La moquerie est souvent indigence d'esprit
59. Si vous observez avec soin qui sont les gens qui ne peuvent louer, qui blâment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconnaîtrez que ce sont ceux mêmes dont personne n'est content.
61. Le plaisir de la société entre les amis se cultive 10 par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les mœurs, et par quelque différence d'opinions sur les sciences : par là, ou l'on s'affermit dans ses sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.^
62. L'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est 15 pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts.
64. Le conseil, si nécessaire pour les affaires, est quelquefois, dans la société, nuisible à qui le donne, et inutile à celui à qui il est donné. Sur les mœurs, vous 20 faites remarquer des défauts ou que l'on n'avoue pas, ou que l'on estime des vertus ; sur les ouvrages, vous rayez les endroits qui paraissent admirables à leur auteur, oli
il se complaît davantage, où il croit s'être surpassé luimême. Vous perdez ainsi la confiance de vos amis, 25 sans les avoir rendus ni meilleurs ni plus habiles.
65. L'on a vu," il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux sexes, liées ensemble par la conversation et par un commerce d'esprit. Ils laissaient au vulgaire l'art de parler d'une manière intelligible; une 30 chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre encore plus obscure, sur laquelle on enchérissait
par de vraies énigmes, toujours suivies de longs applaudissements : par tout ce qu'ils appelaient délicatesse, sentiments, tour et finesse d'expression, ils étaient enfin parvenus à n'être plus entendus et à ne s'entendre 5 pas eux-mêmes. Il ne fallait, pour fournir à ces entretiens, ni bon sens, ni jugement, ni mémoire, ni la moindre capacité: il fallait de l'esprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et oli l'imagination a trop de part.
lo 67. L'on parle impétueusement dans les entretiens, souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d'attention. Tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées et on les explique sans le moindre égard pour les raisonnements
15 d'autrui; l'on est bien éloigné de trouver ensemble la vérité, l'on n'est pas encore convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait écouter ces sortes de conversations et les écrire, ferait voir quelquefois de bonnes choses qui n'ont nulle suite.
20 68. Il a régné pendant quelque temps une sorte de conversation fade et puérile, qui roulait toute sur des questions frivoles qui avaient relation * au cœur et à ce qu'on appelle passion ou tendresse. La lecture de quelques romans les avait introduites parmi les plus hon-
25 nêtes gens ^ de la ville et de la cour ; ils s'en sont défaits, et la bourgeoisie les a reçues avec les pointes et les équivoques.
71. L'on dit par belle humeur, et dans la liberté de la conversation, de ces choses froides, qu'à la vérité l'on
30 donne pour telles, et que l'on ne trouve bonnes que parce qu'elles sont extrêmement mauvaises. Cette manière basse de plaisanter* a passé du peuple, à qui
elle appartient, jusque dans une grande partie de la jeunesse de la cour, qu'elle a déjà infectée. Il est vrai qu'il y entre trop de fadeur et de grossièreté pour devoir craindre qu'elle s'étende plus loin, et qu'elle fasse de plus grands progrès dans un pays qui est le centre du 5 bon goût et de la politesse. L'on doit cependant en inspirer le dégoût à ceux qui la pratiquent ; car bien que ce ne soit jamais sérieusement, elle ne laisse pas de tenir la place, dans leur esprit et dans le commerce ordinaire, de quelque chose de meilleur. 10
73. uLucain'^ a dit une jolie chose. . . Il y a un beau mot de Claudien ^ . . Il y a cet endroit de Sénèque ' / » et là-dessus une longue suite de latin que l'on cite souvent devant des gens qui ne l'entendent pas, et qui feignent de l'entendre. Le secret serait d'avoir un grand sens 15 et bien de l'esprit ; car ou l'on se passerait des anciens, ou, après les avoir lus avec soin, l'on saurait encore choisir les meilleurs et les citer à propos.
74. Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie,* il s'étonne de n'entendre faire aucune mention du roi de 20 Bohême^; ne lui parlez pas des guerres de Flandre et de Hollande ® ; dispensez-le du moins de vous répondre : il confond les temps, il ignore quand elles ont commencé, quand elles ont fini; combats, sièges, tout lui est nouveau. Mais il est instruit de la guerre des Géants,"^ il 25 en raconte le progrès et les moindres détails, rien ne lui est échappé ; il débrouille de même l'horrible chaos des deux empires, le Babylonien et l'Assyrien ; il connaît à fond les Égyptiens et leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles, il ne le verra point : il a presque vu la tour 30 de Babel, il en compte les degrés; il sait combien d'architectes ont présidé à cet ouvrage ; il sait le nom
des architectes. Dirai-je qu'il croit Henri IV fils de Henri III ? ^ Il néglige du moins de rien connaître aux maisons de France, d'Autriche et de Bavière : « Quelles minuties ! » dit-il, pendant qu'il récite de mémoire toute 5 une liste des rois des Mèdes ou de Babylone, et que les noms d'Apronal,^ d'Hérigebal, de 'Noesnemordach, de Mardokempad, lui sont aussi familiers qu'à nous ceux de Valois • et de Bourbon.* Il demande si l'Empereur * a jamais été marié; mais personne ne lui apprendra que
10 Ninus • a eu deux femmes. On lui. dit que le Roi jouit d'une santé parfaite, et il se souvient que Thetmosis/ un roi d'Egypte, était valétudinaire, et qu'il tenait cette complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quelle chose lui est cachée de la vénérable
15 antiquité ? Il vous dira que Sémiramis,* ou selon quelques-uns, Sérimaris, parlait comme son fils Ninyas,® qu'on ne les distinguait pas à la parole : si c'était parce que la mère avait une voix mâle comme son fils, ou le fils une voix efféminée comme sa mère, qu'il n'ose pas le
20 décider. Il vous révélera que Nembrot^^ était gaucher, et Sésostris" ambidextre; que c'est une erreur de s'imaginer qu'un Artaxerxe " ait été appelé Longuemain parce que les bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avait une main plus longue que l'autre ;
25 et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui affirment que c'était la droite, qu'il croit néanmoins être bien fondé à soutenir que c'est la gauche.
75. Ascagne est statuaire, Hégion fondeur, Aeschine foulon, et Cydias bel esprit,^' c'est sa profession. H a
30 une enseigne, un atelier, des ouvrages de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui. Il ne vous saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous a
promises, s'il ne manque de parole à DosithéCy qui Ta engagé à faire une élégie ; une idylle est sur le métier, c'est pour Crantor, qui le presse, et qui lui laisse espérer un riche salaire. Prose, vers, que voulez-vous? Il réussit également en l'un et en l'autre. Demandez-lui 5 des lettres de consblation, ou sur une absence, il les entreprendra; prenez-les toutes faites et entrez dans son magasin, il y a à choisir. Il a un ami qui n'a point d'autre fonction sur la terre que de le promettre longtemps à un certain monde, et de le présenter enfin dans 10 les maisons comme homme rare et d'une exquise conversation ; et là, ainsi que le musicien chante et que le joueur de luth touche son luth devant les personnes à qui il a été promis, Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite grave- 15 ment ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués. Différent de ceux qui, convenant de principes et connaissant la raison ou la vérité qui est une, s'arrachent la parole l'un à l'autre pour s'accorder sur leurs sentiments, il n'ouvre la bouche que pour con- 20 tredire : il II me semble, dit-il gracieusement, que âest tout le contraire de ce que vous dites / » ou : a Je ne saurais être de votre opinion ; » ou bien : « Ça été autrefois mon entêtement comme il est le vôtre ; mais. . . . Il y a trois choses, ajoute-t-il, à considérer . . . ,» et il en ajoute une 25 quatrième : fade discoureur, qui n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée qu'il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en œuvre ses rares conceptions ; car, soit qu'il parle ou qu'il écrive, il ne 30 doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le faux, ni le raisonnable ni le ridicule : il évite uniquement
de donner dans le sens des autres et d'être de l'avis de quelqu'un ; aussi attend-il dans un cercle que chacun se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amené lui-même, pour dire dogmatiquement des choses 5 toutes nouvelles, mais à son gré décisives et sans réplique. Cydias s'égale à Lucien ^ et à Sénèque,^ se met au-dessus de Platon," de Virgile et de Théocrite ; * et son . flatteur a soin de le confirmer tous les matins dans cette opinion. Uni de goût et d'intérêt avec les contempteurs
10 d'Homère,*^ il attend paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes : il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il adjuge la seconde place. C'est en un mot un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bour-
15 geoisie et de la province, en qui néanmoins on n'aperçoit rien de grand que l'opinion qu'il a de lui-même.
76. C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu'il vient d'apprendre lui-même. Celui qui
20 sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré et parle plus indifféremment.
77. Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement : elles se gâtent par l'emphase. Il faut dire noblement les plus petites : elles ne se soutiennent
25 que par l'expression, le ton et la manière.
78. Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut les écrire.
80. Toute confiance est dangereuse si elle n'est entière : il y a peu de conjonctures oli il ne faille tout dire
30 ou tout cacher. On a déjà trop dit de son secret à celui à qui l'on croit devoir en dérober une circonstance.