DANTE. PÉTRARQUE. CONCLUSION SUR LE MOYEN AGE
Une seule des innombrables épopées du moyen âge a pris place parmi les grands monuments de l’esprit humain, une seule a survécu et pouvait survivre, parce qu’elle était pétrie de cette substance solide qui manquait aux autres, le style. Ce monument unique de la pensée du moyen âge, c’est un voyage à travers l’invisible. Certes les personnages de la Divine Comédie sont énergiquement vivants et peints avec tout le relief, toute la couleur de la plus lumineuse nature, et cependant le poète abolit l’univers autour d’eux, la terre a disparu pour lui. Il se promène en dehors, au-dessus de ce monde, à travers des régions dont la théologie seule a pu tracer la carte. C’est dans l'invisible que se passe le drame, c’est l’invisible lui-même qu’il s’agit de nous rendre présent et saisissable. Dante y réussit, et malgré l’obscurité d’un grand nombre de ses idées et ce qu’il y a d'arbitraire et de fugitif dans une bonne part de cette théologie et de cette géographie fantastiques, l’auteur de la Divine Comédie crée tout un monde que nous voyons, que nous pourrions décrire. Il l’a peuplé de personna-
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ges aussi vivants pour nous que pas un de ceux qui s’agitent dans les drames de Sbakspeare et dans l’épopée grecque. Ce miracle, c’est le style qui la fait. Dante estil un aussi grand théologien, un aussi profond penseur, un aussi vaste politique qu’on l’a dit? nous ne savons; mais il est à coup sûr le plus grand homme de style qui ait paru depuis les Grecs. Tout ce qu’il avait à peindre était en dehors de la nature, tout se passait dans le royaume des ombres, au milieu des abstractions et des entités métaphysiques ; et Dante a donné à toutes ses figures, à toutes ses paroles, un relief, une couleur, une plasticité que personne n’a égalées dans les temps modernes. L’esprit a peine à suivre sa pensée dans l’idéal, et où l’on touche sa parole, on la perçoit par tous les sens; c’est la forme, c’est le relief, c’est la couleur ; en un mot, c’est la nature. C’est que si Dante a dédaigné de peindre le paysage terrestre et les phénomènes de l’univers, comme tous les grands poètes il les a vus, il les a sentis fortement; par la vigueur de ce sentiment des choses visibles, de cette perception de l’ordre, de la lumière, de l’harmonie dans la nature , l’illustre Italien a été ce que ne furent pas les auteurs de nos poëmes chevaleresques, un artiste. Il a compris que si la nature ma térielle n’est pas pour le poète l’objet à représenter, elle est du moins l’élément, l’ingrédient nécessaire de toute représentation saisissante. Dante prend parfois son idée dans le plus insaisissable de l’abstraction ; mais il choisit son expression dans ce que la forme a de plus accentué et de plus énergique. Si la nature n’est pas pour lui la vraie substance, elle est du moins le vrai symbole. Il sait qu’il n’existe pas en elle une figure qui n’ait sa valeur représentative dans le monde des idées; et il force cha-
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que idée à s’incarner dans une image. Si bien qu’il n’y a pas de pensée plus mystique et souvent plus obscure que celle de Dante , et pas de style plus clair et plus visible. C’est dire que dans son art il égale la nature même, où tout est pensée, où tout est géométrie, métaphysique, morale, où tout cependant est couleur, mouvement, relief, où tout est vie.
Voilà le sentiment qui a surtout manqué à la poésie française du moyen âge : le sentiment de l’art. Une contemplation , une intelligence plus forte de la nature l’aurait donné à nos poètes, comme elle l’a donné aux Grecs et à l’auteur de la Divine Comédie. Mais ce n’est pas par l’étude de la nature, c’est par l’étude des anciens que la poésie française devait d’abord arriver à l’art. Aussi devait-elle subir longtemps, en l’absence du sentiment original de la nature, tous les inconvénients de l’imitation.
