LE PREMIER FEU I^I
je vois déjà mes rêves... Le bruit soyeux de la pluie caresse les vitres et la gorge de la gouttière sanglote comme un pigeon...
Ne t'éteins pas durant mon somme, Feu; tu gardes, souviens-t'en, cet auguste repos, cette mort délicate qu'on appelle le Sommeil du Chat...
A M"'" Sabine de Fontenay.
Une suffocante journée d'été, à la campagne.
Derrière les persiennes mi-fermées, la maison se tait, comme le jardin angoissé où rien ne bouge, pas même les feuilles pendantes et évanouies du mimosa à feuilles de sensitive.
Kiki-la-Doucette et Toby-Chien commencent à souffrir et à deviner l'orage, qui n'est encore qu'une plinthe bleu ardoise, peinte épaissement en bas de l'autre bleu terne du ciel.
TOBY-CHIEN, couché, et qui change de flanc toutes les minutes.
Ça ne va pas, ça ne va pas. Ou'esl-ce que c'est que cette chaleur-là? Je dois être malade. Déjà, à déjeuner, la viande me dégoûtait et
1/(6 SRPT DULOGUES DE BÉTES
j'ai soufflé de mépris sur ma pâtée. Quelque chose de funeste attend quelque part. Je n'ai rien commis que je sache répréhensible, et ma conscience... Je souffre pourtant. Mon compagnon, couché, frémit longuement et ne dort point. Son souffle pressé dénonce un trouble pareil au mien... Chat?
KIKI-LA-DOUCETTE, crispé, très bas.
Tais-toi.
TOBY-CHIEN Quoi donc? Tu écoutes un bruit?
KIKI-LA-DOUCETTE
Non. Oh! dieux non! Ne me parle même pas de bruit, d'aucun bruit; au son seul de ta voix, la peau de mon dos devient semblable aux vagues de la mer !
TOBY-CHIEN, efiFrayé. Vas-tu mourir?
KIKI-LA-DOUCETTE
J'espère encore que non. J'ai la migraine. Ne perçois-tu pas, sous la peau presque nue de mes tempes, sous ma peau bleuâtre et transparente de bête racée, le battement de mes artères? C'est atroce! Autour de mon front, mes veines sont des vipères convulsées, et je ne sais quel gnome forge dans ma cervelle. 0 tais-toi ! ou du moins parle si bas que la course de mon sang agité puisse couvrir tes paroles...
TOBY-CHIEN
Mais c'est ce silence même qui m'accable ! Je tremble et j'ignore. Je souhaite le bruit connu du vent dans la cheminée, le battement des portes, le chuchotement du jardin, le sanglot de source qui est la voix continue du peuplier, ce mât feuillu de monnaies rondes...
KIKI-LA-DOUCETTE
Le vacarme viendra assez tôt.
l48 SEPT DIALOGUES DE BÈTliS
TOBY-CHIEN
Le crois- tu? Leur silence à Eux m'effraie davantage. Qu'il gratte le papier, Lui, c'est l'usage. Un usage révéré et inutile. Mais Elle! tu la vois prostrée en son fauteuil de paille? Elle a l'air de dormir, mais je vois remuer ses cils et le bout de ses doigts. Elle ne siffle pas, ne chante pas, oublie de jouer avec les pelotes de fil. Elle souffre comme nous. Estce que ce serait la fin du monde. Chat?
KIKI-LA-DOUCETTE
Non. C'est l'orage. Dieux! que je souffre. Quitter ma peau et cette toison où j'étouffe! me jeter hors de moi-même, nu comme une souris écorchée, vers la fraîcheur! 0 chien! tu ne peux voir, mais je les sens, les étincelles dont chacun de mes poils crépite. Ne m'approche pas : un trait bleu de flamme va sortir de moi...
TOBY-CHIEN, frissonnant.
