‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 2)Chapitre 43 sur 43 · LB TRIB15HAL DU 17 AOUT · texte numérisé non relu

LB TRIB15HAL DU 17 AOUT

quel rapport il pouvait trouver entre ceux ^ui étaient là et la prison, la charrette, réchafàud dont les seuls criminels avaient à se préoccuper, il répondit que tout cela était destiné aux nobles et brillants personnages qui l'entouraient, et qu'il voyait distinctement la plupart d'entre eux mourant de la main du bourreau.

Un moment de silence suivit cette étrange prédiction, mais madame de Montmorency s'approchant du visionnaire lui ayant dit en riant:

— Vous avez parlé de charrette, mon cher monsieur Cazotte, espérons qu'on voudra bien me permettre d'aller à la mort dans mon carrosse.

Cazotte s'était levé et avec un accent si convaincu que tout le monde se sentit frissonner :

— Non, madame, avait-il répondu; car ce sera le dernier privilège accordé au roi de France. Vous irez en charrette comme moi.

Cette étrange vision de Cazotte devait se réaliser de point en point. Comme je l'ai dit, sa fille, en s'enfermant volontairement à l'Abbaye, était parvenue à attendrir les meurtriers de

«I LB TUBUMAL DO H AOUT Vm

Maillard qui lui avaient accordé la vie de flon père.

Mais lors de la première arrestation du vieillard, on avait saisi une correspondance dans laquelle ses affections étaient aussi peu déguisées que ses haines. On Tarrèta de nouveau, dans le courant du mois de septembre. Le 25, il parut devant le tribunal qui le condamna à mort.

Cazotte était d'une grande piété ; l'Evangile était sa loi, même dans les détails les plus minutieux de sa vie; il monta sur l'échafaud sans faiblesse et sans forfanterie avec la résignation stoîque d'un chrétien.

Jusqu'à l'époque de la mort du roi, le nombre des exécutions ne diminua pas, mais il fut bien loin d'atteindre les proportions qu'il devait prendre quelques mois plus tard. Avec ceux qu'incriminait leur coopération à la journée du 10 août, la guillotine vit passer sous son niveau les émigrés que la retraite de Parmée prussienne faisait tomber entre les mains de nos armées, et les voleurs du gardemeuble, ou du moins ceux des auteurs de cette

LB TRIBUNAL DU 17 AOUT 1108 4n

incroyable soustraction snr lesquels la justice put mettre la main.

Voici les principales de ces exécutions :

Le 3 octobre, la femme Leclerc, voleuse du garde-meuble.

Le 8, MelcMor Cîotter, dit le Petit-Chasseur, autre inculpé du vol du garde-meuble.

Le 12, Bnglert, condamné comme conspirateur et assassin.

Le 17, Mielau, conspirateur.

Le 21 , Poulet, faux assignats.

Le 23, Jean Bien, étudiant; Gautier de Latoucbe, conseiller au Parlement de Paris ; Bornage, ex-garde du corps; Santon, officier d'artillerie; et de Mirambel, ex-garde du corps, condamnés, comme émigrés pris les armes à la main, par la Commission militaire établie par décret de la Convention du 20 octobre 1792. Ce fut la première fois que les condamnés furent aussi nombreux ; c'était utr préparation aux monstrueuses fùwméts de messidor.

Le 23, Picard, dit le Lorrain, voleur du garde-meuble.

m LB TRIBUNAL DU 17 AOUT

Le 29^ deux firèTes, Godefroy de Lessart et Godefroy de Mingré, le piemier ex-garde du corps, le second lieutenant de vaisseau, tous deux émigrés. Godefiroy de Mingré cria : Vive le roi I au moment où la tôte de son frère, exécuté sous ses yeux, tombait sous le couteau de la guiUotine.

Le 30, Louis Lyre, voleur dn garde-meuble.

Ce Lyre était un des deux condamnés qui, le 23 décembre précédent, au moment où on les conduisait h récha&ud, offrirent de faire des révélations, si on voulait leur faire grâce de la vie.

La soustraction avait une telle importance, les objets enlevés étaient d'une valeur si considérable, que le tribunal criminel du département vint solliciter un décret de surséance. Pétion , présidait la Convention qui seule désormais avait droit de grâce ; il ne voulut point donner la promesse qu'on lui demandait et promit seulement d'intercéder auprès de TAssemblée, si les révélateurs déclaraient la vérité.

Leurs indications amenèrent la découverte de quelques objets volés qui avaient été cachés

Ll TBIBUNAL DU H AOUT 170» 4»

aux Champs-Elysées ; mais ils refusèrent obstinément de fsdre connaître les noms de leurs principaux complices, des chefis de cette audar cieuse entreprise, et Tarrât fut exécuté.

Le 2 novembre, Meyran, dit le Orand-Cou, autre vcdeur du garde-meuble.

Le 16, le 18, le 19 et le 21 décembre, las nommés Willaume, Laloue, Boursier et Pouler pour émission de &ux assignats.

Le 23, une pauvre servante, nommée Marguerite Besnard, coupable de quelques commérages politiques, porta sa tôte sur l'échafietud.

Mais il est temps de clore cette liste d'obscures victimes ; celle qui va faire le siget du chapitre suivant occupe une bien autre place dans rhistoire, et c'est avec une profonde et respectueuse émotion que je vais aborder 1^ récit du martyre royaL

Je n'ai fait qu'indiquer ces journées de septembre où les bourreaux, si ce n'était œcore salir ce nom que de le donner à de pareils assassins, se comptèrent par milliers ; je n'ai fait qu'esquisser à grands traits cette agonie de la royauté dcmt les crises terribles et mémorables s'appelèrent le 20 juin et le 10 août; je dois

être moins sobre de détails sur Tagonie da roi, puisque c'est à mon aieul qu'échut la déplorable mission d'immoler cette auguste vieiime«

On connaît les aspirations libérales de Charles-Henry Sanson, sa sympathie dès le début pour ]a cause de la Révolution; il&ut bien dire maintenant que la marche des événements avait singulièrement refroidi ces sentiments. L'Assemblée législative n'avait déjà point réalisé les espérances de la Cdhstituante, et voilà que la Convention inaugurait un système de violence, à efifrayer les esprits les moins timides et les cœurs les plus résolus.

