‹ Selected essays from Sainte-Beuve;Chapitre 5 sur 25 · JUGÉ PAR UN AMI INTIME EN · texte numérisé non relu

JUGÉ PAR UN AMI INTIME EN

L'Académie française a mis au concours \ Éloge de Chateaubriandy et elle a bie^ fait : c'est le plus grand sujet littéraire du XDC* siècle, et la mort l'a fixé et refroidi depuis un temps suffisant, n n'y a pas de danger qu'on se méprenne sur ce mot Éloge: il ne saurait s'appliquer qu'au grand écrivain toujours ,5 { debout et subsistant; l'homme et le caractère sont dorénavant •trop connus, trop percés et mis à jour pour que l'éloge puisse. \\ ' y prendre pied décidément, et quoique les appréciations de ce . ^ genre soient sujettes à de perpétuelles vicissitudes, quoiqu'il semble qu'en littérature et en morale les choses ne se passent 10 point comme dans la science proprement dite et que ce soit toujours à recommencer, je pense toutefois qu'il y a, dans cet ordre d'observations aussi, de certaines conclusions acquises et démontrées sur lesquelles il n'y a pas lieu pour les bons esprits à revenir. La science morale, bien comprise, bien appliquée 15 aux individus, a, comme toutes les sciences, ses jugements définitifs et ses résultats.

Comment en douter, lorsqu'on a étudié à fond le sujet si complexe, si brillant, si colpré, qui s'appelle Chateaubriand? On possède, à son égard, tous les moyens d'investigation et de 20 connaissance. Je reviendrai tout à l'heure, avec plus de détail,

sur Tensemble des conditions qui me semblent à réunir pour aborder avec avantage de tels problèmes biographiques; mais, en ce qui est de Chateaubriand, Tauteur d*abord s'est peint lui-même, s'est analysé en tous sens dans des 5 portraits de jeunesse; il s'est réfléchi et projeté à tout mo-

^v ment dans ceux même de ses écrits subséquents qui, par le sujet, auraient dû être le moins personnels; il s'est, dans sa vieillesse, raconté de nouveau et avec toutes sortes de variations dans des Mémoires dits d' Outre-Tombe, Sa vie publique, tout

lo en dehors et pleine d'excitation, a, durant de longues années,

' fait sortir aux yeux de la France et du monde entier certains

:^ ' ^lorféfauts et certaines dispositions intérieurs, dont ses amis seuls

avaient jusqu'alors le secret : toutes ses humeurs, ses splendeurs

de bile et ses âcretés de sang, si je puis dire, ont fait éruption.

15 Dans un ouvrage composé il y a quelques années, j'avais rassemblé les diverses remarques que j'avais été à même de faire sur le grand écrivain, sur son talent prodigieux et son caractère singulier : lorsque ce livre parut, il choqua quelques admirateurs de M. de Chateaubriand, comme si j'avais voulu nuire à cette

20 admiration dans la partie où elle mérite de persister et de survivre. " Je me suis convaincu depuis longtemps," m'écrivait à ce sujet un étranger qui sait à merveille notre littérature, **' que, pour presque tout le monde, la vérité dans la critique a quelque

' . chose de fort déplaisant ; elle leur paraît ironique et désobli-

25 géante ; on veut une vérité accommodée aux vues et aux passions des partis et des coteries." Et, pour me consoler, cet

. étranger, qui est Anglais, ajoutait qu'une telle disposition à se révolter contre une entière vérité et sincérité de' critique appliquée à de certains hommes et à de certains noms consa-

30 crés, était poussée plus loin encore en Angleterre qu'en France, où l'amour des choses de l'esprit est plus vif et fait pardonner en définitive plus de hardiesse et de nouveauté, quand on y sait mettre quelque façon.

Je n'ai pas assez comparé les deux pays pour être juge ; mais

CNATÊAUBklAND. 3

ici le monde catholico-légitimiste qui avait pourtant connu Chateaubriand aussi bien que moi, et qui, dans le particulier, ne s'exprimait pas autrement sur son compte, parut se scanda- i . ^ User et s'insurgea sur toute la ligne. Son organe habituel, M. -^ \ ju*de Pontmartin, en prit occasion de se livrer à d'élégantes jéré- 5 ' miades dans le Correspondant^ et toute la province vendéenne et bien pensante fit écho. M. de Loménie, affilié à la coterie, poussa aussi son soupir qu'il appuya de toutes sortes de réfutations et de raisonnements : essayant de m'opposer moi-même à moi-même, il ne daigna pas admettre qu'en pareille matière de 10 jugements contemporains il vient une heure et Un moment où, quand on n'est lié par rien de particulier, la vérité reparaît de plein droit et prend le pas sur la politesse. J'eus toutefois la satisfaction de voir que ceux qui avaient le plus anciennement, le plus habituellement vécu dans le même monde et les mêmes 15 sociétés que M. de Chateaubriand, et qui en jugeaient sans prévention, reconnaissaient la vérité de la plupart de mes remarques, et y retrouvaient leurs propres souvenirs dans leur mélange " de très bons souvenirs, et parfois d'assez mauvais." C'est ce que m'écrivait l'illustre chancelier M. Pasquier, c'est- 20 à-dire la sagesse et la modération mêmes. J'étais bien sûr d'être d'accord sur les points principaux avec ces hommes d'autrefois, dont j'avais recueiUi si souvent les paroles, quand ils s'exprimaient dans la familiarité sur cette nature singulière de génie qui, même après toutes les explications, était restée 25 pour eux une sorte de problème. M. Mole n'en parlait jamais autrement, et c'est ainsi, sans nul doute, qu'il aura présenté et raconté Chateaubriand dans ses Souvenirs. Aujourd'hui, une J \ preuve positive et des plus curieuses de la manière dont les amis |V» "^ du grand écrivain le jugeaient in peffo, nous est produite dans y>^y . une lettre confidentielle de M. Joubert à M. Mole lui-même.^ C V

'^Pensées de M. Joubert, précédées de sa Correspondance fort augmentée, avec Notice par M. Paul de Raynal ; 3e édition : 2 vol. in- 18, chez Didier, quai des Augustins, 35. — On me permettra d'ajouter que cette édition a été revue

rv

On sait ce qu'était M. Joubert: Tamateur littéraire le plus

délicat, le consultant le plus fin, le plus exquis et le plus

sûr. Il était tendrement attaché à M™* de Beaumont, Tamie de

Chateaubriand ; très lié avec M. de Fontanes, avec tout ce qui

5 entourait Fauteur du Génie du Christianisme depuis sa rentrée en

France. M. Joubert était Tâme, le suc et la moelle de cette petite

société. Or, M. de Chateaubriand ayant été envoyé à Rome, en

1803, à titre de secrétaire d'ambassade attaché au cardinal Fesch,

il ne sut point s'y conduire d'abord avec la prudence et la cir-

10 conspection que commandait sa qualité nouvelle ; il entra dans

une sorte de lutte avec son ambassadeur ; il vint de celui-ci^ ^

des plaintes à Paris, lesquelles, eicagérées sans doute encor^^^

en passant de bouche en bouche et en se redisant à roreillejf^ *

^ avaient pris créance parmi les amis mêmes ; M. de Fontanes,

15 M. Mole, étaient des plus vifs à blâmer le nouveau fonctionnaire

récalcitrant et inaB^licable : on le voyait déjà destitué, et ses

amis disaient : // Va bien mérité ! M. Joubert, alors absent de

Paris et à qui M. Mole en avait écrit en ce sens, lui répondit à

tête reposée, et sa lettre, qui ne visait qu'à excuser leur ami

■ ^ commun et à chercher à sa conduite des raisons atténuantes,

\t>' est devenue sous cette plume ingénieuse et subtile le portrait le

^ plus merveilleux, le plus achevé, du moral de Chateaubriand à

^ X toutes les époques. La psychologie entière de l'homme est là,

^ *: ou elle n'est nulle part. Il avait alors trente-cinq ans, et l'on

^'25 n'est jamais plus soi-même tout entier qu'à cet âge. Voici

cette lettre inappréciable de sagacité et de finesse, et qui con-

vv.yvaincra tous les lecteurs de bonne foi que, dans nos apparentes

sévérités d'hier, nous n'avons nen inventé, rien ajouté du nôtre,

et que nous n'avons fait que nous tenir sur les anciennes traces.

30 Je me borne à souligner quelques passages qui soiit les plus

caractéristiques, afin de les faire mieux saillir.

avec un soin tout particulier par le frère de M. P. de Raynal, bien connu des hommes de sa génération pour la distinction de ses goûts littéraires, et aujourd'hui avocat général près la Cour de cassation. — La lettre que j'indique •»C et qui paraît pour la première fois se trouve au tome !«>•, p. 106. (^>l

" Villeneuve-le-Roi, 21 octobre 1803.

"Je voudrais vous dire aussi quelques mots de ce pauvre Chateaubriand.

" Il est certain quUl a blessé dans son ouvrage (le Génie du Christianisme) des convenances importantes, et que même il s'en 5 soucie fort peu, car il croit que son talent s'^est encore mieux déployé dans ces écarts, H/\\l\ù^-À\t^ .,^ \^\i'*-^

" Il est certain quV/ aime mieux les erreurs que les vérités dont son livre est rempli^ parce que ses errei4rs sont plus siennes ; il en est plus Vauteur, 10

" Il manque à cet égard d'une sincérité qu'on n'a et qu'on ne peut avoir que lorsqu'on vit beaucoup avec soi-même, qu'on se consulte, qu'on s'écoute, et que le sens intime est devenu très-vif par l'exercice qu'on lui donne et l'usage que l'on en fait. // a, pour ainsi dire^ toutes ses facultés en dehors^ et ne les tourne point en dedans, 15

" Il ne se parle point, il ne s'écoute guère, // ne sHnterroge jamais^ à moins que ce ne soit pour savoir si la partie extérieure de son âme^ je veux dire son goût et son imagination y sont contents, si sa pensée est arrondie, si ses phrases sont bien sonnantes^ si ses images sont Men peintes^ etc, observant peu si tout cela est bon ; c^est le moindre 20 de ses soucis,

** Il parle aux autres, c'est pour eux seuls et non pas pour lui qu'il écrit ; aussi c'est leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux, car le fondement de la satisfaction qu'il pourrait en recevoir est hors de lui, loin 25 de lui, varié, mobile et inconnu.

" Sa vie est autre chose. Il la compose, ou, pour mieux dire, il la laisse s'arranger d'une tout autre manière. // n'' écrit que pour les autres, et ne vit que pour lui. Il ne songe point à être approuvé, mais à se contenter. Il ignore même profondément ce qui est 30 approuvé dans le monde ou ce qui ne l'est pas.

" Il n'y a songé de sa vie, et ne veut point le savoir. Il y a plus : comme il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que fv personne ne s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec \)) > ^^' une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans 35 s'approuver ni se blâmer le moins du monde.

"Un fonds d'ennui, qui semble avoir pour réservoir l'espace

immense qui est vacant entre lui-même et ses pensées, exige perpétuellement de lui des distractions qu^aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à son gré, et auxquelles aucune fortune ne pourrait suffire s^il ne devenait tôt ou tard sage et réglé. 5 Tel est en lui ce qu'on pourrait appeler Thomme natif. Voici celui de l'éducation.

" Il parait qu'il se proposa ou qu'on lui proposa de bonne heure,

pour dernier terme d'ambition, l'honneur d'être un homme de cour.

^ Si vous y prenez garde, la seule qualité acquise qui ait été imprimée

/Qio en lui avec force, et qu'il ait invariablement retenue, est celle qui

.. ; rendrait propre à ce métier, une grande circonspection. Tout trans- ,

parent quHl est par nature^ il est boutonné par système. Il ne con-

\ tredit point ; il fait très volontiers des mystères de tout. Avec une

âme ouverte, il garde non-seulement les secrets d'autrui (ce que tout

15 le monde doit faire), mais les siens. Je crois que de sa vie il ne les

a bien dits à personne. Tout entre en lui, et rien n'^en sort. Il

pousse les ménagements et la pratique de la discrétion jusqu'à

laisser immoler à ses yeux la vérité, et peut-être quelquefois la vertu,

sans les défendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa

2Çi IgQgvie, à la plus belle cause du monde. Enfin, dans les épanche-

^ ^^«wN m^nts et l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses

^ '^ amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude.

Voilà le Chateaubriand social.

\ " Ajoutez à cela quelques manies de grand seigneur, l'amour de

\-l25 ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses,

/-y ^^, l'indifférence aux maux qu'elles peuvent causer, même aux mai-

. i^ ^ he^eux ; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par

^. y l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir ; en un mot, l'incon-

' duite des jeunes gens très généreux, dans un âge où elle n'est plus

pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez ; car,

né prodigue, il n'est point du tout né généreux. Cette vertu suppose

\^ un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du

^S sort des autres et de détachement de soi, qu'il n'a pas reçu, ce

v; me semble, infus avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se "^

35 donner. '^\ | (v^

,^y\ " Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint et estimé enjtnal,

Jv /' a la rigueur; je ne crois pas que sa conduite et son caractère puis-

^ sent înëriter un reproche qui ne soit là."

ic^'

Nous ne sommes qu'à moitié chemin. Toute cette première partie de la lettre de M. Joubert, toute cette description préalkble et si complète n*est dans sa pensée qu'une concession faite aux juges sévères et aux adversaires intimes : " Il est tout cela, je le sais, je vous l'accorde ; mais étant tout cela, et pré- * Sft ^ Gisement parce qu'il est tel, il y a de certaines fautes coin- ^K)^\ binées, compliquées, dont il est incapable." Telle est la thèse^ de l'avocat ami qui n'a cédé sur tant de points que pour être plus en mesure ensuite de défendre le pauvre accusé sur tout ■ / le reste. Un homme de cet acabit, en effet, un égoïste à la \h>'-" fois si oublieux, a gardé jusque dans son calcul des portions de naïveté, d'inadvertance, d'ignorance de soi, de confiance et de persuasion en sa faveur, qui le garantissent de toute action noire, basse ou fausse : il y a donc lieu, malgré tout, à l'indulgence. C'est ce que M. Joubert déduit et développe dans la 15 seconde partie de son raisonnement avec bien de la ténuité et de la grâce : AvJ."^^ ^

" Eh bien! poursuit-il, avec la mêçie franchise et la même sévérité de jugement je vous dirai, et en opposition avec les circonstances, que, s'il me par^t inévitable qu'un tel homme Êisse quelques étour- 20 deries, il ne me par^t pas possible qu'il commette des fautes graves, des fautes qui méritent une disgrâce ; il y a, et il y aura toujours en luiy un fonds d'^ enfance et dHnnocence qui h r citent aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis, ^\^^ ^ l(y,c4 -■'•'"**

" Dites-moi donc, au nom du Ciel, ce qu'il a fait. Qu'avez- vous 25 vu, qu'avez-vous lu, qu'avez-vous su, qui vous porte à approuver en quelque sorte son malheur? Je croirai aisément que vous et moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses ; notre morale et l'amitié nous en donnent le droit ; mais ce droit, faudra-t-il aussi l'accorder à d'autres hommes qui certaine- 30 ment ne le valent pas? J'avais d'abord regardé les rigueurs de M™ de V... (Vintimille) comme de forme, comme une manière de passeport et un droit de péage dont elle avait cru de sa prudence de prémunir sa lettre, pour lui ouvrir tous les passages; mais la vôtre est survenue et m'embarrasse beaucoup. 3^

^ J^ai une grande confiance en vos jugements ; elle est naturellement indulgente^ et vous naturellement un peu austère (comme il est beau, comme il est bon, comme il est nécessaire et même indispensable de l'être à votre âge, ne fût-ce que pour s'accoutumer à ne 5 pas se faire bon marché à soi-même de sa propre approbation); mais vous êtes tous deux justes, et vous n'allez jamais chercher dans votre humeur les règles qu'il faut prendre dans sa raison. Ditesmoi donc, en révision et en dernier ressort, ce qu'il faut que je pense. J'ai écrit à Fontanes pour lui demander des détails, mais il

lo ne me les donnera pas, et jusqu'ici je n'ai rien su que par Vous seul.

'Ml y a un point essentiel et dont il faut préalablement convenir entre nous, c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable; que, dans le premier cas, nous le défendrons; dans le

15 second, nous le consolerons. Cela posé, jugeons-le sans misé- ^ , f ^ ricorde, et parlons-en entre nous sans retenue ; vous avez fort bien commencé, vous voyez que je vous suis de près ; achevez, et ^ déterminez-moi irrévocablement, car mon incertitude m*est insup-

portable.

ao " J'ai écrit hier à ce pauvre garçon, par une voie indirecte, pour l'encourager. Je le soutiens, je tâche même de l'égayer ; deux de mes lettres avaient précédé votre nouvelle; je grondais fort, mais elles ne lui parviendront pas probablement. On a dû les mettre à l'index, ce qui, quant à moi, m'est parfaitement égal.

25 " J'en ai reçu hier une lettre de Florence. Il y arrivait le propre jour de l'arrivée de M™* de Beaumont. J'ai calculé qu'à pareil jour, à pareille heure, on tirait sur lui de Paris le coup de canon qui devait le chasser de Rome. Jamais homme menacé d'un renversement n'eut plus la joie et la tranquillité d'une bonne conscience. 11

30 n'y a pas un mot dans sa lettre qui ne semble dire au lecteur, quand on Élit ce rapprochement : ^ .. ' • >

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

" Il y a en effet, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et

de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j'en ai bien

35 peur, de connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites,

parce qu'à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions,

il opposera toujours machinalement le sentiment de son essence, qui

est fort bonne. Ce que je vous dis là n^est peut-être pas exempt de subtilité, mais la nature elle-même en est remplie.

** Je finis sur ce chapitre, j'en ai parlé longtemps, trop longtemps, mais je ne sais par quelle fatalité il arrive que je ne peux rien vous dire en peu de mots ; c'est que j'aimerais à vous dire tout ce que je S pense..."

Je n'exagère pas, et chacun maintenant est juge ; mais c'est, on en conviendra, un événement biographique que la production d'une semblable pièce d'anatomie morale. Il en existe trop peu de semblables ; je ne sais même si, dans les annales 10 littéraires, on trouverait à en citer une autre de pareille valeur pour rétendue, l'intimité et l'exactitude. Comment s'en accommoderont les gens de parti pris, ceux dont le siège est fait d'avance, et qui ne veulent absolument d'autre personnage que celui qu'ils ont vu sous le jour bleu du salon de M""' Récamier? 15 Comment vont-ils, à leur tour, distinguer, épiloguer, chicaner,A se raviser, essayer de se rattrapper? peu importe 1 S\m}:%^

Tous les autres, et ceux qui jsont nés et venus trop tara pour j connaître M. de Chateaubriand, et ceux qui, ne l'ayant connu que tard, ne l'ont vu que sous sa dernière enveloppe moins 20 transparente qu'autrefois, ne sauraient demander mieux ni davantage, ce me semble : le Chateaubriand primitif, et aussi le Chateaubriand social est expliqué, après qu'on a lu cette lettre ; et d'après ce qu'on y lit même, on voit qu'il gardait jusque dans son égoïsme naïf bien du bon encore, surtout de 25 l'aimable, du séduisant ; je ne l'ai jamais nié. Dans la suite, toutefois, ne l'oublions point, ce premier et ce deuxième homme en Chateaubriand se compliquèrent d'un troisième, je veux dire de l'homme politique. Oh ! alors, si on laisse la question de talent à part et à ne parler qu'au moral, il se gâta 30 décidément ; il se plissa au front et au cœur d'un repli de plus ; il mit un dernier bouton, sauf à le faire sauter de temps en temps quand cela le gênait. Odieuse politique d'ambition, de passion et de parti, qui atteignit et mordit dès 1807, dès 1813.

lO CHATEAUBRIAND,

et surtout dépuis 1815, et Chateaubriand et Fontanes et M. Mole, et qui faisait dire à M. Joubert, à propos de ce dernier dont il goûtait fort Tesprit et dont il avait si hautement préconisé les débuts et la jeunesse : " Je veux me brouiller avec 5 tous les hommes, excepté avec deux ou trois. La politique a ôté aux autres la moitié de leur esprit, la moitié de leur droit sens, les trois quarts et demi de leur bonté, et certainement leur repos et leur bonheur tout entiers. Je les attends à l'autre monde ; c'est là seulementioue je renouerai mes amitiés." ^ 10 Est-ce donc trop Ç^^ncer que de croire qu'après tant de preuves publiques et privées, et après ce dernier témoîgBL^|e7\ longtemps resté secret, qui vient de sortir, — cette grande lettre datée de Villeneuve-le-Roi, — le moral et le caractère de Chateaubriand sont connus, et que, quelle que soit la mesure 15 de sévérité ou d'indulgence qu'on y veuille apporter, les points principaux sur lesquels roule le jugement sont suffisamment fixés et établis ? Je sais que nul n'a droit de dire : " Je connais les hommes," ni même : ^' Je connais un homme ; " aussi, tant que cet homme est là vivant, on ne saurait trop multiplier et ao renouveler les occasions de l'observer, car on est seulement en voie de le connaître. Mais, quand il n'est plus, il faut bien s'arrêter, sous peine d'erreur, dans cette observation dont l'objet se dérobe, et alors on fait comme pour un procès : on rassemble toutes les preuves, toutes les dépositions, et on 2^ règle, au moins dans ses articles principaux, un jugement, un Arrêt ^ Et il me prend, à cette occasion, l'idée d'exposer une fois ' \^ pour toutes quelques-uns des principes, quelques-unes des v^ habitudes de méthode qui me dirigent dans cette étude, déjà . 30 si ancienne, que je fais des personnages littéraires. J'ai souvent ^ entendu reprocher à la critique moderne, à la mienne en particulier, de n'avoir point de théorie, d'être tout historique, tout individuelle. Ceux qui me traitent avec le plus de faveur ont

1 Lettre à M"* de Vintimille, du ai juillet 18 19.

CHATEAUBRIAND. il

bien voulu dire que j'étais un assez bon juge, mais qui n'avait pas de Code. J'ai une méthode pourtant, et quoiqu'elle n'ait point préexisté et ne se soit point produite d'abord à l'état de théorie, elle s'est formée chez moi de la pratique même, et une longue suite d'applications n'a fait que la confirmer à mes yeux. 5

Eh bien ! c'est cette méthode ou plutôt cette pratique qui m'a été de bonne heure comme naturelle et que j'ai instinctivement trouvée dès mes premiers essais de critique, que je n'ai cessé de Suivre et de varier selon les sujets durant des années ; dont je n'ai jamais songé, d'ailleurs, à faire un secret ni une 10 découverte ; qui se rapporte sans doute par quelques points à la méthode de M. Taine, mais qui en diffère à d'autres égards ; qui a été constamment méconnue dans mes écrits par des contradicteurs qui me traitaient comme le plus sceptique et le plus Ç^ -| , indécis des critiques et en simple amuseur ; que jamais ni les 15 Génin ni les Rigault, ni aucun de ceux qui me faisaient l'honneur ^ "/'• • de me sacrifier à M. Villemain et aux autres maîtres antérieurs n'ont daigné soupçonner, c'est cet ensemble d'observations et de directions positives que je vais tâcher d'indiquer brièvement. Il vient un moment dans la vie où il faut éviter autant que 20 possible aux autres l'embarras de tâtonner à notre sujet, et où c'est l'heure ou jamais de se développer tout entier.

