‹ Sénèque et Saint PaulChapitre 8 sur 79 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Une page inédite de l'histoire de la philosophie : les philosophes du siècle d'Auguste. — Etat florissant des écoles romaines dans l'intervalle qui s'écoule entre la mort de Cicéron et le règne de Néron. — Les maîtres de Sénèque : Sextius, Sotion, Attale, Papirius Fahianus, Démétrius. — Caractère de leur enseignement. Affinités de ce nouveau stoïcisme avec les doctrines de l'Orient. Son influence sur la jeunesse romaine.

Les plus zélés admirateurs du siècle d'Auguste ne connaissent pas toujours ou n'apprécient pas toutes ses gloires ; il en est une dont ils se sont montrés jusqu'ici fort peu jaloux, et que personne, pas même en Allemagne, n'a revendiquée en son nom; c'est l'honneur, que nous voulons lui restituer, d'avoir produit une nombreuse génération de philosophes. Chacun sait combien il a été fertile en historiens et en poètes, à quel degré de perfection il a porté les arts de la paix, avec quelle force il a constitué le majestueux ensemble du monde romain ; ce qui est moins remarqué et ne doit pas être omis, c'est qu'il a aimé la philosophie, et que les maîtres qui lui enseignèrent la sagesse, aujourd'hui ignorés ou négligés, étaient alors des professeurs applaudis, des écrivains en vogue, dont les travaux contribuèrent efficacement à propager les doctrines spiritualistes, transmises par la Grèce à l'Italie. Les modernes historiens, qui observent dans l'antiquité la marche de l'esprit humain,

oublient généralement qu'entre Cicéron, fondateur de l'école romaine, et Sénèque, l'un de ses plus brillants successeurs, il y a près d'un siècle d'intervalle : leur critique, préoccupée de ces éminents personnages, passe sans transition de l'un à l'autre et sans abaisser son regard sur la société qui a vécu, c'est-à-dire qui a pensé et vécu pendant l'interrègne. Faut-il donc croire qu'au moment où s'accomplissaient d'aussi graves transformations politiques et religieuses, la raison humaine ait langui dans l'immobilité et l'impuissance, et que les commencements d'un siècle signalé par de tels événements, n'aient été pour la pensée qu'un long sommeil ?

Lorsque, laissant Cicéron, nous allons droit à Sénèque et aux néostoïciens ses contemporains, qu'y trouvons-nous? Une philosophie accrue de perspectives nouvelles et de plus vastes conséquences. Le fond de la doctrine a subi une transformation ; le spiritualisme de ces philosophes a un caractère d'exaltation mystique, de rêverie passionnée, d'enthousiasme religieux, inconnu à l'auteur des Tusculanes. Or, d'où vient ce caractère nouveau, marqué en traits si visibles ? Il est le résultat naturel du travail de ces quatre-vingt-dix années qui séparent Sénèque de Cicéron ; sa véritable origine est dans cet entraînement de plus en plus général qui porte alors les esprits vers la philosophie, dans cette ardente conversion à ses maximes, dans cet enseignement quotidien distribué à la jeunesse romaine sous Auguste et sous Tibère, dans ces livres aujourd'hui disparus que Sénèque et ses amis lisaient avec transport, dans cette foule d'idées enfin sans cesse excitées, dans cet échange de sentiments entretenu par le commerce animé des

intelligences. Elevé parmi cette jeunesse studieuse, disciple de ces hommes éloquents dont il garde chèrement la mémoire, Sénèque nous a laissé une vive peinture de ces fécondes années ; lui-même il est plein de la lecture de ses maîtres ; il entend encore leur voix, il cite des fragments de leurs discours et reproduit leurs opinions avec ce tour d'imagination qui est la qualité dominante de ce remarquable esprit. Aidés de ces souvenirs, nous rendrons à cette époque de transition sa vie et son éclat ; nous assisterons à ces cours où se pressaient tous les Ages et toutes les conditions; nous repeuplerons, s'il est possible, cet espace désert de l'histoire philosophique.

