivant en latin, du xvi* siècle], ce que tu pourras faire, sùion en quantité, élu moins 'par le nombre des syllabes. » — Est-ce donc le vers de ortze syllabes qu'il recommande? Il est probable, Ronsard en a fait, et Baïf. Peu culiivé, mémo à cette époque, l'hendé- !asyllabe a été essayé à nouveau au xix* siècle (Verlaine).
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Les idées littéraires de Ronsard parlant en son propre nom ne sont qu'un complément et le plus souvent qu'une confi]:maliim^ii£,xe-lles qui ,sont, consignées dans la Défense. On les trouve dans les deux préfaces de laFranciade et dans le très court ^J^oétiqiie dédié à Tabbé IJeIT)enne. Ces trois pièces sont intéressantes parce qu'elles sont toutes trois très postérieures à la Défense. L Abrégé de V Art poétique français est de 1565. La première préface de la Frandade est de 1572 et la seconde (date inconnue, brouillon recueilli par Binet dans les papiers de Ronsard etpublié dans les œuvres posthumes) est supposée de 1573 ou 1574.
Dans ces ouvrages Ronsard recommande encore à! écrirejen français. Plutôt que d'écrire en latin mieux vàïïSrait écrîr^^ langue du moyen âge : « Encore vaudrait-il mieux, comme un bon bourgeois et citoyen [en bon patriote], rechercher et faire un bon lexicon des vieils motsd'Artus, Lancelot et Gauvain,ou commenter le Roman de la Rose que s'amuser à je ne sais quelle grammaire latine qui a passé son temps. » C'est une idée très arrêtée chez lui. 11 répétera cela toute sa vie. D'Aubigné dans la préface des Tragiques nous rapporte le « testament » littéraire de Ronsard à ce sujet : « Le bonhomme Ronsard disait quelquefois à d'Aubigné et à d'autres : « Mes enfants, défendez votre mère de ceux qui veulent faire servante une demoiselle de bonne maison. 11 y a des vocables qui sont français naturel, qui sentent le vieux mais le libre français, comme dougé, tenue, enipour, doime.bauger, bouger, et autres de telle sorte. Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et défendiezhardimentcontredes marauds qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est pas écorché du latin et de l'italien et qui aiment mieux collauder., contemner, blasonner^ que louer, mépriser, blâmer :io\ii cela c'est pour l'écolier limousin. » Voilà les propres termes de Ronsard. »
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Et voilà Topinion vraie de Roasar(isurJa]an^ug. Il la v eut exclusive me nt française ; mais comme la Dpfense, il la veut plus" ncne . Comment Tenrichir? D'abord par emprunts aux langues^.techni£i^^ : « Tu les chercheras des artisans de fer et des veneurs, pêcheurs, architectes et maçons » (seconde préface de la Fi^andade). — « Tu pratiqueras bien souvent les artisans de tous métiers, comme de marine, de vénerie, fauconnerie, et principalement les artisans du feu, orfèvres, fondeurs, maréchaux, minéraliers. » {Art poétique,) — On Tenrichira ensuite par néologismes ; mais avec beaucoup de discrétion et de"prïïtenTOTÎ( Je te veux bien encourager de prendre la sage hardiesse d'inventer des vocables nouveaux, pourvu quils soient moulés et façonnés sur un patron déjàreçu du peuple. »
Et où les prendre? Chez les anciens, dans les patois français, dans Tancienne langue française.
Chez les anciens : «Tu composeras hardiment des mots à rimitation des Grecs et Latins, pourvu qu'ils soient gracieux et plaisans à Foreille. »
Dans les patois français : « Je te conseille d'user indifféremment de tous les dialectes » (seconde préface de la. Franciade). — « Tu sauras dextrement choisir et approprier à ton œuvre les mots plus significatifs des dialectes de notre France quand tu n'en auras pas de si bons ni si propres en ta nation. »
Dans la vieille langue française : ce néologisme par archaïsme, que l'expérience a prouvé qui est le plus sur, a juste raison du reste, puisque les Vieux mois qui ont longtemps été usités ont plus de chances d'être dans le génie de la langue qu'un mot qu'on invente, est aussi celui qui semble agréer le plus à Ronsard ; on l'a vu plus haut. Il dit encore : « Outre je t'avertis de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables et principalement ceux du langage wallon et picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la
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langue française, j'entends de celle qui eut cours après que la latine n'eut plus d'usage en Gaule, et choisir les mots les plus prégnants et significatifs non seulement du dit langage, mais de toutes les provinces de France.»