Il est donc convenu que, pour aujourd'hui, on m'accorde d'entrer dans quelques détails touchant la marche et la méthode que j'ai cru la meilleure à suivre dans l'examen des livres et 25 des talents.

La littérature, la production littéraire, n'est point pour moi ^ distincte ou du moins separable du reste de l'homme et de l'organisation ; je puis goûter une œuvre, mais il m'est difficile de la juger indépendamment dç la connaissance dç l'homme 30

» même ; et je dirais volontiers ; /<?/ arâre, tel fruit L'étude ^^^^^ littéraire me mène ainsi tout naturellement à l'étude morale.

Avec les Anciens, on n'a pas les moyens suffisants d'observation. Revenir à l'homme, l'œuvre à la main, est impossible 5 dans la plupart des cas avec les véritables Anciens, avec ceux dont nous n'avons la statue qu'à demi brisée. On est donc réduit à commenter l'œuvre, à l'admirer, à rêver l'auteur et le poète à travers. On peut refaire ainsi des figures de poètes ou de philosophes, des bustes de Platon, de Sophocle ou de 10 Virgile, avec un sentiment d'idéal élevé ; c'est tout ce que permet l'état des connaissances incomplètes, la disette des sources et le manque de moyens d'information et de retour. Un grand fieuve, et non guéable dans la plupart des cas, nous sépare des grands hommes de l'Antiquité. Saluons-les d'un 15 rivage à l'autre.

Avec les modernes, c'est tout différent ; et la critique, qui

règle sa méthode sur les moyens, a ici d'autres devoirs.

Connaître et bien connaître un homme de plus, surtout si cet

Vhomme est un individu marquant et célèbre, c'est une grande

^ ^6 chose et qui ne saurait être à dédaigner.

il' X L'observation morale des caractères en est encore au détail,

aux éléments, à la description des individus et tout au plus de

\^ quelques espèces : Théophraste et La Bruyère ne vont pas au

-/^ yv* delà. Un jour viendra, que je crois avoir entrevu dans le cours

\\v^25\de mes observations, un jour où la science sera constituée, où

les grandes familles d'esprits et leurs principales divisions seront

déterminées et connues. Alors le principal caractère d'un

L esprit étant donné, on pourra en déduire plusieurs autres.^

Pour l'homme, sans doute, on ne pourra jamais faire exacte-

30 ment comme pour les animaux ou pour les plantes ; l'homme

moral est plus complexe ; il a ce qu'on nomme liberté et qui,

1 " Il y a dans les caractères une certaine nécessité, certains rapports qui ^ont que tel trait principal entraîne tels traits çeçonds^ireç," GOETHE. (G?i»rsi^tiçns (Packer mann.)

CHATEAUBRIAND. , , n \\

dans tous les cas, suppose une grande mobilité de combinaisons possibles.^ Quoi qu'il en soit, on arrivera avec le temps, j'imagine, à constituer plus largement la science du moraliste ; elle en est aujourd'hui au point où la botanique en était avant Jussieu, et Tanatomie comparée avant Cuvier, à Tétat, pour 5 ainsi dire, anecdotique. Nous faisons pour notre compte de simples monographies, nous amassons des observations de détail j mais j'entrevois des hens, des rapports, et un esprit plus. » étendu, plus lumineux, et resté fin dans le détail, pourra déitM*" couvrir un jour les grandes divisions naturelles qui répondent 10^. ;. vjnix familles d'esprits. ^^ ù' d

S^y^^Mais même, quand la science des esprits serait organiséq^f

\> ^^comme on peut de loin le concevoir, elle serait toujours si déli- Xh cate et si mobile qu'elle n'existerait que pour ceux qui ont une

i\ vocation naturelle et un talent d'observer : ce serait toujours un 15 tfr/qui demanderait un artiste habile, comme la médecine exige le tact médical dans celui qui l'exerce, comme la philosophie devrait exiger le tact philosophique chez ceux qui se prétendent philosophes, comme la poésie ne veut être touchée que par un poète. 20

Je suppose donc quelqu'un qui ait ce genre de talent et de facilité pour entendre les groupes, les familles littéraires (puisqu'il s'agit dans ce moment de littérature) ; qui les distingue presque à première vue ; qui en saisisse l'esprit et la vie ; dont ce soit véritablement la vocation ; quelqu'un de propre à être 25 un bon naturaliste dans ce champ si vaste des esprits.

S'agit-il d'étudier un homme supérieur ou simplement dis- \r tingué par ses productions, un écrivain dont on a lu les ouvrages et qui vaille la peine d'un examen approfondi? comment s'y prendre, si l'on veut ne rien omettre d'important et d'essentiel 30 à son sujet, si l'on veut sortir des jugements de l'ancienne rhétorique, être le moins dupe possible des phrases, des mots, des

1 " On trouve de tout dans ce monde, et la variété des combinaisons est inépuisable." GRIMM. {CorresponcUmce littéraire,)

beaux sentiments convenus, et atteindre au vrai comme dans une étude naturelle ?

/Il est très utile d'abord de commencer par le commencement, et, quand on en a les moyens, de prendre l'écrivain supérieur 5 ou distingué dans son pays natal, dans sa race. Si Ton connaissait bien la race physiologiquement, les ascendants et ancêtres, on aurait un grand jour sur la qualité secrète et essentielle des esprits ; mais le plus souvent cette racine profonde reste obscure et se dérobe. Dans les cas où elle ne se dérobe pas tout entière, 10 on gagne beaucoup à l'observer.

On reconnaît, on retrouve à coup sûr l'homme supérieur, au moins en partie, dans ses parents, dans sa mère surtout, cette parente la plus directe et la plus certaine ; dans ses sœurs aussi, jj dans ses frères, dans ses enfants mêmes. Il s'y rencontre des 15 linéaments essentiels qui sont souvent masqués, pour être trop^ vv> condensés ou trop joints ensemble, dans le grand individu ; le fond' "^ se retrouve, chez les autres de son sang, plus à nu et à l'état simple : la nature toute seule a fait les frais de l'analyse. Cela est très délicat et demanderait à être éclairci par des noms propres, 20 par quantité de faits particuliers ; j'en indiquerai quelques-uns. / Prenez les sœurs par exemple. Ce Chateaubriand dont nous y^ parlions avait une sœur qui avait de V imagination, disait-il lui- . V* même, sur un fonds de bêtise, ce qui devait approcher de , jx-^ l'extravagance pure ; — une autre, au contraire, diyine (Lucile,^ 35 \ Amélie de René) , qui avait la sensibilité exquise, une sorte d'imagination tendre, mélancolique, sans rien de ce qui la corrigeait ou la distrayait chez lui : elle mounit folle et se tua. Les éléments qu'il unissait et associait, au moins dans son talent, et qui gardaient une sorte d'équilibre, étaient distinctement et 30 disproportionnément répartis entre elles.

Je n'ai point connu les sœuts de M. de Lamartine, mais je

me suis toujours souvenu d'un mot échappé à M. Royer-CoUard

qui les avait connues, et quf parlait d'elles dans leur première

• jeunesse comme de quelque chose de charmant et de mélo-

dieux, comme d'un nid de rossigrfols. La sœur de Balzac, M"* Surville, dont la ressemblance physique avec son frère saute aux yeux, est faite en même/ temps pour donner à ceux qui, comme moi, ont le tort peutiêtre de n'admirer qu'incomplètement le célèbre romancier, une idée plus avantageuse qui s les éclaire, les rassure et les ramène. La sœur de Beaumarchais, Julie, que M. de Loménie nous a fait connaître, représente bien son frère par son tour de gaieté et de raillerie, son humeur libre et piquante, son irrésistible esprit de saillie ; elle le poussait jusqu'à l'extrême limite de la décence, quand elle 10 n'allait pas au delà; cette aimable et gaillarde fille mourut presque la chanson à la bouche : c'était bien la sœur de Figaro, le même jet et la même séve.^

De même pour les frères. Despréaux le satirique avait un Lf/ frère aîné, satirique également, mais un peu plat, un peu vul- 15 gaire ; un autre frère chanoine, très gai, plein de riposte ; riche en belle humeur, mais un peu grotesque, un peu trop chargé et trop enluminé ; la nature avait combiné en Despréaux les traits de l'un et de l'autre, mais avec finesse, avec distinction, et avait aspergé le tout d'un sel digne d'Horace. A ceux pourtant qui ao voudraient douter de la fertilité et du naturel du fonds chez Despréaux, qui voudraient nier sa verve de source et ne voir en lui que la culture, il n'est pas inutile d'avoir à montrer les alentours évidents et le voisinage de la race.

M"* de Sévigné, je l'ai dit plus d'une fois, semble s'être 25 ^ dédoublée dans ses deux enfants; le chevalier léger, étourdi^^^i^/^^**^ ayaitt la grâce, et M"* de Grignan, intelligente, mais un peu froide, ayant pris pour elle la raison. Leur mère avait tout ; on ne lui conteste pas la grâce, mais à ceux qui voudraient lui refuser le sérieux et la raison, il n'est pas mal d'avoir à montrer 30 M"' de Grignan, c'est-à-dire la raison toute seule sur le grand pied et dans toute sa pompe. Avec Ce qu'on trouve dans les !

Refits, cela aide et cela guide.

-v.'-* (^ htdumarchais et son Temps, {jar M. de Loménie. (Voir au tome I*' '

l6 CHA TEA UBRIAND, ^ \^

£t n'est-ce pas ainsi, de nos jours, que cert^nes filles de poètes, morts il y a des années déjà, m'ont aidé ii mieux comprendre et à mieux me représenter le poète leur père? Par moments je croyais revoir en elles l'enthousiasn^e, la chaleur 5 d'âme, quelques-unes des qualités paternelles premières à l'état pur et intègre, et, pou^ ainsi dire, conservées dans de la vertu.* C'est assez indiquer ma pensée, et je n'abuserai pas. Quand on s'est bien édifié autant qu'on le peut sur les origines, sur la ' parenté immédiate et prochaine d'un écrivain eminent, un point

lo essentiel est à déterminer, après le chapitre de ses études et de son éducation ; c'est le premier milieu, le premier groupe d'amis et de contemporains dans lequel il s'est trouvé au moment où son talent a éclaté, a pris corps et est devenu adulte. Le talent^ en effet, en demeure marqué, et quoi qu'il fasse ensuite, il s'en

15 ressent toujours.

Entendons-nous bien sur ce mot de groupe qu'il m'arrive d'employer volontiers. Je définis le groupe, non pas l'assemblage fortuit et artificiel de gens d'esprit qui se concertent dans un but, mais l'association naturelle et comme spontanée de

20 jeunes esprits et de jeunes talents, non pas précisément semblables et de la même famille, mais de la même volée et du même printemps, éclos sous le même astre, et qui se sentent nés, avec des variétés de goût et de vocation, pour une œuvre commune. Ainsi la petite société de Boileau, Racine, La Fontaine et

25 Molière vers 1664, à l'ouverture du grand siècle: voilà le groupe par excellence, — tous génies ! Ainsi, en 1802, à l'ouverture du XIX* siècle, la réunion de Chateaubriand, Fontanes, Joubert. . . Ce groupe-là, à s'en tenir à la qualité des esprits, n'était pas trop chétif non plus ni à mépriser. Ainsi encore,

30 pour ne pas nous borner à nos seuls exemples domestiques,

ainsi à Gœttingue, en 1770, le groupe de jeunes étudiants et de

jeunes poètes qui publient V Almanack des Muses, Btirger, Voss,

Hœlty, Stolberg, etc.; ainsi, en 1800, à Edimbourg, le cercle

1 Par exemple la comtesse de Fontanes, chanoinesse, fille du poète.

CHA TEA UBRIAND,

critique dont Jeffrey est le chef, et d'où sort la célèbre Revue à laquelle il préside. A propos d'une de ces associations dont faisait partie Thomas Moore dans sa jeunesse, à l'université de ''Dublin, un critique judicieux a dit : " Toutes les fois qu'unç . ^ \,^^^^ association de jeunes gens est animée d'un généreux souffle et" 5 * se sent appelée aux grandes vocations, c'est par des associations •• particulières qu'elle s'excite et se féconde. Le professeur, dans sa chaire, ne distribue guère que la science morte; l'esprit vivant, celui qui va constituer la vie intellectuelle d'un peuple et d'une époque, il est plutôt dans ces jeunes enthousiastes qui se 10 réunissent pour échanger leurs découvertes, leurs pressentiments, leurs espérances." ^ '^ tj. l.c^-^^^ ' '^

Je laisse les applications à faire en ce qui est de notre temps. On connaît de reste le cercle critique du Gbbe vers 1827, le groupe tout poétique de la Muse française en 1824, le Cénacle 15 en 1828. Aucun des talents, jeunes alors, qui ont séjourné et vécu dans l'un de ces groupes, n'y a passé impunément. Je dis donc que, pour bien connaître un talent, il convient de déterminer le premier centre poétique ou critique au sein duquel il s'est formé, le groupe naturel littéraire auquel il appartient, et de 20 l'y rapporter exactment. C'est sa vraie date originelle.

Les très grands individus se passent de groupe : ils font centre eux-mêmes, et l'on se rassemble autour d'eux. Mais c'est le groupe, l'association, l'alliance et l'échange actif des idées, une émulation perpétuelle en vue de ses égaux et de ses 25 pairs, qui donne à l'homme de talent toute sa mise en dehors^ ^ ,' •' * tout son développement et toute sa valeur. Il y a des talents qui participent de plusieurs groupes à la fois et qui ne cessent de voyager à travers des milieux successifs, en se perfectionnant, en se transformant ou en se déformant. Il importe alors de noter, 30 jusque dans ces variations et ces conversions lentes ou brusques, le ressort caché et toujours le même, le mobile persistant.

Chaque ouvrage d'un auteur vu, examiné de la sorte, à son

ï M. Forcade, Revue des Deux Mondes, du 15 lévrier 1853.

Ku. \ point, après qu'on Ta replacé dans son cadre et entouré de* toutes les circonstances qui Pont vu naître, acquiert tout son

f sens, — son sens historique, son sens littéraire, — reprend son

degré juste d'originalité, de nouveauté ou d'imitation, et l'on

5 ne court pas risque, en le jugeant, d'inventer des beautés à faux

et d'admirer à côté, comme cela est inévitable quand on s'en

tient à la pure rhétorique.

> Sous ce nom de rhétorique, qui n'implique pas dans ma pensée une défaveur absolue, je suis bien loin de blâmer d'ail-

lo leurs et d'exclure les jugements du goût, les impressions immédiates et vives ; je ne renonce pas à Quintilien, je le circonscris.^ Etre en histoire littéraire et en critique un disciple de Bacon, me paraît le besoin du temps et une excellente condition première pour juger et goûter ensuite avec plus de sûreté.

15 Une très large part appartiendra toujours à la critique de première lecture et de première vue, à la critique mondaine, aux formes démonstratives, académiques. Qu'on ne s'alarme pas trop de cette ardeur de connaître à fond et de pénétrer : il y a lieu et moment pour l'employer, et aussi pour la suspendre.

20 On n'ira pas appliquer les procédés du laboratoire dans les solennités et devant tous les publics. Les académies, les chaires ^n oratoires sont plutôt destinées à montrer la société et la littérature par les côtés spécieux et par Vendrait; il n'est pas indispensable ni peut-être même très utile que ceux qui ont pour

25 fonction de déployer et de faire valoir éloquemment les belles tentures et les tapisseries, les regardent et les connaissent trop par le dessous et par V envers : cela les gênerait.

\ L'analyse pourtant a son genre d'émotion aussi et pourrait revendiquer sa poésie, sinon son éloquence. Qui n'a connu un

30 talent que tard et ne l'a apprécié que dans son plein ou dans ses œuvres dernières ; qui ne l'a vu jeune, à son premier moment d'éclat et d'essor, ne s'en fera jamais une parfaite et

1 " La connaissance des esprits est le charme de la critique ; le maintien des bonnes règles n'en est que le métier et la dernière utilité." JoUBERT.

\ S^yr^ CHATEAVBRTAMDA 19

turelle idée, la seule vivante. Vauvenargues, voulant exprimer le charme qu*a pour le talent un premier succès et un début heureux dans la jeunesse, a dit avec bien de la grâce : " Les feux de Taurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire." De même pour le critique qui étudie un talent, il % 5 n'est rien de tel que de le surprendre dans son premier feu, dans son premier jet, de le respirer à son heure matinale, dans sa fleur d'âme et de jeunesse. Le portrait vu dans sa première 3 épreuve a pour Tamateur et pour Thomme de goût un prix que rien dans la suite ne peut rendre. Je ne sais pas de jouissance 10 plus douce pour le critique que de comprendre et de décrire un talent jeune, dans sa fraîcheur, dans ce qu'il a de frgic et de primitif, avant tout ce qui^ouita s'y mêler d'acquis et peutêtre de fabriqué.U^-^; '^i^0^" ^A. c^

Heure première et féc2i|ae de laquelle tout date ! moment 15 ineffable ! C'est entre les hommes du même âge et de la même heure, ou à peu près, que le talent volontiers se choisit pour le reste de sa carrière ou pour la plus longue moitié, ses compagnons, ses témoins, ses émules, ses rivaux aussi et ses adversaires. On se fait chacun son vis-à-vis et son point de 20 * mire. Il y a de ces rivalités, de ces défis et de ces piquesf^'''^-^ entre égaux ou presque égaux, qui durent toute la vie. !^ais fussions-nous im peu primés, ne désirons jamais qu'un homme û-vT"^ \ de notre génération tombe et disparaisse, même quand ce wi serait un rival et quand il passerait pour un ennemi: car si 25 nous avons une vraie valeur, c'est encore lui qui, au besoin et à l'occa-sion, avertira les nouvelles générations ignorantes et les ' \ jeunes insolents, qu'ils ont affaire en nous à un vieil athlète <^^" qu'on ne saurait mépriser et qu'il ne faut point traiter à la * légère ; son amour-propre à lui-même y est intéressé : il s'est 30 mesuré avec nous dans le bon temps, il nous a connus dans nos meilleurs jours. Je revêtirai ma pensée de noms illustres. C'est encore Cicéron qui rend le plus noble hommage à Hortensius. Un mot d'Eschine est resté le plus bel éloge de

Démosthène. Et le héros grec Diomède, parlant d'Énée dans Virgile, et voulant donner de lui une haute idée : " Croyez-en, dit-il, celui qui s'est mesuré avec lui ! " f Rien ne juge un esprit pour la portée et le degré d'élévation, 5 comme de voir quel antagoniste et quel rival il s'est choisi de bonne heure. L'un est la mesure de l'autre. Calpé est égal à Abyla.

I II n'importe pas seulement de bien saisir un talent au moment du coup d'essai et du premier éclat, quand il apparaît lo tout formé et plus qu'adolescent, quand il se fait adulte ; il est im second temps non moins décisif à noter, si l'on veut l'en^r ^^^rasser dans son ensemble ; c'est le moment où il se gâte, où il se corrompt, où il déchoit, où il dévie. Prenez les mots les ' moins choquants, les plus doux que vous voudrez, la chos^ \ ,; . 15 arrive à presque tous. Je supprime les exemples; mais il est^-V^ "^ dans la plupart des vies littéraires qui nous sont soumises, un'^ tel moment où la maturité qu'on espérait est manquée, ou bien, ^ si elle est atteinte, est dé£assée, et où l'excès même de la \ ; ' ,.\çs qualité devient le défaut ; où les uns se roidissent et se des- /< ^ 20 sèchent, les autres se lâchent et s'abandonnent, les autres ^ s'endurcissent, s'alourdissent, quelques-uns s'aigrissent; où le vj^ sourire devient une ride. Après le premier moment où le talent dans sa floraison brillante s'est fait homme et jeune

J homme éclatant et superbe, il faut bien marquer ce second et triste moment où il se déforme et se fait autre en vieillissant.

