CHAPITRE VIII
LES CONTEMPORAINS. TENNISSON
Des régions, qu’habitent Manfred, Caïn et Lara, si j’on veut passer à la poésie contemporaine, il faut descendre des glaciers de la Yung-Frau et des grands déserts alpestres sur les collines les mieux cultivées des environs de Londres, dans les parcs et les cottages occupés par d’heureuses et régulières familles. Après lord Byron ce grandiose outlaw de la pensée fuyant vers le monde oriental la pruderie britannique, il faut nommer Tennisson, le poète lauréat dont la chaste muse peut être admise dans les salons les plus timorés. Elle a l’élégance, la pureté cristalline et aussi un peu l’afféterie de notre Alfred de Vigny, avec plus d’abondance et parfois de chaleur, mais sans plus d'élévation que l’auteur d’j Eloa et de Moïse. Ce qu’est un poète dans l’ensemble de sa manière, il l’est d’ordinaire dans chaque détail. A ne voir dans Tennisson que le peintre du monde extérieur et du paysage, on le trouvera aussi différent de Byron que dans la peinture de l’âme et des caractères.
La façon de sentir et de décrire la nature est un des éléments de la poésie qui se transforme le plus vite et le plus profondément d’une école et d’une époque à
l’autre. L’âme est plus immuable dans ses facultés que l’univers dans ses aspects. Si stables que soient les lois physiques, la région que l’homme habite, le territoire de chaque peuple subit des modifications aussi apparentes que les mœurs mêmes de lanation. Des forêts primitives à l’Europe sillonnée de chemins de fer, la métamorphose est absolue ; c’est le même cœur humain qui contemple à des siècles de distance des spectacles si différents. Mais l’imagination s’imprègne surtout des tableaux qui lui sont les plus familiers et les plus voisins. Il a fallu que les poètes modernes vissent de leurs propres yeux les déserts et les forêts vierges pour tirer la poésie des imitations classiques et des jardins de Le Nôtre. Quand le sol tout entier d’une nation devient une sorte de parc cultivé et orné par un maître intelligent, riche et ami du bien-être, un poète qui vit avec complaisance dans cette nature artificielle, la reflète à son insu dans ses images et dans son style.
La peinture du monde extérieur dans Tennisson est trop souvent un paysage de jardin botanique et de serre chaude. Les fleurs exotiques, les couleurs et les parfums orientaux y abondent, élégamment mélangés et groupés avec les arbustes de nos climats comme dans les jardinières d’un salon opulent. On ne saurait nier le charme de ces aimables compositions. On en jouit avec béatitude sur un sofa moelleux. M'ais, à force de vivre dans cette atmosphère trop embaumée où le vent ne court pas assez, on se sent saisi par une sorte de migraine morale. L’imagination s’efféminerait à la longue au milieu de toutes ces élégances, et on arriverait en pleine campagne et au milieu de ces vastes parcs si bien arrangés, à ne pas mieux peindre la nature que nos anciens poètes à perru-
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que, qui n’avaient aperçu l’œuvre de Dieu que des fenêtres de leur bibliothèque.
Chez un pçuple opulent, ami du luxe, voyageur, possédant des domaines dans toutes les zones du globe terrestre, en meme temps que se forment ces merveilleuses collections qui nous offrent, sous le ciel occidental, un abrégé de tous les climats, il est à craindre qu’il ne se forme ainsi, dans les immigrations des poètes, des espèces de musées d’histoire naturelle. Cette sorte d’érudition pittoresque ne saurait remplacer l’impression directe de la vraie nature.
On peut, à la rigueur, peindre de souvenir un paysage, reproduire dans un poème l’impression d’un site après l’avoir longtemps digérée, après avoir vivifié l’esprit de ce lieu en se l’assimilant.
Mais si l’on prétend tirer à la fois ses images et ses paysages des zones les plus diverses, si l’on forme ainsi dans sa pensée comme dans nos jardins d’acclimatation une sorte de magasin pittoresque , d’où l’on peut tirer des paysages applicables à toutes les parties du monde, on pourra prodiguer des couleurs éclatantes, éblouir et fasciner les regards, on ne produira pas l’émotion dans le cœur, dans la pensée, dans l’intelligence. On sera un merveilleux peintre de nature morte, on ne sera pas un poète.
Ce n’est point à l’adresse de la poésie anglaise et surtout du judicieux Tennisson, que vont ces inquiétudes sur l’avenir prochain du style, de la poésie descriptive et des œuvres littéraires qui prétendent s'inspirer de la nature. C’est notre propre littérature que nous avons en vue. Ne pourrait-on pas dire aux plus vantés de nos coloristes, à ceux qui se piquent le plus de réalisme, que la
LA POÉSIE ANGLAISE
recherche et la variété meme des images bannissent trop souvent de leurs poèmes la vérité et la vie.
La nature est plus sobre dans notre Europe que dans l’Orient; Dieu nous l’a faite ainsi pour y laisser plus de place au développement de Taine. N’allons pas contre cette loi de notre climat et de notre race. Si nos imaginations s’obstinaient à donner aux paysages cette exubérance factice , cette multitude de fleurs et d’arbustes transplantés de si loin, toutes ces images exotiques finiraient par étouffer dans notre poésie le sentiment vrai et la raison aussi indispensable à l’art qu’à la science.
Dans les pays où l’industrie prend le pas sur tous les autres modes d’activité sociale, où le commerce accumule les produits de toutes les zones de notre globe, où la richesse devient nécessaire à tout ce qui veut être remarqué et goûté, homme ou chose, l’imagination et le style peuvent se croire aussi condamnés à l’opulence sous peine de dédain et de mort. C’est une erreur; on n’a pas plus de sentiments et d’idées pour avoir pins de mots et d’images à son service. La Muse, aujourd’hui, n’a plus besoin de lointains voyages comme après sa longue réclusion dans les cloîtres et les collèges, à la fin du dix-huitième siècle. Visitons, aimons, interrogeons le sol paternel, la nature a partout un langage à nous apprendre et des pensées à nous inspirer.
Les forêts vierges et les déserts du Nouveau-Monde révélés à Chateaubriand n’ont pas besoin pour interprètes de nos poètes d’Europe. Une grande civilisation, émanée de l’Angleterre, se forme au delà de l’Atlantique. L’Amérique aura, elle a déjà ses poètes. Du contact de cette société si neuve, si différente de nos vieilles sociétés eu-
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ropéennes, avec un sol si récemment dompté, avec des paysages si différents des nôtres, naîtront sans doute bien des formes nouvelles du sentiment poétique. L’antique communion de l'âme humaine et de l’univers s’y continuera sous de nouvelles espèces. Sur cette grande société qui vient de traverser triomphalement une crise si redoutable, sur la philosophie, l’art, la poésie qui doivent y fleurir, il est impossible aujourd'hui de formuler rien de plus que des conjectures.
DU
DANS LES ARTS ET LA POÉSIE MODERNES