Enfin on pourra user du néologisme par provignement, comme il dit fort bien, c'est-à-dire par dérivés des mots en usage. « Si les vieux mots abolis par l'usage ont laissé quelque rejeton, comme les branches des arbres coupés se rajeunissent de nouveaux drageons, tu le pourras provigner, et amender et cultiver afin qu'il se repeuple de nouveau : exemple de Lobbe, qui est un vieil mot français qui signifie moquerie ; tu pourras faire sur le nom le verbe Lobber, et mille autres de telle façon. »
On voit combien iJjHtJnii3^1aj;3.ê.iêEI^^ ^^wr^XO-iili^L^iLeJ^^iangue française se yirxliâE^eâli^ inotsJaUns^et grecs. L'empr'ïïnTïïeslîîoTs'^nciens n'est qn un des qïïatr"rmrdTiq procédés qu'il conseille et qu'il emploie pour enrichir et renforcer la langue française, et des quatre ou cinq ce n'est pas celui-là qu'il a ni le plus conseillé, ni employé le plus.
Sur ce qui concerne non plus la langue, mais le style, Ronsard ne. dit rien de plus que IdiBéfmse. Il veut,JLui STussi, un sty le très aristocratigue^Jxèa-CQJzr/isrt:»^ très flSgaOK^lgaire. C'est pour cela que, comme la/>efense.il se montre très partisan des périphrases et des descriptions. Il insiste sur les premières autant que du Bellay, et sur les dernières davantage : « Xu^n]ouj2liaras j^s4^ dûaçxiPllgnsjde^lieux, de fleuves, forêts, montagnes, de la nuit, du lever du soleil, du midi, des vents, de la mer, des dieux et déesses avec leurspropres métiers, habits, chars et chevaux, te conformant en cela à l'imitation dl Hom^ re. » — « Tu n'oublieras pas la piste et battement du pied des chevaux, et représenter en tes vers la lueur et splendeur des armes frappées de la clarté du soleil, et de faire voler les tourbillons de poudre sous les pieds des soldats. . . et le cri des soldats frappés de piques^
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RONSARD 22o
brisement de lances, accrochements des haches, et le son diabolique des canons etharquebuses qui font trembler la terre, froisser l'air à Tentour... »
Pour ce qui est des épithètes, il se sépare un peu de du Bellay. DuBellaY sa jéfiait be aucoup des ^ jp.d.ifs, déclarait que dans la plupart des poètes français « ils sont froids ou ocieux, ou mal à propos. » Ronsard se borne à recommander les énithète s « signifiantes » et à proscrire les a naturelles ^^ ; c'est-à-dire à proscrire les épithètes générales, homériques, « mer inféconde », « ciel bleu », et à recommander les épithètes quî^ioutMLjiEâià^ particLUhère et circonstancielle au mot qu'elles accompagnent : « un regard sombre )>, une « mer furieuse. »
Il est très sévère snr jes m??pr.sir)n.s^ dont il ne-xent, nas : ^ Tu ne transposeras jamais les paroles ?iic?e^ajL)?'05e m2e tes vers ; car notre langue ne le peut porter, non plus que le latin un solécisme. Il faut dire : le roi alla coucher de Paris à Orléans ; et non pas : de Paris à Orléans le roi coucher alla. » L'expérience a prouvé que Ronsard en cela avait pleine raison en général. Cependant Tinversion, très rarement employée, et placée où il faut, produit de très beaux effets. Mais il faut songer que Ronsard avait à réagir contre l'abus de l'inversion qui est assez sensible dans Marot, dans Saint-Gelais, et surtout dans Maurice Scève.
