L'ISOLEMENT
Mais peut-être au 1 delà des bornes de sa 2 sphère, Lieux3 où le vrai soleil éclaire d'autres cieux, Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre, Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire ; Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour, Et ce bien idéal que toute âme désire, Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !4
Que5 ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,6 Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi ! Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore? Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie, Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons ; Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
MÉDITATIONS POÉTIQUES
LE LAC
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter l'ancre un seul jour?
O lac ! l'année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Où tu la vis s'asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ; Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ; On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que 1 le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre Du 2 rivage charmé frappèrent les échos ;
LE LAC
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :
1 O temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
" Assez de malheureux ici-bas vous implorent :
Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours1 les soins qui les dévorent;
Oubliez les heureux.
" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à cette nuit : " Sois plus lente " ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
"Aimons donc, aimons donc ! de2 l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse, Où l'amour à 3 longs flots nous verse le bonheur, / / /
S'envolent loin de nous de 4 la même vitesse Que les jours de malheur?
Hé quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ? Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus !
MÉDITATIONS POÉTIQUES
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus ?
Éternité, néant, passé, sombres abîmes, Que1 faites-vous des jours que vous engloutissez ! Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez?
O lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir !
Qu'il 2 soit 3 dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux !
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, . Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au 4 front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés !
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on 5 voit ou l'on respire, Tout dise 6 : " Ils ont aimé ! "
LE DÉSESPOIR
LE DÉSESPOIR
Lorsque du Créateur la parole féconde Dans une heure fatale eut 1 enfanté le monde
Des germes du chaos, De son œuvre imparfaite il détourna sa face, Et, d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,
Rentra dans son repos.
" Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ; Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,
Tu n'es rien devant moi :
Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ; Qu' 2 à jamais loin de moi le Destin soit ton guide,
Et le Malheur 3 ton roi ! "
Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie, Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
Un long gémissement ; Et, pressant l'univers dans sa serre cruelle, Embrasse pour jamais de sa rage 4 éternelle
L'éternel aliment.5
Le mal dès lors régna dans son immense empire ; Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
Commença de souffrir ; Et la terre, et le ciel, et l'âme, et la matière, Tout gémit ; et la voix de la nature entière
Ne fut qu'un long soupir.
Levez donc vos regards vers les célestes plaines, Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines
Ce grand consolateur :
Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente ; Vous cherchez votre appui ? l'univers vous présente
Votre persécuteur.
De quel nom te nommer,1 ô fatale puissance? Qu'on t'appelle 2 Destin, Nature, Providence,
Inconcevable loi ; Qu'on tremble sous ta main, ou bien qu'on la blasphème, Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on t'aime ;
Toujours, c'est toujours toi ! " ;i
Hélas ! ainsi que vous j'invoquai l'Espérance ; Mon esprit abusé but avec complaisance
Son philtre empoisonneur :
C'est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes, De festons et de rieurs couronne les victimes
Qu'elle livre au Malheur.
Si 4 du moins au hasard il décimait les hommes,
Ou si sa main tombait sur tous 6 tant que nous sommes
LE DÉSESPOIR
Avec d'égales lois !
Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes, La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
Victimes de son choix.
Tel,1 quand des dieux de 2 sang voulaient en sacrifices Des 3 troupeaux innocents les sanglantes prémices
Dans leurs temples cruels, De cent taureaux choisis on formait l'hécatombe, Et l'agneau sans souillure, ou la blanche colombe,
Engraissaient leurs autels.
Créateur tout-puissant, principe de tout être, Toi pour qui le possible existe avant de naître,
Roi de l'immensité, Tu pouvais cependant, au gré de ton envie, Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
Dans ton éternité !
Sans t'épuiser jamais, sur toute la nature
Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
Un bonheur absolu :
L'espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte. Ah ! ma raison frémit ! tu le pouvais sans doute,
Tu ne l'as pas voulu.
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ? L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être,
Ou Pa-t-il accepté ?
Sommes-nous, ô hasard, l'œuvre de tes caprices?
Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il1 nos supplices Pour ta félicité ?
Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime, Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
Plaisirs, concerts divins ; Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles, Montez, allez frapper les voûtes insensibles
Du palais des destins !
Terre, élève ta voix ; cieux, répondez ; abîmes, Noir séjour où la mort entasse ses victimes,
Ne 2 formez qu'un soupir !
