‹ Sensations d'Italie.Chapitre 3 sur 3 · iH, San Giuanni, e no durmiri · texte numérisé non relu

iH, San Giuanni, e no durmiri

Ca sta vesciu tre nueli viniri

Una d*acqua, una di jentu, una di mdlitiempu.

Du lu portamo stu mdlitiempu ?

Sotto'a nagroUa scura,

Do no canta j'addu.

Do no luci luna, Cu no fa:(7^a mali a me, e a nudda creatura!

(Lève-toi, Saint Jean, et ne t'endors pas, — trois nuages noirs arrivent là-bas, — un d'eau, un de vent, l'autre de tempête. — Où l'apportons-nous, cette tempête-là? — Dans une grotte obscure, — où pas un coq ne chante, — où ne glisse pas un rayon de lune, — pour qu'elle ne fasse de mal à moi ni à aucune créature.)

Et je veux demander aussi à mon compagnon de me répéter cette touchante chanson populaire en dialecte de Manduria, qui s'accompagne du tambourin et qui doit guérir les malades mordus de la tarentule ou rongés d'un chagrin d'amour.

Maîinconicu i^antu, e allegru mai, Cacciati fora sti malincunii.

Cornu Vaggiu a cacciari, quannu tu sai ?

Ai nu cori e lu àonai a ti.

(Mélancolique chanson et gaie jamais — chassera-t-elle de moi cette mélancolie ? — Ah ! comment la chasserait-elle, avec ce que tu sais ? — J'avais un cœur et je te Tai donné !)

Le u abonde dans ces vers comme dans les romances siciliennes, ce u prononcé ou qui assourdir, qui étouffe la phrase. Le rythme traîne et pleure, comme le rango et la petenera d'Andalousie. Ces chants populaires de l'extrême Midi italien produisent une impression presque identique à celles des hymnes religieux qui gémissent dans les cérémonies juives. L'Orient sommeille derrière ces cantilènes, le vaste, l'impénétrable Orient avec la tristesse et les mirages de ses déserts. Des gouttes du sang arabe sont demeurées ici, mélangées au sang des vieux Hellènes, et je crois voir s'accouder au balcon du château, avec son énigmatique sourire, le sacrilège empereur qui le construisit. Le scepticisme de ce subtil Frédéric 1 1 paraît si bien avoir deviné ce que nos hypothèses scientifiques aperçoivent plus nettement aujourd'hui : le nombre des indémêlables fils que l'hérédité tisse dafts nos êtres, en sorte que dans les

chrétiens sincères d'aujourd'hui les ancêtres païens revivent et d'autres ancêtres aux croyances plus obscures encore. Et chrétienne, païenne ou mahométane, dans les lumineuses plaines du Midi comme dans les brumes du Nord, la pauvre âme humaine est toujours ce violon de songe et qui rend, touché par la vie, cette plainte jamais consolée, cette mélancolique chanson qui ne peut s'égayer :

Maîincmicu cantu, e allegru mai...

Tarente, h 26 novembre.

« Je gis très loin de la terre d'Italie et de Tarente, ma patrie, et cela m'est plus dur que la mort... » Qui parle ainsi, avec cette sobriété dans la plaine, plus touchante pourtant que les plus longues élégies? Un des poètes de cette divine oAnthologie dont il faudrait relire quelques vers chaque matin pour enchanter tout son jour — comme les amoureux relisent une lettre de leur amie absente. Ce poète s'appelait Léonidas, et il avait émigré en Grèce, après que le rude consul Pacuvius eut pris la ville. Cet exilé avait sous ses yeux l'Acropole d'Athènes, alors intacte et dominée par la grandiose statue de Pallas. Il avait le ciel bleu de l' Attique, la ligne idéale de ces montagnes, et, à son choix, pour varier le décor

de cet exil, les molles cités de l'Asie, la profonde, la mystériease Egypte, le vaste Orient. Mais il se tournait vers sa Tarente, assise entre son grand bassin d'eau salée, ce lac intérieur qui s'appelle encore aujourd'hui le mare piccolo, et la grande, la mouvante mer Ionienne. C'est qu'aussi la Tarente d'il y a deux mille deux cents- ans, dans ce m® siècle avant l'ère présente*, n'était que splendeur et délicatesse, avec ses théâtres et ses courses de chevaux, ses banquets raffinés auxquels fournissait cette mer intérieure si riche en poissons, ses courtisanes blanches et noires venues de la Sicile et de l'Afrique, la pourpre de ses étoffes, la douceur fraîche de son climat sans cesse avivé par la brise. D'innombrables statues peuplaient ses temples, et l'argent affluait dans son port, à un tel point qu'une fois prise, le cours des métaux changea du coup sur le marché de Rome. Fondée par une poignée de bâtards lacédénaoniens, elle avait dû son hégémonie sur les autres colonies de la Grande-Grèce à l'influence d'un de ces philosophes législateurs comme il s'en produisit plusieurs alors, le célèbre Archytas. Nous avons

* 372 avant N.-S. Jésus-Christ.

autant de peine à comprendre les hommes de cette espèce qu'à nous expliquer certains artistes de la Renaissance italienne, un Léonard par exemple, tant les facultés, pour nous les plus contradictoires, se complétaient en eux au lieu de se nuire. Ce Vinci, que l'analyse la plus scientifique amenait à la supériorité de la forme, ne demeure-t-il pas une énigme insoluble, et de même ces métaphysiciens que la réflexion la plus abstruse conduisait au plus adroit maniement des forces politiques? Notre France a connu, pour son malheur, des philosophes politiciens, un Rousseau, un Proudhon, d'autres encore. Nous savons quelle détestable besogne de désordre inutile ces orgueilleux génies ont accomplie. Un Pythagore, au contraire, et un Archytas ont pu appliquer à loisir leur idéologie, et le succès a prouvé combien leur valeur d'hommes d'action était augmentée parleur valeur spéculative. C'est aussi qu'ils travaillaient sur la plus subtile matière qui fut jamais, sur cette humanité hellénique auprès de laquelle nous continuons, avec tous les progrès de notre civilisation, d'être des barbares. C'est que la question sociale était toute résolue alors par l'esclavage. Il faut d'ailleurs ajouter que la réussite de leurs bienfaisants essais a peu

duré. La Némésis éternelle n'a pas plus épargné leur œuvre que leur personne. Pythagore put voir, lui vivant, ses disciples proscrits et massacrés. Retiré de Crotone, il se laissa périr de désespoir à Métaponte. Archytas, lui, ne fut pas plus tôt mort que, la prospérité où il avait porté sa ville débordant en luxe, Tarente perdit la force de se défendre elle-même. Elle commença d'appeler à son aide les soldats étrangers, le roi d'Epire, entre autres, et elle fut une première fois prise par les Romains que guidait ce Pacuvius. Elle crut s'affranchir en acclamant Hannibal. Mais ce grand homme dut quitter Tltalie, rappelé en Afrique par le danger de Carthage, et le vieux Fabius, chargé de châtier la rebelle Tarente, la soumit à un de ces pillages systématiques, habituels aux Romains. Trente mille citoyens vendus comme esclaves, des boisseaux de monnaies envoyés à Rome, — de ces belles monnaies où Ton voit le fils de Neptune, Taras, fondateur fabuleux de la ville, brandir le trident et chevaucher un dauphin, — tous les temples dépouillés de leurs statues, l'expiation fut définitive et terrible. Le superstitieux général ne respecta que les images des divinités figurées dans des attitudes de colère : sans doute un Jupiter lançant la foudre.

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un Apollon perçant de ses traits les Niobides, un Persée égorgeant la Gorgone, un Hercule terrassant l'Amazone, et meurtrissant de son pied brutal le pied délicat de la belle et frêle guerrière, une Pallas montrant l'égide. Il expliqua sa résolution ,par un mot d'une éloquence brève et tragique *commeen savaient trouver les anciens : « Laissons aux Tarentins, y> dit-il, a les Dieux irrités. »

Et cependant, après ces épreuves, la molle Tarente, regrettée par l'exilé, offrait encore un asile de si paisible volupté que l'épicurien Horace et le tendre Virgile y placèrent tous deux, le premier son rêve de spirituel égoïsme, le second sa chimère d'une mélancolique retraite dans un paysage d'idylle : « Plus que tout autre sur la terre, — ce coin de golfe me rit..., » chante l'un, et l'autre : ce J^ me souviens, sous la tour de la haute Tarente, — au bord du Galèse qui, noir, arrose de jaunes campagnes, — j'ai vu un vieillard qui possédait bien peu — d'arpents d'une terre abandonnée, inféconde en troupeaux, — peu propice au blé, peu favorable à la vigne. — Lui, pourtant, il cultivait là de rares légumes, et, tout blancs autour, — se dressaient des lys parmi des plants de verveine et de sauvages pavots. — Il égalait en bonheur les rois... — N'était-il pas

au printemps 1^ premier à cueillir des roses?... » Comme Dante a eu raison de le choisir pour son guide dans son mystique voyage, ce doux, ce plaintif Virgile ! Tous deux, en efFet, ont eu Tamour passionné du sol natal. Us ont été de grands Italiens, blessés jusqu'au cœur par la misère de ce pays, fait pour être si heureux et qui a tant souffert. Ils en ont célébré les moindres places. En traversant la Toscane, sans cesse je reconnaissais un verset de la Divine Comédie suspendu comme une guirlande de gloire ou de deuil aux portes des petites villes, et ici je trouve que des vers des Géorgiques ou de VÉnéide fleurissent encore d'impérissable poésie les endroits aujourd'hui bien déchus de cette extrémitéd'Italie. Qu'elle est éloignée pourtant de Mantoue, éloignée de ce lac de Garde serré entre les pans rouges des montagnes et dont les flots bleus, d'un bleu de glacier, jettent sous le vent, qui s'appelle encore du nom presque latin d'ora, une clameur de mer:

Fluctïbtis etfremitu resonans, Benace, tnarinol,,.