Une des façons laudatives très ordinaires à notre temps est de dire à quelqu'un qui vieillit : " Jamais votre talent n'a été plus jeune." Ne les écoutez pas trop, ces flatteurs ; il vient toujours • un moment où l'âge qu'on a au dedans se trahit au dehors. 30 Cependant il est, à cet égard, il faut le reconnaître, de grandes diversités entre les talents et selon les genres. En poésie, au théâtre, en tout comme à la guerre, les uns n'ont qu'un jour, une heure brillante, une victoire qui reste attachée à leur nom et à quoi le reste ne répond pas : c'est comme Augereau, qui

aurait mieux fait de mourir le soir de Castiglione. D'autres ont bien des succès qui se varient et se renouvellent avec les saisons. Quinze ans d'ordinaire font une carrière ; il est donné à quelques-uns de la doubler, d'en recommencer ou même d'en remplir une seconde. Il est des genres modérés auxquels la 5 vieillesse est surtout propre, les mémoires, les souvenirs, la critique, une poésie qui côtoie la prose; si la vieillesse est sage, elle s'y tiendra. Sans prendre trop à la lettre le précepte, ' Sohe senescenUm, . ., sans mettre précisément son cheval à l'écurie, ce qu'elle ne doit faire que le plus tard possible, elle 10 le mènera doucement par la bride à la descente : cela ne laisse pas d'avoir très bon air encore. On a vu par exception des esprits, des talents, longtemps incomplets ou épars, paraître valoir mieux dans* leur vieillesse et n'avoir jamais été plus à leur avantage: ainsi cet aimaUe Voltaire suisse, Bonstetten, 15 ainsi ce quart d'homme de génie Ducis. Ces exemples ne font pas loL

On ne saurait s'y prendre de trop de façons et par trop de | ^ bouts pour connaître un homme, c'est-à-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant qu'on ne s'est pas adressé sur un auteur un 2t certain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, ne fût-ce que pour soi seul et toutjKis, on n'est pas sûr de le tenir < ^ tout entier, quand même ces questions sembleraient le plus étrangères à la nature de ses écrits : — Que pensait-il en religion? — Comment était-il affecté du spectacle de la nature? 25 — Comment se comportait-il sur l'article des femmes? sur l'article de l'argent? — Était-il riche, était-il pauvre? — Quel était son régime, quelle était sa manière journalière de vivre? etc. — Enfin, quel était son vice ou son faible? Tout homme en a un. Aucune des réponses à ces questions n'est indiffér- y^ ente pour juger l'auteur d'un livre et le livre hii-mème, si ce livre n'est pas un traité de géométrie pure, si c'est surtout un ouvrage littéraire, c'est-à-dire où il entre de tout. ^

Très souvent un auteur, en écrivant, se jette dans l'excès ou

29 CHA TEA UBRIAND.

dans rafTectation opposée à son vice, à son penchant secret, pour le dissimuler et le couvrir ; mais c'en est encore là un effet sensible et reconnaissable, quoique indirect et masqué. Il est trop aisé de prendre le contre-pied en toute chose ; on 5 ne fait que retourner son défaut. Rien ne ressemble à un creux comme une bouffissure. (L j^U^

Quoi de plus ordinaire en public que la profession et l'affiche de tous les sentiments nobles, généreux, élevés, désintéressés, ^ chrétiens, philanthropiques ? Est-ce à dire que je vais prendre iio au pied de la lettre et louer pour leur générosité, comme je ^' vois qu'on le fait tous les jours, les plumes de cygne ou les langues dorées qui me prodiguent et me versent ces merveilles ' morales et sonores? J'écoute, et je ne suis pas ému. Je ne ' vs^ sais quel faste ou quelle froideur m'avertit ;' la sincérité ne se >^ ^15 fait pas sentir. Ils ont des talents royaux, j'en conviens ; mais là-dessous, au lieu de ces âmes pleines et entières comme les voudrait Montaigne, est-ce ma faute si j'entends raisonner des âmes vaines ? — Vous le savez bien, vous qui, en écrivant, dites poliment le contraire ; et quand nous causons d'eux entre nous, 20 vous en pensez tout comme moi.

On n'évite pas certains mots dans une définition exacte des esprits et des talents ; on peut tourner autour, vouloir éluder, périphraser, les mots qu'on chassait et qui nomment reviennent N^ toujours. Tel, quoi qu'il fasse d'excellent ou de spécieux en Jc^ 25 divers genres, est et restera toujours un rhéteur. Tel, quoi ^^ qu'il veuille conquérir ou peindre, gardera toujours de la chaire,

^ de l'école et du professeur. Tel autre, poète, historien, ora- ^ " teur, quelque forme brillante ou enchantée qu'il revête, ne < " sera jamais que ce que la nature l'a fait en le créant, un impress vjsateur de génie. Ces appellations vraies et nécessaires, ces ,f^ qualifications décisives ne sont cependant pas toujours si aisées ^'^ à trouver, et bien souvent elles ne se présentent d'elles-mêmes qu'à un moment plus ou moins avancé de l'étude. TThateauîand s'est défini un jour à mes yeux " un épicurien qui avait

rimaginatioQ catholique," et je ne crois pas m'être trompé. Tâchons de trouver ce nom caractéristique d'un chacun et qu'il porte gravé moitié au front, moitié au dedans du cœur, mais ne nous hâtons pas de le lui donner.

De même qu'on peut changer d'opinion bien des fois dans sa 5 vie, mais qu'on garde son caractère, de même on peut changer de genre sans modifier essentiellement sa manière. La plupart des talents n'ont qu'un seul et même procédé qu'ils ne font que transposer, en changeant de sujet et même de genre. Les esprits supérieurs ont plutôt un cachet qui se marque à un 10 coin ; chez les autres, c'est tout un moule qui s'applique indifféremment et se répète.

On peut jusqu'à un certain point étudier les talents dans leur postérité morale, dans leurs disciples et leurs admirateurs naturels. C'est un dernier moyen d'observation &cile et 15 commode. Les affinités se déclarent librement ou se trahissent Le génie est un roi qui crée son peuple. Appliquez cela à Lamartine, à Hugo, à Michelet, à Balzac, à Musset. Les ^ admirateurs enthousiastes sont un peu des complices: ils s'adorent eux-mêmes, qualités et dél^uts, dans leur grand re- 20 ^ présentant Dis-moi qui t'admire et qui t'aime, et je te dirai qui tu es. Mais il importe de discerner pour chaque auteur célèbre son vrai public naturel, et de séparer ce noyau original qui porte la marque du maître, d'avec le public banal et la foule des admirateurs vulgaires qui vont répétant ce que dit le 25 voisin.

Les disciples qui imitent le genre et le goût de leur modèle en écrivant sont très curieux à suivre et des plus propres, à leur tour, à jeter sur lui de la lumière. Le disciple, d'ordinaire, (C' ^ ' charge ou parodie le maître sans s'en douter : dans les écoles y> élégantes, il l'affaiblit ; dans les écoles pittoresques et crues, il le force, il l'accuse à l'excès et l'exagère : c'est un miroir grossissait, n y a des jours, quand le disciple est chaud et sincère, où l'on s'y tromperait vraiment, et l'on serait tenté de s'écri*»-

en parodiant Tépigramme antique : '' O Chateaubriand ! O Salvandy! lequel des deux a imité Tautre?" Changez les noms, et mettez-en de plus modernes, si vous le voulez : Tépigramme est étemelle.

5 Quand le maître se néglige et quand le disciple se soigne et s*endimanche, ils se ressemblent ; les jours où Chateaubriand fait mal, et où Marchangy fait de son mieux, ils ont un faux air

^:^ Tun de l'autre ; d'un peu loin, par derrière, et au clair de lune^ X, c'est à s'y méprendre.

?^o Tous les disciples ne sont pas nécessairement des copies et des ^ contre-façons \ tous ne sont pas compromettants : il y en a, au con- ^ traire, qui rassurent et qui semblent faits tout exprès pour cautionner le maître. N'est-ce pas ainsi que M. Littré a élucidé et perfectionné Auguste Comte ? J e connais, même dans la pure littérature,

15 des admirateurs et des disciples de tel ou tel talent hasardeux qui m'avertissent à son sujet, et qui m'apprennent à respecter celui que, sans eux, j'aurais peut-être traité plus à la légère.

S'il est juste de juger un talent par ses amis et ses clients naturels, il n'est pas moins légitime de le juger et contre-y^^^r

20 (car c'est bien une contre-épreuve en effet) par les ennemis qu'il soulève et qu'il s'attire sans le vouloir, par ses contraires et ses antipathiques, par ceux qui ne le peuvent instinctivement souffrir. Rien ne sert mieux à marquer les limites d'un talent, à circonscrire sa sphère et son domaine, que de savoir les points

25 justes où la révolte contre lui commence. Cela même, dans le détail, devient piquant à observer ; on se déteste quelquefois toute sa vie dans les Lettres sans s'être jamais vus. L'antagonisme des familles d'esprits achève ainsi de se dessiner. Que voulez-vous? c'est dans le sang, dans le tempérament, dans les

30 premiers partis pris qui souvent ne dépendaient pas de vous. Quand ce n'est pas de la basse envie, ce sont des haines de race. Comment voulez-vous obliger Boileau à goûter Quinault ; et Fontenelle à estimer grandement Boileau? et Josepli de Maistre ou Montalembert à aimer Voltaire ?

CHATEAUBRIAND. 2j ^

C'est assez longuement parler pour aujourd'hui de la méthode naturelle en littérature. Elle trouve son application à peu près complète dans Tétude de Chateaubriand. On peut, en effet, répondre avec certitude à presque toutes les questions qu'on se pose sur son compte. On connaît ses origines bretonnes, sa 5 famille, sa race ; on le suit dans les divers groupes littéraires qu'il a traversés dès sa jeunesse, dans ce monde du xviii* siècle qu'il n'a fait que côtoyer et reconnaître en 89, et plus tard dans son cercle intime de 1802, où il s'est épanoui avec toute sa fleur. Les sympathies et les antipathies, de tout temps si vives, qu'il 10 devait susciter, se prononcent et font cercle dès ce moment autour de luL On le retrouve, ardent écrivain de guerre, dans les factions politiques en 18 15 et au delà, puis au premier rang du parti libéral quand il y eut porté sa tente, sa vengeance et ses pavillons. Il est de ceux qui ont eu non pas une, mais au 15 moins deux carrières. Jeune ou vieux, il n'a cessé de se peindre, et, ce qui vaut mieux, de se montrer, de se laisser voir, et, en posant solennellement d'un c6té, de se livrer nonchalamment de l'autre, à son insu et avec une sorte de distraction. Si, après ^ toutes ces Êunlités d'observation auxquelles il prête plus que 20 personne, on pouvait craindre de s'être formé de^ lui comme homme et comme caractère une idée trop mêlée de restrictions et trop sévère, on devrait être rassuré aujourd'hui qu'il nous est bien prouvé que ses amis les pins intimes et les pfais indulgents n'ont pas pensé de lui dans l'intimité autrement que nous, dans 25 notre coin, nous n'étions arrivé à le concevoir, d'après nos observations ou nos conjectures.

Son Éloge reste à faire, un Éloge littéraire, éloquent, élevé, brillant comme lui-même, animé d'un rayon qui lui a manqué depuis sa tombe, mais un t3oge qui, pour être juste et solide, yï devra pourtant supposer en desstms ce qui est dorénarant acquis et démontré.

Lundi 26 novembre 1S49.

Au mois de mai dernier a disparu une figure unique entre les femmes qui ont régné par leur beauté et par leur grâce ; un salon s'est fermé, qui avait réuni longtemps, sous une influence charmante, les personnages les plus illustres et les plus divers,

5 où les plus obscurs même, un jour ou l'autre, avaient eu chance de passer. Les premiers en renommée, dans ce groupe de noms mémorables, ont été frappés par la mort presque en même temps que celle qui en faisait l'attrait principal et le lien. Quelques-uns à peine survivent, dispersés et inconsolés au-

10 jourd'hui ; et ceux qui n'ont fait que traverser un moment ce monde d'élite, ont le droit et presque le devoir d'en parler comme d'une chose qui intéresse désormais chacun et qui est devenue de l'histoire.

Le salon de M™ Récamier était bien autre chose encore,

15 mais il était aussi, à le prendre surtout dans les dernières années, un centre et un foyer littéraire. Ce genre de création sociale, qui eut tant d'action en France et qui exerça un empire si réel (le salon même de M™* Récamier en est la preuve), ne remonte pas au delà du xvii* siècle. C'est au célèbre hôtel de

20 Rambouillet qu'on est convenu de fixer l'établissement de la société polie, de cette société où l'on se réunissait pour causer entre soi des belles choses et de celles de l'esprit en particulier. Mais la solennité de ce cercle Rambouillet convient peu à ridée que je voudrais réveiller en ce moment, et j'irais plutôt

25 chercher dans des coins de monde plus discrets et plus réservés les wéntaXAt^ precedents du genre de salons dont le dernier sous

MADAME RÈCAMIER. a;

nos yeux vient de finir. Vers le milieu du xvn* siècle, au haut du faubourg Saint-Jacques, dans les dehors du monastère de Port-Royal, se retirait une personne célèbre par son esprit et par le long éclat de ses succès, la marquise de Sablé. Dans cette demi-retraite, qui avait un jour sur le couvent et une porte 5 encore entr*ouverte au monde, cette ancienne amie de M. de La Rochefoucauld, toujours active de pensée, et s'intéressant à tout, continua de réunir autour d'elle, jusqu'à Tannée 1678, où elle mourut, les noms les plus distingués et les plus divers, d'anciens amis restés fidèles, qui venaient de bien loin, de la ville ou de la 10 Cour, pour la visiter, des demi-solitaires, gens du monde comme elle, dont l'esprit n'avait fait que s'embellir et s'aiguiser dans la retraite, des solitaires de profession, qu'elle arrachait par moments, à force d'obsession gracieuse, à leur vœu de silence. Ces solitaires, quand ils s'appelaient Amauld ou Nicole, ne 15 devaient pas être trop désagréables en efiet, et Pascal, une ou deux fois, dut être de ce nombre. Ce petit salon de M™* de ^ Sablé, si clos, si visité, et qui, à l'ombre du cloître, sans trop / s'en ressentu-, combinait quelque chose des avantages des deux mondes, me paraît être le type premier de ce que nous avons 20 vu être de nos jours le salon de l'Abbaye-aux-Bois.^ Je n'ai à parler ici que de ce dernier.

M. de Chateaubriant y régnait, et, quand il était présent, "^ tout se rapportait à lui ; mais il n'y était pas toujours, et même alors il y avait des places, des degrés, des à-parU pour chacun. 25 On y causait de toutes choses, mais comme en confidence et un peu moins haut qu'ailleurs. Tout le monde, ou du moins

1 J'ai eu depuis la satisfaction de retronrer cette vue dans le livre de M. Cousin sur Madame de Sablé, 1854, fin du chapitre i»", page 63 : " .... Elle avait, dit-il de M™* de Sablé, de la raison, une grande expérience, un tact exquis, une 30 humeur agréable. — Quand je me la représente telle que je la conçois d'après ses écrits, ses lettres, sa vie, ses amitiés, à moitié dans la solitude, à moitié dans le monde, sans fortune et très en crédit, une ancienne jolie femme à demi retirée dans un couvent et devenue une puissance littéraire, je crois voir, de nos jouis. M»* Récamier à l'Abbaye-aux-Bois." 3$

28 MADAME RÊCAMIER. ^^^ p

bien du monde allait dans ce salon, et il n*£Uirait rien de banal ; on y respirait, en entrant, un air de discrétion et de mystère. La bienveillance, mais une bienveillance sentife et nuancée, je né sais quoi de particulier qui s'adressait à chacun, mettait

^^ aussitôt à Taise, et tempérait le premier effet de l'initiation dans

- ce qui semblait tant soit peu un sanctuaire. On y trouvait de

'la distinction et de la familiarité, ou du moins du naturel, une

^; grande facilité dans le choix des sujets, ce qui est très important

pour le jeu de Tentretien, une promptitudiç àfi^Çrer d^|,ge^^

10 qu'on disait, qui n'était pas seulement de TOmplaiiànce et de bonne grâce, mais qui témoignait d'un intérêt plus vrai. Le regard rencontrait d'abord un souriie qui disait si bien: Je comprends^ et qui éclairait tout avec aôucèïir. On n'en sortait pas même une première fois sans avoir été touché à un endroit

15 singulier de l'esprit et du cœur, qui faisait qu'on était flatté et surtout reconnaissant. Il y eut bien des salons distingués au XVIII* siècle, ceux de M"* Geoffrin, de M*"' d'Houdetot, de M"* Suard. M™* Récamier les connaissait tous et en parlait très bien ; celui qui aurait voulu en écrire avec goût aurait dû

20 en causer auparavant avec elle ; mais aucun ne devait ressembler au sien.

C'est qu'aussi elle ne ressemblait à personne. M. de Chateaubriand était l'orgueil de ce salon, mais elle en était l'âme, et c'est elle qu'il faudrait tâcher de montrer à ceux qui ne l'ont

25 pas connue ; car vouloir la rappeler aux autres est inutile, et la leur peindre est impossible. Je me garderai bien d'essayer ici de donner d'elle une biographie ; les femmes ne devraient jamais avoir de biographie, vilain mot à l'usage des hommes, et qui sent son étude et sa recherche. Même quand elles

30 n'ont rien d'essentiel à cacher, les femmes ne sauraient que perdre en charme au texte d'un récit continu. Est-ce qu'une vie de femme se raconte? Elle se sent, elle passe, elle apparaît. J'aurais bien envie même de ne pas mettre du tout de

c date, car les dates en tel sujet, c'est peu élégant. Sachons

seulement, puisqu'il le faut, que Jeanne-Françoise- Julie-Adélaïde Bernard était née à Lyon, dans cette patrie de Louise Labé, le 3 décembre 1777. De tous ces noms de baptême que je viens d'énumérer, le seul qui lui fût resté dans Thabitude était celui de Julie transformé en Juliette ^ quoiqu'il ne dût jamais y avoir 5 de Roméo. Elle fut mariée à Paris dans sa seizième année (le 24 avril 1793) à Jacques- Rose Récamier, riche banquier ou qui tarda peu à le devenir. Au début du Consulat, on la trouve brillante, fêtée, applaudie, la plus jeune reine des élégances, donnant le ton à la mode, inventant avec art des choses 10 simples qui n'allaient qu'à la suprême beauté. Nous qui n'y étions pas, nous ne pouvons parler qu'avec une extrême réserve de cette époque comme mythologique de M"** Récamier, où elle nous apparaît de loin telle qu'une jeune déesse sur les nuées ; nous n'en pouvons parler comme il siérait, non pas qu'il y ait 15 rien à cacher sous le nuage, mais parce qu'une telle beauté tendre et naissante avait de ces finesses qui ne se peuvent rendre si on ne les a du moins aperçues. Qui s'aviserait de -r vouloir peindre l'aurore, s'il n'avait jamais vu que le couchant? Pourtant, comme on ne peut bien comprendre le caractère et 20 le doux génie de M"* Récamier, cette ambition de cœur qui, en elle, a montré tant de force et de persistance sous la délica- / li" tesse ; comme on ne peut bien saisir, disons-nous, son esprit ^ 1 et toute sa personne sans avoir une opinion très nette sur ce qui l'inspirait en ce temps-là, et qui ne différait pas tellement 25 de ce qui l'inspira jusqu'à la fin, j'essaierai de toucher en ' courant quelques traits réels à travers la légende, qui pour elle, comme pour tous les êtres doués de féerie, recouvre déjà la vérité. Quand on veut juger M""' de Sévigné ou M"* de Maintenon, et se rendre compte de leur nature, on est bien 30 obligé d'avoir une idée générale et une théorie mi elles. Pour bien entendre, par exemple, ce qu'était M"' de Maintenon auprès de Louis XIV, ou M"' de Sévigné auprès de sa fille, et quel genre de sentiment ou de passion elles y apportaient, il

faut s'être posé sur la jeunesse de ces deux femmes plusieurs questions, ou plus simplement il faut s'en être posé une, la première et presque la seule toujours qu'on ait à se faire en parlant d'une femme : A-t-elle aimé ? et comment a-t-elle aimé ? 5 Je poserai donc la question, ou plutôt elle se pose d'ellemême malgré moi pour M"* Récamier ; et pour elle comme pour M"** de Maintenon, comme pour M™* de Se vigne (la M"* de Sévigné non encore mère), je répondrai hardiment: Non, Non, elle n'a jamais aimé, aimé de passion et de flamme n^S^jjà^

lo cet immense besoin d'aimer que porte en elle toute âmeTtnare se changeait pour elle en un infini besoin de plaire, ou mieux ;. d'être animée, et en une volonté active j en un fervent désir de V ''^ "^ P^ycr tout cela en bonté. Nous qui l'avons vue dans ses dernières années, et qui avons saisi au passage quelques rayons de

15 cette bonté divine, nous savons si elle avait de quoi y sufRre, et si l'amitié ne retrouva pas en définitive chez elle de cette flamme que n'avait jamais eue l'amour.

^ Il faut noter deux époques très distinctes dans la vie de M™* Récamier : sa vie de jeunesse, de triomphe et de beauté, sa ' ^20 longue matinée de soleil qui dura bien tard jusqu'au couchant ; puis le soir de sa vie après le soleil couché, je ne me déciderai jamais à dire sa vieillesse. Dans ces deux époques si tranchées de couleur, elle fut la même au fond, mais elle dut paraître bien différente. Elle fut la même par deux traits essentiels et qui

25 seuls l'expliquent, en ce que jeune, au plus fort des ravissements et du tourbillon, elle resta toujours pure ; en ce que, retirée à l'ombre et recueillie, elle garda toujours son désir de conquête et sa douce adresse à gagner les cœurs, disons le mot, sa coquetterie ; mais (que les docteurs orthodoxes me pardonnent l'ex-

30 pression) c'était une coquetterie angélique.

