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CHAPITRE III

DE L’USAGE DU MOT IDÉAL DANS LA SCIENCE CONTEMPORAINE. DE SON VÉRITABLE SENS

L’idéal! c’est en effet le terme essentiel de toutes les théories sur l’art. C’est lui qui inspire toutes les créations et qui résume tous les préceptes; c’est l’objet que nous proposons avec respect, avec amour à tous ceux qui cherchent comme nous le principe et la pratique de la vraie poésie. Il n’y a pas de mot dont se servent plus souvent les écrivains qui nient le surnaturel et repoussent les noms de matérialistes et d’athées, tout en supprimant Dieu et l’immortalité de l’âme. L’idéal, c’est la défense de ces étranges philosophes lorsqu’on les accuse d’être irréligieux. L’idéal a remplacé le nom de Dieu, la loi morale, la vie éternelle. Dieu, c’est « la catégorie de l'idéal, » c’est «l’idéal divin engendré par la conscience et qui l’engendre à son tour, la façonne, l’élargit, l’élève et l’épure dans tous les sens. » L’âme humaine c’est le lieu, le seul lieu où s’opère cef engendrement dans la nature. La loi morale c’est la mesure de cette progression de l’humanité dans l’engendrement de Dieu. La vie éternelle, l’immortalité de l’âme, c’est la perpétuité de cet idéal qui une fois engendré dans la

conscience humaine se développe et s’accroît indéfiniment à travers l’histoire. L'idéal, selon d’autres, c’est

Y obscur au delà que pressent l’intelligence derrière les réalités et derrière la mort; c’est le je ne sais quoi qui émeut la sensibilité au delà des impressions matérielles que fait sur nous l’œuvre d’art. Aux idées supprimées de Dieu et de la vie future, se substituent Y idéal et Y au delà . La croyance à l’immortalité, c’est l’inquiétude physiologique ressentie par l’homme en face de la tombe, sur l’incertain au delà; l’idée de la Providence c’est

Y au delà du monde réel qui se réfléchit dans une manière d’être de l’esprit humain; Y au delà et Y idéal répondent à toutes les questions de l’ancienne métaphysique et des vieilles théologies.

La réponse est-elle plus claire, plus satisfaisante que les plus obscurs mystères proposés à notre foi par la religion et les solutions les plus imparfaites de la philosophie spiritualiste ? Nous sommes assez aveugles pour ne puiser dans cette réponse aucune lumière et pour déclarer que, jusqu’à meilleure explication, les mots de Dieu et d’âme immortelle représentent à notre esprit des notions plus intelligibles et qui nous semblent plus justes. Conservons soigneusement ce noble mot d'idéal; mais pour qu’il ait un véritable sens, une signification appréciable, restreignons sa portée en des bornes plus précises, et ne nous lançons pas à sa suite dans l’indéfini. A force de vouloir tout dire et tout remplacer, Dieu, la loi morale, la vie future, ce mot finit par n’avoir plus d’acception saisissable. Admirons en passant le robuste bon vouloir de ces philosophes, qui reprochent à la religion de laisser subsister des mystères, et qui s’imaginent savoir et nous apprendre quelque chose de Dieu, en nous

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disant que c’est la catégorie de l'idéal , ou encore X idéal divin né de la conscience et qui la façonne et l} élargit à son tour !

C’est une entreprise ardue que celle de définir l’idéal, même en écartant les prétentions démesurées que les philosophes issus d'Hegel groupent autour de ce mot. Essayons de déterminer le sens qu’il doit prendre, au moins dans la poésie, dans les arts, dans les théories sur le beau qui font le sujet de ce livre.

L’origine de ce mot est dans les doctrines platoniciennes. Les idées, selon le sage des sages, salué par les premiers Pères de l’Église comme un des leurs, ont au sein de Dieu, qui les a conçues, une existence formelle, absolue, coéternelle à celle de leur auteur. Rien n’a été créé dans la nature, rien ne peut être créé que d’après ces types préexistants ; ils constituent l’intelligence divine, ils composent le Xoyoç, le verbe, la parole créatrice engendrée du Père de toute éternité, et qui engendre à son tour les mondes dans la durée infinie. Ces idées, ces types de toute chose créée possèdent en eux-mêmes toute la perfection que comporte l’espèce d’objets réalisés à leur image dans la nature. Chaque être est plus ou moins parfait, plus ou moins beau dans son espèce, suivant qu’il se rapproche plus ou moins de ce type, de cette idée divine, selon laquelle il a été conçu. Cette idée, ce type éternel, absolu, infini, en se revêtant de la matière, en prenant une forme particulière et déterminée, perd nécessairement dans l’objet qui lui correspond la plus grande part de ce qu’il avait d’absolu, d’infini, de divin. L’être, ainsi inférieur à l’idée divine qui l’a produit, conserve, cependant, avec elle des rapports sans lesquels il ne saurait exister ; il ne possède la réalité, la vie qu’à

