‹ Seizième siècle:Chapitre 22 sur 31 · LA RYTHMIQUE DE RONSARD · texte numérisé non relu

LA RYTHMIQUE DE RONSARD

Ronsard est le plus savant mélricien de tous les versificateurs français.

Il faut songer à ce qu'il trouvait de rythmes usités autour de lui quand il parut. Ballade, rondeau, triolet, chant royal, strophe de six vers décasyllabiques

Quand je fus pins au doux commencement D'une douceur si doucettement douce.

Pour l'édition de 1584 Ronsard écrit :

Doux fut le trait qu'Amour hors de sa trousse Tira sur moi, doux fut l'accroissement Que je reçus dés le commencement Par une fièvre autant aigre que douce.

Hosted by

(Le Maire de Belges, Marot), de quatre vers décasyllabiques, de quatre vers octosyllabiques (Marot), de cinq et de sept vers décasyllabiques (Marot), strophe de ^^Bel aiibépin verdissant, — • fleurissant », jolie, mais dont on abusait, voilà d'où le xvi* siècle ne sortait point. Ajoutez le sonnet nouvellement importé (Marot, Saint-Gelais) et la terza rima essayée timidement par Le Maire.

Tous ces rythmes^sauf le chant royal et le sonnet , gontun peu c^urtTe ^^ senti et c'est

touTe une nouvelle Irylhmique qu'il a voulu créer et imposer à la France. Il a commencé, à tort du reste, — car il faut conserver les rythmes anciens pour cela à quoi ils sont propres et en chercher de nouveaux seulement pour surcroît, — ]ia Lproscrireles anci ^n s r ythmes tr aditionnels , ballade, rondeau, triolet, et aussi chant royal, "lîar ssTstrophe de 12 et sa strophe de 14 vers, comme disposition intérieure, diffère entièrement du chant royal. — Il a conservé le sonnet, Ues strophes de quatre, cinq, six et sept vers, le rythme de « Bel aubé^ pin )) ; il a négligé, sauf un cas qu'on verra plus loin, la terza rima ; et puis il a cherché toutes les combinaisons possibles, ou à peu près, depuis la strophe de 20 vers jusqu'à la stance de deux. — Il a des strophes de 20, de 18, de 17, de 16, de 15, de 14, de 13, de 12, de 10, de 8, de 7, de 6, de 5, de 4 et de 2 vers. — Il a des vers de 12, de 11, de 10, de 9, de 8, de 7, de 6, de 5, de 4 syllabes. — ^IL.ar4û iis les systèmes d'alternance , (^eçroisement et d'embrassement de rimes, sans compter qu'il admet, envers lyriques, les rimes plates, et aussi les rimes toutes masculines ou toutes féminines. Avec les combinaisons que Ton peut faire de ceî. éléments, c'est des milliers peut-être de systèmes rythmiques différents qu'on pourrait construire. Il n'a pas été jusquelà; mais le nombre de cadres différents qu'il a employés est déjà imposant. J'en compte, sans m'astreindre à une statistique rigoureusement vérifiée, plus de cent.

Hosted by

rw^P.f. giimc^ue s^cadres de strophes dont pas uiij a^est e^^ae^nt^môme^^ où ilTsTarrivé ,

ïïT^7 ^n^avânirTïïrn""DV êâ av ait aucune douzain e. Les caîrés qui semblent pareils au premier abord ne le sont pas. SHlsontle môme nombre de vers, ces vers n'ont pas le même nombre de syllabes; s^ils ont le même nombre de vers ayant le même nombre de syllabes, la disposition des rimes, féminine, masculine, féminine, masculine —féminine, féminine, masculine, masculine — masculine , féminine, féminine, masculine — masculine, féminine, féminine, masculine, etc., etc., est différente.

11 semble s'ingénier, quand il a employé un système rythmique, à ne plus en user, sans s'astreindre cependant à une contrainte à cet égard, mais avec le visible désir d'essayer toujours du nouveau. Dans ses grandes strophes pindariques par exemple, il n'a qu'une ode à strophes de 20 vers, qu'une à strophes de 18, qu'une à strophes de 17, qu'une à strophes de 16, qu'une à strophes de 15, que deux à strophes de 14, qu'une àstrophe de 13, que cinq à strophes de 12, et je n'ai pas besoin de dire que les deux à strophes de 14 et les cinq à strophes de 12 ne se ressemblent que par le nombre de vers de chaque strophe, et comme disposition rythmique de ces 14 ou de ces 12 vers sont très différentes.

Ces rythmes si nombreux et si divers les a-t-il inve ij^ iés^Sansjjiçun^d^u^ les longues strophes c'est

évîîentrOn ne trouver ait rien dans tout le moyen âge qui y ressemblât, même de loin. Pour les strophes plus courtes c'est tout aussi certain. On trouverait au moyen âge des rythmes semblables, et encore en petit nombre relativement. Mais Ronsard ne s'en doutait point. Ronsard n'a lu que les imprimés, et à cette époque tout le moyen âge, sauf le Roman de la Rose et les romans de chevalerte en prose, était manuscrit. C'est ainsi que les strophes qu'il semble avoir restaurées, il

Hosted by

les a inventées comme les autres. Cela est arrivé souvent au XYV siècle. Par exemple Le Maire de Belges se croit inventeur du tercet « à l'imitation des Florentins ce que personne, dit-il, n^a encore fait en langue fran^ çaise. » Or le tercet estdansle Jeu delà Feuillée d'Adam de la Halle, et dans le Mariage de Rutebœuf. — Ronsard a donc inventé même ce qu il semble avoir déterré II faut faire exception pour le rythme de Bel aubépin puisqu'il est dans Marot, et pour l'artifice rythmique qui consiste à terminer un couplet par un vers à rime suspendue, laquelle va rimer avec le couplet suivant qui lui-même laisse en suspens une rime finale, et ainsi de suite. Exemple :

Belle dont les yeux doucement m'ont tué Par un doux regard qu'au cœur ils m'ont rué Et m'ont en un roc insensible mué En mon poil grison ;

Que j'étais heureux en ma jeune saison Avant qu'avoir bu l'amoureuse poison!

Bien loin de soupirs, de pleurs et de prison Libre je vivais,

CûUû-dispûâiU^â^^Ul^^ ce point

même qu'elle en est monotone. C'est àuMacot, qui Ta maintenue, que Ronsard remprunte. Le curieux c'est que Ronsard la combine ici avec 1 innovation archaïque la plus hardie, puisque c'est Thendécasyllabe latin qu'il ressuscite en même temps. Voilà de Téclectisme, très probablement involontaire.

Sauf ces quelques habitudes rythmiques du moyen âge transmises à Ronsard par Marot et Le Maire, on peut dire que Ronsard invente tout. C'est une rénovation complète de la rythmique française. Ronsard fait ici son double métier, qu'il a toujours fait, d'écolier et de professeur. Le devoir de Técolier est d'imiter, et c'est

ce que fait Ronsard à Tégard des anciens, et de tâtonner, de tenter toutes les voies. Le devoir du professeur est d'imaginer tous les modèles possibles pour servir de motifs d'expériences et d émulation à ses élèves. Il semble que Ronsard se soit attaché à inventer autant de combinaisons rythmiques qu'il pouvait, afin qu'il y en eût, sur le grand nombre, trois ou quatre qui, entre les mains de trois ou quatre bons ouvriers, parvinssent à Leur perfection, s'imposassent par cette excellence, et fussent définitivement des conquêtes faites. C'est ce qui est arrivé pour la strophe de 10 vers, qu'il a inventée parmi tant d'autres, et qui, elle, repétrie par Malherbe, est devenue la strophe classique française.

Seulement, à inventer tant de rythmes on diminue à l'avance la gloire qu'on peut acquérir d'en avoir inventé un bon Quelle gratitude peut on avoir à Ronsard de ce qu il a créé la grande strophe classique française, puisqu'il en a créé cent autres sans paraître préférer celle-là ? C'est ainsi que quand il trouve bien, il ne semble qu'être tombé juste.

A tant varier on court aussi le risque de tomber dans de véritables erreurs ou de donner dans des bizarreries. Il y a des égarements rythmiques formels en très grand nombre dans Ronsard. Ses longues strophes, ses strophes démesurées, où il s'est donné un mal infini, et qui sont d'une diligence déplorable, curiosa infelicitate, « montrent moins trop d'esprit que peu de jugement. » Elles ne sont jamais qu'une suite de deux, trois ou quatre strophes mises bout à bout, et l'oreille les scande ainsi, isole en chacune d'elles soit une strophe de huit vers et une de six, soit deux strophes de six vers et une de huit, etc.. ruinant tout le travail qu'a fait l'auteur pour doter laFrance d'une strophe longue.