Il y a des natures qui naissent pures et qui ont reçu quand fnême le don d'innocence. Elles traversent, comme Aréthuse, l'onde amère; elles résistent au feu, comme ces enfants de rÉcriture que leur bon Ange sauva, et qu'il rafraîchit même

d'une douce rosée dans la fournaise. M™ Récamier, jeune, eut besoin de cet Ange à côté d'elle et en elle, car le monde qu'elle traversa et où elle vécut était bien mêlé et bien ardent, et elle ne se ménagea point à le tenter. Pour être vrai, j'ai besoin de baisser un peu le ton, de descendre un moment de cette hauteur 5 idéale de Laure et de Beatrix où l'on s'est accoutumé à la placer, de causer d'elle enfin plus familièrement et en prose. En définitive, je l'espère, elle n'y perdra pas.

Au moment où elle apparaît brillante sous le Consulat, nous la voyons aussitôt entourée, admirée et passionnément aimée. 10 Lucien, le frère du Consul, est le premier personnage historique qui l'aime (car je ne puis compter Barère, qui l'avait connue enfant autrefois) . Lucien aime, il n'est pas repoussé, il ne sera jamais accueilli. Voilà la nuance. Il en sera ainsi de tous ceux qui vont se presser alors, comme de tous ceux qui succéderont. 15 Je voyais dernièrement, dans le palais du feu roi de Hollande, à La Haye, une fort belle statue d'Eve. Eve, dans sa première fleur de jeunesse, est en face du serpent qui lui montre la pomme : elle la regarde, elle se retourne à demi vers Adam, elle a l'air de le consulter. Eve est dans cet extrême moment 20 d'innocence où l'on joue avec le danger, où l'on en cause tout '! bas avec soi-même ou avec un autre. Eh bien ! ce moment ^ indécis, qui chez Eve ne dura point et qui tourna mal, recommença souvent et se prolongea en mille retours dans la jeunesse brillante et parfois imprudente dont nous parlons; mais tou- 25 jours il fut contenu à temps et dominé par un sentiment plus fort, par je ne sais quelle secrète vertu. Cette jeune femme, en face de ces passions qu'elle excitait et qu'elle ignorait, avait des imprudences, des confiances, des curiosités presque d'une enfant ou d'une pensionnaire. Elle allait au péril en souriant, avec 30 sécurité, avec charité, un peu comme ces rois très-chrétiens du vieux temps, un jour de semaine sainte, allaient à certains malades pour les guérir. Elle ne doutait pas de son fait, de sa douç/e'"' magie, de sa vertu. Elle tenait presque à vous blesser d'ab^d

32 MADAME RÈCAMIER,

le cœur, pour se donner ensuite le plaisir et le miracle de vous guérir. Quand on se plaignait ou qu'on s'irritait, elle vous disait avec une désespérante clémence : "Venez, et je vous guérirai." Et elle y a réussi pour quelques-uns, pour le plus grand nombre.

5 Tous ses amis, à bien peu d'exceptions près, avaient commencé par l'aimer d'amour. Elle en avait beaucoup, et elle les avait presque tous gardés. M. de Montlosier lui disait un jour qu'elle pouvait dire comme le Cid : Cinq cents de mes amis. Elle était véritablement magicienne à convertir insensiblement l'amour en

lo amitié, en laissant à celle-ci toute la fleur, tout le parfum du

premier sentiment. Elle aurait voulu tout arrêter en avril. Son

cœur en était resté là, à ce tout premier printemps où le verger

est couvert de fleurs blanches et n'a pas de feuilles encore.

Je pourrais ici raconter de souvenir bien des choses, si ma

15 plume savait être assez légère pour passer sur ces fleurs sans les faner. A ses nouveaux amis (comme elle voulait bien quelquefois les appeler). M"® Récamier parlait souvent et volontiers des années anciennes et des personnes qu'elle avait connues. " C'est une manière, disait-elle, de mettre du passé devant l'amitié."

20 Sa liaison avec M™® de Staël, avec'^'"' Moreau, avec les blessés et les vaincus, la jeta de bonne heure dans l'opposition à l'Empire, mais il y eut un moment où elle n'avait pas pris encore de couleur. Fouché, voyant cette jeune puissance, eut l'idée de s'en faire un instrument. Il voulut faire entrer M"*®

25 Récamier, à l'origine, comme dame d'honneur dans la maison impériale ; il n'aimait pas la noblesse, et aurait désiré avoir là quelqu'un d'influent et de dévoué. Elle ne voulut pas se prêter à un tel rôle. Bientôt elle fut dans l'opposition, surtout par ses amis et par l'idée qu'on se faisait d'elle.

30 Elle n'y était pas encore, un jour qu'elle dinaît chez une des sœurs de Bonaparte. On avait voulu la faire rencontrer avec le premier Consul; il y était en effet. A table, elle devait être placée à côté de lui; mais, par un malentendu qui eut lieu au moment de s'asseoir, elle se trouva placée à côté de Cambacérès,

MADAME RÈCAMÎËk. 33

et Bonaparte dit à celui-ci en plaisantant : '' Eh bien ! consul Cambacérès, toujours auprès de la plus jolie ! "

Le père de M"^, Récamier, M. Bernard, était dans les postes et royaliste ; il fut compromis sous le Consulat, arrêté et mis au secret. Elle apprit cela subitement, ayant à dîner chez elle 5 M"* Bacciochi, sœur de Bonaparte. Cellç-ci promit de tout faire pour intéresser le Consul. Après le dîner. M"* Récamier sortit et voulut voir Fouché, qui refusa de la recevoir, " de peur d'être touché, disait-il, et dans une affaire d'État." Elle courut rejoindre, au Théâtre-Français, M"' Bacciochi, qui était avec 10 sa sœur Pauline, laquelle était tout occupée du casque de Lafon ; " Mais voyez, disait-elle, comme ce casque est mal mis, comme il est de côté ! " M"« Récamier était au supplice ; M"** Bacciochi voulait rester jusqu'à la fin de la tragédie, peut-être à cause de sa sœur Pauline. Bernadotte était dans la loge ; il vit 15 Tair altéré de M"® Récamier ; il lui offrit son bras pour la reconduire, et de voir lui-même à l'instant le Consul. C'est de ce moment que date le vif sentiment de Bernadotte pour elle ; il ne la connaissait point auparavant. Il obtint la grâce du père. Ce qui est dit dans le Mémorial de Sainte- Hélène^ à ce sujet, est 20 inexact. M™* Récamier ne vit pas Bonaparte à cette occasion ; ce fut Bernadotte qui se chargea de tout.

Bernadotte l'aima donc, et fut un de ses chevaliers. Les Montmorency, rentrés alors de l'émigration, ne l'étaient pas moins. Mathieu de Montmorency, qui fut depuis un saint, 25 Adrien (depuis duc de Laval), bien plus tard le fils d'Adrien, qui se trouvait ainsi le rival de son père, tous l'aimaient de passion. Henri de Laval se rencontrait souvent chez elle avec le duc de Laval son père ; il tenait bon et ne sortait pas, ce dont le bon duc enrageait, et, comme il avait de l'esprit, il écrivait 30 â M"* Récamier le plus agréablement du monde : " Mon fils lui-même est épris de vous, vous savez si je le suis ; c'est au reste le sort des Montmorency :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés."

MADAME RÈCAMIER.

M™ Récamier était la première à raconter ces choses, et elle en souriait avec gaieté. Elle a conservé presque jusqu'à la fin ce rire enfant, ce geste jeune qui lui faisait porter son mouchoir à la bouche comme pour ne pas éclater. Mais, dans 5 la jeunesse, cette enfance de sentiments, avec le gracieux majj^ge qui s'y mêlait, amena plus d'une fois (peut-on s'en étonner?) des complications sérieuses. Tous ces hommes attirés et épris n'étaient pas si faciles à conduire et à éluder que cette dynastie pacifiée des Montmorency. Il dut y avoir

lo autour d'elle, à de certaines heures, bien des violences et des révoltes dont cette douce main avait peine ensuite à triompher. En jouant avec ces passions humaines qu'elle ne voulait que charmer et qu'elle irritait plus qu'elle ne croyait, elle ressemblait à la plus jeune des Grâces qui se serait amusée à

15 atteler des lions et à les agacer. Imprudente comme l'innocence, je l'ai dit, elle aimait le péril, le péril des autres, sinon /Me sien ; et pourquoi ne le dirai-je pas aussi ? à ce jeu hasardeux et trop aisément cruel, elle a troublé, elle si bonne, bien des cœurs ; elle en a ulcéré, sans le vouloir, quelques-uns, non-

20 seulement d'hommes révoltés et aigris, mais de pauvres rivales, ^^ 5v sacrifiées sans qu'elle le sût et blessées. C'est là un côté ' ^ sérieux que sa charité finale n'a pas été tout à fait sans comprendre ; c'est une leçon que la gravité suprême qui s'attache à sa noble mémoire n'interdit pas de rappeler. Avec son

25 instinct de pureté et de bonté céleste, elle le sentait bien ellemême : aussi, elle si admirée et si adorée, on ne la vit point regretter la jeunesse, ni ses matinées de soleil, ni ses orages, même les plus embellis. Elle ne concevait point de parfait bonheur hors du devoir ; elle mettait l'idéal du roman là où

30 elle l'avait si peu rencontré, c'est-à-dire dans le mariage \ et

plus d'une fois en ses plus beaux jours, au milieu d'une fete

dont elle était la reine, se dérobant aux hommages, il lui arriva,

disait-elle, de sortir un moment pour pleurer.

Telle je la conçois dans le monde et dans le tourbillon, avant

MADAME RÉ;CAMIëR. 35

la retraite. H y aurait à son sujet une suite de chapitres à écrre et que je ne puis même esquisser. L'un de ces chapitres serait celui de ses relations et de son intimité avec M"' de Staël, deux brillantes influences si distinctes, bien souvent croisées, presque jamais rivales, et qui se complétaient si bien. 5 Ce fut en 1807, au château de Coppet, chez M"' de Staël, que M"® Récamier vit le prince Auguste de Prusse, Tun des vaincus d'Iéna ; elle Peut bientôt vaincu et conquis à son tour, prison- / nier royal, par habitude assez brusque et parfois embarrassant. " Cette brusquerie même le trahissait. Un jour qu'il voulait dire 10 un mot à M"' Récamier dans une promenade à cheval, il se retourna vers Benjamin Constant qui était de la partie : " Monsieur de Constant, lui dit-il, si vous faisiez un petit temps de galop ? " Et celui-ci de rire de la finesse allemande.

Un autre chapitre traiterait de la conquête aisée que M°** 15 Récamier fît à Lyon du doux Ballanche, lequel se donna du premier jour à elle, sans même le lui dire jamais. Un autre chapitre offrirait ses relations moins simples, moins faciles d'abord, mais finalement si établies avec M. de Chateaubriand. M"* Récamier l'avait vu pour la première fois chez M™ de 20 Staël, en 1801 ; elle le revit pour la seconde fois en 18 16 ou 181 7, vers le temps de la mort de M"** de Staël, et chez celle-ci encore. Mais ce n'avaient été là que des rencontres, et la liaison véritable ne se noua que tard, dans le temps où M. de Chateaubriand sortit flu ministère, et à TAbbaye-aux- 25

Bois.

lA/J^D V

Il y aurait aussi un chapitre à faire sur la liaison étroite avec Benjamin Constant, laquelle date seulement de 18 14-18 15. Les lettres de celui-ci, adressées à M™* Récamier, y aideraient beaucoup; mais elles seraient très insuffisantes, au point de 30 vue de la vérité, si l'on n'y ajoutait la contre-partie, ce qu'il écrivait pour lui seul au sortir de là, et que bien des gens ont lu, et enfin si l'on n'éclairait le tout par les explications de moraliste qui ne se trouvent point d'ordinaire dans les plaidoiries

^^ 36 MADAME RÊCAMIER,

des avocats. Mais cela me rappelle qu'il y a tout un fâcheux J)rocès entamé à ce sujet, et j'ai hâte de me taire. L Avant le chapitre de Benjamin Constant, il y aurait encore à faire celui du voyage d'Italie en 18 13, le séjour à Rome, la 5 liaison avec Canova, le marbre de celui-ci, qui cette fois, pour être idéal, n'eut qu'à copier le modèle ; puis le séjour à Naples auprès de la reine Caroline et de Murât. Ce dernier, si je ne me trompe, resta quelque peu touché. Mais c'est assez de rapides perspectives.

10 Quand M™' Récamier vit s'avancer l'heure où la beauté

baisse et pâlit, elle fit ce que bien peu de femmes savent faire :

^ elle ne lutta point; elle accepta avec goût les premières

marques du temps. Elle comprit qu'après de tels succès de

beauté, le dernier moyen de paraître encore belle était de ne

15 plus y prétendre. A une femme qui la revoyait après des années, et qui lui faisait compliment sur son visage : "Ah ! ma chère amie, répondait- elle, il n'y a plus d'illusion à se faire. Du jour où j'ai vu que les petits Savoyards dans la rue ne se retournaient plus, j'ai compris que tout était fini." Elle disait

20 vrai. Elle était sensible en effet à tout regard et à toute louange, à l'exclamation d'un enfant ou d'une femme du peuple tout comme à la déclaration d'un prince. Dans les foules, du bord de sa calèche élégante qui n'avançait qu'avec lenteur, elle remerciait chacun de son admiration par un signe de tête et

25 par un sourire.

A deux époques, M. Récamier avait essuyé de grands revers de fortune : la première fois au début de l'Empire, la seconde fois dans les premières années de la Restauration. C'est alors que M"® Récamier se retira dans un appartement de l'Abbaye-

30 aux-Bois, en 1819. Elle ne tint jamais plus de place dans le monde que quand elle fut dans cet humble asile, à une extrémité de Paris. C'est de là que son doux génie, dégagé des complications trop vives, se fit de plus en plus sentir avec bienfaisance. On peut dire qu'elle perfectionna l'art de

MADAME RÊCAMIËR, 37

Tamitié et lui fît faire un progrès nouveau : ce fut comme un bel art de plus qu'elle avait introduit dans la vie, et qui décorait, ennoblissait et distribuait tout autour d'elle. Uesprit de 1 . parti était alors dans sa violence. Elle désarmait les colères, ^t^" , elle adoucissait les aspérités ; elle vous ôjait la rudesse et vous 5 inoculait rindtdgence. Elle n'avait point de repos qu'elle n'eût . ! i ^

fait se recontrer chez elle ses amis de bord opposé, qu'elle ne les eût conciliés sous une médiation clémente. C'est par de \ telles influences que la société devient société autant que /• aIi r^^t'J^ possible, et qu'elle acquiert tout son liant et toute sa grâce. "to» C'est ainsi qu'une femme, sans sortir (Je*sa sphère, fait œuvre y ' de civilisation au plus haut degré, et qu'Eurydice remplit à sa manière le rôle d'Orphée. Celui-ci apprivoisait la vie sauvage ; l'autre termine et couronne la vie civilisée.

Un jour, en 1802, pendant cette courte paix d'Amiens, non 15 pas dans le brillant hôtel de la rue du Mont-Blanc, que M"* Récamier occupait alors, mais dans le salon du château de Clichy où elle passait l'été, des hommes venus de bien des côtés différents étaient réunis, Adrien et Mathieu de Montmorency, le général Moreau, des Anglais de distinction, M. 20 Fox, M. Erskine et beaucoup d'autres : on était en présence, on s'observait; c'était à qui ne commencerait pas. M. de Narbonne, présent, essayait d'engager la conversation, et, malgré son esprit, il n'avait pu y réussir. M"" Récamier entra : elle parla d'abord à M. Fox, elle dit un mot à chacun, elle 25 présenta chaque personne à l'autre avec une louange appropriée; et à l'instant la conversation devint générale, le lien naturel fut trouvé.

Ce qu'elle fit là un jour, elle le fit tous les jours. Dans son petit salon de l'Abbaye, elle pensait à tout, elle ét endait au loin 3 son réseau de sympathie. Pas un talent, pas une vertu, pas une distinction qu'elle n'aimât à connaître, à convier, à obliger, à mettre en lumière, à mettre surtout en rapport et en harmonie autour d'elle, à marquer au cœur d'un petit signe qui était

%S ' MADAME RÈCAMIER. . .

sien. Il y a là de Pambition^ sans doute ; mais quelle ambition adorable, surtout quand, s'adressant aux plus célèbres, elle ne néglige pas même les plus obscurs, et quand elle est à la recherche des plus souffrants ! C'était le caractère de cette & âme si multipliée de M"* Récamier d'être à la fois universelle

. >^ et très particulière, de ne rien exclure, que dis-je ? de tout attirer, et d'avoir pourtant le choix.

Ce choix pouvait même sembler unique. M. de Chateaubriand, dans les vingt dernières années, fut le grand centre de

lo son monde, le grand intérêt de sa vie, celui auquel je ne dirai

pas qu'elle sacrifiait tous les autres (elle ne sacrifiait personne

qu'elle-même), mais auquel elle subordonnait tout. Il avait

^' ses antipathies, ses aversions et même ses amertumes, que les

0^ Mémoires d^ outretombe aujourd'hui déclarent assez. Elle tem-

j 15 pérait et corrigeait tout cela. Comme elle était ingénieuse à

le faire parler quand il se taisait, à supposer de lui des paroles

aimables, bienveillantes pour les autres, qu'il lui avait dites sans

doute tout à l'heure dans l'intimité, mais qu'il ne répétait pas

toujours devant des témoins ! Comme elle était coquette pour

20 sa gloire ! Comme elle réussisa|ôr parfois aussi à le rendre réellement gai, aimable, tout à flit content, éloquent, toutes choses qu'il était si aisément dès qu'il le voulait ! Elle justifiait bien par sa douce influence auprès dfe lui le mot de Bernardin de Saint-Pierre : "Il y a dans la femme une gaieté légère qui

25 dissipe la tristesse de l'homme." Et ici à quelle tristesse elle avait affaire ! tristesse que René avait apportée du ventre de sa mère, et qui s'augmentait en vieillissant ! Jamais M"*® de Maintenon ne s'ingénia à désennuyer Louis XIV autant que M"* Récamier pour ^. de Chateaubriand." "J'ai toujours

30 remarqué, disait Boileina en revenant de Versailles, que, quand la conversation ne roulàftt)a<i^r ses louanges, le Roi s'ennuyait d'abord, et était prêt oM^'bâiller ou à s'en aller." Tout grand poète vieillissant est un pea Louis XIV sur ce point. Elle avait chaque jour mille inventions gracieuses pour lui renouveler et

^fraîchir la louange. Elle lui ralliait de toutes parts des amis, des admirateurs nouveaux. Elle nous avait tous enchaînés aux pieds de sa statue avec une chaîne d'or.

Une personne d'un esprit aussi délicat que juste, et qui Ta . bien connue, disait de M"* Récamier : " Elle a dans le caractère 5 ce que Shakspeare appelle milk of human kindness (le lait de la bonté humaine), une douceur tendre et compatissante. Elle voit les défauts de ses amis, mais elle les soigne en eux comme elle soignerait leurs infirmités physiques.** Elle était donc la sœur de Charité de leurs peines, de leurs faiblesses, et im peu 10 de leurs défauts. Jy^^^

Que dans ce procédé habituel il n'y eût quelques inconvénients à la longue, mêlés à un grand charme ; que dans cet air si tiède et si calmant, en donnant aux esprits toute leur douceur et tout leur poli, elle ne les amollit un peu et ne les in- 15 clinât à la complaisance, je n'oserai le nier, d'autant plus que je crois l'avoir, peut-être, éprouvé moi-même. C'était certainement un salon, où non-seulement là politesse, mais la charité nuisait un peu à la vérité. Il y avait décidément des choses qu'elle ne voulait pas voir et qui pour elle n'existaient pas. 20 Elle ne croyait pas au mal. Dans son innocence obstinée, je tiens à le faire sentir, elle avait gardé de l'enfance. Faut-il s'en plaindre ? Après tout, y aura-t-il encore un autre lieu dans la vie où l'on retrouve une bienveillance si réelle au sein d'une illusion si orpée et si embellie ? Un moraliste amer, La Roche- 25 foucauld, râr^it : " On j>'aurait guère de plaisir si on ne se flattait jamais/'. . . ^-

J'ai entendu des gens demander si M*"* Récamier avait de l'esprit. Mais il me semble que nous le savons déjà. Elle ... avait au plus haut degré non cet esprit qui songe à briller pour ys lui-même, mais celui qui sent et met en valeur l'esprit des autres. Elle écrivait peu : elle avait pris de bonne heure cette habitude d'écrire le moins possible ; mais ce peu était bien et d'un tour parfait. En causant, elle avait aussi le tour net et

MADAME RÊCAMIER,

juste, Texpression à point. Dans ses souvenirs elle choisissait de préférence un trait fin, un mot aimable ou gai, une situation piquante, et négligeait le reste ; elle se souvenait avec goût. Elle écoutait avec séduction, ne laissant rien passer de ce

5 qui était bien dans vos paroles sans témoigner qu'elle le sentît Elle questionnait avec intérêt, et était tout entière à la réponse. Rien qu'à son sourire et à ses silences, on était intéressé à lui trouver de l'esprit en la quittant.

Quant à la jeunesse, à la beauté de son cœur, s'il a été donné

lo à tous de l'apprécier, c'est à ceux qui en ont joui de plus près qu'il appartient surtout d'en parler un jour. Après la mort de M. Ballanche et de M. de Chateaubriand, quoiqu'elle eût encore M. Ampère, le duc de Noailles, et tant d'autres affections autour d'elle, elle ne fit plus que languir et achever^ de mourir.