Tout devient terrible. (II rampe péniblement jusqu'au perron.) Qu'a-t- on changé dehors? Voilà que les arbres sont devenus bleus, et que l'herbe étincelle comme une nappe d'eau. Le funèbre soleil! Il luit blanc sur les ardoises, et les petites maisons de la côte ressemblent à des tombes neuves. Une odeur rampante sort des daturas fleuris. Ce lourd parfum d'amande amère, que laissent couler leurs cloches blanches, remue mon cœur jusque dans mon estomac. Une fumée lointaine, lasse comme l'odo^ir des daturas, monte avec peine, se tient droite un instant et retombe, aig-rette vaporeuse rompue par le bout... Mais viens donc voir!
Kiki-Ia-Doucette marche jusqu'au perron d'un pas ataxique.
TOBY-CHIEN Oh ! mais, toi aussi, on t'a changé, Chat !
l50 SEPT DIALOGUES DE BÊTES
Ta fig-ure tirée est celle d'un affamé, et ton poil, plaqué ici, rebroussé là, te donne une piteuse apparence de belette tombée dans l'huile.
KIKI-LA-DOUCETTE
Laisse tout cela. Je redeviendrai digne de moi-même demain, si le jour brille encore pour nous. Aujourd'hui, je me traîne, ni peigné, ni lavé, tel qu'une femme que son amour a quittée...
TOBY-CHIEN
Tu dis des choses qui me désolent ! Je crois que je vais crier, appeler du secours. Il vaut mieux peut-être me réfugier en Elle, quêter sur sa figure le réconfort que tu me refuses. Mais Elle semble dormir dans son fauteuil de paille et voile ses yeux, dont la nuance est celle de mon destin. D'une langue respectueuse, promenée à peine sur ses doigts pen-
dants, je l'éveille. Oh! que sa première caresse dissipe le maléfice !
Il lèche la main retombante.
ELLE, criant.
Ah !.. . Dieu, que lu m'as fais peur ! On n'est pas serin comme cette bête!... Tiens!
Petite tape sèche sur le museau du coupable, dont l'énervement éclate en hurlements aigus.
ELLE
Tais-toi ! tais-toi ! Disparais de ma présence! Je ne sais pas ce que j'ai, mais je te déteste ! Et ce chat qui est là à me regarder comme une tourte!
KIKI-LA-DOUCETTE, hérissé.
Si Elle me touche, je la dévore !
Ça va très mal finir... quand un roulement doux, lointain et proche, dont on ne sait s'il naît ^
l52 SLPT DIALOGUES DE BKTES
de l'horizon ou s'il sourd de la maison elle-même, les désintéresse tous trois de la querelle.
Comme obéissant à un signe, Toby-Chien etKiki-la-Doucette, le train de derrière bas, s'abritent, qui sous la bibliothèque, qui sous un fauteuil. Elle se détourne, inquiète, vers le jardin plombé, vers la muraille violacée des nuages qui, tout à coup, se lézarde de feu bleu aveuglant.
ELLE,TOBY-CHlEN,KlKI-LA-DOUCETTE,enserablc.
Ha!
Au sec fracas qui éclate, les vitres tintent. Un souffle, soudain accouru, enveloppe la maison comme une étoft'e claquante, et tout le jardin se prosterne.
ELLE, angoissée.
Mon Dieu! et les pommes I
TOBY-CHIEN, invisible.
On me découperait les deux oreilles en lanières plutôt que de me faire sortir de làdessous.
KIKI-LA-DOUCETTE, invisible.
Malgré moi, j'écoute, et c'est comme si je voyais. Elle se précipite et ferme les fenêtres. On court dans l'escalier... Aïe! encore une flamme terrible. . . Et tout s'écroule par-dessus! Plus rien... Sont-ils tous morts? Entre les franges du fauteuil, j'aperçois, en risquant de mourir, les premiers grêlons, graviers glacés qui trouent les feuilles de l'aristoloche. La pluie maintenant, en gouttes espacées, couleur d'argent, si lourdes que le sable se gaufre sous leur chute...
ELLE, navrée.
J'entends tomber les pêches, et les noix
vertes !
Us se taisent tous trois.
l54 SEPT DIALOGUES DE BÈTES
Pluie, éclairs palpitants, abois du vent, sifflement des pins.
Accalmie.