La déchéance du roi, sa captivité à la tour du Temple avaient éveillé dans toutes les âmes honnêtes, même parmi celles les plus dévouées aux idées nouvelles, une suprême commisération et peut-être quelque hésitation sur la justice d'une cause qui en venait à de pareilles extrémités. Lafayette, si longtemps l'idole du peuple, en qui paraissaient s'être si bien personnifiés à une autre époque les sentiments de Ift nation, ne venait-il pas de donner tout le

hA MORT DB LOUIS XTI M

premier le plus éclatant exemple de cette défaiUance qui saisLBBait tous les véritables amis de la liberté, en quittant brusquement le commandement de son armée pour chercher un refage à l'étranger; triste refuge qui devait Atre une prison d'État.

La Révolution impatiente avait aàopié d'autres chefe. Ballotée encore entre deux partis prêts à s'entre-dévorer : la Gironde et la Montagne, elle n'allait pas tarder à tomber dans les mains du plus habile, c'est-àr^dire de celui qui saurait le mieux flatter les passions de la multitude avide d'exercer de sanglantes représailles contre la monarchie, contre les classes privilégiées, seules coupables, à ses yeux, de la misère publique et de tous les abus reprochés k de longs siècles d'oppression. Les déclamations énergiques qui ne cessaient de retentir dans les clubs, continuaient à entretenir cette exaltation des masses qui s'était traduite par l'envahissement des Tuileries, par celui des prisons et par les massacres sans nom qui ensanglantèrent les journées du 2 et du 3 septembre 1792.

Dans de telles circoDstances, la OouYentioa, elle-même, n'était qu'un fantôme de pouvoir; obligée de plier le plus souvent sous les injonctions redoutables de cette autorité naissante qu'on appelait la Commune, et qui n'était autre que l'insurrection organisée, la plupart de ses votes étaient arrachés à la cramte de donner, par mie résistance prématuréç, le signal d'tme anarchie pire encore que celle qui dévorait notre malheureux pays.

Qu'était-ce en effet que cette Commune qui , sous une modeste dénomination municipale, jouait un rôle politique si important et exerçait un pouvoir si absolu? Comment pouvaitelle imposer à ce point à une Assemblée en qui résidait après tout la souveraineté nationale? C'est que cette Commune avait elle-même ses points d'appui dans les clubs qui agitaient l'opinion et organisaient les manifestations armées, dont le résultat, toujours sanglant, consternait tous les amis de l'ordre et du véritable progrès.

La majorité de l'Assemblée était encore acquise aux idées sagement libérales, aux

principes régolateurs des sociétés; mais quo pouvait certte majorité flottante, indécise entre les deux pariis qni avaient seuls le courage d'affronter les périls de la situation, et, opposés de vues comme de système, entamaient déjà, pour saisir le pouvoir, la lutte dans laquelle le plusfaible, le plus modéré allait succomber? Tous les vieux liens sociaux étaient brisés: Dieu chassé de ses temples et effacé des lois humaines; la monarchie traînée d'insultes en insultes jusqu'à la captivité; à ces temps nouveaux il fallait des hommes nouveaux, et, malgré l'énergique résistance des Girondins, malgré le poids de l'individualité puissante de Danton, l'homme de septembre, on sentait poindre la sanglante dictature de Robespierre.

La vie du roi fut le premier enjeu de la lutte des deux factions qui aspiraient à dominer la Convention. La Gironde ne voulait pas dans le principe la mort de Louis XVI; elle avait le triste pressentiment que ce meurtre politique ne serait pas le dernier et inaugurerait mal le règne de la Révolution ; mais

fj

intimidée par les dametirs frénétiques du dehors,^ par les audacieux défis de la Montagne, elle se laissa arracher cette concession à une soif de popularité bien décevante, car quelques mois après avoir Hvré ce sanglant otage à la population qu'elle avait cru flatter, elle était à son tour abandonnée par cette populace, et expiait sur le môme échafaud que l'infortuné monarque, son aveuglement et sa pusillanimité.

Etait-ce donc bien le peuple que cette multitude qui assiégeait les tribunes de la Convention pour applaudir ou huer les orateurs selon qu'ils parlaient ou non dans le sens de ses passions sauvages ; qui, tout le jour, battait le pavé au son du tambour et au bruit des armes pour porter partout ses appels incessants à la révolte; qui, le soir, faisait entendre dans les clubs des déclamations furibondes entremêlées de motions incendiaires; et qui enfin, de temps à autre, retroussait ses manches pour se mettre les bras dans le sang jusqu'au coude? J'avoue que je n'en ai jamais été très-persuadé, ou bien alors il fau-

LA MORT DU LOUIS XVI 4€l

droit en conclure que le peuple est une collection de bourreaux.

On vit très-certainement à cette malheureuse époque porter au bout des piques, comme de glorieux trophées, plus de têtes humaines que mon aieul et ses ancêtres n'en avaient fait tomber, traîner par les rues plus de cadavres mutilés qu'ils n'avaient infligé de supplices pendant plus d'un siècle.

Est-ce donc le peuple qu'il faut accuser de toutes ces cruautés ? Non ; ce sont les meneurs audacieux qui ne savent que soulever et exploiter les mauvaises passions; c'est la lie de la population qui, en ces temps d'orage, remonte à la surface et couvre le reste de sa hideuse écume.

Que de fois, dans ces groupes armés qui parcouraient la capitale, mon grand-père reconnaissait d'anciens clients du fouet et de la marque, ou tout au moins les spectateurs habituels des exécutions, qui étaient loin de former, conmie on sait, un public d'élite. Tout cela, ainsi que je le disais tout à l'heure, avait donc considérablement amoindri son^

4m LA MOBT DE LOUIS XVI

enthoQHÎafline patriotique pour la BévolutMtt.