la condition d’une relation, d’une communication quelconque avec le divin. Tout ce qui n’a pas sa raison d’être, son type, son idéal dans l’intelligence divine, est du nonêtre, c’est le néant. Chaque objet dans la nature conserve plus ou moins de traits de cet idéal ; et c’est là ce qui le constitue plus ou moins beau et parfait dans son genre. Toutes les fois qu’on a prononcé, depuis Platon, le mot d’idéal, c’était un lointain retentissement, un écho de sa doctrine. On peut s’en écarter dans telle ou telle mesure, la modifier, la compléter, l’éclairer aux lumières du christianisme, mais il faut toujours s’inspirer et s’autoriser d’elle quand on veut donner à ce mot d’idéal son vrai sens, ou même un sens quelconque. En dehors du platonisme ou des théories qui s’y rattachent, et par conséquent dans la bouche des philosophes que nous citions tout à l’heure, le mot d’idéal n’a pas l’ombre d’un sens intelligible.

On a dit chez les modernes, à la suite des diverses renaissances platoniciennes, l’idéal de tel objet, de telle créature, pour désigner le type le plus parfait de son espèce, l’idée antérieure et supérieure à toute forme réelle, le modèle absolu, infini que le Créateur avait eu en vue en produisant cette chose , type , idée , modèle éternels comme tout ce qui existe au sein de l’intelligence divine. On a dit : l’idéal de la beauté féminine, l’idéal de l’homme vertueux, l’idéal même du chêne ou du lion, quand on voulait affirmer d’un de ces sujets toute l'excellence dont il est susceptible, le marquer comme supérieur à tous dans son espèce. On se servait pareillement de ce mot d’idéal pour désigner le type, le modèle éternel résidant dans l’intelligence divine et dont chaque objet doit tendre à se rapprocher, sans pouvoir jamais l’atteindre pleine-

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ment, pour se rapprocher de la perfection qui lui est propre. Ainsi l’idéal de la force, de la bonté, delà prudence signifie le plus haut degré auquel une créature puisse s’élever dans ces vertus diverses, de façon à se conformer, autant qu’il est possible aux êtres finis, à la puissance, à la bonté, à la sagesse divines. Nous prions le lecteur de nous pardonner ces définitions de dictionnaire, on ne saurait être trop précis, trop usuel, trop vulgaire même dans les termes, quand il s’agit de sortir des ténèbres morales que le vague des expressions tend à épaissir.

On dit tour à tour l’idéal humain, le divin idéal, pour indiquer à l’homme le modèle suprême, le type invisible sur lequel il doit se régler s’il veut parvenir à la perfection qu’a voulu de lui le Créateur ; on le dit également en l’appliquant à ce type lui-même, en tant qu’il fait partie des conceptions divines et qu’il réside éternellement dans l’intelligence, dans le Yerbe divin. On dit ainsi que le Christ est l’idéal de l’humanité, en ce double sens qu’il offre le type, la réunion de toutes les vertus humaines, poussées jusqu’aux proportions divines, et en outre que chaque homme doit le prendre pour modèle et faire de cette imitation du Rédempteur la loi de sa vie et de son perfectionnement moral. Jésus doit être encore appelé le divin idéal en ce sens que la philosophie chrétienne voit en lui la seconde personne de la Trinité divine, le Yerbe, l’intelligence du Père au sein duquel sont conçues toutes les idées, toutes les formes appelées à se manifester dans la nature, au sein duquel se produit, de toute éternité, la conception de tout ce qui est possible. C’est le Yerbe, c’est l’intelligence divine qui contient et qui constitue le suprême idéal.

En passant de cette haute acception du mot idéal à l’extrémité la plus opposée, et sans nous arrêter à toutes les nuances, nous trouvons ce mot employé dans un sens tout superficiel et tout mondain, comme synonyme d’imaginaire, de conjectural, comme le contraire de positif et de réel ; tandis qu’aux yeux du philosophe il désigne ce qu’il y a de plus vrai, de plus positif, la seule réalité existante par elle-même. Un sentiment plus juste et plus profond a conduit les esprits depuis une époque qui remonte à peine au commencement de notre siècle et qui coïncide avec la renaissance chrétienne et spiritualiste, à faire de ce mot, d’abord employé comme adjectif et comme épithète, un substantif, comme pour affirmer sa correspondance avec une réalité, avec un être essentiel et vivant. Dès lors on a si fréquemment nommé l 'idéal en général, ce mot a passé par tant de bouches et sous tant de plumes, on l’a si souvent prononcé sans réfléchir, on a tant abusé dans la littérature et dans le monde de sa haute physionomie, qui donne une apparence de poésie et de profondeur à toutes les phrases où il s’étale, qu’on en a fait le terme le plus vague et le plus insignifant de notre langue, un de ces mots dangereux parce qu’ils se prêtent merveilleusement à revêtir des non-sens et à dissimuler le néant de la pensée.

