VI PREFACE
in 1887, and were so kindly received that I feel encouraged to offer them again to the public, with the addition of the lectures on Gautier, Mérimée, and Coppée.
The work being intended as a literary reader for second year classes, I hâve not added any notes, but hâve endeavored to make the style simple and easy. In writing this little book I hâve had always in mind Voltaire's saying: "What is not clear is not French"; it is now for the students of French to say whether I hâve succeeded in foUowing the precept of the great Arouet.
It is with pleasure that I acknowledge my indebtedness to Prof. Adolphe Cohn of Harvard University, to Prof. Rosalie Sée of Wellesley Collège, and to Prof. E. S. Joynes of the University of South Carolina, for many valuable suggestions.
AIXÎÉE FORTIER.
TULANE UNITKBSITT OF LOUISIANA, NEW OBLEANS,
September 1, 1889.
SEPT GKANDS AUTEUES DU 19^ SIÈCLE.
Peemière Partie.
Les conférences de PUniversité ont été jusqu'ici en anglais, et les orateurs qui se sont adressés à vous, vous ont parlé dans la langue officielle de notre grand pays. Il était juste qu'il en fût ainsi, car nous sommes Américains avant tout, et il fallait honorer d'abord l'idiome national. Pour bien des Louisianais, cependant, il existe une seconde patrie, cette patrie des ancêtres, dont la mémoire est chérie et vénérée à un tel point que les fils ont gardé un culte pour leurs vertus et un grand amour pour leur langue. C'est donc avec plaisir que j'ai accepté l'invitation de notre Président de faire des conférences en français à l'Université ; c'est un hommage rendu à notre ancienne population et un encouragement à ceux qui veulent conserver en Louisiane la langue et la littérature françaises. D'ailleurs, en mettant de côté toute idée de piété filiale, cette littérature n'est-elle pas assez belle pour qu'on l'étudié et pour qu'on s'y attache avec passion? Au moyen âge, n'a-t-elle pas produit la Chanson de Roland, épopée simple et grandiose, ainsi que les fabliaux fins et spirituels, et les poésies de
Charles d'Orléans et de Villon? La Renaissance ne nous présente-t-elle pas Marot et Ronsard, Montaigne et Rabelais, et ne voyons-nous pas au XVII® siècle, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, Bossuet et Fénelon? N'est-ce pas au XVIII® siècle que vivaient Voltaire et J-J. Rousseau, et n'est-ce pas hier seulement que s'est tue sous la pierre du tombeau la voix harmonieuse et forte de Lamartine et de Vigny, de Musset et de Victor Hugo ?
Que de noms illustres notre époque nous présente, et comme il nous semble étrange de penser que nous sommes les contemporains de ces hommes extraordinaires, dont le génie honore l'humanité et dont le passage sur la terre se fait sentir jusqu'à la fin des siècles. Pouvons-nous nous imaginer un instant qu'Homère et Virgile auraient pu nous chanter leurs admirables épopées, que Dante aurait pu nous parler de Béatrix, et que nous aurions pu voir sur la scène Shakspeare et Molière ? Non, n'est-ce pas, nous avons pour ces hommes d'un autre âge une telle vénération que nous les considérons comme des êtres privilégiés et d'une nature toute différente de la nôtre. Si nous allons à Stratford-sur-Avon et qu'on nous montre la maison du chantre de Roméo, nous nous écrierons, comme dans la chanson de Béranger : " Il s'est assis là, grand'mère, il s'est assis là." Cependant notre siècle n'a rien à envier à ceux qui l'ont précédé, et il nous a été donné de contempler des Homères et des Virgiles et d'entendre le doux son de leurs lyres. Nous pouvons donc analyser l'impression que nous avons éprouvée et raconter ce que nous avons vu, ce que nous avons ressenti, car ces hommes, même ceux qui avaient disparu du monde avant notre naissance, étaient de notre temps.
respiraient le même air que nous, se trouvaient dans cette même atmosphère du XIX® siècle, atmosphère plus vivifiante et plus pure, quoi qu'on dise, que celle de nos ancêtres.