TOBY-CHIEN
On dirait que j'ai un peu moins peur. Le bruit de la pluie détend mes nerfs malades. Il me semble en sentir sur ma nuque, sur mes oreilles, la ruisselante tiédeur. Le vacarme s'éloigne. Je m'entends respirer. Un jour plus blanc glisse jusqu'à moi sous cette bibliothèque. Que fait-Elle? Je n'ose encore sortir. Si au moins le Chat bougeait ! (il avance une tête prudente de tortue; un éclair le rejette sous la bibliothèque.) Haï ça recommence. La pluie en paquets contre les vitres ! Le tablier de la cheminée imite le roulement d'en haut; tout s'écroule... et Elle m'a donné une tape sur le nez!
KIKI-LA-DOUCETTE Goutte à goutte, de la fenêtre mal jointe,
filtre un petit ruisseau brunâtre qui s'allonge sur le parquet, s'allonge, s'allonge et serpente jusqu'à moi. J'y boirais, tant j'ai soif et chaud. J'ai les coudes fatigués. Fatiguées aussi sont mes oreilles, de s'agrandir en girouettes vers tous les cataclysmes. Une peur nerveuse serre encore mes mâchoires. Et puis le siège de ce fauteuil trop bas m'agace les poils du dos. Mais c'est un soulagement déjà de pouvoir penser à cela, grâce à la trêve de silence qui descend sur la maison. Le souvenir du fracas bourdonne dans mes oreilles, avec le murmure affaibli du vent et de la pluie. Que fait-il, Lui que l'orage tourmente comme nous et qui n'a point paru pour réduire les éléments déchaînés ? Voici qu'Elle ouvre la porte sur le perron. N'est-ce point trop tôt?... Non, car les poules caquètent et prédisent le beau temps en enjambant les flaques avec des cris de vieilles filles. Oh ! l'odeur adorable qui vient jusqu'ici, si jeune, si verte
l56 SEPT DIALOGUES DE CÉTES
de feuillages mouillés et déterre désaltérée, si neuve que je crois respirer pour la première fois!
Il sort en rampant cl va jusqu'au perron.
TOBY-CHIEN, tout à coup.
Hum ! que ça sent bon ! ça sent la promenade 1 Tout change si vite qu'on n'a pas le temps de penser. Elle a ouvert la porte? Courons. (Il se précipite.) Enfin ! enfin ! le jardin a repris sa couleur de jardin! Une tiède vapeur mouille mon nez grenu, je sens dans tous mes membres le désir du bond et de la course. L'herbe luit et fume, les escargots cornus tâtent, du bout des yeux, le gravier rose, et les limaces, chinées de blanc et de noir, brodent le mur d'un ruban d'argent. Oh ! la belle bête, dorée et verte, qui court dans le mouillé! La rattraperai-je? Gratterai-je de mes pattes onglées sa carapace métallique jusqu'à ce
qu'elle crève en faisant croc^ Non. J'aime mieux rester contre Elle, qui, appuyée à la porte, respire longuement et sourit sans parler. Je suis heureux. Quelque chose en moi remercie tout ce qui existe. La lumière est belle, et je suis tout à fait certain qu'il n'y aura plus jamais d'orage.
KIKI-LA-DOUCETTE
Je n'y tiens plus, je sors. Mes pattes délicates choisiront pour s'y poser, entre les flaques, de petits monticules déjà secs. Le jardin ruisselle, scintille et tremble d'un frisson ù peine sensible, qui émeut les pierreries partout suspendues... Le soleil couchant, qui darde d'obliques pinceaux, rencontre dans mes yeux pailletés les mêmes rayons rompus, or et vert. Au fond du ciel encore bouleversé, une étincelante épée, jaillie d'entre deux nuages, pourchasse vers l'est les croupes fumeuses et bleuâtres, dont le galop roula
l58 SEPT DIALOGUES DE BÊTBS
sur nos têtes. L'odeur des daturas, qui rampait, s'envole, enlacée à celle d'un citronnier meurtri de grêle. 0 soudain Printemps ! Les rosiers se couronnent de moucherons. Un sourire involontaire étire les coins de ma bouche. Jb vais jouer, le cou tendu pour éviter les gouttes d'eau, à me chatouiller l'intérieur des narines avec la pointe d'une herbe parfumée. Mais je voudrais qu'il vînt enfin et me suivît, en admirant chacun de mes mouvements. Ne viendra-t-il pas se réjouir avec nous?