15 Elle expira le 11 mai 1849, ^^^^ ^^ soixante-douzièihe année. Cette personne unique, et dont la mémoire vivra autant que la société française, a été peinte avec bien de la grâce par Gérard dans sa fraîcheur de jeunesse. Son buste a été sculpté par Canova dans son idéal de beauté. Achille Deveria a tracé

20 d'elle, le jour de sa mort, une esquisse fidèle qui exprime la soufirance et le repos.

Lundi 21 octobre 185a

Question délicate et dont, selon les âges et les saisons, on aurait pu donner des solutions assez diverses. Un homme d'esprit me la propose aujourd'hui, et je veux essayer sinon de la résoudre, du moins de Texaminer et de Tagiter devant nos lecteurs, ne fût-ce que pour les engager eux-mêmes à y répondre 5 et pour éclaircir là-dessus, si je puis, leur idée et la mienne. Et pourquoi ne se hasarderait-on pas de temps en temps dans la critique à traiter quelques-uns de ces sujets qui ne sont pas personnels, où Ton parle non plus de quelqu'un, mais de quelque chose, et dont nos voisins, les Anglais, ont si bien réussi à faire 10 tout un genre sous le titre modeste à' Essais ? Il est vrai que, pour traiter de tels sujets qui sont toujours un peu abstraits et moraux, il convient de parler dans le calme, d'être sûr de son attention et de celle des autres, et de saisir un de ces quarts d'heure de silence, de modération et de loisir, qui sont 15 rarement accordés à notre aimable France, et que son brillant génie est impatient à supporter, même quand elle veut être sage et qu'elle ne fait plus de révolutions.

Un classique, d'après la définition ordinaire, c'est un auteur a ncien, déjà consacré dans Padmiration, et qui fait autorité en se son genre. JLe . mot classique, pris en ce sens»- commence à paraître chez les Romains... Chez eux on appelait proprement classiciy non tous les citoyens des diverses classes, mais ceux de la première seulement, et qui possédaient au moins un revenu d'un certain chiffre déterminé. Tous ceux qui possédaient un 25 revenu inférieur étaient désignés par la dénomination in/ra

42 QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE î ^^

classem, au-dessous de la classe par^cellencé. Au figuré, le mot classicus se trouve employé dans Aulu-Gelle, et appliqué aux écrivains : un écrivain de valeur et de marque, classicus assiduusque scriptor, un écrivain qui compte, qui a du bien au 5 soleil, et qui n'est pas confondu dans la foule des prolétaires. Une telle expression suppose un âge assez avancé pour qu'il y ait eu déjà comme un recensement et un classement dans la littérature.

Pour les modernes, à l'origine, les vrais, les seuls classiques

10 furent naturellement les anciens. Les Grecs qui, par un singulier bonheur et un allégement facile de l'esprit, n'eurent d'autres classiques qu'eux-mêmes, étaient d'abord les seuls classiques des Romains qui prirent peine et s'ingénièrent à les imiter. Ceux-ci, après les beaux âges de leur littérature, après Cicéron

15 et Virgile, eurent leurs classiques à leur tour, et ils devinrent presque exclusivement ceux des siècles qui succédèrent. Le moyen âge, qui n'était pas aussi ignorant de l'antiquité latine qu'on le croirait, mais qui manquait de mesure et de goût, confondit les rangs et les ordres : Ovide y fut traité sur un meilleur

2» pied qu'Homère, et Boëce parut un classique pour le moins égal à Platon. La renaissance des Lettres, au xv* et au xvi* siècle, vint éclaircir cette longue confusion, et alors seulement les admirations se graduèrent. Les vrais et classiques auteurs de la double antiquité se détachèrent désormais dans un fond

25 lumineux, et se groupèrent harmonieusement sur leurs deux collines.

Cependant les littératures modernes étaient nées, et quelquesunes des plus précoces, comme l'italienne, avaient leur manière d'antiquité déjà. Dante avait paru, et de bonne heure sa

30 postérité l'avait salué classique. La poésie italienne a pu se bien rétrécir depuis, mais, quand elle l'a voulu, elle a retrouvé toujours, elle a conservé de l'impulsion et du retentissement de cette haute origine. Il n'est pas indifférent pour une poésie de prendre ainsi son point de départ, sa source classique en

QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE f 43

haut lieu, et, par exemple, de descendre de Dante plutôt que de sortir péniblement d'un Malherbe.

L' Italie moderne avait ses classiques, et TEspagne avait tout droit de CToire qu!eUe..âU5si possédait les siens, quand la France se*"'cEerchait encore. Quelques écrivains de talent, en éffet,^ j^^^^i d5u2rd'originalité et d'une verve d'exception, quelques efforts brillants, isolés, mais sans suite, aussitôt brisés et qu'il faut (aJT-^' recommencer toujours, ne suffisent pas pour doter une nation fmA* de ce fonds solide et imposant de richesse littéraire. ^ L'idée de classique implique en soi quelque chose qui a su ite et con- 1 sîstance, qui fait ensemble et "tradition, qiîFse "compose, se transmet et qui dure. J^e ne fut q u'après les bjelles. années de , 1 r> ^Î 75ïïîs XIV q ue la nati on sq pHf avpr tr^ggai11^^m#»n|; (^t n!:£22^^'- ^"^ qu'un tel , bftfihftlir v^"gi«^ ^^ 1»" a^v^r Tnnt#>g les voix alors le dirent à Louis XIV avec flatterie, avec exagération et em- 15 phase, et cependant avec un certain sentiment de vérité. Il se vit alors une contradiction singulière et piquante : les hommes les plus épris des merveilles de ce siècle de Louis le Grand et qui allaient jusqu'à sacrifier tous les anciens aux modernes, ces hommes dont Perrault était le chef, tendaient à exalter et à 20 consacrer ceux-là mêmes qu'ils rencontraient pour contradicteurs les plus ardents et pour adversaires. Boileau vengeait et soutenait avec colère les anciens contre Perrault qui préconisait les modernes, c'est-à-dire Corneille, Molière, Pascal, et les hommes éminents de son siècle, y compris Boileau l'un des 25 premiers. Le bon La Fontaine, en prenant parti dans la querelle pour le docte Huet, ne s'apercevait pas que lui-même, malgré ses oublis, était à la veille de se réveiller classique à son tour. il^' "C

La meilleure définition est l'exemple : depuis que la Franc^P posséda son siècle de Louis XIV et qu'elle put le considérer m9 peu à distance, elle sut ce que c'était qu'être classique, mieux que par tous les raisonnements. Le xviii!siècle jusque dana son mélange, par quelques beaux ouvrages dus à ses quatre

grands hommes, ajouta à cette idée. Lisez le Siècle de Louis XIV par Voltaire, la Grandeur et la Décadence des Romains de Montesquieu, les Epoques de la Nature de Buffon, le Vicaire savoyard et les belles pages de rêverie et de description de 5 nature par Jean-Jacques, et dites si le xviii* siècle n'a pas su, dans ces parties mémorables, concilier la tradition avec la liberté du développement et l'indépendance. Mais au conamencement de ce siècle-ci et sous T Empire, en présence des premiers essais d'une littérature décidément nouvelle et quelque m^î^u aventureuse, l'idée de classique, chez quelques esprits fjr' résistants et encore plus chagrijis que sévères, se resserra et se \y^ rétrécit étrangement. Le premier Dictionnaire de l'Académie '*^y V (1694) définissait simplement un auteur classique, "un auteur K^ ancien fort approuvé, et qui fait autorité dans la matière qu'il \S^r \^ traite." Le Dictionnaire de l'Académie de 1835 presse beau- ^ coup plus cette définition, et d'un peu vague qu'elle était, il la fait précise et même étroite. Il définit auteurs classiques ceux "qui sont devenus modèles dans une langue quelconque ; " et, dans tous les articles qui suivent, ces expressions de modèles^ 20 de règles établies pour la composition et le style, de règles ^ strictes de l'art auxquelles on doit se conformer, reviennent V ^^ continuellement. Cette définition du classique a été faite \ évidemment par les respectables académiciens nos devanciers en présence et en vue de ce qu'on appelait alors le romantique , 25 c'est-à-dire en vup de l'ennemi. Il serait temps, ce me semble, de renoncer à ces définitions restrictives et craintives, et d'en élargir l'esprit.

^ .Un vrai classique,, cojnme j'^aimeiais à l'entendre définir, c'est un auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellàr 30 ment augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de {^uv qui a découvert quelque vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans ce cœur où tout semblait connu et exploré ; qui a rendu sa pensée, son observation

ou son invention, sous une forme n'importe laquelle, mais large-

QU'EST'-CSL^U'UN CLASSIQUE f 45

et grande, fine et sQpsée, saine et belle en soi ; qui a parlé à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde, dans un style nouveau sans néologisme, nouveau et âhÏÏque, aisément contemporain de tous les âges. „ - - -

Un tel classique a pu être un moment révolutionnaire, il a pu ^ 5 le paraître du moins, mais il ne l'est pas ; il n'a fait mai n bass e ^^^^^jl. d'abord autour de lui, il n'a renversé ce qui le gênait que poui^ . rétablir bien vite l'équilibre au profit de l'ordre et du beau. "^

Qvi peut m ettre, si l'on veut, des noms sous cette définition, que je voudrais faire exprès grandiose et flottante, ou, pour 10 tout dire, généreuse. J'y mettrais d'abord le Corneille de(xt^ , Po lyeucte, de Cinna, et à^ Horace, jf'y~'iTretSaîsnRrôRèrë, le-J^j^ génie poétique le plus complet et le plus plein que nous ayons eu en français :

"Molière est si grand, disait Goethe (ce roi dc'la critique), qu'il 15 nous étonne de nouveau chaque fois que nous le lisons. C'est un homme à part ; ses pièces touchent au tragique, et personne n'a le courage de chercher à les imiter. Son Avare, où le vice détruit toute affection entre le père et le fils, est une œuvre des plus sublimes, et dramatique au plus haut degré. . . Dans une pièce de 20 théâtre, chacune des actions doit être importante en elle-même, et tendre vers une action plus grande encore. Le Tartufe est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la première scène! Dès le commencement tout a une haute signification, et fait pressentir quelque chose de bien plus important. L'exposition dans telle pièce 25 de Lessing qu'on pourrait citer est fort belle : mais celle du Tartufe n'est qu'une fois dans le monde. C'est en ce genre ce qu'il y a de plus grand. . . Chaque année je lis une pièce de Molière, comme de temps en temps je contemple quelque gravure d'après les grands maîtres italiens." 30

Je ne me dissimule pas que cette définition que je viens de 1 donner du classique excède un peu l'idée qu'on est accoutumé 1 de se faire sous ce nom. On y fait entrer surtout des con- \ ditions de régularité, de sagesse, de modération et de raison, qui dominent et contiennelît toutes les autres. Ayant à louer 35 ^

M. Royer-CoUard, M. de Rémusat disait ; " S'il tient de nos classiques la pureté du goût, la propriété des termes, la variété des taursy le soin attentif à^ assortir Pexpression et la pensée^ il ne doit qu'à lui-même le caractère qu'il donne à tout cela." 5 On voit qu'ici la part faite aux qualités classiques semble plutôt - ^ ^enir à l'assortiment et à la nuance, au genre orné et tempéré : vj^^'c'est là aussi l'opinion la plus générale. En ce sens, les ^3^ classiques par excellence, ce seraient les écrivains d'un ordre ^j moyen, justes, ^i^gsés, élégants, toujours nets, d'une passion lo noble encore,.^ d'une force légèrement voilée. Marie- Joseph -r' Ghénier a tracé la poétique de ces écrivains modérés et accomplis daûs ces vers où il se montre leur heureux disciple : JUr^

•^ '^ ^ ^v)^ C'est le bon sens, la raison qui fait tout, y-'

f\-^ VertUi génie, esprit, talent et goût.

15 Qu'est ce vertu ? raison mise en pratique ;

Talent ? raison produite avec éclat ;

Esprit? raison qui finement s'exprime;

Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat ;

Et le génie est la raison sublime.

20 En faisant ces vers, il pensait manifestement à Pope, à Despréaux, à Horace, leur maître à tous. Le propre de cette théorie, qui subordonne l'imagination et la sensibilité elle-même à la raison, et dont Scaliger peut-être a donné le premier signal chez les modernes, est la théorie latine à proprement parler, et

25 elle a été aussi de préférence pendant longtemps la théorie française. Elle a du vrai^ si l'on n'use qu'avec à-propos, si l'on n'abuse pas de ce mot raison ; mais il est évident qu'on en abuse, et que si la raison, par exemple, peut se confondre avec le génie poétique et ne faire qu'un avec lui dans une

30 Épître morale, elle ne saurait être la même chose que ce génie si varié et si diversement créateur dans l'expression des passions du drame ou de l'épopée. Où trouverez-vous la raison dans le IV* livre de V Enéide et dans le-s transports de Didon? Où la trouverez-vous dans les fureurs de Phèdre? Quoi qu'il en

soit, Tesprit qui a dicté cette théorie conduit à mettre au premier rang des classiques les écrivains qui ont gouverné leur inspiration plutôt que ceux qui s'y sont abandonnés davantage, à y mettre Virgile encore plus sûrement qu'Homère, Racine encore plus que Corneille. Le chef-d'œuvre que cette théorie 5 aime à citer, et qui réunit en effet toutes les conditions de prudence, de force, d'audace graduelle, d'élévation morale et de grandeur, c'est AthcUie, Turenne dans ses deux dernières campagnes, et Racine dans Athalie, voilà les grands exemples de ce que peuvent les prudents et les sages quand ils prennent 10 possession de toute la maturité de leur génie et qu'ils entrent dans leur hardiesse suprême.

Buifon, dans son Discours sur le style, insistant sur cette unité de dessein, d'ordonnance et d'exécution, qui est le cachet des ouvrages proprement classiques, a dit : " Tout sujet est un ; 15 et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents, V ou lorsque, ayant à parler de choses grandes, épineuses et dis- ' • parafes, la marche du génie se trouve interrompue par la 20 1 multiplicité des obstacles, et contrainte par la nécessité des*^' circonstances : autrement le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage ; le livre parait plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur. . . ." Et il continue sa critique, ayant en vue P Esprit 25 des Lois de Montesquieu, ce livre excellent par le fond, mais tout morcelé, où l'illustre auteur, fatigué avant le terme, ne put inspirer tout son souffle et organiser en quelque sor^e toute sa matière. Pourtant, j'ai peine à croire que Buffon n'ait pas aussi songé par contraste, dans ce même endroit, au Discours 30 sur r Histoire universelle de Bossuet, ce sujet en effet si vaste et si »«, et que le grand orateur a su tout entier renfermer dans un seul discours. Qu'on en ouvre la première édition, celle de 1681, avant la division par chapitres qui a été introduite depuis.

48 QU'EST-CE QirUN CLASSIQUEt

; qui a passé de la marge dans le texte en le coupant : tout

i'y déroule d'une seule suite et presque d'une haleine, et Ton

v^ dirait que l'orateur a fait ici comme la nature dont parle Buf-

^ fon, qu'// a travaiUè sur un plan éternel^ dont il ne s'est nuUe

5 part écarté y tant il semble être entré avant dans les familiarités

et dans les conseils de la Providence.

AthaUe et le Discours sur r Histoire universelle^ tels sont les chefs-d'œuvre les plus élevés que la théorie classique rigoureuse puisse offrir à ses amis comme à ses ennemis. Et cependant, lo malgré ce qu'il y a d'admirablement simple et de majestueux dans l'accomplissement de telles productions uniques, nous voudrions, dans l'habitude de l'art, détendre un peu cette théorie et montrer qu'il y a lieu de l'élargir sans aller jusqu'au relâchement. Goethe, que j'aime à citer en pareille matière a 15 dit :

" J'appelle le classique le sain, et le romantique le malade. Pour

moi le poème des Niebelungen est classique comme Homère ; tous

deux sont bien portants et vigoureux. Les ouvrages du jour ne

sont pas romantiques parce qu'ils sont nouveaux, mais parce qu'ils

20 sont faibles, maladifs ou malades. Les ouvrages anciens ne sont

Ipas classiques parce qu'ils sont vieux, mais parce qu'ils sont énergiques, frais et dispos. Si nous considérions le romantique et le classique sous ces deux points de vue, nous serions bientôt tous d'accord."

25 Et en effet, avant de fixer et d'arrêter ses idées à cet égard, j'aimerais à ce que tout libre esprit fît auparavant son tour du monde, et se donnât le spectacle des diverses littératures dans leur vigueur primitive et leur infinie variété. Qu'y verrait-il ? un Homère avant tout, le père du monde classique, mais qui

3o lui-même est encore moins certainement un individu simple et bien distinct que l'expression vaste et vivante d'une époque tout entière et d'une civilisation à demi barbare. Pour en faire un classique proprement dit, il a fallu lui prêter après coup iiri dessein, un plan, des intentions littéraires, des qualités

QU'EST-CE QtPVN CLASSIQUEf .49

d'atticisme et d'urbanité, auxquelles il n'avait certes jatnais songé dans le développement abondant de ses inspirations naturelles. Et à côté de lui, que voit-on? des anciens augustes, vénérables, des Eschyle, des Sophocle, mais tout mutilés, et qui ne sont là debout que pour nous représenter un debris 5 d'eux-mêmes, le reste de tant d'autres aussi dignes qu'eux sans doute de survivre, et qui ont succombé à jamais sous l'injure des âges. Cette seule pençée apprendrait à un esprit juste à ne pas envisager l'ensemble des littératures, même classiques, d'une vue trop simple et trop restreinte, et il saurait que cet 10 ordre si exact et si mesuré, qui a tant prévalu depuis, n'a été introduit qu'artificiellement dans nos admirations du passé.

Et en arrivant au monde moderne, que serait-ce donc ? Les plus grands noms qu'on aperçoit au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent les plus certaines des idées 15 restreintes qu'on a voulu donner du beau et du convenable en poésie. Shakspeare est-il un classique, par exemple? Oui, il Test aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde ; mais, du temps de Pope, il ne l'était pas. Pope et ses amis étaient les seuls classiques par excellence; ils semblaient tels définitive- 20 ment le lendemain de leur mort. Aujourd'hui ils sont classiques encore, et ils méritent de l'être, mais ils ne le sont que du second ordre, et les voilà à jamais dominés et remis à leur place par celui qui a repris la sienne sur les hauteurs de l'horizon. 25

Ce n'est certes pas moi qui médirai de Pope ni de ses excellents disciples, surtout quand ils ont douceur et naturel comme Goldsmith; après les plus grands, ce sont les plus agréables peut-être entre les écrivains et les poètes, et les plus faits pour donner du charme à la vie. Un jour que lord 30 Bolingbroke écrivait au docteur Swift, Pope mit à cette lettre un post-scriptum où il disait: "Je m'imagine que si nous passions tous trois seulement trois années ensemble, il pourrait en résulter quelque avantage pour notre siècle." Non, il ne

5© QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE f

faut jamais légèrement parler de ceux qui ont eu le droit de dire de telles choses d'eux-mêmes sans jactance, et il faut bien plutôt envier les âges heureux et favorisés où les hommes de talent pouvaient se proposer de telles unions, qui n'étaient pas 5 alors une chimère. Ces âges, qu'on les appelle du nom de Louis XIV ou de celui de la reine Anne, sont les seuls âges véritablement classiques dans le sens modéré du mot, les seuls qui offrent au talent perfectionné le climat propice et Tabri. Nous le savons trop, nous autres, en nos époques sans lien où

lo des talents, égaux peut-être à ceux-là, se sont perdus et dissipés par les incertitudes et les inclémences du temps. Toutefois, réservons sa part et sa supériorité à toute grandeur. Les vrais et souverains génies triomphent de ces difficultés où d'autres échouent; Dante, Shakspeare et Milton ont su atteindre à

15 toute leur hauteur et produire leurs œuvres impérissables, en dépit des obstacles, des oppressions et des orages. On a fort discuté au sujet des opinions de Byron sur Pope, et on a cherché à expliquer cette espèce de contradiction par laquelle le chantre de Don Juan et de Childe-Harold exaltait l'école

20 purement classique et la déclarait la seule bonne, tout en procédant lui-même si différemment. Goethe a encore dit là-dessus le vrai mot quand il a remarqué que Byron, si grand par le jet et la source de la poésie, craignait Shakspeare, plus puissant que lui dans la création et la mise en action des personnages : '^ Il

25 eût bien voulu le renier ; cette élévation si exempte d'égoïsme

le gênait ; il sentait qu'il ne pourrait se déployer à l'aise tout

auprès. Il n'a jamais renié Pope, parce qu'il ne le craignait

pas ; il savait bien que Pope était une muraille à côté de lui."

Si l'école de Pope avait conservé, comme Byron le désirait,

30 la suprématie et une sorte d'empire honoraire dans le passé, Byron aurait été l'unique et le premier de son genre ; l'élévation de la muraille de Pope masquait aux yeux la grande figure de S.hal^peare, tandis que, Shakspeare régnant et dominant de ♦^'^«ite sa hauteur, Byron n'est que le second.

