‹ Sept générations d'exécuteurs 1688-1847 (volume 5)Chapitre 3 sur 27 · BIEN COMMUN OU LA COMMUNAUTÉ DES BIENS · texte numérisé non relu

BIEN COMMUN OU LA COMMUNAUTÉ DES BIENS

Plus de propriété individuelle des terres , la terre n'est à personne. Nous réclamons , nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : Usfrttits sont à tout le monde (1).»

Babœuf ne reculait devant aucune des conséquences de ces incroyables théories ; il avait formulé à l'avance le Code de sa République des Égaux, et ce code supprimait le commerce, les rapports avec les étrangers; confisquait l'individu au profit de l'État, lui enlevait la direction de l'éducation de ses enfants, ne lui reconnaissait qu'un droit d'usufruit sur les biens qui lui avaient été accordés par les magistrats; proscrivait les arts; réglementait l'existence individuelle du citoyen, ses vêtements, son ameublement, et enfin instituait un gouverna ment populaire qui s'exerçait directement !

Voici maintenant quelques-unes des dispositions qui devaient suivre le triomphe de l'in-

(1) Conspiration pour l'Egalité, par P. Buonarolli. Bruxelles, 1828. Pièces justificatives, pièce 1\

surrection : « Dissolution immédiate de toutes les autorités civiles et judiciaires, et mise hors la loi de tout individu qui eût osé en exercer les fonctions... Abolition de tout impôt direct et des patentes.... Répartition progressive sur les riches de la totalité des contributions directes précédemment frappées; recouvrement de ces contributions en nature... Abolition immédiate de tout traitement en argent dans rintérieur de la République. Fourniture du nécessaire, en nature, aux agents dont les besoins seraient prouvés... Exhortation aux riches de céder de bonne grâce à la voix impérieuse de la justice, d'épargner à la patrie des déchirements, et à eux-mêmes ime longue suite de maux, et de se réduire au nécessaire par un généreux abandon de leur superflu... Réintégration dans les maisons d'arrêt, sous peine d'être mis hors la loi, de tous ceux qui étaient détenus le 8 thermidor de Tan n, à moins qu'ils n'eussent accédé à l'exhortation de se réduire au né- C/Cssaire. »

Les dissensions qui éclatèrent parmi les conjurés firent heureusement avorter des projets

insensés qui eussent ramené la société à la pins sauvage des barbaries. Les Montagnards avaient cru exploiter au profit de leurs haines et de leurs ambitions la popularité de Babœuf, et l'influence que donnait à celui-ci le radicalisme de ses opinions. En l'approchant de plus près, en appréciant l'indomptable énergie et la supériorité de cet homme, ils reconnurent qu'en cas de succès , ils ne joueraient qu'un rôle secondaire dans une révolution nouvelle; qu'il faudrait suivre le chef des égalitaires où il entendait les conduire. Son programme les épouvantait eux-mêmes; ils refusèrent d'autoriser la publication du manifeste des Kgaux, et bientôt ils séparèrent leur cause de la sieime. L'homme de Varennes, Drouet, fut le. seul des représentants qui persista dans son association avecBabœuf. Celui-ci ne se décourageait pas ; mais parmi les agents militaires qui devaient gagner l'armée en même temps que les agents -révolutionnaires soulèveraient le peuple , il s'était glissé un traître, Georges Grisel , qui livra au Directoire le plan de la conspiration et les noms des conjures.

Le 20 floréal, Babœuf, Buonarotti, Darthé, Germain et Drouet étaient arrêtés, et, les jours suivants, trente-six de leurs complices étaient sous la main de la justice.

Dans les fers, Babœuf conservait toute son audace ; il était tellement pénétré de la puissance de la secte des Egaux , tellement convaincu de l'importance qu'elle lui donnait, qu'il s'adressait au gouvernement, non pas en prisonnier vaincu , mais en adversaire redoutable. Voici quelques passages de la lettre que, deux jours après son emprisonnement, il adressait au Directoire : « Regarderiez-vous comme au-dessous de vous, citoyens Directeurs, de traiter avec moi de puissance à puissance? Vous avez vu à présent de quelle vaste confiance je suis le centre ! Vous avez vu que mon parti peut bien balancer le vôtre I Vous avez vu quelles immenses ramifications s'y rattachent I J'en suis convaincu, cet aperçu vous a fait trembler.

» Est-il de votre intérêt, esWl de l'intérêt de la patrie de donner de l'éclat à la conspiration? Je ne le pense pas. Je motiverai comment mon opinion ne saurait être suspecte

LE DIRBCTOIRE 15

» Vous avez vu , citoyens Directeurs , que vous ne tenez rien lorsque je suis sous votre main; je ne suis pas toute la conspiration, il s'en faut bien; je ne suis môme qu'un simple point de la longue chaîne dont elle se compose. Vous avez à redouter toutes les autres parties autant que la mienne. Cependant vous avez la preuve de tout Tintérôt qu'elles prennent à moi ; vous les frapperiez toutes en me frappant , et vous les irriteriez.

» Vous irriteriez, dis-je, toute la démocratie de la République française, et vous savez encore que ce n'est pas si peu de chose que vous aviez pu d'abord l'imaginer : reconnaissez que ce n'est pas seulement à Paris qu'elle existe fortement; voyez qu'il n'est pas im point des départements où elle ne soit puissante. Vous la jugeriez bien mieux encore si vos captureurs, avaient saisi la grande correspondance qui a mis à portée de former les nomenclatures dont vous n'avez aperçu que quelques fragments...

» Ne croyez pas intéressée la démarche que je fais : la manière franche et neuve dont je ne cesse de me déclarer coupable dans le sens que

)d AFFAIRE DE VENDÉMIAIRE

VOUS m'accusez vous fait voir que je n'agis point par faiblesse; la mort ou Texil seraient pour moi le chemin de Timmortalité, et j'y marcherais avec im zèle héroïque et religieux; mais ma proscription, mais celle de tous les démocrates ne vous avanceraient point et n'assureraient pas le salut de la République... »

Malgré les spécieux raisonnements dont Babœuf appuyait sa demande qu'il ne fût pas donné d'éclat à cette affaire, le Directoire ordonna la continuation des poursuites. Le 23 prairial, le conseil des Cinq-Cents admit la dénonciation portée contre le représentant Drouet, im de ses membres; le 21 messidor, le conseil des Anciens le mit en accusation. Le 30 du môme mois, le jury d'accusation du département de la Seine déclara qu'il y avait lieu de poursuivre Babœuf et ses complices, et, le 21 thermidor, un décret des deux conseils convoqua à Vendôme la haute Cour de justice, devant laquelle ils étaient renvoyés. Drouet parvint à s'évader; les autres prévenus furent transférés à Vendôme dans la nuit du 9 au 10 fructidor.

La haute Cour commençait Tinstruction lorsque les partisans que Babœuf avait à Paris se décidèrent, pour le sauver, à tenter Tinsurrectîon. Dans la nuit du 23 fructidor, une bande de six à sept cents hommes armés se porta sur le camp de Grenelle, dans Tespoir d'entraîner les soldats à la révolte et de s'emparer des canons. Cette bande fut repoussée; un grand nombre de ceux qui la composaient périt les armes à la main; les autres, arrêtés, furent envoyés devant une Commission militaire.

Les débats s'ouvrirent à Vendôme, le 2 ventôse de Tan v. Quarante-sept accusés étaient présents. On remarquait parmi eux Babœuf, Darthé, Germain, ïïon; Tancien membre du Comité de sûreté générale, Vadier; Laignelot, ex-conventionnel; Antonelle, juré au Tribunal révolutionnaire ; les deux Duplay , le père et le fils, 'et quatre femmes. Dix-huit autres accusés devaient être jugés par contumace.

Les accusés se défendirent avec la violente énergie que Ton devait attendre de ces vieux révolutionnaires. Babœuf persévéra dans son attitude menaçante; non-seulement il dédai-

gna de nier les faits que raccusation établissait à sa charge, mais il entreprit de justifier Tinsurrection de prairial, mais il revendiqua ses doctrines, il en proclama la justice, il soutint la légitimité de la conspiration. Plusieurs fois la sauvage éloquence de ce fanatique remua profondément Tauditoire. « Si la hache menace ma tête, dit-il en terminant sa défense, les licteurs me trouveront tout prêt; il est glorieux de mourir pour la cause de la veri;u. Si notre mort est résolue, si la cloche fatale a sonné pour moi, il y a longtemps que je me suis résigné. Constamment ^ictime dans cette longue révolution, je me suis familiarisé avec les supplices. La roche Tarpéienne est toujours présente à mes yeux, et Gracchus Babœuf est

trop heureux de mourir pour son pays

Amis qui m'entourez de plus près sur ces gradins, qui êtes-vous encore? Je vous reconnais ; vous êtes presque tous des fondateurs, les fermes soutiens de cette république; si Ton vous condanmé, si Ton me condamne, ah! je le vois, nous sommes les derniers des Français, nous sommes les derniers des républicains! »

Le procès ne se termina que le 7 prairial. Le 6, le jury avait rendu son verdict qui acquittait trente-six des accusés, qui déclarait les neuf autres coupables, deux sans circonstances atténuantes, les sept autres avec des circonstances atténuantes.

En conséquence de la déclaration du jury, Buonarotti, Germain, Cazin, Mauroy , Blondeau, Menessier et Bouin furent condamnés à la déportation, Babœuf et Darthé à la peine de mort.

Au moment où le président de la Haute-Cour prononçait la sentence, un grand tumulte se faisait entendre : Babœuf et Darthé s'étaient frappés de deux coups de poignard, et leurs compagnons criaient : Au secours, on les assassine * Mais la faiblesse de leurs poignards n'avait pas permis aux' deux condamnés de s'ôter la vie ; les gendarmes leur arrachèrent leurs armes et les entraînèrent, ainsi que ceux des prévenus qui étaient destinés à la déportation.

Le 27 floréal, Merlin de Douai, ministre de lajustice, avait envoyé à Charles-Henry Sanson Tordre de se rendre à Vendôme , afin d'y exé-

cuter les sentences de la Hante-Cour, s'il y avait lieu.

Le 7 prairial , Vieillard, accusateur près la Haute-Cour, décida de Tlieure à laquelle aurait lieu le lendemain le supplice des deux condamnés à mort.

La guillotine arriva de Blois à dix heures du soir ; les exécuteurs de Chartres et de Blois devaient assister mon grand- père, qui n'avait amené que deux aides avec lui.

A neuf heures du malin , on les introduisit dans les cachots où les condamnés étaient enfermés. Ils étaient affaibUs par la perte de leur sang , mais ils ne manifestaient pas d'abattement. Babœuf paraissait éprouver de cruelles souffrances : le fer de son poignard s'était brisé dans sa blessure , et le chirurgien avait jugé l'opération de l'extraction de ce fer trop douloureuse pour l'infliger à un homme dont la mort était si prochaine. Malgré ses souffrances, il avait employé une partie de la nuit à écrire à sa femme et à ses enfants ; ensuite il avait fait quelques corrections h sa défense, à la publication de laquelle il paraissait attacher un grand prix.

Il était couché sur un grabat, lorsque les exécuteurs se présentèrent; leur vue lui fit comprendre que sa dernière heure était venue; il se leva précipitamment, marcha au-devant d'eux, en leur disant que, «malgré les regrets qu'il éprouvait en se séparant d'une femme et d'enfants tendrement aimés, et les inquiétudes que lui causait leur sort, il n'en regardait pas moins le jour où il mourrait pour le peuple comme étant le plus beau de sa vie. » Toutes les paroles qu'il prononça dénotaient plutôt le fanatique sincère et convaincu que l'ambitieux qui flatte les passions de la multitude pour s'élever au pouvoir.

Sa fermeté, non plus que celle de Darthé, ne se démentit, ni pendant les lugubres apprêts, ni pendant le court trajet de la prison à la place sur laquelle l'échafaud avait été dressé. Plusieurs fois, dans le chemin, il s'adressa aux spectateurs, protestant de son amour pour le peuple, lui recommandant sa famille avec un attendrissement qui, plus d'une fois, se communiqua à la foule. Peut-être espérait-il qu'en raison de cette émotion elle interv-ien-

drait pour le sauver ; mais les mesures militaires pour assurer Texécution étaient bien prises, des forces considérables entouraient Téchafaud. — Darthé fut exécuté le premier ; il cria trois fois : « Vive la République 1 » et, chaque fois, Babœuf, resté au bas de la guillotine, lui répondit. Lorsque la tête du premier fut tombée, Babœuf monta sur la plate-forme d'un pas ferme et assuré. Il voulut encore une fois parler au peuple; mais les ordres de Taccusateur public étaient précis, les aides l'entraînèrent, le fixèrent sur la bascule, et mon grand-père donna le signal de sa mort.

CERRACHI, ARÉNA, TOPI NO-LEBR U N

Nous changeons d'époque; le temps des creuses utopies s'est évanoui comme celui des saturnales démagogiques. L'indolence efféminée du Directoire a laissé un jeune général, revenu des plaines de TÉgypte, comme César des forêts des Gaules , ramasser d'une main ^âctorieuse les rênes de l'État.