Il y a plus de cent ans, sous le règne de Louis XV, pendant que Voltaire écrivait '^ la Henriade," " Zaïre " et "Candide,^' que Diderot et d'Alembert construisaient l'Encyclopédie, que Montesquieu produisait "l'Esprit des Lois" et "les Lettres Persanes," que Marivaux pesait "des riens sur des toiles d'araignée," et que Buffon jetait les fondements de l'histoire naturelle, il vint un homme qui poussa un cri sauvage et touchant à la fois et qui commença une nouvelle époque. On comprit alors la passion humaine ; on se mit à observer la nature et sa simplicité. Quelque répulsion que nous inspire Rousseau l'homme, nous ne pouvons nier le charme de l'auteur. Prenons " la Nouvelle Héloïse," et nous verrons l'amour le plus passionné, lisons " les Confessions," quelques pages seulement: l'excursion dans les bois de Jean-Jacques et des deux jeunes filles, et nous comprendrons que le siècle qui avait produit " Candide " ait pu donner aussi " Paul et Virginie." C'était le même siècle, ce n'étaient plus les mêmes idées. Pourquoi cette histoire si simple des deux jeunes gens de l'Ile de France a-t-elle un si grand charme que ce petit ouvrage a fait oublier les plus gros in-folio ? C'est que l'auteur s'est pénétré du sentiment de la nature, et qu'il nous a fait voir l'amour dans tout ce qu'il a de plus gracieux et de plus tendre. C'était, cependant, à la veille de la Révolution que Bernardin présentait à la France ses aimables créoles, de cette Révolution qui devait faire tomber la tête d'André Chénier, dont les vers suaves et
d'une élégance attique promettaient à son pays un poète éminent, de cette Kévolution à laquelle M"* de Staël devait être si passionnément attachée qu'elle ne pouvait pardonner à l'empereur de l'avoir étouffée. L'auteur de " Corinne " contribua puissamment à la Eenaissance littéraire du XIX* siècle. " De l'Allemagne " fit comprendre à la France cette nouvelle littérature de Schiller et de Goethe, ces deux amis, ces deux hommes extraordinaires dont les derniers moments expriment si bien les idées et les sentiments. Sur son lit de mort, d'après M. Demogeot, Schiller s'écrie : " Immer besser^ immer ruhigevy toujours mieux, toujours plus tranquille," et Goethe dit à ses amis : " Dass mehr Licht hereinkomme, qu'on laisse entrer plus de lumière."
La littérature anglaise eut aussi une certaine influence sur le mouvement intellectuel en France: l'école des "Lakistes," Byron, Scott et enfin Shakspeare, quoique en 1822, on ait sifflé " Othello " à Paris, en criant : " à bas Shakspeare, c'est un aide de camp du duc de Wellington."
Comme le dit M. Demogeot, après les émotions de la Révolution *^on se reprit à aimer ces bois dont nos chagrins ne font pas tomber une feuille, dont tous nos crimes ne ternissent pas l'éblouissante verdeur." Aussi, ce fut avec enthousiasme que l'on reçut "Atala" et "René" et que l'on suivit Chateaubriand chez les Natchez, dans les forêts vierges du Nouveau Monde. La France était donc prête à écouter les accents d'un vrai poète, il était temps que " l'exploitation des agonies fût interdite" et que l'on ne s'attendrît plus sur "la Sœur Malade," "la Jeune Fille Malade," "l'Enfant Mar lade," "la Mère Mourante" et "l'Oncle à la mode de Bretagne en pleine Convalescence."
En 1820, dans le salon de M"* de St.-Aulaire, un jeune homme fut invité à lire un poème. Il était inconnu, quoiqu'il eût déjà trente ans ; sa taille était grande et élégante, ses traits étaient nobles et sympathiques. Dès qu'il eut commencé à lire, il se fit le plus grand silence, et l'auditoire fut ému jusqu'au fond de l'âme, car il semblait à chacim que c'étaient ses propres impressions que le poète lui communiquait. Jamais, depuis Racine, la langue fraaiçaise n'avait été aussi musicale, aussi touchante, aussi naturelle.
"Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit étemelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges Jeter Tancre un seul jour ? "
Quelle philosophie dans cette question, et comme elle est belle dans sa simplicité ! Comment arrêter ces flots qui passent et qui emportent ceux qui nous ont été chers, que ce soit la vague placide du lac, lorsque le zéphyr vient à peine l'agiter ou le flot tumultueux soulevé par l'ouragan, qui frappe le rocher et retombe recouvert d'écume !
" Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence, On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux. Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Tes flots harmonieux."
Cette barque, c'est la nôtre. Nous nous y asseyons dès que la lumière du jour a frappé nos paupières, et nous continuons notre voyage jusqu'à ce que nos yeux appesantis se soient clos dans la lumière calme et sereine de la lune. Nous sommes partis plusieurs : un père, une mère, des frères, des sœurs, des petits enfants nous accompagnent, et nous nous tenons les mains pendant que les
rameurs frappent sourdement l'onde de leurs longs avirons. Un murmure se fait entendre, un léger bruit, nos mains se sont détachées, et nous voyons glisser lentement dans l'eau du lac un de nos compagnons: tantôt c'est le vieillard aux cheveux blancs, qui nous regardait encore, il n'y a qu'un moment, avec tant de tendresse, tantôt c'est l'enfant blond et rose, tantôt enfin, c'est celle qui était le plus près de nous et que nous pensions pouvoir garder avec nous jusqu'au bout du voyage.
" Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse Oii Tamour à longs flots nous verse le bonheur, S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?
Eh quoi I n'en pouvons-nous fixer au moins la trace? Quoi I passés pour jamais I quoi ! tout entiers perdus I J Ce temps qui les donna, ce temps qui lese^face, X/ Ne nous les rendra plus 1 " V/0(^
Suivons encore les " Méditations ^de Lamartine, et n'était-ce la langue harmonieuse et limpide, ne croirionsnous pas que ce sont les nôtres ? Le poète est lassé du combat de la vie ; il retrace l'étroit sentier qui conduit au vallon de son enfance, et dans ce dernier asile, il secoue la poussière du chemin du monde, et dans cet isolement, il ne voit plus que la nature sous laquelle il découvre son auteur, dont la voix parle à son esprit. Que de fois, dans les moments de tristesse, n'avons-nous pas pensé aux jours de notre adolescence et aux lieux où ils se sont écoulés. Lorsque je regarde en arrière, j'aperçois un grand chêne, sous les rameaux duquel coule un petit ruisseau, où se trouve une légère pirogue. Je me vois dans cette embarcation tenant à la main les "Méditations " ou les " Feuilles d'Automne " et pensant à celle
qui pourrait être mon Elvire, et bien souvent je me prends à regretter et ce chêne, et ce ruisseau, et cette pirogue, et je voudrais pouvoir y mettre tous les miens et flotter loin du monde et de ses misères. Voilà l'effet que produisent les " Méditations." Ce n'est pas le désespoir qui s'empare de vous, vous vous sentez envahi par une douce béatitude, et bercé mollement, vous entendez une voix mélodieuse qui vous parle de la mort et de Dieu, et qui vous réconcilie à l'idée de la mort par l'idée de Dieu. La note de ces admirables poésies est plaintive et religieuse, mais elle est aussi essentiellement tendre, et d'une tendresse entièrement terrestre, car c'est un grand hymne à l'amour, à la femme aimée. C'est surtout dans les " Nouvelles Méditations " que nous trouvons ce sentiment, quoique ce soit dans les premières que sont les vers passionnés à Elvire. " Sapho " nous fait assister au J désespoir et au suicide par amour de la muse de Lesbois.
Même dans les " Etoiles," la plus parfaite peut-être des Méditations, nous voyons l'amour terrestre à côté de l'amour de Dieu : le poète contemple un astre isolé dont l'éclat lui " rappelle un regard qui brillait sur la terre " et il désire alors prendre place dans la céleste chaîne pour apprendre à connaître :
"Celui que nous cherchons, que vous voyez peut-être."
Que d'amour dans " Elégie " ! il semble que rien ne puisse troubler le bonheur de ceux qui s'aiment :
" Aimons-nous, ô ma bien-airaée 1 Et rions des soucis qui bercent les mortels."