Oui, bien déchus ! Car cette Tarente moderne que je viens de visiter longuement n'a pas même ce charme d'une décadence inconsolée qui, par

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exemple, fait d'Otrante un inoubliable décombre d'une splendeur passée. Une ruine complète a tant de grandeur! Ceux qui sont allés jusqu'à la pointe de la Sicile qui regardait Carthage, se rappellent ce monticule de Sélinonte et combien ces temples, abattus comme d'un souffle par le tremblement de terre, sont majestueux, dans leur total écroulement, d'une majesté qu'ils n'eurent certes pas, même quand ils menaçaient leurs colonnes gigantesques, cette mer africaine où volaient les galères Puniques. La pire déchéance, pour les cités comme pour les hommes, c'est de se survivre, et dans la médiocrité. Ramassée sur l'îlot qui servait seulement d'acropole à la ville ancienne, la Tarente actuelle est construite en maisons sordides entre lesquelles tournent des rues aussi étroites que la plus étroite calle de Venise. La population qui remue là dedans, hâve de fièvres, rongée de maladies de peau, nourrie qu'elle est de poissons et de fruits de mer, n'offre aucun caractère qui permette de retrouver le type de grâce dont sont empreintes les statuettes en terre cuite, fabriquées ici, avec un tel attrait de finesse. Même le coin de quai où se débitent ces fruits de mer, renommés dans le royaume de Naples, n'offre pas ce spec-

cacle de grouillement qui fait de la marge du port, à Marseille, une solfatare de vitalité populaire. Cette mare piccolo, non plus, ce lac intérieur que ferme Tilot oii pose la ville ne saurait se comparer ni à Tétang de Berre ni à la rade de Cadix, ni, plus près d'ici, à celle de Syracuse. Les collines qui l'enserrent dessinent une courbe qui n'est ni assez gracieuse ni assez grandiose. Tout hérissé de pieux qui le parsèment, ou mieux qui le mouchètent de points noirs et marquent la place des bancs d'huîtres et de coquillages, ce lac n'a pas la physionomie d'un vaste port. Du moins il ne l'avait pas sous le ciel bas qui le couvrait quand je l'ai vu, fouetté d'un vent aigre qui faisait clapoter les flots verdâtres sous la coque d'un unique bâtiment de guerre au mouillage. La nuance du jour est aux paysages de mer ce que l'acoustique d'une salle est à la musique. Us changent, ils vivent, ils s'attristent, ils s'égaient avec l'heure qu'il est, le ciel qu'il tait, le vent qui passe. A une seconde visite peutêtre reverrai-je Tarente avec d'autres yeux. Cette fois ma déception a été grande, et je la mentionne simplement.

Si je la hasarde jamais, cette seconde visite, les

courageux archéologues qui sont à la recherche des monuments de la Tarente grecque auront-ils été plus heureux dans leur patient travail? Jusqu'à présent, sur cette acropole qui fut une des gloires artistiques de la Grande-Grèce, ils n'ont découvert que deux colonnes Doriques, revêtues de plâtre. Encore l'une est-elle entamée sur le côté pour la commodité de la construction. Elles sont engagées en effet dans un couvent où elles jouèrent le rôle de piliers tout trouvés. Ce modeste rôle les préserva pourtant, comme à Syracuse d'autres colonnes, céUes du temple de Minerve qui se voient encore, emprisonnées dans la cathédrale, avec leurs.cannelures régulières et le coussinet sévère de leurs chapiteaux. Seulement, à Syracuse, le temple tout entier a été enveloppé de la sorte, et son architecture se reconnaît tout entière aussi, tandis qu'à Tarente les deux colonnes prisonnières ne racontent rien de l'édifice dont elles furent une portion. Cela cependant et quelques débris de vieux marbre ou de terre cuite dans trois salles décorées du nom de musée, c'est toute la poussière d'art laissée par plusieurs siècles de splendeurs sur cette colline fameuse. Il est vrai qu'un de ces fragments de marbre, une tête mutilée de Déesse, — Proserpine ou Vénus,

— est admirable de sensualité triste et puissante, et, parmi les autres petites têtes détachées des statuettes funéraires, il en est de délicieuses, dignes de leurs sœurs de Tanagra par des coquetteries de coiffure et des finesses de sourire, qui évoquent tout un univers de jolies élégances féminines. Il est encore vrai qu'une dizaine des vases recueillis dans les récentes fouilles montrent des peintures d'une rare perfection. Un d'entre eux, un lékithos où se trouve figurée une scène de départ, les adieux d'un fils à son père, rayonne de beauté, à la fois morale et physique. Le cheval qu'un esclave amène est déjà aussi parfait d'exécution que pourra l'être celui de l'empereur Constantin dans la fresque de Raphaël. Il rap pelle ces magnifiques animaux qui se cabrent sur la frise sacrée du Temple, Je veux dire le Parthénon, dans la cavalcade des Panathénées. L'attitude des personnages témoigne d'un sens exquis du pathétique. C'est tout simple, c'est tout familier, et c'est si grand. Le secret de l'art Grec réside là, dans cette finesse à dégager la ligne unique et nécessaire qui évoque la vie et en détermine du coup comme le type éternel. Malgré les parodies académiques, malgré les pédantes déclamations des professeurs et malgré les préjugés, non moins

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Oppresseurs, des révoltés modernes, ces doctrinaires à rebours et aussi convendonnels dans leur pédanrisme de négation, quand cet art Grec apparaît, fût-ce ainsi dans quelques exemplaires de second ordre, et si incomplets, il s'empare de vous comme le soleil s'empare des yeux. L'évidence de sa supiériorité est si forte que ce peu suffit pour justifier, dans son discrédit de traduction, cette épithète. de barbares que les Hellènes donnaient à tous les peuples qui n'étaient pas eux.

Us sont venus ici, ces barbares, qui ont détruit tant de civilisation délicate et raffinée, surtout de la mer. O ironie des légendes! Car cette mer avait apporté aussi au monde antique la Déesse de la Beauté, cette Aphrodite que le Botticelli de Florence nous montre, portée par les vents qui sèmentsur elle des fleurs et debout sur sa conque, jeune, frêle, ensorcelante d'un charme qu'elle ne sait pas encore. C'est vers cette mer, la grande, que je me suis acheminé au sortir du musée. La rangée des palais qui bordent une portion du quai de ce côté donne du moins une impression plus digne du nom que garde la ville. Quand je suis arrivé sur ce quai, le ciel toujours voilé teintait d'un violet sombre la houle mouvante, et la côte de la

Basilicate qui ferme Fimmense golfe détachait à ma droite sa ligne d'un violet pâle entre ce firmament plombé et cette eau presque noire. Deux iles, lesChœradesdes anciens, aujourd'hui Saint- Pierre et Saint-Paul, se dressaient devant moi, et j'évoquais au hasard de l'imagination quelquesuns des personnages qui ont regardé avec des yeux aujourd'hui pour toujours fermés, ce même horizon, — lequel n'a pas changé, lui, avec la fortune de la ville. Je revoyais les citoyens assemblés au théâtre. Soudain ils aperçoivent les galères romaines sur ces flots, et le peuple tout entier se lève pour courir aux armes. Je revoyais le Carthaginois Hannibal fouillant de son regard cette étendue des vagues, dans la dernière période de sa guerre. De quel frémissement cet aventurier de génie devait être remué, plus furieux que celui des lames, à songer que ces lames iraient et viendraient indéfiniment, sans jamais lui apporter de quoi remonter vers Rome, une fois manquéePJe revoyais les Sarrazins de 927 et leur débarquement, à la suite duquel Tarente demeura quarante ans abandonnée. Us avaient, à la lettre, abattu toutes les maisons et tué tous les habitants. Et c'était devant ma mémoire un étrange défilé de vingt autres images : les Byzantins rentrant ici,

avec Nicéphore Phocas, les Allemands avec Othon II, puis les Normands de Roger, puis de nouveau les Sarrazins avec Frédéric II et Manfred qui porta le titre de prince de Tarente, puis les Angevins, puis les Espagnols, puis les Français, et, parmi ces derniers, par un contraste singulier du sort, un général d'arrillerie qui vint prendre garnison et mourir ici en 1803, et cet officier de Bonaparte n'était autre que Choderlos de Laclos, le plus cruel des vivisecteurs de l'amour, l'auteur des Liaisons dangereuses, ce chef-d'œuvre peut-être du roman d'analyse.