Vainqueur des factions, Bonaparte devait se trouver nécessairement Tobjet de la haine des factieux. Les républicains ne lui pardonnaient pas d'avoir, fils de la Révolution, répudié les doctrines de cette révolution, et soldat de la liberté, subordonné cette liberté à Tordre, à la prospérité publique. Longtemps les royalistes avaient supposé que rexcès du mal amènerait la Restauration royale qu'ils souhaitaient, ils avaient applaudi au 18 brumaire, avec Tespoir que le rôle d'un Monck séduirait le jeune général. A mesure qu'ils s'apercevaient que ses aspirations étaient plus hautes, qu'ils reconnaissaient que, ces aspirations, son génie devait les réaliser, la colère des derniers devenait plus ardente; ils ne tardèrent pas à oublier ce que le premier consul avait fait pour eux ; ils ne virent plus en lui que l'usurpateur du trône du successeur de Louis XVL Pour les uns comme pour les autres, le chef du gouvernement consulaire était l'unique obstacle qui s'opposât au triomphe de leurs opinions, et cet obstacle, les esprits aventureux, qui sont les enfants perdus de tous les partis, n'avaient

qu'une pensée et qu'un but, le supprimer.

La police observait les républicains de trèsprès; elle était moins attentive aux menées des royalistes, les supposant incapables de rien tenter en dehors de la Vendée.

En septembre 1800, un capitaine à la suite de la 45® demi-brigade, nommé Harel, était venu avertir le ministre de la police, qu'un de ses amis, nommé Demerville, ancien employé des comités, lui avait proposé de poignarder le premier Cîonsul à TOpéra, en lui assurant que Je nombre de ceux qui étaient entrés dans le complot était déjà si considérable qu'il était impossible de douter du succès de l'entreprise.

Le ministre pouvait ordonner immédiatement l'arrestation de l'individu dénoncé par Harel, mais il tenait à fournir un témoignage de son zèle, peut-être à démontrer à la France que le feu couvait encore sous la cendre du volcan; il ordonna à Harel d'accéder aux propositions de son ami, afin de pénétrer toutes les ramifications de la conspiration, et celui-ci se prêta au triste rôle qu'on assignait à son ambition ou à son dévouement.

Ce rôle, il le joua avec assez de perfection pour que Demerville lui livrât tous ses secrets. Ce dernier le présenta à Cerrachi, révolutionnaire exalté, l'un des fondateurs de la république romaine de 1799. A eux trois ils décidèrent le jour de Texécution du complot. — Il fut fixé à la première représentation de Topera des Horaces^ à laquelle le premier Consul devait assister. Harel reçut de Targent pour gagner quatre hommes déterminés qui devaient porter les premiers coups, et pour acheter des armes.

Le 10 octobre, Harel arrivait rue des Moulins, chez Demerville, portant sous sa redingote plusieurs paires de pistolets qui, peut-être, avaient été fournies par Tarsenal du ministère de la police; il y trouva Cerrachi; il distribua ses armes etaimonça que les quatre recrues qui lui avaient été demandées les attendraient, à deux heures de l'après-midi, aux Tuileries.

On s'y rendit. Harel arma encore lui-même ses. quatre comparses, -et on procéda aux dernières dispositions. Demerville devait se tenir dans le jardin du Palais-Royal avec un grand

nombre de jeunes gens destinés à favoriser Tévasion des assassins. Cerrachi donna rendezvous à Harel au café de TOpéra, où il devait amener im homme qui frapperait Bonaparte conjointement avec le secours de Tagent du ministre de la police.

Cet individu était un ancien notaire nommé Diana. Cerrachi Tamena à sept heures du soir au café de l'Opéra. Ils entrèrent tous au théâtre^ où Tordre avait été donné d'éloigner tout le monde de la loge du premier Consul, afin d'enhardir les conjurés ; et au moment où Ceri:achi s'approchait de cette loge, il était arrêté par l'adjudant général de Laborde, et Diana, qui s'était placé dans le couloir des premières, était saisi par des agents qui avaient suivi tous ses mouvements. A la suite de ces arrestations, la police se transporta chez Demerville. Il n'était pas rentré; mais sa cousine, ou sa maîtresse, Madeleine Fumey, ex-institutrice, s'y trouvait avec deux individus nommés Delavigne, négociant, et Daitey, sculpteur; tous les trois furent incarcérés. La justice mit également la main sur Aréna, adjudant général.

membre du conseil des Cinq-Cents, qu'Harel désignait comme ayant été le chef du complot, et sur Topino-Lebrun, peintre, ex-juré au Tribunal révolutionnaire, qui était accusé d'avoir fourni les poignards destinés à consommer Tattentat.

Cependant, soit que le gouvernement consulaire ne se souciât pas de donner à TEurope ce nouveau témoignage de nos dissensions intestines , soit qu*il lui répugnât d'entamer un procès si fortement entaché de provocation, il paraissait décidé à étouflfer cette affaire en se débarrassant des conspirateurs en les bannissant du territoire, comme on avait banni Félix Lepelletier, Destrem, Choudieu, T ex-général Rossignol et un grand nombre d'autre incorrigibles révolutionnaires; mais l'attentat delà machine infernale, primitivement attribué au parti républicain, vint démontrer la nécessité des rigueurs, et l'ordre de traduire les individus arrêtés le 11 octobre devant le tribunal criminel fut donné dans les premiers jours de janvier 1801 (an ix).

Le procès commença le 7 janvier. Comme

on devait s'y attendre, les prévenus se renfermèrent dans un système de dénégation presque complet, et prirent à tâche de prouver que la conspiration n'avait existé que dans Timaginalion de Harel, qu'ils qualifièrent d'agent provocateur. Celui-ci ne pouvait le nier, et toutes ses affirmations tendaient à prouver que la préméditation de l'attentat était antérieure à sa dénonciation et à sa participation au complot.

Le tribunal rendit son arrêt le 9 janvier (11 pluviôse), à dix heures du soir. Diana, Daitey, Lavigne et la fille Madeleine Fumey furent acquittés, et Aréna, Demer^ille, Topino- Lebrun et Cerrachi furent condamnés à la peine de mort. Ils se pourvurent en cassation ; trois audiences du tribunal suprême furent consacrées à l'examen de l'arrêt. 11 rejeta le pourvoi.

Le 29 janvier (19 nivôse), mon grand-père reçut l'ordre de dresser l'échafaud. L'exécution devait avoir lieu le lendemain, à neuf heures du matin. A sept heures, il arrivait à la Conciergerie avec ses aides ; mais, au moment où il entrait dans le cachot où était Demerville, et où le greffier allait lire la sentence, le condamné dé-

clara qu'il était prêt à faire des révélations, et demanda que Ton prévint le préfet de police. Les auteurs de la machine infernale n'avaient point encore été découverts. On présumait que les aveux de Demerville pouvaient jeter quelque jour sur cette affaire ; aussi on se Mta d'obtempérer à son dérfr, et M. Dubois, préfet, que l'on avait été prévenir, fit descendre Demerville au greffe, où il resta pendant une heure et demie en conférence avec lui. Mais ce n'était là qu'un moyen suprême de préserver sa vie et colle de ses complices, car Demer- \ille exigea, avant de commencer les révélations qu'il avait promises, que le premier Consul s'engageât à commuer la peine des quatre condamnés contre celle de la déportation, ce qui peut faire supposer qu'il n'attendait pas un grand effet de ces révélations, ou bien qu'elles étaient imaginaires.

Voici le procès-verbal rédigé en cette circonstance tel qu'il fut publié dans les journaux du temps.

« Nous, Préfet de police, sur l'avis qui nous a été donné que les nommés Demerville, Cer-

rachi, Aréna et Topino-Lebrun, détenus à la maison de justice, comme condamnés à la peine capitale, avaient des révélations à faire, et, à cet effet, demandaient à nous parler; nous nous sommes transporté à ladite maison, où étant, nous avons fait comparaître le nommé Demerville, auquel nous avons demandé quelle révélation il avait à nous faire. Il a dit qu'il était dans Tintention de ne faire aucune espèce de révélation s'il n'avait la garantie du premier Cîonsul que la peine à laquelle il était condamné serait commuée en ime simple déportation ; qu'il fait cette demande pour lui et pour ses co condamnés.

« Sur quoi, nous. Préfet de police, l'avons invité à nous faire toutes les révélations qui pourraient intéresser la sûreté du premier Consul et celle de l'État, lui promettant de les mettre à l'instant même sous les yeux du gouvernement, et que, jusqu'à ce qu'il en eût pris connaissance, il serait sursis à toute exécution. Et ledit Demerville nous ayant dit qu'il persistait dans les conditions imposées à son offre de révélations, avons clos le présent procès-

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verbal, qu'il a signé, ainsi que nous, après que lecture lui en a été faite. »

M. Dubois s'étant retiré. Tordre fut donné d'exécuter immédiatement la sentence. La toilette des quatre condamnés s'opéra dans leurs cachots; ils furent liés dans l'avant-greffe. Ils marchèrent à la mort avec beaucoup de courage et de sang-froid. Pendant le trajet, ils s'entretenaient de leurs regrets et de leurs espérances; ils saluèrent de la tête plusieurs personnes qu'ils reconnaissaient dans la foule. Leur sang -froid ne se démentit pas devant l'échafaud ; au moment d'y monter à. son tour, Aréna dit d'une voix haute : « Si c'est comme républicain, si c'est comme ennemi du premier Consul que l'on m'envoie à la mort-, j'ai mérité mon sort, si c'est comme complice d'un assassinat, je persiste à jurer que je suis innocent. »

Le 24 décembre (3 nivôse), à huit heures du soir, le premier Onsul sortit des Tuileries pour se rendre à l'Opéra, ou l'on devait entendre, pour la première fois, V Oratorio de la création du inonde^ d'Haydn. Les généraux Lannes

et Bessières, le second consul Lebrun étaient dans sa voiture, précédée et escortée d'un escadron de grenadiers de la garde consulaire. L'escorte trouva la petite rue Saint-Nicaise, qu'elle devait traverser, obstruée par un tonneau de porteur d'eau et par une voiture de place ; elle voulut dégager le passage ; un des soldats bouscula un homme qui se trouvait au milieu de la rue et celui-ci , que l'on prit pour le porteur d'eau, se rapprocha vivement de son tonneau; au même moment la voiture consulaire arrivait à une grande allure ; elle avait à peine dépassé les deux obstacles, qu'une effroyable détonation, semblable à l'explosion d'une mine, se faisait entendre; la rue était jonchée de morts et de blessés ; les maisons ébranlées se renversaient, écrasant d'autres victimes sous leurs débris; mais celui contre lequel était dirigé cet odieux guet-apens échappait miraculeusement à la mort, et faisait son entrée dans la salle de l'Opéra au milieu de. frénétiques applaudissements.

Comme je l'ai dit plus haut , les premiers soupçons de la police se portèrent sur les répu-

84 CEBRACHI. ARÊNA. TOPIXO-LEBRUN

blicains ; Napoléon lui-même le constate dansle Mémorial de Sainte- Hélèm.

(( Une centaine de Jacobins forcenés , dit^il , les vrais exécuteurs de septembre , au 10 août, etc. , etc. , avaient résolu de se défaire du premier (Consul; ils avaient imaginé à cet effet une espèce d*obus d'une quinzaine de livres qui , jetée dans la voiture, eût éclaté par son propre choc et anéanti tout ce qui Tentourait; se proposant, pour être plus sûrs de leur coup, de semer une certaine partie de la route de chausse - trapes qui , arrêtant subitement \e^ chevaux, devaient amener l'immobilité de la voiture. L'ouvrier auquel on proposa l'exécution de ces chausse-trapes , prenant des soupçons sur ce qu'on lui demandait, aussi bien que sur la moralité de c^ux qui l'ordonnaient, en prévint la police. On eut bientôt trouvé la trace de ces gens-là, si bien qu'on les prit sur le fait , essayant hors de Paris, près du Jardin des Plantes, l'effet de la machine , qui fit une explosion terrible. »

D'après cet antécédent du parti jacobin, et peut-être parce qu'il se refusait à croire à tant

d'ingratitude des royalistes qu'il avait préservés de la destraction absolue , le premier Cîonsul ne doutait pas que Texplosion de la machine ^ déjà baptisée du surnom de machine infernale , ne fût Tœuvre de ce parti ; et quelques jours après, dans une séance solennelle au Conseil d'État, il s'exprimait en ces termes, à propos d'un article additionnel à la loi des tribunaux spéciaux , qui donnait aux consuls le^ droit d'expulser de Paris les hommes dont la présence leur paraîtrait dangereuse pour la sûreté de l'État :

« L-aotion d'un tribunal spécial est encore trop lente , trop circonscrite. Il faut une vengeance plus éclatante pour un crime aussi atroce ; il faut surtout qu'elle soit plus immédiate. Il jfkut fusiller autant de coupables qu'il y a eu de victimes, déporter les autres, et profiter de cette circonstance pour purger la République. Cet attentat est l'œuvre d'une bande de septembriseurs qu'on trouve mêlés à tous les crimes de la Révolution. Lorsque le parti verra son quartier général frappé, le reste rentrera dans le devoir , les ouvriers repren-

dront leurs travaux , et dix mille individus qui, en France, tiennent encore à ce parti et sont susceptibles de repentir, l'abandonneront entièrement. »

Cependant les investigations de la police lui firent connaître que si on devait attribuer aux Jacobins l'idée première de l'attentat, ce n'était pas ceux-ci qui l'avaient exécuté. L'explosion avait laissé peu d'indices qui pussent guider ces investigations : le tonneau chargé de poudre était en pièces, le cheval qui l'avait conduit dans la rue Saint-Nicaise avait été tué ; ce fut à l'aide de ces débris que l'on remonta aux auteurs de l'effroyable crime. Tous les marchands de chevaux de Paris furent appelés; L'im d'eux reconnut le cadavre de l'animal ; il donna le signalement de l'homme auquel il l'avait vendu ; les cercles en fer qui entouraient le baril étaient intacts; le forgeron qui les avait forgés fit également le portrait de celui qui les lui avait commandés, et les deux signalements étaient identiques. Ces signalements se rapportaient à un nommé François- Jean, dit Carbon, dit le Petit-Fratiçois ^ dit

L'AFFAIRE DE LA RUE SAINT-NICAISE Sfï

Constant, ancien marin et ancien chouan, signalé comme im agent de Georges Cadoudal, et ce fut de ce côté que se dirigèrent les recherches. Avant le crime, François, dit Carbon, demeurait chez sa sœur ; on arrêta cette sœur et ses deux filles ; elles déclarèrent que Carbon avait trouvé asile chez trois femmes qm vivaient dans le même appartement, rue Notre- Dame-des- Champs : mesdames Marie- Anne Duquesne, ex-supérieure du couvent de Saint- Michel ; Goyon de Beaufort, et mademoiselle de Champion de Cicé, sœur de Tancien archevêque de Bordeaux.