Ronsard, dans ses trop courts traités d'art poétique, a beaucoup plus insisté que du Bellay sur les questions de rythmique II semble que sur cette affaire il veuille compléter la Défense qui sur ce point est trop succincte. Musicien lui-même, il sait et il dit que les vers sont de Janiusiquja«^aLA(^e.at É.tLeixliai^ : « Je te veux aussi bien avertir de hautement prononcer tes vers quand tu les feras,ou plutôt les chanter, quelque voix que tu puisses avoir ; car cela est bien une des principales parties que tu dois plus curieusement observer. » — « L'oreille est certain juge [juge sûr] de la structure des vers, comme
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Tceil delà peinture d'un tableau, • Les rimes doivent être pleines et fortes, de deux syllabes pour les féminines (table — redoutable), d'une au moins pour les masculines [beauté — 6o?7i^),mais toujours avecle « son entier etparfait », c'est-à-dire avec ce que nous appelons la consonne d'appui : « France^ espérance ^ familière, fourmilière, surmonter, monter, douter, sauter, Jupiter. y>
Mais il faut surtout, et ceci est l'observation la plus profonde que Ronsard ait faite sur la rime et laplus utile à mf^diter,^2r endre gaTde^JJa longueur des vens^ggiu'
s^j^^irjcojn^ir^^sIl^J^^^^H^ Plus les vers sont longsr plus la rime doit être riche, pour que Tappel de son qu elle constitue ne s'oublie pas d'un vers à Taulre. Ainsi les alexandrins doivent être rimes richement : oc Us sentiraient la prose s'ils n'étaient d'une rime assez riche, afin qu'elle se garde toujours dans les oreilles,!Jusques à la fin de l'autre vers. » — On n'a qu'à suivre la pensée de Ronsard sur ce point pour se persuader qu'à plus forte raison dans les couplets à rimes croisées et à rimes embrassées la rime doit être pleine et sonore.
Mais encore dans toute cette question delà rime, une vaine superstition est à fuir : « Tu serais plus soigneux de la belle invention et des mots que de la rime, laquelle vient assez aisément d'elle-même après quelque peu d'exercice et de labeur. » — Boileau ne savait pas que cette pensée de lui fût de Ronsard.
Un peu plus libéral que la Défense, ou plus explicite qu'elle, Ronsard permet l'enjambement. « J'ai été d'opinion en ma jeunesse [du 'temps àeWvéfense probablement] que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'étaient pas bons en notre poésie. Toutefois j'ai connu depuis le contraire par la lecture des auteurs grecs et romains, comme : « Lavinia venit — Littora, i
Il a varié de même sur l'hiatus, et il s'est arrêté, avec grande raison, à le permettre : « J'aurais aussi pensé
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aue les mots fmissanl par des voyelles et des diphtongues et rencontrant après un autre vocable commençant par une voyelle ou diphtongue rendaient le vers rude. J ai appris dllomè^^e et Virgile que cela n'était point malséant : (c sub Ilio alto ». La raison n'est pas bonne, puisque en latin la voyelle s'élide et qu'en français elle heurte vraiment Tautre voyelle; mais la tolérance est juste pourtant et nous avons perdu à la sévérité de Malherbe sur cette affaire.