Il ne s'est pas avisé qu'il n'y a que deux moyens pour maintenir à une strophe longue le caractère de strophe unique. L'un est un moyeu littéraire : il cou-

Hosted by

siste à lui donner une f orte cohésion iaaiiJê s £„ns même ; il faut alors que la st rophe ne soit et ne puisse être qujine seuJ^ph£a^, une seule période très fortement liée que, même en prose, on lirait, on serait forcé de lire d'une haleine (1). L'étude de la prose française lui aurait appris qu'une telle strophe ne peut guère dépasser douze ou quatorze vers octosyllabes. — L'autre moyen est un artifice , musica l : il consiste à répéter les nrémes rimes; tant que Toreille entend les mêmes rimes, elle se sent dans la môme strophe, sauf quand cela dure trop longtemps ; car alors elle se contente de s'ennuyer ; mais encore peut-on par ce moyen pousser plus loin que par Tautre. Ici c'est le chant royal avec ses douze et quatorze vers sur deux rhne's qui a raison contre Ronsard ; il est fondé sur une observation ou une expérience juste. Et c'estprécisément pour cela que le sonnet a des répétitions de rimes. Il est la plus longue strophe possible en français ; pour se prolonger autant il a besoin, au n^oins en son commencement, d'une répétition de rimes pour se soutenir. On peut donc dire que dans ses tentatives de strophes au delà de dix ou douze vers, Ronsard a complètement échoué.

11 a d'autres erreurs rythmiques, comme de terminer des strophes par des vers plus longs que ceux du commencement ; jamais cela n'a réussi en français ; — comme de terminer par des rimes plates des strophes qui commencent par des rimes croisées ; — comme, et

(1) Exemple : Apollon à portes ouvertes

Laisse indifféremment cueillir Les belles (eu i lies toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir ; Mais fart d'en faire des couronnes N'est pas su de toutes personnes ; Et trois ou quatre seulement, Au nombre desquels on me range, Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement.

Hosted by

surtout, de mêler des vers d^uD certain nombre de pieds à des vers d'un nombre de pieds égal, moins un (huit et sept).

La France d'Homères est pleine

Et d'eux lirait-on les faits

S'ils étaient tous satisfaits Autant que mérite leur peine.

Une syllabe de moins, ce n^est pas assez. Il en faut au moins deux. A la différence d^une seule, Toreille ne saisit pas la cadence ; elle n est que déconcertée, a la sensation ouïe soupçon de vers faux. Au moyen âge on entremêlait huit et six, huit et cinq, huit et quatre, huit et sept jamais. Ils avaient Toreille juste. Mais quoi ? Ronsard aussi avait Foreille juste ; mais il voulait essayer de tout.

Ce n^est pas que même dans ses démarches aventureuses Ronsard ne fasse des trouvailles qui deviennent les délices des curieux. J^ai parlé de ses hendécasyllabes ♦ ils sont charmants. Très rigoureusement Ronsard les coupe par cinq syllabes, puis six, admirablement guidé par son sens musical (peut-être aussi par le vers décasyllabique toujours coupé jusqu^à lui en deuxparties dont la seconde est la plus longue), et il le manie avec la grâce un peu molle que ce rythme semble sol- Uciter en français comme en latin, « dulces hendecasyllabos revolvens. »

En mon jeune Avril, d'amour je fus soudard Et vaillant guerrier portais sor étendard ; Ores à l'autel de Vénus je l'appens, Et forcé me rends.

Plus ne veux ouïr ces mots délicieux:

<( Ma vie, mon sang, ma chère âme, mes yeux. » C'est pour les amants à qui le sang plus chaud Au cœur ne défaut.

Hosted by

Donc sonnets, adieu ; adieu, douces chansons: Adieu danse ! adieu de la lyre les sonsl Adieu traits d amour ! Volez en autre part Qu'au cœur de Ronsard.

11 a une chanson en vers de neuf syllabes qui est une petite merveille. Dans ce rythme étrange, un peu gauche, comme tous les impairs, un peu inquiet et égaré, <î'est une « chanson du fou » et une sensation de crégpuscule qu'il a mises. Vraie intuition de grand artiste I

Chère Vesper, lumière dorée De la belle Vénus Gythérée, Vesper dont la belle clarté luit Autant sur les astres de la nuit Que reluit par-dessus toi la lune^ O claire image de la nuit brune, Au lieu du beau croissant, tout ce soir Donne lumière et te laisse choir Bien tard dedans la marine source.

Je ne veux, larron, ôter la bourse

A quelque amant, ou comme un méchani

Voleur, dévaliser un marchand.

Je veux aller outre la rivière

Voirm'amie; mais sans ta lumière

Je ne puis mon voyage achever.

Sors donc de l'eau pour te lever

Et de ta belle nuitale flamme

Eclaire au feu d'amour qui m'enflamme

C'est sans doute en cette nuit sans lune, où il allait Toirs'amie outre la rivière, en rimant cette chanson, qu'il rencontra cette chasse de sabbat dont il a parlé ailleurs.

Pour revenir à la rythmique plus normale, ne tenons plus compte ni des essais, divertissements ou incartades ni des strophes démesurées de la période pindarique* et voyons ce que Ronsard préfère comme strophes, et où il se ramène plus souvent qu'à autre chose.

Hosted by

Comme tous les poètes français sans aucune exception, il a des préférences évidentes pour les rythmes pairs et même pour les vers pairs. Il prend beaucoup^ plus souvent la strophe de 10, de 8, de 6, de 4 et le vers de 12, de 10, de 8, de 6, que la strophe de 9, de 7,. de 5 et le vers de 11, de 9, de 7, de 5. 11 est même à remarquer qu'il n'a jamais usé ( sauf, bien entendu, dans les sonnets) du tercet. Jamais de terza rima. Je ne trouve qu'un rythme, curieux du reste et joli, qui ait avec la terza rima quelque analogie • Il consiste en ua quintain dont la rime médiane, comme dans le tercet de la terza rima, reste en suspens, pour aller rimer avea deux vers du quintain suivant. La combinaison est agréable :

Tu croîtras donc pour le souci De maint peuple et de moi aussi Et si feras les fleurs compagnes Qui croissent à l'envi de toi Pâlir d'amour ainsi que moi.

Et les eaux baignant les campagnes, Celles qui touchent aux montagnes Frappant contre leur bord dolent Bruiront leurs amours éternelles, Si ton bel œil se mire en elles.

Après maint cours de Tan volant, Les cieux pour t'enfanter voulant Se piller eux-mêmes, ont pris Tout le beau vers eux retourné, Et de toi le monde ont orné.

Mais c'est le seul exemple de quelque chose qui ait lointain parentage avec la terza rima, et, de même, tous les rythmes impairs sont relativement rares. Les^ strophes que Ronsard emploie le plus sont les strophes de huit, de six, de quatre vers, de six surtout; et le vers

Hosted by

lyrique dont il use le plus est le vers de huit syllabes, que l'expérience du reste a démontré qui est le vers lyrique français par excellence.

Mais la vraie conquête lyrique d eRonsard, et même sa vraie conquête en tout ce qui est versitication, c'est d'avoir {ntro duit V al e xandrin d a ns lejAjrisme, -rrJ \X^ r ^estauré dans la versi ïïcation ^ soitTmais encore ce vers y avait son droit de cité, et n'en avait jamais été banni. Ce que Ronsard a compris le premier, c'est que l'alexandrin, non seulement est un vers épique, dramatique, didactique, mais encore peut être un très beau vers lyrique, soit seul avec entre-croisement de rimes, soit alterné ou mêlé avec des vers plus courts. C'est ainsi qu'on obtient lâ ^raie s/anc ^, une sorte de strophe où les vers sont plus longs et tes Couplets plus courts que dans la strophe proprement dite, la stance, véritable et nécessaire instrument du genre élégiaque français. Je crois bien qu'il ne peut pas y avoir en français de Jpon ne élégie où Talexandrin ne paraisse point, soit seul, soîTen compagnie. L'élégie s'accommode d'un quatrain d'alexandrins à rimes croisées ; d'un quatrain fait de deux alexandrins et de deux octosyllabes ; d'un sixain fait de deux alexandrins, un octosyllabe, deux alexandrins, un octosyllabe, etc. ; maison peut dire ^u^elle ^xige l'alexand rirK Oup, Talexandrin est un vers lyrique, propre à l'élégie, voilà ce que Ronsard a compris. Il suffirait d'avoir fait cette découverte ; mais de plus Ronsard manie fort heureusement cet instrument qu'il a trouvé. Alexandrin seul :

Quand je veux en amour prendre mes passe-temps, M'aniie en se moquant, laid et vieillard me nomme: ff Quoi, dit-elle, rêveur, tu as plus de cent ans, Et tu veux contrefaire encore le jeune homme.

Alexandrin combiné, en sixain, avec l'octosyllabe:

Hosted by

Les douces fleurs d'Hymette aux abeilles agréent Et les eaux de Tété les altérés recréent;

Mais ma peine obstinée Se soulage en chantant sur le bord faiblemen Les maux auxquels Tamoura misérablement

Soumis ma destinée.

Alexandrin combiné en quatrain avec le vers de six syllabes: Epitaphe de Jean de la Péruse •

Tu dois bien à ce coup, chétive Tragédie,

Laisser tes graves jeux.

Laisser ta scène vide, et contre toi hardie,

Te tordre les cheveux.

Cours donc échevelée et dis que La Péruse

Est mort, et qu'aujourd'hui Le second ornement de la tragique Muse

Est mort avecque lui.

