UN ETRANGE JONGLEUR
Chez Durand-Ruel, à l'exposition des Odilon Redon, une entre toutes bizarre lithographie : une surhumaine tète d'angoisse, exténuée, désespérément lasse, se dresse au milieu d'un morne paysage, tout de noir de suie et de fumée, ces noirs dans lesquels excelle le maître. Un disque énorme qui fait songer à quelque cymbale inagique s'arrondit dans l'axe des épaules de l'étrange jongleur, car ses mains projettent autour de lui une lumineuse ellipse d'astres en fusion, de radieux météores toute une montée d'orbes incandescents faisant arc au-dessus de sa tête ; et le jongleur, ébloui, épuisé sous le poids et l'éclat agonise et s'affaisse, toute sa face tiraillée demande grâce, son labeur surhumain est au-dessus de ses forcf's, et sous son front crispé un de ses yeux démesurément agrandi est prêt à jaillir de l'orbite, prêt à éclater et àsau-
teler comme un crapaud hors des paupières déchi réesparl'indiciblehypnose d'on ne sait quelle vision. C'est d'un symbole désolé et terrible, c'est la déformation fatale, inéluctable, du cerveau humain en proie à l'idéal, la vérité rendue tangible de la folie mère de l'extase. « Excelsior ! excel&iori Plus haut, toujours plus haut ! plus haut encore ! » s'écrie le penseur avide de l'air libre des. sommets, et il gravite éperdu vers les cimes, au milieu d'éblouissantes rotations d'astres, et dans sa fièvre de songe et de savoir il jongle avec le feu du ciel, les comètes flamboyantes et les pures étoiles, jusqu'au moment où il tombe sur les genoux, éborgné ou aveugle, mutilé, estropié par l'idéal même qu'il croit atteindre et qui l'anéantit.
Et devant cet étrange jongleur je ne pouvais m'empêcher de songer à Odilon Redon lui-même, à ce visionnaire exacerbé, dont le dessin si sûr qu'on le croirait emprunté au Vinci en arrive à la déformation du type humain la plus sinistre, et c'est bien d'un œil éborgné par la lumière que l'artiste a créé toute cette impressionnante et funèbre population de larves et de goules, de spectres et de monstres qui fleurissent dans l'atmOsphère opaque et vénéneuse de ses effroyables dessins.
Le catalogue seul épouvante ; lisez plutôt cette nomenclature : le Masque de la, mort rouge^ la Désespé7^ance, le Secret, Couple pervers, Polype de rêve, Elixir de mort, Œil pavot. Tentation,
SOUVENIRS 21o
Lune noire, Araignée en pleurs; ne croirait-on pas feuilleter la table des matières d'un volume inconnu d'Edgar Poë, et le fait d'avoir trouvé ces titres ne décèle-t-il pasuneàme de mystère enivrée de terreurs e' d'infini !
D'autres, un autre surtout, M. .loris-Karl Huysmans a buriné dans un verbe inoubliable les affres morbides de Fleur de inarécarje et de Caliban ; il a dit comme personne le désert d'eau trouble et saumâtre au milieu duquel une tige se dressait, supportant comme une hostie, comme une fleur ronde, une face exsangue aux traits pensifs.
Et cette impression du Caliban :
(( Un œil blanc roule dans un pan de ténèbres, (( tandis qu'émerge d'une eau souterraine et glaciale « un être bizarre, un amour vieilli de Prud'hon, un (( fœtus du Corrège, macéré dans un bain d'alcool, « lequel nous regarde en levant le doigt, et plisse « sa bouche en un mystérieux et enfantin sourire. »
Tout l'art d'Odilon Redon, toute sa vision et tout son rêve d'étrange jongleur épris de tristesse et de symbolique laideur tiennent dans ces quelques lignes de l'Art moderne, et pourtant non, car à côté de cauchemars comme le Glas funèbre (une énorme cloche de cathédrale mise en branle par la main d'ossements d'un squelette, un squelette jusqu'alors non vu, une seule vertèbre ondulant dans la nuit comme un immense ténia et dont
un masque sans bouche, un liorribie loiip de bal masqué, dérobe le crâne ricaneur), à côté donc de ces cauchemars grouillants de vibrions et de vol- Yoces, de tous les animalcules que révèle la loupe et de toutes les larves de la magie noire, que de sereines et hautaines visions, que d'intellectuelles et sublimes splendeurs !