Quelle énigmatique et composite figure que celle de cet homme au renom inquiétant, presque criminel, et pourquoi, venant de penser à sa fin de vie si particulière, à cette mort sur ce rivage perdu, ne puis-je plus m'en détacher? C'est que les données contradictoires de sa biographie le rangent dans cette catégorie de talents indéfinissables, dont l'histoire morale nous irrite en nous échappant. Avant la Révolution, il est officier déjà, en garnison à Grenoble, et, au moment même où Beyle naissait là, il écrivait, lui, ce singulier livre qui ne saurait, malgré cinq ou six détails libertins, être confiandu une seconde avec les badinages de

Crébillon ou ce vulgaire Faublas, Comme un peintre qu'un amateur chargerait de peindre une toile de musée secret et qui exécuterait, malgré lui et par la force involontaire de son génie, une œuvre tragique, Laclos a voulu sans doute, en composant ses Liaisons, rivaliser avec les conteurs à la mode, et il a gravé la plus sombre planche d'anatomie morale qu'aucun psychologue ait jamais osée. Avec ce coup d'œil du grand moraliste qui fonctionne en nous, malgré nous, quand nous le possédons, ou plutôt quand il nous possède, ce débutant a discerné et marqué d'un trait définitif ce qui fut la sinistre plaie, la maladie mortelle du xviii^ siècle à la veille de finir par les échafauds de Robespierre : la cruauté dans l'amour. Il en a, en même temps, démêlé les deux grandes causes : l'impuissance à sentir et l'abus de l'esprit. Il a créé, pour incarner ces deux misères, la marquise de Merteuil et Valmont, deux personnages si représentatifs, si complètement montrés et expliqués, si hardiment fouillés dans leur intime essence qu'ils ont fait peur. Comprendre le mal à ce degré, c'est presque en devenir le complice, — du moins pour les lecteurs simples qui ne se rendent pas compte de ce qu'est la grande intellectualité. L'audace

spirituelle du livre a beaucoup plus contribué à sa renommée d'ouvrage coupable que Faudace matérielle qui ne dépasse pas, sauf en quelques lignes, — encore sont-elles presque inintelligibles à qui n est pas averti, — ce qu'il est permis de montrer, du moment que l'on étudie les passions de l'amour. C'est un procès littéraire à reviser. Car si le livre est périlleux comme tous ceux où les passions sont trop profondément étudiées, il n'est pas immoral, et il ne pouvait pas l'être. On est trop porté à confondre ces deux termes, et à croire que l'influence d'un ouvrage est uniquement dans cet ouvrage. S'il y a des livres qui nous corrompent, il en est beaucoup de moraux, mais par qui nous nous corrompons. La moralité n*est que l'expression pratique des lois de la vie de l'âme, et, quand on aperçoit cette vie de l'âme avec le génie de Laclos, ne le voulût-on pas, on est moral parce qu'on ne peut se retenir d'énoncer ces lois. On n'a pas assez remarqué par quelle logique vengeresse les deux roués du roman, la marquise et Valmont, sont conduits, sont comme traînés à se haïr, à se détruire l'un l'autre. Lui, Valmont, croyant se posséder absolument, se laisse prendre à l'amour de M°^® de Tourvel, tout en l'assassinant de duretés. Elle, la marquise, une

féroce envie pour cette même M™* de Tourvel l'afifole et la précipite aux pires imprudences pour lui faire mal et se venger de cette étrange humiliation. Et qu'est cette femme, cette tendre et infortunée présidente qui triomphe ainsi, en en mourant, hélas! de ces deux scélératesses, sinon une simple et douce amante, un cœur qui bat vraiment et qui se donne? C'était déjà beaucoup d'avoir, dans ce livre unique, écrit, si l'on peut dire, le testament sentimental de toute une société. Laclos en resta là de son talent de romancier. Nous le retrouvons sous la Révolution, familier du Palais-Royal, confident du duc d'Orléans et confident directeur, conseiller d'ambition et d'intrigues, qui rêvait de peut-être devenir le Warwick d'un roi fait par lui et pour lui. Il s'attache toujours un intérêt de curiosité à voir ainsi les théoriciens supérieurs de psychologie passer de la pensée à l'action. Qu'est-ce, quand l'action est de cet ordre, mystérieuse et terrible à la fois, mêlée au drame le plus sanglant de l'histoire moderne? Qu'on aimerait que la plume des Liaisons eût tracé l'histoire de ces intrigues et les portraits des héros de 90 avec cette même sûreté de traits qu'elle avait fait les héros de 80, qui préludaient par les infamies du cœur aux infamies de la politique! Qu'on ai-

meraii à savoir aussi quelles idées promenait sur ce rocher de Tarente cet observateur, désenchanté dès ses trente ans, et qui, ayant repris du service sous Bonaparte, disposait ses batteries sur ce fort dont je vois les tours en ce moment dresser leur masse dans le soir qui tombe? Et la voix d^ la mer clame sa grande parole inintelligible qu'elle a jetée, toujours pareille, aux innombrables hôtes que la destinée a immobilisés une minute ou des années à cette place, sur ce rocher tant regretté par son poète... « Loin de Tarente, et cela m'est plus dur que la mort ! »

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Tarente, le 28 novembre.

Le tout petit musée visité deux fois, et deux fois les ruelles de la vieille ville, que faire à Tarente lorsque Ton n'est ni ingénieur maritime, ni collectionneur de coquillages ? François Lenormant, qui remplace ici, comme il arrive aux voyageurs professionnels, l'impression par le renseignement, rapporte dans sa Grande-Grèce que le mare piccolo enferme en ses six lieues de toui quatre-vingt-seize espèces de poissons classés, oc Quant aux coquillages, » ajoute-t-il avec un enthousiasme de néophyte, « le catalogue compte cent cinquante variétés de mollusques et d'échinodermes!... » D'autre part, le gouvernement italien, préoccupé de donner au pays une marine digne de sa longue ligne de côtes, a beau-

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coup amélioré le merveilleux porc naturel que forme la vaste nappe intérieure. L'îlot actuel oîi Tarente serre ses maisons malsaines, et qui fut une presqu'île autrefois artificiellement détachée, a été détaché davantage encore. Un goulet a été creusé, profond comme un bras de mer, et franchi par un pont mobile, qui s'ouvre pour laisser passer les plus hauts bâtiments. On a même commencé de bâtir, par delà ce pont, une cité neuve avec de hautes maisons et de larges ruesi Mais elle est tout ensemble morte et inachevée. On y sent la hâte d'une résolution soudaine, un parti pris de violenter le temps, puis un demi-abandon, faute sans doute de ressources suffisantes. Cet essai de rajeunissement moderne jure d'une manière presque plaisante avec les enseignes des boutiques qui portent sans cesse, au contraire, la trace d'un culte pour le passé. Vous trouverez dans cette Tarente neuve des cafés dédiés à Archytas, des brasseries à l'enseigne del Teripato ! Pourquoi ce culte du passé n'existait-il pas au siècle dernier, et ne s'appliquait-il pas aux restes du Moyen-âge, puisque les restes de l'antiquité avaient disparu? La belle cathédrale normande, vouée à san Cataldo, l'apôtre Irlandais du pays, n'aurait pas été déshonorée

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par les remaniements et le badigeon qui la rendent méconnaissable... Le mieux est donc de ne pas s'attarder ici et de profiter du passable hôtel pour quelques excursions faciles au château d'Oria, par exemple, à Manduria et surtout à Métaponte.

Je reviens aujourd'hui de cette dernière ville, ou plutôt de la station qui s'appelle ainsi. Bien plus encore que Tarente, ce n'est qu'un souvenir, et le classique : etiam periere ruinœ... dont nous fîmes un tel abus dans nos vers latins de

collège, est ici implacablement vrai. Métaponte ! Ce nom évoque le souvenir de Pythagore, qui vint mourir là, et celui aussi de la plus riche culture, symbolisée par le bel épi des monnaies incuses frappées sous l'ancienne république, épi de moissons miraculeuses, si élégant, si large, si chargé de grains. — Voici, en regard de cette image lointaine, la réalité actuelle : à peine le train a-t-il quitté Tarente, qu'une plaine commence de s'étendre, indéfinie et déserte. Déserte est la dune sablée que longe la voie et où la mer roule ses lames grises avec sa monotone plainte. Des rivières traversent cette solitude pour aller vers cette mer. Des rivières? Non. Des lits de

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cailloux desséchés par l'ardeur du dernier été. Une eau jaunâtre y stagne plutôt qu'elle n'y coule. C'est le royaume de la Malaria, de ce fléau dévastateur, représenté, disent certains mythologues, par ces monstres des fables antiques, hydres, dragons, ou simples brigands, vaincus par les Dieux. Ce monstre de la légende aurait été ici Abybas, fondateur légendaire de Métaponte, funeste héros qu'aurait rencontré Hercule, occupé à ramener à travers l'Italie les bœufs de Géryon. Abybas fut-il l'hôte, fut-il la victime du grand justicier? Ici les commentateurs diffèrent, quoiqu'ils s'accordent, d'après Lenormant, à expliquer le nom de Métaponte par le nom du fils de cet Abybas, Métabos, — l'enfant né après le passage des bœuts. — Le document certain, c'est qu'aux temps de la guerre de Sicile, la riche Métaponte aida puissamment le général athénien Nicias en hommes, en argent, en provisions.