Car un dormir de fer lui sille la paupière

D'un éternel sommeil, Et jamais ne verra la plaisante lumière

De notre beau soleil.

Et voilà trouvé le rythme élégiaque dont Malherbe tirera de si beaux effets dans les Stances à du Perrier iur la mort de sa fille.

Enfin ce dont il faut féliciter le plus Ronsard, ce n'est pas tant d'avoir cherché, il a cherché trop ; ce n'est pas tant d avoir trouvé quelques rythmes nouveaux dont le succès a démontré qu'ils étaient bons; {>.st d avoir (le plus s ouvent^ bien accommodé le rvthmeàla pensée, bie^^ncontré pour le sentimen t m'û voulait expr imerJjiM^ie j'ythme qui convenait à r^sp.ntimp.nt . T.es égarements rvthmigues de Ronsard sont assez nombreux, ses con^re-5el?5 rythmiques sont assez rares, et ses justes adaptations du rythme au sentiment sont fréquentes. Par exemple, j'ai fait rc-

Hosted by

marquer que la villanelle si chantante, populaire au moyen âge, et que Victor Hugo a rajeunie dans Sara la baigneuse des Orientales, Uhroi l'emploie pour exprimer le désespoir du pécheur; Robert Garnier l'emploie, de même, pour peindre la misère de Thomme:

L'aime foi n'habite pas

Ici-bas:

La grande victorieuse, L'ayant bannie à son tour.

Fait séjour Sur la terre vicieuse.

Ronsard ne tombe pas dans ces erreurs, ou plutôt n'a pas celte indifférence sur le choix du rythme. Ce rythme en sa fureur de variété, il le change quelquefois, et, à mon avis, jLIalièlie ; il y remplace le vers de 7 syllabes par le vers de 8 ; mais enfin, soit en vers de h uit e tjxms, soit en vers de s ept et trojs , il ne remploie que là où il est propre. Vous pouvez en juger : en vers de huit et trois : A des roses :

Dieu te gard, honneur du printemps, JP'P^'^Ï

Qui étends Tes beaux trésors dessus la branche Et qui découvres au soleil

Le vermeil De ta beauté naïve et franche.

En vers de sept et trois :

Bel aubépin verdissant,

Fleurissant Le long de ce beau rivage, Tu es vêtu jusqu'au bas

Des longs bras D'une lambrunche sauvage.

C'est cette même justesse d'oreille, ce même sentiment

Hosted by

RO NSARD 283^

f d^rharmoniftintimft qui doit exister entre le sentimen tj et le ryitîlïï^v comme entre la parole et le geste, qui a inspiré à Ronsard le rythme de V Election de son sépulcre ^ si justement admiré de Sainte-Beuve :

Antres, et vous fontaines De ces roches hautaines Qui tombez contre bas

D'un glissant pas ;

Et vous forêts et ondes Parces prés vagabondes, Et vous, rives et bois, Oyez ma voix.

Enfin j'ai dit que la grande strophe classique française, la strophe malherbienne, Ronsard Pavait inventée. J'ai un peu triché. Ronsard n'a pas découvert la strophe de dix vers octosyllabes faite d'un quatrain à rimes croisées et d'un sixain par deux et une et deux et une. Il a tourné tout autour, il s'en est approché extrêmement, il ne Ta pas tout à fait trouvée. Il n'a que vu la Terre promise. Mais on peut dire qu'il en est cependant l'inventeur; car il nous donne exactement la strophe malherbienne, avec la disposition classique de ses rimes, et en la composant d'après toutes les règles qu'on dit qu'elle n'observe que depuis Malherbe : demi-repos après le quatrième vers, mais non arrêt, et toute la strophe liée et équilibrée comme une belle période nombreuse et aisée, de prose; il nous donne tout cela, toute la strophe classique — sauf que les vers sont de sept syllabes et non de huit. Et cette différence, en vérité, altère très peu ce beau rythme. Je ne sais même s'il n'y eût pas eu quelque avantage pour nous, au moins pour les odes d'une carrière un peu courte, à préférer cette mesure à celle qui a prévalu. Voyez ce début de poème lyrique :

Hosted by

Gomme un qui prend une coupe, Seul honneur de son trésor, Et de rang- verse à la troupe Le Yin qui rit dedans l'or ; Ainsi versant la rosée Dont ma langue est arrosée Sur la race des Valois, De son doux nectar j'abreuve Le plus grand roi qui se treuve Soit en armes, soit en lois.

On dit que Malherbe a biffé tout Ronsard. Il n'a pas pu biffer cette strophe. Elle a trop Tair d'être de Malherbe. Il a dû dire ce jour-là, comme il Fa dit une autre fois : « Ces vers sont les plus beaux du monde; ils doivent être de moi. » — Ronsard a donné les plus savantes, les plus ingénieuse», les plus audacieuses, souvent les plus heureuses leçons de versification française. Il n'a eu que le tort de les trop multiplier

Tel est ce très grand artiste, un des ouvriers les plus énergiques et les plus habiles de la Renaissance des lettres en France, qui, sans doute, n'a rien compris à la Renaissance proprement dite, c'est-à-dire au retour des idées antiques dans le monde moderne, mais qui a compris Ttiumanisme, c'est-à-dire Vadmiration^ et Yimitation eiV émulation k l'égard de fart antique, et qui par là contribuait au travail et au succès de la Re naissance véritable. Inspirés par l'adoration de l'antiquité, ses projets d'agrandissementMiiéTQ.ÏTe l'étaient tout autant, je l'ai fait voir sans doute, par sa nature même et sacomplexion littéraire. Il avait une grande imagination, qui se trouvait à Taise dans les « grands genres » et dans les grandes œuvres, qui avait besoin d'espace et de champ, à l'ordinaire, et aussi de beau-

Hosted by

coup de mots, ce qui explique ses nouveautés de vocabulaire, et de rythmes larges, et de rythmes variés, ce qui explique ses innovations de métrique ; à l'aise du reste, quelquefois, dans les petits sujets, et là meilleur même, au gré des lecteurs un peu pressés, parce qu'il s'y surveille et s'y guindé moins, et que, souvent, pour plaire, il n'a manqué à Ronsard qu un peu de négligence.

Cette grande imagination et cette puissance verbale ont fait de Ronsard un remarquable poète épique, un grand poète orateur, et un charmant poète élégiaque. lia atteint quelquefois même à la grande poésie lyrique ; mais en cet ordre de créations il reste d'ordinaire au-dessous de son effort, et c'est plutôt le demilyrisme, le lyrisme des odelettes, le lyrisme à la mode d'Horace, le lyrisme qui tient le milieu entre le lyrisme et Télégiaque, où il a laissé des chefs-d'œuvre ; c'est' pour cela qu'il est un sonnettiste merveilleux.

Sa fortune littéraire a été singulière. Adoré de son temps ; — étranglé net par Malherbe, et d'autant plus malheureusement que Malherbe n'a réussi qu'à empêcher de lire Ronsard, sans créer le moins du monde et laisser après lui une école malherbienne ; — méprisé ensuite, et, ce qui est beaucoup plus grave, ignoré par TEcole de 1660, qui pourtant, sans le savoir, ne fait que recommencer, en s'y prenant mieux, ce qu'il a fait ; — enterré à ce point que de 1620 à la fin du xvm® siècle, La Bruyère seul en dit un mot à demi favorable en lui reconnaissant « de la verve et de l'enthousiasme » ; — recommencé par André Chénier, mais guillotiné avec lui; — il n'a trouvé que chez les Romantiques, c'est-à-dire chez ceux qui étaient le plus exactement tout le contraire de ce qu'il était, des admirateurs peu informés, des partisans qui le compromettent, et des louangeurs à contre sens ; — de sorte qu'il n'a commencé à entrer dans les préoccupations delà

Hosted by

postérité que juste au moment où le système littéraire doat il était le premier représentant était épuisé peutêtre, et répudié certainement.

11 représentait rhumanisme, c'est-à-dire quelque chose destiné à dev6 ûirTr°cTâssicismp. . Il le représentait très nettement, et très complètement, comme épique, comme poète orateur, comme poète éléi^iaque, comme lyrique. Comme épique, par son mélange du réel et du merveilleux , sa mythologie, ses descriptions, son ampleur, sa majesté un peu froide, l'absence de psychologie et de ressorts moraux ; — comme poète

Sorateur, par son goût des beaux lieux communs, son goût de prédication morale, ses procédés d'exhortation par amplification et développement ; — comme poète élégiaque, par plus d'esprit que de passion et plus de grâce que de force, par sa tendance à raisonner en aimant, et à faire toujours intervenir des considérations, joliment exprimées du reste, sur la brièveté des jours pour proift;erqu'ondoitraimer: — c omme po^tftlyriqn p^ par son goût de consacrer le lyrisme aux Qvén£jmen,ts

,jaaUorîmJ x, à l'éloge des grands, aux victoires et conquêtes, comme Pindare et Malherbe, à l'expédition contre La Rochelle ou à la prise deNamur; —en général, et aussi bien dans un genre que dans l'autre, par sa recherche d'nnft lajignp pt H'i^yi gfylp plnignpfi du vul-

^^^aijie; — par un certain souci de la noblesse de la pompe et de l'éloquence continue , par l'imitation constante et trop rapprochée et trop domestique, sinon trop servile, des anciens ; — surtout par le ^caracière^ impersonnel de sa production poétique (sauf exceptions, vrainîent rares, mais brillantes, et qui ont complètement trompé sur lui ceux qui, parce qu elles sont brillantes, ne connaissent qu'elles), par le goût qu'il a de parler presque toujours des autres et non de lui, de peindre, de raconter, d'exhorter, de raisonner, au lieu d'exhaler ses sentiments propres et ses propres émotions.