Il a semblé varier encore, et encore plus, suri enipioi de Talexandrin. Mais ce n'est qu une apparence. L'histoire est assez curieuse, et en même temps qu'intéressante au sujet de la métrique, instructive sur le caractère de Ronsard. Dans VArt poétique (1565) il affirme énergiquement que Talexandrin est le vrai vers noble français : a Les alexandrins tiennent la place, en notre langue, telle queles vershéroïques entre les Grecs et les Latins... La composition des alexandrins doit être grave,hautaine et s il faut ainsi parler altiloque, d'autant qu'ils sont plus longs que les autres et sentiraient la prose s'ils n'étaient composés de mots élus, graves et résonnants... » — Et quand il eut commencé la Franciade, laquelle est en décasyllabes, il ajouta, en 1573 : « Si je n'ai commencé la Franciade en vers alexandrins, lesquels j'ai mis, comme tu sais, en vogue et en honneur, il s'en faut prendre à ceux qui ont puissance de me commander [Charles IX] et non à ma volonté ; car cela est fait contre mon gré, espérant un jour la faire marcher à la cadence alexandrine ; mais pour cette fois il faut obéir. » — Et à cette même époque (1572) il écrit dansla première préface de la Franciade : « Et si tu me dis, lecteur, que je devais composer mon ouvrage en vers alexandrins pour ce qu'ils sont pour le jourd'hui plus favorablement reçus de nos seigneurs et dames de la cour et de toute la jeunesse française, lesquels vers j'ai remis le premier en honneur, j^ te réponds qu'il m'eût été cent fois plus aisé d'écrire
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mon œuvre en vers alexandrins qu'aux autres, d'autant qu'ils sont plus lon^s et par conséquent moins sujets, sans la honteuse conscience que j'ai qu'ils sentent trop leur prose. j> —Et à cette même époque à peu près (1573 ou 1574) il écrit dans la seconde préface de la Franciade: « Il ne faut t'émerveiller, lecteur, de quoi je n'ai composé ma Franciade en vers alexandrins, qu'autrefois en ma jeunesse, par ignorance, je pensais tenir en notre langue le rang des carmes héroïques... Depuis j'ai vu, connu et pratiqué par longue expérience que je m'étais abusé ; car ils sentent trop la prose très facile et sont trop énervés et fiasques, si ce n'est pour les traductions, auxquelles, à cause de leur longueur, ils servent de beaucoup pour interpréter les sens de l'auteur (1). y> — Ainsi à la même époque, pour son ami d'Elbenne et pour la postérité, il déclare que l'alexandrin est le seul vershér QJiiue^etdans les préfaces officielles, oj j "p?SJêtrde""préfa^eoÏÏîa^
converti au décasyllab e. Il y a là une faiblesse quicon- ^5r3e""'EeÊravecle caractère timide et respectueux qui nous paraît être celui de Ronsard. Mais remarquez que même dans les préfaces officielles il jette quelques fleurs à l'alexandrin tout en le sacrifiant : il est fier d'avoir le premier remis ce vers en honneur, il le déclare encore excellent pour les traductions de poètes anciens, etc. On peut conclure de tout cela, et surtout de sa pratique presque constante après comme avant la/^ranciat/e, qu'il était chaudement partisan de l'alexandrin. Le plus grand honneur peut-être de la Pléiade est d'avoir fait la fortune de l'alexandrin, de l'avoir imposé à la France, de l'avoir créé, en vérité, comme vers français ; car il n'était auparavant qu'un accident et comme un divertissementde versification. Elle atrèsbien vu cette vérité que les vers français sont trop courts, et tout ce
(1) Ce dernier avis eût été bien utile à Marot.
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quia été fait en versification depuis elle lui donne raison en cela: substitution de l'alexandrin au décasyllabe à peuprès partout, artifices pourfaireparaîtreralexandnn lui-même plus long et plus ample qu'il n'est en soi,par des coupes nouvelles et ingénieuses, tentatives modernes pour chercher un vers plus long réellement que 1 alexandrin.
Telles sont les principales idées de Ronsard et de son groupe sur la révolution littéraire qu'ils essayaient. Elles se résument à ceci: imiter les anciens — cultiver les « genres nobles . — créer un style poétique particulier—créer une langue poétique particulière. C'est une révolution toute scolaire. Il y a trois choses qu'il faut bien distinguer: la Rp.rïmssance littéraire, laJRenaiS::^ sance dans lesJ^esT'fHHSgJÛ^II^e. La Renaissance lïïtéraire c'estTTmÏÏation JeTanciens ; elle ne date nuliëlïïeÏÏTde Ronsard, ni de Marot, ni de Jean de Meung. A vrai dire, elle n'a pas de^ate. Elle existe à travers tout le moyen âieTSeûrment elle est plus forte progressive^ ment à mesure qu'on se rapproche du xvr siècle et que les livres anciens se multiplient. —La Renaissance dans les idées, r.'p.st l'antiquité^^comgrise, c'est l'antiquité ressaisie et aimée et suivie en ses idées philosophiques, morales, politiques; cette renaissance-là date bien du jcvi* siècl e ; Erasme, Rabelais, Montaigne en sont les plus illustres représentants et les hommes de la Péiade ne la sentent nullement et s'en doutent à peine. — L'Huma nifimp enfin c'e^tfantiquité res saisigi aimée et imitée en
cédés littér3xaIei3^]li^^^Sr3^ cela Ronsard est le^grésêfttant et presque le créateur. Et ceîaT^ergiquement imposé à la France paiTir main de Ronsard, amendé, adouci et rectifié par Malherbe, deviendra le classicisme français, forme plutôt qu'esprit, moule plutôt qu'inspiration, mais moule très bien accommodé à l'esprit français, et dans lequel il jettera pendant
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cent ans de belles choses et pendant cent ans encore des choses agréables.
