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Semeurs d'idées

Les femmes ont pris récemment une place si importante dans la littérature qu on peut se demander, pour V heure, si ce n'est pas la première. Il faut nous y résigner, le succès des femmes écrivains qui viennent de célébrer, sur des modes nouveaux, en vers et en prose, V amour et la passion, ont fait pâlir un instant les plus autorisés champions de la poésie et du roman. La femme, ayant appris à écrire et même à penser à sa façon, devait aussi se servir de cette arme pour dire leur* vérités aux hommes et particulièrement aux hommes de lettres, ce qui est à proprement parler le métier du critique professionnel.

j/iie Yvonne de Romain nous en offre un frappant exemple dans ce livre. Qu'on me permette de citer d'abord un mot, qui prouve chez cette jeune fille une singulière pénétration et un don rare d' observation . « Beaucoup de femmes, dit-elle quelque part, n'ont pas de conscience ; les hommes, qui en ont davantage, s en servent si rarement ! » Trait amer, mais combien juste ! Il y a trente ans encore, on aurait pu le retourner contre les femmes et dire : « Beaucoup d'hommes manquent d'intuition ; les femmes auteurs, qui en ont davantage, ne savent pas s'en servir. Elles n'ont qu'une ambition ; égaler la raison masculine. Aussi imitent-elles toujours un homme. » Autrefois ce besoin d'imitation sévissait même parmi les femmes de génie et c'est ce qui faisait dire un jour à Mme de Girardin : « C'est surtout à propos de Mme Sand qu'on peut dire : le style c'est l'homme ! » Aujourd'hui cela ne serait plus vrai. Elles ont appris à se mieux connaître et à mieux utiliser leurs forces ; c'est ce qui explique leur succès croissant. Au lieu de prétendre égaler l'homme comme jadis, elles ont compris que leur pouvoir ne résidait ni

dans la logique rigoureuse, ni dans les vastes synthèses, mais dam leurimpressionnabilité frémissante et dans la finesse de leur observation, dans la violence de leurs sensations ou dans V intensité de leurs sentiments. Nous y avons gagné un nouveau genre littéraire, qui ajoute une corde à la lyre humaine. On devine que je ne veux point parler ici de la littérature féministe, le plus doctrinal et le moins littéraire des genres, mais de ces œuvres délicate*, qui, par leur subtilité insinuante, par leur vibration dame ou par leur flamme impétueuse rentrent dans le genre inépuisable de V Eternel-Féminin et nous permettent à y plonger nos regards plus avant. *

Semeurs d'Idées est un recueil dessais brillants et incisifs sur quelques auteurs contemporain*. Une phrase de la dédicace nous en dit V origine et nous en trahit le sens intime : « Ce livre, dit Mn° Yvonne de Romain àsonpèiw raconte ma jeunesse, cette jeutu enivrée de lectures et & idées dont f ai savouré la longue ardeur près de toi. » On sait que h- çomU de Romain, fondateur' ->-(.<

classiques d Angers et de la Revue de l'Ouest, a voué sa vie entière au culte passionné de Vart. Grâce àlui,sa ville natale put connaître la grande musique et devenir même un centre d'initiative pour le plus moderne et le plus populaire des arts. Associée aux pensées et aux travaux de ce père artiste et idéaliste, élevée dans un château voisin de la vieille cité angevine, sa fille eut une jeunesse enthousiaste et studieuse. Son esprit ne se forma point dans la fièvre excitante de Pari s, mais parmi les coteaux boisés du pays natal, les beaux loisirs et les lectures prolongées aux veillées d'hiver ou aux crépuscules dor dont l'été estompe les rives sinueuses de la Loire. De là cette habitude de repliement sur soi, cette contemplation altière, ce rêve investigateur qui aime à planer de haut sur les choses pour en mieux sonder la profondeur. Dans sa solitude recueillie et animée, M[le de Romain s'est attachée à toutes les individualités qui V attiraient et les a jugées librement. Etrangère aux questions de personnes, aux écoles, aux cénacles, aux coteries, elle exprime sans crainte et quelquefois avec vivacité ses sympathies et ses antipathies,

