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Sensations et souvenirs

Des cloches, j'en ai su qui cheminaient sans bruit, Des cloches pauvres qui vivaient dans des tourelles Sordides et semblaient se lamenter entre elles, De n'avoir de repos, ni le jour ni la nuit.

Des cloches de faubourgs toussotanles, brisées : Des vieilles, on eût dit, qui dans la fin du jour Allaient se visiter de l'une à l'autre tour, Chancelante?, dans leurs robes de bronze usées.

, Ce que je les ai aimées dans mon enfance provinciale, les vieilles cloches tant célébrées par Georges Rodenbach, et pour la tendre légende attachée à leur mutisme pieux, à ce silence de soixante heures observé, comme un jeûne, durant les derniers jours de cette semaine sainte, et

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pour la poésie de leur course lointaine au-dessus des cités, des mers et des détroits et aussi pour les beaux œufs de Pâques, teints de violet, de bleu, pâle et de rose vif, qu'elles semaient, do ci, de là, dans les plants de salades et les bordures de buis des jardins de la ville, en passant, la nuit d 3 leur retour, au-dessus des logis endormis.

Le jardin de ma grand'mère était particulièrement favorisé par les cloches de l'église Saint- Etienne, notre paroisse : j'y avais été baptisé. C'est pourtant à l'Abbaye que ma famille m'emmenait entendre l'office du dimanche, à l'Abbaye, située plus au centre de la ville et par cela même plus commode pour les courses après la messe et les commandes aux fournisseurs ; mais nous suivions les vêpres à Saint-Etienne, et les beaux œufs rougis de carmin ou bleutés comme des œufs de geais, les œufs merveilleux que, le malin de Pâques, vite au sortir de l'office, je courais dénicher un à un sous les feuilles du jardin de ma grand' mère avec des cris de joie presque sauvages, ces oeufs étaient, on avait bien soin de me le dire, l'offrande et le cadeau des cloches paroissiales. Ces vieilles cloches fêlées de Saint-Etienne ri'avaient-elles pas, en bonnes fées marraines, sonné à ma naissance, carillonné à mon baptême, ne chanteraient-elles pas à ma première communion et ne me consoleraient-elles pas de leur suprême glas à l'heure venue du trépas, quand je

devrai m'en aller à mon tour ? En attendant elles me surveillaient dans la vie ; rien de ce que je faisais n'échappait à leurs invisibles yeux et, selon mes mérites d'enfant sage ou mes petites frasques d'écolier, elles se montraient plus ou moins généreuses, ces claires matinées de dimanche de Pâques, les bonnes cloches voyageuses enfin rentrées de leur expédition lointaine et mettant ce jour-là toute la ville en joie par leurs chants et sonneries de bon et prompt retour.

A force d'entendre ma mère et ma grand'mère en parler avec une sorte d'exaltation attendrie, j'avais fini par attribuer une vie miraculeuse à ces cloches, par les traiter presque comme des personnes de ma famille, de vieilles parentes à la fois austères et indulgentes, un peu fées, et, en enfant nerveux que j'étais déjà, je vivais dans un perpétuel effroi de les mécontenter, en même temps que rempli d'une inébranlable confiance en leur mansuétude d'aïeules pour mes peccadilles d'écolier.

Ah! que de fois, les belles journées de fin d'avril, quand, au lieu de travailler mon Quinte-Curce ou mon Epitome, je gaminais, ivre de soleil et de santé, entre les poiriers et les pommiers poudrés à blanc de notre potager, que de fois je me suis surpris, hissé à quelque brèche de la muraille et regardant au loin, par-dessus les mâtures et les toits de la ville, si les cloches guetteuses pouvaient m'apercevoir du sommet de leur tour !

Le potager dévalcvit en pente, à mi-côte de la falaise, et autour de son enclos la campagne embaumait, mi en champs de luzerne, mi en landes fleuries de mauves et d'ajoncs à l'odeur de miel; ça sentait bon le thym, les herbes aromatiques et la brise du large. Au loin, dans les échancrures des falaises le bleu de la mer éblouissait.

Oh! comme tout cela est loin déjà... la Bible épelée sur les genoux de grands parents morts, disparus avec le cadre vieillot et charmant de vieux logis aujourd'hui transformés, abolis, la grande messe où l'on vous conduisait le dimanche, la somnolence des vêpres entendues comme en rêve, et la fantasmagorie des fins encensoirs qui vous semblaient en or, envolés en cadence au milieu des pierreries des vitraux. C'est là la féerie qui berce notre enfance, l'accueille et l'envoûte d'un sûr envoûtement au début de la vie; d'où, chez les tendres et dans les âmes fidèles, la persistance des souvenirs des premières années demeurant liés aux choses de la religion.