L'établissement de l'empire, en « pacifiant » l'éloquence, en supprimant la liberté, n'affaiblit pas la philosophie; il lui donna au contraire une importance mieux comprise, un crédit moins incertain, des partisans plus fidèles. Dans l'abaissement général, dans le vide mortel et l'incurable ennui où s'éteignit bientôt l'ardeur des plus nobles âmes, la philosophie, consolatrice unique de cette immense disgrâce, offrit aux vaincus, sinon un espoir impossible, du moins un refuge et un dédommagement. Comme dit Horace, interprète si juste des délicatesses de l'esprit contemporain, elle devint « l'œuvre de tous les jours, de tous les âges, de toutes les conditions ; )> ce monde vieilli et condamné y trouva « le remède et le salut. » La philosophie recueillit les épaves du naufrage irréparable de la liberté.

L'autorité croissante de la philosophie se prouve et se déclare d'abord par le nombre de ses adhérents, par la forte empreinte qu'elle a marquée sur la littérature, par la place qu'elle tenait dans les études et les distrac-

tions de cette société blasée, dans la vie et dans la mort des Romains de ce temps-là. Il nous serait facile de montrer ici les philosophes admis dans l'intimité des plus illustres Romains, faisant l'office auprès d'eux de conseillers, de guides spirituels, et, comme on l'a dit, de directeurs de conscience *. Nous pourrions citer tous ces personnages de la Rome impériale, les plus puissants, les plus renommés ou les plus riches, qui écrivent sous Cette inspiration des ouvrages philosophiques ; c'est l'empereur qui, non content de réunir dans sa maison du Palatin, Arée, Athénodore, Alexandre Egée, Nestor de Tarse, compose un ouvrage intitulé Exhortation à la philosophie 2 ; c'est Asinius Pollion, dont Sénèque a loué les écrits ; c'est Tite Live, auteur de Traités et de Dialogues que le public plaçait au second rang après les

1 Toute famille de patriciens, ou même de parvenus et d'enrichis, avait son directeur, quelquefois deux, l'un pour le mari et l'autre pour la femme. Survenait-il quelque affliction, on avait recours au philosophe, qui prononçait une consolation. Son office consistait à tenir dans un état de modération, de calme et de contentement intérieur les âmes confiées à ses soins, et à résoudre le problème philosophique du souverain bonheur pour la famille. Quand le maître, succombant à l'ennui, ou fuyant les menaces du tyran, voulait mourir, le philosophe le préparait à l'épreuve suprême, il assurait la main tremblante sur la garde de 1 épée. — Plus d'un intrigant, sans doute, plus d'un Tartuffe philosophe se faufilait dans cette multitude bigarrée de petits manteaux grecs et asiatiques qui assiégeaient la maison des grands et y briguaient une place; mais ce ministère spirituel a été très-dignement exercé par de véritables sages.

2 Athénodore était le « directeur » de l'empereur, Arée était celui de l'impératrice Livie. Julien, Dion, Zozime, Plutarque s'accordent à louer le mérite et la discrétion de ces philosophes. C'est Athénodore qui donna à l'empereur le conseil de réciter les vingt-quatre lettres de l'alphabet quand il se sentirait en colère. Sénèque a cité plusieurs fragments de ses pensées. Athénodore était de Tarse, et il retourna mourir dans sa patrie avec le titre de préfet. Arée était d'Alexandrie. Sénèque (Consol. à Marcia) cite l'exorde de la consolation que ce philosophe adressa à Livie après la mort de Drusus.

LES PHILOSOPHES ROMAINS. lOo

livres de Cicéron : l'aristocratie romaine, au siècle d'Auguste, a de grandes ressemblances avec la noblesse française du xvme siècle ; elle raffole de vers, de philosophie et de plaisirs ; elle sait tout a la fois ennoblir et animer son oisiveté *.

Mais nous négligerons ces preuves indirectes, ces témoignages généraux de l'état des esprits, qui nous écarteraient trop de notre sujet ; nous nous attacherons à mettre en lumière le point principal et déjà indiqué, à savoir, la célébrité de l'enseignement romain de la philosophie 2.