Qu'une 3 plainte éternelle accuse la nature, Et que4 la douleur donne à toute créature
Une voix pour gémir !
Du jour5 où la nature, au néant arrachée, S'échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée.
Qu'as-tu6 vu cependant?
Aux7 désordres du mal la matière asservie, Toute chair gémissant, hélas ! et toute vie
Jalouse du néant ! 8
Des éléments rivaux les luttes intestines ; Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines
Qu'entassèrent ses mains, Attendant9 Sur le seuil tes œuvres éphémères; Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,.
Les germes des humains !
LE DÉSESPOIR
La vertu succombant sous l'audace impunie, L'imposture en honneur, la vérité bannie ;
L'errante liberté1 Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ; Et la force, partout, fondant de l'injustice 2
Le règne illimité?
La valeur sans les dieux décidant les batailles ! Un Caton 3 libre encor déchirant ses entrailles
Sur la foi de Platon ; Un Brutus 4 qui, mourant pour la vertu qu'il aime, Doute au dernier moment de cette vertu même,
Et dit : " Tu n'es qu'un nom !... "
La fortune toujours du parti des grands crimes ; Les forfaits couronnés devenus légitimes ;
La gloire au prix du sang ; Les enfants héritant l'iniquité des pères ; Et le siècle qui meurt racontant ses misères
Au siècle renaissant !
Hé quoi ! tant5 de tourments, de forfaits, de supplices, N'ont-ils pas fait fumer d'assez de sacrifices
Tes lugubres autels ?
Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre, Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n'éclaire6
L'angoisse des mortels ?
Héritiers7 des douleurs, victimes de la vie, Non, non, n'espérez pas que sa rage assouvie
Endorme le Malheur, Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son aile immense, Engloutisse 1 à jamais dans l'éternel silence
L'éternelle douleur !
LA PROVIDENCE A L'HOMME
LA PROVIDENCE A L'HOMME
Quoi ! le fils du néant a maudit l'existence ! Quoi ! tu peux m'accuser de mes propres bienfaits ! Tu peux fermer tes yeux à la magnificence Des dons que je t'ai faits !
Tu n'étais pas encor, créature insensée, Déjà de ton bonheur j'enfantais le dessein ; Déjà1 comme son fruit l'éternelle pensée Te portait dans son sein.
Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire ; Je préparais les temps selon ma volonté. Enfin ce jour parut ; je dis : " Nais pour ma gloire Et ta félicité ! "
Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente, Ne livra pas mon œuvre aux chances du hasard ; J'échauffai de tes sens la sève languissante Des 2 feux de mon regard.
D'un lait mystérieux je remplis la mamelle ; Tu t'enivras sans peine à ces sources d'amour.
J'affermis les ressorts,1 j'arrondis la prunelle Où se peignit le jour.
Ton âme, quelque temps par les sens éclipsé Comme tes yeux au jour, s'ouvrit à la raison Tu pensas ; la parole acheva ta pensée, Et j'y gravai mon nom.
En quel éclatant caractère
Ce grand nom s'offrit à tes yeux !
Tu vis ma bonté sur la terre,
Tu lus ma grandeur dans les cieux !
L'ordre était mon intelligence ;
La nature, ma providence ;
L'espace, mon immensité !
Et, de mon être ombre 3 altérée,
Le temps te peignit ma durée,
Et le destin, ma volonté !
Tu m'adoras dans ma puissance, Tu me bénis dans ton bonheur, Et tu marchas en ma présence Dans la simplicité du cœur ; Mais aujourd'hui 4 que l'infortune A couvert d'une ombre importune Ces vives clartés du réveil, Ta voix m'interroge et me blâme, Le nuage couvre ton âme, Et tu ne crois 5 plus au soleil.
LA PROVIDENCE A V HOMME
" Non, tu 1 n'es plus qu'un grand problème
Que le sort offre à la raison ;
Si ce monde était ton emblème,
Ce monde serait juste et bon."
Arrête, orgueilleuse pensée !
A la loi que je t'ai tracée
Tu prétends comparer ma loi ?
Connais leur différence auguste :
Tu n'as qu'un jour pour être juste ;
J'ai l'éternité devant moi !