Hosted by

Tout cela, c'est Tesprit classique français, et Ton voit pourquoi j'ai dit que Ronsard en est le premier représentant complet.

Il en est le premier représentant ; il n'en a pas été rinitiateur. Parce que les erreurs de son goût et les bizarreries de sa langue ont déplu à Malherbe, surtout parce que l'esprit français, un peu paresseux, ne s'est pas donné longtemps la légère peine de le comprendre, et Ta laissé tomber au commencement du xvii® siècle, il n'a été pour rien dans la seconde formation de l'esprit classique qui date de 1660, et même il a été en horreur, par ignorance, à ceux qui Tout réalisée. — Les hommes de 1660 sont ses fils, ne le savent point, et méprisent leur père. Ils ont refait le classicisme sans se douter qu'il avait été fait une première fois. — C'est ainsi que Ronsard est pour l'historien littéraire le point de départ du classicisme, sans qu'il en soit le moins du monde le créateur. L'esprit classique a été constitué selon lui, sans lui, et, en apparence, contre lui. Il l'a eu, il ne l'a pas inspiré. Il en reste le premier t}^e, et n'en est pas le fondateur. Il en est la première date et il n'en est pas la source. Ce n'est pas sa faute.

Et quand une même chose est créée deux fois, elle ne l'est jamais de la même façon. Le classicisme de Boileau est celui de Ronsard, exactement ; rigoureusement et strictement, non. Aurait-il mieux valu que l'empreinte classique fût donnée à la littérature française par Ronsard que par l'Ecole de 1660 ? Encore que la différence eût été petite, je le crois. Le classicisme de Ronsard est un peu plus large que celui de 1660. Il est le même, assurément ; mais, parce qu'il est plus savant, il a un peu plus d'horizon. Remarquez qu'il est grec autant que latin, sinon plus. Celui du xvn* siècle est un peu plus latin que grec: seulsles tragiques grecs ont été en honaeur au xvii« siècle, et Homère est beaucoup mieux compris de Ronsard que de Boileau. Remarquez que le

Hosted by

classicisme de Ronsard admet ritalien : ii n'eût pas été mauvais que le xyii*» siècle» suivant cette tradition, conservât le goût des grands poètes italiens, et, de Pétrarque, remontât à Dante. A bien des égards le classicisme de Ronsard est celui du xvn^ siècle, agrandi, et semble venir après celui du xvn^ siècle. Du moins la loi du progrès Texigerait.

Il aurait donc été bon que Ronsard eût eu de Tinfluence. Il aurait été bon qu'il eût été non seulement le premier représentant isolé du classicisme, mais le maître qu'on aurait écouté, qu'on aurait suivi, en évitant ses fautes, dont on aurait recommencé l'œuvre avec plus de goût et plus de mesure, mais en la connaissant, en ne la méprisant pas, et en en conservant Tesprit. La littérature poétique française eût été ce qu'elle est, certainement ; mais peut-être avec plus d'ampleur, plus de matériaux anciens, et même modernes, remis en œuvre, et aussi plus « de verve et d'enthousiasme » et d'essor.

Quoi qu'il en soit, cette légère mésaventure qui est arrivée à Ronsard tourne à sa gloire définitive. Pour que, après avoir été enterré, son esprit revive dans toute la littérature poétique depuis le milieu du xviv fciècle jusqu'au commencement du xix^; pour que, sans limiter, en l'ignorant et en le détestant, on ait fait précisément tout ce qu il a rêvé ; pour qu'il ait été le modèle sans être le maître, le modèle sans être l'inspirateur, et le modèle sans qu'on sût même qu'il existât, mais le modèle malgré tout, le modèle malgré son absence ; il fallait bien qu'il eût en lui l'âme même de la littérature classique française ; et, en effet, c'est proprement ce qu'il avait.

Hosted by

JOAGHIM DU BELLAY

SA VIE ET SON CARACTÈRE

Joachim du Bellay est né à Lire en Anjou, probablemeùt en 1525. 11 était d'une très illustre famille qui remplit de ses noms tout le xvie siècle. Ses oncles étaient Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, capitaine célèbre sous François I•^ commandant du Piémont ; le cardinal du Bellay, longtemps ambassadeur à Rome, protecteur de Rabelais; Martin du Bellay, qui publia les mémoires laissés par Guillaume, en les complétant. Son père n'était, lui, qu'un simple gentilhomme campagnard, peu fortuné. Joachim fut orphelin très jeune, quelque temps élevé par un frère peu soigneux de son pupille, puis privé même de ce frère (1). Un peu plus tard, pendant son adolescence, il fut malade pendant deux ans {binos per annos) dont il resta sourd, comme Ronsard. Il a chanté cette surdité et celle de Ronsard

(1) Vix puero mihi namqiie parens ereptas uterque Fraterno miserurn deserit arbitrio ; Sub quo prima périt nobis inculta jiiveiita

Quam decuit studis excoluisse bonis..

Fraterno interitu, nobis cum firinior aetas

Jam foret, accessit tum nova cura miM seizième: siècle a

Hosted by

bien souvent (1). Comme Ronsard, cette infirmité le détourna des armes et Finclina aux études littéraires(2). Mais remarquons les différences. Ronsard a eu, avant ses malheurs, toute une période d'enfance heureuse, d'adolescence enivrée et debrillantejeuness'>. Du Bellay a été malheureux pendant tout son jeune âge. Il lui en est resté non seulement la timidité de Ronsard, mais une profonde et exquise mélancolie. Ronsard a vu le monde et couru les grands chemins en bel équipage, en compagnie des princes et des rois, à douze ans; du Bellay n'a quitté son Lire qu'à vingt ans pour aller comme étudiant à Poitiers, qui n'est pas une ville gaie. Il est demeuré, pour ces causes, très replié, très intérieur, très attaché au sol, à sa province, à son clocher, pénétré de nostalgie quand il est loin de la France, et exilé à Rome, comme Ovide quand il la quittait.

Vers 1545 il alla à Poitiers pour étudier en droit. Poitiers était une ville assez mélancolique, mais un centre littéraire très important, comme il n'y en avait que trois ou quatre en province (Lyon, Rouen, Toulouse). Là il connut Aubert, qui fut l'éditeur de ses œuvres, les Sainte-Marthe, Jean de la Péruse, Bergier de Montembeuf (l'auteur du dithyrambe sur la fête d'Arcueil attribué àRonsard),Tiraqueau le jurisconsulte, très probablement les dames des Roches. C'est en revenant de Poitiers à Angers « en 1548 ou 1549 )),ditBinet, qu'il rencontra Ronsard. Ils s'entendirent tout de suite. Ronsard l'attira à Paris, le mit en relations avec Daurat, Baif, Belleau, Jodelle. C'était la Pléiade.

Dès la même année ou la suivante, ce fut du Bellay

(1) Sum sufdus, Qon surda tamen sunt pectora nohi3,

Nostra suo8 etiam mens habet auriculas.

(2) Sola fuit nostri musa medela maiis :

Tum primum latios lp^:i graiosque poetas ; Tuoa cœpi Aonio cogMitus esse cboro,

Quid facerem cui nulla quies. ^-ui nulla voluptas; Qui non ipse mihi pêne relicliit eram ?

Hosted by

qui fut chargé d'écrire le manifeste de la nouvelle école la Défense et Illustration de la langue française. -— Tout aussitôt il publia rO/iue (anagramme de M*^^ de Viole dont il était amoureux). La Défense et Illustration avait été favorablement accueillie. VOlive le fut moins bien. Cest alors que le cardinal du Bellay, allant à Rome comme ambassadeur (1552;, prit son neveu pour secrétaire (1). Joachim partit pour Rome avec enthousiasme (2), avec toutes sortes de beaux rêves :

« Je me ferai savant en la philosophie, « En la mathématique et médecine aussi ; Je me ferai légiste, et d'un plus haut souci « Apprendrai les secrets de la théologie.

« De luth et du pinceau j'en ébattrai ma vie, « De l'escrime et du bal l » — Je discourais ainsi Et me vantais en moi d'apprendre tout ceci, Quand je changeai la France au séjour d'Italie.

Ses premières impressions à Rome furent fortes et délicieuses. Il les a exprimées dans ses Antiquités de Rome, Mais le caractère romain ne lui plut pas. Les affaires dont il était chargé, beaucoup plus financières que littéraires et même que diplomatiques, car il était surtout l'intendant du cardinal, Texcédèrent. Son caractère s'aigrit. Le mal du pays s'empara de lui. Il est très visible dans les Regrets, qui sont les Tristes ou les Pontiques de du Bellay. Un épisode amoureux, resté obscur, et qu'il a chanté sans l'éclaircir dans Faustine^ poèmes en vers latins, semble avoir plutôt contribué à l'éloigner de Rome qu'à l'y retenir. 11 était temps que le cardinal

(1) MittitQP Interea Romam B(?llaiijs ille,

Quo duce Laurentis vidimus arva soli.

