CHAPITRE PREMIER
Les Sémites paraissent s'être détachés d'une souche appelée couschitique par les anthropologistes, et qui s'était antérieurement répandue en Asie jusqu'aux Indes, et en Europe jusqu'aux rives de l'Atlantique. Ils prétendaient être les premiers-nés de l'humanité; mais on retrouve dans leurs langues des restes d'agglutinations qui leur avaient été léguées par des idiomes précédents. Quelques auteurs,
notamment M. Hovelacque, se sont étendus sur l'importance de ce fait, et personne n'admet plus que la langue hébraïque soit primitive.
Les Indo-Européens ou Aryens étaient à tous les points de vue absolument différents des Sémites. Par suite d'instincts et de sentiments opposés, ces deux races furent, à leur origine, impressionnées d'une façon dissemblable par le spectacle de l'univers, d'où provinrent des croyances radicalement contraires; et c'est surtout dans les idées religieuses que cette divergence s'est le plus accusée.
L'Aryen considérait les phénomènes comme les révélations temporaires d'une substance livine, dont les forces diverses constituèrent i ses yeux une foule de personnalités qui, tour itour, se confondaient et se séparaient. Il ne chercha pas à limiter celte conception, et la suivit dans l'infinie variété de la nature, où .oui. s'enchaîne, où tout est un et multiple à a fois; c'est le divin, et non la divinité indépendante de son œuvre, qu'il comprit, et
jamais il n'aurait imaginé que ce divin pût lui être hostile. Venant de lui, vivant et devant retourner en lui, il ne s'en, crut qu'une forme éphémère, une émanation d'un jour. L'homme fut pour lui un anneau de la chaîne sans fin des apparences, né à son heure, et devant se perdre dans l'abîme où les phénomènes s'évanouissent.
Les premières pensées du Couschite furent différentes. Les forces supérieures à la sienne lui parurent hostiles. Ayant conscience d'être lui-même une force dirigée par une volonté propre, il se crut sous la domination de puissances volontaires et ennemies, leur prêta les sentiments capricieux de l'humanité, et supplia les corps nuisibles de ne pas lui faire de mal. Son culte s'adressa particulièrement à ceux qui paraissaient avoir un grand pouvoir.
Le feu, qui inspirait un effroi constant, devint le fétiche le plus craint et le plus adoré. Ce fut le dieu de toutes ces tribus errantes, le Moloch toujours malfaisant, souverain de l'univers.
Les Couschites l'imaginèrent avec leurs goûts et leurs besoins, lui apportèrent des aliments, qu'ils jetaient dans les flammes pour le nourrir et se le rendre favorable. Sous la menace perpétuelle de l'imprévu, ils brûlèrent des victimes humaines, dont le supplice devait satisfaire la colère du dieu terrible ; ils lui offrirent des souffrances et une autre vie, en échange de leurs souffrances et de leur propre vie, et crurent se procurer quelques jours de sécurité en renouvelant incessamment ces sacrifices.
La peur fut la base de cette religion, et conduisit aux rites les plus sanguinaires. Les holocaustes humains étant considérés comme des actes conciliateurs, l'on supposait que Holocfa serait d'autant plus apaisé que la mort des victimes aurait été plus douloureuse. On les fit périr lentement, avec des tortures qui devaient augmenter la satisfaction du monstre divin, et assurer le salut des bourreaux. On traînait à l'aide de cordes mouillées la victime entre deux feux ou d'un feu à un autre, ce
qui fut pratiqué par les Cananéens et les Arabes , avant qu'ils eussent des idoles métalliques. Enfin, pour se garantir et se racheter, les Sémites, qui héritèrent de toutes ces croyances, brûlèrent jusqu'à leurs premiers-nés, pensant que la satisfaction offerte par ces sacrifices leur serait comptée à plus haut prix, puisque ces enfants n'avaient pu s'attirer encore la haine de Moloch.
Les Couschites, qui attribuaient à leur dieu les besoins et les passions de l'humanité, devaient lui croire une compagne dont il fallait également prévenir la malveillance par des sacrifices incessants; nous la retrouvons, sous des noms différents, dans toutes les grandes déesses de l'antiquité. La nature phénoménale devint le produit de cette dualité divine, et le monde eut deux causes : un principe igné et fécondant qui eut presque partout le taureau pour emblème; une matière inerte et ténébreuse, représentée par Peau, et dont les emblèmes furent la vache et le croissant
de lune. Les Sémites demeurèrent les fidèles adorateurs de Moloch, le principe actif, tandis que le culte du second paraît être resté prépondérant chez les Couschites ou leurs descendants.
Après avoir admis l'existence de deux causes, mâle et femelle, il était naturel que ces hommes primitifs les représentassent par les organes sexuels ; la première par le Phallus
figuré par des pierres debout l , la pomme de pin et le fruit du grenadier; la seconde par le Gtéis figuré par des morceaux de bois dressés, la fleur du lotus et celle du lis. Le Lingam, résultant de la réunion du Phallus et du Gtéis, symbolisait la dualité productrice; et deux morceaux de bois placés en croix, l'un entrant dans l'autre, en étaient la reproduction la plus simple.
Les Couschites transportèrent au loin le dogme molochiste qui régna sur l'Occident et
1. On le retrouve dans les énormes menhirs qui existent encore en quelques contrées.
l'Orient, jusqu'au moment où les Aryens occupèrent à leur tour les rives du Gange et pénétrèrent en Europe. Ceux-ci trouvèrent dans Tlnde le culte de Moloch sous le nom de Siva, avec son cortège de sacrifices humains, ainsi que l'usage des emblèmes phalliques, profondément établis; et ils durent accepter ces croyances, tout en s'efforçant de supprimer l'effusion du sang. Depuis un temps immémorial , les Hindous sivaïstes portent une croix sur la poitrine, et placent ce signe sur les animaux sacrés; ainsi que les premiers Hébreux , qui marquaient leurs troupeaux de la même façon, comme d'un symbole de fécondité.
En Grèce, les Aryens acceptèrent également le Moloch-Dionyse; et les nations européennes qui provinrent du mélange des nouveaux venus avec les anciennes populations, ne purent que difficilement s'affranchir de ce culte. Mais l'antagonisme religieux était profond entre deux races dont Tune faisait de la
divinité une personnification de tout ce qui est nuisible, tandis que l'autre n'admettait que des dieux protecteurs et bienveillants. Aussi la lutte s'engagea-t-elle bientôt entre l'esprit aryen et celui des adorateurs de Moloch. Je commencerai par suivre ce dogme sanguinaire chez les Sémites; et, avec Renan, je rangerai dans cette race secondaire les Phéniciens, ainsi que leurs colonies,