‹ Sentences et maximes moralesChapitre 22 sur 56 · LXXXXV · texte numérisé non relu

LXXXXV

La réconciliation avec nos ennemis qui fe fait au nom de la fincérité, de la dou-

ceur & de la tendreffe, n’efl: qu’un défîr de rendre fa condition meilleure, une laflltude de la guerre, & une crainte de quelque mauvais événement.

* LXXXXVI *

Quand nous Tommes las d’aimer, nous Tommes bien aifes que l’on devienne infidèle, pour nous dégager de notre fidélité.

* LXXXXVII *

E premier mouvement de joie que nous avons du bonheur de nos amis, ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l’amitié que nous avons pour eux; c’eft un effet de l’amour-propre qui nous flatte de l’efpérance d’être heureux à notre tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune.

* LXXXXVIII *

Nous nous perfuadons fouvent mal à propos d’aimer les gens plus puiffants que

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LA ROCHEFOUCAULD

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nous; l’intérêt feul produit notre amitié, & nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir.

* LXXXXIX*

Dans l’adverfité de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chofe qui ne nous déplaît pas.

Comment prétendons-nous qu’un autre garde notre fecret, fi nous, n’avons pas pu le garder nous-mêmes.

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QOMME £l ce n’était pas afifez à l’amourpropre d’avoir la vertu de fe transîer lui-même, il a encore celle de transformer les objets ; ce qu’il fait d’une manière fort étonnante; car non feulement il les déguife fi bien qu’il y eft lui-même trompé,

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MAXIMES DE

mais il change auffi l’état & la nature des chofes. En effet, lorfqu’une perfonne nous eft contraire, & qu’elle tourne fa haine & fa perfécution contre nous, c’eft avec toute la févérité de la juftice que l’amour-propre juge fes aétions; il donne à fes défauts une étendue qui les rend énormes, & il met fes bonnes qualités dans un jour fi défavantageux, qu’elles deviennent plus dégoûtantes que fes défauts. Cependant dès que cette même perfonne nous devient favorable, ou que quelqu’un de nos intérêts la réconcilie avec nous, notre feule fatisfaélion rend auffitôt à fon mérite le luftre que notre averfion venait de lui ôter. Les mauvaifes qualités s’effacent & les bonnes paraiffent avec plus d’avantage qu’auparavant ; nous rappelons même toute notre indulgence pour la forcer à juftifier la guerre qu’elle nous a faite. Quoique toutes les paffions montrent cette vérité, l’amour la fait voir plus clairement que les autres ; car nous voyons un amoureux, agité de la rage où l’a mis l’oubli ou l’infidélité de ce qu’il aime, méditer pour fa

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LA ROCHEFOUCAULD

vengeance tout ce que cette paffion infpire de plus violent. Néanmoins, auffitôt que fa vue a calmé la fureur de fes mouvements, fon raviffement rend cette beauté innocente, il n’accufe plus que lui-même, il condamne fes condamnations, & par cette vertu miraculeufe de l’amour-propre, il ôte la noirceur aux mauvaifes aétions de fa maîtreffe, & en fépare le crime pour s’en charger lui-même.

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'AVEUGLEMENT des hommes eft le

1 ^ plus dangereux effet de leur orgueil; il fert à le nourrir & à l’augmenter, & nous ôte la connaiffance des remèdes qui pourraient foulager nos mifères & nous guérir de nos défauts.

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On n’a plus de raifon, quand on n’efpère plus d’en trouver aux autres.

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