(2) Née dum totus erat depuis us cor pore lang:or,

Alpibus et duris ille sequendus erat ; Sed mihi perscythicasrupeset inhospiLa saxa Illura dum se^iuerer molle fuisscL iter.

Hosted by

fût rappelé en France II le fat au bout de quatre années de séjour à Rome (1) et garda Joachim comme secrétaire.

Mais la publication des Rogrets, qui étaient tout pleins de très vives satires contre Rome et les Romains, força le cardinal à se séparer de son neveu un peu indiscret (2). Joachim se défendit de son mieux, assura, ce qui a été cent fois l'excuse des auteurs en circonstances pareilles, ou même différentes, qu'il n'avait publié ses vers que parce qn'un confident infidèle les avait copiés et qu'il en courait par le monde des éditions fautives, à quoi le seul remède était d'en donner une bonne. Le cardinal, sans lui en vouloir, dut maintenir sa décision. Joachim était fatigué du reste, très souffrant, comme ses lettres en font foi. Il écrivait à Jean de Morel, son intime ami, le 5 octobre 1559 : «... A tout le moins, si cette fâcheuse et importune surdité qui me contraint depuis un mois de demeurer continuellement enfermé dans une chambre, eût attendu quelque autre saison et ne m'eût ôté si mal à propos lemoyen de pouvoir faire révérence à Madame et lui baiser les mains devant son département (3),j"aurais moins d'occasion de me plaindre de ma fortune. » Il songeait peut-être à la mort volontaire, je dis peut-être, car, comme c'est en vers latins

(1) Illic assiduusdomini diim jussa capo.ssû,

Qiiarta redit rnessis, qiiarta rcciirrU hicMiis. Tum domum in patriaiu (sic res tune poscorc visa est)

Dimissos Roina nus rcmcare jubet, Et sua commitlit curanda nogotia nobis

Expertus nostram scdicet antc fidem,

(2) Iratum insonti nostra3 fecere Camcna?,

Iratum malim qui vel habere Jovem.

Jiei mihi Pcligni crudelia fa ta poetae,

Hic etiam fatis sunt THnovala mois, Ehcu ! Sola miiii noeuit Fiiale grata canuena:

ArLitici nocet hic ars quoque sola suo.

(3) Madame de Savoie (Mnrg-uenLe de France, fille de Fi-ancois l^r), qui venait d'épouser Pliilibert de Savoie et partait pour Turin.

Hosted by

JOAClllM DU BELLAY 293

qu'il le dit, ce n'est pas sôr (1). Du moins il était épuisé d'âme et de corps (2). Il traîna quelque temps. Le premier janvier 1560, en rentrant chez lui après souper^ il fut frappé d'une attaque d'apoplexie et mourut sur-lechamp, à l'âge, au plus, de trente-cinq ans. On ignore où il fut enterré. On a cru que c'avait été à Notre-Dame, mais on est à peu près sûr maintenant que la tombe de la chapelle deSamt-Crépin était celle de Louis du Bellay, archidiacre de Notre-Dame.

Il a eu pour amis, outre ceux que nous avons déjà cités, les poètes du groupe lyonnais : Maurice Scève, Pontus de Thyard (à la fois du groupe lyonnais et de la Pléiade S Guillaume des Autels, charolais, qui vécut à Lyon et y fit imprimer tous ses ouvrages, Etienne Dolet; puis, en dehors de ce groupe, André Thevet, Antoine Héroët, Fauteur de la Parfaite amie, Jean Morel, professeur, écrivain, surtout grand amateur de littérature et riche bibliophile. Jean Morel fut l'ami de cœur de Joachim. Cest à lui que du Bellay adressait la lettre en prose et l'épître en vers latins que nous avons citées. Il était le commensal de la maison de Morel, qui était charmante. Ily faisait sacour à la femme de Jean Morel, <L Mademoiselle de Loynes >>, comme on disait alors, a Madame » étant réservée aux femmes des gentilshommes, et à ses trois filles, un peu femmes savantes, très renommées au xvf siècle, Camille, Diane et Lucrèce. Les lettres de du Bellay k M'^'^ Morel sont toutes signées

(1) Haec mecum assiduis solitus jactarequerelis

Optabam vitae rumpere lîla metB.

(2) Jane (fatebor enim) talem tune mente dolorera

Conecpi ut mirer non potuisse mori.

Gerte cum medicis luctatiis tempore longo,

Viribus amissis qui prope vie Lus erom, Sasvior hinc itcrum morbus graviorque rocurrit,

Jamque fere renuit ferre niedenlis op^m.

At luctum et iacrimas mœsta de nn-nLe fugavi,

Hune fructum capiens ex pieLaLe mea.

Hosted by

« votre obéissant frère, serviteur et ami. » Il y a ud poème de « la demoiselle de Loynes » sur la mort de Joachim.

Du Bellay était un homme doux, très enclin à la tristesse, facilement aigri, et assez facilement irritable. Il avait des douceurs câlines et des impatiences de malade. Il était né élégiaque et satirique. Son éducation littéraire fut exactement la même que celle de Ronsard, antique et italienne. Il a moins fouillé les auteurs anciens, mais il les connaît très bien. Il a traduit beaucoup. On trouve ses traductions dans le livre singulier que publia Louis Le Roy (Regius) en 1558. Ce volume renferme une traduction du Banquet de Platon avec trois livres de commentaires, et, dans ces commentaires, des extraits traduits des meilleurs poètes grecs et latins. Il y a des traductions en prose et des traductions en vers. C'est du Bellay qui a fait les traductions en vers. On y trouve de rilomère, du Virgile, du Juvénal, du Properce, du Lucrèce,derOvide, du Gallus (Maximien), de THorace, du Columelleet,sij'oseledire,duFracastor.— Ilabeaucoup lu Pétrarque, dont nous surprendrons l'influence dans YOlive. Il est resté assez longtemps, peut-être à cause de son amitiépour Scève et pour Héroët, sous Tinfluence italienne. Du reste, et c'est un trait essentielàmarquer, il a le goût plus hospitalier ou plus de faiblesse dans le goût que Ronsard. Il n'est pas si dur qu'on pourrait le croire pour les poètes de l'Ecole qui précède la sienne. Il a loué Saint-Gelais ; il a chanté Marot, et en jolis vers :

Si de celui le tombeau veux savoir Qui de Marot avait plus que le nom (1), Il te convient tous les lieux aller voir Où France a mis le but de son renom.

(i) Jeu de mots, familier à Marot lai-même, sur son nom et celui de Yii'gile.

Hosted by

Qu'en terre soit je te réponds que non, Au moins de lui c'est la moindre partie:

L'âme est aux lieux d'où elle était partie, Et de ses vers qui ont dompté la mort Les sœurs lui ont sépulture bâtie Jusquesau ciel: ainsi la mort n'y mord (1).

Il faut remarquer à ce propos qu'il y a toutes sortes de petites contradictions dans Joachim du Bellay. Il a écrit la Défense et Illustration, et il a très peu pillé les anciens, et presque nullement. Il est, dans la Défense, pour une poésie savante et difficile, et il n y a pas au xvi^ siècle et dans la première partie du xvir d'écrivain en vers plus facile et coulant que du Bellay. Il est, dans la Défense, pour une poésie hautaine et aristocratique, et il a aimé le satirique un peu gros et même le burlesque. Il a soutenu énergiquement qu'il ne fallait pas écrire en latin, et il a fait beaucoup de vers latins. La contradiction ici est si flagrante qu il sent le besoin de s'en excuser à son maître. Il écrit de Rome à Ronsard :

Eh quoi, Ronsard, eh quoi ! si au bord étranger,

Ovide osa sa langue en barbare changer,

Afin d'être entendu, qui pourra me reprendre

D'un change plus heureux? Nul ; puisque le françois,

Quoique au grec et romain égalé tu te sois,

Au rivage latin ne se peut faire entendre.

Tout compte fait, ses idées littéraires personnelles sont un peu en désaccord avec les idées exprimées dans la Défense, ou, si l'on veut, ses penchants littéraires, comme il arrive, ne sont pas tout à fait conformes à ses opinions. Cest un peu pour cela, que, sans vouloir rien retrancher de la gloire de du Bellay, j'ai placé l'analyse de sa Défense dansTarticle sur Ronsard. Joachim est un

(1) Devise haLituelle de Marot. Toute cette épitaphe est un demipastiche, très rcspeclueux et très aimable, de la manière de Marot.

Hosted by

ronsardiste, mais tempéré, convaincu, mais sans intransigeance, partisan, mais point sectaire. Il est un peu comme ce personnage légendaire qui dans une émeute fit le coup de feu pour montrer comment on vise, et refusa de continuer parce qu'il n'était pas de ce partilà. Il a tiré le coup de fusil delà Défense ; mais ce n'était pas tout à fait son opinion.

DU BELLAY PÉTRARQUISTE.

