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LES CONTES

Pour Antonio de la Gandara.

Par les ciels rigides et gris de décembre, tandis que les passants enlaidis par le froid se hâtent et se heurtent à l'angle des trottoirs, et que la bise tourmente avec des férocités de chatte les guenilleux attardés au pavé blanc des routes, combien il serait doux de pouvoir redescendre le passé, de pouvoir redevenir enfant et, blotti près des braises rougeoyantes, dans la tiédeur des chambres closes, quel repos et quelle fraîcheur ce serait aux pauvres yeux éraillés par la vie de se reprendre au charme des vieux livres d'images , des vieux livres d'étrennes illustrés de jadis et de pouvoir croire encore aux contes !

Ces contes de fées, qu'on a remplacés aujourd'hui par des livres de voyages et de découvertes scientifiques, ces merveilleuses histoires qui par-

laient au cœur à travers l'imagination et préparaient à la pitié par d'ingénieux motifs de compassion pour de chimériques princesses, dans quelle atmosphère de féerie et de rêve, dans quel ravissement de petite âme éblouie et frémissante ont-elles bercé les premières années de ma vie ! et comme je plains au fond de moi les enfants de cette génération, qui lisent Jules Verne au lieu de Perrault, et Flammarion au lieu d'Andersen ! Les pratiques familles de ces bambins-là ne savent pas quelle jeunesse elles préparent à tous ces futurs chevaucheurs de bicyclettes. Il n'est pas au monde émotion un peu délicate qui ne repose sur l'amour du merveilleux : l'âme d'un paysage est tout entière dans la mémoire, plus ou moins peuplée de souvenirs, du voyageur qui le traverse, et il n'y a ni montagnes, ni forêts, ni levers d'aube sur les glaciers, ni crépuscules sur les étangs pour qui ne désire et ne redoute à la fois voir surgir Oriane à la lisière du bois, Thiphaine au milieu des genêts et Mélusine à la fontaine.

Qui ignore Homère, Théocrite et Sophocle peutil souhaiter vraiment visiter la Sicile et la Grèce ? Et pour aimer cette vaste coupe de saphir liquide qu'est la Méditerranée du délicat amour que lui porte Paul Arène, ne faut-il pas avoir entendu un .peu plus que le chant des cigales autour des mâs dans les bois d'oliviers, un peu plus que les cris des marins provençaux dans les vergues ? C'est le sou-

venir de Parthénope qui fait la baie de Naples enivrante, et si la Méditerranée, chaque hiver, voit revenir dans ses stations tant d'indifférents et de sceptiques , c'est que l'azur transparent de ses vagues a jadis caressé, roulé dans ses volutes le corps blanc des Sirènes.

II faut donc aimer les contes et d'où qu'ils viennent, de Grèce ou de Norvège, de Souabe ou d'Espagne, de Bretagne ou d'Orient. Ce sont leâ amandiers en fleurs des jeunes imaginations ; le vent emporte les pétales, la vie dissémine le rêve, mais quelque chose est resté qui, malgré tout, portera fruit et ce fruit-là parfumera tout l'automne. Qui n'a pas cru enfant ne rêvera pas jeune homme ; il faut songer, au seuil même de la vie, à ourdir de belles tapisseries de songe pour orner notre gîte aux approches de l'hiver, et les beaux rêves, même fanés, font les somptueuses tapisseries de décembre.

Il faut donc aimer les contes, il faut s'en nourrir et s'en griser comme d'un vin peu dangereux et léger, mais dont la saveur âpre sous un faux goût de sucre insiste et persiste, et c'est cette saveur-là qui, le repas fini, enchante le palais et permet au convive écœuré de la table parfois d'y demeurer.

Pour moi, je l'avoue, je les ai adorés et d'une adoration presque sauvage, les contes aujourd'hui proscrits et dédaignés; et c'étaient des contes brumeux, trempés de lune et de pluie, semés de flo-

cons de neige, des contes du Nord, car je n'ai connu, moi, que très tard dans la vie l'enchantement ensoleillé du Midi. C'est au bord de l'Océan remueur et glauque perpétuellement strié d'écume, dans une petite ville de la côte assiégée par le vent d'ouest que j'ai passé toute mon enfance. Dès novembre, ce n'étaient que grains et bourrasques et, durant les nuits, de lourds paquets de mer couraient le long des jetées avec de sinistres lion^ hou, hou de chouettes géantes. Les contes que nous rapportaient des matelots barbus, gainés jusqu'à mi-cuisses dans des bottes ruisselantes, sentaient comme eux le froid, l'embrun, la neige fondue, le goudron et la mer; il y était plus question de nuits que d'aurores, et de naufrages au clair de lune que de gaies chevauchées dans les malins vermeils ; mais j'adorais leur mélancolie, où voletait, comme au ras des vagues, un merveille ix un peu naïf, fait d'espérance et de détresse, une poésie d'âme simple terrifiée par l'aveugle force djs éléments, mais attendrie de nostalgie et malgré tout soutenue par la foi au retour.

Et puis ces contes hallucinants, dont les personnages galopaient toute la nuit dans mes rideaux, signalaient la rentrée des Terres -Neuviers dans le port, le retour des hommes au logis, et c'était toute une joie dans la ville. C'était le moment ou jamais des réunions du soir, des visites d'une maison à l'autre par les rues mal éclairées, la saison des

veillées devant l'àlre autour des bolées de cidre chaud, du cidre nouveau qu'on buvait mêlé de cannelle tout en se gavant de marrons ; et ce qu'on y contait de belles histoires à ces veillées-là !