On entend fredonner le motif du Regensbogen : sol, si, ré, sol, la, si, — avec des bémols partout. — Une porte s'omTe et se referme. Sous la chevelure mouillée de vtgne et de jasmin qui encadre la véranda. Il paraît, en même temps que l'Arc-en-cielI
Pour Claudine,
Un après-midi à Paris, l'hiver. Un atelier tiède où crépite doucement un poêle en forme de tour. Kiki-la- Doucette et Toby-Chien, celui-ci par tei're, celui-là sur un coussin sacré, procèdent à la minutieuse toilette qui suit les siestes longues. La paix règne.
TOBY-CHIEN Mes ongles poussent plus vite ici qu'à la campagne.
KIKI-LA-DOUCETTE Moi, c'est le contraire.
iGz SEPT DIALOGUES DE BÈTIIS
TOBY-CHIEN
Tiens !
KIKI-LA-DOUCETTE, amer.
Ça n'a rien d'étonnant, d'ailleurs. Ici, Elle me les rogne, à cause des tentures... Enfin ! (emphatique), il faut subir ce qu'on ne peut empêcher.
TOBY-CHIEN Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui?
KIKI-LA-DOUCETTE Mais... rien.
TOBY-CHIEN, ironique.
Pour changer.
KIKI-LA-DOUCETTE Pardon, pour ne pas changer. Quelle est cette rage de changement qui vous possède tous? Changer c'est détruire. Il n'y a d'éternel que ce qui ne bouge pas.
UNE VISITK l63
Voilà déjà bien trois heures que je suis éternel.
KIKI-LA-DOUCETTE
Tu es sorti avec Elle, pourtant? Vous êtes rentrés tous deux en tumulte, avec des bruits de grelots secoués, de robe froissée, des éternuements de joie... Tu étais nimbé d'air glacé, et j'ai senti le bout de son nez froid comme un fruit, quand Elle m'a embrassé sur mon front plat, où des rayures presque noires écrivent l'M classique qui, assure-t- Elle, signifie Minet et Miaou.
TOBY-CHIEN
Oui... on a bien couru sur le talus des fortifications. Et puis nous sommes allés dans un magasin .
KIKI-LA DOUCETTE C'est gai, un magasin?
l04 SEPT DIALOGUES DE BETES
TOBY-CHIEN Pas souvent. Il y a beaucoup de gens pressés les uns contre les autres. Tout de suite je crains de la perdre et je colle, quoi qu'il arrive, mon museau à ses talons. Des pieds inconnus me poussent, me froissent, écrasent mes pattes. Je crie, d'une voix qu'étouffent les jupes... Quand nous sortons de là, nous avons l'air, Elle et moi, de deux naufragés...
KIKI-LA-DOUCETTE
Les dieux me sauvent d'un sort pareil!
Cependant, pour moi les instants ont coulé paisibles. Lorsqu'Elle n'est pas dans cette maison, rien ne trouble l'emploi du temps que m'imposa une hygiène bien entendue. Après mon déjeuner de foie rose et de lait, une joie puérile et sans cause me restitue quotidiennement l'âme d'un chaton encore vêtu de duvet fou. Expansif et le ventre lourd, je m'en vais vers Lui qui froisse de grands papiers
UNE VISITE iGf
noircis et m'accueille d'un silencieux sourire. Sur le même divan nous vautrons, Lui et moi, notre sieste oisive. Le papier qu'il tient me semble toujours le plus enviable, le plus craquant, et souvent je crève d'une patte impérieuse le journal-paravent qu'il tend entre nous. Il s'exclame, et la joie me tord, renversé sur le dos en une espèce de danse horizontale qu'il nomme : faire la bayadère. Et puis, je ne sais comment, tout languit à mes yeux, se voile et s'éloigne... Je veux me relever, gagner mon coussin, mais déjà mes rêves me séparent du monde... C'est l'heure bienheureuse où tu disparais avec Elle, où la maison se repose et respire lentement. Je gis au fond d'un noir et doux sommeil. Mes oreilles veillent seules et s'orientent, antennes sensibles, vers les bruits vagues de portes et de sonnettes...