D'où le suppliant regard en arrière jeté par les désespérés et les rebutés de la vie moderne du côté de la cathédrale et de son envol de tours; d'où ces vers éclos en ma toute jeune adolescence ;

Les saints de pierre assis dans la voûte des porches, Les anges du transept et l'âme d'or des cloches Captives dans la cage énorme du beffroi, Tous connaissaient Odile, et, grelottant de froid,

ENFANCE û

Les pauvres du parvis accroupis en prières,

Les trèfles des piliers et les lys des verrières

Dans les noirs croisillons ouvrant leurs fleurs d'azur,

Et la lampe, aslre d'or au fond du chœur obscur,

Tous bénissaient Odile, et quand, fête et dimanche.

Rose et tenant baissés ses yeux bleus de pervenche,

EUe passait dans l'ombre austère du portail,

Son vieux missel d'ivoire aux lourds fermoirs d'émail

Appuyé sur son cœur, une fraîcheur d'aurore

Pénétrait dans l'église et la cloche sonore

S'élançait plus joyeuse à travers l'infini.

d'où ces vers, écrivais-je plus haut, première œuvre de ma quinzième année et réminiscence évidente de quelque légende dorée entendue presqu'au berceau, et dont mon cerveau émerveillé paraphrasait inconsciemment la miraculeuse impression, en essayant d'y symboliser la grande joie radieuse, or et bleu, du dimanche de Pâques!

Oue sont devenues les cloches de mon pays, de ma petite ville de la côte! Toussotantes, usées, vieillies comme les cloches de Rodenbach, se sontelles tout à fait tues ou est-ce moi qui suis devenu sourd ? Mais il y a longtemps que je n'entends plus leur voix... Si elles parlent encore, elles parlent bien bas, les pauvres vieilles, et en tout cas une langue que je ne comprends plus ; d'ailleurs bien d'autres choses ont changé pour moi. Plus on avance dans la vie, plus on s'y sent étranger: les impressions vous trahissent, les sentiments aussi; quand je vais dans mon pays, je ne retrouve plus les paysages familiers à mon enfance, et eux aussi

O SENSATIONS ET SOl'VENIRS

ne me reconnaissent pins. Comme un voile de cendre s'est établi entre eux et moi, impalpable, mais visible, et je sens qu'il s'épaissit d'heure en heure, ce voile, jusqu'à la minute où cette cendra deviendra de la nuit, et tout alors sera fini pour moi!

Qu'est devenue la vieille légende qui m'avait amusé comme un conte, troublé comme un baiser, ému comme un adieu, la vieille légende de la Vie des saints^ où j'avais essayé de faire chanter l'àme d'or des cloches.

Quelle était cette Odile au passage de laquelle

Les apôtres, rangés au fond du porche sombre Entr'ouvraient lentement leurs mains de dur granit,

cette sainte inconnue, toute lumineuse dans l'église obscure, dont l'entrée au saint lieu

Faisait d'un vol plus sur, avec de longs bruits d'ailes, Monter dans l'azur libre où sont les hirondelles, Les archanges debout au milieu des dragons Et des guivres dorés aux angles des balcons !

La légende ne le dit pas, elle est d'un laconisme explicite et touchant là-dessus, la légende, elle dit :

... Odile, ùrae pure et blanche entre les lys. Etait humble, pieuse et naïve: à longs plis Drapée et sans joyau sa robe était de laine.

Et c'est tout!

Et cela suffisait dans ces temps, et pour conver-

ENFANCE i

tir les mécréants, inlimider les débauchés et faire fleurir l'espérance et la foi dans les cœurs!

Oh! le précieux don d'enfance, dont ont vécu tous les siècles d'ardeur et de combat, le précieux don d'enfance, qui fait qu'un écolier de douze ans n'a qu'à joindre les mains dans l'angle d'une église pour entendre la voix des cloches et celle des saints de pierre immobilisés dans leurs niches, autour des campaniles, bénir en chœur le nom des vierges de légende et du Christ, fils de l'Homme!

Le don d'imagination et d'ignorance qui, les tièdes soirées de mai, en revenant du Mois de Marie par les ruelles étroites de ma petite ville tout embaumées d'odeur de lilas et de giroflées de murailles, me faisait dire, dans ma joie innocente de respirer et de vivre, dans le contentement de ma petite âme et de ma jeune chair: « Je crois que les cloches m'aiment bien ce soir. »

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