Carbon fut arrêté, avec celles qui l'avaient recueilli ; il fut reconnu comme ayant acheté la voiture et le cheval, et il se décida à des aveux. D'après ses déclarations, l'idée du crime aurait été apportée d'Angleterre par Picot de Limoëlan de Beaimaont , ex-officier vendéen attaché à Georges Cadoudal, et un ancienofficier de marine nommé Pierre Robinault, dit Saint-Régent, qui, sous le nom de Pierrot, avait commandé une bande de chouans ; Carbon avait été chargé de Tachait de la voi-

ture et du cheval, Limoëlan avait présidé à rorganisation de la machine et Saint- Régent s'était chargé d'y mettre le feu. Les déclarations de Carbon se trouvaient confirmées par celles d'une veuve Jourdan, chez laquelle Saint -Régent avait demeuré. Cette femme avait vu son locataire disposer de l'amadou en longues bandes étroites, de façon à en faire une mèche, et expérimenter, montre en main, le temps nécessaire à la combustion de cette mèche.

Il fut impossible de découvrir Limoëlan ; mais Saint-Régent fut arrêté le 7 pluviôse, et avec lui un chirurgien, nommé CoUin, qui lui avait donné des soins après le 3 nivôse ; les nommés Leguilloux, courrier de la malle, et Thérèse Minguer, sa femme, qui avaient reçu et logé Saint-Régent après l'attentat; Micault de La- AÎeuville, ci-devant porte-manteau de Madame, et la femme de celm-ci, Eude Villeneuve, proche parente de Limoélan; un nommé Baudet, culottier dans les galeries de bois du Palais- Royal. Le V^ avril 1801 (11 germinal an ix), tous les individus arrêtés parurent devant le

iribunal criminel ; gix étaient contumax : Limoëlan^ Edouard Laliaye de Saint-Hilaire, Coster de Saint- Victor , Sangé, ex-chef de c.houans; Bourgeois et Soyau, dit d'Assas.

Les débals constatèrent que le 3 nivôse, lorsque Saint-Régent était entré chez la femme Leguilloux, il était dans im état déplorable. « Je Tai trouvé, dit le chirurgien Collin qui lui avait donné ses soins, singulièrement affecté, crachant le sang, le rendant par les narines, respirant avecvpeine, le pouls concentré, sans aucune espèce de contusion à l'extérieur, •et souffrant de fortes douleurs abdominales, -affecté de mal d'yeux et de surdité de l'oreille gauche. »

Saint-Régent, qui opposait de formelles dénégations aux affirmations de son complice Carbon, expliquait cet état en prétendant s'être trouvé, par hasard, dans le voisinage de la rue Saint-Nicaise et avoir été renversé par l'explosion; deux individus qu'il ne connaissait pas l'auraient relevé et reconduit jusqu'à la rue des Prouvaires; il assure qu'il a toujours été -incommodé de la surdité que l'accusation attri-

40 CERUACHI. ARÉNA. TOPINO-LEBUUN

bue à son voisinage immédiat de la machine lorsqu'elle a éclaté.

Aucun des témoignages ne put servir à déterminer quels étaient les indi\idus qui, d'après la déclaration de Carbon, auraient, dans la rue Saint-Denis , échangé le tonneau dont la voiture était chargée contre un autre tonneau que le même Carbon aurait fait cercler de fer et qui aurait été rempli de poudre, à son insu, dans la maison qu'il désignait. Il reste acquis que cette déclaration n'avait d'autre but que de diminuer les charges qui pesaient sur lui, de corroborer la fable qui lui attribuait un rôle purement passif dans des machinations dont il prétendait avoir toujours ignoré le but réel. Les déclarations des filles Vallon, nièces de Carbon, établirent que le baril qui avait contenu la poudre destinée à perpétrer l'attentat existait encore chez elles après le 3 nivôse, et que, dans une de ses dernières visites, Limoëlan l'ayant aperçu, leur avait dit en leur commandant de le briser :

— Brùlez-le, car c'est là du bois qui peutêtre nous coûtera bien cher !

D'autres témoins furent entendus, dont la présence aussi bien que les dépositions excitèrent le plus vif intérêt : c'étaient les victimes de Texécrable forfait. L'un montrait quatorze blessures, un autre vingt-cinq, im troisième montrait sa tête mutilée par rhomble- opération du trépan ; tme mère déclarait que Sa fille ayant été tuée à ses côtés, elle n'avait pu la reconnaître dans le cadavre affreusement défiguré qui lui avait été présenté.

Pendant les dépositions de ces derniers témoins, on entendait dans l'auditoire des sanglots étouffés, et Carbon et Saint-Régent restaient impassibles. Aveuglés par leurs haines implacables, sous l'influence de ce vertige qui est la conséquence des passions politiques , ces hommes acceptaient la doctrine impie que le but justifie les moyens , et ils osaient élever vers Dieu des mains teintes du sang de tant d'innocents ; ils pouvaient croire à la légitimité de leur monstrueuse action.

Le 16 germinal, après les plaidoyers des défenseurs, le tribunal rendit son arrêt. LimoëlandeBeaumont, Lahaye deSaint-Hiiaire,Coster

42 CEURACHI, ARÊNA. TOPINO-LKBRUN

(le Saint-Victor, Sangé, Bourgeois et Soyau, tous six contumaces, étaient condamnés à la peine de mort ; Kerre Robinault, dit Saint- Régent, dit Pierrot, dit Pierre-Martin, ditSoycr ou SoUier, ancien officier de marine et chef de division dans l'armée de Georges ; Carbon, dit le Petit-François, dit Constant, accusés présent >, étaient également condamnés à mort ; Leguilloux et sa femme , la femme Vallon , sœur de Carbon, la veuve Goyon de Beaufort et la demoiselle Duquesne, à trois mois d'emprisonnement pour n'avoir point fait à la mairie de leurs arrondissements la déclaration qu'ils avaient logé Saint-Régent et Carbon ; CoUin , officier de santé, à trois mois de prison et cinq cents francs d'amende, pour n'avoir pas averti le commissaire de police de son quartier des soins qu'il avait été appelé à donner à Saint- Régent; Baudet, M. et madame de Lavieuville , les demoiselles Goyon de Beaufort et Champion de Cicé, les filles Vallon étaient acquittés.

Carbon et Saint-Régent se pourvurent en cassation. Leur pourvoi fut rejeté le 19 avril

(30 germinal) , le lendemain 20 avril (l*"^ floréal) , ils furent conduits au supplice.

Ils avaient demandé un confesseur, et leur dernier vœu fut exaucé. Dès la veille au soir, la visite du prôtre leur avait appris qu'ils n'avaient plus qu'une nuit à vivre. Lorsque Texécuteur se présenta dans leur cachot, il les trouva en prières. Carbon paraissait résigné ; Saint- Régent, au contraire, était pâle et très-abattu. Cependant, quand la sentence lui eut été lue, il fit un effort pour recouvrer sa fermeté, et il annonça à tous ceux qui se trouvaient là qu'ils le verraient mourir avec le courage d'un soldat. — Cette promesse, il ne devait pas la tenir. Le caractère odieux dû crime des deux condamnés avait attiré une foule immense à leur exécution, et, tant que dura le trajet, cette foule les poursuivit de ses malédictions. Saint-Régent chercha d'abord à tenir tête à l'exaspération populaire ; mais peu à peu , sa conscience s'unissant aux voix qui le poursuivaient, son front s'inclina, il ne répondit plus qu'en balbutiant aux invectives. — La \'ue de l'échafaud l'acheva , ses jambes avaient peine à le soutenir, sa respî-

ration était devenue haletante, son œil égaré; il fallut le soutenir pour l'aider à gravir les marches do Téchafaud où Carbon l'avait précédé. — Sur la plate-forme, il essaya de jeter un cri au peuple, mais la voix lui manqua ; il ne fit entendre qu'un son rauque et étouffé qui expira sur ses lè^Tes.

CONSPIRATION DE L'AN Xii MOREAU. PICHEGRU, GEORGES CADOUDAL, ETC.

Ce n'était plus seulement contre les partis hostiles que Bonaparte avait à lutter ; le prodigieux essor de sa grandeur lui donnait ses anciens émules de gloire pour ennemis; les généraux ne voyaient pas sans colère le prochain avcneinent au trône de leur collègue de l'armée dltalie.

Parmi ces généraux, il en était un qui, déjà . sous le Directoire, n'avait point repoussé les propositions du prétendant et s'était montré disposé à l'aider à reconquérir la couronne de ses pères ; ce général, c'était Pichegru.

Au mois d'avril 1795, il commandait l'armée du Rhin; le comte d'Entraigues, agent du prince de Condé, avait eu une entrevue avec le général républicain; à la suite de cette entrevue, une correspondance s'était engagée entre ce dernier et le prince de Condé.

On avait offert à Pichegru de le nommer maréchal de France et gouverneur de l'Alsace; de lui donner le cordon rouge, le château et le parc de Chambord ; douze pièces de canon enlevées aux Autrichiens, un million d'argent comptant, deux cent mille livres de rente ; il n'avait pas repoussé ces offres et il avait écrit :

« Je ne ferai rien d'incomplet ; je ne veux pas être le troisième tome de Lafayette et de Dumouriez ; je connais mes moyens, ils sont aussi sûrs que vastes ; ils ont leur racine, nonseulement dans mon armée, mais à Paris, dans la Convention, dans les départements, dans les

années des généraux, mes collègues, qui pensent comme moi. Je ne veux rien faire de partiel, il faut en finir : la France ne peut exister en république , il lui faut un roi, il faut Louis XVIII ; mais il ne faut commencer la contre-révolution que lorsqu'on sera sûr de l'opérer promptement, »

Après cette adhésion, il avait offert de passer le Rhin, d'arborer le drapeau blanc, de s'unir à l'armée de l'empereur et au corps de Condé pour marcher sur Paris.

Mais le prince de Condé ne consentait point à partager avec d'autres que des Français l'honneur de la Restauration; de son côté, Pichegru ne pensait pas pouvoir se passer de l'aide des étrangers. Pendant les pourparlers que nécessitèrent ces dissidences, il fut dénoncé au Directoire, rappelé à Paris, et, par suite, remplacé dans son commandement.

Privé des moyens qm devaient rendre son concours efficace , Pichegru n'en continua pas moins ses relations avec les princes exilés. Il s'était retiré dans son département. Bientôt les électeurs du Jura l'envoyèrent au Cîorps légis-

4è CONSPIRATION D3 L'AN XII

latif, qui le choisit pour président. Transporté sur un autre théâtre, il continua ses machinations. Le Directoire qui, à la suite de la saisie des équipages du général Kinglin, avait dans les mains la preuve manuscrite de la trahison de Kchegru , ne pouvait se méprendre sur les intentions du vainqueur de la Hollande. Il s'en débarrassa par le coup d'État du 17 fructidor, et le 1^^ vendémiaire il le fit partir pour Synamari, lieu désigné pour la déportation des nouveaux proscrits. Il était depuis six mois à Cayenne, lorsqu'il conçut le projet de s'évader. Réuni à plusieurs- de ses compagnons d'infortune, il quitta les cases au milieu de la nuit; Pichegru, Aubry, Ramel se précipitent sur la sentinelle qui veillait sur le bastion du corps de garde, la désarment, la bâillonnent, descendent dans le fossé, gagnent le rivage, s'emparent d'une pirogue, et sans autres ressources que quelques vivres ramassés à la hâte, sans autre guide qu'une boussole de poche, ils se lancent sur TOcéan.

Dix jours après, ils débarquent au fort de Monte-Krich, d'où ils passent en Angleterre.

