SCÈNE IL
SELMOURS, M. PICKLE.
M. PICKLE
Seîmours , qu'esl-on venu me parler d'un duel ?
Parlez bas. '
M. PICKLE
Vous suivez cet usage cruel î Vous, colonel, pre'tendre à si mince victoire ? Servez votre pays ; il n'est pas d'autre gloire. Mais d'abord est-il sûr qu'on vous ait insulté ?
Oui , c'est un ïnco)inu , c'est un jeune éventé , L'amant de miss Jennv , qui ni*a cherché querelle ; Je ne prétends en rien lui disputer sa belle. Ma is^ l'affront eU connu , l'affaire a fait éclat , Et j'espère avant peu corriger notre fat.
M. PICKLE
Le corriger , Monsieur ! ah ! j'entends , c'est-k-dire Le tuer.
Je frémis du danger (ju'il s'attire.
M. PTCKLE.
Et savez-voiis , Monsieur, quel est cet étourdi ?
SELMOrRS.
C'est , je l'ai dit déjà , l'anjant de niiss Jenny.
M. PI( KLE
C'est mon fils , malheureux , mon fils î et dans une heure De votre propre main vous prétendez qu'il meure î
Ciel ! que m'avez- vous dit ? '
M. PICKLE
Ce qu'au même moment M'apprend son précepteur Laissons tout argument; D'écorter la rBison vous n'êtes pas capable. Ecoutez donc mon cœur : vous seriez bien coupable , Pour un vain préjugé, d'immoler sans pitié Les liens les plus cbers , le sang et l'amitié , Et le respect qu'on doit aux cheveux blancs d'un père.
Monsieur....
M. PTCKLE.
Vous vous taisez ! votre cœur délibère ! Vous hésitez , Selmours , à me jurer ici Que vous ne tuerez pas le fils de votre ami ? Voilà donc la vertu dans le monde suivie ! L'homme qui , pour sauver sa maîtresse, sa vie, Ne consentirait pas, dans un pressant danger, A faire au bien d'autrui Je tort le plus léger , Esclave d'un honneur atroce et ridicule , Cet homme , se peut-il , ne se fait pas scrupule De priver un vieillard , un père , du seul bien. Qui lui reste , d'un fil« , sa joie et son soutien ; Et cet homme , ou plutôt ce nii^urtrier , aspire A l'estime du monde , et voudra qu'on l'admire.
Eh ! mais... je ne suis point l'agresseur.
M. PICKLE
Je le sai- Par Robert , sans motif, vous fûtes offensé , Dites-vous , son insulte est maintenant publique : Eh bien ! ^e vous demande un pardon authentique. Je le demanderais en présence de tous , Et ne rougirais pas d'embrasser vos genoux.
SELMOURS, troublé.
Gardez-vous-en , Monsieur.
M. PICKLE
Promettez donc , barbare , Que ce n'est pas la mort qu'un ami me prépare.
Eh ! Monsieur , suis-je sourd à vos cris , à vos vœux ? Cei usage insensé , nous le blâmons tous deux.
Nommez ce préjugé ridicule, féroce :
Oui , cet honneur est faux , sa folie est atroce ,
J'en conviens hautement ; mais j'y dois obéir.
Vous , qui me reprochez que mou plus cher désir
Est de flatter en tout l'opinion du monde ,
Esi-ce sur un tel point qu'il faut que je la fronde?
Ce duel , aujourd hui vous voulez l'empêcher :
Mais l'un l'autre demain nous irions nous chercher.
Votre fils , comme moi , ne veut rien d'équivoque ;
vS'il se désiste , eh bien ! c'est moi qui le provoque.
11 n'est donc qu'un moyen , vous n'avez qu'un espoir. ^
M. PICKLE
Lequel ? parlez. Mon fils , dois-je encor le revoir ?
J'épargnerai ses jours , Monsieur ; je vous en donne Ma parole d'honneur qui n'a trompé personne,- Croyez à ma prudence , et que je fais ici Tout ce que je puis faire en m'engageant ainsi.
M. PICKLE
Le voilà cet ami comme il n'en est point d'autre !
Ma parole est à vous, mais il me faut la vôtre. J'exjgc qu'étranger à ce fatal débat , Vous demeuriez ici jusqu'après le combat.
M. PICKLE
Il faut....
Que vos discours ne fassent rien connaître. Je vous demande une heure ; après , vous serez maître. A moins d'un tel serment , je ne réponds de rien.
Noble €t cruel ami... , je vous le donne.
SELlVtOURS.
Eh bien î Vous serez content.
( // prend les pistoletsy.
M. PICKE.
Ciel î Moi , votre ami , son père.
Nous reviendrons bientôt tous les deux , je- l'espèx'e. Si je ne reviens pas..., donnez à votre sœur Ce billet qui contient le secret de mon cœur.
M. PICKLE
Quoi !
Votre fils m'attend ; assuré qu'il doit vivre , N'exigez rien de plus , gardez-Tous de nous suivre.
M. PICKLE
Embrassez-moi.
SELMOURS, montrant la lettre.
Songez que mon honneur est là.
Je pars j une heure encor trompez mon Elisa.