Aujourd'hui elle n'a d'existence que par les neuf lettres peintes sur une enseigne de gare! Cette gare est, d'ailleurs, assez importante puisqu'elle marque le point de bifurcation pour les voyageurs venus de Naples et qui vont soit vers Reggio, soit vers Tarente et Brindisi. Autour des bâtisses d'exploitation, de pauvres

maisons se dressent, six ou sept peut-être. Elles servent à loger les familles des employés, et le personnel des locataires doit être souvent renouvelé, si l'on en juge par le visage de ceux qui vérifient les billets et enregistrent les bagages. Les yeux trop noirs brûlent dans des teints verdâtres. L'imperceptible germe du poison, contre lequel est impuissante la verdure des grands eucalyptus, court dans les veines épuisées. Les plus récemment arrivés se reconnaissent à la fraîcheur relative de leurs joues et de leurs prunelles. Ce sinistre coloris de mort n'y est pas empreint au même degré. Mais quoi? L'homme est marié.

Il a des charges. Il faut de l'argent. La paye est plus forte. Tel autre a passé là qui n'a pas succombé. Ce sont des précautions à prendre, on les prendra. Le misérable ménage accepte donc la place offerte, et, après quelques années, le démon de la fièvre $t fait sa besogne. Tous sont morts ou mourants. Il semble qu'Héraclès, le génie du travail, au lieu de passer par cette plaine pour la rendre comme autrefois habitable et prospère, n'y fasse plus qu'un office de bourreau, et qu'il se venge ainsi du nouveau Dieu dont le culte a succédé au sien.

L'intérêt d'une promenade à travers cette campagne funeste réside dans une visite aux restes d'un temple Dorique, de destination incertaine, et qui se trouvait, estime-t-on, à deux kilomètres au nord de la cité disparue. Ce débris porte le nom romantique de table des Paladins, ' — Tavola dei Taladini, « On l'appelle ainsi, » me dit le paysan qui me conduit vers cette ruine, « parce qu'on a entendu raconter aux vieux que des hommes six fois grands comme nous venaient y manger!... » Il cligne son œil, et, secouant sa face couleur d'olive, il prononce la parole nationale par excellence, celle qui se prête également aux plus aveugles superstitions et aux plus diplomatiques scepticismes : ce Chi lo sa ?... » et il ajoute : « On a trouvé leurs tombes pourtant, et elles étaient faites pour des gens comme nous... » Ce raisonnement paraît troubler beaucoup son intelligence, aussi lente que la charrette de bois non suspendue dans laquelle il me voiture. Deux mulets étiques la traînent, attelés l'un dans le brancard, l'autre par côté. Les deux grandes roues $uivent la double ornière du chemin, où elles enfoncent parfois jusqu'au moyeu. Le paysage s'est fait plus vide encore, maintenant que

me voici à cinq cents mètres des bâtisses rangées autour de la gare et qu'un pli de terrain les cache. La lande se déploie, sauvage et nue. Des moutons y paissent, conduits par un berger vêtu de peaux de bêtes qui ne sont ni taillées ni cousues. Des ficelles nouent ces toisons d'un blanc jaunâtre et maculé de boue autour du torse, des bras et des jambes de ce pâtre, probablement très analogue à ceux qui servirent de modèle à Tenchanteur Théocrite, quoique Ton n'imagine pas un animal humain de cette brutalité récitant les délicieux vers du Cyclope :

NiciaSy û n'est pas de remède à V amour.

Il n'est, pour adoucir sa brûlure sauvage, Ni baume bienfaisant ni magique breuvage.

Rien que le charme pur des Muses

Ce berger regarde là-bas, assis à terre, vers les montagnes de la Calabre qui bordent de leurs lignes vaguement bleues et des neiges de leur cime cet horizon désolé. Qu'elles sont loin, et loin la mer qui, à droite, tremble par instants! Un ciel d'automne, où d'informes nuages se déchiquettent sous le vent, enveloppe cette solitude par-dessus laquelle volent des oiseaux de proie. Us tournent, ailes éployées,

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fouillant la grande plaine de leur avide regard. Aussi les peureuses alouettes que lont lever les chiens qui suivent la voiture : — Regina, Cacciatore et Polycastro, — ont-elles tôt fait de s'abattre à quelques pas plus loin. Les cahots succèdent aux cahots tandis que les colonnes du temple ruiné grandissent à mesure, mais à mesure aussi le malheureux mur de cimetière dont une précaution inintelligente les a entourées. Il serait si facile de remplacer par une grille cette absurde maçonnerie qui gâterait, si c'était possible, la beauté de cette ruine, si mélancolique et si grandiose dans ce vaste cadre de silence et de sauvagerie !

Mais non, la beauté de la ruine est la plus forte. Une fois la porte à claire-voie poussée, et devant ces reliques séculaires, l'injpression s'impose, irrésistible, immédiate et profonde. Quinze colonnes seulement sont debout. Elles suffisent à vous émouvoir autant que les édifices presque intacts de Psestum, quoique d'une émotion un peu autre. C'est surtout ici un saisissement moral. L'artiste doit aimer cette ruine de Métaponte moins que le poète, malgré qu'elle fournisse un exemplaire accompli de cet ordre Dorique si

sévère et si fort, avec son absence d'ornements, ses chapiteaux nus, sa base posée à même le pavé, la sensation qu'il donne d'un poids simplement et intelligemment supporté. Ces colonnes offrent ce caractère particulier que, pour une raison de solidité, le coussinet du chapiteau déborde un peu. L'architrave n'est pas tombée, ce qui explique lé surnom de « table » appliqué à toute la ruine. Mais c'est vraiment par miracle qu'il en est ainsi. Car le vandalisme commun aux seigneurs et aux paysans du Moyen-âge a travaillé là comme ailleurs. Trouvant dans ces pierres des édifices antiques des matériaux préparés, ils dépeçaient ces nobles asiles des Dieux dépossédés, comme Robinson faisait son vaisseau. Ici les pierres des escaliers ont été arrachées, arrachées celles qui marquaient la place du mur de la Cella. Les frontons ont été détruits^ et, pour qui n'aurait pas l'idée de l'ordonnance constante des temples grecs, aucun indice ne révélerait le dessin primitif de la construction. En revanche, l'art le plus savant n'aurait pas combiné un plus fier symbole du destin réservé à toute chose humaine, un commentaire plus éloquent du Vebemur mord nos nostraque.,. La forme de ces ruines en fait vraiment un autel dressé à cette invincible Mort, à

la souveraine Déesse d'ici-bas, dans ce désert qui prend lui-même, par place, de vagues formes de nécropole. Les ondulations marquent la place occupée jadis par la ville dont la poussière est mêlée à ce sol. On raconte qu'à l'époque de la moisson et dans les parties cultivées de la plaine, de longues rangées d'épis plus courts et leur jaunissement prématuré aident à retrouver les lignes oîr durent être les rues. On dit aussi que, dans les champs nouvellement défrichés, sans cesse la charrue du laboureur retourne des fragments de statues, des armes, des monnaies. Tristis arator, disait déjà'plaintivement le tendre Virgile que l'on imagine tout jeune dans les champs de Mantoue, regardant sur le visage vieilli des pauvres paysans la trace de cette tristesse inconsciente que son précoce génie y devinait déjà. Cette épithète est trop vraie des cultivateurs qui vont ainsi, arrachant à cette terre empestée des morceaux épars où se discernent de vagues monuments d'une gloire à jamais détruite, et ces morceaux sont quelquefois des merveilles d'art, comme deux mains de marbre, deux adorables mains d'une statue de femme que l'on garde provisoirement dans une grange près de la gare, en attendant de les transporter au musée de Tarente. Elles sont, ces

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mains qui traînent parmi des débris informes, fines à rendre amoureux du corps qu'achevait leur délicatesse, pures à y mettre un baiser comme sur des mains de chair et si mélancoliquement mutilées et vivantes !