MOKEAIT. PICHEORU, GEORGES CADOUDAL. ETC. «

A Londres, les relations de Picliegru avec la famille détrônée deviennent plus fréiiuentes et plus intimes. Dans ces conciliabules, on scrutait avidement Tétat de Topinion publique en France; les dispositions des généraux étaient tfôp flagrantes pour ne point être remarquées- En même temps, on comprenait que la notoriété des trahisons de Pichegru lui avait enlevé son ascendant sur le soldat ; on sentait la nécessité d'opposer à Bonaparte un autre des grands chefe militaires dont le nom fût resté pur et respecté au milieu de nos discordes civiles.

La renommée de Moreau, aussi bien que son hostilité peu déguisée contre le premier Consul, le désignaient au choix des ennemis de celui-ci, et divers commissaires partirent de Londres pour le gagner.

Mais, quelles que fussent les dispositions de Moreau, on avait Une trop haute idée de son caractère pour espérer qu'il entrât jamais dans une conspiration qui aurait l'assassinat pour moyen.

Georges Cadoudal se trouvait à Londr^^s.

t» CONSPIRATION DE L'AN XII

C'était un de ces hommes extraordinaires que produisent les révolutions et les guerres ci- Tiles. Audacieux partisan, sectaire inflexible, il était également prêt à se faire tuer ou à tuer pour les objets de son fanatisme. Il était né à Brech ^ dans le Morbihan ; fils d'un fermier aisé, il avait fait ses études au collège de Vannes. Il avait à peine vingt ans , lorsque les pays d'outre-Loire prirent les armes ; il se joignit aux Vendéens et prit sa part de tous leurs combats. Après la déroute du Mans, il regagna sa Bretagne et ser\dt de lieutenant au comte de Siltz qui commandait une bande. Celui-ci ay^nt été tué au combat de Grandchamp, les Chouans élurent Georges Cadoudal pour leur chef ; il conduisait ces hommes à TaflEaire de Quiberon; il y fit des prodiges de valeur et n'échappa à la mort •que par miracle. Rentré dans ses bois, il continua sans relâche de harceler les" républicains. Après la retraite de Puysaye, il avait été promu au commandement général de toutes les bandes, et dans cette nouvelle position il montra qu'il jpossédait d'émiuentes qualités d'honmie de

guerre. Il battit plusieurs fois les bleus; sans cesse en mouvement, il tenait en échec un nombre de troupes considérables, fondant sur elles lorsqu'il trouvait l'occasion favorable ; se . retirant, dispersant ses hommes après une défaite, demandant à une trêve le temps de se ravitailler ou de reconstituer des bandes. Ce fut pendant ces trêves, et pour obtenir des armes et des munitions du gouvernement anglais, qu'il passa à Londres et fut présenté aux princes, qui le nommèrent lieutenant-général, lui donnèrent la croix de Saint-Louis et le cordon rouge. Enfin, le général Brune le contraignit à poser les armes, mais sans pouvoir le décider à se soumettre au gouvernement. Il continua de tenir le fil des sourdes menées qui ne cessaient d'agiter l'ouest; ses anciens soldats avaient pour lui un dévouement qui ressemblait à un culte; il entretenait cet ascendant par ses correspondances, par ses apparitions en Bretagne, où, tout en labourant leurs champs si longtemps incultes, les vieux chouans sortgeaient encore à de nouveaux combats.

.Dans sa haine implacable contre celui qui

usurpait le trône des Bourbons, Georges ne reculait devant aucun expédient pour parvenir au but qull voulait atteindre. Il n'a pas été démontré, mais il est probable qu'il avait eu connaissance et qu'il avait approuvé l'effroyable tentative du 3 nivôse. L'insuccès et la punition de ses complices, ne purent ébranler cette t\me de bronze; mais le cri de réprobation qui s'était échappé de toutes les bouches le rendit plus scrupuleux sur le choix des moyens qu'il devait employer. Il imagina im plan d'attaque qui avait un côté chevaleresque susceptible d'atténuer le caractère odieux de l'assassinat, — Tous les jours le premier Consul se rendait à la Malmaison; une escorte de trente cavaliers entourait sa voiture. A la hauteur du cabaret du Chant dit Coq, situé à une demilieue de Neuilly , la route était déserte ; Georges se proposait de se cacher dans une carrière abandonnée, aux environs, avec im nombre de chouans égal au nombre des soldats de l'escorte; des dispositions auraieni été prises pour barrer la route; il aurait ;ittaquc le cortège le sabre et le pistolet à la

main, et dans le combat, il aurait tué Bonaparte.

Le premier Consul étant mort, Moreau ne pouvait plus hésiter à user de son influence sur Tarmée pour provoquer une Restauration. 11 ne s'agissait donc plus que de conquérir Moreau comme, on avait conquis Pichegru; mais le vainqueur de Hohenlinden ne devait pas être disposé à faire aussi bon marché de ses sentiments républicains.

On Pavait fait sonder sans succès par Texgénéral Lajolais, ami de Moreau et un des proscrits de fructidor. Pichegru supposa qu'il aurait plus d'influence sur son ancien collègue; il se décida à passer en France, où Georges l'avait déjà précédé.

Le gouvernement était en éveil. — Le premier Consul avait reçu de mystérieux avis qui l'engageaient à la prudence. Une de ces lettres était ainsi conçue : « Il y a des poignards dans l'air, prenez garde! » La côte était surveillée avec vigilance et le débarquement difficile; il s'opéra cependant avec une audace qui déjoua toutes les précautions qui avaient été prises.

A quelques lieues du Tréport se trouve la fa- Wise de Bé\'ille. Le pied de la falaise était couverts de récifs sur lesquels la mer, même calme, se brisait avec violence; elle s'élevait h deux cents cinquante pieds au-dessus de la mer, et à pic; il paraissait impossible, qu'à moins d'avoir des ailes, un homme tentât d'arriver à son sommet. Ce fut cependant par cette voie que Georges et ses hommes pénétrèrent tour h tour sur le territoire français. Le cutter anglais qui les portait courait des bordées au large tant que le soleil était sur l'horizon ; à la nuit , il se rapprochait de la côte, au risque do se briser sur les écueils; une chaloupe jetait les voyageurs sur les récifs; un pêcheur affidé, qui demeurait au sommet de la falaise, déroulait un énorme câble, le fixait à des pieux d'amarrage et le laisstiit descendre dans le gouffre ; alors , suspendus entre le ciel et la mer, entre la vie et la mort, menacés non-seulement d'être précipités au moindre vertige, mais d'être brisés contre les rochers, lorsque le vent faisait osciller la fragile échelle, les audacieux aventuriers escaladaient la falaise. Une fois sur la terre de-

MORE AU. PICHEGRU. GEORGES CADOLDAi:, ETC. B5

France, ils gagnaient Paris par des voies différentes , sur chacune desquelles leurs étapes étaient fixées et des gîtes préparés pour les recevoir.

Cependant deux chouans, Picot et Lebourgeois, signalés par les agents de la police que la France entretenait à Londres, avaient été arrêtés à Pont- Audemer ; ils furent livrés àuno Commission militaire devant laquelle ils déclarèrent qu'ils étaient rentrés en France pour attenter aux jours de Bonaparte. On espérait obtenir d*eux des éclaircissements sur la conspiration que Ton soupçonnait ; ils ne laissèrent pas échapper un mot qui compromît leurs complices ; ils furent fusillés ; mais avant de mourir, ils déclarèrent qu'ils ne tarderaient pas à être vengés , que Bonaparte satUerail à son tour.

Ces menaces confirmaient les appréhensions du gouvernement.

Quelques jours après la mort de Picot et de Lebourgeois, on avait arrêté, sur la dénonciation d'un de ses créanciers , un ancien officier de Georges Cadoudal , un bas-breton nommé

Querelle. En raison de ses antécédents, il fut également livTé à une Commission militaire qui le condamna au dernier supplice. Il fut loin d'envisager la mort avec autant de fermeté que ses compagnons, et, pour gagner quelques heures d'existence, il déclara qu'il avait l'intention de faire des révélations. Ces révélations étaient bien plus importantes qu'on n'avait pu le soupçonner. Querelle déclara que Georges Cadoudal était à Paris ; il livra le secret du débarquement par la falaise de Béville, et annonça qu'un des princes français devait pénétrer en France par cette voie pour se mettre à la tête de la conspiration.

L'arrestation de lex-abbé David, qui, avant Lajolais , avait été un des intermédiaires entre Pichegru et Moreau , avait rendu suspect le dernier de ces généraux. Le rapport d'un des agents de Londres, qui affirmait que Pichegru, MM. de Polignac , de Rivière , aides de camp du comte d'Artois, étaient comme Georges à Paris, fit pressentir que le rapprochement entre les uns et les autres était opéré; que royalistes et républicains s'étaient entendus ; le danger

prenait des proportions telles qull n'y avait pas une minute à perdre pour le conjurer.

Le grand-juge, ministre de la justice, fit un rapport au gouvernement , qui le communiqua au Sénat, au Corps législatif et au Tribunat ; la première de ces assemblées rendit un sénatus-consulte qui suspendait les fonctions du jury dans tous les départements de la Repupublique pour le jugement des crimes d'attentat et de trahison, et en renvoyait la connaissance aux tribunaux criminels organisés par la loi de floréal de Tan x. En mftme temps que le sénatus-consulte , il rendait une loi contre les i*ecéleurs des conjurés. Cette loi portait:

« Art. 1®'. Le recèlement de Georges et des soixante brigands, actuellement cachés dans Paris ou les environs, soudoyés par T Angleterre pour attenter à la vie du premier consul et à la sûreté de la République sera jugé et puni comme le crime principal.

Art. 2. Sont receleurs, ceux qui, à dater de la promulgation de la présente loi, auront sciemment reçu , retiré ou gardé Tun ou plusieurs des indi\idus mentionnés dans l'article précé-

dent, à moins qu'ils n'en fassent la déclaration î\la police, dans le délai de vingt-quatre heures, h compter du moment où ils les auront reçus, soit que ces individus logent encore chez eux, soit qu'ils ne s'y trouvent plus.

Art. 3. Ceux qui, avant la publication de la présente, auront reçu Pichegru ou les autres individus ci-devant mentionnés, sont tenus d'en faire la déclaration à la police dans le délai de huit jours. Faute de déclaration, ils seront punis de six ans de fer.

Ces mesures extraordinaires indiquent quelle avait été la légitime anxiété du gouvernement.

Un événement inattendu vint confirmer les révélations de Querelle, et livrer, dans tous ses détails , le secret de la conspiration.

Un aide de camp de Georges Cadoudal, Bouvet de Lozier, ayant été arrêté , fat incarcéré et mis au secret dans la prison du Temple. Sentant peut-être qu'il serait faible devant une longue attente de la mort, il tenta de se pendre à l'aide de sa cravate ; un guichetier qui entra coupa le nœud fatal ; rappelé miraculeusement à la vie, Bouvet de Lozier s'v rattacha avec

une ardeur passionnée ; il annonça qu'il voulait parler. On le conduisit chez le ministre de la justice, auquel il déclara la part que Moreau avait prise dans la conspiration, avec d'autant moins de ménagements, qu'il imputait le nouveau désastre de son parti à la défection du général.

En effet, après avoir accueilli les émissaires de Pichegru , après avoir renvoyé Lajolais à Londres avec de vagues promesses de coopération, Moreau avait démasqué son ambition personnelle. Dans les conférences qu'il avait eues avec Pichegru , il avait rejeté l'idée d'appeler un prince de la maison de Bourbon à Paris , déclarant que le rétablissement d'un roi était une chimère irréalisable ; ne demandant pas mieux que de renverser Bonaparte, mais pour siibstituer sa dictature au consujat.

Cette résistance n'avait pas peu embarrassé Pichegru. Georges t>doudal, qui avait assisté incognito à un des entretiens , ô'était exprimé sur le compte du général avec sa franchise bretonne :

— Usurpateur pour usurpateur, avait-il dit,

j'aime mieux encore celui qui tient la place que cet oison qui veut la prendre.

A la suite de la déclaration de Bouvet de Lozier, Moreau fut arrêté, ainsi que Lajolais et Rolland, agent général des transports militaires ; tous les trois furent enfermés au Temple.

Le 8 ventôse, im ancien officier d'état-major nommé Leblanc, qui avait offert à Pichegru de lui donner asile, vint trouver Murât, gouverneur de, Paris , et lui offrit de lui livrer Pichegru, que la police ne parvenait pas à découvrir. Le misérable demandait que sa trahison fut payée cent mille francs. On accepta, et dans la nuit suivante , à Faide d'un fausse clé qull avait fait faire à lavante , Leblanc ouvrit la chambre de Pichegru, et y introduisit un commissaire de police et des gendarmes qui, après une lutte d'un quart d'heure, parvinrent à s'emparer du proscrit.

Le même jour, Ja police faisait afficher le signalement de Georges et de ses complices, dans Paris et dans la banlieue (1).

(1) Voici ce signalement : « Cinq pieds quatre pouces; extrêmement puissant, épaules larges, tête effroyable par

MOREAU. PICHEORU. GEORGES CADOUDAL. ETC. Cî

Cependant, malgré la loi terrible qui le mettait au ban de Thumanité, malgré ce signalement répandu avec profusion , le chef des chouans restait insaisissable. Ses fidèles Bretons oubliaient le soin de leur sûreté pour veiller sur lui ; il allait et venait dans Paris ; mais trois ou quatre de ses compagnons éclairaient constamment sa marche et dépistaient le flair des plus habiles limiers du préfet Dubois. Picot, domestique de Georges, avait été arrêté ; ni promesses, ni menaces n'avaient pu le décider à fournir le moindre renseignement.

