DES ESPRITS FORTS
I. Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie? Quelle plus grande faiblesse que d'être incertains quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit être la fin ? Quel lo découragement plus grand que de douter si son âme n'est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n'est point corruptible comme ces viles créatures ? N'y a-t-il pas plus de force et de grandeur à recevoir dans notre esprit l'idée d'un être supérieur à tous les 15 êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se doivent rapporter; d'un être souverainement parfait, qui est pur, qui n'a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l'image, et, si j'ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle ? 20
10. J'exigerais de ceux qui vont contre le train commun et les grandes règles, qu'ils sussent plus que les autres, qu'ils eussent des raisons claires, et de ces arguments qui emportent conviction.
16. L'athéisme n'est point. Les grands qui en sont 25 le plus soupçonnés, sont trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas: leur indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article si capital, comme sur la nature de leur âme, et sur les conséquences
d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent: ils n'y pensent point.
17. Nous n'avons pas trop de toute notre santé, de toutes nos forces, et de tout notre esprit, pour penser 5 aux hommes ou au plus petit intérêt: il semble, au contraire, que la bienséance et la coutume exigent de nous que nous ne pensions à Dieu que dans un état oîi il ne reste en nous qu'autant de raison qu'il faut, pour ne pas dire qu'il n'y en a plus.
10 19. Les hommes sont-ils assez bons, assez fidèles, assez équitables, pour mériter toute notre confiance, et ne nous pas faire désirer du moins que Dieu existât, à qui nous pussions appeler de leurs jugements et avoir recours quand nous en sommes persécutés ou trahis ?
15 22. L'homme est né menteur. La vérité est simple et ingénue, et il veut du spécieux et de l'ornement. Elle n'est pas à lui, elle vient du ciel toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection ; et l'homme n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le
20 peuple: il controuve, il augmente, il charge par grossièreté et par sottise; demandez même au plus honnête homme s'il est toujours vrai dans ses discours, s'il ne se surprend pas quelquefois dans des déguisements oU engagent nécessairement la vanité et la légèreté, si, pour
25 faire un meilleur conte, il ne lui échappe pas souvent d'ajouter à un fait qu'il récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui, et presque sous nos yeux; cent personnes qui l'ont vue la racontent en cent façons différentes; celui-ci, s'il est écouté, la dira
30 encore d'une manière qui n'a pas été dite. Quelle créance donc pourrais-je donner à des faits qui sont anciens et éloignés de nous par plusieurs siècles? quel fondement
dois-je faire sur les plus graves historiens ? que devient l'histoire ? César a-t-il été massacré au milieu du sénat ? y a-t-il eu un César ? « Quelle conséquence ! me ditesvous ; quels doutes ! quelle demande ! » Vous riez, vous ne me jugez pas digne d'aucune réponse ; et je crois même 5 que vous avez raison. Je suppose néanmoins que le livre qui fait mention de César ne soit pas un livre profane, écrit de la main des hommes, qui sont menteurs, trouvé par hasard dans les bibliothèques parmi d'autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou apo- lo cr)rphes ; qu'au contraire il soit inspiré, saint, divin ; qu'il porte en soi ces caractères; qu'il se trouve depuis près de deux mille ans dans une société nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant tout ce temps la moindre altération, et qui s'est fait une religion de le 15 conserver dans toute son intégrité; qu'il y ait même un engagement religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits contenus dans ce volume oh il est parlé de César et de sa dictature : avouez-le, Lucile^ vous douterez alors qu'il y ait eu un César. 20
32. Qui a vécu un seul jour a vécu un siècle: même soleil, même terre, même monde, mêmes sensations ; rien ne ressemble mieux à aujourd'hui que demain. Il y aurait quelque curiosité à mourir, c'est-à-dire à n'être plus un corps, mais à être seulement esprit. L'homme 25 cependant, impatient de la nouveauté, n'est point curieux sur ce seul article; né inquiet et qui s'ennuie de tout, il ne s'ennuie point de vivre ; il consentirait peut-être à vivre toujours. Ce qu'il voit de la mort le frappe plus violemment que ce qu'il en sait: la maladie, la douleur, le 30 cadavre le dégoûtent de la connaissance d'un autre monde; il faut tout le sérieux de la religion pour le réduire.