Il a commencé, dans VOlive^ par être un pur pétrarquiste. Les sonnets de VOlive sont maniérés et tendus à la manière de Maurice Scève. Ils ont la grâce difficile et fobscurité diligente. Ce sont souvent des imitations littérales de Pétrarque et du Pétrarque le plus affecté. On se rappelle le sonnet de Pétrarque : « Intelligence plusprompte que le léopard.. . y> Du Bellay dira :

Penser volage et léger comme vent,

Qui or'en ciel, or'en mer, or'en terre,

En un moment cours et recours grand erre...

Quelquefois il poursuivra une métaphore à travers deux sonnets, comme Pétrarque à travers toute une canzone. Cent fois on voit revenir cette comparaison de la beauté aimée avec le soleil, qui encombre Pétrarque, qu'on retrouvera dans toute notre littérature élégiaque jusqu'aux sonnets de la Bellematmeuse^ et plus tard, et qui exaspérait Fénelon à juste titre. Il y a dans VOlive^ comme dans Scève, et comme dans Pétrarque, des antithèses laborieuses et recherchées : « Pâle dessous farbre pâle étendu :>>, — « Theureux objet qui me rend malheureux. ))Ges colifichets deviendront, comme on sait, une

Çoogle

JOACniM DU BELLAY 297

mode littéraire; dans Montchrétien on trouvera « Possesseur éternel des grâces éternelles », — « pourrais-tu violer l'inviolable sang? », — « fidèle exécuteur de rinfi délité», — Forage menace a notre nef de tourmente et nos corps de tourment » ; Théophile écrira de ce style presque couramment; et jusque dans Corneille on rencontrera : t Rends un sang infidèle à l'infidélité » et a Misérable vengeur d'une juste querelle, et malheureux objet d'une injuste rigueur » ; et jusque dans Racine : « Pour réparer des ans Firréparable outrage. » Il était intéressant d'indiquer d'où cette mode part; car ce n'est pas de Ronsard.

Du Bellay s'est affranchi assez vite de cette manière qui n était point la sienne. Il lui en est toujours pourtant resté quelque chose. Du Pétrarquisme il a gardé pendant le reste de sa carrière une certaine tendance au symbolisme et une facilité peut-être malheureuse à symboliser. On trouve des allégories obscures, car c'est proprementlà la définition du symbole, dans les Amow^s, dans les Antiquités de Rome et dans les Regrets, C'est, par exemple, famour qui se comporte comme notre ombre. Vous allez voir. Encore que prétentieuse, lapièce est du reste johe :

Voyez, amants, comme ce petit dieu Traite nos cœurs. Sur la fleur de mon âge Amour tout seul régnait en mon courage, Et n'y avait la raison point de lieu.

Puis quand cet âge augmentant peu à peu Vint sur ce point oii l'homme est le plus sage, D'autant qu'en moi croissait sens et usage, D'autant aussi décroissait ce doux feu.

Ores mes ans tendant sur la vieillesse (Voyez comment la raison nous délaisse) Plus que jamais je sens ce feu d'amour.

Hosted by

L ombre au matin nous voyons ainsi croître.

Sur le midi plus petite apparoître^ Puis s'augmenter de vers la fin du jour.

Et maintenant vous y êtes. Et comme Alceste préférant « Ma mie au gué », je préfère le couplet de Madame d'Houdetot (1).

C'est encore tout un poème symbolique sur Rome (Songe ou vision sur Rome). La Ville éternelle y est successivement un monument, une colonne, un arc, un chêne, une louve, une source que les faunes viennent troubler, une nacelle, une déesse géante. Les Triomphes de Pétrarque sont construits exactement de la même manière. L'imitation est très probable et Tinfluence est évidente.

Pour en revenir à VOlive^ elle est tout entière un peu entachée de ce maniérisme, surtout elle est tout entière œuvre de méditation savante et appliquée, non de sincérité et de verve; mais il faut confesser qu'elle contient déjà de fort belles choses. Du Bellay sait déjà peindre, et d'une façon assez puissante. La première des « belles matineuses » que je connaisse estdans VoHve^ et ce n'est pas la moins agréable. Le tableau est fait, bien composé, et la figure centrale s'y détache bien :

Déjà la nuit en son parc amassait Un grand troupeau d'étoiles vagabondes Et pour entrer aux cavernes profondes, Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait.

Déjà le ciel aux Indes roue:issait,

Et l'aube encor de ses tresses tant blondes

ri) Jeune, j'aimais : le temps de mon bel âge, Co temps si court, l'amour seul le remplit, oaand j'atteignis la saison d'être sage J^' aimais encor : la raison le permit.

Mais l'âge vient et le plaisir s'envole ; ;

Mais le bonheur ne s'envole aujourd'hui ; Car j'aime encore, et l'amour me console.

Rien n'auraitpu me consoler de lui.

Hosted by

JOACniM DU BELLAY

Faisant grêler mille paillettes rondes De ses trésors les prés enrichissait;

Quand d'occident, comme une étoile vive, Je vis sortir dessus ta verte rive, fleuve mien, une nymphe en riant,

Alors voyant cette nouvelle aurore,

Le jour honteux d'un double teint colore

Et l'angevin et l'indique orient.

D'une plume plus haute et plus forte il saura décrire ce douloureux contraste si fréquent entre la nature en fête et Vhomme en deuil. Songez, pour comprendre sans chercher, que le recueil s'appelle YOlive, que « larbre pâle » estrolivier, et que le fruit amer (les périphrases sont justes) est rdive :

Ores qu'en l'air le grand Dieu du tonnerre Se rue au sein de son épouse aimée.

Et que de fleurs la nature semée A fait le ciel amoureux de la terre ;

Or que des vents le gouverneur desserre Le doux Zéphyr, et la forêt armée Voit par l'épais de sa neuve ramée Maint libre oiseau qui de tous côtés erre i

Je vais faisant un cri non entendu Entre les fleurs du sang amoureux nées, Pâle dessous l'arbre pâle étendu;

Et de son fruit amer me repaissant,

Aux plus beaux jours de mes vertes années

Un triste hiver sens en moi renaissant.

Il y a un beau naturalisme mythologique dans les premiers vers, une belle mélancolie dans les derniers ; l'opposition est fortement marquée et les vers sont d^nae rare plénitude. Du Bellay a déjà en mains son instrumeût. — Et enfin il est dans YOlive ce fameux sonnet im-

Hosted by

mortalisé par la ressemblance involontaire d'un couplet de Lamartine avec lui, et qui était digne du reste de cette glorieuse rencontre. Celte idée, toute pétrarquiste, de quitter le monde des apparences pour aller retrouver ailleurs le vrai soleil éclairant les vrais cieux, et l'amour réel, et jusqu'à l'i^^'e, c'est-à-dire, en langage platonicien, le modèle indestructible, de la mortelle que nous aimons ici-bas, elle avait déjà été essayée par Héroët, abordée indirectement par Scève, exprimée à deux ou trois reprises assez faiblement par Ronsard ; elle trouve dans Joachim son expression précise et «ûre; la dernière épreuve, définitive, en sera dans ïlsolement (1).

Si notre vie est moins qu'une journée En réternel, si l'an qui fait le tour Chasse nos jours sans espoir de retour, Si périssable est toute chose née ;

Qu*espères-tu, mon âme emprisonnée?

Pourquoi te plaît Tobscur de notre jour, Si pour voler en un plus clair séjour, Tu as au dos l'aile bien empennée?

(5.) Dans da Bellay môme il y en a denxéjjreuves. Je mets à la place ^'honneur la seconde. En note je dois citer la première :

Lequel des dieux fera que je ne sente L'heureux malheur de Fespoir qui m'attire, Si le plaisir, sujet de mon martyre.

Fuyant mes yeux, à mon cœur se présente ?

Quel est le fruit de l'incertaine attente Où sans profit si longuement j'aspire ?

Quel est le bien pour qui tant je soupire?

Quel est le gain du mal qui me contente

Qui guérira la playe de mon cœur ?

Qui tarira de mes larmes la source?

Qui abattra le vent de mes soupirs ?

Montre-le-moi, ô céleste vainqueur Qui a fini le terme de ma course Au ciel où est le but de mes désirs.

Hosted by

JOACEIM DU BELLAY

Là est le bien que tout esprit désire , Là le repos où tout le monde aspire, Là est l'amour, là le plaisir encore.

Là, 6 mon âme, au plus haut ciel guidée

Tu y pourras reconnaître l'idée

De la beauté qu'eu ce monde j'adore.

DU BELLAY POÈTE PERSONNEL l LE SATIRIQUE.

Cependant, comme jeTai dit, le du Bellay de YOlive n est pas le vrai duBellay. L'influence de Pétrarque fut courte chez lui, et, sauf une ou deux exceptions, sans retour. Pour dire le vrai, le Pétrarquisme n'était pas contraire à sa nature, mais très différent d'elle. Joachira étaitpeu gaulois, mais il était très simple, sans goût de rafBnement et de subtilité, écoutant son cœur, et n'aimant pas l'écouter à travers son esprit. Il s'aperçut très vite de cet éloignement naturel, et ce que Ronsard fait à l'égard de Pindare, il le fit à l'égard de Pétrarque. Il chanta la palinodie. C'est la satire contre les Pétrarquistes, qui, d'ailleurs, est amusante et qui est d'un homme qui connaît bien son sujet. Tout le Pétrarquisme y est, sans qu'il en manque un point. C'est d'abord les fades langueurs :

J'ai oubhé Tartde pétrarquiser,

Je veux d'amour franchement deviser,

Sans vous flatter et sans me déguiser.