Du reste, il vivait ainsi que son fils, mon père dé}à ftgé de vingt-sept à vingt-hnit ans, ans en ddiors que possible des événements. Cela est tellement vrai, que le 10 août 1792, on ignorait le matin, dans ma famille, l'attaque du château des Tuilmes.

Mon père s'était rendu ce jour-là pour dé* jeûner chez son oncle Louis-Gyr-Qiarlemagne Sanson, exécuteur de la Prévôté de l'hôtel du roi, qui ne savait pas davantage que sa charge sombrait à cet instant dans le naufrage de la royauté. J^ laisse ici la parole à mon père pour quelques incidents dont il a tracé lui-même un récit auquel je ne veux me permettre de rien changer :

« Après le repas, dit-il dans ce récit, j 'avais ouvert la fenêtre pour renouveler l'air, je crusapercevoir dans la rue un attroupement considérable ; mais comme l'appartement était au quatrième étage, je ne distinguais pas bien ce que c'était. Cependant je voyais au milieu de la foule un tout jeune homme qui élevait quelque chose en l'air au bout d'un b&ton. Ma tante qui était

venue me rejoindre à la fendtre s'écria aussitôt.

— Grand Dieu ! c'est une tôte.

Ce cri nous glaça d'eflfroi et d'épouvante et nous voulûmes savoir de suite quel malheur venait d'arriver. Mais à peine avions-nous eu le temps de la réflexion qu'un groupe plus nombreux encore nous apparut poursuivant un jeune homme que nous reconnûmes pour un Suisse de la caserne Poissonnière.

Le malheureux fuyard avait quelque avance Bt semblait chercher d'un œil anxieux une issue pour s'échapper. J'avoue que mon oncle et moi ne fûmes pas très-prudents, mais je ne pus réprimer le premier mouvement de compassion que je ressentis, et je dis à mon oncle que nous ne pouvions laisser ainsi massacrer cet homme sous nos yeux et, pour ainsi dire, à la porte de notre maison. Malgré les supplications de ma tante et les représentations de la soôiété, mon.oncleetmoi nous descendîmes en toute hâte et nous ouvrîmes sur-le-champ la porte de la maison.

— Que voulez- vous faire à ce jeune homme,

m LA MORT DB LOUIS XYI

dis-J6 à ceux qui s'étaient le plus approchés, et que vous a-t-il fait?

— Mais, mesaieuis, répoudit un homme à fece patibulaire, on tue tous les Suisses.

— Et pourquoi cela?

— Mais vous ne savez donc pas?

— Non, je ne sais lien, si ce n'est que ce jeane homme ne vous a rien fait et que vous voulez Tassassiner. C'est horrible , je ne connais que cela.

— C'est égal, s'écrièrent-ils, il faut le tuer. Ses camarades en ont tué bien d'autres aux Tuileries.

— C'est ce que jignore, répondichje avec une contenance ferme; mais vous ne tuerez pas celui-ci qui ne vous a rien fisdt.

Tout en 'discourant ainsi mon oncle et moi étions parvenus à nous mettre devant le pauvre Suisse qui, voyant que nous le défendions, se pressait contre nous. Deux des plus grands et des plus hardis de la bande s'avançaient d^à pour le saisir, mais je les repoussai vivement et, pendant ce temps-là, mon oncle, qui n'était ^ pas resté oisif, le faisait entrer par la porte, que

nous eûmes Tadresse et le bonheur de refenner sur le nez des égorgenrs.

La maison y située rue de Beauregard, donnait sur un passage qui communiquait rue de déry dans la boutique d'un bouclier. Nous pfkmes échapper par là et conduire notre fugitif; sur sa demande, au corps-de-garde de la section de Bonne-Nouvelle qui était, à cette époque rue de Bourbon-Villeneuve, près la cour des Miracles. Après l'avoir déposé là en sûreté, nous nous fîmes reconduire par douze hommes du poste^ bien armés, qui dissipèrent sans peine le rassemblement qui s'était formé devant notre maison et ne parlait de rien moins que d'enfoncer la porte pour reconquérir sa proie.

C'est l'escorte qui nous reconduisit, qui nous apprit les événements de la matinée : la prise des Tuileries et le massacre des Suisses.

On a bien raison de dire que les choses les plus tristes ont toujours un côté plaisant. Cette journée si tragiquement commencée se termina par im incident presque burlesque. Mon oncle et moi nous trouvâmes à notre retour im de nos parents, qui arrivait de la province pour

être moins sobre de détails sur l'agonie du roi, puisque c'est à mon aïeul qu'échut la déplorable mission d'immoler cette auguste vieiime«

On connaît les aspirations libérales de Charles-Henry Sanson, sa sympathie dès le début pour la cause de la Révolution ; il fsiut bien dire maintenant que la marche des événements avait singulièrement refroidi ces sentiments. L'Assemblée législative n'avait déjà point réalisé les espérances de la Cdhstituante, et voUà que la Convention inaugurait un système de violence, à efifrayer les esprits les moins timides et les cœurs les plus résolus.

La déchéance du roi, sa captivité à la tour du Temple avaient éveillé dans toutes les ftmes honnêtes, même parmi celles les plus dévouées aux idées nouvelles, une suprême commisération et peut^tre quelque hésitation sur la justice d'une cause qui en venait à de pareilles extrémités. Lafayette, si longtemps l'idole du peuple, en qui paraissaient s'être si bien personnifiés à une autre époque les sentiments de la nation, ne venait*il pas de donner tout le

h± MORT 0B LOUia Xn il»

pranier le plus éclatant exemple de cette défaillance qui BalsiflBait tous les véritables amis de la liberté, en quittant brusquement le commandement de son armée pour chercher un refage à l'étranger; triste refuge qui devait Atre une prison d'État.

