‹ Selmours de FlorianChapitre 2 sur 120 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

M. PIKLE, ÉLISA, SELMOURS, FANNY.

( On est assis à une table de thé} Fanny est debout derrière. )

i«. pîciCLE, à Selmcurs.

Eh bien ! on vous a vu sortir dès le matin : Dans Londres que dit-on ? Parlez , parlez enfin. Jamais Anglais chez lui ne rentre sans nouvelle , Bonne ou mauvaise , vraie... au moins officielle; Pour moi , je ne sais rien , je n'ai que les journau3^. Voyons : le ministère ? et l'Inde ? et nos vaisseaux ? N'est-il donc rien de neuf dans la vieille Angleterre? Qu'est-ce que l'on marie, Ou qu'est-ce qu'on enterre?... Point de réponse encor ?... Je vous l'ai dit , SelmourS , Vous avez un secret : négligeant vos amours , Depuis hier votre ton n'a plus la même aisance ; Près d'épouser ma sœur , vous craignez sa présence ; Ou vous avez le spleen ou quelque noir seçrei.

SELMOTJRS.

Monsieur, écoutez -moi...

M. T^ICt.fE, Quelle autre cause au fuit Pourriez-vous m' alléguer ? Depuis huit jours à Londre , Aux vœux de la famille empressé de répondre , Je suis venu hâter un hymen dont ma sœur Ainsi que vous, Selmours , se promet la douceur; Tous trois dans cet hôtel nous descendons , et vite, ^rangers et parens , chacun nous félicite ; Vos vœux étaient comblés... Soudain, muets et froids, On vous dirait vraiment époux depuis six mois.

Mais...

M. PICKLE

Pensez-vous qu'encor je sois à voils connaître ? Qwe je ne sache pas que vous êtes peut-être De nos Anglais , qu*on voit en maint travers errer , Le plus ingénieux à vous désespérer ?

J'en puis avoir sujet.

M. PICKLE

Oui , ce n'est pas un conte :

Vous êtes fort à plaindre ! Hier , sur votre compte , Vous aurez entendu quelque mauvais bon mot Tomber innocemment de la bouche d'un sot ; Un fat peut-être aura blâmé votre conduite , ( Ce qui n'est arrivé qu'à vous ) ; et tout de suite Vcus voilà désolé , vous croyez tout perdu : Car , pour un point d'honneur assez mal entendu , Tandis que sans raison chacun censurée et fronde. Vous vous êtes promis de plaire à tout le monde.

Monsieur Pickle....

M. PICKLE se levant.

Eh ! morbleu , laissez là , mon ami , Ce beau projet que Dieu n'accomplît qu'à de^ni. Bien fou qui , comme vous , dans le siècle où nous sommes , Va meltte son bonheur à la merci des hommes ! Vertus , tsprit , bon cœur , vous tenez tort du ciel , Tout , hors du caractère , et c'est l'essentiel : EfTorcez-vous d'en prendre , et ne vous troublez guère De tout ce que peut dire ou penser le vulgaire j Montrez ce beau dédain , dont je fais vanité ,

Pour ce qu'oài nomme ici de l'amabilité.... J

Enfin imitcz-moi , je ne puis mieux vous dire. f

Les seuls chagrins du cœur ont sur moi quelque empire : Sachez donc une fois quon se passe fort bien Des suffrages du monde , alors qu'on a le mien.

S'agit-il de cela ? Votre esprit infaillible Se trompe eu ce moment.

M. PICKLE

Je me trompe ! Impossible.

Pour être heufeux , mon cher , vous n'aviez qu'à vouloir; Demain mistriss Hartlay couronnait votre espoir. Du vieux baron mon frère , à vingt ans déjà veuve. Elle est pleine d'esprit , de raison... et la preuve , C'est qu'elle me consulte en tout événement. Quel serait donc l'objet d'un pareil changement ?

ÉLISA

Quoi ! l'humeur de monsieur est pour vous un mystère ? Moi , qui n'ai qu'un cœur droit et qu'un esprit vulgaiie, J'ai tout deviné.

M. PICKLE

Vous ?

Craignez (jue sur ce point , Madame...

ÉLISA

Non , Monsieur , je ne m*abusc point ; Je vois trop qu'un moment a suffi pour éteindre Une ardeur que le temps ne devait pas atteindre.

Vous déchirez mon cœur.

ÉLISA

Je réclaire.

M. PICKLE

Arrêtez :

Qu^une femme croit vite aux infidélités !