Cadoudal avait logé tour à tour rue du Bac, rue de Carème-Prenant, n^ 21 , quai de Chaillot, n° 6, rue du Puits-rHermite, n** 8. L'arrestation de Picot l'avait décidé à quitter ce dernier

la grosseur, cou très-raccourci, doigts courts et gros, jambes et cuisses peu longues, le nez écrasé et comme coupé dans le haut , yeux gris, dont un sensiblement plus petit que l'autre; sourcils légèrement marqués et séparés, cheveux châtaiA clair, assez fournis, coupés très-courts ; teint coloré, joues pleines, bouche petite, dents très-blanches, barbe peu garnie, favoris clair-semés et roux, menton renfoncé; marchant en se balançant; voix douce, sans accent; bien mis, linge toujours blanc. » (Mo ni te w du 9 ventôse an xii.)

asile ; un de ses compagnons, Charles d'Hozier, lui céda une chambre, qu'une fille Hizay avait louée, pour ce dernier, Montagne-Sainte-Geneviève, n° 32.

L'arrestation de Moreau et de Pichegru, enlevant toutes chances à la conspiration, Georges songeait à quitter Paris et à regagner le Mor-^ bihan.

Le 18 ventôse, à la chute du jour, un ca-. briolet vint le prendre à la porte de la maison qu'il habitait. Il sortit avec quatre de ses compagnons. Trois s'en allèrent à pied; le quatrième, Léridant, monta à ses côtés dans la voiture. Il monta la rue Sainte-Hyacinthe, traversa la place Saint-Michel et entra dans la rue Monsieur-le-Prince. Au moment où il débouchait sur le carrefour de TOdéon , deux agents de police qui l'avaient suivi, se jetèrent à la bride du cheval et l'arrêtèrent. Georges Cadoudal les renverse de deux coups de pistolet et cherche à sauter de son cabriolet ; mais d'autres agents arrivaient au secours de leurs camarades, et après une lutte désespérée, il est saisi et garrotté ainsi que son complice.

Conduit à la préfecture de police, il fut interrogé sur-le-champ. Le calme et Tà-propog , de ses réponses , en un semblable moment , font juger de la trempe de son caractère (1).

Il nia ses relations avec Pichegru et Moreau, mais il avoua avec une sorte d'orgueil qu'il

(1) Voici quelques fragments des interrogatoires de Cadoudal :

— Que veniez- vous fÉré en France?

— Attaquer le premier Consul.

—7 Quels étaient vos moyens d'attaque?

— L'attaque devait être de vive force.

— Quel était votre projet et celui des conjurés ?

— De mettre un Bourbon à la place du premier Consul.

— N'était-ce pas par l'assassinat que vous comptiez exécuter votre dessein ?

— Kon. Moi et mes officiers, nous avions compté un à un les gardes du premier Consul; ils étaient trente. Moi et vingt neuf des miens, nous eussions engagé le combat corps à corps avec eux, après avoir tendu deux cordes sur la route pour arrêter l'escorte et fondre sur eux le pistolet au poing ; puiS) forts de notre bon droit et sûrs de notre courage. Dieu eût fait le reste.

— Qui vous a chargé de venir en France?

— Les princes, pour rétablir la monarchie,

— Quelles personnes avez-vous fréquentées en arrivant à Paris?

— Je ne les connais pas; je ne veux pas augmenter le nombre des victimes.

était venu à Paris avec Fintention d'altaciiier le premier Consul de vive force, et qu'il n'attendait que l'arrivée d'un prince à Paris pour.rmettre son projet à exécution. On avait saisi sur lui un magnifique poignard à manche d'ébène garni d'argent. Thuriot lui ayant demandé si ce n'était pas le contrôle anglais qu'il voyait sur cette garniture :

— Je n'en sais rien, répopdit Georges; ce que je puis vous assurer, c'est qu^en arrivant à Paris, je ne l'ai pas fait contrôler à la Monnaie.

L'un des deux agents qui l'avaient arrêté, le nommé Buffet, frappé d'une balle au front, était mort; l'autre, appelé Caillette, atteint d'une balle à la poitrine, était dangereusement blessé, Thuriot essaya d'attendrir cette âme do bronze en lui reprochant le meurtre qu'il avait commis.

— Je n'ai fait que repousser la force par la force, répondit Cadoudal.

Et, comme on lui représentait que le malheureux était père de famille :

— C'est votre faute, répondit-il, il fallait mo faire arrêter par des célibataires.

Tous les complices de la conjuration étaient sous la main de la justice; MM. de Polignac

,^et de Rivière .avaient été pris le 14 ventôse;

" un chouan, Raoul Gaillard, avait été tué d'un coup de carabine, au moment où il traversait la Seine pour échapper aux gendarmes qui le poursuivaient.

L'instruction suivait son cours , lorsqu'un matin, le guichetî«j entrant dans la chambre de Pichegru, le trouva mort dans son lit.

La veille, le conquérant de la Hollande avait demandé à Real de lui prêter Sé^vèque ; le livre était ouvert, sur sa table de nuit, à la page où le célèbre philosophe dit que : « Celui qui veut conspirer doit, avant tout, ne pas craindre de mourir. » Le général était couché sur le côté ; à son cou était une cravate de soie noire fortement tordue, à l'aide d'un petit morceau de bois qu'il avait arraché d'un fagot dont les débris se voyaient encore dans sa chambre. Probablement Pichegru avait serré sa cravate, à l'aide de ce tourniquet , jusqu'à ce que la suffocation conmiençât; alors il l'avait fixé en se couchant dessus, et la congestion qui

en était résultée avait déterminé Tapoplexie. Le 28 mai 1804, dix jours après que Napoléon eut été proclamé empereur, les accusés comparurent devant le Tribunal criminel , au nombre de quarante-deux (1). Moreau, assis

(1) Georges Cadoudal; Alhanase-Hj^cinUie Bouvet do Lozier, François-Louis Rusillion, Etienne-François Rochelle, Armand-François-Héraclius de Polignac, Jules- Armand- Auguste de Polignac, Abraham, Charles-Augustin d'Hozier, Charles-François de Rivière, Louis Ducorps, Louis Léridant, Louis Picot, dit le Bourreau des Bleus; Victor Couchcry, Henry-Odille-Pierre-Jean Rolland, agent général des équipages militaires ; Frédéric Lajolais, ex-^é • néral de brigade; Jean- Victor Moreau, général; Pierre David, Michel Roger, Michel Hervé, Claude Lenoble, Jean- Baptiste Coster de Saint-Victor, Yves-Marie-Joseph-Lubin Lagrimaudière, Victor Deville, Armand Gaillard, Noël Ducorps, Aimé-Augustin- Alexis Joyaut, Nicolas Dutry, Louis-Gabriel-Marie Burban, dit Malabry, dit Barco, Guillaume Lemcrcier, Pierre-Jean Cadoudal, dit Bras de Fer; Jean Lolan, Joseph-Laurent Even, Jean Mérille, Gaston Troche, Michel-Joseph-Pierre Troche, Pierre Monnier, Jean-Baptiste Denand, Jacques Verder, Pierre-Antoine Spin, Marie- Anne Colasse, femme de Pierre Monnicr; , Sophie Duval, femme de Jean-Baptiste Denand; Cathe- , rine-Mélanie Monot-Osvalt, femme de Verder; Slarie-Micheline Hizay.

{Conspiration de Georges Cadoudal et autres, 10 Tol. Paris, Patris, 1804.)

comme les autres sur le banc des criminels, était calme et paraissait plein de sécurité dans la décision du Tribunal ; à ses côtés étaient Lajolais, son ancien aide de camp , Cauchery et Tabbé David, les deux intermédiaires de Pichegru. MM. de Polignac et de Rivière, qui représentaient l'élément aristocratique de la conspiration, étaient assis derrière le général Moreau ; Georges Gadoudal était entouré de ses chouans comme en un jour de bataille. Ces paysans avaient à peine un regard pour le Tribunal ou pour Tauditoire qui affluait dans la salle ; leurs yeux restaient fixés sur leur chef; ils le considéraient, ils Técoutaient avec une respectueuse attention qui indiquait le toutpuissant ascendant qu'il exerçait sur eux. Quant à Georges, il affrontait le sort qui l'attendait avec ime indifférence sauvage; quelquefois il répondait par de virulents sarcasmes aux épithètes que lui prodiguait l'accusation. Thuriot, qui dirigeait l'instruction^ avait voté la mort de Louis XVI ; par une sanglante allusion, le breton l'appelait M. Tue-Roi. Une fois, ayant prononcé son nom par mégarde, il

demanda un verre d'eau-de-\îe au gendarme^ afin de se rincer la bouche, disait-il.

Cent trente-neuf témoins à charge et treize témoins à décharge furent entendus. A la séance du 11 prairial, un débat assez animé s'éleva entre le président et le général Moreau, à propos de certaines allégations du prévenu Rolland,' qui assurait que le comte d'Artois avait dit : « Si nos deux généraux parviennent à s'ente/idre, je serai bientôt à Paris, » Moreau niait que ce propos le concernât.

— Cependant, lui répliqua le président, lorsqu'on voit que Pichegru vient à Paris et qu'il a des conférences avec vous ?. . .

Moreau l'interrompit :

— Lorsqu'on voit que Pichegru ne s'entend pas avec moi, alors il est bien évident que ce n'est pas de moi dont on a parlé.

LE PRÉsrDE^'T. — Parce que vous vouliez être dictateur.

— Moi, dictateur! s'écria Moreau avec une grande animation ; moi, dictateur I avec tous les partisans des Bourbons, me faire dictateur? Qu'on cherche mes partisans. Mes partisans

sont l'année française, dont j'ai commandé les neuf dixièmes et sauvé plus de cinquante mille. C'est là où sont mes partisans. Pourquoi veuton m'attribuer la folie de me faire faire dictateur par les partisans des anciens princes français, qui combattent pour cette cause depuis 1792 ? Vous voulez que ces gens-là, en vingt* quatre heures, projettent de m'élever à la dictature ?

Ces paroles du général Moreau furent accueillies par une triple salve de bravos que le président réprima avec difficulté; Topinion publique était pour lui; elle se refusait à admettre que le héros de tant de combats, que le vainqueur de Hohenlinden fut devenu le complice de gens, qu*en raison de leur connivence dans Tattentat de la machine infernale, on ne pouvait considérer que comme de méj^^bles assassins. L'émotion était si générale et si profonde, qu'en quittant l'audience, Georges dit à Moreau :

— Général, encore une séance comme celle d'aujourd'hui et vous coucherez aux Tuileries.

Le dimanche, 14 prairial, le procureur général Gérard prononça son réquisitoire; il concluait à la peine de mort contre tous les accusés, à Texception d'Even, de Caron, de Gallais et de sa femme, pour lesquels il s'en rapportait à la justice de la Cour- La séance du lundi 15, s'ouvrit par un discours de Bouvet de Lozier assez remarquable, pour que j'en cite quelques fragments. Mes lecteurs n'ont sans doute pas oublié que Bouvet de Lozier avait joué dans cette conspiration le rôle de révélateur :

(( Mon avocat , dit-il , s'est exprimé dans deux circonstances d'une manière diamétralement opposée à mes sentiments et à ma situation. Mon avocat a débuté en disant que , par mes aveux, je dois, magistrats, vous avoir inspiré^aucoup d'intérêt. Je fais le plus grand cas de l'opinion de la Cour; et, sans redouter la mort, mon vœu le plus ardent est d'ètro innocent à ses yeux; mais ce que je ne désire pas moins, c'est de mériter son estime , celle du public qui m'entend et celle de la postérité qui nous jugera. Je dois donc vous faire con-

naître que dans ma déclaration, je n'ai point été guidé par le désir d'inspirer de la commisération à mes juges, mais bien par les sentiments que j'y manifeste : le désespoir et le désir de la vengeance. Plus loin, mon avocat, en parlant du général Moreau, fait presque son panégyrique. D'après ma déclaration, quelque soit le mérite du général Moreau, ce n'est point à mon défenseur à le louer : son éloge, dans ma bouche, serait une lâcheté et une rétractation ; je ne me rétracte point. »

Les séances des 16, 17, 18 et 19 prairial furent consacrées à entendre les défenseurs. A la fin de la séance du 19, les accusés furent entendus à leur tour.

Georges commença par se disculper de toute participation à l'attentat du 3 nivôse, puis il continua en ces termes :

« Tous ces accessoires étant écartés , je vais aborder avec franchise et loyauté le véritable point de la discussion. Toujours attaché à Iç, France et à la famille des Bourbons, près de deux années passées paisiblement dans les campagnes de l'Angleterre ne m'avaient pas

refroidi. Toutes les nouvelles que je recevais de France , m'annonçaient que Topinion publique était extrêmement prononcée , que le vœu le plus ardent des Français était de voir renaître le gouvernement d'un seul, et de le voir se concentrer dans une seule famille; qu'on n'aurait plus à craindre de bouleversements. Au moment du traité d'Amiens, je n'ignorais pas qu'il avait été question de proclamer Bonaparte empereur. D'après ces nouvelles, je me détermine à passer en France et à voir, par moi-même, si l'esprit public était tel qu'on me l'avait assuré. Si j'avais trouvé cette opinion publi(iue favorable à la ûimille des Bourbons, j'aurais aussitôt envoyé chercher xm prince français, et, à son arrivée, on eût avisé aux moyens nécessaires pour obtenir le résultat désiré; mais, trompé dans mes espérances, je n avais pas envoyé chercher ce prince et n'avais pas réuni six hommes. »

Voici comment le général Moreau résuma le plaidoyer de son défenseur :

« Il n'y a au procès ni écrits, ni pièces de conviction, ni témoins qui déposent contre moi.

n est évident que mes liaisons avec David sont loin d'être criminelles et n'ont eu pour but que le retour àa général Pichegru. Quant à ma réconciliation avec ce dernier, elle est du ressort de Topinion publique. Je suis loin de la craindre; certes, elle ne condamnera que les haines irréconciliables, et jamais la générosité.