Ce mérite d’un style directement issu du vif sentiment de la forme dans les objets matériels, qui donne au vers du Dante son lumineux relief et ses vivantes couleurs, n’est-ce pas là aussi le secret de la merveilleuse élégance de Pétrarque? Le monde qu’il décrit, c’est la région la plus délicate et la plus intime du cœur humain; c’est l’histoire des émotions les plus subtiles et les plus raffinées. Il s’agit de fixer au bout du pinceau mille nuances fugitives, mille passagères lueurs de la tristesse et de la joie. C’est là un invisible plus insaisissable encore que l’invisible décrit par Dante, mais qui laisse moins à l'arbitraire du peintre, car les plus ignorants et les plus naïfs ont pu l'entrevoir et restent juges de la ressemblance. Comme on sent vivre et palpiter le cœur dans ses fibres les plus ténues à travers ce style si transparent
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de Pétrarque! Gomme le monde terrestre lui fournit bien, pour chaque nuance du sentiment, la plus vive et la plus délicate image! Nul n‘a surpassé Pétrarque dans la finesse, la vérité et la variété des métaphores, pas même les Grecs. Il est aussi juste dans les minces détails qu’ils le sont eux-mêmes dans les grands contours; il est aussi vrai, aussi clair dans ses raffinements, qu’Homère dans sa simplicité. Il a le secret de cette union mystérieuse qui, dans la nature, rend chaque image si étroitement dépendante d’une idée. Tous les mots que peut fournir le langage de la forme et de la couleur pour peindre aux yeux les nuances du sentiment, il les découvre, il les cueille sans effort; toutes ces fleurs viennent se mettre à portée de sa main. Le don qui lui est propre, c’est de discerner du premier coup d’œil, dans ces accidents du monde visible, ceux qui sont faits pour exprimer les accidents de la vie du cœur. Si d’autres savent forcer la nature à exprimer le monde surnaturel, à nous révéler Dieu et les grandes lois de l’être, Pétrarque la contraint à nous parler toujours du cœur humain ; il ne s’occupe jamais d’elle pour elle-même; il la réduit à s’occuper de sa passion à lui, à venir apporter son tribut au pied de l’idole bien-aimée ; il puise avec sobriété dans ces richesses, mais il saisit d’une infaillible main le joyau le plus rare et qui doit le mieux embellir son tableau et la figure adorée qu’il représente. Si nous osions, à propos de toutes ces élégances de Pétrarque, hasarder une formule et un mot d’école, nous dirions qu’il a par excellence le sentiment psychologique de la nature.
La poésie de ces deux grands Italiens est la seule au moyen âge, où la nature soit vue avec des yeux d’artiste.
Est-ce un privilège de la race et du sol , une tradition de l’antiquité jamais complètement oubliée en Italie ou plus vite renaissante? Il est certain qu’à tous les autres poètes de l’Europe, au même temps, l’art et le style manquèrent avec le don de les trouver par le juste sentiment de la forme dans la nature. Sous ce rapport, aucune poésie étrangère n’est mieux, partagée que nos épopées chevaleresques, ni les maîtres chanteurs allemands qui les ont tant imitées, ni l’originale énergie des romanceros espagnols, ni l'ingénieuse habileté de Chaucer, cet heureux disciple de Guillaume de Lorris et de nos conteurs normands.
Sans style et sans ordonnance, il n’y a pas de durée pour la poésie ; la forme en est l’élément le plus solide. Dante et Pétrarque ont seuls survécu ; seuls ils avaient donné à leurs vers ce qui peut conserver les oeuvres du langage, le fini du style, la perfection. Ils ont eu ce bonheur qui manque à nos poètes français des douzième et treizième siècles, de fixer une langue , et cette langue se parle encore.
Si la poésie des troubadours et celle des trouvères appartiennent à notre race, elles n’appartiennent pas à la langue que nous parlons. Leurs idiomes ne devaient pas survivre à l’enfance de la nation. C’est là un malheur à jamais déplorable .pour notre poésie, qu’un fonds si riche de sentiment, qu’une imagination si variée aient été employés sous uiie forme incapable de conserver la pensée. Car quelle que soit dans une œuvre d’art la beauté du sentiment, la forme seule peut rendre la poésie durable ; rien ne vit en littérature que par le style.