La même idée se retrouve dans " A El ..." et surtout dans "Chant d'Amour," tandis que dans "La Gloire" et
dans "Bonaparte" nous entendons une note plus forte, plus énergique. "L'Ange" nous présente une phase différente de l'œuvre du poète, et il faut attendre pour en parler que nous arrivions aux " Harmonies," à " Jocelyn " et à la "Chute d'un Ange."
Qui donc était cet homme inspiré par l'amour et la religion, et dont l'imagination était si grandiose qu'elle s'était exprimée en poésie tout d'abord, comme les nations primitives, comme les enfants de la nature? Quelle avait été la vie d'Alphonse de Lamartine avant qu'il fût appelé à lire " le Lac " chez M"** de St.-Aulaire ? Prenons les "Confidences" et "Raphaël" et voyons comment avait vécu l'auteur des " Méditations."
Ce fut à Mâcon, sur la Saône, et non loin du Rhône rapide et impétueux, que naquit Lamartine. Son grandpère avait trois fils : l'aîné devait hériter de la fortune et du nom, le second était abbé, le troisième chevalier et destiné au célibat. Peu de temps avant la Révolution, qui devait abolir le majorât et les droits féodaux, l'aîné des frères ayant une santé chancelante, le père pensa qu'il faudrait marier le chevalier pour perpétuer le nom de la famille. On hésitait, cependant, à changer ainsi toutes les traditions de l'ancienne noblesse, quand le chevalier résolut la question en épousant Alix des Roys, qu'il avait rencontrée au chapitre des chanoinesses du Beaujolais.
C'est avec la plus grande vénération que Lamartine parle de son x)ère, un peu austère, peut-être, mais patriarche et militaire ; mais rien ne peut égaler la tendresse, le culte, qu'il avait pour sa mère. On peut voir dans la vie entière du poète l'influence bienfaisante de cette mère si belle, si noble et si pieuse. Ce fut elle qui lui donna
cette sensibilité, cette générosité, cette grandeur d'âme qui ont inspiré ses œuvres poétiques, mais il est juste de dire que c'est de son père qu'il a dû tenir ce courage ferme et viril qu'il déploya plu^ tard pour calmer la ™pulace et apaiser l'émeute. Y A ffsL'enfance de Lamartine fut libre et heureuse, et il «femble se complaire à nous la raconter dans les plus petits 'détails. Je désire seulement vous présenter quelques pages de ses " Confidences." Le jeune homme a quitté le collège des Jésuites, il retourne à Milly, et, en se retrouvant en contact avec la nature alpestre, il lui semble qu'il lit dans la poésie de la création " les vers grecs et latins traduits par Dieu lui-même en images grandioses et vivantes." Ses auteurs favoris seront donc ceux qui parlent le plus à son imagination : le Tasse, Dante, Pétrarque, Milton, Shakspeare, Chateaubriand, et surtout Ossian, cet Homère des Qaëls, dont Napoléon lisait les œuvres sur ses propres champs de bataille homériques.
Quand on a vu Clorinde, Béatrix, Laure et Atala, et qu'on a seize ans, le cœur s'ouvre vite à l'amour, et, en apercevant Lucy, le jeune rêveur de Milly sent battre son cœur avec force. Elle a seize ans aussi, ils s'aiment, ils s'écrivent des vers, ils se donnent un rendez-vous à minuit dans un parc, ils s'asseyent sur un banc, mais à peine ont-ils pu parler de la lune et des étoiles que le gros chien du jeune homme vient troubler leur bonheur et les trahir par ses aboiements. Le roman est fini, il a été bien court et bien simple, mais il nous intéresse, car c'est le premier amour de l'homme qui a tant aimé.
Quelques années plus tard, alors que Lucy dort déjà sous la neige des montagnes, nous voyons Lamartine en Italie. Il est allé voir cette terre aux glorieux souvenirs.
11 se rend à Rome, où il admire le Colisée, monument païen, et St. Pierre, la basilique chrétienne. Il va à Naples, d'où il aperçoit la maison du Tasse et le tombeau de Virgile, et captivé par la mer, il monte avec un ami dans la barque d'un pêcheur de la Margellina et navigue sur ces flots si purs qui avaient porté autrefois les hardis Phéniciens, Annibal et ses Carthaginois, Scipion et les Komains.