» Ce qui est le plus démontré au procès, je le répète, c'est que j'ai rejeté toutes les ouvertures qui m'ont été faites par les anciens princes français. Je crois que personne n'en peut douter. La seule charge qui existe contre moi est une causerie politique de Rolland, tronquée par celui-ci, évidemment dictée par Tinterrogat, provoquée par l'espérance ou par la crainte , adoptée par un homme qui a cru y trouver son unique moyen de salut.

y> On a parlé de ma fortune. J'ai commencé avec rien. J'aurais pu avoir cinquante millions ; je ne possède absolument qu'une maison à Paris et une terre. Quant à mon traitement de général en chef, quoi que prétende M. le ministre de la guerre, il est de quarante mille

francs, et qu'on se garde bien de le comparer avec mes services.

» Des circonstances malheureuses, des circonstances produites par le hasard ou préparées par la haine, peuvent obscurcir quelques instants la vie du plus honnête homme ; c'est donc ma \ie entière que j'oppose aux accusations qui me poursuivent. Elle est assez publique pour être connue; je n'en rappellerai que quelques époques, et les témoins que j'invoquerai seront le peuple français , que j'ai conduit à la victoii^e, et les peuples étrangers, que j'ai vaincus.

» Magistrats, je n'ai plus rien à dire; vous savez vos devoirs; la France vous écoute, l'Europe vous contemple et la postérité vous attend, »

Lorsque le président avait demandé à Armand de Polignac s'il avait quelque chose à ajouter à sa défense, celui-ci, oubliant la condamnation qui le menaçait, s'était contenté d'implorer le Tribunal en faveur de son frère, lui demandant de prendre en pitié sa jeunesse, de se contenter de lui pour victime. A l'issue

de la dernière séance, Jules de Polignac ayant demandé la parole, le plus toucliant débat s'éleva entre les deux frères.

— Comme hier, disait Jules, j'étais trop ému après le discours de mon frère, je n'ai pu que prêter une légère attention à ce que j'ai lu pour ma propre défense; plus tranquille aujourd'hui, je vous prie, messieurs, que ce que vous a dit mon généreux frère ne vous engage point à avoir égard à tous les vœux qu'il vous a adressés en ma faveur. Je le répète, au contraire, et avec plus de justice, si l'un de nous doit succomber, s'il en est temps encore, sauvez-le; rendez-le aux larmes de son épouse : je n'en ai point. Comme lui, je sais braver la mort; trop jeune encore pour avoir bravé la vie, puis-je la regretter?

— Non, non ! s'écria Armand en embrassant son frère. Ne Técoutez pas, messieurs. — Tu as ta carrière à parcourir. C'est moi, c'est moi qui dois périr! — Je t'en prie, mon cher Jules.

Les assistants étaient émus jusiju'aux larmes.

Le président Hémart se hâta de lever la séance,

La Cour s'était retirée dans la chambre du

Conseil; la délibération fut longue et orageuse.

La personnalité de Moreau s'était élevée si haut durant le procès, que son acquittement opposait un pouvoir au pouvoir si récemment intronisé. Le gouvernement jugeait sa condamnation nécessaire, il n'hésita pas à le faire entendre au Tribunal qui fut officieusement prévenu que sll renvoyait le général do la ' poursuite, il mettait le pouvoir dans la nécessité de réformer son jugement par un coup d'Etat.

Quelques-uns des juges se rendaient sans trop de résistances à ces considérations de Tordre politique ; d'autres, il faut le reconnaître à l'honneur de la magistrature française, déclaraient qu'il n'y avait point de preuves suffisantes pour motiver une condamnation, et se refusaient à étouffer le cri de leur conscience. Le plus ardent des C07wamcu$, Thuriot, ayant opiné pour la mort en représentant que l'Empereur ferait grâce à Moreau; Clavier, un des conseillers, lui fit cette belle réponse ;

— Et qui nous la fera à nous?

Sur douze juges, sept déclaraient Moreau innocent, cinq seulement étaient disposés à le trouver coupable. La discussion se prolongea durant vingt-quatre heures; enfin, la pression que le président Hémart et Thuriot exerçaient sur leurs collègues triompha de la résistance de ceux-ci, et parvint à établir une sorte de compromis entre leur déclaration première et les exigences de la raison d'Etat. Deux des conseillei-s, Lecourbe et Rigaud, persévérèrent seuls dans leur opinion et protestèrent.

Le jugement fut rendu le 21 prairial, à quatre heures du matin, voici ses dispositions ;

« Attendu que d'après l'instruction et les débats, il est constant qu'il a existé nne conspiration, tendant à troubler la République par une guerre civile en armant les citoyens les nns contre les autres et contre l'exercice de l'autorité légitime, Georges Cadoudal^ Bouvet de Loziw^ Rusillion^ Rochelle^ Armand de Polignac, Charles d'Hosiei^ de Rivière, Dv^ corfs^ Picot ^ Lajolais, Roger, Costerde Saint- Victor , Deville, Armand Gaillard, Alexis Soyant, B2irban, Zemercier, Pierre Cadoudal,

Lélan et Mérille sont convaincus d^avoir pris part à cette conspiration, qu'ils Tont fait dans le dessein du crime, etc..., les condamne à la peine de mort, et déclare leurs biens acquis h la République, conformément à la loi du 14 floréal an III.

» Attendu que Jules de Polignac, Louis Lcridant, Jean- Victor Moreau, Henri Rolland et Marie-Micheline Hizay ont pris part à la dite conspiration, mais qu'il • résulte de Tinstruction études débats des circonstances qui les rendent excusables, la Cour réduit la peine encourue par les sus-nommés en une punition correctionnelle et les condamne à deux années d'emprisonnement (1). »

Couchery, David, Hervé, Lenoble, Rubin Lagrimaudière, Noël Ducorps, Datry, Even, Gaston Troclie, Pierre Trocbe, Monnier et sa ffemme, Verder, SpiU; Dubuisson et sa femme, Caron, Gallais et sa femme, Denand et sa femme étaient acquittés. Cependant la Cour renvoyait

(1) Procès de Georges Cadoudal et autres, t.VI,p. 395 et suivantes. Paris, 1804. Patris, imprimeur.

MOIIEAU, PICHEOIIU. UKOUUiîS CADOUDAL, ETC. T9

devant la cinquième section du Tribunal de première instance, ceux d'entre eux qui avaient reçu ou logé les conspirateurs.

Les condamnés entendirent leur sentence sans manifester la moindre émotion. En rentrant à la Conciergerie , Georges Cadoudal y trouva M. Real, conseiller d'Etat, avec lequel il eut un long entretien. Real insinua au Vendéen que Tempereur serait disposé à lui accorder sa grâce s'il s'adressait à sa clémence. Georges résista à ces généreuses ouvertures et se montra décidé à partager le sort de ses camarades. M. de Rivière qui eut également une entrevue avec Real, refusa comme Georges d'adresser une demande en grâce à l'Empereur. Mais il se trouvait, dans les familles des condamnés, des cœurs moins superbes qui ne crurent pas s'humilier en demandant au souverain la vie de ceux qu'ils aimaient. La sœur de M. de Rivière trouva dans l'Lnpératrice un tout -puissant intermédiaire; d'autres interventions furent sollicitées et obtenues pour MM. de Polignac, Rochelle de Bercy, Bouvet de Lozier et Charles d'Hozier. Mademoiselle

Lajolais se jeta aux genoux de l'Empereur et lui demanda la grftce de son père; mademoiselle Gaillard sollicita celle de son frère , et le banquier Schérer celle de son beau-frère Rusillion. L'Empereur ne résista à aucune de ces intercessions, et le 6 messidor an xii, la Cour de jjLLstice criminelle entérina la lettre impériale qui commuait la peine capitale contre celle de la déportation, pour les condamnés Bouvet de Lozier, Rusillion, Rochelle, Armand de Polignac, d'Hozier, de Rivière, Lajolais et GaiUard.

Georges et ses chouans restaient seuls en face de Téchafaud.

Ce n'était pas que les avocats lui eussent manqué pour plaider sa cause auprès de Napoléon. Il était à la cour un homme chevaleresque, auquel le courage indomptable, Ténergie, la rudesse du Vendéen devaient être sympathiques; cet homme, c'était Murât. Le futur roi de Naples plaida chaleureusement la cause des condamnés auprès de TEmpereur, qui était assez disposé à se rendre à ses prières; mais, au fond de sa prison, Georges parlait en-

core comme au moment où son sabre le faisait roi des landes du Morbihan ; il voulait que la grâce s'étendit à tous ses complices, et la clémence impériale dut s'arêter devant ces exigences. Il s'était pourvu en cassation pour prolonger de quelques jours la vie de ses compagnons. Le 4 messidor, la Cour rejeta le pourvoi, et, le 5, on ramena à la Conciergerie les condamnés, qui avaient été provisoirement transférés à Bicètre. L'exécution avait été fixée au 6.

Les exécutions étaient, à cette époque, devenues assez peu fréquentes pour que mon père ne conservât que quatre aides. En raison du nombre des condamnés, il fut obligé de requérir des aides supplémentaires. On avait déjà repris riiabitude do permettre aux condamnés de se faire accompagner par un prêtre jusque sur le lieu du supplice ; en conséquence, le nombre des charrettes qui devaient transporter ce cortège funèbre fut élevé à trois. A neuf heures du matin, les voitures et les exécuteurs étaient à la porte de la Conciergerie. Les apprêts de la toilette se firent dans ravant-greffe ;

m CONSPIRATION DE L'AN XII

les condammés y furent introduits tous ensemble; ils priaient avec beaucoup de recueillemont. Quelques instants auparavant, on avait, \mo fois encore, engagé Cadoudal à demander sa grâce : il avait montré plus de vivacité encore dans ses refus, et on l'avait entendu murmurer en sortant du greflfe :

— Ce b -là! il n'est pas content de me

couper la tête, il voudrait encore me déshonorer !

En entrant dans la salle, Georges dit quelques mots à un guichetier nommé Eberle, qui raccompagnait, et, après la réponse de celuici, il alla droit à mon père.

Sa démarche était fière, son œil assuré, son teint aussi coloré que d'ordinaire, nulle émotion ne se manifestait ni dans ses traits, ni dans son accent.

— Monsieur, dit-il, vous êtes l'exécuteur de Paris?

Mon père répondit affirmativement.

— En ce cas, répliqua Georges , vous saurez que je veux être exécuté le premier. C'est à moi à donner à mes camarades l'exemple du cou-

KOREAU, PIGHEGRU, GEORGES CADOUDAL, ETC. 88

rage et de la résignation; d'ailleurs, je ne veux pas que Tun d'eux s'en aille de ce monde avec ridée que je pourrais lui survivre.

Mon père lui fit observer que Tordre d'exécution avait été réglé, et que, suivant cet ordre, il devait mourir le dernier.

— Bah! répliqua Georges, on a mis assez d'insistance à m'oflfrir une grâce entière pour qu'il ne soit pas possible de me refuser la seule que je sollicite.

Dans l'espoir de pouvoir obtempérer à ce désir, mon père profita de la longueur des apprêts occasionnés par un si grand nombre de condamnés, pour faire transmettre la demande de Georges au grand juge par le greffier qui était venu lire l'arrêt et devait dresser le procèsverbal de l'exécution. Ce dernier ne rapporta qu'un refus ; on ne permit pas à celui à qtd on avait offert la vie de. choisir le moment de sa mort.

Le rude chef de partisans dut se résigner.

Pendant qu'on lui attachait les mains, il dît à ses compf^gnons ;

— Nous avions assez souvent battu les bleus

pour avoir droit à la mort de soldats; mais nous ne devons rien regretter , en nous rappelant que réchafaud sur lequel nous allons monter a été consacré par le martyre de notre roi !

Avant de quitter la Conciergerie, il dit encore à ses camarades de l'embrasser. Tous obéirent ; ces rudes visages s'adoucirent dans ce suprême adieu à leur chef bien-aimé; quelques yeux devinrent humides. Quand ce fut terminé, il leur dit :

— Et maintenant, il s'agit de montrer aux Parisiens comment meurent des chrétiens, des royalistes et des Bretons.

11 fit signe à son confesseur de lui donner le bras, et, sans attendre l'ordre de l'exécuteur, il commanda : « Marche 1 » avec autant de vivacité et d'élan que s'il se fût agi d'enlever une redoute

11 était dans la première charrette avec son cousin, Pierre Cadoudal; Picot, son domestique, et Coster Saint-Victor; Roger, Seyant, Burbanet Lemercier étaient dans la seconde; Lelan, Mérille et Deville étaient dans la troi^ sième.