Ceux qui font tant de plaintes N'ont pas le quart d'une vraie amitié.

Et n'ont pas tant de peines la moitié Comme leurs yeux pour vous faire pitiéj

Jettent de larmes feintes.

Hosted by

Ce n'est que feu de leurs froides chaleurs Ce n'est qu'horreur de leurs feintes douleurs, Ce n'est encor de leurs soupirs et pleurs

Que vent, pluie et orages; Et bref ce n'est à ouïr leurs chansons De leurs amours que flammes et glaçons.

Flèches, liens et mille autres façons

De semblables outrages.

Ce sont ensuite les métaphores monotones, et surannées déjà :

De vos beautés ce n'est que tout fin or, Perles, cristal, marbre et ivoire encor, Et tout l'honneur de l'indique trésor,

Fleurs, lis, œillet et roses; De vos douceurs ce n'est que sucre et miel.

De vos rigueurs n'est qu'aloès et fiel, De vos esprits c'est tout ce que le ciel

Tient de grâces encloses.

Ce sont encordes descriptions de la nature associée au désespoir des amoureux de la triste figure :

Il n'y a roc qui n'entende leur voix ; Leurs cris piteux ont fait cent mille fois Pleurer les monts, les plaines et les bois.

Les antres et fontaines; Bref, il n'y a ni solitaires lieux, Ni lieux hantés, voire même les cieux Qui çà et là ne montrent à leurs yeux * L'image de leurs peines.

Cest enfin Tidéalisme subtil lui-même et le Platonisme effréné, devenu le plus banal et le plus facile des procédés :

Quelque autre encor la terre dédaignant Va du tiers ciel les secrets enseignant Et de l'amour où il va se baignant Tire une quinte essence.

Hosted by

Du Bellay, décidément a plus terrestre », renonce à tout cela; et par un dernier trait de satire où s^exprime mieux que partout ailleurs son dédain, il déclare que du reste, si l'on y tient, il pétrarquisera autant qu'on pourra le désirer avec une extrême facilité :

Si toutefois Pétrarque vous plaît mieux.

Je reprendrai mon chant mélodieux Et volerai jusqu'au séjour des dieux

D'une aile mieux guidée .

Là dans le sein de leurs divmites, Je ehoisirai cent mille nouveautés Dont je peindrai vos plus grandes beautés

Sur la plus belle idée.

Et voilà précisément la parodie du sonnet même de Joachim par lequel nous terminions le chapitre précédent Le revirement ne pouvait pas être plus marque.

Et en effet, à partir de 1552 environ, du Bellay ne fut plus pétrarquiste. Il fut un poète très naturel qui se borna à traduire envers ses sensations. Ces sensations furent de satirique, d^arliste, d'amoureux et de rustique, et nous n'avons pas besoin d'une autre classification pour nous diriger à travers ses œuvres.

La satire de du Bellay en général n est pas amère ; elle est vive gaie et narquoise. Du Bellay est le plus spirituel des poètes de la Pléiade, qui, en général, n'eurent pas d^esprit. Du Bellay en a eu beaucoup. Gela se voit fort bien déjà dans la Défense et Illustration, qui est tout autant une œuvre de polémique qu'une œuvre d'enseignementfencela trèssemblable à TAr^poe^igue de Boileau et très différente de celui de Vauquelin de la Fresnaye), et que l'on peut considérer commeune sorte deMé7ivppéehi^ téraire. Cela devient terriblement frappant danslamoitié environ des poèmes que Rome lui a inspirés. Le séjour de Rome a écœuré du Bellay, et l'a fait crier, lui qui ne criait guère. Je passerai sans en parler sur une foule

Hosted by

de pièces satiriques contre les faquias, les parvenus, les favoris, les libertins et les courtisanes, du Bellay attaquant là des choses et des personnages qui sont partout et qu'il aurait pu flageller tout aussi bien à Paris qu'à Rome. Mais les traits d'une satire plus locale doivent nous attirer. Voici les intrigants qui viennent chercher fortune à Rome, et la méthode qu'ils doivent y suivre, et le sort qui les attend.

Marcher d'un grave pas et d'un grave souci, Et d'un grave souris à chacun faire fête, Balancer tous ses mots, répondre de la tête Avec un Messer non, ou bien un Messer si;

Entremêler souvent un petit è cosi, Et d'un son servitor' contrefaire l'honnête, Et, comme si l'on eût sa part en la conquête, Discourir sur Florence et sur Naples aussi ;

Seigneuriser chacun d'un baisement de main Et suivant la façon d'un courtisan romain, Cacher sa pauvreté d'une brave apparence:

Voilà de cette cour la plus grande vertu,

D'où souvent mal monté, mal sain et mal vêtu,

Sans barbe et sans argent on s'en retourne en France.

Voici le conclave, avec son air de conspiration et de société secrète, et les intrigues dedans et les émeutes dehors, et toute cette émotion qu'il excite, tout un grand tableau en quatorze vers :

Il fait bon voir, Pascal, un conclave serre.

Et l'une chambre à Tautre également voisine D^antichambre servir, de salle et de cuisine, En un petit recoin de dix pieds en carré.

Il fait bon voir autour le palais emmuré Et briguer là-dedans cette troupe divine, L'un par ambition, Tautre par bonne mine Et par dépit de l'un être l'autre adoré.

Hosted by

Il fait bon voir dehors toute la ville en armes Crier : « le pape est fait ! /) donner de faux alarmes, Saccager un palais. Mais, plus que tout cela ,

Fait bon voir qui de l'un, qui de l'autre se vante, Qui met pour celui-ci, qui met pour celui-là, Et pour moins d'un écu dix cardinaux en vente.

Et il y a quelque chose de la puissance pittoresque de Juvénal et de son âpreté dans la tragi-comédie du Pape malade, dans cette peinture des cardinaux et autres princes de l'Église épiant sur le visage du souverain les approches de la mort :

Quand je vois ces Messieurs desquels l'autorité Se voit ores ici commander en son rang, D'un front audacieux cheminer flanc à flanc, Il me semble de voir quelque divinité.

Mais les voyant pâlir lorsque Sa Sainteté Crache dans un bassin, et d'un visage blanc Cautement épier s'il n'y a point de sang, Puis d'un petit souris feindre une sûreté,

combien, dis-je alors, la grandeur que je voi Est misérable au prix de la grandeur d'un roi. Malheureux qui si cher achète tel honneur.

Vraiment le fer mortel et lerochet aussi Pendent bien sur le chef de ces seigneurs ici, PuisLiue d'un vieil filet dépend tout leur bonheur.

Il existe une satire d'un genre particulier que l'on peut appeler la satire par paradoxe. Elle demande beaucoup de dextérité et d'aisance. Du Bellay y a fort bien réussi. Il a fait pour Ronsard un éloge de la surdité qui, naturellement^ est une satire de tout ce à quoi l'ouïe bonne nous expose, et tout ce dont la surdité nous défend. Il y a de jolis traits. Du Bellay commence par

Hosted by

repousser bien loin tout soupçon de paradoxe. Tant s'en faut qu'il y songe :

Je ne suis pas de ceux qui d'un vers triomphant Déguisent une mouche en forme d'éléphant, Et de qui les cer\'eaux touchent à toute reste Pour louer la folie ou pour louer la peste.

C'est bien sérieusement qu'il bénit l'infirmité de Ronsard et la sienne. Pensez à combien de fâcheux accidents cela nous dérobe :

Or celui qui est sourd, si tel défaut lui nie Le plaisir qui provient d'une douce harmonie, Aussi est-il privé de sentir maintes fois L ennui d'un faux accord, une mauvaise voix Un fâcheux instrument, un bruit, une tempête', Une cloche, une forge, un rompement de tête, Le bruit d une charrette, et la douce chanson D'un âne qui se plaint en effroyable son, Et s'il ne peut goûter le plaisir délectable Qu'on a d'un bon propos qui se tient à la table, Aussi n'est-il sujet a Timportun caquet D'un indocte prêcheur ou d'un fâcheux parquet, Au babil d'une femme, au long prône d'un prêtre, Au gronder d'un valet, aux injures d'un maître, Au causer d'un bouffon, aux brocards d'une cour, Qui font cent fois le jour désirer d'être sourd.