Ce sont d'abord ces sévères et purs profils de femmes, ces têtes laurées d'impératrices, diadémées de reines moyenâgeuses comme il en règne encore sculptées à mi-hauteur des piliers de cathédrales ; toutes ont la d ureté de la pierre, l'inflexibilité du sourire et du regard comme figé sous des paupières roidies : toutes sont filles de Baudelaire :
Je hais le mouvement qui déplace les lignes Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.
Une lueur d'en haut baigne les méplats de leur front obstiné, et je ne sais quoi d'invariable les fait fatales et éternelles sous le reflet d'or dont quelques-unes apparaissent saurées, telles des princesses byzantines, ou sous la pâleur exsangue, dont d'autres rayonnent, tels des cadavres devenus momies dans les baumes et les fards.
Elles sont toutes comme lapidifiées et pourtant on sent qu'elles vivent de la vie formidable des idées ou des idoles, et, quoique fantômnales, toutes ont ce profil arrêté de l'Ange de la, certitude et de Lénore EpparaissEtnt sur te
noir soleil delà lyiélancolie, Lenore et l'Ange, ces deux sublimes entités d'Edgar Poë ; mais le talent de Redon s'adoucit- encore dans la Vierge d'aurore et la tète intitulée les Yeux clos. C'est la suavité monastique d'un Pérugin et la volupté presque attendrie d'un Prud'hon ; tout le charme pénétrant des tètes néo-grecques émane, tel un fluide, de l'ovale des visages et de la 'chaste retombée des paupières, et tout cela flotte dans un halo de lumière dont le peintre anglais Watts avait seul, jusqu'ici, je croyais, le secret.
M. Odilon Redon nous gardait encore d'autres surprises, celles de ses paysages si nostalgiquement mélancoliques et puissants. Il y a de lui, à cette exposition, des dessous de bois et des troncs d'arbres, des arbres centenaires tordus et musculeux dont l'écorce crève de sève et qui font songer à des forêts abolies, des forêts à la fois de rêve et de nature, comme devaient en pousser les Gaules et la Germanie avant l'invasion romaine, de ces forêts éternellement crépusculaires comme celles dont Siegfried écoute les murmures dans la légende des Niebelungen et traverse les impénétrables taillis pour aller tuer le dragon Fafner,
Et dans le clair-obscur de ces Brocéliande
Odilon Redon, influencé malgré lui par son siècle,
évoque à demi vivantes et demi-ramilîées d'eni-
tvrantes filles-fleurs ; plus loin, dans ce chevalier
armé et casqué, arrêté à la lisière d'un grand bois
de chênes, comme attentif à des voix lointaines, comment ne pas reconnaître Parsifal aux écoutes ou le Tannhaûser charmé par les appels du Venusberg?
Dès qu'Odilon Redon s'attendrit, s'humanise et revient à la nature, on dirait qu'il illustre inconsciemment l'œuvre géante de Wagner. Sans personnages, ses paysages pénètrent plus encore. Il y a de lui trois arbres, trois fûts de colonne réunis en tuyaux d'orgue qui font songer à la forêt de Merlin, et je sais un marécage ou plutôt une flaque d'eau miroitante au pied de fortifications vagues, intitulé Lune noire, qui résume en l'affinant encore toute la mélancolie de certains Cazin.
Cette Lime noire appartient d'ailleurs à M. Charles Hayem, comme beaucoup de dessins exposés rue Laffitte; le haut commerce juif monopolise en effet depuis quinze années tout ce qui, en peinture comme en sculpture, paraît devoir doubler et tripler de valeur aux enchères de la postérité. Servis par un flair de brocanteurs, MM. Hayem, déjà nommé, et Ephrussi n'ont-ils pas accaparé tous les Gustave Moreau du marché, après avoir manqué, l'un, le coup des Millet, et réussi, l'autre, le coup desBaudry? Aussi est-ce une joie pour nous de voir dans cette exposition des Redon quelques pièces aux mains de véritables artistes comme MM. Stéphane Mallarmé et Huysmans, de critiques éclairés comme MM. Roger Marx
et Mellerio, d'amateurs désintéressés comme MM. le comte A. de La Rochefoucauld et l'avocat Picard .
Le hasard parfois justicier a voulu que la plus belle œuvre de l'exposition fût dévolue à M. de La Rochefoucault lui-même, cette étonnante composilioa du Chev aller mystique, ce ierriiia.nt dialogue comme sculpté dans le granit, dont les demandes et les réponses ont été si curieusement notées par Jules Bois :