MOREAU. PICHEQRU. OEORQBS CADOUDAL. ETC. 85,

Cîoster Saint- Victor n'excitait pas moins de curiosité que son chef. Sa beauté, sa haute mine, son élégance, les bonnes fortunes qu'on lui attribuait, en avaient fait le lion du procès. Le public avait fini par se passionner pour le conspirateur, et, sur le passage du cortège, on entendit à plusieurs reprises des paroles de compassion s'élever de la foule.

Pendant le trajet, Georges, devenu sombre et taciturne depuis qu'on lui avait refusé la faveur qu'il avait sollicitée, n'avait cessé de répéter ses prières. Il vit descendre sans mot dire tous ses compagnons, même Coster Saint- Victor, qui, étant le dernier à le précéder sur l'échafaud, voulut l'embrasser encore, et lui dit, dans ce baiser suprême ;

— Adieu, mon général!

Georges, en se laissant faire, haussa les épaules comme devant un acte de faiblesse ou de puérilité. Puis, quand lai belle tête de son jeune complice fut tombée, il monta d'un pas très-lent, mais très-ferme, les marches de l'échafaud, et lorsqu'il fut arrivé sur la plate-forme, il s'écria d'une voix retentissante :

as CONSPIRATION DE L'AN XII

— Camarades ! je vous rejoins I Vive le roi f Après cette dernière victime, il y eut im moment de confusion. En présence de cette exécution multiple, les précautions avaient été mal prises. Lorsque la tête de Cadouial tomba, les paniers apportés étaient pleins. Le cadavre colossal de Tassassin-cLevalier, qui devait faire souche de gentilshommes, resta plus d'un quart d'heure sur Téchafaud, jusqu'à ce que mon père eût eu le temps d'envoyer acheter de la toile pour lui faire un linceul à part.

Cette dernière marque de respect n'était peut-être point usurpée par l'homme qui a occupé une place si exceptionnelle entre les conventionnels régicides et les pâles assassins du Consulat, de la Restauration, de la monarchie de Juillet et du second Empire.

La politique vient de tenir une telle place dans l'histoire de TÉchafaud qu'elle a dû m'absorber entièrement et me faire passer sous silence bien des dramesplus obscurs qui venaient dans le môme temps se dénouer aussi sur la place de Grève. Il m'a paru logique de dérouler successivement tous ces faits qui se déduisaient

les uns des autres et n'étaient que la traduction visible du mouvement qui s'opérait dans les idées et dans les mœurs ; j'ai fait suivre le tableau de la Terreur de celui de la réaction thermidorienne ; l'âpre fanatisme des comités, de la molle licence du Directoire, jusqu'au moment où la France, lasse d'une liberté trompeuse qui ne lui a donné que l'anarchie, va s'endormir dans les bras de la gloire. Il était peut-être bon, pour apercevoir l'enchaînement logique de tous ces faits, qu'ils fussent ainsi présentés au lecteur dans un ordre de succession parfaite qui lui permit de sui\Te le rapport philosophique qu'ils avaient entre eux.

Mais il est temps maintenant, pour ne point laisser de lacune dans ce livre, de retourner en arrière et de reporter notre attention sur des affaires moins retentissantes et qui, cependant, n'en porteront pas moins leur enseignement.

Il en est \me, surtout, dont la navrante conclusion converge si directement à l'idée principale qui m'a déterminé à affronter les périls de cette publication, qu'on ne s'étonnera point

si je lui donne des développements tout particuliers.

Revenons donc au printemps de Tan iv ; les sinistres exploits des bandes de chauffeurs commençaient à répandre la terreur dans les provinces; chaque joar on apprenait que quelque château ou quelque ferme pris d'assaut avaient été témoins de scènes atroces dans lesquelles l'imagination de bandits avides de pillage avait dépassé les cruautés à l'aide desquelles les an* ciens Parlements, sous l'empire d'une législation barbare, essayaient d'arracher aux coupables l'aveu de leurs crimes. Ce nom de chauffeurs n'était que trop significatif; une terrible association de scélérats, qui avait choisi pour théâtre de ses crimes les plaines de la Beauoe, procédait par intervalles à quelques attentats horribles où l'assassinat n'était que le plus humain et le plus rationnel des expédients. Ces brigands, avant d'immoler leurs victimes, voulant les forcer à divulguer elles-mêmes l'endroit où étaient cachés les trésors qu'ils désiraient s'approprier j avaient inventé un supplice dont l'atroeité infernale laissait bien loin derrière elle

90 LBSURQUES

les tourments de rancienne torture. Ils allumaient un grand feu de brandiUes et en approchaient les pieds du patient jusqu'à ce que la flamme , incendiant les chairs , lui arrach&t les indications qu'il avait jusque-là refusées. Singulière analogie, dans laquelle ce qu'on décorait autrefois du nom de justice se trouvait heureusement vaincu par le crime; et où des scélérats, se montrant plus raffinés dans Tart du tourmenteur, parvenaient plus aisément à satisfaire leur cupidité, que les questionnaires de la ïoumelle à obtenir autrefois des aveux qui, en définitive, ne devaient avoir pour objet que d'éclairer la justice.

C'est à l'époque où de pareils forfaits semaient une épouvante stérile dans le pays, à l'époque où les passions politiques servaient de prétexte à beaucoup d'entreprises criminelles, qui ne menaçaient en réalité que la sûreté des routes et la sécurité des transports, que Ton apprit que la malle qui faisait le service des dépêches entre Paris et Lyon avait été l'objet d'une attaque à main armée. Le courrier de la malle et le postillon avaient été

LBSURQUB8 91

trouvés sanglants et inanimés à peu de distance Tun de l'autre , sur remplacement qui devait avoir servi de théâtre à cette scène de meurtre. Une voiture abandonnée et un cheval retenu encore par le trait de l'attelage restaient comme pièces de conviction de cet audacieux attentat.

Une instruction fut commencée pour en découvrir les auteurs. Elle fat confiée, par le bureau central de la police qui s'était emparé de cette affaire, au citoyen Daubanton, juge de paix de la section du Pont-Neuf, magistrat intègre, froid, et par conséquent plus apte que tout autre à démêler, à l'aide des faibles indices que l'on avait pu réunir, la vérité cachée au fond de cette ténébreuse affaire. On avait mis la main sur mi accusé dont la culpabilité ne paraissait pas pouvoir être révoquée en doute ; c'était un nommé Courriol, qu'on avait arrêté à Château-Thierry, chez un sieur Golier, employé aux transports militaires, et nanti de sommes et de valeurs importantes qui ne pouvaient provenir que du vol dont on recherchait les auteurs.

n LESURQUES

Ce Couniol fut ramené à Paris, ainsi que son hôteGolier et un autre individu^ appelé Guesno, également employé aux transports militairas et commissionnaire du roulage de Douai, qu'on avait trouvé logé dans la même maison. Cette triple capture ne jetait que peu de jour sur l'affaire ; Courriel seul était réellement compromis; quant à Guesno et à Golier, leurs antécédents et leur position sociale semblaient les mettre à l'abri de toute suspicion d'un crime de ce genre.

Guesno était donc définitivement renvoyé de la poursuite et ne revenait au bureau central que pour reprendre ses papiers, lorsqu'il fit la rencontre d'im de ses compatriotes nommé Lesurque?, à qui il se complut à raconter la situation dans laquelle il s'était trouvé et les émotions qui en avaient été la suite. Le récit se prolongeant, Guesno engagea Lesurques à entrer avec lui au bureau central, où il aurait le temps d'achever sa narration pendant qu'on ferait la recherche de ses papiers. Celui-ci n'y fit aucune opposition.

Fatale complaisance! Guesno et Lesurques

LESUBQUES 98-

n'étaient pas plutôt entrés dans Tantichambre^ du cabinet du magislrat Daubanton, qu'ils devinrent l'objet de l'attention particulière de deux témoins appelés du théâtre du crime pour aider aux investigations de la justice sur cette mystérieuse affaire.

Ces témoins, qui étaient deux femmes, crurent reconnaître parfaitement dans Guesno et Lesurques, deux des auteurs présumés de l'attentat , c'est-à-dire deux individus qu'elles avaient vus dans la soirée même à peu de distance du lieu où il avait été commis ; elles n'hésitèrent point à le déclarer au juge Daubanton, Ce magistrat, qui connaissait le cœur humain, avait peine à croire que deux si grands coupables fussent venus ainsi s'exposer, de gaieté de cœur, aux périls d'une reconnaissance pareille, et se jeter, suivant un vieux proverbe d'une expression familière, dans la gtieule du loup.

Quant à Lesurques, surtout, la chose lui paraissait d'ime improbabilité extrême. Guesno, commissionnaire de roulage, avait été récemment victime du détournement de trois caisses

d'argenterie par un commis infidèle, et il cherchait à mettre la main sur son voleur. 11 n'était donc pas étonnant qu'il vînt assiéger le bureau central de police de ses réclamations ; d'ailleurs, il avait aussi à revenir chercher des papiers utiles dont une injuste présomption l'avait momentanément privé. Mais Lesurques, qui n'était là qu'un ami rencontré par hasard, l'auditeur complaisant d'une odyssée qui eut dû, au contraire, lui donner à réfléchir sur le danger de certaines apparences susceptibles de compromettre l'homme le plus pur et le plus innocent, ccFmment admettre que, si sa conscience lui eût fait le moindre reproche, il fût venu ainsi affronter l'œil sévère et perspicace de la police ?

Le digne magistrat Daubanton se trouvait en proie à d'extrêmes perplexités; les inductions morales doivent céder le pas à la brutale * logique des faits, quand ceux-ci semblent prendre un caractère d'évidence. Les affirmations des deux femmes furent si précises qu'il ne put faire autrement que de niellre Gucsno et Lesurques en état d'arrestulion.

LESURQCE3 95

Tant que Tiusiruction fut confiée à ses soiflSj les deux prévenus eurent de grandes chances, 'Kialgré les deux témoignages qui paraissaient les accabler^ de faire éclater leur innocence ; mais tout à coup, sous Tinfluence de causes qu'on ne peut attribuer qu'à la fatalité, la procédure Daubanton fut cassée sur motif d'incompétence , et l'affaire portée devant le tribunal criminel de Melun.

Ici, le magistrat instructeur, privé des éléments qui avaient fait naître dans Tesprit de celui de Paris des doutes assez puissants pour l'amener à une recherche patiente et méticuleuse de la vérité, ne s'appliqua, au contraire, qu'à relever les preuves de culpabilité et à donner ce caractère à des indices assurément fort contestables.

Un acte d'accusation terrible fut donc lancé contre Courriel, Guesno et Lesurques , auxquels étaient venus s'adjoindre, avec un certain Laborde, contumax, les nommés Bruer, Bernard et Richard, tous prévenus de complicité, par participation active ou par recçl, dans l'assassinat et le vol commis au préju-

96 LESUUQUUS

dice du courrier de la malle de Paris à Lyon.

Les débats allaient commencer, lorsque les inculpés, ex.ipant de la faculté que leur accordait la loi, présentèrent une requête pour être renvoyés devant le Tribunal criminel du département de la Seine. Leur demande fut accueillie.

L'affaire fut appelée, le 15 thermidor, devant celte nouvelle juridiction, qui, malheureusement, chercha plutôt à s'éclairer par la procédure incomplète et partiale du directeur du jury de Melun, que par les précieux éléments si judicieusement recueillis par le digne juge Daubanton. Le président du Tribunal criminel de Paris, Jérôme Gohier, membre de l'Assemblée législative, homme dur, obstiné, qui devait plus tard arriver aux honneurs directoriaux pour n'y offrir que le spectacle d'une résistance énergique, mais impuissante, au coup d'Etat du 18 brumaire, déploya dans la conduite de cette affaire une rigueur excessive et un zèle maladroit. Quinze témoins à décharge des plus dignes de foi vinrent établir, en faveur de Lesurques, un alibi des mieux

LESURQITeS 91

constatés; quatre-vingt-trois autres s'accordèrent pour rendre témoignage à l'honorabilité bien connue de Taçcusé ; leurs dépositions s'évanouirent comme une vaine famée devant la persistance de ceux qui voulaient absolument reconnaître en lui un des individus que Ton avait vus, le soir du crime, rôder autour du lieu où il avait été commis. Un des témoins ù décharge, compa^iote et ami de Lesurques , Legrand, bijoutier au Palais-Royal, eut la funeste inspiration de prétendre corroborer son témoignage par celui de son livre-journal, qui devait porter pour ce jour-là la mention d'une opération qui s'était faite au même moment. La production du livre est ordonnée, et on s'aperçoit que le chiffre est altéré, que d'un 8 on a fait un 9, comme si l'on avait eu le projet, à l'aide de cette altération, de tromper la justice. Sur les réquisitions de l'accusateur public, le président ordonne, séance tenante, l'arrestation du malheureux Legrand, sous prévention de faux témoignage.

Cette rigueur ne faisait que trop présager le résultat de l'affaire. Les quinze témoins qui

06 LBSURQUES

certifiaient de V alibi furent impuissants contre les deux femmes qui avaient prétendu reconnaître Lesurques au bureau central de police, et auxquelles étaient venus s'adjoindre cinq autres témoignages aussi affirmatifs et trois autres dubitatifs.