Ajoutez, et le trait est bien joli, que la surdité rend taciturne, et que le plus grand bienfait en est, non pas qu'elle empêche d'entendre, mais qu'elle empêche de parler. — Et donc « Je te salue, ô sainte et aime surdité... »

Du Bellay était bien né satirique, il ne l'est pas devenu; car c'est dès 1549, à la suite de V Olive, dans un petit recueil intitulé Vers lyriques et poésies diverses, qu'il avait fait paraître son poème justement célèbre Le Poète courtisan. Cette pièce est très remarquable. Ici du

Hosted by

Bellay est bien d'accord avec sa doctrine. Il subsUtue bien une forme savante à la forme populaire qui existait avant lui ; il se met du premier coup très loin du Coq-à-Vâne de Marot. Cette forme savante consiste en ceci • faire de la satire sous apparence d'œuvre didactiaue: ne pas dire : le poète courtisan est ceci et cela; mais: je vais vous apprendre à être poète courtisan. Ce détour sent déjà son ironiste affiné.

Que doit être le poète courtisan ? C'est assez simple Qu'il ouvre la Défeme et Illustration (le poète ne le dit point formellement, mais il le fait entendre entre toutes les lignes) et qu'il fasse le contraire de tout ce qu'elle prescrit. La/)(^/-me conseillait le travail. Le poète courtisan ne travaillera nullement :

Je ne veux que longtemps à l'étude 11 pâlisse ; Je ne veux que rêveur sur le livre il vieillisse... Ces exercices-là font l'homme peu habile, Le rendent caterreux, maladif et débile, Solitaire, fâcheux, taciturne et songeard; Mais notre courtisan est beaucoup plus gaillard...

La Défense prescrivait l'étude des anciens. Voilà ce dont le poète courtisan devra se défendre avec le plus grand soin « Feuilleter studieux tous les soirs et matins les exemplaires grecs et les auteurs latins, suivre la trace d'un Horace ou d'un Pindare, comme font quelques-uns .>,estun soin qu'il devra diligemment s'interdire Il y pourrait devenir sérieux et perdre le bienfait d'un beau naturel. Car c'est là le point : la Défense recommande un art savant, un art surveillé, un art étudié, et bref un art artistique. C'est le seul naturel quil faut suivre :

Ton simple naturel tu suivras seulement.

Ce procès tant mené et qui encore dure,

Lequel des deux vaut mieux, ou l'art ou la nature,

ri

En matière de vers à la cour est vidé , Car il sLiflfit ici que tu soyes guidé Par le seul naturel, saus'art et sans doctrine, Fors cet art qui apprend cà faire bonne mine.

Enfin la /^e'/e/^sepoussait à tendre aux grandes choses, grands genres littéraires, grands poèmes intéressant rhumanité tout entière. Le poète courtisan devra ne jamais faire que des poèmes de circonstances. C'est sa vocation propre, et c'est tout son art poétique: « Victoire, ville prise, noce, festin, mascarade, tournoi f, voilà sa matière ; secrétaire de grand seigneur, voilà son office :

Je veux qu'aux grands seigneurs tu donnes des devises, Je veux que tes chansons en musique soient mises Et afin que les grands parlent souvent de toi, Je veux que l'on les chante en la chambre duroi.

Et tout cela en style négligé, sMl vous plaît. La nouvelle école aime les mots nouveaux qui « amusent » (retardent) le lecteur; elle veut un style un peu difficile qui retienne l'attention du lecteur, en l'exigeant. C'est ce que le poète courtisan doit le plus éviter :

Mais garde-toi d'user

De mots durs et nouveaux qui puissent amuser Tant soit peu le lisant; car la douceur du style Fait que l'indocte vers aux oreilles distille; Et ne faut s'enquérir s'il est bien ou mal fait: Car le vers plus coulant est le vers plus parfait.

On voit Textréme importance du Poète courtisan comme satire littéraire. L'année même de la publication de Défense et Illustraiion, il est la Défense et Illustration retournée. Ce que la Défense prescrivait, il l'interdit, mais comme il l'interdit ironiquement, il le confirme. C'est le second coup de feu de la Pléiade. La fin en a

Hosted by

JOACUIM DU BELLAY 309

moins d'importance littéraire, mais est bien amusante. Du Bellay y conseille au poète courtisan de produire peu. Etre fécond, cela sent son pédant et son petit génie. C'est peut-être avoir des lettres, mais ce n'est pas avoir du monde. Un petit poème de temps en temps, et encore livré <t à regret », voilà qui est du bel air.

Encore pourras-tu faire courir le bruit

Que si tu n'en avais comrnnndeinent du prince,

Tu ne t'exposerais aux yeux de la province.

« Idque coaclus, » —Le fin du fin pour le poète courtisan serait même de ne produire rien du tout :

Et à la vérité la ruse coutumière

Et la meilleure, c'est ue rien mettre enlumiere.

Cette satire est achevée ; elle peut être considérée comme proprement la première des satires françaises. Elle a un fond solide ; elle enseigne en raillant, elle est l'exposition piquante et vive d'une doctrine ; elle est courte et complète, et très bien conduite, et spirituelle, et en même temps qu'une confirmation et un commentaire de la Défense, elle est un portrait de Saint-Gelais. C'est une des œuvres de la Pléiade.

L ArxTISTE.

Du Bellay nous a donné ses sensations d'artiste dans les Antiquités de Home. 11 en a beaucoup voulu à la Ville éternelle, et en vérité il a eu lort. Elle a commencé par l'inspirer le plus heureusement du monde. Ce qu'il a

Hosted by

bien senti en l'abordant, c'est la grandeur de la Rome antique. Elle lui apparaît, dans ces lieux où elle a laissé une ?i forte empreinte, comme une déesse puissante et féconde, née pour la gloire et pour Tempire, toute pleine d'une sereine joie homérique :

Telle que dans son char la Bérécynthienae Couronnée de tours et joyeuse d'avoir Eûfanté tant de dieux ; telle se faisait voir En ses jours plus heureux cette ville ancienne ,

Celte ville qui fut plus que la Phrygienne Foisonnante en enfants et de qui le pouvoir Fut le pouvoir du monde; et ne se peut revoir Paredle à sa grandeur grandeur sinon la sienne.

Rome seule pouvait à Rome ressembler, Rome seule pouvait faire Rome trembler.

Aussi n'avait permis 1 ordonnance fatale

Qu'autre pouvoir humain, tant fût audacieux,

Se vantât d'égaler celle qui fit égale

Sa puissance à la terre et son courage aux cieux.

Il a bien eu, en un siècle où on ne l'avait guère, le sentiment des ruines^ et si Ton en a abusé depuis, celui qui en reste comme le lointain initiateur doit être loué, ou tout au moins remarqué avec intérêt. Il a bien compris que ce que doit nous inspirer le monument antique, scnie de sépulcre vidé, c'est la méditation sur les êtres semblables à nous qui Font construit au modèle de leurs rêves, qui Font peuplé, animé, quitté, et dont il reste comme le signe, lui-même périssable, lui-même caduc, testament déchiré dames mortes. Cette méditation est chez lui forte et très discrète, dans une mesure très juste :

Pales esprits, et vous ombres poudreuses, Qui jouissant de la clarté du jour,

Fîtes sortir cet orgueilleux séjour

Dont nous voyons les reliques cendreuses ;

Dites, esprits (ainsi les ténébreuses Rives de Styx,non passable au retour, Vous enlaçant d'un trois fois triple tour, N'enferment point vos images ombreuses).

Dites-moi donc (car quelqu'une de vous, Possible encor, se cache ici dessous) Ne sentez-vous augmenter votre peine,

Quand quelquefois de ses coteaux romains Vous contemplez l'ouvrage de vos mains N'être plus rien qu'une poudreuse plaine ?

11 ne se fait donc pas d'illusion quand il se loue d'a- Toir été le premier des Français à chanter la gloire, la grandeur et la décadence du peuple romain. Il est bien le premier du moins qui les ait très fortement senties et qui en ait eu comme Timpression directe et immédiate, et très profonde à cause de cela, et aussi parce qu'il était artiste. Il a raison de dire en finissant :

Ne laisse pas toutefois de sonner.

Luth qu'Apollon m'a bien daigné donner:

Car si le temps ta gloire me dérobe^

Vanter tu peux, quelque basque tu sois.

D'avoir chanté le premier des François L'antique honneur du peuple à longue robe.

Moitié hasard, moitié intention (car il a désiré aller à Rome), du Bellay a été en cette circonstance le véritable humaniste. 11 a fait do l'humanisme comme il faut en faire. Les autres humanistes français voyaient surtout Fantiquité à travers les livres. Ils prétendaient se faire une âme antique par la lecture et le commerce assidu des écrivains anciens. C'est un moyen, mais insufii-

Hosted by

sant. Cette âme livresque, Ronsard l'a eue. L'âme antique vraie, du Bellay Ta eue un instant, n s'est donné la sensation familière et intime de l'antiquité. II est vrai qu'on doit ajouter qu'il ne la pas gardée très longtemps. J'ai dit qu'il était mobile et inconstant, sans incohérence du reste. Rome a réveillé en lui l'humaniste d'abord, mais le satirique ensuite et l'amoureux un peu plus tard ; et il l'a vénérée, puis raillée, puis aimée dans la personne de Faustine, comme nous verrons plus loin, enfin quittée avec soulagement. Une période de vrai, pur et profond humanisme, une période où son imagination et sa sensibilité ont été puissamment émues (et renouvelées) par le spectacle des grandes ruines et Tinvasion des grands souvenirs, voilà du moins ce qu'il lui doit.

Page 1