En France, nous n'avons pas eu de grand classique antérieur au siècle de Louis XIV ; les Dante et les Shakspeare, ces autorités primitives, auxquelles on revient tôt ou tard dans les jours d'émancipation, nous ont manqué. Nous n'avons eu que des ç^ ^ ébauches de grands poètes, comme Mathurin Régnier, comme 5 ^ ^ Rabelais, et sans idéal aucun, sans la passion et le sérieux qui V consacrent. Montaigne a été une espèce de classique anticipé, de la famille d'Horace, mais qui se livrait en enfant perdu, et faute de dignes alentours, à toutes les fantaisies libertines de sa plume et de son humeur. Il en résulte que nous avons, moins 10 que tout autre peuple, trouvé dans nos ancêtres-auteurs de quoi réclamer hautement à certains jours nos libertés littéraires et nos tenchises, et qu'il nous a été plus difficile de rester classiques encore en nous affranchissant. Toutefois, avec Molière et La Fontaine parmi nos classiques du grand siècle, c'est assez pour 15 ique rien de légitime ne puisse être refusé à ceux qui oseront et qui sauront. "^

L'important aujourd'hui me paraît être de maintenir l'idée I et le culte, tout en l'élargissant. Il n'y a pas de recette pour faire des classiques ; ce point doit être enfin reconnu évident. 20 Croire qu'en imitant certaines qualités de pureté, de sobriété, de correction et d'élégance, indépendamment du caractère même et de la flamme, on deviendra classique, c'est croire . qu'après Racine père il y a lieu à des Racine fils ; rôle estimable et triste, ce qui est le pire en poésie. Il y a plus : il n'est 25 pas bon de paraître trop vite et d'emblée classique à ses contemporains ; on a grande chance alors de ne pas rester tel pour la postérité. Fontanes, en son temps, paraissait un classique pur à ses amis ; voyez quelle pâle couleur cela fait à vingt-cinq ans de distance. Combien de ces classiques précoces qui ne tien- 30 nent pas et qui ne le sont que pour un temps ! On se retourne un matin, et l'on est tout étonné de ne plus retrouver debout derrière soi. Il n'y en a eu, dirait gaiement M"' de Sévigné, que pour un déjeuné de soleiL En fait de classiques, les plus?

imprévus sont encore les meilleurs et les plus grands : demandezle plutôt à ces mâles génies vraiment nés immortels et perpétuellement florissants. Le m oins classique, en apparence, de s quatre grands poètes de Louis XIV, était Molière ; on Tapplauïï^ 5 issait alors bien plus qu'on ne restimaît ; on Té goûtait sans savoir son prix. Le moins classique après lui sembl ait La Foîitaine : et voyez après deux siècles ce qui, pour tnns Hphy^ p^ est advenu. Bien avant Boileau, même avant Racine, ne sontils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus féconds et

lo les plus riches pour les traits d'une morale universelle?

Au reste, il ne s'agit véritablement de rien sacrificier, de rien déprécier. Le Temple du goût, je le crois, est à refaire ; mais, en le rebâtissant, il s'agit simplement de l'agrandir, et qu'il. devienne le Panthéon de tous les nobles humains, de tous ceux

15 qui ont accru pour une part notable et durable la somme des jouissances et des titres de l'esprit. Pour moi, qui ne saurais à aucun degré prétendre (c'est trop évident) à être architecte ou ordonnateur d'un tel Temple, je me bornerai à exprimer quelques vœux, à concourir en quelque sorte pour le devis.

20 Avant tout je voudrais n'exclure personne entre les dignes, et que chacun y fût à sa place, depuis le plus libre des génies créateurs et le plus grand des classiques sans le savoir, Shakspeare, jusqu'au tout dernier des classiques en diminutif, Andrieux. " Il y a plus d'une demeure dans la maison de mo/i

25 père ; " ^ que cela soit vrai du royaume du beau ici- bas non moins que du royaume des cieux. Homère, comme toujours

I et partout, y serait le premier, le plus semblable à un dieu ; mais derrière lui, et tel que le cortège des trois rois magçs

1 Goethe, qui est si favorable à la libre diversité des génies et qui croit tout 30 développement légitime pourvu qu'on atteigne à la fin de l'art, a comparé ingénieusement le Parnasse au mont Serrât en Catalogne, lequel est ou était tout peuplé d'ermites et dont chaque dentelure recelait son pieux anachorète : " Le Parnasse, dit-il, est un mont Serrât qui admet quantité d'établissements à ses divers étages : laissez chacun aller et regarder autour de lui, et il trouvera quelque place à sa convenance, que ce soit un sommet ou un coin de rocher."

QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE f 53

d'Orient, se verraient ces trois poètes magnifiques, ces trois Homères longtemps ignorés de nous, et qui ont fait, eux aussi, à Tusage des vieux peuples d'Asie, des épopées immenses et vénérées, les poètes Valmiki et Vyasa des Indous, et le Firdousi des Persans : il est bon, dans le domaine du goût, de savoir du 5 moins que de tels hommes existent et de ne pas scinder le genre humain. Cet» hommage rendu à ce qu'il suffit d'apercevoir et de reconnaître, nous ne sortirions plus de nos horizons, et l'œil s'y complairait en mille spectacles agréables ou augustes, s'y réjouirait en mille rencontres variées et pleines de surprise, mais 10 dont la confusion apparente ne serait jamais sans accord et sans harmonie. Les plus antiques des sages et des poètes, ceux qui ont mis la morale humaine en maximes et qui l'ont chantée sur un mode simple converseraient entre eux avec des paroles rares et suaves, et ne seraient pas étonnés, dès le premier mot de 15 s'entendre. Les Solon, les Hésiode, les Théognis, les Job, les Salomon, et pourquoi pas Confucius lui-même ? accueilleraient les plus ingénieux modernes, les La ^Rochefoucauld et les La Bruyère, lesquels se diraient en les écoutant: "Us savaient tout ce que nous savons, et, en rajeunissant l'ex- 20 périence, nous n'avons rien trouvé." Sur la colline la plus en vue et de la pente la plus accessible, Virgile entouré de Ménandre, de TibuUe, de Terence, de Fénelon, se livrerait avec eux à des entretiens d'un grand charme et d'un enchantement sacré : son doux visage serait éclairé du rayon et coloré 25 de pudeur, comme ce jour où, entrant au théâtre de Rome dans le moment qu'on venait d'y réciter ses vers, il vit le peuple se lever tout entier devant lui par un mouvement unanime, et lui rendre les mêmes hommages qu'à Auguste lui-même. Non loin de lui, et avec le regret d'être séparé d'un ami si cher, Horace 30 présiderait à son tour (autant qu'un poète et qu'un sage si fin peut présider) le groupe des poètes de la vie civile et de ceux qui ont su causer quoiqu'ils aient chanté, — Pope, Despréaux, l'un devenu moins irritable, l'autre moins grondeur : Montaigne,

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ce vrai poète, en serait, et il achèverait d'ôter à ce coin charmant tout air d'école littéraire. La Fontaine s'y oublierait, et, désormais moins volage, n'en sortirait plus. Voltaire y passerait, mais, tout en s'y plaisant, il n'aurait pas la patience de s'y tenir.

15 Sur la même colline que Virgile, et un peu plus bas, on verrait Xénophon, d'un air simple qui ne sent en rien le capitaine, et qui le fait ressembler plutôt à un prêtre des Muses, réunir autour de lui les attiques de tout langue et de tout pays, les Addison, les Pellisson, les Vauvenargues, tous ceux qui sentent le prix

10 d'une persuasion aisée, d'une simplicité exquise et d'une douce négligence mêlée d'ornement. Au centre du lieu, trois grands hommes aimeraient souvent à se rencontrer devant le portique du principal temple (car il y en aurait plusieurs dans l'enceinte), et, quand ils seraient ensemble, pas un quatrième, si grand qu'il

15 fût, n'aurait l'idée de venir se mêler à leur entretien ou à leur silence, tant il paraîtrait en eux de beauté, de mesure dans la grandeur, et de cette perfection d'harmonie qui ne se présente qu'un jour dans la pleine jeunesse du monde. Leurs trois noms sont devenus l'idéal de l'art : Platon, Sophocle et Démosthène.

20 Et, malgré tout, ces demi-dieux une fois honorés, ne voyez- vous point là-bas une foule nombreuse et familière d'esprits excellents qui va suivre de préférence les Cervantes, les Molière toujours, les peintres pratiques de la vie, ces amis indulgents et qui sont encore les premiers des bienfaiteurs, qui prennent l'homme en-

25 tier avec le rire, lui versent l'expérience . dans la gaieté, et savent les moyens puissants d'une joie sensée, cordiale et légitime? Je ne veux pas continuer ici plus longtemps cette description qui, si elle était complète, tiendrait tout un livre. . Le moyen âge, croyez-le bien, et Dante occuperaient des

y^ hauteurs consacrées : aux pieds du chantre du Paradis, l'Italie

'^ se déroulerait presque tout entière comme un jardin ; Boccace

et l'Arioste s'y joueraient, et le Tasse retrouverait la plaine

d'orangers de Sorrente. En général, les nations diverses y

auraient chacune un coin réservé, mais les auteurs se plairaient

à en sortir, et ils iraient en se promenant reconnaître, là où Ton s'y attendrait le moins, des frères ou des maîtres. Lucrèce, par exemple, aimerait à discuter l'origine du monde et le débrouillement du chaos avec Milton; mais, en raisonnant tous deux dans leur sens, ils ne seraient d'accord que sur les tableaux divins 5 de la poésie et de la nature.

Voilà nos classiques ; l'imagination de chacun peut achever le dessin et même choisir son groupe préféré. Car il faut choisir, et la première condition du goût, après avoir tout compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois et de se 10 fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages sans fin ; l'esprit poétique n'est pas le Juif errant Ma conclusion pourtant, quand je parle de se fixer et de choisir, ce n'est pas d'imiter ceux même qui nous agréent le plus entre nos maîtres dans le passé. Contentons-nous de les sentir, de les 15 pénétrer, de les admirer, et nous, venus si tard, tâchons du moins d'être nous-mêmes. Faisons notre choix dans nos propres instincts. Ayons la sincérité et le naturel de nos propres pensées, de nos sentiments, cela se peut toujours ; joignons-y, ce qui est plus difficile, l'élévation, la direction, s'il se peut, vers 20 quelque but haut placé ; et tout en parlant notre langue, en subissant les conditions des âges où nous sommes jetés et où nous puisons notre force comme nos défauts, demandons-nous de temps en temps, le front levé vers les collines et les yeux attachés aux groupes des mortels révérés : Que^iraient-ih de 25 nous ?^

Mais pourquoi parler toujours d'être auteur et d'écrire? il vient un âge, peut-être, où l'on n'écrit plus. Heureux ceux qui lisent, qui relisent, ceux qui peuvent obéir à leur libre inclination dans leurs lectures ! Il vient une saison dans la vie, où, tous 30 les voyages étant faits, toutes les expériences achevées, on n'a pas de plus vives jouissances que d'étudier et d'approfondir les choses qu'on sait, de savourer ce qu'on sent, comme de voir et de revoir les gens qu'on aime : pures délices du cœur et du

goût dans la maturité. C'est alors que ce mot de classique prend son vrai sens, et qu'il se définit pour tout homme de goût par un choix de prédilection et irrésistible. Le goût est fait alors, il est formé et définitif; le bon sens chez nous, s'il doit venir, est consommé. On n'a plus le temps d'essayer ni l'envie de sortir à la découverte. On s'en tient à ses amis, à ceux qu'un long commerce a éprouvés. Vieux vin, vieux livres, vieux amis. On se dit comme Voltaire dans ces vers délicieux :

Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace!

lo J'ai vécu plus que toi : mes vers dureront moins ;

Mais, au bord du tombeau, je mettrai tous mes soins

A suivre les leçons de ta philosophie,

A mépriser la mort en savourant la vie,

A lire tes écrits pleins de grâce et de sens, 15 Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.

Enfin, que ce soit Horace ou tout autre, quel que soit l'auteur qu'on préfère et qui nous rende nos propres pensées en toute richesse et maturité, on va demander alors à quelqu'un de ces bons et antiques esprits un entretien de tous les instants, une 20 amitié qui ne trompe pas, qui ne saurait nous manquer, et cette impression habituelle de sérénité et d'aménité qui nous réconcilie, nous en avons souvent besoin, avec les hommes et avec nousmême.

Lundi ii juillet 1853.

Chez La Fontaine la fable du Renard et du Corbeau est aussi courte que possible et réduite à sa plus simple expression. Il semble que le grand fabuliste ne Tait voulu traiter que pour l'acquit de sa conscience et pour en tirer vite la moralité. Le même apologue, chez le vieux trouvère inconnu, est au contraire 5 traité avec complaisance et forme toute une petite scène complète, toute une branche.

Le lieu d*abord est décrit : entre deux monts, en une plaine, Renart qui, en marchant, a une rivière à sa droite, aperçoit un très-beau lieu dans la prairie, de l'autre côté de l'eau ; il y voit 10 un hêtre dont l'aspect lui fait envie ; il traverse l'eau et se dirige vers l'arbre, tourne autour en dansant, puis s'étend sur l'herbe fraîche. Il est hébergé à bon hôtel, et il n'en voudrait pas changer s'il avait à manger seulement. Dom Tiècelin, le Corbeau, qui avait jeûné longtemps, s'était lassé de ce même séjour ; 15 la faim l'avait chassé du bois ; il était allé vers un plessis ou enclos tout proche de là, pour livrer assaut et chercher aventure.

Tiècelin y aperçoit un millier de fromages qu'on avait fait assoleitter; la vieille qui devait les garder était rentrée au logis. 20 Tiècelin saisit l'occasion et en prend un pour se restaurer ; la vieille sort et lui jette des pierres. Le corbeau la raille et emporte le fromage, faisant à la vieille ce que tout à l'heure Renart lui fera à lui-même.

Il vient se percher sur le hêtre au pied duquel est Renart : 25 l'un dessus, l'autre dessous, ils y sont tous deux, avec cette

différence que Tun mange et l'autre bâille. Le fromage, qui nous est décrit "tendre, jaunet, et de bonne saveur," est sous la patte du Corbeau ; il y donne de grands coups de bec, mais pas si adroitement qu'il n'en laisse tomber plus d'une miette 5 devant Renart qui l'a vu. Renart reconnut bien la bête à cette maladresse : il en secoue deux fois la tête, se lève pour mieux voir, et avise là-haut Tiècelin qui était son compère d'ancienne date, tenant le bon fromage entre ses pieds : " Par les saints de Dieu, que vois- je là? s'écrie- t-il ; hé! Dieu vous sauve, sire

lo compère ! qu'il ait l'âme de votre bon père Dom Rohart qui sut si bien chanter. Mainte fois je l'ai entendu vanter pour n'avoir son pareil en France. Vous-même en votre enfance vous vous y appliquiez beaucoup : vous saviez faire votre partie. Chantez-moi une rotruenge." C'est une espèce de chanson ou

15 de ronde qui se chantait d'ordinaire avec accompagnement de vielle.

Tout ce début de Renart parlant au Corbeau est celui de Patelin s'adressant au marchand dont il veut emporter le drap, et à qui il se met également à parler de feu son père. Tièce-

20 lin, le Corbeau j goûte la flatterie ; il ouvre la bouche et jette im cri ; mais, comme il ne tient pas le fromage dans le bec, il ne le laisse pas tomber du premier coup ; la fable serait trop tôt finie. Renart l'entend et lui dit : " C'est bien ! vous chantez mieux que vous ne faisiez ; et, si vous vouliez, vous iriez encore

25 un degré plus haut." Et Tiècelin, à qui est venu l'amourpropre de chanter, commence à crier de plus belle. Renart le pousse de plus en plus, car il s'agit de l'enivrer tout à fait : "Dieu ! dit Renart, comme maintenant est claire et comme est pure votre voix ! Si vouz pouviez vous abstenir de noix,

30 vous chanteriez le mieux du monde. Chantez donc encore une fois." Tiècelin, que veut avoir le prix du chant, s'y met tout entier; il s'écrie à haute haleine, mais il ne sut si bien faire, quelque peine qu'il se donnât, que son pied droit ne s'en desserrât et que le fromage ne tombât à terré, tout juste devant

LE ROMAIC DE RENART. 5g

les pieds de Renart. — Vous croyez la fable finie ; pas le moins du monde. Nos vieux trouvères ne sont pas pressés : ils chantent et récitent cela dans les fermes, ou les jours de foire, devant tout un monde rustique dont c'est la vie et qui est flatté de retrouver dans des rimes grossières, mais parfois vives et 5 piquantes, les scènes et accidents de chaque jour. Le trouvère, dans le cas présent, a du poète en lui, il a du talent et sait peindre. Le fromage vient de tomber devant celui qui le convoite, mais qui va rester immobile : " Le friand lascif frémit et brûle, et frissonne tout entier de convoitise (ces deux vers dans 10 le texte sont pleins d'expression) ; mais il n'en touche une seule miette, car encore, s'il peut en venir à bout, voudrait-il bien tenir Tiècelin." Tout son art alors est d'attirer le Corbeau luimême et de lui persuader de descendre. Il fait le blessé et le boiteux; ce fromage qui vient de tomber l'incommode, assure- 15 t-il, par son odeur. Le fromage n'est pas bon pour les plaies ; la médecine le lui défend : " Ha ! Tiècelin, descendez donc, et de ce mal me délivrez : certes, je ne vous en prierais pas si je pouvais vous en dispenser ; mais avant-hier je me suis cassé la jambe dans un piège par mésaventure, et je ne puis bouger d'où 20 je suis."

On voit tout le jeu et le développement de cette petite action. Tiècelin se hasarde enfin à descendre, non sans crainte; il fait un pas en avant et deux en arrière. Renart pourtant joue si bien l'estropié que Tiècelin s'est enhardi ; il 25 est déjà à sa portée, mais ici Renart est trop pressé : il s'élance et manque le Corbeau, qui en est quitte pour quatre plumes de l'aile droite et de la queue. La moralité est donc double, et Renart, tout en ayant le fromage pour se consoler, n'a que la moindre moitié de ce qu'il désire. 30

Un des plus jolis épisodes de l'ancien Renart est l'aventure du maître fourbe avec Chanteclair, le Coq ; les avantages y sont également balancés, et Renart à la fin y trouve sa leçon. Cet apologue heureusement développé offre la peinture et la

6o LE ROMAN DE RENART,

poésie de la basse-cour au naturel, et nous montre dans un cadre bien rempli le genre de talent des prédécesseurs de La Fontaine. On est dans une ferme proche d'un bois : il y a abondance de coqs et de poules, de canes et de malarts,^ de

5 jars et d*oies. Le dedans de la ferme est garni à Tavenant de chair salée, de jambons et de quartiers de lard. Le tout appartient à un riche vilain Costant Desnoes qui se méfie de Renart : dans son clos ou plessis,^ il a de bonnes cerises, des pommes et autres fruits à foison ; ce plessis est très-bien fermé

lo tout autour de pieux de chêne aigus et gros, et il est bordé d'aubépines; pour plus de sûreté les poules sont dedans. Renart vient rôder à Tentour tout doucement, le col baissé ; mais la force des pieux et des épines l'arrête. Il s'agit d'entrer dans la place de côté, sans faire trop de violence et sans épou-

15 vanter l'ennemi. Il avise un pieu brisé qui donne ouverture par le haut ; il s'y glisse et se laisse tomber tout d'une masse ; puis il se cache à plat ventre sous un chou. Mais les poules l'ont entendu et se hâtent de faire retraite. Sire Chanteclair, le Coq, n'est pas avec elles : il est allé dans un sentier près du

20 bois se blottir entre deux pieux dans la poussière. Il les voit fuir ; il s'avance fièrement à leur rencontre, la plume au pied, le col redressé ; il les interroge d'un ton de maître. Pinte que nous retrouvons ici. Pinte qui en sait plus que les autres, qui est volontiers l'orateur de la bande et la sultane favorite, qui

25 enfin a l'honneur de jucher à droite du Coq, Pinte lui explique ce qu'elles ont vu, une bête sauvage qui s'est glissée dans le pourpris. — " Et comment l'avez-vous vue ?" — " Comment ? je vis remuer la haie et la feuille du chou trembler." — "Tais-toi, sotte, reprend le Coq ; Renart n'a pas les os si durs qu'il ose

30 se mucher ici ; notre palis n'est pas si vieux qu'il l'ait pu déjà mettre en pièces. Ce n'est qu'une plaisanterie." — Et il re-

1 Malart, le mâle de la cane, comme jars est le mâle de l'oie. 3 On appelait proprement plessis, un lieu planté, entouré de baies pliées, entrelacées.

LE ROMAN DE RENART. 6l

tourne à son sillon de poussière, moins rassuré pourtant qu'il ne le veut paraître ; il regarde. souvent de côté et d'autre; un œil ouvert et Tautre clos, un pied replié et Tautre droit, il s'appuie à un mur, et, comme celui qui est fatigué de chanter et de veiller, il se met à sommeiller peu à peu. 5

Tout sommeillant, il a un songe. Le songe est un lieu commun et une machine en usage dans les romans de chevalerie : ici la parodie en est heureuse et très-spirituelle. Le Coq rêve donc qu'il voit je ne sais quelle chose qui est dans le courtil et qui lui vient dessus pour le revêtir : ce je ne sais quoi a une lo peau rousse, blanche sous le ventre ; le bord est en os, le col est étroit, et force lui est, après y être entré, de s'en revêtir au rebours, c'est-à-dire de telle sorte que sa taille aille à l'autre extrémité de l'habit et que sa queue reste dans le collet. Il s'éveille effrayé et court jusqu'à ses poules ; il s'adresse à Pinte, 15 en qui il a le plus de confiance, et lui raconte son rêve. Celleci le lui explique, non sans avoir pris sa revanche avec ironie, et essaye de lui démontrer que ce je ne sais quoi d'où son cauchemar lui est venu n'est autre que Renart, caché là sous ce buisson. 20

Chanteclair, que la leçon a piqué, est incurable ; l'orgueil et la forfanterie le poussent ; il traite Pinte encore une fois de folle, et retourne se mettre en sa poudrière au soleil, Renart fait le mort et se tient coi ; Chanteclair s'endort ; Renart s'approche pour le happer, mais le manque. Chanteclair, qui le reconnaît 25 enfin, saute sur un fumier, et ici la scène du Corbeau recommence : il s'agit pour Renart de décider Chanteclair à ne pas fuir, et, qui plus est, à fermer les yeux, afin de se laisser prendre : " Ne fuis pas et n'aie crainte ; je ne suis jamais plus content que quand tu te portes bien, car tu es mon cousin germain," lui dit 30 Renart. Et à ce premier mot Chanteclair, un peu rassuré, se met à chanter de joie. Renart, insistant sur le cousinage : "Souviens-toi de Chanteclin, lui dit-il, le bon père qui t'engendra :

Jamais Coq si bien ne chanta ; Telle voix eut et si clair ton Que d^une lieue Pentendait-on, Et chantait fort à longue haleine e Les deux yeux clos et la voix saine ;

D'une grand'lieue on Ten tendait Quand il chantait et refrainait."