Lesurques n'avait cessé de protester de son innocence, mais avec ce calme et ce sang-froid qui dénotent bien, si Ton veut, une conscience paisible, mais n'ont ni la chaleur , ni l'indignation de l'innocence injustement accusée. Lesurques , né à Douai, était un homme du nord ; le flegme particulier aux habitants de sa contrée concourut à le perdre. Des dénégations plus accentuées eussent peut-être dessillé les yeux de ses juges.

Au moment où les jurés entraient dans la salle de leurs délibérations, une femme impliquée dans la poursuite au commencement de .l'affaire, Madeleine Breban, la maîtresse du principal accusé, Courriol, demanda à, faire au président une importante communication. Conduite devant Goliier, elle déclara que, sur les six accusés présents, son amant était seul

LESUUQUES 99

coupable ; qu'il ne fallait point s'arrêter à la prétendue récognition de Guesno et de Lesurques, parce que tous les deux étaient victimes d'une fatale ressemblance : le premier avec un nommé Vidal, le second avec un nommé Dubosc , véritables auteurs du crime qui avaient trouvé l'impunité dans la fuite.

Le président ne répondit à cette révélation, qui eût dû être un trait de lumière, que par le plus sec et le plus stérile des arguments de procédure ;

-^11 est trop tardl les débats sont fermés.

Nous avons vu depuis des monarchies tomber sous cette parole sinistre. Cette fois, elle n'emportait que la vie d'un innocent; mais c'é^ assez pour jeter un triste voile sur l'image sacrée de la justice.

Le Tribunal, après avoir ouï la déclaration du jury, renvoya Guesno et Bruer de la poursuite ; condamna Courriel, Lesurques et David Bernard à la peine de mort, et Pierre-Thomas- Joseph Richard à vingt-quatre années de fers avec six heures d'exposition.

Le flegme de l'homme du nord était vainçw%

En entendant prononcer cette horrible sentence, Lesurques prit le ciel à témoin de son innocence et lança à ses juges cette foudroyante apostrophe :

— Sans doute, le crime dont on m'accuse est atroce et mérite la mort; mais s'il est affreux d'assassiner sur une grande route, il ne l'est pas moins d!ah(ser de la loi pour frapper un iniiocent. Un jour viendra où mon innocence sera reconnue, et c'est alors que mon sang rejaillira sur la tête des jurés qui m'auront trop légèrement condamné et des magistrats qui les auront influencés.

Spectacle étrange ! Courriel, le vrai coupable, ne semble pas préoccupé du châtiment terrible qu'il a mérité et q\ii l'attend. A peine ramené à la Conciergerie, qui est pour lui l'antichambre de la mort, il ne songe qu'à une chose : confirmer la déclaration de Madeleine Breban, et détourner de Bernard, qu'il sait moins coupable, et surtout de Lesurques, qu'Usait innocent, le coup qui va les atteindre. La vérité se manifeste par les plus indignes organes, et c'est un besoin tel dans le cœur

de rhomme, môme le plus dépravé, qu'il remporte sur tous les autres sentiments.

Dès le lendemain de l'arrêt, Cîourriol qui n'a pu se concerter avec elle, confirme tous les dires de Madeleine Breban, cette maîtresse qui a trouvé, elle aussi, dans l'amour de la vérité, le courage de trahir son amant; il signale Dubosc et Vidal comme les véritables auteurs du crime , ajoutant que sa maîtresse, qui est libre, pourra peut-être mettre la justice sur les traces de ces deux coupables. Deux jours après, il renouvelle ses révélations en faisant connmtre d'autres complices entièrement inconnus, et qui complètent le nombre des personnes qu'on savait avoir pris part à l'attentat.

De nouveaux témoins viennent déposer que, pendant l'instruction et le procès, ils ont reçu des confidences semblables de la fille Breban et qu'ils ne font pas le moindre doute que la justice doit être victime d'une méprise ou d'une erreur. L'un d'eux affirme même avoir vu les individus qu'une funeste ressemblance a fait confondre avec Lesurques et Guesno. Cette ressemblance se serait augmentée, pour le pre-

mier, d!une circonstance particulière, c'est que le nommé Dubosc se serait affublé par déguisement, le soir de l'attentat, d'une perruque blonde, qui en aurait fait le sosie de Lesurques, de manière à tromper l'œil le plus exercé.

Toutes ces clartés nouvelles ne purent dissiper les ténèbres amoncelées sur cette affaire, et les juges, retranchés derrière la clôture des débats s'obstinèrent dans le parti pris del'erreur. Le témoin Legrand, ce bijoutier qui avait eu la fatale inspiration de produire son livre-journal, fut renvoyé de l'accusation de faux témoignage portée contre lui, mais son imagination, effrayée du péril qu'il avait couru, sa conscience bourrelée par la condanmation de son ami, lui firent perdre laraison, et il échangea son opulente boutique contre une cellule à Charenton.

Le pourvoi en cassation fut rejeté ; alors l'intrépide défenseur de Lesurques, toujours convaincu de l'innocence de son malheureux client, adressa une requête au Directoire. Ce pouvoir suprême de la Constitution de Tan iv n'était point investi, comme l'ancienne monarchie, du

droit de grâce, mais il pouvait suspendre jusqu'à plus ample informé Texécution d'un arrêt.

C'est ce que le flot de l'opinion publique le porta à faire pour la sentence qui condamnait Lesurques. Du reste, Courriel n'avait pas été étranger à cette décision; dès qu'il avait su que l'aflFaire était soumise aux Directeurs, il s'était empressé de lear adresser du fond de sa prison cette lettre bien faite pour leur donner à penser:

« Il est donc vrai que je devais ajouter à mon crime un double assassinat! Les déclarations véridiques que je n'ai cessé de faire n'ont pu feire rendre justice à deux innocents qui vont périr victimes de l'erreur. Puis-je espérer, au moins, que, pour venger leur mort, vous donnerez des ordres très-exprès de faire rechercher les quatre individus que j'ai désignés et qui sont mes seuls compUces? Avant que ces pauvres malheureux qu'on va sacrifier fussent mis en jugement, la fille Breban, avec qui je vivais, avait déclaré au commissaire du pouvoir exé- <^utif près la municipalité deMelun, que, des six«

personnes arrêtées pour cette affaire, j'étais le seul coupable. Si elle n'a pas fait cette déclaration devant le Tribunal, c'est par une timidité impardonnable. La vérité ne peut manquer de se montrer ; avant peu vous en serez peiv suadés; mais il ne sera plus temps, les ùmocents auront péril oui, ^e le répète, les imiocmitsl]^ ne cesserai de le répéter jusqu'à mon dernier soupir! »

Courriel, en mettant ici Da\T[d Bernard sur . la même ligne que Lesurques, faisait ime confusion fâcheuse pour ce dernier. Sans doute. Bernard n'avaitpoint pris part à l'attaque à main armée du courrier et au double assassinat, mais il avait été instruit du vol et en avait profité. Placer cet homme, contre lequel des charges aussi accablantes avaient été prouvées jusqu'à l'évidence, au même rang que Lesurques, qui était étranger à tout, c'était affaiblir d'autant l'intérêt qu'il espérait appeler sur ce dernier. Mais ne demandons point à une intelligence bornée, à une conscience oblitérée plus qu'elles ne peuvent produire; contentons-nou5 d'admirer la ténacité avec laquelle ce malheureux, voué à

une mort certaine, oublie le sort qui Tattend pour ne s'occuper que du salut de deux hommes dont il sait l'un et dont il croit Tautre, injustement condamnés. Ce sera un bel hommage rendu à la puissance de la vérité, même sui; les natures les plus rebelles et les plus dévoyées. Le Directoire n'avait pu rester sourd à tant de protestations, d'autant mieux qu'il lui en arrivait de toutes parts. Par un message, en date du 27 vendémiaire, il renvoya l'affaire à l'examen du conseil des Cinq-Cents. Une commission fut nommée; elle choisit le comte Siméon, qui en faisait partie, pour son rapporteur. C'était un mauvais choix : le comte Siméon , jurisconsulte avant tout, était un homme plus préoccupé des abstractions de la loi et des formalités de la procédure que véritablement animé du sentiment de la justice. Son rapport ampoulé et déclamatoire fut une longue dissertation de principes où la péroraison, peu d'accord avec Texorde, concluait, après avoir posé le contraire en prémisses, que la vie d'un homme était bien peu de chose à mettre en balance avec le bien général, et que depuis

rinslîtutîon du jury, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes judiciaires possibles.

Après ce beau coup d'encensoir donné aux lois qu'il avait fabriquées, le conseil des Cinq- Cents passa majestueusement à Tordre du jour; c'était signer l'arrêt de mort d'ime victime innocente des erreurs de la justice humaine.

Lesurques apprit cette fatale nouvelle avec le calme stoïque, la résignation imperturbable qui ne l'avaient abandonné qu'au moment où il avait entendu prononcer sa condamnation. Au milieu de sa famille éplorée, dont il reçut, en présence d'un geôlier, les derniers adieux, il était le seul qui montrât du courage et du sang-froid. Après cette scène déchirante, il se retira dans sa chambre, coupa lui-même ses cheveux, qu'il divisa en plusieurs boucles et renferma en divers paquets sur lesquels il inscrivit la destination de chacun. Puis il écrivit une dernière fois à sa femme; la lettre était ainsi conçue :

« Quand tu liras cette lettre, je n'existerai

LESURQUE8 Vfl

plus ; un fer cruel aura tranché le ûl de mes jours que je t'avais consacrés avec tant de plaisir. Mais telle est la destinée; on ne peut la fuir en aucun cas. Je devais être assassiné JURIDIQUEMENT. Ahl j'ai subi mon sort avec constance et un courage digne d'un homme tel que moi. Puis-je espérer que tu imiteras mon exemple? Ta vie n'est point à toi; tu la dois tout entière à tes enfants et à ton époux, s'il te fut cher. C'est le seul vœu que je puisse former.

» On te remettra mes cheveux, que tu voudras bien conserver, et lorsque mes enfants seront grands, tu les leur partageras; c'est le seul héritage que je leur laisse.

» Je te dis un éternel adieu. Mon dernier soupir sera pour toi et mes malheureux enfants. »

Après avoir écrit ce testament conjugal et paternel, Lesurques plia la lettre et traça d'ime main ferme sur l'adresse :

« A la citoyenne veuve Lesurques. »

- Cette présence d'esprit qui s'étend au delà

igS LESURQUES

de la tombe, si près de s'ouvrir, a quelque chose de saisissant, surtout lorsque Ton songe que cet innocent qui va mourir est déjà, par répreuve qui le purifie, la moitié d'un juste, et le lendemain sera un martyr.

Il passa le reste de la journée à mettre ordre à ses affaires, en dressant un inventaire minutieux de ses créances et de ses dettes. Parmi ces dernières, qui étaient sans importance, figurait une somme de huit louis due au malheureux bijoutier Legrand. Le débiteur avait inscrit à côté de cette mention les paroles suivantes, qui témoignaient de la noblesse de ses sentiments :

— Il n'a pas peu contribué à me faire assassiner ; mais je lui pardonne de bon cœur ainsi qu'à tous mes bourreaux.

Le 9 brumaire an v (30 octobre 1796), jour fixé pour l'exécution, mon grand-père et mon père se rendirent à la Cîonciergerie pour procéder à la toilette funèbre des trois condamnés. Ils les trouvèrent dans la salle consacrée à ces tristes apprêts. David Bernard était dans un état de prostration complète; Courriel parais-

sait au contraire surexcité par une animation fébrile; quant à Lesurques, c'était Thomme calme et paisible des débats, portant sur sa physionomie cette sérénité que la paix de la consscience seule peut donner.

Dès qu'il aperçut mon grand-père que, par son âge le plus avancé, il supposa être l'exécuteur en chef, il s'avança vers lui en lui remettant un papier décacheté.

— Citoyen, dit-il, j'espère, pour l'honneur de la justice, que vos fonctions ne vous réduisent pas souvent à la cruelle extrémité de verser le sang d'un innocent; j'ai donc lieu de croire que vous ne serez pas insensible à la dernière prière d'un homme qui va subir un châtiment immérité . A celui qui n a pu sauver sa vie, il ne reste plus qu'à défendre sa mémoire; c'est pourquoi je confie à votre probité ces lignes qui peuvent faire recouvrer un jour à ma veuve désolée et à mes pauvres enfants l'honneur de leur nom, qu'on vient de leur ravir si injustement.

Le cœur de mon aïeul se serra; il pensa involontairement à Lally, à toutes les victimes de

la Révolution; tous ces spectres tourbillonné^ rent devant ses yeux comme autant de témoins formidables qui venaient dwmer un cruel démenti aux paroles du martyr de ce jour : « J'espère, pour rhonneur de la justice, que vos fonctions ne vous réduisent pas souvent à la cruelle extrémité de verser le sang d'un innocent! »

Tandis qu'un des aides achevait de couper les cheveux à Lesurques, tâche que ce dernier avait lui-même simplifiée la veille, mon grandpère lut le papier qu'il venait de lui remettre : c'était une lettre adressée à ce Dubosc, à la place de qui il était condamné. L'infortuné priait Charles-Henry Sanson de donner la plus grande publicité possible à cette lettre, dont voici les termes :

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