La Révolution impatiente avait ad(^té d'autres che£3. Ballotée encore entre deux partis prêts à s'entre-dévorer : la Gironde et la Montagne, elle n'allait pas tarder à tomber dans les mialns du plus habile, c'est-àr^dire de celui qui saurait le mieux flatter les passions de la multitude avide d'exercer de sanglantes représailles contre la monarchie; contre les classes privilégiées, seules coupables, à ses yeux, de la misère publique et de tous les abus reprochés à de longs siècles d'oppression. Les déclamations énergiques qui ne cessaient de retentir dans les clubs, continuaient à entretenir cette exaltation des masses qui s'était traduite par l'envahissement des Tuileries, par celui des prisons et par les massacres sans nom qui ensanglantèrent les joumées du 2 et du 3 septembre 1792.

être moins sobre de détails sur Tagonie du nn, puisque c'est à mon aieul qu*échut la déplorable misÂon d'immoler cette auguste victime.

On connaît les aspirations libérales de Charles-Henry Sanson, sa sympathie dès le début pour la cause de la Révolution; ilfsiut bien dire maintenant que la marche des événements avait singulièrement refroidi ces sentiments. L'Assemblée législative n'avait déjà point réalisé les espérances de la Cdhstituante, et voilà que la Convention inaugurait un système de violence, à effrayer les esprits les moins timides et les cœurs les plus résolus.

La déchéance du roi, sa captivité à la tour du Temple avaient éveillé dans toutes les ftmes honnêtes, même parmi celles les plus dévouées aux idées nouvelles, une suprême commisération et peut^tre quelque hésitation sur la justice d'une cause qui en venait à de pareilles extrémités. Lafayette, si longtemps l'idole du peuple, en qui paraissaient s'être si bien personnifiés à ime autre époque les sentiments de la nation, ne venait-il pas de donner tout le

hA MORT DB LOUIA XTI M

prunier le plus éclatant exemple de cette défaillance qui BalsiflBait tous les véritables amis de la liberté, en quittant brusquement le commandement de son armée pour chercher un refuge à l'étranger; triste refuge qui devait être une prison d'État.

La Révolution impatiente avait adopté d'autres chefe. Ballotée encore entre deux partis prêts à s'entre-dévorer : la Gironde et la Montagne, elle n'allait pas tarder à tomber dans les mains du plus habile, c'est-àr^dire de celui qui saurait le mieux flatter les passions de la multitude avide d'exercer de sanglantes représailles contre la monarchie, contre les classes privilégiées, seules coupables, à ses yeux, de la misère publique et de tous les abus reprochés à de longs siècles d'oppression. Les déclamations énergiques qui ne cessaient de retentir dans les clubs, continuaient à entretenir cette exaltation des masses qui s'était traduite par l'envahissement des Tuileries, par celui des prisons et par les massacres sans nom qui ensanglantèrent les joumées du 2 et du 3 septembre 1793.

Mê la mort DB LOUIS XYI

être moins sobre de détails sur l'agonie da roi, puisque c'est à mon aieul qu'échut la déplorable mission d'immoler cette auguste vietime.

On connaît les aspirations libérales de Charles-Henry Sanson, sa sympathie dès le début pour la cause de la Révolution; il faut bien dire maintenant que la marche des événements avait singulièrement refroidi ces sentiments. L'Assemblée législative n'avait déjà point réalisé les espérances de la Cdhstituante, et voilà que la Convention inaugurait un système de violence, à effrayer les esprits les moins timides et les cœurs les plus résolus.

La déchéance du roi, sa captivité à la tour du Temple avaiait éveillé dans toutes les âmes honnêtes, même parmi celles les plus dévouées aux idées nouvelles, une suprême commiséra^ tion et peut-être quelque hésitation sur la justice d'une cause qui en venait à de pareilles extrémités. Lafayette, si longtemps l'idole du peuple, en qui paraissaient s'être si bien personnifiés à une autre époque les sentiments de la nation, ne venait-il pas de donner tout le

hÉL MOBT DB LOUia XYI M

premier le plus éclataat exemple de cette défaillance qui saisissait tous les véritables amis de la liberté, en quittant brusquement le commandement de son armée pour chercher un refuge à l'étranger; triste refuge qui devait être une prison d'État.

La Révolution impatiente avait adopté d'autres ch^. Ballotée encore entre deux partis prêts à s'entre-dévorer : la Gironde et la Montagne, elle n'allait pas tarder à tomber dans les mains du plus habile, c'est-àr4ire de celui qui saurait le mieux flatter les passions de la multitude avide d'exercer de sanglantes représailles contre la monarchie, contre les classes privilégiées, seules coupables, à ses yeux, de la misère publique et de tous les abus reprochés à de longs siècles d'oppression. Les déclamations énergiques qui ne cessaient de retentir dans les clubs, continuaient à entretenir cette exaltation des masses qui s'était traduite par l'envahissement des Tuileries, par celui des prisons et par les massacres sans nom qui ensanglantèrent les journées du 3 et du 3 septembre 4792.

4BB LA MORT DB LOUIS XYl

J'avaiB eu le bonheur d'apercevoir tout près Taucien camarade de peusîon dont j'ai déjà parlé, et qui avait été nommé la veille représentant à la Commune ; il m'avait vu aussi et soupçonna le péril que je courais.

Sur un signe que je lui fis , il vint à moi en me disant, d'un air fort empressé, qu'il avait à me parler sur-le-champ au sociétariat. On nous laissa passer, et je sortis ainsi fort heureusement de la bagarre dans laquelle je m'étais fourré. Nous rentrâmes ensuite dans la salle par une autre porte, et je pus enfin rejoindre le groupe de mes collègues, avec lesquels, s'il y avait un danger à courir, il était juste que je le partageasse.

Au moment où nous rentr&mes, c'était Robespierre qui parlait. Il s'associa entièiement au langage tenu par Chaumette, de sorte qu'on eut l'air de nous faire grftoe de la vie, et qu'on nous renvoya honteusement k notre section sans faire droit à notre réclamation; nous eûmes infiniment de peine & decH cendre l'escalier, tant la foule était nombreuse et avide de nous considérer.