Vers le temps de la dictature de J. César, un Romain de condition noble, chevalier ou patricien, s'éprit d'une si vive passion pour la philosophie, que, renonçant à

1 On peut ajouter à cette liste des noms moins connus : les jurisconsultes Labéon et Atéius Capiton, dont les écrits sont mentionnés par Aulu-Gelle et saint Augustin; certains amis ou correspondants d'Horace, Lollius, Quinctius, Numicius, Aristius Fiiscus, Iccius, qui étaient, comme le poëtc, niais avec moins d'éclat et d'originalité que lui, disciples des philosophes et libres amis de la philosophie. Quintilien cite un stoïcien, Plancus, auquel il accorde de la profondeur; un épicurien, Gatius Miltiades, auquel il reconnaît du brillant.

2 Deux fois la rhétorique et la philosophie avaient été chassées de Rome : en 593, par un édit qui bannissait les philosophes grecs; en 662, par un sénatus-consulte qui fermait les écoles des rhéteurs. César, imité en cela sans doute par Auguste, accorda le droit de cité à tous ceux qui professaient les arts libéraux. Il est certain que la philosophie ne fut pas enseignée en latin avant l'époque du principat; en effet) puisqu'on interdisait l'enseignement de la rhétorique en langue vulgaire, « comme une innovation dangereuse, » aurait-on souffert une philosophie latine? C'est vers la fin de la république que les rhéteurs latins osèrent reparaître; c'est donc vers la mémo époque seulement, mais un peu plu9 tard, que la philosophie a pu être enseignée en latin. — Parmi les philosophes dont nous allons parler, quelques-uns, comme Sotion, Attale, professaient en grec; d'autres, comme Fabianus, enseignaient en latin. Les deux enseignements, grec et latin, se développaient concurremment et avaient les mêmes auditeurs.

toute ambition politique, il alla étudier pendant plusieurs années à Athènes et revint ensuite professer à Rome. C'était Q. Sextius. L'enseignement qu'il fonda s'adressait particulièrement à un auditoire romain ; continué après lui par des hommes de talent, professeurs et écrivains tout ensemble, il exerça une véritable domination intellectuelle sur les générations qui s'élevèrent pendant le règne des trois premiers empereurs. Dans notre désir d'éclairer les ténèbres de cette époque de transition, nous ne pouvons mieux faire que d'arrêter notre attention sur Q. Sextius et sur ses successeurs : ce sont les représentants les plus accrédités de la philosophie romaine, et les maîtres de Sénèquc.

Les souvenirs recueillis sur Q. Sextius, qu'on appelle aussi Sextius le père, suffisent à nous indiquer le caractère de sa doctrine. Sénèque nous a laissé de lui cet éloge expressif: « On vient de me lire l'ouvrage de Q. Sextius le père, grand philosophe, n'en doutez pas, et, quoiqu'il prétendît le contraire, stoïcien. Dieux ! quelle vigueur ! quelle âme ! C'est là ce que vous ne trouverez pas dans tous les philosophes. Leurs écrits, pour la plupart, ont un titre imposant, mais tout le reste est froid et décoloré. Lisez Sextius, et vous direz : Il y a là de la vie et du feu ; il est libre, il est au-dessus de l'homme ; quand je le quitte, je suis rempli d'une audace magnanime. Pour moi, en quelque situation d'esprit que je me trouve, lorsque je le lis, je suis prêt, je te l'avouerai, à braver tous les hasards, je me surprends à m'écrier : 0 fortune, pourquoi tardes-tu ? Entre en lice avec moi. Tu le vois, je t'attends. Je me sens l'âme d'un homme qui cherche les occasions de mettre sa vertu à l'épreuve, et

de montrer sa vaillance. Car un autre mérite de Sextius, c'est de montrer la grandeur de la vertu véritable, sans vous ôter l'espoir d'y parvenir. On voit qu'elle est située sur les hauteurs, mais que le zèle peut les franchir *. » Esprit ardent et vigoureux, Sextius a surtout les qualités particulières au génie romain : la netteté, la précision, un bon sens pratique ; ajoutons la fermeté et l'éclat de l'expression. C'est encore Sénèque qui en fait la remarque : « Je lis assidûment Sextius, écrivain énergique ; son éloquence a toute la vigueur du caractère national.» Depuis deux siècles, la philosophie grecque était devenue, dans les querelles interminables des sectes rivales, une sorte de scolastique subtile, raffinée, disputeuse, dont la sécheresse et le verbiage obscur excitaient le mépris des Romains, comme il est facile de le voir aux railleries et aux colères de Cicéron et de Sénèque. Les philosophes romains, tout en se formant à l'école des Grecs, rompirent hautement avec ces habitudes qui annonçaient l'épuisement ou la satiété ; ils ranimèrent la science qu'ils recevaient de leurs maîtres en lui communiquant une sève de jeunesse, une vivacité d'enthousiasme, une chaleur d'éloquence, vertus que la Grèce affaiblie ne possédait plus.