Il y a bien encore à Métaponte d'autres fragments d'un temple déblayé par le duc de Luynes, ce grand seigneur archéologue qui a tant fait chez nous pour l'étude de cette glorieuse et dévastée Grande-Grèce. Mais ils sont trop dispersés pour rien apprendre à un voyageur qui n'est pas un savant. Des tombeaux ont été aussi découverts, mais ils ressemblent à tous ceux du même genre. Aussi ne m'attendais-je pas, en regagnant le souple bouquet d'eucalyptus qui masque la place de la gare, à emporter de cet endroit maudit Un autre souvenir que celui de cette table des Taladins dressée dans ce désert... Par bonheur, le train est en retard, et de plusieurs heures, à cause d'un accident survenu à un des ponts de la voie. Les employés sont de loisir, et plusieurs entourent un paysan borgne qui joue de la guitare, et voici que l'un d'eux, qui est du Pizzo, prenant cette guitare, commence de chanter une chanson de Calabre d'une si pénétrante poésie

qu'en ayant compris quelques paroles j'ai voulu les transcrire toutes sous sa dictée, avec le regret de ne pouvoir les envoyer à feu Claude Larcher pour servir d'exergue à sa ^Physiologie de ï amour si étrangement interprétée par mes meilleurs amis et cruellement calomniée: ce Devant la porte de l'enfer, — je vis un vieillard pleurer encore son amante. — Et je lui dis : Pauvre, tiens-toi allègre, — car petit à petit s'en va le chagrin. — Va, les peines de l'enfer ne sont rien — qu'à peine un songe pour qui perdit son amante. — El celui qui la perd morte, ce nest rien. — Car petit àpetit s'en va son chagrin* — <S^ais qui laperd vivante souff,e un feu brûlant, — et qui chaque jour le ronge plus avant.,. » Et le chanteur ajoute, faisant, par un hasard d'instinct ou de langage, une distinction qui eût ravi le défunt physiologiste: ce Ce n'est pas une chanson d'amour, mais de passion!... d

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Cotrone, le ^o novembre.

Quoiqu'il s'attache au souvenir de l'antique Crotone, devenue Cotrone par une corruption très simple du langage, un grand intérêt philosophique et un grand intérêt d'archéologie, la petite ville n'est guère visitée que par des voyageurs de commerce ou par des négociants en citrons et en oranges. C'est ici pourtant que fut tentée, et de la manière la plus complète, une expérience unique dans l'histoire: celle de Pythagore, qui prétendit organiser toute une cité sous la direction d'une aristocratie de métaphysiciens. Ici encore, ou du moins à quelques heures et à la pointe du long promontoire qui protège le port, le capo Colonna, se dressait le vénérable temple de Junon Lacinienne dont parle Virgile :

Hinc sinus Herculei, si vera estfama, Tarenti Cernitur; aMKt se diva Ladnia contra.,,

dit Enée, racontant son périlleux voyage à la reine amoureuse qui Técoutait, comme plus tard Desdémone Othello... oc Et elle m'a aimé de mes dangers! » Ce monument, le plus antique de ceux que les Grecs avaient construits sur les falaises de cette longue côte, n'a pas disparu tout entier. Mais ni la renommée du philosophe de Samos ni celle du temple Virgilien ne prévalent contre les conditions de voyage qui sont un peu décourageantes, et, en fait, presque personne ne s'arrête à Cotrone. Il faut subir d'abord, pour y arriver, et en prenant Tarente comme point de départ, une longue, une intolérable journée de ce chemin de fer méridional dont les wagons tanguent terriblement sur des rails posés à la diable, et dont les retards sont constants. Pour établir la voie d'une manière plus économique, les ingénieurs ont profité de l'espèce de langue de terre qui contourne les contreforts de cet extrême Apennin. Le malheur est que la' montagne vomit sans cesse de ces rivières qui s'appellent en Calabre des jiumare. Aujourd'hui desséchées, demain elles roulent une vague boueuse et furieuse

qui emporte quelque gros morceau de la ligne. Puis comme le réseau des rails n'est pas double, les trains qui descendent vers Reggio et ceux qui remontent vers Métaponte s'attendent interminablement les uns les autres dans des gares où le plus souvent vous trouvez à peine à acheter un verre d'une eau dangereuse. Le paysage ne varie guère : d'un côté s'étend la plage désolée de la mer; de l'autre, une marge de plaine plus ou moins déployée, et tout de suite la haute et rocheuse montagne. Sur la mer brillent les voiles de quelques barques qui vont à la pêche par tous les temps. Sur la plaine s'allongent des files d'eucalyptus dont la verdure Usse finit par donner une sensadon sinistre. Ne dénonce- t-elle pas toujours la terrible Malaria? Sur les montagnes, des tours surplombent, mais ruinées, qui servirent jadis au guet. Des villages menacent, suspendus aux rocs les plus difficiles. Les paysans, qui débouchent maintenant sur le trottoir des gares, portent des chapeaux de feutre pointus autour desquels s'enroule un ruban. Des guêtres serrent le bas de leurs jambes, ou; à défaut de guêtres, des cordes. Ils drapent leur manteau sur leur épaule à la façon des bandits d'opérette. Mais l'âpre sordidité des costumes, la dureté des visages surtout éloignent

aussitôt ridée d'un déguisement comique. Us offrent presque tous cette physionomie du Méridional silencieux, — la plus habituelle, en dépit du préjugé courant, aux races filles d'un dur soleil. L'énergie des passions farouches y est empreinte avec l'habitude d'une observation animale, intéressée et concentrée. Cependant les noms glorieux succèdent aux noms glorieux, étiquetant des hameaux misérables, des stations dans le désert quelquefois. C'est Héraclée tour à tour, Siris, Sybaris, Thuri, la Petilia de Philoctète, — et ce n'est rien- Les plus patientes recherches n'ont pu arracher à ce sol le secret, je ne dis pas de la splendeur, mais de la vie qui s'y posa. Cette Sybaris, par exemple, dont nous savons qu'elle n'eut pas à subir de décadence, à quelle place gît-elle enterrée? Nous savons encore que les Crotoniates, conduits par Milon, — qui était, entre parenthèses, à la fois athlète, chef d'armée et philosophe pythagoricien! — ^ la prirent en pleine prospérité, et qu'ils détournèrent sur elle, pour l'ensevelir, le cours du Crads. Ses temples, ses palais, ses maisons n'ont donc pu se dégrader avant de disparaître. Des magnificences de sculpture et d'architecture dorment sous l'herbe ma lade que paissent les buffles qui ont donné son

nom moderne à l'endroit: BufTaloria. Les fouilles ont amené de l'eau, encore de l'eau. Nulle part les ouvriers n'ont rencontré un fut de colonne, un débris de mur qui ait vraiment permis de dire : La ville était là.

Tandis que je regarde disparaître cette vallée déserte où fut la cité de toutes les mollesses et de toutes les voluptés, la nuit tombe, cette nuit du Sud, où même en hiver les étoiles sont larges comme celles de nos nuits d'été. La rumeur de la mer se fait plus forte à mesure que la nuance de son eau se fait plus sombre. C'est maintenant, avec rapproche de Cotrone, le dernier paysage qu'Hannibal ait regardé avant de s'embarquer pour ne plus revenir, et le fantôme du Carthaginois vaincu me revient, comme à Tarente, plus qu'à Tarente, irrésistiblement. Cette grève aride lut pour lui, comme Dresde pour l'empereur, le point de recul définitif, la place où il se renonça. Car reculer, pour ces génies d'audace, abandonner la proie où ils ont mis la griffe, c'est démissionner d'eux-mêmes. Ensuite ils livrent Zama, ils font la campagne de France, ils sont admirables d'attitude. C'est le gladiateur blessé, mais qui tombe bien, et ils le savent. Car ils cessent d'espérer

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quand la fortune les trahit, avec une puissance d'accepter l'inévitable égale à leur puissance d'entreprise aux jours de bonheur. « Il faut remplir sa destinée, » disait Napoléon à bord du D^rthumberland, « c'a toujours été ma grande maxime. » Par une contradiction inexpliquée, tous ces grands hommes d'action sont fatalistes, eux qui ont tant abusé de la volonté, au lieu que les théoriciens du libre-arbitre sont d'habitude des hommes de pure pensée, un Kant, un Jouffroy, un Maine de Biran. Peutêtre, comparant ce qu'ils ont projeté à ce qu'ils ont réalisé, un Hannibal, un Napoléon se rendent-ils compte qu'une force supérieure a dominé leur oeuvre, et qu'ils ont été des instruments inconscients au service d'une Providence incompréhensible ? Se posent-ils, d'ailleurs, ces problèmes? Quelle pensée s'agite dans ces cerveaux peuplés de visions concrètes, et sous quelle forme?... Pendant que moi-même je m'abandonne à ces rêveries, la nuit est venue tout à fait, et le nom de Cotrone a été crié par l'employé de service. Toute cette philosophie se dissipe devant la vulgaire nécessité de lutter contre un bataillon de cochers à laces de bandits qui se ruent sur les rares voyageurs descendus du train. Je finis par