Une fois hora de l'atteinte de cette vile popcdace, il nous fut impossible de contenir plus longtemps notre indignation, de la manière infâme avec laquelle on nous avait traités, et il n'y eut qu'une voix pour aller en faire immé-^ diatement le rapport à notre section que nous devions trouver réunie. Lorsque nous arriv&mes, elle était effectivement en séance et à peine le président de notre députation eut-il exposé ce qui venait d'avoir lieu, que l'assemblée en masse se leva en poussant un cri de vengeance. On convint de suite d'appeler la section aux armes, et tous, jeunes et vieux, se mirent en devoir de sortir pour aller chercher les leurs. Le président essaya vainement de calmer l'effervescence des esprits; il ne put y parvenir.

Nous avions dans notre section quatre pièces de canon. Nos artilleurs s'en emparèrent, et en moins de deux heures nous étions au nombre de plus de deux mille prêts à marcher sur la Commune pour lui demander satisfaction de l'insulte Mte à notre section dans la personne de sa députation. Chacun était à son

4e0 LA MORT DE LOUIS XVI

poste : rartillerie en tête, les officiers et soldats à leurs rangs. On allait donner le signal du départ quand parurent quatre citoyens délégués par la Commune et chargés par le président et les membres du bureau de désavouer ce qui s'était passé. Nous écoutâmes d'abord avec assez d'attention ; mais celui qui portait la parole s'étant servi de termes un peu hautains, notre président l'interrompit en lui reprochant avec sévérité les insultes essuyées et les dangers courus par une députation d'honnêtes citoyens investis d'une mission de confiance par leur section, si injustement qualifiée de faubourg du Nord d'aristocrates, de tourbe de boutiquiers sans patriotisme et ennemis de la Révolution, de riches corrompus, tandis qu'elle n'était au contraire composée que d'hommes généralement peu favorisés de la fortune, presque tous travailleurs, pères de {amille et prêts à sacrifier leur vie à leur pays.

Les délégués demeurèrent confondus et demandèrent en grâce qu'on leur donnât le temps de rendre témoignage à la Commune de ce qu'ils avaient vu et entendu. On y acquiesça

mais en exigeant que le président, Chanmette et Robespierre, rétracteraient publiquement, le lendemain devant la même députation, les termes injurieux dont ils s'étaient servis et les suppositions offensantes qu'ils avaient émises. Les délégués le promirent et se retirèrent paisiblement.

Le lendemain, tout se passa en effet comme il avait été convenu. Notre députation se présenta de nouveau à THôtel-de- Ville, à l'heure de la séance du conseil général de la Commune, et là, en présence de près de douze cents persoimes de toutes classes, Robespierre, Chaumette et le président reconnurent qu'ils avaient été trompés sur le compte des habitants de la section du faubourg du Nord, que mieux informés ils s'étaient assurés, à n'en pas dou ter, que ces citoyens étaient de braves patriotes dont on n'avait eu qu'à se louer depuis la Révolution. On nous délivra, séance tenante, une copie de ce passage du procès-verbal de la délibération qui constatait si formellement le désavœu des insinuations qui nous avaient blessés la veille , et nous revînmes au milieu

4ftl LA MORT DE LOUIS XVI

de toutes sortes de marques de considération jusqu'à notre section qui avait attendu en armes l'issue de cette seconde démarche. »

J'ai cru devoir rapporter ces incidents tels que mon père en a laissé le récit, pour montrer quelle était la situation de Paris au moment où la déchéance du malheureux Louis XYI venait d'être prononcée, et où sa mise en jugement, son procès, allaient devenir l'objet des délibérations de la Convention nationale. U est impossible de trouver nuUe part le tableau d'une plus désolante anarchie ; car, que penser d'une viUe où la guerre civile est si près de s'allumer entre deux quartiers qui parlementent, en se menaçant du fer et du canon.

Aux élections des officiers et sous-officiers de la garde nationale, mon père et mon grandpère furent nommés sergents, et mon grandoncle, Charlemagne Sanson, caporal. Ce service les obligea à prendre mie part plus active qu^ils n'auraient voulu aux manifestations politiques qui se succédaient à cette étrange époque, où ce qu'on appelait les devoirs

civiques avait pris le pas sur toutes les autres occupations de la vie.

n y avait peu de temps qu'ils remplissaient ces grades, lorsqu'on commença de discuter, dans le sein de la C!onvention, la mise en jugement du royal captif de la tour du Temple. Cette sanglante page de notre histoire est inscrite aa caractères trop ineffaçables pour qu'il scût besoin de la tracer de nouveau. D'antres ont raconté d'une voix dosit l'écho reten* tira à travers les siècles à l'oreille des générations, le drame douloureux qui, de l'enceinte législative, vint se dénouer sur la place de la Bévolution. C'est ce dénouement seul que j'ai à raconter, et je sens que c'est déjà une tftche formidable pour ma plume débile.

J'épargnerai donc toutes redites en passant sous silence les luttes oratoires que se livrèrent la Montagne et la Gironde à la Convention à propos de l'auguste victime, que toutes deux devaient s'unir pour sacrifier; les h^Iques efforts de Laqjuinais, cette question de compétence que résuma si énergiquement plus tard Desèze par son éloquente parole : « Je cher-

che parmi vous des jugées, je n'y vois que des accusateurs; » les expédients de l'appel au peuple et du sursis, les propositioxis de détention pendant la guerre et de bannissement à la paix, toutes ces capitulations des consciences alannées du vote qu'on sollicitait d'elles , et qui cherchaient un échappatoire k l'accomplissement du mandat qu'on leur imposait.

Quand l'infortuné monarque parut à la barre de la Convention, plus que jamais il dut sentir qu'il marchait dans cette voie du martyre royal où Charles I" l'avait précédé. La perfidie des accusations dirigées contre lui , l'oubli volontaire des plus simples formes juridiques ne lui montraient que trop que sa perte était résolue, et que son sang allait être répandu en holocauste pour expier la faute des temps, et apaiser les passions déchaînées. On sait ses réponses fermes et dignes à l'acte d'accusation dressé contre lui, l'énergie avec laquelle il se défendit d'avoir fait tirer sur le peuple au 10 août, mâme pour repousser la plus menaçante des aggressions.