Quand les voiles de ma sagesse A tes yeux seront abattus, Ces maux dont gémit ta faiblesse Seront transformés en vertus.
De ces obscurités cessantes Tu verras sortir triomphantes Ma justice et ta liberté :
C'est la flamme qui purifie Le creuset divin où la vie Se change en immortalité ?
Mais ton cœur endurci doute et murmure encore :
Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,
Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore
De l'éternelle aurore
Les célestes clartés !
Attends ; ce demi-jour,2 mêlé d'une ombre obscure Suffit pour te guider en ce terrestre lieu :
Regarde qui je suis, et marche sans murmure, Comme fait la nature Sur la foi de son Dieu.
La terre ne sait pas la loi qui la féconde ; L'Océan, refoulé sous mon bras tout-puissant, Sait-il comment, au gré du nocturne croissant,
De sa prison profonde
La mer vomit son onde,
Et des 1 bords qu'elle inonde
Recule en mugissant?
Ce soleil éclatant, ombre de ma lumière, Sait-il où le conduit le signe de ma main ? S'est-il tracé lui-même un glorieux chemin?
Au bout de sa carrière,
Quand j'éteins sa lumière,
Promet-il à la terre
Le soleil de demain?
Cependant tout subsiste et marche en assurance. Ma voix chaque matin réveille l'univers ; J'appelle le soleil du fond de ses déserts :
Franchissant la distance,
Il monte en ma présence,
Me répond, et s'élance
Sur le trône des airs !
Et toi, dont mon souffle est la vie, Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,
LA PROVIDENCE A L'HOMME
Peux-tu craindre que je t'oublie,1 Homme, roi de cet univers?
Crois-tu que ma vertu sommeille ?
Non, mon regard immense veille Sur tous les mondes à la fois i La mer qui fuit à ma parole, Ou la poussière qui s'envole, Suivent2et comprennent mes lois.
Marche au flambeau de l'espérance Jusque dans l'ombre du trépas, Assuré que ma providence Ne tend point de piège à tes pas !
Chaque aurore la justifie, L'univers entier s'y confie, Et l'homme seul en a douté !
Mais ma vengeance paternelle Confondra ce doute infidèle Dans l'abîme de ma bonté.
MÉDITATIONS POÉTIQUES
SOUVENIR
En vain le jour succède au jour, Ils glissent sans laisser de trace ; Dans mon âme rien ne t'efface, O dernier songe de l'amour !
Je vois mes rapides années S'accumuler derrière moi, Comme le chêne autour de soi Voit tomber ses feuilles fanées.
Mon front est blanchi par le temps ; Mon sang refroidi coule à peine, Semblable à cette onde qu'enchaîne Le souffle glacé des autans.
Mais ta jeune et brillante image,1 Que le regret vient embellir, Dans mon sein ne saurait vieillir :
Comme l'âme, elle n'a point d'âge.
Non, tu n'as pas quitté mes yeux ; Et quand mon regard solitaire
SOUVENIR
Cessa de te voir sur la terre, Soudain je te vis dans les cieux.
Là, tu m'apparais telle encore Que tu fus à ce dernier jour, Quand vers ton céleste séjour Tu t'envolas avec l'aurore.
Ta pure et touchante beauté Dans les cieux même t'a suivie ; Tes yeux, où s'éteignait la vie, Rayonnent d'immortalité !
Du 1 zéphyr l'amoureuse haleine Soulève encor tes longs cheveux ; Sur ton sein leurs flots onduleux Retombent en tresses d'ébène.
L'ombre de ce voile incertain Adoucit encor ton image, Comme l'aube qui se dégage Des derniers voiles du matin.
Du soleil la céleste flamme Avec les jours revient et fuit ; Mais mon amour n'a pas de nuit, Et tu luis toujours sur mon âme.
C'est toi que j'entends, que je vois Dans le désert, dans le nuage ;
L'onde réfléchit ton image ; Le zéphyr m'apporte ta voix.
Tandis que la terre sommeille, Si j'entends le vent soupirer, Je crois t'entendre murmurer Des mots sacrés à mon oreille.
Si j'admire ces feux épars Qui 1 des nuits parsèment le voile, Je crois te voir dans chaque étoile Qui plaît 2 le plus à mes regards.