Juste, on sonne. Toby-Chien et Kiki-Ia-Doucette tressaillent et
l66 SEPT DIALOGUBS DK BÊTKS
rectifient leurs attitudes, le chat, assis, range autour de ses pattes de devant un panache de queue qui traînait; le chien, couché en sphinx, lève un museau résolu.
Qu'est-ce que c'est?
Un fournisseur?...
KIKl-LA-DOUCETTE, haussant les épaules.
Ce n'est pas la sonnette de l'escalier de service, voyons. Une visite?
TOBY-CHIEN, bondissant.
Veine! on va prendre du thé et manger des gâteaux t A su-sucre ! A ptigateaux I
KIKI-LA-DOUCETTE, sombre.
Et voir des dames qui crient, et qui me passent sur le dos des mains gantées, des mains en peau morte... Pouah!
Des voix féminines — a voix aussi, à Elle — Un grelottement cristallin ; la porte s'ouvre : entre, seule, une terrièreanglaise minuscule,noir et feu, ravie d'elle-même, qui s'avance en taisant du pas espagnol.
LA PETITE CHIENNE, du haut de sa tête. Je suis la toute petite Chienne si jolie!
Toby-Chien n'a rien dit, médusé d'admiration et d'étonnement. Kiki-la-Doucette, indigné, a bondi sur le piano et assiste, malveillant et invisible.
LA PETITE CHIENNE, étonnée de n'entendre point l'explosion admirative qui l'accueille partout, répétant :
Je suis la toute petite Chienne si jolie ! Je ne pèse que neuf cents grammes, mon collier est en or, mes oreilles sont en satin noir, doublées de caoutchouc luisant, mes ongles brillant comme des becs d'oiseaux,
l68 SEPT DIALOGUES DE BLTES
et.. (Apercevant Toby-Chicn.) Oh ! quelqu'un!... (Silence.) Il est bien.
Mines, courbettes, effleurements de museaux.
TOBY-CHIEN Comme elle est petite I
LA PETITE CHIENNE Monsieur... ne m'approchez pas.
TOBY-CHIEN Pourquoi?
LA PETITE CHIENNE
Je ne sais pas. Ma maîtresse sait pourquoi. Elle n'est pas là. Elle est restée dans l'autre chambre.
TOBY-CHIEN Quel âge avez-vous?
UNE VISITE iCg
LA PETITE CHIENNE J'ai onze mois. (Récitant.) J'ai onze mois, ma mère a été prix de beauté à l'exposition canine, je ne pèse que neuf cents grammes, et...
Vous l'avez déjà dit. Comment faites-vous pour être si petite?
KIKI-LA-DOUCETTE, invisible sur le piano.
Elle est laide. Elle sent mauvais. Elle a des pattes difformes et remue tout le temps. Et ce Chien qui fait des frais !
LA PETITE CHIENNE, très bavarde et coquette.
C'est de naissance. Je tiens dans un manchon. Vous avez vu mon nouveau collier? Il est en or.
TOBY-CHIEN Et ça qui pend après?
LA PETITE CHIENNE
C'est la médaille de ma mère, Monsieur, je ne la quitte jamais. J'arrive du Palais de Glace, j'y ai eu un succès fou. Fig-urez-vous que j'ai voulu mordre un monsieur qui parlait à ma maîtresse. Ce qu'on a ri!
Elle se tortille et pousse des cris d'oiseau.
TOBY-CHIEN, à part.
Quelle drôle de créature ! Est-ce une Chienne vraiment ? (Il la flaire.) Oui. Elle sent la poudre de riz, mais c'est une Chienne tout de même. (Haut.) Asseyez-vous un instant, vous me faites mal au cœur en remuant comme ça...
LA PETITE CHIENNE
Je veux bien. (Elle se couche en lévrier miniature, les pattes de devant croisées pour montrer la finesse de ses doigts.) Vous étiez tout seul ici?