Quand on relit à soixante-dix ans de dis-

tanoe oet incroyable procès, on se demande quel égarement aveuglait cette Assemblée, pour qu'elle imput&t à crime à Louis XVI jusqu'aux attentats dirigés contre lui. Combien ne bénit-cin pas le progrès de la moralité humaine qui a permis aux révolutions qui se sont accomplies depuis, d'échapper à de si funestes conséquences, et de laisser les souverains détrdnés, trouver au moins un refuge dans l'exil.

C'est le 11 décembre 1792 que l'infortuné monarque était comparu à la barre de la Convention présidée par Barrère dont la froide dialectique devait exercer une influence si décisive sur le vote définitif; c'est le 17 janvier que la sentence régicide fdt rendue. Au premier abord la stupeur fat si grande qu'on n'osa croire à l'exactitude du dépouillement du scrutin et qu'il fallut recommencer, le lendemain, 18, cette opération. Le résultat de la veille étant reconnu exact, Vergniaud qui, à son tour, présidait la Convention constata que la peine prononcée contre Louis Capet était la

mort

4M LA MOBT DB LOUtS XVI

La fléance du 19 fut consacrée à rexamen de la question du sursis; là encore ceux: qui essayaient tous ces timides attermoiements échouerait tout à ⁢ une majorité de trois cent quatre-vingts voix sur six cent quatre- Tingt-dix déclara qu'il ne serait pas sursis à l'exécution du royal condamné.

* Ce fat la première nouvelle qu'apprit mon grand-père qui avait suivi avec une poignante anxiété toutes les péripéties de cet horrible procès; je n'ai pas besoin de dire le coup ter^ rible qu'il en reçut. Cette journée du 20 janvier devait être pour lui une f&te de famille : c'était ranniversaire de son mariage avec ma bonne grand'mère qui entrait dans sa soixantième année et dans sa vingt-neuvième année de mariage. Il voulut lui laisser ignorer la catastrophe qui venait jeter un tel voile de deuil sur cette date si chère à tous les deux; mais l'altération de ses traits ne lui permettait pas de dissimuler les angoisses qui le rongaient; mon père, presque aussi affecté, ne répondait aussi qu'avec une contrainte visible aux prévenances accoutumées de sa mère. Tout

LA MORT DB LOOI& XVI 4gl

dans la maiâ(m respirait une tristesse morne et lugubre.

Afin de ne point éveiller les soupçons de ma grand'mère^ et après avoir recommandé un silence absolu à tous leurs gens, mon grandpère et mon père sortirent chacun de leur côté, et cheminèrent par la viUe pour recueillir les bruits qui transpiraient déjà. Déjà on savait que le roi avait demandé un délai de trois jours pour se préparer à la mort.

La Convention n'osa pas raccorder, et Charles-Henry Sanson, qui s'était aventuré jusque vers les abords du palais législatif, sut d'une manière positive que les dernières et uniques grâces faites au roi de France étaient celles de recevoir les adieux de sa famille et d'être accompagné au supplice par un prêtre de sa religion. Il n'y avait donc plus à douter que l'exécution dût avoir lieu le lendemain.

Mon grand-père rentra chez lui, attéré de désespoir; mon père l'y avait devancé avec d'aussi tristes nouvelles. Plusieurs personnes, s'étaient présentées dans la journée pour le

4» LA HOBT OB LODl» XTI

▼oir et eu demandant à lui paiier avec instance ; on lui remit aussi diveiis papiers parmi lesquels se trouvait Tordre fatal de faire dresser Técha&ud dans la nuit et d'y attendre le oondamné à partir de huit heures du matin. Les autres papiers étaient des lettres, la plupart sans signatures, dans lesquelles on Tavertissait que toutes les mesures étaient prises pour la délivrance du roi pendant le trajet du Temple à la place de la Révolution, et qu'à la moindre résistance que lui, Sanson, voudrait y faire, il tomberait percé de mille coups. D'autres, sans recourir ainsi à la menace, revêtaient au contraire la forme des objurgations les plus suppliantes. On l'adjurait de se joindre aux libérateurs de la victime, de traîner Texécution en longueur pour doimer le temps à des hommes bien déterminés qui devaient se trouver dans la foule de rompre les rangs de la milice et d'enlever le roi de dessus l'échafaud.

Ce dernier moyen, que mon grand-père ne regardait ni comime impossible ni comme improbable, était le seul qui lui laiss&t une lueur

d'espoir. Comme il traversait la salle à manger pour se rendre dans l'appartement où se tenait sa femme, il vit la table dressée pour l'anniversaire qu'on devait célébrer; des fleurs, des fruits, des p&tisseries la décoraient et attestaient le soin avec lequel ma grand'mère conservait le doux souvenir de leur union. Avant d'entrer chez elle, il lui sembla entendre le bruit de deux voix d'hommes qui réclamaient du secours. Il poussa vivement la porte et aperçut mon père et un jeune homme qu'il ne connaissait point, occupés à faire revenir ma grand'mère qui était tombée profondément évanouie. Ce jeune homme, qui venait d'arriver, n'ayant point trouvé Charles-Henry Sanson, avait demandé à parler à son fils, et introduit près de lui, en présence de ma grand'mère, il avait révélé, dès les premiers mots de l'entretien, le terrible secret de la journée. C'était encore un libérateur qui venait pour le roi ; poussant le dévouement plus loin que tous les autres, il s'offirait à mourir à sa place, si on pouvait lui procurer des vêtements exactement semblables, de manière qu'une substi-

4nO LA MORT DB LOOIS XVI

tution pût s'opérer sur Téchafaud sans que la foule s'en aperçût. Cette chevaleTesque utopie, toute sincère qu'elle fût, n'était môme pas discutable ; il en était ainsi des projets de àéHivrance durant le trajet, qui cherchaient un point d'appui dans la coopération de mon grand-père, car ce n'était pas lui qui serait chargé cette fois, comme pour les condamnés ordinaires, de conduire le condamné au supplice.

