‹ Sentiment de la nature chez les modernesChapitre 26 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ROBERT BURNS

Le retour à la franche poésie, au sentiment de la vraie nature vivante, ne pouvait s’opérer d’abord que dans une àme inculte, sincère, énergique, absolument libre du cant et des conventions sociales, n’ayant jamais subi le joug de l’éducation littéraire et delà vieille rhétorique. On avait peint, jusqu’ici, le paysage en le regardant à travers les vitres d’un salon, en écrivant avec des manchettes sur un secrétaire de bois de rose. Il fallait que la poésie de la nature germât pour ainsi dire de la terre, avec l’imagination d’un véritable homme des champs. Même en Angleterre, les poêles descriptifs à prétentions rustiques étaient encore alors des élèves de Virgile qui lisaient Boileau. Mais, en cette matière plus qu’en touteautre, rien ne remplace les enseignements de la réalité.

Le plus beau génie élevé à la cour n’égalera pas dans le paysage « le simple barde qui, rude à sa rustique « charrue, apprend son mélodieux métier de chaque « taillis, du linot chanteur ou de la grive cuivrée, sa- « luant d’une voix douce le soleil couchant dans le vert « buisson d’épines, de l’alouette au rapide essor, ou de « l’immobile rouge-gorge au cri perçant, ou des pluviers « à la voix grave, au plumage gris, poussant des sifflements

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« sauvages sur la montagne »... (Robert Burns, les Ponts cïAyr.)

C’est d’un paysan écossais que date, pour la littérature anglaise et pour toute l’Europe, la rénovation du style affadi par les salons et par les académies. La poésie fut nettoyée de sa poudre et de son fard, des images rapportées du collège, des vieilles couleurs qui traînaient sur la palette classique.

Robert Burns enfonça profondément sa charrue et sa bêche dans le sol de l’imagination, et on en vit jaillir ces fraîches fleurs animées et vivantes au lieu des fleurs artificielles que la Muse portait dans ses cheveux.

Burns, le premier, vécut sa poésie avant de l’écrire, et n’écrivit rien qu’il n’eût senti avec son corps et avec son cœur, qu’il n’eût vu et pleuré de ses yeux, souri et chanté de ses lèvres. Il souffre et il jouit; il prie et il s’enivre; il aime et il menace; et tout cela s’exprime dans le naïf et vigoureux langage de la nature et de la vie. Peindre au vif toutes les choses de la campagne, les sites, les animaux, les plantes, les accidents de l’atmosphère, ce n’est pour lui rien de plus que de rapporter véridiquement, crûment, toutes ses sensations. Il nous rend les objets présents dans ses vers, parce qu’ils sont présents dans ses travaux, dans ses plaisirs, dans ses souffrances de tous les jours. Entre lui et les créatures des champs, cette intimité, cette sympathie existent, qui naissent forcément du voisinage, de l’union de deux existences mêlées l’une à l’autre. Nous ne savons bien comprendre et bien peindre que les objets où il entre un peu de nousmêmes. Quelle description du cheval, d’après Job ou d’après Virgile, nous le rendra visible, aimable, familier comme ces vers de Burns à la vieille jument Maggie?

« Je le souhaite une bonne année, Maggie! Tiens, « voici une poignée pour ta vieille panse. Quoique « maintenant tu aies le dos creux et noueux, j’ai vu le « jour que tu pouvais aller comme un cerf sur la prairie; « quoique maintenant tu sois ridée, roide et cassée, et « que ta vieille peau soit aussi blanche qu’une marguecc rite, je t’ai vue pommelée, lisse et luisante d’un joli « gris. Tu étais jadis au premier rang, fortement bâtie, a ferme et de haute taille; tu posais sur la terre une « jambe aussi bien faite que pas une qui l’ait jamais « foulée; et tu savais voler par-dessus une mare comme « un oiseau...

« La première fois que j’allai faire la cour à ma Jenny, « vous trottiez alors avec votre maman. Quoique vous « fussiez espiègle, rusée et joyeuse, jamais vous n’étiez « rétive ; mais simple, docile, paisible et douce et tout « avenante... ce jour-là vous caracoliez avec beaucoup « de fierté, car vous portiez au logis ma belle fiancée... cc Tout mon attelage se compose de tes enfants, les qua- « tre plus belles bêtes qui aient jamais porté le joug... « Nous avons fait tous deux bien des travaux pénibles, et « nous avons lutté contre les tourments du monde ; et « dans bien des jours d’anxiété, j’ai cru que nous serions a battus

« Et ne pense pas, mon vieux et fidèle serviteur, que c< maintenant peut-être tu mérites d’avoir moins, et que « tu pourras souffrir la faim sur tes vieux jours; car « sur mon dernier boisseau , je mettrai un picotin tout « comble de côté pour toi. »

Suffit-il, pour parler ainsi, d’une âme sensible et douce et de cette affection si commune chez le cavalier et le vieux laboureur pour leurs vieux compagnons de

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travail? Rien ne dénote-t-il dans ces strophes une sympathie toute particulière et toute nouvelle pour le monde extérieur à l’homme ? Sans doute, c’est un retour sur les souffrances humaines et sur les siennes propres qui rend Rurns si attentif et si miséricordieux pour les créatures inférieures. Mais, outre cela, il y a en lui évidemment une tendresse inconnue aux poètes qui l’ont, précédé, pour tout ce qui porte les apparences de la vie, pour tout ce qui végète avec lui dans le sein de la mère nature. Il s’attendrira sur une souris des champs dont il a détruit le nid avec sa charrue; et là, si vous le voulez, se révélera un sentiment tout populaire de pitié pour les faibles et les pauvres et d’indulgence pour leurs attentats contre les richesses d’autrui.