TOBY-CHIEN, regard vers le piano.
Tout seul de Chien, oui. Pourquoi?
LA PETITE CHIENNE Ça sent drôle.
TOBY-CHIEN Ça sent le Chat, sans doute.
LA PETITE CHIENNE
Un Chat? qu'est-ce qu'un Chat? je n'en ai jamais vu. On vous laisse tout seul dans une chambre ?
TOBY-CHIEN Ça arrive.
LA PETITE CHIENNE
Et vous ne criez pas? Moi, dès que je suis seule, je crie, je m'ennuie, j'ai peur, je me trouve mal et je mange les coussins.
172 SEPT DIALOGUES DE BI'rKS
TOBY-CHIEN Et on vous fouette.
LA PETITE CHIENNE, outrée.
On me... Qu'est-ce que vous dites? Vous
perdez la tête, j'imagine. (Soudain aimable.) Ce
serait dommage. Vous avez de beaux yeux.
N'est-ce pas? on les voit beaucoup. Ils sont grands, et puis ils avancent. Elle dit que j'ai des yeux de langouste. Elle dit encore : « Ses beaux yeux de phoque, ses yeux dorés de crapaud... »
LA PETITE CHIENNE Qui, Elle?
TOBY-CHIEN, simple.
Elle.
LA PETITE CHIENNE
Je ne comprends pas tout ce que vous dites,
mais vous êtes si sympathique ! Qu'est-ce que vous faites ce soir?
TOBY-CHIEN Mais... je dîne.
LA PETITE CHIENNE Mon Dieu, je pense bien. Je voulais savoir si on reçoit chez vous, si vous sortez...
TOBY-CHIEN Non, je suis déjà sorti.
LA PETITE CHIENNE En voiture?
TOBY-CHIEN A pied, naturellement.
LA PETITE CHIENNE
Gomment, naturellement? Moi je ne sors guère qu'en voiture. Montrez le dessous de
VOS pattes? Quelle horreur ! on dirait la pierre à repasser les couteaux. Regardez les miennes. Satin dessus, velours dessous.
TOBY-CHIEN
Je voudrais vous voir à la campagne, sur les cailloux.
LA PETITE CHIENNE
Mais j'y étais, Monsieur, à la campagne, l'été dernier, et il n'y avait pas de cailloux.
TOBY-CHIEN I
Alors ce n'était pas la campagne. Vous ne savez pas ce que c'est.
LA PETITE CHIENNE, vexée.
Si, Monsieur! C'est du sable fin, du gazon en brosse fine qu'on balaye tous les matins, une chaise longue sur l'herbe, de grands coussins frais en cretonne, du lait qui mousse, le
sommeil à l'ombre, et des petites pommes roses charmantes pour jouer avec.
TOBY-CHIEN, hochant la tête.
Non. C'est la route en farine blanche qui cuit les paupières et brûle les pattes, l'herbe grésillante et dure qui sent bon où je me gratte le museau et les gencives, la nuit inquiétante, — car je suis seul à les garder, Elle et Lui. Couché dans ma corbeille, les battements de mon cœur surmené m'ôtent le sommeil. Un Chien, là-bas, me crie que le Mauvais Homme a passé sur le chemin. Vient-il de mon côté? Devrai-je, tout à l'heure, l'œil sanglant et la langue crayeuse, bondir contre lui et dévorer sa figure d'ombre?...
LA PETITE CHIENNE, frémissante et extasiée. Encore, encore! oh! que j'ai peur!....
TOBY-CHIEN, modeste.
Rassurez-vous, ça n'est jamais arrivé. Tout
ça, oui, c'est la campagne, et aussi la côte interminable à l'ombre de la voiture, quand la soif, la faim, la chaleur etla fatigue rendent l'âme résignée et sans espoir...
LA PETITE CHIENNE, fanatisée.
Et alors?
TOBY-CHIEN
Alors, rien. On arrive tout de même à la maison, au seau plein d'eau sombre où l'on boit sans respirer (sa langue, dit-Elle, sa grande langue, fendue au milieu comme un pétale d'iris) pendant que des gouttelettes fines éclaboussent délicieusement les paupières douloureuses, les sourcils poudreux... Tout ça et bien d'autres choses, c'est la campagne...