Quand ma grand'mère fat revenue de son évanouissement, on congédia le visiteur en lui &isant comprendre l'impossibilité de son généreux sacrifice et en émettant l'espoir que la providence daignerait choisir d'autres voies pour le salut de Tillusb^ victime. Maintenant que la fatale nouvelle était connue, il ne pouvait plus être question de l'anniversaire projeté. On fit enlever ces modestes agapes et, pendant que le captif du Temple, à ses mortelles vigiles rompait le pain et buvait le vin de la dernière cène au fond d'une prison, celui qui devait ôtn le lendemain son meurtrier jeûna ainsi que m famille de parias dans la prière et les larmes.

LA MORT DE LOUIS XVI Ali

Ma graad'mère tomba affaissée comme une seconde madone sur son prie-Dieu, au pied du grand Christ; elle y passa toute la nuit dans le recueillement et la méditation , n'entendant que le pas de son époux qui faisait crier le plancher en marchant de long en large dans la pièce à côté.

Mon père seul se jeta un instant tout habillé sur son lit ; mais il ne dormit que quelques iostants d'un sommeil agité et obsédé de visions. Enfin l'aube parut; les tambours battaient le rappel pour inviter les sections à s'armer, chacune devait fournir un bataillon pour cette lugubre cérémonie. Mon père faisait justement partie de celui qui était commandé dans notre section. Dans le fond, il ne le regrerttait point, car c'était un moyen de se prononcer si l'occasion s'en présentait , et , dans tous les cas, cela l'associait aux périls que pouvait courir son père dans cette cruelle .journée. U revêtit donc son uniforme et descendit près de Charles-Henry Sanson qui, de son côté, s'apprêtait à partir accompagné de Charlemagne SaoBon et d'un autre de ses frères, qui

4if2 LA MORT DE LOUIS XVI '

n'avaieût pas voulu rabandouner dans un pareil moment. Tous les trois étaient armés jusqu'aux dents sous d'épaisses houppelandes boutonnées jusqu'au col et qui les enveloppaient oompiétement.

Lorsqu'il fedlut se séparer, ma grand'mère fondit en larmes et mon père et mon grandpère eurent beaucoup de peine à s'arracher de ses bras. EUe avait la triste conviction de ne plus les revoir, tant les rapports qui lui avaient été faits Tavaient alarmée et tant elle était persuadée que, de quelque manière que cette horrible journée se termin&t, elle allait n^ttro en péril les existences qui lui étaient chères.

Mon père prit congé du sien et de ses oncles pour aller rejoindre son bataillon posté sur la place de la Révolution à sept ou huit mètres de la guillotine, que les aides commençaient à dresser. La place était littéralement encombrée de troupes de toutes armes, parmi lesquelles on remarquait surtout le bataillon des Marseillais qui avait pris position sur le terrain à droite en venant des boulevarts; ce bataillon

avait avec lui ses canons qtd étaient braqtiés «or Téchafaiid.

Je laisse pour la suite de cette Tclation la parole à Gharlés-Henry Sanson :

« Le sacrifice est consommé 1... Je rais parti ce matin à huit heures, après avoir embrassé ma pauvre femme et mon fils que je n'espérais plus revoir, je suis monté dans un fiacre avec mes deux frères Charlemagne et Louis-Martin. La foule était si grande dans les rues qu'il était déjà près de neuf heures lorsque nous arrivâmes sur la place de la Bévolution. Gros et Barré, mes aides, avaient fait monter la machine et c'est à peine si je l'ai examinée tant je pensais qu'elle ne servirait point. Mes frères et moi nous étions solidement armés, nous avions sous noâ houppelandes outre nos épées, des couteaux*poignards, quatre pistolets passés dans notre ceinture, une boite à poudre et nos poches pleines de balles. Nous pensions bien qu'on ferait une tentative pour délivrer ce malheureux prince, et que nous ne saunons être munis de trop de moyens pour lui firayer un passage.

iH LA MORT OB LOUIS XYI

Aussitdt arrivé sur la plaoe, j'ai cherché des yeux mon fils et je Ta! aperça à pea de distance de moi avec son bataillon. Il me legardait d'un air d'intelligence et paraissait m'enconrager en me flattant de l'espoir que cette fois je ne boirais pas le calice jusqu'à la Ue. Je prêtais une oreille inquiète pour savoir &. je n'entendrais poiut quelque bruit qui fût l'indice d'une de ces tentatives de délivrance qu'on m'avait a^noncée8 hier. Je me réjouissais à la pensée qu'à cette heure le roi venait peut-être d'être arraché à son escorte et fuyait sous la sauvegarde d'amis dévoués , à moins que ce peuple Inconstant et mobile, dont il est si aisé de changer les sentiments, ne l'ait pris sous sa protection toute-puissante et n'ait fait tourner en ovation, le supplice qu'on lui avait préparé.

Pendant que je me berçais ainsi de chimères, que je me laissais aller à ce rêve, quel réveil m'attendait I

De temps à autre mes yeux plongeait avec anxiété du côté de la Madeleine. Tout à coup je vois déboucher un corps de cavalerie, et, peu après, une berline attelée de deux oh^

LA MORT DE L00I8 XVI ff»

vaux, entourée aussi d'une double haie de oayaliers et escortée d'un nouveau détachement de la même arme. Plus de doute possible, plus dlUusLon, c'est le martyr qui s'avance. Ma vue se trouble, un frémissement universd s'empare de moi ; je jette les yeux sur mon âls : je vois aussi une p&leur livide couvrir son visage.

Pendant ce temps, la berline arrive. Le roi était assis dans le fond, à. droite, ayant & côté de lui un prêtre, son confesseur, et sur la banquette de devant il y avait deux maréchaux-deslogis de la gendarmerie. La voiture s'arrête, la portière souvre : les deux gendarmes descendent les premiers, ensuite ce vénérable prêtre vêtu du costume proscrit que j'avais cessé de voir depuis quelque temps, et enfin le roi, plus digne, plus calme, plus majestueux que je ne l'avais vu à. Versailles et aux Tuileries.

En le voyant approcher de l'escalier, je jette un regard désespéré autour de moi; partout je n'apergois que de la troupe. Le peuple, relégué derrière cette soldatesque, semble frappé de stupeur et garde un morne sUence. Le roulement des tambours, qui ne cessent de battre.

