A. XII
6) Quelles fureurs la jalousie et l'ambition ne peuvent-elles pas allumer parfois dans le cœur d'une femme, fût-elle une mère? Ouvrons le théâtre du grand Corneille qui connaissait si bien l'antiquité et les passions humaines. Ecoutons comment dans sa belle tragédie de Rodogune il fait parler Cléopâtre , dont la situation a tant d'analogie avec celle d'Agrippine :
Tu m'estimes bien lâche, imprudente rivale.
Si tu crois que mon cœur jusque-là se ravale
Qu'il souffre qu'un hymen qu'on t'a promis en vain
Te mette ta vengeance et mon sceptre à la main.
Vois jusqu'où m'emporte l'amour du diadème.
Vois quel sang il me coûte , et tremble pour toi-même !
Tremble! te dis-je.
à Laonice sa confidente:
Et content malgré lui du vain titre de roi, S'il régnait au lieu d'eux, ce n'était que sous moi.
venir qu'en dominant un époux ou un fils. Néron était donc l'obstacle qui se dressait devant elle, l'obstacle qu'elle devait renverser. Si elle n'avait pas craint de recourir aux plus abominables moyens pour s'élever au premier rang et au pouvoir-, que n'oserait-elle pas pour reconquérir cette situation perdue?
Il ne faut pas oublier qu'Agrippine était la petite fille de
Je te dirai bien plus. Sans violence aucune J'aurais vu Nicanor épouser Rodogune, Si content de lui plaire et de me dédaigner. Il eût vécu chez elle en me laissant régner. . . . N'appreudras-tu jamais, âme basse et grossière, A voir par d'autres yeux que les yeux du vulgaire? Ne saurais-tu juger que si je nomme un roi, Cest pour le commander et combattre pour moi?
à ses fils Sélducus et Antiockus:
Voulez-vous l'épouser afin qu'elle me brave, Et mettre mon destin aux mains de mon esclave? Vous ne répondez point! Allez, enfants ingrats, Pour qui je crus en vain conserver ces Etats: J'ai fait votre oncle roi, j'en ferai bien un autre; Et mon nom peut encore ici plus que le vôtre. Périssez! Périssez! votre rébellion Mérite plus d'horreur que de compassion. Mes yeux sauront le voir sans verser une larme. Sans regarder en vous que l'objet qui vous charme. Et je triompherai voyant périr mes fils, De ses adorateurs et de mes ennemis.
Monologue.
Sors de mon cœur, nature, ou fais qu'ils m'obéissent! Fais-les servir ma 'haine , ou consens qu'ils périssent !
Autre monologue après le meurtre de Vaine de ses fils. Enfin, grâce aux Dieux, j'ai moins d'un ennemi: La mort de Séleucus m'a venge à demi.
Son ombre, en attendant Rodogune et son frère, Peut déjà de ma part les promettre à son père.
Qui se venge à demi court lui-même à sa peine; 11 faut ou condamner ou couronner sa haine. Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux De mon sang odieux arroser leurs tombeaux, Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense.
Julie , de cette fille d'Auguste qui fut hystérique au plus haut degré ^); qu'elle était la fille de la première Agrippine qui eut pour la domination une passion dont la violence fut extrême *); que dans les cerveaux mal équilibrés de ses deux frères aines, Néron et Drusus, l'ambition inconsidérée du pouvoir fut une sorte d'idée fixe qui causa leur mort ^); que chez un autre frère, Caïus, à la folie du pouvoir se joignit celle du meurtre *).
Le dépit de sa disgrâce, la soif de dominer, la vanité féminine, n'ont-ils pas pu achever d'altérer une raison si maladive chez tous les enfants de Germanicus? Agrippine s'était toujours montrée implacable dans ses haines, nous dit Tacite ^). Elle ne pardonna pas à Lollia de lui avoir disputé la
Dût le Ciel égaler le supplice à l'offense,
Trône, à t' abandonner je ne puis consentir:
Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir;
Il vaut mieux rae'riter le sort le plus étrange.
Tombe sur moi le Ciel, pourvu que je me venge!
J'en recevrai le coup d'un visage remis:
Il est doux de périr après ses ennemis;
Et de quelque rigueur que le destin me traite.
Je perds moins à mourir qu'à vivre leur sujette.
Enjiti après avoir bu le poisoti qu'elle-même destinait à Rodogune et à Antioc/ias:
Va, tu me veux en vain rappeler à la vie;
Ma haine est trop fidèle, et m'a trop bien servie:
Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi;
C'est le seul déplaisir qu'en mourant je reçoi;
Mais j'ai cette douceur dedans cette disgrâce
De ne voir point régner ma rivale en ma place. Ne nous seruble-t-il pas que c'est Agrippine et non Cléopâtre que nous avons entendue?
1) Beulé, Auguste et sa famille. Ch. IV. Julie et son père.