KIKI-LA-DOUCETTE, sur le piano, rêveur.
Tout cela, oui, et les habitudes laissées l'an passé, qu'on retrouve moulées à sa taille comme un coussin maroué de l'empreinte d'un long
sommeil... Tout cela, et les nuits libres, le petit rire triste de la chouette^ qui seule chemine dans l'air aussi discrètement que moi sur la terre... Les rats d'argent pendus à la treille qui mangent les raisins sans cesser de me regarder... La cure d'amaigrissement sur la pierre du mur, ardente d'une chaleur noire, et d'où je me relève cuit, diminué, pâle, — mais svelte à faire envie aux matous de l'année... (Revenant à lui avec un regard meurtrier pour la Petite Chienne.) Puisses-tu périr, bête puante, pour avoir évoqué ces joies révolues! Ne vastu pas disparaître, pour que je quitte ce froid piédestal où s'engourdissent mes pattes?
TOBY-CHIEN, émoustillé, à la Petite Chienne.
Laissons tout cela. Je ne saurais penser, quand vous êtes là, à autre chose qu'à vous. Je sens que je vous aime 1
LA PETITE CHIENNE, baissant les yeux.
D'amour?
TOBY-CHIEN Naturellement.
LA PETITE CHIENNE Si vite !
TOBY-CHIEN Nous avons déjà perdu beaucoup de temps.
LA PETITE CHIENNE
Mais... nous avons causé. J'y ai pris grand plaisir. Je comprends de moins en moins pourquoi on m'interdit la société des jeunes gens...
Laissez-moi vous faire la cour.
LA PETITE CHIENNE Qu'est-ce que c'est?
TOBY-CHIEN Voilà. Je commence. Dressé sur mes pattes
raidies, je piétine, je vous cerne de petits cris mélodieux. Ma queue tortillée vibre, mes flancs, ravalés par une respiration inquiète, me font plus mince et, par un art involontaire, mes oreilles crispées semblent plantées derrière ma nuque...
LA PETITE CHIENNE Ne m'approchez pas! Je suis troublée...
TOBY-CHIEN
Déjà, pour l'emprise définitive et complète, ma patte puissante plie vos reins...
LA PETITE CHIENxNE, se dérobant.
Aïe! brutal!
TOBY-CHIEN, pressant.
C'est qu'aussi on n'est pas petite comme vous! Vous ne pourriez pas monter sur un petit tabouret?
l8o SEPT DIALOGUES DE BÊTES
KIKI-LA-DOUCETTE, irrité.
Je ne pardonne pas à mes yeux de se souiller à un tel spectacle! Ces préludes parodient tristemerrt nos sauvages amours... Cris d'égorgé, danses lascives, parade silencieuse où ma queue traîne en robe royale, étreintes où la volupté gémit martyrisée, devrai-je rougir de tout cela, à cause de ce couple... cynique?
TOBY-CHIEN, plus résolu que courtois.
Dites donc, espèce de petite allumeuse, ça va finir ce jeu de cache-cache?... Viens donc, tu ne le regretteras pas...
LA PETITE CHIENNE, terrorisée et tentée.
Mon Dieu ! c'est terrible ! faites de moi ce que vous voudrez...
KIKI-LA-DOUCETTE, debout sur le piano, formidable. Vous n'allez pas faire ça ici, je pense?
UNE VISITE l8l
LA PETITE CHIENNE
Cherche d'où vient la voix effrayante, aperçoit la Bête imprécatrice, le monstre inconnu et rayé, hérissé de moustaches et de sourcils, éclairé d'yeux qui lancent la mort... Elle s'enfuit en criant :
Au secours, au secours ! Il y un tigre sur le piano!...
Et s'évanouit dans les bras de sa maîtresse accourue, qui la console avec volubilité dans le langage coutumier : « Fifi I Ma Zézette! ma gougounette blondCjla Zigouillette et la troutrouille, ma gaguille, ma poule d'eau mauve, ma lolie et ma lélette, » etc., etc., etc. La séance continue.