Un jour, la tempête jette la barque napolitaine sur File de Procida, et le pêcheur conduit ses hôtes à sa cabane construite sur le roc. C'est là que nous rencontrons Graziella, cette charmante créature immortalisée par les pleurs d'un poète. Elle demeure sur l'île avec sa grand'mère et ses petits frères. Elle ne partage pas les préventions de la vieille femme, elle reçoit les étrangers avec une grâce infinie, et les traite comme des amis, surtout lorsque ceux-ci ont remplacé par une barque neuve la vieille embarcation détruite par l'ouragan. Ce fut pendant le séjour de Lamartine et de son ami dans la cabane du pêcheur qu'ils lurent à ces pauvres gens "Paul et Virginie." Cette scène est décrite avec un charme digne de Bernardin, et les larmes qui coulent des yeux de Graziella, sont l'hommage le plus grand à la mémoire de Virginie, car celle qui les versait était aussi pure et aussi belle que la naufragée du " St. Géran."
L'ami de Lamartine l'a quitté pour se rendre en France, et celui-ci essaye de se détacher de la famille du pêcheur, car il s'aperçoit qu'il aime l'aimable fille de Procida. Il ne peut cependant résister à sa passion ; il tombe malade, Graziella vient le voir, et il retourne à Naples dans la maison du pêcheur. Tous les jours, son amour augmente ainsi que celui de la jeune fille. On veut la marier à
son cousin qui est riche et qui Taime, mais elle est au désespoir, et quitte le toit de son grand-père pour se réfugier sur l'île, où elle a vu l'étranger pour la première fois. C'est là que celui-ci la retrouve et lui fait l'aveu de son amour. Il la ramène à Naples, elle s'attache à lui de plus en plus, elle tâche de diminuer la distance qui la sépare de lui, mais elle n'ose espérer, car elle voit le regard de son ami se diriger vers la France. En effet, il est rappelé, dit-il, par sa mère, il abandonne cette enfant dont il était la vie, et quelques mois plus tard, il reçoit une lettre et un paquet : c'est l'adieu d'une mourante, ce sont les beaux cheveux noirs de Graziella. Ah! nous comprenons les remords du poète et son "Premier Regret : " ,
" Sur la plage sonore où la mer de Sorrente Déroule ses flots bleus au pied de l'oranger, Il est, près du sentier, sous la haie odorante, Une pierre petite, étroite, indifférente Aux pieds distraits de l'étranger.
" La giroflée y cache un seul nom sous ses gerbes, Un nom que nul écho n'a jamais répété I Quelquefois cependant le passant arrêté.
Lisant l'âge et la date en écartant les herbes. Et sentant dans ses yeux quelque larmes courir. Dit : * Elle avait seize ans ! c'est bien tôt pour mourir V **
Ces vers si touchants ne vous rappellent-ils pas ceux que consacra Byron à la mémoire d'Haidée ?
" Thus lived — thus died she ; never more on her Shall sorrow light or shame. She was not made Through years or moons the inner weight to bear, Which colder hearts endure till they are laid
By âge in earth : her days and pleasores were Brief but delightful — such as had not staid Long with her destiny ; but she sleeps well By the sea-shore ; whereon she loved to dwell. That isle is now ail desolate and bare, Its dwellings down, its tenants pass'd away; None but her own and f ather's grave is there, And nothing outward tells of human clay ; Ye could not know where lies a thing so fair, No stone is there to show, no tongue to say, What was ; no dirge, except the hoUow sea's, Moums o'er the beauty of the Cyclades."
Byron eut une Haidée, sœur de Graziella, mais il n'eut pas d'Elvire, il n'eut pas de Julie.