Le nonveau matérialisme et le nouvel athéisme sont survenus, plus savants, plus raffinés, plus profonds, plus poétiques , nous nous empressons de le dire, moins immoraux, si l’on veut, et plus séduisants que l’athéisme du dix-huitième siècle. Ces systèmes ne renferment pas moins la négation la plus absolue de Dieu et de la vie future, du Dieu-providence, de l’âme immortelle, des dogmes dont l’humanité vit depuis des siècles et sur les-

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quels repose toute notre civilisation. Gomment annoncer aux hommes, sans faire insurger le sens commun, qu’il n’y a pas de Dieu et que rien ne subsiste plus de l’être humain après la putréfaction de ses organes matériels? Gomment se l’avouer à soi-même, quand on a l’âme pleine de nobles aspirations, quand on est nourri de toutes les belles doctrines, de toute la belle poésie du passé? Il faut éviter, à tout prix, ces noms écrasants de matérialistes et d’athées, et se faire illusion à soi-même pour garder sa bonne foi vis-à-vis des autres.

Je sens bien qu’on m’accuse déjà d’employer de gros mots; on trouve qu’il est malséant, dans une époque aussi policée que la nôtre, de nommer athées d’honorables et sérieux auteurs. Mais pourquoi ne pas écrire le mot propre? Si je croyais qu’il n’y a pas de Dieu, je le dirais et je m’appellerais résolument athée; je ne chercherais pas les équivoques, en qualifiant des notions engendrées dans la conscience humaine, des produits de l’histoire, et un je ne sais quoi qui se trouve dans Y éternel devenir de ce nom de Dieu, qui, dans toutes les langues et dans toutes les âmes a signifié jusqu’ici celui qui crée et non pas celui qui est créé, celui qui existe et non pas celui qui devient, l’être qui, dans le Ramanaya comme dans la Bible, dans Platon comme dans l’Evangile, est conçu comme Y être existant 'par lui-même .

Proclamer ouvertement et nettement ce qui est au fond de cette nouvelle philosophie, de quelque nom qu’on Pappelle , le positivisme ou la critique , déclarer que Dieu n’est rien autre chose qu’un produit de la conscience humaine, infiniment développé dans l’histoire, en d’autres termes, que Dieu n’existe pas en dehors de l’idée que nous avons de lui, ce serait se mettre si

fort en contradiction avec la conscience générale, s’exposer si fort à l’universelle réprobation , que bien peu de gens ont ce courage parmi ceux qui visent au suffrage populaire ou à celui des salons, des académies, et des ministères. L’opinion est ainsi faite, grâce à Dieu et malgré la science : se déclarer formellement athée, ce serait aujourd’hui se rendre presque aussi impossible que si on faisait la satire du gouvernement; et les savants sont rares , qui consentent à être impossibles dans la répartition du pouvoir et des honneurs.

Pour nier Dieu sans en avoir l’air et sans se compromettre, il suffira d’affirmer X idéal, surtout si ce grand mot est flanqué de ceux de progrès continu, de développement de la conscience humaine, etc., etc. Qu’est-ce donc que cet idéal qui se substitue à la Divinité, à la loi morale, à la vie future? demanderont peut-être quelques bonnes gens. Je ne vois guère d’autre réponse à leur faire, du point de vue de la critique moderne , que cette vieille réponse d’un débiteur à un créancier importun, qui lui demandait quand il serait payé : « Vous êtes bien curieux!» Ce que c’est que l’idéal! S’il était possible de citer toutes les phrases où les penseurs qui nient le surnaturel ont usé de ce mot, on n’aurait pas pour cela donné une idée claire, précise, intelligible du sens qu’ils y attachent. Nous avons essayé de le définir suivant le spiritualisme chrétien; nous l’avons fait sans doute bien incomplètement et bien faiblement, et nous sollicitons de nos maîtres une meilleure et plus haute définition. Si imparfaite que soit la nôtre, elle est franche et nette; nous attendons que le positivisme et la critique moderne s’expliquent [aussi catégoriquement que nous sur l’idéal, pour voir cesser l’équivoque en vertu de laquelle

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ils nient Dieu, le vrai Dieu de la conscience humaine, tout en s’indignant du nom d’athées et en affichant la prétention d’être les plus religieux des hommes. C’est, je crois, sur ce terrain , une définition claire et nette de ce qu’ils entendent par l 'idéal, qu’il faudrait pousser avec eux la discussion. Nous supplions les spiritualistes mieux armés, plus forts et plus autorisés que nous, de presser nos adversaires dans ce sens. Que la critique moderne quitte pour un jour ses finesses de style, ses phrases incidentes , ses mielleux correctifs, ses nuances adoucies, toutes ces délicatesses charmantes, que nous appelons crûment un langage entortillé et perfide, qu’elle avoue son scepticisme absolu. Si elle doute de Dieu, ou si elle le nie, qu’elle ne nous parle plus de sa foi à l’idéal , qu’elle raye ce mot gonflé de vide, le plus ambitieux et le plus menteur dont abuse la fausse philosophie pour se faire illusion à elle-même et pour berner l’esprit humain.

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