ÉLISA

Mais comment expliquer ce trouble , cette gêne ? Parlez : la raconter , c'est adoucir sa peine.

Sachez tout.

M. PICKLE

Fanny, sors.

Et pourquoi la chasser ?

M. PTCKLE.

Bon l jusqu'à miss Fanny qu'il tremble d'offenser.

FANNY

Tout le monde n'a pas cette aimable manie, Monsieur le baron.

M. PICKLE

Paix ! — Avec sa baronnie...

Vous savez que je dois tout à sir Mékelfort ;

Il m'a servi de père et seul a fait mon sort.

J'ai , dans ces derniers jours , fait partir un message

Par lequel ]e priais cet ami tondre et sage

D'approuver le bonheur que j'allais obtenir.

Hier j'attends sa réponse...

M PICKLE

Eh bien ?

Je vois venir Un exprès , qui trompant ma plus chère espérance , Me donne de sa mort la funeste assurance : Un prompt trépas , Monsieur , l'enlève à ses amis. Cependant de sa part un papier m'est remis ; Je l'ouvre avec respect... Quelle surprise extrême ! C'était son testament ,• et son ordre suprême Me fait son légataire à titre universel.

M. PICKLE

Voilà de vos chagrins le sujet si cruel ?

Vous allez voir : en outre , il a joint une lettre Qu'entre mes seules maius l'exprès ymml^fdm remettre.

M. PICK.LE

Mais...

La rpici : je veux, surmontant mes regrets, Vous la lire à tous deux ; vous jugerez après.

« Mon cher Edouard ,

« Je vous laisse toute ma fortune. Depuis que je vous connais , « c'est h vous que je l'ai destinée, pe/so/i/iel/emen/ àvoi/sseul. Elle « se monte à vingt mille livres sterliiigs de revenu. J'ai pris les « précau ions nécessaires pour que personne ne put vous la dis- <f puter : conime je ne la dois qu'a mes travaux , je pense qu'il « m'est permis d'en disposer à mon gré Si votre extrême délica- « tesse vous engageait à la refuser pour la laisser à ma famille ou <f à qui que ce soit dans le inonde , je vous préviens, je vous « déclare que vous contrediriez manifestement mes désirs et ma <: volonté ; mon test;iment vous donne tous mes biens, sans au- « cune condition. Celte lettre, mon ami, ne vous eu dictera « point, elle ne contiendra qu'une prière.

« Je suis père d'une fille de dix-huit ans, que j'ai fait élever « avec soin. Elie a mérité ma tendresse,- elle est belle, sage, ai- « mable , et doit , j'en suis sûr , faire le bonheur d'un époux. « Des obstacles , venus en partie d'un car^rlère violent et d'un « esprit dissipateur, m'avnient empêché d épouser sa mère, qu'elle « a per<Ui( depuis dix ans. M.« leniiy est confiée aux soins de mis- « Iri. Foiward, sa tante maternelle, bonne femme, entichée « de prétentions à la noblesse; toutes deux habitent auprès d'Ox- « ford , dans 11 petite seii<neurie d'Owen , apanage qui compose « à présent toute leur fortune, et que ]'ai cédé à la vanité de « mistriss Forward.

« Je vou-> demande comme à mon ami , comme à mon fils « ad<)i)lif, de réparer mes t«»rls envers nta fille, de lui rendre ft un et it , un nom , que je n'ai pu lui df)nner , et d'acquitter u ma dette env. rs elle, en l'élc vaut au rang de votre épouse. Je « vous répète, njon cher Edouard , que cette prière n"est point « un ordre, n'est point surtout une condition, qu'elle n'a nul « rapport avec le.s biens que je vous laisse : c'est une grâce que « je sollicite de mon ami , de mon fils, une grâce que j'attends « de sa piété.

« Votre cousin ,

« Georges Mekelfort. »

M. ?ICKLj:.

Ah ! ah !

5ELMOURS.

Vous savez tout.

M. PICKLE

Eh bien ! qu'allez-vous faire?

Je crains que votre cœur encor ne délibère.

Non, Monsieur j sur mou cœur prenez moins de soucis «

( 7 ) Je puis être affligé, mais non pas indécis.

M. PICKLE

A la bonne lieure.

Oui ; quels que fussent d'avance Les droits de mon tuteur à ma reconnaissance» Il n'avait pas le droit , pour des biens superflus, De disposer d'un cœur qui ne m'appartient plusw Certe , à cet argument il n'est pas de réponse.