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rouler vers la ville dans un berlingot d'une indescriptible vétusté, desservi par quatre personnages qui ressemblent par trop aux forçats que j'ai eu la naïveté de plaindre à Brindisi. Deux sont montés sur le siège, un derrière la voiture. Le quatrième, qui n'a qu'un bras, court en hurlant à côté des chevaux, lesquels, par un caprice singulier, galopent éperdument à la montée et s'arrêtent aux descentes. A la clarté de la lune, j'aperçois d'immenses hangars, qui servent à l'emmagasinement des oranges et des citrons, puis des toits plats. L'infâme véhicule tressaute sur le pavé, il s'arrête, et c'est l'entrée de l'auberge, — une vraie porte de coupe-gorge, étroite, humide, basse, qui s'ouvre entre une épicerie et un salone, comme les perruquiers du pays osent appeler leurs taudis. Un escalier en pierre, raide et malpropre, monte au fond du corridor et conduit au premier étage où est installée la locanda. J'ai la surprise agréable de la trouver tenue, comme si souvent en Toscane, par une seule famille, ce qui assure au gîte une propreté et une bonhomie relatives. La propriétaire a trente-huit ans, sa fille en a vingt-trois, et déjà les petites filles de six ans et au-dessous vont et viennent, apportant des fleurs à l'étranger. A des riens

l'éloignement se reconnaît. J'ai ici un ami, rencontré autrefois dans TEngadine, et, comme je demande son adresse, la grand'mère commence un discours sur l'ancienneté de la famille à laquelle appartient don Niccola, — comme elle dit à l'espagnole : oc Eccelenia, lei sa che la piii antica cinà del mondo è J{gma... Votre Excellence sait que la plus antique cité du monde est Rome... » Puis, avisant mon chapeau posé sur le lit : « Ah! » dit-elle, en l'enlevant avec un geste d'effroi, a cela annonce la mort. »

Ce petit trait éMériméén, si je peux créer un mot pour caractériser un de ces détails de superstition exotique, qui plaisaient tant à l'auteur de Carmen, me fait passer par-dessus la simplicité de l'endroit, d'autant plus que, dès le lendemain, et tout en gagnant vers le port la barque qui doit me conduire au capo Colonna, je peux constater l'approche de l'Afrique à toutes sortes de signes. La végétation d'abord, d'agaves énormes et de cactus, ces plantes méchantes et derrière lesquelles on imagine si bien lé rampement des dangereux félins, me rappelle Tanger et son aveuglante banlieue et ma promenade au cap Spartel, à cette dernière pointe du

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continent noir qui regarde l'Espagne, — la plus profonde impression que j'aie eue d'une nature sauvage et grandiose, avec les gouffres bleus de rOcéan qui remuaient au pied de la falaise, le torride soleil, et les cris des bêtes inconnues, derrière ces buissons tordus de pâles aloès. — Les petits garçons, qui passent assis sur les ânes et portant de l'eau dans des barriques, ont une manière de se poser sur l'extrême croupe de leur monture, pareille à celle des Arabes et aussi des paysans d'Andalousie. La ville elle-même, avec ses ' maisons toutes basses dans ses coins pauvres, ne garde presque plus de physionomie européenne, malgré les beaux palais de style espagnol qui la décorent, et malgré son château pris par Masséna vers le début du siècle. — Où ces généraux de l'empereur n'ont-ils pas promené leurs chevaux de guerre, et devaient-ils être fatigués quandesttombérHommeinfatigable,luiqui disait au beau Dorsenne, durant Texpédidon d'Espagne: « Vous êtes né au bivouac, vous avez grandi au bivouac, et, si je vis, vous y mourrez! » — Dans ces ruelles séjourne une population si visiblement composite qu'elle est comme une vivante illustration de l'histoire de ces contrées, du mélange inouï de sang divers qui s'y est accompli.

Les huit rameurs que j'arrive à racoler pour me conduire sur une barque de pêche au cap Colonna pourraient être donnés comme un problème d'atavisme à résoudre par quelque disciple du regretté comte de Gobineau, — le plus perçant visionnaire de la race qui ait paru depuis cinquante ans. De ces rameurs, l'un, celui qui commande, porte un nom grec. Mais ses yeux clairs, ses cheveux bouclés, ses idées aussi, corres pondent d'une manière absolue au type du Normand, de l'homme actif et féodal par instinct qui a tant guerroyé sur ces côtes de la mer Ionienne, a La famille des *** (et il se nomme) a toujours été pour la famille des Luciferi, » me dit-il en me parlant des dernières élections. A côté de lui deux personnages aux grosses lèvres, aux pommettes larges, à la peau profondément brûlée, sont manifestement de sang noir, tandis qu'un autre, un maigre, au profil busqué, n'aurait qu'à vêtir un burnous pour se révéler Arabe. Les autres montren^dans leurs traits, dans leur teint, et aussi dans leur manière d'être et de bouger, cet à peu près indéfinissable où se reconnaît le sang trop coupé. Je me complais dans ce subtil roman physiologique, invérifiable d'ailleurs, que je me raconte à moi-même sur chacun d'eux, puis je

t'oublie peu à peu pour me laisser prendre par le charme du paysage du matin, un des plus sauvages dans la douceur que j'aie vu depuis des années.

Cotrone repose là-bas, blanche et jaune, avec la ligne de son port où des vaisseaux de cabotage dorment à l'ancre. La barque l'a quittée depuis une heure et elle longe le cap, bordé de falaises grises, qui va s'abaissant, s'abaissant toujours jusqu'à son extrémité, sans une bâtisse, sans trace de végétation. La mer, sous la coque, est d'un bleu intense, et, au large, elle est presque grise sous le soleil encore brûlant qui rayonne dans un ciel comme cendré de chaleur. Une immense ondulation gonfle par instants cette mer, soupir pacifique d'une vaste poitrine endormie. Des mouettes chassent, tour à tour bercées au vent, puis précipitées d'un trait sur cette eau à peine mouvante qui balance d'autres barques. Les ailes blanches et les voiles blanches brillent d'un pareil éclat. Le cap s'abaisse encore. Et j'aperçois qu'il se termine en une espèce de plateau. Une colonne solitaire s'y profile. C'est tout ce qui reste de ce temple d'Héra Lacinia, de la Déesse protectrice des chastes mariages, où Pythagore amenait les femmes de Crotone suspendre des fleurs et

leurs ceintures, ce mystérieux Py thagore qui a prononcé cette maxime parmi tant d'autres, singulièrement profonde pour un moderne, pour un de ces complaisants de souffrance intime comme nous le sommes tous : ccU ne faut pas manger son cœur!... » Dans ce temple, Zeuxis avait suspendu sa célèbre Hélène, cette peinture rêvée, dit la légende, d'après les plus belles jeunes filles du pays prises comme modèles. Dans ce même temple, Hannibal déposa, frémissant de rage, les tables de bronze où se trouvait gravé tout le détail de sa guerre contre Rome. Des tuiles de marbre couvraient l'édifice qui, de la haute mer, marquait aux marins une étape de leur route, et, pour les compatriotes de Milon, le doux retour L'âme simple et grande des Hellènes est là tout entière, dans cette habitude d'associer l'idée de religion à celle de patrie. De sa ville, ce que le voyageur voyait d'abord c'était la maison des Dieux, de ses Dieux... Les lames secouaient la galère. L'homme avait subi le dur assaut der tempêtes, croisé des pirates, cherché un dange reux asile chez des peuples barbares, bravé enfip tous les dangers des voyages d'alors :

Nudus in ignotd, Pdinure, jacébis arend,».

C'était la pire mort pour un ancien, mourir sur la grève inconnue, sans être pleuré... Mais le fronton du temple a surgi là-bas. De l'air court entre les colonnes peintes, l'air natal, et tant de misère est oubliée.

Ce fut avec une émotion étrange, que moimême, après trois heures de cette promenade en barque, je descendis sur la plage aride que domine la colonne, dernière survivante du célèbre temple. Encore au xvi® siècle, s'il faut en croire le témoignage d'un voyageur, quarante- trois autres se dressaient à côté de celle-ci. Que sont-elles devenues ? Les a-t-on dépecées, puis emportées, morceau par morceau, pour construire quelque palais, quelque église, le môle de Cotrone? Sont-elles tombées dans un de ces grands frissons du sol qui courent comme les secousses d'une fièvre secrète de la vieille terre, sur toute cette Calabre trop voisine des deux monstres, du neigeux et colossal Etna, du perfide, du féminin et bleuâtre Vésuve? La survivante ne raconte pas l'histoire de ses sœurs disparues. Elle projette silencieusement sur le gazon jauni l'ombre de son chapiteau Dorique, et sa ligne comme éraflée, comme ébréchée par le temps. Cette ombre

tourne, tourne avec le jour, à la même place où vinrent le philosophe de Samos et le condottiere de Carthage, d'un mouvement imperceptible,* ininterrompu et qui mesure les siècles à cette sau* vage solitude. Des chardons séchés et des crocus roses poussent à la base. De grands lézards verts, de ceux que leur tête de turquoise a fait surnommer des célestes, promènent sur la pierre roussie leur inquiet appétit de soleil, et au-dessous, à quelques pas à peine, la mer se déroule monotonement, d'un bleu d'ardoise sous le ciel d'un bleu presque blanc. On s'arrête, touché au cœur par trop de sensations. Il y a ici le témoignage de Tart suprême, celui des Grecs, révélé par le dessin seul de cette colonne Dorique avec sa forme tassée, un peu renflée, comme trapue, qui, même entamée sur l'arête de ses cannelures, même mangée parle soleil, demeure belle, d'une beauté souveraine. Il y a les fantômes de la plus attirante histoire et de la plus lointaine. Il y a la présence, rendue comme visible, des grandes puissances du monde : — le temps qui n'en finit pas d'aller, de croître et de décroître éternellement, la mer qui ne s'interrompt pas de frémir et de gémir, ridéal humain qui n'en finit pas de protester contre l'inexplicable caducité dont ses meilleures