Ce que Renart veut obtenir cette fois, c'est que le Coq ferme les deux yeux en chantant \ c'est, selon lui, la seule bonne mé-

lo thode. Il n'est adresse ni rhétorique d'Ulysse qu'il n'emploie pour l'y décider. Chanteclair ne demande pas mieux, mais il prie Renart de s'éloigner au moins un peu, et, à cette condition, il lui jure qu'il n'y aura voisin aux environs qui n'entende son fausset. Renart sourit de la condition et lui dit, en touchant

15 toujours la corde filiale : '* Chante, cousin ; je saurai bien si Chanteclin mon oncle te fut de quelque chose." Chanteclair chante ; mais il chante comme il dormait d'abord, un œil clos et l'autre ouvert, et il regarde souvent de côté : " Ce n'est pas cela, dit Renart, Chanteclin chantait autrement, tout (Tun trait^

20 les yeux fermés^ tant qu'on l'entendait par delà les plessis." A ce coup Chanteclair n'y tient pas ; il commence sa mélodie en fermant les yeux de toutes ses forces, et Renart, s'élançant pardessus un chou rouge, le prend au cou et l'emporte.

La fable n'est pas finie ; n'oublions pas qu'avec les trouvères

35 nous sommes dans le récit épique : il ne s'agit pas de faire une feible courte, qu'on lit dans un livre, mais de réciter une action qui se développe, qui tient un auditoire en suspens et qui fait la joie du vilain. La poule Pinte voit le coup qu'elle avait, hèlas ! prévu, et donne l'alarme. La femme gardienne du ménil,

30 comme c'était le soir, vient appeler ses poules et s'aperçoit du malheur ; maître Costant arrive à son tour : on court sus de tous côtés à Renart ; on le poursuit de menaces et de huées. Ici le Coq a un trait de génie : tout gêné qu'il est et à demi croqué par celui qui le tient à la gorge, il lui dit : " Eh quoi ! sire

Renart, n'entendez-vous pas les infamies dont vous chargent ces vilains qui vous huent si fort ? Costant vous suit plus que le pas. Lancez-lui donc un de vos bons mots, et, quand il criera : Renart remporte^ dites-lui en vous retournant : Ouiy et ma^i vous! " Il n*est si sage qui n*ait son moment de folie, qui ne s foloie {foloiery quel joli mot !) ; Renart y fut pris cette /fois ; ridée lui parut heureuse, et, au premier cri que lança Costant, il lâcha ce mot d'ironie: " Oui, maigre vous/^' Mais pour cela il lui fallut ouvrir la bouche ; le Coq, qui n'attendait que l'instant, en profita, battit des ailes et s'envola sur un pommier, d'où à 10 son tour il fit en souriant la leçon au cousin Renart. Il y a ici une contre-partie et comme une revanche de la scène du Renard et du Corbeau.

Les modernes ont eu souvent sur ce canevas ou sur un canevas analogue des fables agréables et bien tournées : ainsi 15 Florian dans sa fable P Ecureuil, le Chien et le Renard ; ainsi Le Bailly surtout dans V Ecureuil et le Renard, Ce dernier fabuliste semblerait s'être souvenu, en vérité, de l'ancien apologue, et en avoir tiré quelques-uns de ses traits. Mais la différence qu'il y a entre ces modernes, ceux même qui sont 20 plus exclusivement et plus uniquement fabulistes que La Fontaine, et les anciens trouvères, c'est que ceux-ci se complaisent beaucoup plus aux détails domestiques et familiers, à tout ce qui est du monde et des mœurs des animaux, et qu'ils ne craignent ni de déroger, ni d'ennuyer en y insistant. Il est 25 sensible qu'ils s'adressent à des imaginations un peu neuves et comme d'enfants, et qu'ils en tiennent eux-mêmes.

Je pourrais multiplier les exemples, mais il ne faut point abuser. Maintenant j'ai à marquer qu'à côté de ces parties du Roman de Renart toutes vives,. naturelles et gracieuses, il en 30 est d'un tout autre caractère. Dans les tours que fait Renart il en est d'odieux, il en est d'infâmes, et qui sont de la profanation la plus effrontée. Rois, pontifes, sacrements, la croisade, la confession, les funérailles, tout n'est que jeu pour cet hypo-

crite et ce pervers. Comme le sujet resta longtemps en circulation, il est évident que les esprits satiriques du temps y virent un cadre commode au dénigrement, et qu'ils y embarquèrent petit à petit toutes sortes d'audaces. Sous le titre de Renart 5 le Novel (le Nouveau Renard), un poète des dernières années du treizième siècle, Jacquemard Gieslée, de Lille en Flandre, a fait un ouvrage de morale et d'allégorie dans lequel il a réuni toutes ces inventions de la fin, qui s'écartent de ce qu'il y avait d'abord de vif et d'enjoué dans les simples branches en apo-

lo logues. Qui dit allégorie^ en effet, dit corruption et décadence de l'apologue et de l'épopée. Dans cette nouvelle et dernière forme, Renart est pris pour synonyme de mal, de vice et de péché dans le sens le plus absolu du mot ; c'est Satan en personne usurpant le règne de la terre. Le sujet est la révolte de

15 Renart contre Noble, le roi des animaux, honnête homme qui a des faiblesses et qui a le tort de pactiser en fin de compte avec Renart. A un certain moment de la guerre, Renart, désespérant de tenir dans sa forteresse de Malpertuis, construit un grand vaisseau allégorique, une arche de malice, destinée à

20 embarquer tout son monde. Ce vaisseau, dont chaque partie et chaque agrès est un vice et une méchante pensée, est décrit d'une façon ingénieuse et pédantesque qui rentre déjà tout à fait dans le genre faux du quatorzième siècle, et qui signale une véritable décadence de goût en même temps qu'un rafïine-

25 ment très-habile dans les idées. Un autre vaisseau, le vaisseau du bien, construit par le roi Noble, et offrant le symbole de toutes les vertus et qualités, tient la mer et lutte contre celui de Renart ; mais le traître regagne toujours ses avantages par la ruse ; il amène le roi à une fausse paix et signale par là son

30 triomphe : le roi consent, pour s'en retourner chez lui, à monter sur le navire de Renart, et il s'y trouve mieux que dans le sien propre. Dès lors tout est dit ; Renart, sous un titre ou sous un autre, règne et gouverne, et il n'est personne qui ne reconnaisse sa puissance. Les Ordres religieux du temps, les Jacobins et

LE ROMAN t>E RENART. 65

les Franciscains, viennent à Tenvi lui demander d'être des leurs et de se mettre à leur tête. Il se contente de donner à chacun des Ordres un de ses fils pour gardien. L'Ordre des Templiers et celui des Hospitaliers lui adressent la même demande; chacim des deux réclame et tire à soi Renart qui, cette fois, se 5 décide et obtient du pape la permission d'appartenir aux deux ensemble. Son vêtement sera mi-parti, à droite d'Hospitalier, et de Templier à gauche ; à gauche il aura la barbe longue, il sera rasé à droite, et il les gouvernera les uns et les autres. Je cours sur ces audaces finales qu'on entrevoit assez, et que dé- 10 plore le poète tout en les racontant et les dénonçant comme le signe d'une société perdue et d'un siècle désespéré.

Certes elle était malade, en effet, et en danger de se dissoudre, cette société finissante du Moyen- Age, qui engendrait ce dernier Roman de Renart comme peintiure et expression 15 d'elle-même : pourtant elle avait des ressources encore, de la force héroïque et des exemples à opposer tout à côté à cette corruption des subtils et des lâches. Il n'est pas bon, même quand on étudie le passé, de rester siu: ces impressions décourageantes, et je veux indiquer l'antidote après le poison, un 20 poème d'honneur et de courage en face de ce tableau d'hypocrisie consommée et de rouerie impudente. Qu'on ouvre le chant ou récit du Combat des Trente^ ce fragment épique qui retarde en quelque sorte au milieu du quatorzième siècle, et qui raconte dans la forme des Chansons de geste un dernier 25 grand duel chevaleresque, le combat de trente Anglais et de trente Bretons (1350). C'est l'épisode épique le mieux détaché peut-être qui se puisse présenter. I^s beautés toutes rudes y sont concentrées et fortes. Quand tout changeait autour d'elle et que la littérature à la mode se surchargeait de 30 vaines recherches d'école, l'Armorique un peu arriérée et cantonnée restait fidèle à la vieille forme poétique comme aux

1 Le Combat dé trente Bretons contre trente Anglais, publié par M. Crapelet,

vieilles mœurs ; elle restait surtout fidèle à ce courage qui est toujours prêt en France à renaître et à sortir quelque part de terre, quand les grands raisonneurs disent qu'il a disparu. Ici le trouvère est sérieux et grave ; il est sincèrement reli-

5 gieux ; il s'adresse au début à tous les gens de bien et d'honneur, non aux traîtres ni aux jaloux ; il veut raconter comment un jour trente Anglais et trente Bretons se combattirent, cette noble bataille qui a nom des Trente, Il commence et il finira par prier le Dieu qui mourut en croix d'avoir pitié des âmes de

lo tous ceux qui combattirent ce jour-là, et qui sont morts la plupart au moment où lui, trouvère, il raconte : tous tant qu'ils sont, soit Bretons, soit Anglais, il ne les sépare point dans sa prière.

Dagome, le chef anglais, est mort ; Bombourg lui a succédé ;

15 mais il n'observe pas la même trêve qui consistait, dans ces guerres de nobles, à épargner le menu peuple et ceux qui travaillent le blé. Le bon chevalier Beaumanoir va vers lui, et lui dit dans un sentiment tout humain qui est rare au Moyen-Age, qui manque chez Froissart, historien de Cour, et qu'on est

Qo heureux de retrouver ici :

Chevaliers d'Angleterre, vous faites grand péché De travailler les pauvres, ceux qui sèment le blé. . . Si laboureurs n'étaient, je vous dis ma pensée, Les nobles conviendrait travailler en Pairée {aux champs) , 25 Au fléau, à la houe, et souffrir pauvreté ;

£t ce serait grand'peine quand n'est accoutumé.

En les citant, j'altère le moins possible ces espèces Talexandrins qui sont à l'état brut. Dans cette forme épique du Combat des Trente^ le poète procède ainsi par couplets de longueur 30 inégale, où tous les vers sont sur une seule rime, ou du moins sur une seule assonance. Cette monotonie, à la longue, produit son effet et fait vibrer la fibre. C'est une forme mnémonique et qui, à force de retomber sur le même ton, inculque le fait ou le trait dans la mémoire.

Bombourg répond fièrement à l'ouverture de Beaumanoir; il ne veut entendre à aucun adoucissement : Montfort sera duc de la noble duché, Edouard d'Angleterre sera roi de France. Beaumanoir s'incline et répond humblement :

Songez un autre songe, celui-ci est mal songé. 5

Ceux qui le plus en disent, à la fin leur méprend.

Dans tout ce début très-simple, il y a un certain art du trouvère. Il met la bravade du côté des Anglais, de ceux qui auront le dessous. Cependant Beaumanoir propose à Bombourg de s'ajourner pour combattre à jour fixe, et là, au nombre 10 de soixante, ou quatre-vingts, ou cent, de vider la querelle, de trancher entre les deux prétendants la question du droit. Bombourg consent à la proposition de Beaumanoir ; il est convenu qu'on sera trente de chaque côté, et que l'on combattra proche de Ploërmel. 15

Beaumanoir revient au château de Josselin, proclame l'entreprise et se met à choisir entre ses barons. Tous ceux qu'il choisit, soit chevaliers, soit écuyers, sont désignés nommément, sans qu'un seul soit oublié; chacun obtient son épithète d'honneur. — Bombourg, de son côté, fait de même ; il com- 20 plète son nombre de vingt Anglais par six bons Allemands et quatre Brabançons. Ses hommes obtiennent aussi des épithètes honorables; quelques-uns pourtant y sont présentés comme tenant du rusé et du renard.

Le jour venu où l'on doit se rendre sur le pré, Beaumanoir 25 exhorte ses compagnons ; il leur fait dire une messe ; chacun a reçu l'absolution et prend son sacrement au nom du roi Jésus. Son discours est d'un héros pieux. Bombourg, de son côté, assemble aussi les siens ; mais il leur déclare qu'il a fait lire ses livres de prophétie, et que Merlin (l'enchanteur) leur a 30 promis la victoire. Il y a là un reste de païen ou un commencement d'hérétique qui jette sur lui de la défaveur et qui montre que sa cause n'est pas pure.

68 LE ÈÔMAN DÈ RÈJ^AkT,

Bombourg, avec ses trente compagnons, est venu le premier

sur le pré : il s*écrie à haute voix : " Beaumanoir, où es-tu ? "

Il semble déjà Taccuser d'avoir faussé sa parole et de se tenir

pour défait. Mais à peine a-t-il laissé échapper ce mot que

5 Beaumanoir a paru.

Ici Bombourg, qui est brave, a comme un pressentiment soudain de sa destinée. Lui, qui vient de s'avancer avec une sorte de jactance, il hésite et recule ; il demande à Beaumanoir de remettre la partie, d'en faire savoir la nouvelle à

:o leurs rois, au gentil Edouard d'Angleterre et au roi de Saint- Denis. — Beaumanoir répond qu'il va en conférer avec les siens.

Il revient donc vers son monde, et leur annonce que Bombourg voudrait changer le jour et qu'on s'en retournât sans

1$ frapper de grands coups; il leur en demande leur avis. L'un d'eux. Charnel, change de couleur à cette idée, et déclare honni celui qui ne maintiendra pas la cause du duc légitime (Charles de Blois), et qui s'en ira sans donner de coups d'épée. — " Cette chose m'agrée, dit Beaumanoir ; allons à la

2o bataille, ainsi qu'elle est jurée."

Il revient à Bombourg, qui lui représente encore que c'est folie à lui d'exposer ainsi à la mort la fleur de la duché ; car, une fois morts, on ne trouvera jamais à les remplacer. — " Gardez-vous de croire, répond Beaumanoir, que j'aie amené

25 ici toute la chevalerie de Bretagne, car ni Laval, ni Rochefort, ni Rohan et bien d'autres n'y sont ; mais il est bien vrai que j'ai avec moi une part de cette chevalerie et la fleur des écuyers. . ." Bombourg reprend la bravade et l'invective. Le combat est engagé.

30 Au premier choc, les Bretons ont le dessous ; trois ou quatre d'entre eux sont quasi morts et faits prisonniers. Tristan, qui se sent grièvement blessé, s'écrie : " Beaumanoir^ où es-tu / " A un certain moment et après ce premier assaut, tous, d'un commun accord, s'entendent pour aller chercher à boire, car chacun

a dans sa bouteille du bon vin d'Anjou, et ils reviennent au combat sans retard.

La bataille est rude dans la prairie : les Bretons ont cinq des leurs hors de combat ; ils ne sont plus que vingt-cinq, lorsqu'un écuyer, Geoffroy de la Roche, demande à être fait chevalier de 5 la main de Beaumanoir, au milieu de Taction. Image touchante, qui signifie qu'un guerrier manquant, un autre à l'instant se lève. Beaumanoir lui donne la chevalerie au nom de la sainte Vierge, lui rappelle son aïeul qui s'est illustré à Constantinople, et jure que les Anglais le payeront avant l'heure de 10 Complies. Bombourg l'entend, et lui crie avec ironie : " Rendstoi vite, Beaumanoir ; je ne te tuerai pas, mais je ferai de toi un présent à mon amie, car je lui ai promis que, sans mentir, aujourd'hui je te mettrai dans sa chambre jolie." Là-dessus c'est à qui vengera Beaumanoir de l'insulte: Bombourg tombe 15 frappé à mort.

Cependant la bataille n'est pas gagnée ; elle dure acharnée et pesante. Les Allemands et les Anglais se mettent en masse et se serrent comme s'ils étaient liés : il n'y a pas moyen de les entamer. Les coups que les combattants s'entre-donnent vont 20 retentissant à un quart de lieue à l'entour; la chaleur est grande ; chacun est trempé ; la sueur et le sang pleuvent comme rosée :

De sueur et de sang la terre rosoya.

Ce jour-là qui était le bon samedi avant le dimanche où 25 l'Église chante Lœtare Jerusalem^ Beaumanoir avait jeûné ; et à ce milieu du combat, blessé, il eut soif et demanda à boire. Messire Geoffroi de Boves, l'un de ses compagnons, lui répondit :

Bois ton sang, Beaumanoir,, la soif te passera, 50

Ce jour aurons honneur ; chacun y gagnera Vaillante renommée

Et Beaumanoir, que cette parole enflamme, se remet si vivement à l'action que, de colère et de douleur, la soif lui passa.

Expression d'un héroïsme sublime et naturel ! Qu'on ne nous parle plus des Romances du Cid pour en faire honte à nos vieux trouvères : ici, il y a des accents tout pareils, que le vieux chantre patriotique a pris sur le vif et tirés de ces rudes

5 courages.

Ce que le trouvère n'a pas cherché, mais ce qui ne laisse pas de frapper encore et d'émouvoir, le combat continuant, c'est le contraste du lieu riant et frais et de la mêlée si lourde et si sanglante : ** Dedans un très beau pré, sur une douce pente, à

lo mi-voie de Josselin et du château de Ploërmel, au chêne que l'on appelle de la mi-voie, le long d'une genestaie qui était verte et belle. ..." Il y a là un sentiment comme involontaire de nature, im souvenir circonstancié de la terre de la patrie, qui ajoute à l'effet simple et grandiose. — Si le poëte y a pensé,

15 ce n'est pas pour y voir un contraste, mais plutôt pour y noter un accord entre cette belle nature chérie et ce beau fait d'armes glorieux : son patriotisme marie tout cela.

C'est assez pour montrer que le Roman de Renart n'est pas l'unique et dernier mot de ce Moyen-Age finissant, que, si la

20 Renardie règne ici, la Chevalerie dure, se maintient et recommence ailleurs, et que la race des Beaumanoir, des du Guesclin, des Bayard, n'est jamais éteinte.

L'envie m'a pris de chercher dans l'Antiquité, parmi les duels mémorables, lequel se pouvait comparer par quelque

25 trait au Combat des Trente. Il en est un dont parle Hérodote. Sparte et Argos étaient en guerre : il s'agissait d'un lieu important appelé Thyrée, que réclamaient les deux peuples. Il fut convenu que trois cents hommes seulement de part et d'autre en viendraient aux mains, et que le territoire contesté

30 appartiendrait aux vainqueurs. Les deux armées ne devaient point assister au combat, afin de n'être point tentées de venir au secours du plus faible. On combattit donc, trois cents contre trois cents, c'est-à-dire à extinction. Tous les Lacédémoniens étaient morts ou mortellement blessés ; deux Argiens

seuls restaient debout, et, dans leur empressement, ils coururent à Argos annoncer leur victoire. Pourtant un des blessés mourants parmi les Lacédémoniens, le nommé Othryades, se soulevant sur le champ de bataille ensanglanté et se voyant seul, eut assez de force et de souffle encore pour dépouiller un 5 vaincu, pour dresser un trophée, chose sacrée et qu'avaient oubliée les autres, et sur le bouclier il écrivit de son sang: " La victoire est aux Lacédémoniens." Puis il expira. Quand les Argiens revinrent, ils trouvèrent le trophée debout, Tinscription encore fumante, et Othryades qui rendait Tâme à côté ; 10 mais la victoire était acquise et consacrée : la religion défendait de renverser un trophée. Les poètes ont fait à ce sujet des pièces de vers en divers sens, et Ton a de Simonide cette épitaphe triomphante des Spartiates :

" Nous les trois cents, qui avons, ô Sparte notre mère, combattu 15 pour Thyrée contre un pareil nombre d' Argiens, — sans tourner la tête, — là où nous avions marqué le pied, là même nous avons laissé la vie. Mais ce trophée tout couvert du sang généreux d'Othryades, proclame: < Thyrée, ô Jupiter, est aux Lacédémoniens.' Que si quelquMn des Argiens a échappé à son destin, c'est qu'il tenait du 20 fuyard Adraste. Mais pour Sparte, ce n'est pas de mourir, c'est de fuir qui est proprement la mort."

C'est ainsi qu'à distance les âges héroïques se rencontrent, et que les poésies, si inégales et si différentes qu'elles soient, se répondent par certains accents et par le cœur. Le vieux 25 trouvère, dans sa simple rudesse, a peut-être même mieux réussi que Simonide, et le sang d'Othryades parle moins hapit chez l'un, que chez l'autre le sang de Beaumanoir.