Comment ?

An legs entier , dès ce jour je renonce. Que m'importe un peu d'or ? avec ma pauvreté. Je repreiuis mon amour , mes droits , ma bberté ; Puis-je trop ijnmoler à ce bonheur fidèle, Qu'Elisa seule doune et qui m'attend près d'elle.

énsA.

M. PICKLE

Que dites-vous? N'avez- vous pas songé Jusqu'à quel point, Monsieur , vous êtes engagé ? Mékelfbrt vous dé end d'une manière expresse De renoncer au legs que vous fiit sa tendresse ; Trahirez-vous le vœu de votre bienfaiteur ? Sa lettre si touchante est votre accusateur. Il a compté sur vous pour épouser sa fille , N'aimant, ne distinguant que vous dans sa famille , Il vous fait héritier de tout son bien , non pas

A la condition d'épouser Dans ce cas,

Distinguons , vous pourriez souscrire ou non, n'importe;

Mais au refus d'abord il vous ferme la porte ;

Ensuite il vous demande une grâce en mourant.

Un service d'ami dont l'honneur est garant,

Et dont un cœur bien né d'autant moins se dispense»

Que rien ne l'y contraint que la reconnaissance J

Donc il a prétendu, comptant sur votre foi ,

Vous épargner. Monsieur, les devoirs d'une loi.

Pour vous en imposer de plus sacrés sans doute.

Qu'avant ses passions un honnête homme écoute.

ÉLISA

Mais son honneur , mon frère , avant tous ces débats S'est engagé. . . .

M. PICKLE

Ma sœur, ne m'interrompez pas.

J'en suis fâché pour lui, pour vous, et pour moi-mêjne. Mais, Monsieur, qu'allez-vous répondre à ce dilemme : Si votre bienfaiteur était vivant encor , Et que vous lui dissiez : « Je désirerais fort, « Mais en vain , resserrer nos liens de famille, « J'aime ailleurs, et ne puis épouser votre iille ; »

Il est au moins douteux que pour quelque parent, Plus docile que vous , ou moins indifférent, Mékelfbrl ne cliangtât son vœu testamentaire : Vous ne me nien z pas la majeure , j'espère ; Auourd'liui q'i'il est mort pourra-t-il rien changef ? Vous ne pouvez donc pas. Monsieur, vous dégager; Il vous l'aul suivre en (oui ses vo ontés dernières , Il vous faut, comme un ordre, accomjjlir ses prières, Et vous bien souvenir que Ihonneur, le devoir, Comptent pour rien l'amour et son vain désespoir.

Cela peut être; mais l'amitié, je suppose ,

Doit , Monsieur, les compter encor pour quelque chose.

Et surtout s'exprimer avec moins d'âpreté ;

Je Je croyais.

M PICKLE

Oh ! olî ! l'honneur, la probité, Ne savent point , Monsieur , faire de belle phrase ; Leur style est tout uni , sans fleurs et snns emphase. Et ceux qui penseront autrement , je réponds t^u'ils sont tous, plus ou moins , des sots ou des fripons.

Permetfpz-moi pourtant , malgré ma déférence Et pour votre morale et pour votre prudence. De croire qu'il existe encore en quelques lieux Des <4(ns autant que vous sensés et vertueux; Je les consulterai ,Mof)sieur , et je le jure: S'ils sont de votre avis , d'une vertu si dure , La jnort m'affranchira,

M. PfCKl-F.

Vraiment , le beau moyen!

Vous aurez beau mourir , cela ne prouve rien ; Allez-vous-en mourir comme un franc imbécile. Sachez, Monsieur, qu'il e^t souvent moins difficile De fi.ourir, que de vivre en faisant son devoir ; Et comme à nos messieurs cent fois je l'ai fait voir....

SELVIOURS.

Madame, je reviens à l'instatjt ; je vais prendre T/'avis de gens sensés qui voudront bien m'entendre , Et je suis à vos. pieds.

M. PTCKLE.

Des avis ! des avis !

Quels autres que les miens doivt ni être suivis ? M'^is il part tout de bon.... C'est me faire une insulfe. Parbleu , je veux les voir ces hommes qu'il consulte î Je m'altqche ù ses pas ; nous jugerons comment Tous ces beaux conseillers tournent un ar^Uiuent ; Et vous, monsieur iSelmours , qui par!i(Z comme quatre. Vous trouvez plus aisé de fuir que de combattre.

( // sorL )

Eh bien , Faiiny ?

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