œuvres sont touchées! Et une jolie ironie du sort voulut que cet Idéal fût exprimé auprès de moi, à cette minute même, par une phrase toute simple d'un des bateliers, mais à qui l'endroit et l'heure donnaient un sens d'une infinie mélancolie ; ce E col tempo anche questa caderà, y> dit-iL ce Et avec le temps celle-ci aussi tombera... »

En attendant cette inévitable chute, encore aujourd'hui, la dernière des colonnes du temple d'Héra continue de servir de signal au pêcheur qui va quêtant sa pauvre vie, sur cette côte dangereuse, comme à l'époque où le poète dQVc4ntho' logie pleurait déjà le sort de ces errants de la mer: (( On a gravé sur ce tombeau un filet et une rame, témoignage d'une dure vie.... » Il semble que l'antique Déesse ne consente pas à s'en aller tout à fait de son promontoire. Non seulement aucune végétation bienfaisante n'y pousse, mais la chapelle élevée à la Madone dans son voisinage est demeurée pauvre et chétive, gardée par un ermite à demi sauvage qui ne sait vraisemblablement pas s'il est païen ou chrétien. Les trois ou quatre villas que des nobles de Cotrone ont voulu construire dans le voisinage ne sont habitables en toute sécurité que depuis ces quelque soixante ans, et qu'elles sont tristes I Des

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tours les protègent, qui furent construites oc contre les Turcs, » me dit le batelier. Les premiers fidèlçs et qui voyaient derrière les croyances du paganisme le travail du démon, n'auraient pas hésité à affirmer ce que je n'oserais pas nier, moi, absolument que l'esprit de la vieille Déesse est là, qui veut rester seul à sa place sacrée d'autrefois et dans la ruine de ses antiques honneurs. Toute cette ligne de terre qui va de Tarent^ à Reggio est pareille, comme frappée de malédiction par les Divinités qui la possédèrent et qui n'en sont point parties. Du moins ici, sur ce capo Colonna, est-ce une malédiction vraiment digne de l'Olympe antique, tant il s'y mélange de Beau tel

Reg^gio de Caîdbre, le 2 décembre.

Je m'embarquerai demain pour la Sicile que je vois là-bas, tandis que j'écris ces lignes, dresser par delà le détroit sa côte mystérieuse, ligne de montagnes nues et violettes sur lesquelles passe l'ombre des vastes nuages. Elles sont immobiles, et eux, ils courent toujours. Pour une minute, grâce à la magie de cette ombre flottante, la montagne semble bouger, elle semble vivre. Ils sont déjà loin et elle demeure. Je vois Messine à droite, ses palais blanchâtres, le phare plus au loin. Du côté où je me trouve, et si je suivais la rive italienne, à partir du quai de Reggio bordé de ses maisons roses, j'arriverais à Scylla, de dangereuse mémoire, et c'est, entre les deux terres, entre la péninsule et la sauvage côte de l'ile, un

large, un frémissant couloir de mer où les grandes vagues bleues se heurtent et se crêtent d'écume, où les navires se croisent, énormes paquebots couronnés de fumée, fins voiliers dont le gréement se découpe en noir dans le ciel clair et qui penchent sous le vent, barques de pêche secouées rudement par la lame brisée. Je sais combien elle recèle de beautés, cette Sicile : — temples antiques encore intacts comme celui de Ségeste, cathédrales normandes rayonnantes de mosaïques comme celles de Monreale et de Cephalù, coins divins comme cet Oliveto, ce bois d'oliviers près du Zucco, plages solitaires et tragiques comme celle de Sélinonte, et je devrais être heureux de la voir là si près, d'autant plus que les *dernières journées de mon vagabondage n'ont pas été favorisées du temps. De Catanzaro, tant célébrée par Lenormant, je n'ai gardé que la vision d'une ville sur une cime abrupte, avec une âpre, comme une cruelle végétation de cactus hérissée sur les pentes, — ville boueuse, trempée de pluie, glacée de vent, où des Calabrais en chapeau pointu et des Calabraises aux jambes sordidement chaussées de jambières en velours bleu piétinent dans un cloaque. Et quel hôtel, comparable seulement aux coupe-gorge de l'abominable

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Foggia I Vainement j'ai voulu, pour n'avoir pas perdu ma peine, — le voyage est si dur, de la Marina qui porte le nom de la ville à la ville même, — prendre quelques pages de notes locales en suivant au tribunal un procès de paysans. Les brutes à face humaine qu'il s'agissait de juger avaient eu, au coin d'un champ, une rixe plus ou moins sanglante, commencée par des coups de bâton et terminée par des coups de pistolet. Mais, coupables ou non, comme accusés et témoins répondaient au président en pur calabrais, les phrases qui eussent pu faire image ne m'étaient compréhensibles qu'à moitié. J'eusse pu me les faire traduire et les noter. Mais quoi ! J'aurais déchiré ces notes aussitôt prises, comme toutes celles que j'avais, à d'autres voyages, griffonnées sur l'Espagne, sur les Iles Ioniennes, sur l'Allemagne. J'ai trop couru le monde pour ne pas savoir ce que valent ces croquis de mœurs dessinés sur une seule expérience. Quand j'aurais montré, serrées sur ce banc d'infamie, les neuf sauvages bêtes à teint de bistre, l'avocat plaidant d'une gueule retentissante, et insultant les témoins à charge du nom de cretini, tandis que ses galfâtres de clients devenaient questi galanruominiy — quand j'aurais dessiné la figure du

président, fin, irritable, ex-magistrat du Nord, visiblement furieux de mal entendre le patois des paysans, et celle du procureur du roi, écoutant avec impassibilité de brutales allusions à ses vignes et à la qualité de ses vins, j'aurais dessiné un tableau d'après nature. Mais de quelle portée? Nous n'arrivons pas à bien connaître un ouvrier parisien, un bourgeois riche de la plaine Monceau, un noble de province. La preuve en est dans la divergence absolue des documents fournis par les romans d'analyse depuis soixante ans que Balzac a commencé de mélanger à l'étude des sentiments l'histoire des mœurs ; et nous aurions la prétention, en trois mois, en six, en douze, de *nous figurer des intérieurs d'âmes d'un autre pays! Plus j'ai vqyagé, plus j'ai acquis l'évidence que, de peuple à peuple, la civilisation n'a pas modifié les différences radicales où réside la race. Elle a seulement revêtu d'un vernis uniforme les aspects extérieurs de ces différences. Le résultat n'est pas un rapprochement. La race en est, au contraire, plus difficile à pénétrer, l'identité des formes extérieures de la société nous cachant les oppositions du fond. Cela semble un paradoxe, mais vraisemblablement, nous nous connaissons beaucoup moins les uns les autres, je parle entre nations,

qu'aux temps où chacun vivait d'après sa coutume. Que j'ai travaillé pour ma part à comprendre Tâme anglaise, par exemple, en proie à ce goût de cosmopolitisme qui fut la folle passion, presque la manie de ma jeunesse ! Les livres me l'avaient indiqué, et mon appétit de la culture m'y a tant poussé. J'ai vécu à Oxford a,vec des étudiants et des fellows, à Londres avec des littérateurs et des mondains, en Irlande avec des prêtres et des Landlords, en Ecosse et dans le lake-district avec des touristes et des négociants, dés sportsmen et des campagnards, à Florence, à Venise, avec des esthètes. S'il me fallait résumer mes impressions, je serais forcé, je crois bien, de dire simplement qu'il y a quatre-vingt-dix-neuf fois sur' cent, entre un Anglo-Saxon et un Gallo-Romain, un principe d'inintelligibilité réciproque, une diversité de structure jnentale et sentimentale invincible, dont la cause m'échappe et que je ne saurais même pas bien définir, sans compter que d'Anglais à Anglais la différence est peut-être égale, quand il s'agit d'un Écossais et d'un Gallois, par exemple. Et voici que, sur le point d'achever un nouveau voyage en terre latine, je sens que mes réflexions sur l'âme italienne, si je leur cherchais, à elles aussi, une formule, se résou-

draient dans une même impuissance finale à un jugement définitif. A quoi bon tant s'évertuer, alors de wagon en wagon, de paquebot en paquebot et d'hôtel en hôtel pour aboutir à cette conclusion? Et je me souviens de ceux de mes confrères qui m'ont, comme Jules Lemaître, taquiné avec plus ou moins de bienveillance sur mes habitudes de voyage. Avaient-ils donc raison ? Oui, à quoi bon avoir tant couru le monde pour en rapporter cette certitude par trop naïve, qu'il y a vraiment des peuples divers et que la pression séculaire des hérédités et des milieux les a marqués d'empreintes probablement irréductibles ?