Ses qualités dominantes sont bien essentiellement féminines : spontanéité d'impression, sensibilité profonde. Elle y ajoute une chose plus rare, cette intuition pénétrante qui va souvent jusqu'à la divination psychique et lui donne la clef des âmes qu'elle ouvre avec aisance et dextérité. Non contente de ce privilège, elle aspire aux cimes de Vidée pure et s'y élève par brusques élans. Le désir de la vie ardente, qui s allie fréquemment à celui de la beauté idéale chez les songeuses solitaires, la prédestinait à la nostalgie de la Grèce. Voici comment s exalte son jeune enthousiasme : « Vers la terre grecque vont se rajeunir nos songes. La vie aujourd'hui rampe dans un soir sanglant, pie in de colère et de bruit. Mais V esprit se libère en ètreignanl le passé. Il suffit que V histoire module son chant de sirène, quelle redise le triomphe du soleil, sur les cimes de V Olympe. Il suffit qu'elle rappelle ï ètincellement des boucliers d'or aux façades des temples, les longée^ tuniques et le pas flexible des cane phores sur les chemins de V Acropole S essor innombrable desVictoires couronnant le front de VAttique. la lance prodigieuse d'Athéna levée ven le

ciel de Salamine. Et nos âmes, oublieuses de l'heure, retrouvent en elles la ferveur confiante des héros. »

V intérêt spécial des études que renferme le volume intitulé Semeurs d'Idées est de nous faire voir et de nous rendre sensibles, à travers un certain nombre de personnalités marquantes, quelques-uns des puissants courants d'idées qui traversent et agitent l'âme contemporaine. N'est-ce pas en effet l'inquiétude passionnelle et l'éternelle question de Vamour dont traite l'auteur quand il nous parle des trois illustres romancières, Mmes Gérardd 'Houville, de Noailles et Marcelle Tinayre ? Et peut-être qu enlisant certaines de ses remarques on lui accordera sa proposition pèremptoire, à savoir qu' « il faut être femme pour comprendre une femme.» — Avec M. Edouard Rod, le plus intimement pathétique et le plus sincère de nos romanciers, nous sommes en face de l'inquiétude morale et de tous les problèmes poignants qu'elle suscite. — Avec les conteurs raffinés, Jules Lemaître, Gebhardt, Michaut et Anatole France, ces ironistes sentimentaux que

Vessayiste appelle les derniers homèrides, à cause de leur goût archaïque pour le cadre grec, c'est l'inquiétude esthétique qui s'empare de nous. — Il nest que juste, après cela, de toucher à l'inquiétude nationale et à la grave question de la patrie avec M. Barrés et de conclure par l'inquiétude métaphysique avec M. Maeterlinck, V exquis poète mystique qui s'est enfoncé jusqu au cou dans le positivisme avec son Temple enseveli, et dont nous attendons la résurrection en quelque drame merveilleux.

Sur toutes ces 'personnalités remarquables on trouve daiis ce livre des appréciations fines, des critiques perspicaces avec quelques vues neuves et hardies. Quant aux doctrines quil effleure, l'auteur n'a ni idées préconçues ni solutions p rè mature 'es. Toutefois un sentiment énergique et juste, un besoin invincible de lumière et de foi V oriente toujours vers le vrai, lia compris que toute évolution dans l'art d'écrire annonce une évolution dans la pensée métaphysique. » Il en ressort que la question philosophique et religieuse domine toutes les autres et quelles en dèpen-

dent. Mais il se rend compte des difficultés qu'il y aura pour le XXe siècle à se créer une foi conforme à ses aspirations diverses. Néanmoins il constate que si nulle époque ne fut plus contradictoire et plus sceptique, nulle aussi c n'a souhaité plus ardemment le rayon divin » et il croit que « le temple qui se bâtit est le temple de Psyché. » Une telle foi, si vague soit-elle, peut suffire à une femme. Elle peut même nous servir d'exemple. Car ce qui manque le plus à notre temps c'est moins une foi positive que la foi en général et le courage d'en avoir une. Le pessimisme radical qui sévit à V heure présente et paralyse tant de jeunes forces, provient rarement d'un excès dépensée, mais presque toujours d'une certaine paresse d'esprit, d'une sorte de lâcheté d'âme et dune atrophie de la volonté. Pour le combattre, il serait bon de méditer cette parole de Goethe : « Le fécond seul est le vrai » et cette autre d'un de nos plus éminents penseurs, M. Emile Boutroux : « Vivre c'est agir, et agir c'est croire. »

Le livre qu'on va lire est rempli de ces

PREfACE

fortes et nobles aspirations. On peut donc espérer quil sera bienfaisant à ceux qui saur o n t le goûter. Il prouve en tous cas que si les Semeurs d'Idées ne manquent point parmi nous, la femme, en prenant conscience délie -même, peut être elle aussi une semeuse de pensée, de foi et d 'enthousiasme.

EDOUARD SCHURE,

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