Chez nous, elles avaient lieu à la cuisine ; la cuisinière avait toujours un fils ou un mari à Terre- Neuve ; le femme de chambre, un frère, un cousin ou un soupirant pour le bon motif en Islande et, l'ouvrage fini, c'était un usage presque établi dans la bourgeoisie de la ville de faire une place au coin du feu aux parents des femmes de service, le premier mois de leur séjour à terre, et ce n'était guère en effet, car ils naviguaient neuf mois, les pauvres, et encore combien en restait-il là-bas !

Au salon on recevait le capitaine du navire, l'armateur associé, les directeurs d'assurances venus pour quelque sinistre, et pendant que les hommes causaient affaires, quelque jolie main serrée au poignet d'une gourmette d'or feuilletait indolemment les pages illustrées d'un album de contes, de contes de fées dont une douce voix de femme nous expliquait les images, car nous approchions du jour de l'an et les cadeaux commençaient. Mais combien aux livres cartonnés et dorés sur tranches, combien à leurs belles estampes je préférais les récits ànonnés à la cuisine, au milieu des domestiques tremblantes, par des hommes en vareuse et en béret. Leurs histoires à eux me semblaient bien plus vraies, d'une fantaisie à la fois plus vivante et

plus lointaine et, parmi ces récits de matelots, un surtout m'enchantait, un nostalgique et frissonnant conte du Nord que j'ai retrouvé depuis dans Andersen, mais qui, dans la bouche de ces rudes gens de Terre-Neuve, prenait la sauvage intensité d'une chose vécue et rencontrée, car ils l'avaient certainement croisée sur la mer inquiète, au cours de leurs périlleuses traversées, cette pâle Reine des Neiges dont le souvenir m'obsède et me captive encore.

Cela se passait dans une lointaine et populeuse ville de Norvège, toute retentissante de cris et de claquements de fouet de conducteurs de traîneaux ; les gamins emmitouflés y patinaient tout le long des jours sur la grande place, et dans les rues étroites des faubourgs, si étroites que les pauvres gens des mansardes allaient se visiter par des ponts de planches jetés d'une maison à l'autre, la neige floconnait en silence six mois de l'année sur douze, mouchetant le ciel gris comme d'une mouvante hermine.

Là, dans une vieille et haute maison d'artisan aux petites fenêtres toutes fleuries, en juin, de pois de senteur et de capucines, vivait une bonne aïeule à la voix chevrotante et qui, le long des mornes journées d'hiver, la quenouille à la main, racontait des légendes à deux petits enfants accroupis à ses pieds devant l'àtre et qui déjà s'aimaient d'amour. Dehors, l'essaim blanc des flocons voltigeait

dans l'air muet, toujours plus dru, toujours plus dense; et les récits de la vieille aïeule appelaient ces flocons des abeilles blanches, disant que ces abeilles-là avaient aussi une reine comme les abeilles d'or de l'été, mais que c'était une reine toute de glace avec deux rayons de lune gelés aux épaules en guise d'ailes et un long manteau de givre fourré de brume neigeuse ; que sa ruche était au delà des pôles, sous les cieux arctiques tout fourmillants d'étoiles, et que c'était, construit en glaçons, un morne palais immobile, tout de stalactites et d'icebergs, tout de pâleurs et de splendeurs; un énorme palais spectral aux hautes salles désertes, jour et nuit balayées par le vent du nord, aux éclatantes coupoles transparentes et rigides éternellement incendiées par les auréoles boréales.

Oh ! cette Reine des Neiges, debout dans la rougeur immense de cet éternel palais vide ! Que je l'aimais et la redoutais à la fois, cette reine pétrifiée, comme léthargique, des abeilles d'hiver, cette vierge auguste des blêmissantes visions du pôle ! Car la voix cassée de l'aïeule du conte la faisait aussi errante et voyageuse ; et, par les nuits de décembre, il pouvait arriver, en regardant le ciel, d'y voir apparaître le traîneau glacé de la reine.

Comme un point au milieu des nuées, il filait rapide au-dessus des villes, des détroits et des mers ; des grands vols de cigognes s'effaraient devant lui et les matelots de quart, accoudés aux

bastingages, s'étaient signés plus d'une fois en voyant passer à travers les fines voilures l'éperon rigide et blanc du traîneau royal.

Oh ! cette Reine des Neiges avec son cénacle de vieux loups assis en rond au bord des fiords et hurlant à la mort, de quelle angoisse délicieuse, de quelle terreur poignante elle emplissait alors mon âme enfantine !

Dans mon imagination terrifiée je la voyais passer impassible, très haut dans le ciel, au milieu d'un blanc tourbillon d'abeilles ; d'énormes corbeaux noirs voletaient autour d'elle, criant la faim, criant l'hiver ; à ses épaules un grand manteau de rayons de lune flottait démesurément long dans la nuit , et par les fortes gelées, pour moi c'était encore elle qui venait, du bout de ses doigts raidis, dessiner sur les vitres les grandes fleurs fantasques et les arborescences du givre, et j'avais toujours peur, à minuit, de voir surgir aux carreaux de ma fenêtre ses yeux éteints et son front lumineux de reine endormie, car j'avais attentivement écouté la légende et je savais que, lorsque la Reine des Neiges vous regarde, son âme est ailleurs et ses yeux ne vous voient pas : elle est là-bas, là-bas, bien au delà de l'océan Arctique, dans les banquises du pôle, là-bas, bien au delà des détroits et des mers,

Dans l'éternel palais de neige Où dorment les futurs hivers 1

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