35. La religion est vraie, ou elle est fausse: si elle n'est qu'une vaine fiction, voilà, si Ton veut, soixante années perdues pour l'homme de bien, pour le chartreux ou le solitaire: ils ne courent pas un autre risque. Mais 5 si elle est fondée sur la vérité même, c'est alors un épouvantable malheur pour l'homme vicieux: l'idée seule des maux qu'il se prépare me trouble l'imagination; la pensée est trop faible pour les concevoir, et les paroles trop vaines pour les exprimer. Certes, en supposant même
10 dans le monde moins de certitude qu'il ne s'en trouve en effet sur la vérité de la religion, il n'y a point pour l'homme un meilleur parti que la vertu.
43. Voyez, Luciley ce morceau de terre, plus propre et plus orné que les autres terres qui lui sont contiguës: ici,
i5 ce sont des compartiments mêlés d'eaux plates et d'eaux jaillissantes ; là, des allées en palissade qui n'ont pas de fin, et qui vous couvrent des vents du nord; d'un côté, c'est un bois épais qui défend de tous les soleils, et d'un autre un beau point de vue; plus bas, une Yvette,^ ou un
20 Lignon,^ qui coulait obscurément entre les saules et les peupliers, est devenu un canal* qui est revêtu; ailleurs, de longues et fraîches avenues se perdent dans la campagne, et annoncent la maison, qui est entourée d'eau. Vous récrierez-vous: t Quel jeu du hasard! combien de belles
25 choses se sont rencontrées ensemble inopinément I» Non, sans doute; vous direz au contraire: cCela est bien imaginé et bien ordonné; il règne ici un bon goût et beaucoup d'intelligence.» Je parlerai comme vous, et j'ajouterai que ce doit être la demeure de quelqu'un de
30 ces gens chez qui un Nautre* va tracer et prendre des alignements dès le jour même qu'ils sont en place. Qu'est-ce pourtant que cette pièce de terre ainsi dis-
posée, et oîi tout l'art d'un ouvrier habile a été employé pour Pembellir, si même toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air, et si vous écoutez ce que je vais dire?^. . . .
47. Plusieurs millions d'années, plusieurs centaines de 5 millions d'années, en un mot tous les temps, ne sont qu'un instant, comparés à la durée de Diôu, qui est éternelle: tous les espaces du monde entier ne sont qu'un point, qu'un léger atome, comparés à son immensité. S'il est ainsi, comme je l'avance, car quelle pro- 10 portion du fini à l'infini? je demande: Qu'est-ce que le cours de la vie d'un homme? qu'est-ce qu'un grain de poussière qu'on appelle la terre ? qu'est-ce qu'une petite portion de cette terre que l'homme possède et qu'il habite? — Les méchants prospèrent pendant qu'ils 15 vivent. — Quelques méchants, je l'avoue. — La vertu est opprimée et le crime impuni sur la terre. — Quelquefois, j'en conviens. — C'est une injustice. — Point du tout: il faudrait, pour tirer cette conclusion, avoir prouvé qu'absolument les méchants sont heureux, que la vertu 20 ne l'est pas, et que le crime demeure impuni; il faudrait du moins que ce peu de temps, oh les bons souffrent et oh les méchants prospèrent, eût une durée, et que ce que nous appelons prospérité et fortune ne fût pas une apparence fausse et une ombre vaine qui s'évanouit ; que 25 cette terre, cet atome, oh il paraît que la vertu et le crime rencontrent si rarement ce qui leur est dû, fût le seul endroit de la scène oh se doivent passer la punition et les récompenses. . . .
Si* on ne goûte point ces Caractères^ je m'en étonne ; 30 et si on les goûte, je m'en étonne de même.