C'est dans "Rapliaël" que nous devons chercher d'autres épisodes de la vie de Lamartine. Ce jeune homme que nous rencontrons à Aix, en Savoie, c'est le poète luimême, cette Julie dont il sauve la vie, qu'il retire froide et mourante du lac, et qu'il ranime par son amour, c'est l'Elvire de ses " Méditations." Il est inutile de vous parler de cette passion exaltée, mais platonique de Raphaël et de Julie. Mentionnons seulement le passage où celleci éclairée par l'amour, sent son âme touchée de l'idée de Dieu, et cette autre page où les deux amants vont aux Charmettes. C'est avec plaisir qu'on lit la justification de M"*® de Warens, cette femme aimante et bonne qui recueillit Rousseau, et qui "lui donna la gloire" tandis que celui-ci, dans son ingratitude, l'a avilie aux yeux de la postérité, et " lui a légué l'opprobre ! ! " Lamartine est indigné de cette bassesse, car ce n'est pas lui qui eût agi ainsi. On a pu le blâmer d'avoir donné trop de détails sur sa vie, d'avoir trop parlé de sa mère et de
sa beauté extraordinaire, en ajoutant qu'il en était tout le portrait, d'avoir trop loué son propre génie, d'avoir exagéré ou imaginé les incidents qu'il raconte dans les " Confidences " ou dans " Kaphaël." Ces reproches peuvent être vrais, mais, du moins, nous ne verrons jamais dans ses ouvrages un nom de femme terni ou déshonoré, car il n'y avait rien de vil en cet homme qui avait pu produire les " Harmonies Poétiques et Religieuses " après les " Méditations."
Lamartine nous raconte dans "Raphaël," d'une manière spirituelle et fine, comment M. Didot refusa le volume des " Méditations," en disant à l'auteur qu'il ne pouvait publier des poésies qui ne ressemblaient à rien de ce qu'on avait vu jusqu'alors en France, et lui conseillant d'écrire comme Raynouard ou Luce de Lancival, s'il voulait réussir. Après l'enthousiasme que causa "le Lac," il ne fut pas difficile de faire publier le volume rejeté par M. Didot, et l'auteur acquit, après ses deux premiers livres, gloire et fortune. Il épousa une belle et riche Anglaise, M"* Marianne Birch, et fut nommé secrétaire d'ambassade à Florence, et ensuite à Naples. La Révolution de Juillet vint interrompre sa carrière diplomatique. Il avait été reçu membre de l'Académie, et avait publié en 1830 ses "Harmonies Poétiques et Religieuses." C'est bien l'idée religieuse qui anime ce livre, mais une idée plus haute et moins tendre quelquefois que celle des "Méditations." Déjà, dans "l'Ange," le poète s'était élevé jusqu'à l'épopée; il continue cet ordre d'idées dans cette série de poèmes qui commence avec Jéhova. A mon avis, ce ne sont pas des élégies, ce n'est plus la poésie lyrique, car l'auteur ne se contente plus de chanter le Créateur et de lui rendre grâces, il appelle la
nature entière à son aide^ il la fait parler et raconter ko histoire, et il réunit en un Tout homogène les différente parties qu'il avait séparées afin de les questionner. / . I
C'est d'abord le Mont Sinaï entouré d'éclairs qui n<nis^ apparaît. Moïse pénètre sous le rideau bi*ûlant qui sépare le ciel de la terre, et Jéhova " descend au milieu des tempêtes et du tonnerre." Il faut qu'on le reconnaisse, car de tout temps l'Univers ne l'a-t-il pas cherché, et même l'enfant du désert —
"... élève des pyramides Pour compter de plus près ses dieux.
Vous ne voulez pas croire en Jéhova, mais demandez au chêne comment il est né: un aigle a saisi le gland tombé de l'arbre et l'a emporté dans son aire. Bientôt, le nid roule dans la tempête, et le gland tombe sur la poudre des sillons; le printemps l'arrose, la graine s'ouvre, le germe paraît, et le chêne gigantesque aux rameaux noueux et étendus va bientôt s'élever jusqu'aux nues. D'où vient-il? de la sagesse et de la force du Seigneur.
Regardez encore autour de vous,
" Voyez aux purs rayons de Taurore qui va naître La vierge qui s'épanouit."