« Je sais bien que parfois tu voles! Mais quoi! pau- « vre petite bête, il faut que tu vives! De temps à au- « tre, un épi de blé sur deux douzaines est une faible « requête : cela portera bonheur au reste et ne me fera « jamais faute.... Ce petit tas de feuilles et de chaume « t’a coûté bien des grignotements ! Maintenant, tu es « expulsée pour fruit de toute ta peine, sans maison ni « logis, pour supporter les neiges fondues de l’hiver et « les froides gelées blanches.... Mais, petite souris, tu « n’es pas la seule à éprouver que la prévoyance peut « être vaine; les plans les mieux combinés des souris et « des hommes tournent souvent de travers , et ne nous « laissent que chagrin et peine au lieu de la j oie promise . »

Voilà presque une fable de La Fontaine. Mais combien d’ordinaire le conteur gaulois se tient lui -même en dehors du petit drame qu’il raconte, et semble indifférent à ses personnages! Combien la personnalité et le cœur de Burns sont plus engagés dans son récit, et quelle ten-

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dresse plus vive il accorde à toutes ces créatures qu’il a douées d’une part de son âme !

Voyez comme il déplore un autre coup dont il a frappé une humble plante des champs , une marguerite de la montagne :

« Modeste petite fleur bordée de rouge , tu m’as rentt contré dans une heure fatale; car il faut que j’écrase « dans la poussière ta mince tige ; t’épargner à présent « dépasse mon pouvoir, joli joyau des champs. — Hé- « las ! ce n’est pas ta douce voisine la gentille alouette, « compagne convenable, qui te courbe dans l’humide « rosée, la gorge tachetée, lorsqu’elle s’élance dans les « airs, joyeuse de saluer l’orient qui s’empourpre. Le c( nord à l’âpre morsure souffla froid sur ta naissance « humble et précoce.

« Pourtant tu perças gaiement le sol au milieu de la « tempête, élevant à peine au-dessus de la terre mater- « nelle ta forme délicate. Les fleurs éclatantes que nos « jardins produisent, il faut qu’un haut rempart d’ar- « bres et de murs les protège; mais toi, sous l’accidentel « abri d’une motte ou d’une pierre, tu ornes l’aride « champ d 'éteule, inaperçue, solitaire. — Là, envelop- « pée de ton étroit manteau, ton sein de neige étalé au « soleil, tu lèves la tête sans prétention, d’une humble ce manière ; mais maintenant le soc détruit ton lit et tu « y es à terre?... Toi-même qui plains le sort de cette « marguerite, ce sort est le tien. Aune époque peu éloi- « gnée le soc de la cruelle destinée passe fièrement en « plein sur ta fleur, jusqu’à ce que d’être écrasé sous le « poids du guéret soit ta destinée. »

Dans la révolution faite par Burns, nous n’étudions ici que le côté le moins frappant ; il y en a d’autres plus

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essentiels. Burns a rompu le premier avec le style classique, et par ses sentiments, il inaugure l’esprit révolutionnaire ; il est bien plus franchement plébéien que Rousseau, comme il est plus franc d’imagination et de langage. Il va aussi plus avant que lui dans cette sympathie, dans cette communion avec la nature dont nous faisons l’histoire et que tous deux ont renouvelées et presque fondées. Ce sentiment de la nature apparaît chez Rurns très-vif, très-sain, mais sans atteindre une certaine profondeur. Ce sentiment est tout naïf; c’est une impression primesautière que la réflexion n’a pas encore confirmée, il est tout humain pour ainsi dire, il n’y a pas de racines dans les facultés religieuses du poète, il ne pousse pas de rameaux dans la direction du divin.

Plus rapproché de la nature par sa naissance et sa vie à la campagne, par sa profession de laboureur, Rurns n’est pas cependant un esprit assez primitif pour que l’effet produit sur son imagination par le monde extérieur devienne une religion, ou s’associe profondément chez lui à la notion de la divinité. Ce n’est pas un patriarche ou un sauvage , c’est un paysan. A défaut des grands instincts religieux du premier âge, il faut à l’homme la méditation et la culture philosophique pour exprimer du sentiment de la nature ce qu’il enferme d'idées religieuses, pour tirer une métaphysique , une mythologie, une théodicée du spectacle de la création. Des poètes issus des classes lettrées, réfléchis, érudits pouvaient seuls continuer l’initiative de Rurns et pousser la poésie plus avant dans l'intelligence et l’analyse des rapports de l’âme avec l’univers. Ce fut, en Angleterre, l’œuvre desLakistes, comme chez nous celle des Romantiques.

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