Quant à l'idée que j'ai eue dans ce petit chapitre de vieille littérature, elle pourrait se résumer en ces mots : le Roman de 310 Renart et son correctif.^

1 Une dernière remarque qui porte sur l'époque la plus brillante de notre littérature et sur le poète le plus naïf de cette époque si polie. On a dit de La Fontaine qu'il était notre Homère^ à nous autres Français qui avons perdu la

bataille épique. Le mot est piquant, un peu humiliant pour la nation (il £iut en convenir), et singulièrement honorable pour le bonhomme. Dans tous les cas il y a eu bien des Rhapsodes avant cet Homère tardif; on en peut voir la suite dans l'ouvrage de M. Robert ; La Fontaine a bien des ancêtres. Et il y a 5 même eu, dans ce Roman de Renart, une Épopée du môme genre antérieure à la sienne et bien plus digne de ce nom. Depuis que l'on connaît le Roman de Renart, La Fontaine, même dans ce sens peu rigoureux et tout favorable où on l'entend, ne peut vraiment être dit que le second Homère dans son genre. Son originalité (nous nfe l'avons jamais mieux compris) est tout dans la manière

lO et non dans la matière. — Mais n'admirez-vous pas comme les bbrizons littéraires s'étendent, comme les points de vue changent et se déplacent ? Pour donner à La Fontaine son vrai rang, il ne faudrait plus aujourd'hui le louer comme du temps de Chamfort, mais il convient de l'apprécier en se souvenant du Mo3ren- Âge qu'il n'a connu d'ailleurs que par ses derniers héritiers et qu'il n'a &it,

15 sans s'en douter, qu'égaler à sa manière.

Lundi, II mai 1857.

C'est un devoir à chaque génération comme à une armée d'enterrer ses morts, de leur rendre les derniers honneurs. Il ne serait pas juste que le poète si charmant qui vient d'être enlevé disparût sans recevoir, même au milieu de ce qui a été dit et de ce qui se dira de vrai et de senti sur son talent, 5 quelques mots particuliers d'adieu de la part d'un ancien ami, d'un témoin de ses premiers pas. La note chantante d'Alfred de Musset nous était si connue et si chère dès le premier jour, elle nous était allée si avant au cœur dans sa fraîcheur et sa verte nouveauté, il était tellement, avec plus de jeunesse, de la 10 génération dont nous étions nous-même, génération alors toute poétique, toute vouée à sentir et à exprimer ! Il y a vingt-neuf ans de cela, je le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord dans le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny, des frères Deschamps. Quel 15 début ! quelle bonne grâce aisée 1 et dès les premiers vers qu'il récitait, son Andalouse^ son Don Paez^ et sayk^tf«tf,que de surprise et quel ravissement il excitait alentour ! C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans : le front mâle et* fier, la joue 20 en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'œil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie adolescent. Tous ces brillants couplets et ces jets de 25

verve que leur succès mcme a usés depuis, mais qui dans la poésie française étaient alors si nouveaux :

Amour, fléau du monde, exécrable folie, etc. ; Comme elle est belle au soir, aux rayons de la lune, eta ; 5 O vieillards décrépits, têtes chauves et nues, etc. ;

Peut-être que le seuil du vieux palais Luigi, etc. !

tous ces passages comme marqués d'un accent shakspearien, ces furieux élans au milieu des audaces fringantes et des sourires, ces éclairs de chaleur et de précoce orage, semblaient pro-

lo mettre à la France un Byron. Les chansons sveltes, élégantes, qui s'envolaient chaque matin de ses lèvres, et qui bientôt coururent sur celles de tous, étaient bien de son âge ; mais la passion, il la devinait, il Taspirait avec violence, il la voulait devancer. Il en demandait le secret à ses amis plus riches en

15 expérience et encore humides du naufrage, comme on le voit dans les stances à Ulric Guttinguer :

Ulric, nul œil des mers n^a mesuré Pabtme. . .

qui finissent par ce vers :

Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux !

20 Au bal, dans les réunions et les fêtes riantes, quand il recontrait le plaisir, il ne s*y tenait pas, il cherchait par la réflexion à en tirer tristesse, amertume ; il se disait, tout en s'y livrant avec une apparence de fougue et d'abandon, et pour en rehausser même le saveur, que ce n'était qu'un instant fugitif, aussitôt irré-

25 parable, et qui ne reviendrait plus jamais sous ce même rayon ; et en tout il appelait une sensation plus forte, plus aiguë, d'accord avec le ton auquel il avait monté son âme. Il trouvait que les roses d'un jour n'étaient pas encore assez rapides ; il eût voulu les arracher toutes pour les mieux respirer, pour en

30 mieux exprimer l'essence.

Une préoccupation lui vint presque en même temps que son premier succès. Il y avait alors une école nouvelle, non encore

régnante, mais déjà des plus en vogue et qui se dessinait au complet. C'était dans son sein qu'il avait préludé, qu'il s'était produit, et il pouvait sembler y être éclos. Il s'appliqua à montrer que cela n'était pas, ou du moins aurait pu ne pas être, qu'il ne relevait de personne, et que, même dans les rangs nou- 5 veaux, il ne ressemblait qu'à lui. Ici encore il se hâtait trop impatiemment sans doute. Qu'avait-il à craindre? le seul développement de ce talent si franc et si vif aurait bien suffi à manifester naturellement son originalité. Mais il n'était pas homme à attendre le fruit du temps et le coiu^ des saisons. 10 L'école poétique nouvelle avait été volontiers jusque-là religieuse, élevée, un peu solennelle, ou sentimentale et rêveuse ; elle se piquait d'être exacte et même scrupuleuse par la forme : il rompit d'emblée en visière à cette solennité ou à cette sensibilité, et se montra familier ou persifleur à l'excès; il nargua le 15 rhythme et la rime ; il mit la poésie en déshabillé et fit Mardochûy suivi bientôt de Namouna, O le profane, ô le libertin ! s'écria-t-on de toutes parts ; mais on le savait par cœur aussi, on retenait, on récitait de ce Mardoche des dizains entiers sans se bien rendre compte du pourquoi, si ce n'est que c'était plein 20 de facilité, de fantaisie, parfois d'un bon sens inattendu jusque dans l'insolence, que c'étaient des vers amis de la mémoire et les rêveurs eux-mêmes, et les plus tendres, allaient d'un air de gloire se répétant tout bas le couplet : Heureux un amoureux^ etc. Quant au don Juan de Namouna, à cette forme nouvelle 25 du roué qui pouvait sembler l'enfant chéri de l'auteur, l'idéal, hélas ! de son vice et de son mal, il était si -charmant, si hardiment jeté, il était l'occasion de si beaux vers, les deux cents vers les mieux lancés et les plus osés que la poésie française se fût jamais permis, que l'on concluait avec le poète lui-même en 3<ï

disant.:

Que dis-je! tel qu'il est, le monde Paime encore. . .

Dans le drame intitulé la Coupe et les Lèvres y Alfred de Musset exprimait admirablement, sous la figure de Frank et de

y6 ALFRED DE MUSSET.

Belcolore, la lutte entre un cœur noble, fier, orgueilleux, et le génie des sens auquel il a une fois donné accès. Il y avait de tristes, de hideuses vérités entrevues, et plus qu'entrevues, des monstres arrachés et traînés au jour du fond de cette caverne du

5 cœur, comme l'appelle Bacon : mais le tout revêtu d'un éclat, d'une puissance sonore incomparable. Et même sans que le monstre fût vaincu, on sentait pleuvoir et résonner sur ses écailles les flèches d'or d'Apollon.

Alfired de Musset, comme plus d'un des personnages qu'il a

lo peints et montrés en action, s'était dit qu'il fallait tout voir, tout savoir, et, pour être l'artiste qu'il voulait être, avoir plongé au fond de tout. Théorie périlleuse et fatale ! comme il Ta rendue par une énergique et expressive image dans sa comédie de Lorenzaccio / Qu'est-ce en effet que ce Lorenzo " dont la

15 jeunesse a été pure comme l'or ; qui avait le cœur et les mains tranquilles; qui n'avait qu'à laisser le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de lui toutes les espérances humaines, qui était bon, et qui, pour son malheur, a voulu être grand? " Ce n'est pas un artiste que Lorenzo, il veut être, lui,

20 un homme d'action, un grand citoyen : il s'est proposé un héroïque dessein, il s'est dit de délivrer Florence, sa patrie, de l'ignoble et débauché tyran Alexandre de Médicis son propre cousin; et pour y réussir, qu'imagine-t-il ? de jouer le rôle du premier Brutus, mais d'un Brutus modifié selon la circonstance,

25 et, à cette fin, de se prêter à toutes les folies, à tous les vices chers au tyran dont les orgies déshonorent Florence. Il s'insinue donc dans sa familiarité, et devient son complice et son instrument, guettant l'heure et l'instant propice: mais, en attendant, il a trop vécu, il a trop plongé chaque jour dans la

30 vase immonde, il a trop vu la lie de l'humanité ; U s'est réveillé de ses rêves. Il continue toutefois et persévère, il atteindra son but, mais il sait bien que ce sera en vain. Il mettra à bas le monstre qui soulève de dégoût Florence, mais il sait bien aussi que ce jour-là où elle en sera délivrée, Florence se chois-

ira un autre maître, et que Lorenzo n'en sera que plus honni. Et puis Lorenzo, à force de simuler le vice et d'endosser le mal comme un habit d'emprunt et qui sert à une expérience, se l'est incorporé ; le masque qu'il a pris s'est collé à lui et lui restera par plaques au visage. La tunique trempée du sang de 5 Nessus a pénétré sa peau et ses os. Le dialogue entre Lorenzo et Philippe Strozzi, un honnête et vertueux citoyen qui ne voit que le côté honorable et désirable des choses, est d'une effrayante vérité. La conscience qu'a Lorenzo d'avoir trop vu et trop pratiqué la vie, d'être allé trop au fond pour en jamais 10 revenir, d'avoir introduit en lui l'hôte implacable qui sous forme d^ennui le ressaisira toujours et lui fera faire éternellement par habitude, par nécessité et sans plaisir, ce qu'il a fait d'abord par affectation et par feinte, cette affreuse situation morale est exprimée en paroles saignantes. " Pauvre enfant, tu me navres 15 le cœur," lui dit Philippe; et il ne sait que répéter, à toutes les explications et révélations profondes et contradictoires du jeune homme : " Tout cela m'étonne, et il y a dans tout ce que tu m'as dit des choses qui me font peine, et d'autres qui me font plaisir." 20

Je ne fais qu'effleurer le sujet. Mais, à relire ainsi et à reprendre, maintenant qu'il n'est plus, bon nombre des pièces et des personnages d'Alfred de Musset, on arriverait à découvrir en cet enfant de génie le contraire de Gœthe, de ce Gœthe qui se détachait à temps de ses créations, même les plus 25 intimes à l'origine, qui ne pratiquait que jusqu'à un certain point l'œuvre de ses personnages, qui coupait à temps le lien, les abandonnait au monde, en étant déjà lui-même partout ailleurs, et pour qui " poésie était délivrance." Gœthe, dès sa jeunesse et dès le temps de Werther, s'apprêtait à vivre plus de 30 quatre-vingts ans. Pour Alfred de Musset, la poésie était le contraire ; sa poésie, c'était lui-même, il s'y était rivé tout entier ; il s'y précipitait à corps perdu ; c'était son âme juvénile, c'était sa chair et son sang qui s'écoulait ; et quand il avait

jS ALFRED DE MUSSET.

jeté aux autres ces lambeaux, ces membres éblouissants du poète qui semblaient parfois des membres de Phaéton et d'un jeune dieu (se rappeler les magnifiques apostrophes et invocations de RoUd)y il gardait encore son lambeau à lui, son cœur

5 saignant, son cœur brûlant et ennuyé. Que ne prenait-il patience? tout serait venu en sa saison. Mais il avait hâte de condenser et de dévorer les saisons.

Après les jeux de la passion que devin^iit cette enfance, ellemême pourtant elle vint, la passion en personne : nous le

lo savons ; elle éclaira un moment ce génie si bien fait pour elle, elle le ravagea. On connaît trop bien cette histoire, devenue une fable, pour que ce soit une inconvenance de la rappeler en passant ; ce n'est point aux poètes de nos jours, aux enfants du siècle qu'il faut appliquer une discrétion dont ils ont si peu fait

15 usage. Dans le présent épisode surtout, les Confessions ont retenti des deux parts, et ce serait le cas de dire avec Bossuet, si nous en avions le droit et si nous n'étions pas des leurs, qu'il y en a " qui passent leur vie à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée ^ L'univers, il faut en convenir aussi,

20 c'est-à-dire la France, s'y est prêtée en toute bonne grâce ; elle a écouté et accueilli avec un intérêt prononcé, et d'une âme encore très littéraire en ce temps-là, tout ce qui du moins lui paraissait éloquent et sincère. Pour ce qui est d'Alfred de Musset, il a dû à ces heures d'orage et de douloureuse agonie

25 de laisser échapper en quelques Nuits immortelles des accents qui ont fait vibrer tous les cœurs, et que rien n'abolira. Tant qu'il y aura une France et une poésie française, les flammes de Musset vivront comme vivent les flammes de Sapho. — A ces quatre Nuits célèbres, n'oublions pas d'ajouter

30 un Souvenir qui s'y rattache étroitement, un retour à la forêt de Fontainebleau, qui est d'une émouvante et pure beauté, et, ce qui est rare chez lui, d'une grande douceur.

Il y eut dans cette vie rapide un favorable moment où, pendant l'intervalle et au lendemain des crises, la fatigue déjà

venue laissait pourtant à la parole d'Alfred de Musset toute sa fraîcheur, en même temps qu'il s'y mêlait une finesse nouvelle de pensée, une ironie, une légèreté moqueuse, la plus aisée et la plus française peut-être depuis Hamilton et Voltaire. Ce moment fut court, avec Musset tout se menait vite et courait ; 5 mais ce fut un moment unique et bien précieux où il donna l'idée et l'espérance à quelques-uns de ses amis qu'il pouvait mûrir et se transformer. Des proverbes d'une délicatesse exquise, de beaux vers toujours, des vers légers et qui sentaient une aisance supérieure, qui portaient un bon sens spirituel mêlé 10 à d'aimables négligences, puis des accents soudains qui se relevaient avec chant et rappelaient les sons mélodieux d'autrefois :

Etoile de Pamour, ne descends pas des cieux !

tout cela semblait présager une saison plus tempérée et le règne durable d'un talent qui était devenu cher à tous, et que le 15 monde le plus choisi, comme la plus fervente jeunesse, avait décidément adopté. Qu'il s'agît de chanter les premiers triomphes de Rachel et le début de Pauline Garcia, ou de railler de grosses emphases patriotiques venues du libre Rhin aliemandy ou de filer un conte moqueur, Alfred de Musset était 20 là, mêlant à propos un éclair d'enthousiasme, un grain d'ironie ; il vérifiât de plus en plus la devise du poète :

Je suis chose légère et vole à tout sujet.

Il était même à la mode. Ses volumes, je l'ai remarqué ailleurs, faisaient partie des corbeilles de noces, et j'ai vu de jeunes maris 25 élégants le donner à lire à leurs femmes, dès le premier mois, pour leur former l'esprit à la poésie. C'est alors aussi qu'on entendait dans les salons des gens d'esprit et réputés gens de goût, des demi-juges de l'art comme il y en a surtout dans notre pays^

1 Un élégant écrivain qui passe pour un de nos premiers critiques, mais qui 30 n'a jamais été un bon critique dès qu'il s'agissait de se prononcer sur les contemporains et les vivants, M. Villemain (puisqu'il faut le nommer) était de ceux-là.

So ALFRED DE MUSSET,

affecter de dire qu'ils aimaient Musset pour sa prose, et non pour ses vers, comme si la prose de Musset n'était pas essentiellement celle d'un poète : qui avait fiait les vers pouvait seul faire cette fine prose. Il y a des gens qui couperaient, s'ils le 5 pouvaient, une abeille en deux. Cependant le succès du théâtre était venu se joindre pour lui à la faveur du monde. On s'était aperçu depuis quelque temps que plus d'un de ces jolis proverbes qui composaient le Spectacle dan^ un fauteuil pouvait, bien compris et bien rendu par des acteurs et des actrices

lo de société, procurer une heure de très- agréable délassement On essayait à l'envi de monter ces petites pièces dans les loisirs de la vie de château. Madame Allan eut l'honneur de cette même découverte au théâtre ; on a dit spirituellement qu'elle rapporta de Russie le Caprice de Musset dans son manchon.^

15 Le succès qu'obtint à la Comédie- Française cette jolie chose poétique prouva qu'il y avait lieu encore, dans le public, à de l'émotion littéraire délicate quand on la savait éveiller. Que manquait-il donc en ces années au poète, bien jeune encore, pour être heureux, pour vouloir vivre et aimer la vie, pour

20 laisser son esprit courir et jouer en conversant sous des regards prêts à lui sourire, et son talent désormais plus calme, plus apaisé, s'animer encore par instants et combiner des inspirations renaissantes avec les nuances du goût?

■\Musset n'était que poète; il voulait sentir. Il était d'une

25 génération dont le mot secret, le premier vœu inscrit au fond du cœur, avait été \â, poésie en elle-même ^ la poésie avant tout, " Dans tout le temps de ma belle jeunesse, a dit l'un des poètes de cette même époque, j'ai toujours été ne désirant, n'appelant rien tant de mes vœux, n'adorant que la passion sacrée," la

30 1 La Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1857 (page 475) semble contester l'exactitude de ce mot. Mais on n'a pas voulu dire que le directeur de la Revue, qui fut pendant quelques années l'administrateur très zélé du Théâtre-Français, n'ait pas songé à y mettre en œuvre le talent de M. de Musset ; ce qu'on a voulu dire, c'est que madame Allan, qui avait joué le Caprice à Saint- Peters*

35 bourg, le joua à ravir à Paris, et mit chacun en goût de telle friandise.

ALFRED DE MUSSET, 8l

passion, c'est-à-dire la matière vive de la poésie. Tel, au plus haut degré, était Musset, prodigue entre tous. Comme un soldat téméraire, il ne sut pas d'avance préparer la seconde moitié du voyage ; il eût dédaigné d'accepter ce qu'on appelle sagesse et qui lui semblait la diminution graduelle de la vie. Se 5 transformer n'était pas son fait. Arrivé au haut et déjà au revers de la montagne, il lui semblait être arrivé à l'extrémité et au delà de tous les désirs : le dégoût l'avait saisi. Il n'était pas de ceux que la critique console de l'art, qu'un travail littéraire distrait ou occupe, et qui sont capables d'étudier, même 10 avec emportement, pour échapper à des passions qui cherchent encore leur proie et qui n'ont plus de sérieux objet. Lui, il n'a su que haïr la vie, du moment, pour parler son langage, qu'elle n'était plus la jeunesse sacrée. Il ne la concevait digne d'être vécue, il ne la supportait qu'entourée et revêtue d'un 15 léger délire. Il a souffert; que ceux qui l'ont aimé et qui l'aimeront toujours pour ses vers ne l'oublient pas. Il a eu, il a dû avoir bien des fois le sentiment et comme l'agonie de sa défaillance devant l'idée de cette vérité supérieure, de cette beauté poétique plus sereine qu'il concevait et qu'il 20 n'avait plus assez de force pour atteindre ni pour embrasser. Un jour, un de ses amis les plus dévoués et dont la perte bien récente a dû lui porter un coup, lui être d'un fâcheux présage, Alfred Tattet, que je rencontrais sur le boulevard, me montra un chiffon de papier sur lequel étaient quelques vers tracés au 25 crayon, et qu'il avait, le matin même, surpris sur la table de nuit de Musset, en ce moment à la campagne chez lui, dans la vallée de Montmorency.^ Voici ces vers qui ont été depuis imprimés, mais qui n'ont tout leur sens que quand on les voit ainsi tracés par le poète dans une nuit d'abattement et de regret 30 amer, et dérobés à son insu, par l'amitié :

^Mon souvenir est très exact sur ce point: M. Edmond Texier croit que c'est dans une autre maison de campagne de M. Tattet, à la Madeleine, près Fontainebleau, que les vers furent écrits ; mais c'est bien à Bury dans la vallée de Montmorency qu'ils ont été crayonnés en eflfet '»•'

J'ai perdu ma force et ma vie Et mes amis, et ma gaieté ; J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.

5 Quand j'ai connu la vérité,

J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est immortelle, lo Et ceux qui se sont passés d'elle

Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.

— Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.

15 Qu'on se rappelle ses premières chansons de page ou de cavalier amoureux : En chasse, et chasse heureuse / , . ,, ce son matinal du cor, et qu'on mette en regard cet admirable et affligeant sonnet final, toute la carrière poétique d'Alfred de Musset m 'apparaît comprise entre deux : gloire et pardon !

20 Quel sillon brillant, hardiment tracé ! que de lumière ! que d'éclipsé et d'ombre ! Poète qui n'a été qu'un type éclatant de bien des âmes plus obscures de son âge, qui en a exprimé les essors et les chutes, les grandeurs et les misères, son nom ne mourra pas. Gardons-le particulièrement gravé, nous à qui il a

25 laissé le soin de vieillir, et qui pouvions dire l'autre jour avec vérité en revenant de ses funérailles : " Notre jeunesse depuis des années était morte, mais nous venons de la mettre en terre avec lui." Admirons, continuons d'aimer et d'honorer dans sa meilleure part l'âme profonde ou légère qu'il a exhalée dans ses

30 chants ; mais tirons-en aussi cette conséquence de l'infirmité inhérente à notre être, et de ne nous enorgueillir jamais des dons que l'humaine nature a reçus.

Lundi, 19 juillet 1856.

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