étoufferait d^ailleùrs ses cris, s'il en poussait qui fussent un appel à la pitié. Où sont donc ces sauveurs tant annoncés ? Charlemagne et moi, nous sommes consternés ; Martin , plus jeune et plus ferme, s'avance, et, se découvrant respectueusement, fait observer au roi qu'il faudrait qu'on lui ôtftt son habit.

— C'est inutile, répondit-il, on peut en finir comme je suis.

Mon frère insiste et ajoute qu'il est indispensable aussi qu'où lui lie les mains.

Cette dernière condition paraît le révolter encore davantage et fait monter le rouge à son front.

— Eh quoi I dit-il , vous oseriez porter la main sur moi. Tenez, voici mon habit , mais ne me touchez pas!

En disant cela, il ôte lui-même son habit. Charlemagne vient en aide à Martin, et fort en peine de parler à cette illustre victime avec les égards qui débordent de son cœur, sans offusquer ces hordes farouches qui entourent l'échafaud, il lin dit d'un ton froid, mais sous lequel on devine des larmes.

— C'est absolument néceesaiie. L'exécutioû est impossible ^ans cela.

Rappelé enfin à mon rôle et n'en pouvant laîsser supporter plus longtemps le poids à mes frères, je me penche à Toreille du prêtre :

— Monsieur Tabbé, lui dis-je, obtenez cela du roi, je vous en supplie. Pendant qu'on lui liera les mains, nous gagnerons du temps, et il est impossible qu'un pareil spectacle ne finisse point par émouvoir les entrailles de ce peuple. \

L'abbé se retourna vers moi avec un triste regard dans lequel se peignaient à la fois l'étonnement, l'incrédulité et la résignation, puis s'adressant au roi :

— Sire, dit-il, résignez-vous à ce dernier sacrifice par lequel vous ressemblerez davantage au ïAea qui va vous en récompenser.

Aussitôt il présenta lui-même ses bras pendant que son confesseur lui faisait embrasser limage du Christ. Deux aides lièrent ces mains qui avaient porté le sceptre. Il me semblait que ce devait être le signal de la réaction qui ne pouvait manquer d'éclater en faveur de

cette touchante victime : rien que le roulement infernal des tambours.

Le roi, soutenu par le digne prêtre, monta lentement et avec majesté les degrés de Téchafaud.

— Est-ce que les tambours ne vont pas cesser; demande-t-il à Charlemagne.

Celui-ci lui fait signe qu'il n'en sait rien. Arrivé sur la plate-forme, il s'avança du côté où il paraissait y avoir le plus de peuple, et fit de*la tète un mouvement impératif aux tambours qui suspendii'ent un instant, et comme malgré eux, leur roulement.

— Français, dit-il d'une voix forte, vous voyez votre roi prêt à mourir pour vous. Puisse mon sang cimenter votre bonheur. Je meurs innocent de tout ce dont on m'accuse.

Il allait peut-être continuer, lorsque Santerre qui était à la tète de son état-major, fit un signe aux tambours dont les roulements recommencèrent de suite et n'auraient plus permis de l'entendre.

En un instant il fut attaché sur la planche fatale, et au moment où le couteau glissait

LA liOBT DB LOUIS XVI 41»

sur sa tôte, il put encore entendre la vobc grave du pieux ecclésiastique qui l'avait ac-compagne jusque sur Téchafaud, prononcer ces mots :

u Fils de saint Louis, montez au ciell d Ainsi a fini ce malheureux prince, qu'un millier d'hommes résolus auraient pu sauver à ce dernier moment où, hors parmi la soldatesque, il commençait d'exciter une véritable compassion; et réellement je n'ai pas compris après tous les avis que j'avais reçus hier, qu'il ait été si cruellement abandonné. Le moindre signal eût suffi pour amener une diversion en sa faveur, car, si lorsque mon aide Gros montra cette auguste tète aux assistants, quelques forcenés poussèrent des cris de triomphe, la ma-

jeure partie se détourna avec une profonde

horreur et un douloureux frémissement. »

Tel est le récit que mon grand- père nous a laissé de la mort de Louis XYI ; il est conforme, du reste , à la lettre qu'il eut le courage d'écrire au ThermoTnètre du jour pour rectifier les allégations erronées de cette feuille, qui ne respectait même pas up^ pareil mort dans sa

tombe. Cette lettre est trop connue pour qu'il toit besoin de la reproduire ici.

La relation que je viens de donner difEère beaucoup y par exemple, de celle de M. de Lamartine dans V Histoire des Girondins; mais, quelle quô soit l'autorité de Téminent écrivain, elle ne pourrait rivaliser pour l'exactitude avec celle de rhomme qui a eu le malheur de prendre une part si active à ce douloureux événement.

Il lui a plu de faire tutoyer le roi au pied de récbafaud par mon grand-père ou un de ses frères, de les représenter comme Ufoant la main et prêts à excercer d'indignes violences sur le roi martyr. Ce sont là de grossières inventions pour jouer aux bourreaux de mélodrame, qui ont lieu de surprendre sous une plume habituellement mieux inspirée. Elles ne trouveront de créance nulle part, et je me me suis demandé si ce n'était pas abaisser la mémoire des miens que de prendre la peine de les démentir.

Le sang royal que la Convention venait de répandre l'enivra. Comme ces liqueurs perfides

dont Tabus devient pour les malheureux qui s'y livrent une habitude tyrannique ; Tefifusion du sang de\int aussi un vertige pour les partis qui se disputaient les ruines de la société. La tête de Louis XVI avait creusé un abîme dans lequel Rêvaient rouler celles des hommes qui Tavaient fait tomber. La victime attendait ses juges au pied du tribunal de l'éternité, et il ne devait s'écouler guère plus d'une année avant que le talion révolutionnaire envoyât la plupart d'entre eux régler ce compte suprême devant Dieu.

C'est l'histoire que je vais raconter.

riN DU TROISIÈME V0LL'M2.

Page 1