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Le moyen âge n’a su donner à aucune de ses oeuvres la perfection du style et le mérite de l’achèvement ; enivré d’invisible et d’infini, combattu entre l’ascétisme et les instincts grossiers de la jeunesse, il a manqué de ce calme, de cette critique nécessaire pour donner aux créations de l’esprit la limite précise, le ferme contour, le fini en un mot, condition nécessaire de la durée. Écrits sans art, dans une langue qui bégaye encore, ces poèmes où se déploient tant de brillante fantaisie, tant d héroïsme, et par moment tant de profonds symboles, ces poèmes qui passionnèrent toute l’Europe chrétienne n ont pu survivre au temps qui les avait produits. Ils ne sont plus visités que des érudits, avec le genre d’intérêt qui s’attache à des ruines; et pendant que la France continue à les oublier, d’autres épopées antérieures d'un grand nombre de siècles, étrangères pour nous de langues, de religions et de mœurs, monuments d’une époque où remontent à peine les investigations de l’histoire, ont gardé le privilège de charmer toutes les imaginations, de rester éternellement les modèles du goût. Le moyen âge a eu cent poèmes plus riches d’héroïsme, d élévation morale et religieuse , de tendresse et de passion, d invention même que l’épopée d’Homère; ces poèmes célèbrent des faits de notre nation, ils sont empreints de nos croyances, ils sont écrits dans la jeunesse de notre race et de notre langue, et tous sont aujourd’hui en dehors de nos admirations et presque de nos souvenirs. L’âge héroïque de la France, au moins égal
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à celui de la Grèce par les exploits guerriers, supérieur par la pureté, la grandeur, la délicatesse du sentiment, par tout ce qui tient à l’âme , en un mot par la vraie poésie, n'a pu réussir à se personnifier dans un monument assez parfait , assez solide pour traverser les siècles. Nous en avons déjà indiqué la cause : rien ne se conserve en poésie que par la perfection du langage. Or la langue au moyen âge n’était pas faite, et le sentiment de la forme, l’art du style , manquait encore à notre race. Nous avions à les apprendre de l’antiquité orecque à qui ces heureux dons furent prodigués par le beau soleil de l’Ionie. La Grèce eut cet inappréciable avantage de posséder son idiome tout formé, tout complet, quand son âge héroïque, quand son moyen âge durait encore. La jeunesse de son imagination a merveilleusement coïncidé avec la maturité de sa langue. Le sentiment de l’art, que l’éducation seule a dévéloppé chez nous, fut contemporain chez elle des mœurs épiques. Les chansons de geste des trouvères de l’Ionie et de la Doride ont pris, avec le nom d’Homère, une place éternelle parmi les monuments les plus purs, les plus parfaits du génie de l’homme. Elles doivent de si grandes destinées à la précoce perfection de la langue «recque, à ce sentiment inné de l’ordre, de l’élégance, des proportions, du contour, de la beauté en un mot, que posséda dès le berceau cette race privilégiée. La religion, le sol, le climat, tout concourait à enseigner aux' artistes grecs celte harmonie dans le fini qui assure la durée de leurs œuvres. D’autres poêles ont interrogé plus profondément la nature , et en ont obtenu des symboles plus expressifs du monde moral; ils ont cherché en elle, avec plus de curiosité et de passion, les
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manifestations du divin et Jes mystères de la vie. Au spectacle de l'univers, les Grecs n'ont demandé qu'une chose : la beauté; et dans Jes lignes de leur paysage, dans l'éclatante lumière de leur ciel, dans cette humanité adolescente dont ils furent le type, partout enfin, c’est la beauté qui leur répondait ; ils eurent la sagesse et le bonheur de se contenter de cette réponse. Peut-être sont-ils moins religieux, moins profonds, moins pathétiques, mais ils sont les vrais artistes; ils nont pas cherché à embrasser l'infini, mais dans leur domaine borné, dans le cercle des idées générales et des passions simples, ils resteront éternellement nos maîtres.
Le moyen âge ne connut pas de bornes aux ambitions de son esprit, aux aspirations de son cœur. Or il n’y a de forme, il n’y a d’art possible que dans ce qui est limité. Avec le marbre du Pentélique et de Paros, le ciseau de Phidias put tracer la forme des dieux grecs, parce que ces dieux avaient une forme terrestre. Homère a su donner une figure saisissante à son idéal, parce que cet idéal habitait le monde visible. Le moyen âge a essayé de faire la statue de l'infini, le portrait de l'invisible. Il n’a pas réussi à sculpter dans la poésie une image de lui-même assez arrêtée, assez solide, assez parfaite, pour traverser les âges et survivre dans toutes les mémoires comme Y Iliade.
Mais la France peut le dire avec orgueil, l'art de son premier âge fit mieux que des statues et des épopées. Le royaume d’un tel art n’est pas de ce monde ; il n’est pas dans la forme, dans la couleur, clans la nature ; sa grande œuvre, c’est l’homme moderne, c’est l’âme chrétienne et chevaleresque. Pour élever à des hauteurs, inconnues même du stoïcisme, la liberté morale, la
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volonté, la dignité humaine, il fallait plus que subordonner la nature à l’homme, comme l’a fait le génie grec; il fallait oublier, mépriser, fouler aux pieds la nature. C’est là sans doute un excès funeste au développement de la poésie. Mais il est un don plus nécessaire aux peuples que le sentiment poétique, c’est l’héroïsme. Avant de juger la révolution présente, cette philosophie et ces arts qui se vantent d’abolir le moyen âge en prenant pour principe la réhabilitation de la nature, attendons qu’il surgisse dans nos sociétés si attentives à la matière, un plus noble type de l’homme que l’âme du saint et du chevalier.
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DANS LES ARTS ET LA POÉSIE MODERNES