Eppur si muove, — comme disait le savant qui a baptisé le bateau sur lequel je passerai le détroit demain, le vieux Galilée. Et pourtant je suis parti avec délice, il y a deux mois, et je repartirai, je le sens trop, avec le même délice, au premier souffle, et ce ne sera point par mode et snobisme, ni même pour le plaisir de dire : a J'ai été là, » ni pour écrire de nouvelles phrases. Que de routes j'ai suivies sans en rapporter une seule page! Ce ne sera point par amour des sciences, n'en possédant vraiment aucune, je l'ai trop montré au

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cours de ce journal, ni même par goût de la psychologie internationale, quoique cet épigrammatique Lemaître m'ait encore qualifié de ce psychologue errant. » Je viens de dire que je ne crois aucunement à la valeur des observations de route. Mon ami Stendhal en est la preuve, lui qui a passé sa vie à enregistrer avec une si juvénile confiance des anecdotes recueillies dans dès conversations de café ! J'aime cependant ses livres, quoique à Fuser j'aie constaté que rien n'en était strictement vrai, parce qu'il a eu la sensation du voyage, et je crois à cçtte sensadon-là comme à celle du jeu, pour elle-même et sans autre raison que d'en avoir tant éprouvé la jouissance. En essayant de l'analyser, j'y trouve des éléments complexes dont je voudrais démêler quelques-uns, afin de donner à ces notes un peu incohérentes un derniçr chapitre et qui en résumie à peu près l'esprit épars.

Elle réside d'abord, cette sensation du voyage, dans ce pouvoir que possède seule l'absence de nous rendre à npus-même. Être loin, c'est être affranchi de tant de devoirs et de tant de misères, de tant d'habitudes lassantes ou douces! Dans la voiture qui vous emporte, sur le pont du bateau, vous vous retrouvez seul et libre, non seulement

de vos heures, mais de vos idées, de vos goûts, de vos rêveries, et le premier usage de cette liberté, c'est de vous rendre à la nature, à cette impression directe et animale des choses qui s'efface, qui s'émousse si vite, dans l'accoutumance des villes. Pour que vous aimiez à voyager, il faut que vous soyez demeuré sensible à ces splendeurs journalières que la littérature n'a pu gâter en les décrivant, parce qu'elle n'a jamais pu qu'en copier une pâle image. Il faut que vous aimiez à regarder le vaste, l'incorruptible ciel, la mouvante mer, la forêt onduleuse, la gracieuse ou farouche montagne, et, pour éclairer ce décor immortel, les jeux changeants de la lumière du jour et le palpitant éclat des étoiles de la nuit. Ne dites pas que ces splendeurs visibles vous sont trop connues. Depuis des mois vous les oubliez, en proie aux soucis de l'existence affairée et quotidiennne. L'homme vous les cache, votre ami le plus cher quelquefois; d'autres fois, votre ennemi. Osez revenir à elles. Vous les retrouverez qui vous attendent. Qui a pu courir un peu cet immense monde et ne pas se ressendr capable de ces émotions uniques, si simples, si pénétrantes, qui furent celles de notre première jeunesse : entendre par une après-midi d'été le bour-

donnement, dans un bois, de la vie universelle, le soupir confus de la terre sous la chaleur et comme sa germination, — regarder par-dessus le bastingage du bateau la côte disparaître et l'infini des flots se déployer sous la lune qui monte. Certes, elles sont toujours à votre portée, ces émotions, mais vous devez pour les rapprendre vous donner à elles, comme vous devez vous donner aux arts pleinement pour en éprouver l'envahissante fièvre. . Ne dites pas non plus que vous avez le Louvre et son étonnante galerie. Avouez que vous n'y montez guère et vous n'avez pas si tort. Les œuvres des maîtres veulent, pour être comprises, un recueillement que vous n'aurez jamais à Paris, entre deux de vos innombrables devoirs de métier ou de société. L'absence vous l'impose, ce recueillement, malgré vous, et puis les œuvres d'art veulent aussi être vues dans l'endroit où elles furent composées, sous le ciel qui les vit naître. Les modèles que les peintres ont copiés vont et viennent encore dans les rues : en Lombardie, les Hérodiades chères à Luini; à Venise, les dogaresses de Titien et de Véronèse; à. Parme, les gracieuses Madones de Corrège; à Florence, les nymphes de Botticelli. L'Hérodiade, hélas! vend quelquefois des allu-

mettes et du tabac, la dogaresse aune du ruban, la Madone est épicière, la nymphe blanchisseuse; le Saint Sébastien, qui semble descendu d'une fresque Ombrienne, vous sert du foie de volaille ou des œufs frits dans un restaurant de campagne. Il n'importe. La vision sublime que les grands peintres ont su se former d'après le type à travers les déchéances du métier, s'impose à vous, comme aussi la biographie de ces peintres s'anime, et celles des écrivains dont vous visitez la maison, et celles des princes dont vous contemplez le château. Le goût qui attache si fortement le vulgaire à la matérialité des objets touchés par les héros n'est pas un simple préjugé. Notre imagination prend son point d'appui dans les sens, et pour nous figurer le passé le contact physique est presque nécessaire. Céder à cet attrait sans en discuter la finesse, quelle meilleure méthode pour renouveler en nous le rêve des temps anciens, pour galvaniser ce qui n'était que lettre morte, vaine et froide nomenclature, pour opérer ce miracle de résurrection, où Michelet faisait si justement consister toute l'histoire?

Sensations d'histoire, sensations d'art, sensations de nature, — quand vous avez laissé pen-

danc des semaines ces trois courants déborder, jouer à leur gré sur vous, il se produit dans votre être intime un phénomène particulier qui explique pourquoi chaque long voyage se termine sur un changement secret de votre personne, presque toujours améliorée, devenue plus grave, plus résolue à la tâche du travail intérieur, plus religieuse enfin, si l'essence de la religion consiste dans la bonne volonté. Il y a deux efforts également difficiles pour un civilisé et qu'emporte le tourbillon brûlant, desséchant, des cités modernes. Us semblent contradictoires, et ils sont rendus si difficiles par un même défaut de solitude. Vivre sa vraie vie, sentir son vrai « mci, » c'est le premier de ces deux efforts. Mettre à leur vraie place les petites misères de sa propre destinée, c'est le second. Le voyage, qui nous restitue à nous-même, nous apporte aussi ce bienfait qu'en déployant autour de nous les tableaux immenses et mouvants de la vie, il nous apprend à nous considérer de cette manière cosmique où réside le plus puissant principe d'amélioration. Marc-Aurèle disait : « Il faut contempler le cours des astres comme si nous étions emportés dans leurs révolutions. Il faut sans cesse penser aux changements des éléments les uns dans les autres.

Ces sortes de considérations purifient les souillures de la vie terrestre.,. » Et Platon : a Quand on discourt sur l'homme il faut envisager les choses de la terre comme d'un lieu élevé : troupeaux, armées, labourage, noces, réconciliations, naissances, morts, tumultes des tribunaux, contrées désertes, nations barbares de toutes sortes, fêtes, lamentations, foires, toute cette confusion de mille choses, toute cette harmonie formée de contraires... » Ce travail de perspective et d'ensemble, le voyage le rend plus facile par cet élargissement qu'il impose à notre horizon. Le chétif univers que nous sommes dans l'autre univers, la fragile durée de notre destinée, la mesquinerie insignifiante des passions individuelles dont nous souffrons, la pauvreté des accidents qui nous blessent, le peu que représente dans la vaste suite des âges le tumulte contemporain, nous le sentons à plein cœur, et à plein cœur aussi ce besoin, cet appétit des choses éternelles, la plus antique, la plus sûre garantie de notre destinée d'outre-tombe. Ce n'est pas sans raison que les Pères de l'Eglise, qui restent les princes des psychologues et des moralistes, malgré le fatras microscopique de notre science actuelle, ont comparé la vie humaine à \xn voyage, et l'homme

qui doit mourir à un passant qui s'achemine vers sa fixe demeure.

... Hier, après que le train qui m'amenait à Reggio eut doublé ce cap que les marins baptisent du nom saisissant de Spartivento, Téparpilleur des vents, le soir commença de tomber sur la grande mer et le ciel de s'empourprer à l'occident, et tout d'un coup, j'aperçus devant moi, par delà cette mer, surgir une colossale masse sombre, blanche de neige et chargée d'une couronne de nuages, — vapeurs du ciel, vapeurs du fumant cratère? C'était l'Ema. Le monstrueux géant, le formidable monstre exterminateur se dressait dans l'ensanglantement du soleil tombé. La côte qu'il domine était cependant le terme de ma route, l'oasis assurée de mon hiver, et elle me fit peur une minute par cette majesté sinistre. Voici que cherchant une analogie aux idées sérieuses qui viennent de naître en moi, je trouve que cette fixe demeure vers laquelle nous nous acheminons tous pourrait avoir son symbole dans cette approche d'une île de repos annoncée par un géant d'épouvante. — Pardonnez-moi, lecteur ami, et qui avez bien voulu me suivre jusqu'ici à travers un tel vagabondage de faits

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et de pensées, de vous quitter sur cette image un peu grave pour conclure des pages de dilettantisme facile. Le sage a dit : o: Tout ce qui finit est court... » et tout ce qui finit, aurait-il pu ajouter, est triste, même un doux et paisible pèlerinage à travers une terre de Beauté. Mais c'est la vie, cela : un soupir à donner à ce qui fut et un sourire à ce qui sera. — Disons-le donc ensemble, ami lecteur, cet adieu à Reggio, la ville rose, ce bonjour à Messine, la ville blanche !

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