LES QUATRE MANIÈPxES DE RONSARD.
Ronsard a eu, à prendre les choses un peu sommairement, quatre manières successives.
I^'DeISSOa 1554, tout frais émoulu de Fécole de
Daurat, il Pst rhnTr)aniRt,P ^Yap;<^rt^ Pf inHigpppf T^oc^
Fépoque des trois premiers livres d'odes, qui prétendent ressusciter Pindare; c'est l'époque des Amours de Cassandre où il veut faire revivre Pétrarque. Pindarisme et Pétrarquisme, c'est tout le Ronsard des débuts.
2° En 1554 il s'est produit un événement littéraire de grande conséquences. VArtacréon a été publié par Henri Estienne. Cela a été pour les hommes de la Plé-iade une grande joie et une sorte d'affranchissement : ils ont goûté vivement Anacréon, et croyant que le livre qu'on leur donnait sous ce nom remontait à la haute antiquité, à la vraie, à celle de Pindare et de Sophocle, ils se sont crus autorisés sous ce couvert à se détendre, à être légers, gracieux et aimables. Anacréon leur apparut comme un Marot antique, et donc il devenait permis de marotiser,dans la mesured'Anacréon. Ronsard salua ce nouveau « modèle» avec transport:
Je vais boire à Henri Estienne
Qui des enfers nous a rendu
Du vieil Anacréon perdu
La douce lyre téïenne.
A toi gentil Anacréon
Doit son plaisir le biberon
Et Bacchus te doit ses bouteilles ;
Amour, son compagnon, te doit
Véaus et Silène qui boit
L'été dessous l'ombre des treilles.
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RONbARD
Et en 1556 Ronsard faisait encore une dédicace pour YAnacréo7i de Rémi Belleau. Cette publication marque une date dans la vie littéraire de Ronsard. De 1 554 a 1530 environ il aJ)a£d^nnePinda^ abandonner
Pétrarque, et il ^écnTêïïtTl Sacî^ et Horac e. Il est moins guindé, moins forcé, moins ammiieux, souvent charmant. C'est l'époque des Ani ours de jlan^ des quatrième et cinquième livreg.d:2^» lesquelles sont souvent des odelettes, des Hymn es, lesquelles sont le plus souvent des récits, et ne sont presque jamais lyriques. C'est la meilleure époque de Ronsard, avec la dernière. 3° De 1560 a 15Î4 Ronsard, poète de cour, devient très inégal et trèsmèlé. Il est poète courtisan proprement dit (Mascarades, Entrées, Bergeries à allusions, etc.). Il est poète de circonstances, et quelquefois très brillant dans ce rôle (Discours sur les'misères du temps, etc.) . Il est poète épique et commence, pour ne jamais Tachever, Dieu merci, cette fameuse Franciade.
4« De 1574 a 1584, ses œuvres, plus ra^e s, ont, le plus souvent, quelque chose de plusj^grsonnel, et sont d'un accent plus £ro£and. Il se pTâîntdeTésmfortunes, il entretient ses amis de ses déboires, il écrit sesad^mirâbles so nnets à Hélèn e, et c'est l'époque où, sans avoir rien perdule son'génie, il est le plus lui-même.
J'étudierai successivement Ronsard imitateur des anciens, Ronsard imitateur des Italiens, et puis enfin Ronsard lui-même, c'est-à-dire, selonla théorie de laPr^face de VOlwe, le véritable humaniste, celui qui l'est sans y songer ou au moins sans y faire effort.