Sextius eut pour successeur son fils, qui fut comme lui professeur et écrivain. Sextius le fils suivit la même méthode et se distingua par des mérites semblables. « 11 nous répétait souvent, dit Sénèque, cette maxime : Jupiter n'a pas plus de puissance que l'homme de bien. Jupiter, il est vrai, peut répandre plus de bienfaits sur

1 Épitre LXIV à Lucilius.

les hommes ; mais entre deux Sâgfei) le meilleur n'est pas le plus riche. Quel avantage a donc Jupiter sur l'homme de bien? Il est plus longtemps vertueux.... Croyons donc aux paroles de Sextius, qui nous indique la plus noble route et qui nous crie: C'est par là qu'on va au ciel, c'est par le chemin de la frugalité, par le chemin de la tempérance, par le chemin du courage l« » Le trait qui termine cette citation peut nous faire pressentir un autre caractère de l'enseignement philosophique, je veux dire l'encouragement public, l'exhortation véhémente à la vertu, en un mot, la prédication. Il se révélera avec évidence dans la suite de cet exposé. Une nouvelle preuve de l'originalité des Romains en philosophie, c'est le soin qu'ils prirent d'accommoder, autant que possible, les doctrines grecques aux habitudes, au langage, aux mœurs, à l'histoire de leur pays. De là tant d'exemples empruntés aux annales de la nation, des allusions continuelles aux usages de la vie publique et privée, de nombreux rapprochements entre la philosophie et le droit civil, des métaphores, des similitudes tirées pour la plupart du langage militaire. Cet envahissement de l'esprit romain est très-sensible dans les écrits de Cicéron, qui s'en fait gloire ; nul doute que les Sextius n'aient imité en cela Cicéron. ((Voyez une armée, disait Sextius le fils, elle s'avance en bataillon carré, dès qu'on a signalé l'ennemi sur ses flancs, afin d'être prête à le recevoir. Ainsi doit faire lé sage. Il déploiera ses vertus dans tous les sens, afin qu'il y ait un secours disposé partout où quelque hostilité sera signalée. Dans

i Ép. LXXIII.

les armées commandées par d'habiles généraux, tous les corps reçoivent à la lois l'ordre du chef, parce que la disposition est telle que le signal donné par un seul se communique en un moment aux cavaliers et aux fantassins : une telle précaution nous est encore plus nécessaire. Le sage, toujours sur ses gardes, doit être fortifié contre tous les assauts ; que la pauvreté, la douleur, l'opprobre fondent sur lui, jamais il ne reculera. Plein d'assurance, il marchera contre ses ennemis, et au milieu de leurs attaques1. »

Quoique ces philosophes n'aient pas négligé les »pé* culations métaphysiques, ni les recherches d'histoire naturelle, la morale a été leur principale étude. Sextius le fils pratiquait et recommandait l'examen de conscience, c'est-à-dire ce retour sévère sur soi-même, cette sorte d'inquisition quotidienne exercée sur son propre cœur, afin d'en mesurer les progrès et d'en compter les défauts. C'est de lui que Sénèque tenait cette habitude qu'il a fidèlement observée. Enfin, et ce point mérite toute notre attention, Sextius développait la doctrine de Pythagore et prêchait l'abstinence absolue de la chair des animaux. Or, disons tout de suite que cette alliance de l'ascétisme pythagoricien avec la rigidité stoïcienne, n'est pas l'effet du goût particulier ou de l'éclectisme complaisant d'un seul philosophe, mais qu'elle est la tendance générale et l'un des traits originaux de l'école romaine h cette époque. Comment les Romains, médiocrement enclins à l'idéalisme de Pythagore, et encore moins persuadés de la mé-

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