Et si le souffle du zéphyre M'enivre du parfum des fleurs, Dans ses plus suaves odeurs C'est ton souffle que je respire.
C'est ta main qui sèche mes pleurs, Quand je vais, triste et solitaire, Répandre en secret ma prière Près des autels consolateurs.
Quand je dors, tu veilles dans l'ombre ; Tes ailes reposent sur moi ; Tous mes songes viennent de toi, Doux comme le regard d'une ombre.
Pendant mon sommeil, si ta main De mes jours déliait la trame,3
SOUVENIR
Céleste moitié de mon âme, J'irais m'éveiller dans ton sein !
Comme deux rayons de l'aurore, Comme deux soupirs confondus, Nos deux âmes ne forment plus Qu'une âme, et je soupire encore i1
LE SOIR
Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts, Je suis dans le vague des airs Le char de la nuit qui s'avance.
Vénus 1 se lève à l'horizon ; A mes pieds l'étoile amoureuse De sa lueur mystérieuse Blanchit les tapis de gazon.
De ce hêtre au 2 feuillage sombre J'entends frissonner les rameaux :
On dirait autour des tombeaux Qu'on entend voltiger une ombre.
Tout à coup, détaché des deux, Un rayon de l'astre3 nocturne, Glissant sur mon front taciturne, Vient mollement toucher mes yeux.
Doux reflet d'un globe de flamme, Charmant rayon que me veux-tu ?
LE SOIR
Viens-tu dans mon sein abattu Porter la lumière à mon âme ?
Descends-tu pour me révéler Des mondes le divin mystère, Ces secrets cachés dans la sphère, Où le jour va te rappeler?
Une secrète intelligence T'adresse-t-elle aux malheureux? Viens-tu, la nuit,1 briller sur eux Comme un rayon de l'espérance !
Viens-tu dévoiler l'avenir Au cœur fatigué qui l'implore?
Rayon divin, es-tu l'aurore Du jour qui ne doit pas finir?
Mon cœur à ta clarté s'enflamme, Je sens des transports inconnus, Je songe à ceux qui ne sont plus :
Douce lumière, es-tu leur âme ?
Peut-être ces mânes heureux Glissent ainsi sur le bocage.
Enveloppé de leur image, Je crois me sentir plus près d'eux !
Ah ! si c'est vous, ombres chéries, Loin de la foule et loin du bruit,
MÉDITATIONS POETIQUES
Revenez ainsi chaque nuit Vous mêler à mes rêveries.
Ramenez la paix et l'amour Au sein de mon âme épuisée, Comme la nocturne rosée Qui tombe après les feux du jour.
Venez ! . . . Mais des vapeurs funèbres Montent des bords de l'horizon :
Elles voilent le doux rayon, Et tout rentre dans les ténèbres.
LE VALLON
LE VALLON
Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance, N'ira plus de 1 ses vœux importuner le sort ; Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance, Un asile d'un jour pour attendre la mort.
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée : Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais, Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée, Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure Tracent en serpentant les contours du vallon ; Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure, Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
La source de mes jours comme eux s'est écoulée ; Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour : Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée N'aura2 pas réfléchi les clartés d'un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne, M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux
MÉDITATIONS POÉTIQUES
Comme un enfant bercé par un chant monotone, Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
Ah ! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure, D'un horizon borné qui suffit à mes yeux, J'aime à fixer mes pas et, seul dans la nature, A n'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.
J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ; •Je viens chercher vivant le calme du Léthé.1 Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie L'oubli seul désormais est ma félicité.
Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ; Le bruit lointain du monde expire en arrivant, Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance, A l'oreille incertaine apporté par le vent.
D'ici je vois la vie, à travers un nuage, S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ; L'amour 2 seul est resté, comme une grande image Survit seule au réveil dans un songe effacé.
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, Ainsi qu'un voyageur qui, le 3 cœur plein d'espoir, S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville, Et respire un moment l'air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ; L'homme par ce chemin ne repasse jamais :
LE VALLON
Comme lui, respirons au bout de la carrière Ce calme avant-coureur 1 de l'éternelle paix.
Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne, Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux ; L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne, Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime ; Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours : Quand tout change pour toi, la nature est la même, Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore : Détache ton amour des faux biens que tu perds ; Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,2 Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.
Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre ; Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon ; Avec le doux rayon de l'astre du mystère Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence : Sous la nature enfin découvre son auteur ! Une voix à l'esprit parle dans son silence : Qui n'a pas entendu cette voix dans son cœur?
MÉDITATIONS POÉTIQUES
LE TEMPLE
Qu'il1 est doux, quand du soir Pétoile solitaire, Précédant de la nuit le char silencieux, S'élève lentement dans la voûte des cieux, Et que 2 l'ombre et le jour se disputent la terre ; Qu'il3 est doux de porter ses pas religieux Dans le fond du vallon, vers ce temple rustique Dont la mousse a couvert le modeste portique, Mais où le ciel encor parle à des cœurs pieux !
Salut, bois consacré ! Salut, champ funéraire, Des tombeaux du village humble dépositaire ! Je bénis en passant tes simples monuments. Malheur à qui des morts profane la poussière ! J'ai fléchi le genou devant leur humble pierre, Et la nef 4 a reçu mes pas retentissants.
Quelle nuit ! quel silence ! Au fond du sanctuaire A peine on aperçoit la tremblante lumière De la lampe qui brûle auprès des saints autels. Seule elle luit encor quand l'univers sommeille, Emblème consolant de la bonté qui veille Pour recueillir ici les soupirs des mortels.
LE TEMPLE
Avançons. Aucun bruit n'a frappé mon oreille ;
Le parvis frémit seul sous mes pas mesurés :
Du sanctuaire enfin j'ai franchi les degrés.
Murs sacrés, saints autels ! je suis seul, et mon âme
Peut verser devant vous ses douleurs et sa flamme,
Et confier au ciel des accents ignorés,
Que lui seul connaîtra, que vous seuls entendrez.
Mais quoi ! de ces autels j'ose approcher sans crainte !
J'ose apporter, grand Dieu, dans cette auguste enceinte
Un cœur encor brûlant de douleur et d'amour !
Et je ne tremble 1 pas que ta majesté sainte
Ne venge le respect qu'on doit à son séjour !
Non, je ne rougis plus du feu qui me consume :
L'amour est innocent quand la vertu l'allume.
Aussi pur que l'objet à qui je l'ai juré,
Le mien brûle mon cœur, mais c'est d'un feu sacré ;
La constance l'honore et le malheur l'épure.
Je l'ai dit à la terre, à toute la nature ;
Devant tes saints autels je l'ai dit sans effroi :
J'oserais, Dieu puissant, la nommer devant toi.
Oui, malgré la terreur que ton temple m'inspire,
Ma bouche a murmuré tout bas le nom d'Elvire2;
Et ce nom répété de tombeaux en tombeaux,
Comme l'accent plaintif d'une ombre qui soupire,
De l'enceinte funèbre 3 a troublé le repos.
Adieu, froids monuments ! adieu, saintes demeures ! Deux fois l'écho nocturne a répété les heures,
MÉDITATIONS POÉTIQUES
Depuis que1 devant vous mes larmes ont coulé : Le ciel a vu ces pleurs, et je sors consolé.
Peut-être au même instant, sur un autre rivage, Elvire veille aussi, seule avec mon image, Et dans un temple obscur, les yeux baignés de pleurs, Vient aux autels déserts confier ses douleurs.
LA PRIÈRE
LA PRIÈRE
Le roî brillant du jour, se couchant dans sa gloire, Descend avec lenteur de son char de victoire : Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux Conserve en sillons d'or sa trace dans les deux, Et d'un reflet de pourpre inonde l'étendue. Comme une lampe d'or dans l'azur suspendue, La lune se balance aux bords de l'horizon ; Ses rayons affaiblis dorment sur le gaz^n, Et le 1 voile des nuits sur les monts se déph>. C'est l'heure où la nature, un moment recueillie, Entre la nuit qui tombe et le jour qui s'enfuit, S'élève au créateur du jour et de la nuit, Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage, De la création le magnifique hommage.
Voilà le sacrifice immense, universel !
L'univers est le temple et la terre est l'autel ;
Les cieux en sont le dôme, et ses astres sans nombre,
Ces feux demi-voilés,2 pâle ornement de l'ombre,
Dans la voûte d'azur avec ordre semés,
Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés :
MÉDITATIONS POÉTIQUES
Et ces nuages 1 purs qu'un jour mourant colore, Et qu'un 2 souffle léger, du couchant à l'aurore, Dans les plaines de l'air repliant mollement, Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament, Sont les flots de l'encens qui monte et s'évapore Jusqu'au trône du Dieu que la nature adore.
Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts ?
D'où s'élèvera l'hymne au roi de l'univers?
Tout se tait : mon cœur seul parle dans ce silence,
La voix de l'univers, c'est mon intelligence.
Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent,
Elle s'élève à Dieu comme un parfum vivant,
Et, donnant 3 un langage à toute créature,
Prête, pour l'adorer, mon âme à la nature.
Seul, invoquant ici son regard paternel,
Je remplis le désert du nom de l'Éternel ;
Et celui qui, du sein de sa gloire infinie,
Des sphères qu'il ordonne écoute l'harmonie,
Écoute aussi la voix de mon humble raison,
Qui contemple sa gloire et murmure son nom.
Salut, principe et fin de toi-même et du monde !
Toi qui rends d'un regard l'immensité féconde,
Ame de l'univers, Dieu, père, créateur,
Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur ;
Et, sans avoir besoin d'entendre ta parole,
Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.
L'étendue à mes yeux révèle ta grandeur,
La terre ta bonté, les astres ta splendeur.
LA PRIÈRE
Tu t'es 1 produit toi-même en ton brillant ouvrage ! L'univers tout entier réfléchit ton image, Et mon âme à son tour réfléchit l'univers. Ma pensée, embrassant tes attributs divers, Partout autour de toi te découvre et t'adore, Se contemple soi-même, et t'y découvre encore : Ainsi2 l'astre du jour éclate dans les cieux, Se réfléchit dans l'onde et se peint à mes yeux.
C'est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême ! Je te cherche partout, j'aspire à toi, je t'aime ! Mon âme est un rayon de lumière et d'amour Qui, du foyer divin détaché pour un jour, De désirs dévorants loin de toi consumée, Brûle de remonter à sa source enflammée. Je respire, je sens, je pense, j'aime en toi ! Ce monde qui te cache est transparent pour moi ; C'est toi que je découvre au fond de la nature, C'est toi que je bénis dans toute créature. Pour m'approcher de toi, j'ai fui dans ces déserts : Là, quand l'aube, agitant son voile dans les airs, Entr'ouvre l'horizon qu'un jour naissant colore, Et sème sur les monts les perles de l'aurore, Pour moi c'est ton regard qui, du divin séjour, S'entr'ouvre sur le monde et lui répand le jour. Quand l'astre à son midi, suspendant sa carrière, M'inonde de chaleur, de vie et de lumière, Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens, Seigneur, c'est ta vertu, ton souffle que je sens : Et quand la nuit, guidant son cortège d'étoiles, Sur le monde endormi jette ses sombres voiles,
MÉDITATIONS POÉTIQUES
Seul, au sein du désert et de l'obscurité, Méditant de la nuit la douce majesté, Enveloppé de calme, et d'ombre, et de silence, Mon âme de plus près adore ta présence ; D'un jour intérieur je me sens éclairer, Et j'entends une voix qui me dit d'espérer.
Oui, j'espère, Seigneur, en ta magnificence : Partout à pleines mains prodiguant l'existence, Tu n'auras 1 pas borné le nombre de mes jours A ces jours d'ici-bas, si troublés et si courts. Je te vois en tous lieux conserver et produire : Celui qui peut créer dédaigne de détruire. Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté, J'attends le jour sans fin de l'immortalité. La mort m'entoure en vain de ses ombres funèbres, Ma raison voit le jour à travers ces ténèbres ; C'est le dernier degré 2 qui m'approche de toi, C'est le voile qui 3 tombe entre ta face et moi. Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j'implore Ou, si dans tes secrets tu le retiens encore, Entends du haut du ciel le cri de mes besoins ! L'atome et l'univers sont l'objet de tes soins : Des dons de ta bonté soutiens mon indigence, Nourris mon corps de pain, mon âme d'espérance ; Réchauffe d'un regard de tes yeux tout-puissants Mon esprit éclipsé par l'ombre de mes sens, Et, comme le soleil aspire la rosée, Dans ton sein à jamais absorbe ma pensée !
Il HOMME*
L'HOMME