Cette vierge, cette jeune fille, qui est la perfection de la nature, est bien frêle, mais elle représente l'humanité, elle représente l'homme qui a su asservir la nature et produire tant de merveilleux ouvrages. D'où vient cette vierge ? Du Seigneur ; et du Seigneur aussi, ces mondes qui nous entourent, et qui, dans leur immensité, sont un témoignage de la grandeur de Jéhova. Voilà l'épopée
religieuse dans tout ce qu'elle a de plus grandiose. Nous la voyons s'affaiblir et devenir un hymne quand le poète s'adresse à la Nuit, au Matin, quand il contemple la lampe du Temple, ou qu'il voit l'enfant faisant sa prière aux genoux de sa mère.
Dans cette idée de Dieu, dans cette contemplation de l'Infini, le poète s'est attristé, il revoit Milly, la terre natale, mais sa tendre mère ne s'y trouve plus, et c'est à son tombeau qu'il a dû jeter ce long cri de tristesse, "Novissima Verba." Son âme est triste jusqu'à la mort; il se demande ce que c'est que la vie, ce que c'est que la mort, il se pose cette question qui nous tourmente éternellement : ceux que nous avons aimés s'occupent-ils encore de nous, après qu'ils nous ont quittés, ou bien n'y a-t-il plus aucune communion d'idées entre eux et nous ? Non, dit-il, il ne faut rien regretter sur la terre, rien excepté l'amour :
" Femmes 1 anges mortels 1 création divine !
Seul rayon dont la vie un moment s'illumine I Je le dis à cette heure, heure de vérité, Comme je l'aurais dit, quand devant la beauté Mon cœur épanoui qui se sentait éclore Fondait comme une neige aux rayons de l'aurore t Je ne regrette rien de ce monde que vous 1 Ce que la vie humaine a d'amer et de doux, Ce qui la fait brûler, ce qui trahit en elle Je ne sais quel parfum de la vie immortelle.
C'est vous seules ! Par vous toute joie est amour ! Ombre de biens parfaits du céleste séjour, Vous êtes ici-bas la goutte sans mélange Que Dieu laissa tomber de la coupe de l'ange I L'étoile, qui briUaut dans une vaste nuit.
Dit seule à nos regards qu'un autre monde luit 1
Le seul garant enfin que le bonheur suprême, Ce bonheur que Tamour puise dans l'amour même, N'est pas un songe vain créé pour nous tenter, Qu'il existe, ou plutôt qu'il pourrait exister. Si, brûlant à jamais du feu qui nous dévore, Vous et l'être adoré dont l'âme vous adore, L'innocence, l'amour, le désir, la beauté.
Pouvaient ravir aux dieux leur immortalité."
Je n'ai à ajouter qu'une chose à ces belles idées : oui, en quittant ce monde, on doit regretter l'amour et la femme aimée, mais le déchirement doit être non moins grand, quand le dernier regard se porte sur l'enfant aussi bien que sur la femme. Le poète lui-même devait éprouver ce sentiment, car il était sur le point d'entreprendre son voyage en Orient, et il devait emmener avec lui nonseulement sa femme, mais encore sa fille.
Lamartine partit sur un vaisseau de deux cent cinquante tonneaux, ayant avec lui, outre sa famille, trois amis et six domestiques. Il emporta de magnifiques présents pour les Orientaux ; en un mot, il agit avec une prodigalité princière, et dépensa six cent mille francs. Il était naturel que l'auteur de Jéhova voulût contempler cette Terre Sainte, où le Seigneur était apparu, ce Mont des Oliviers, où la tristesse du Christ avait été si grande, cette tristesse que le poète comprenait si bien, qu'il avait exprimée avec tant de force dans " Novissima Verba," et qu'il devait éprouver encore plus dans cet Orient, où il perdit Julia, sa fille unique.
" Le Voyage en Orient " est un beau livre et que l'on peut lire avec intérêt, même après " l'Itinéraire de Paris à Jérusalem " de Chateaubriand. La prose de Lamartine est presque aussi harmonieuse que ses vers, les périodes
sont longues et bien soutenues, et l'on ne peut reprocher à l'auteur qu'un peu de prolixité dans les descriptions, pas toujours exactes, assure-t-on, des lieux qu'il a visités.
Ce fut en 1836 que parut "Jocelyn," le plus beau poème, d'après bien des critiques, qu'il y ait en français. Cela me fait un plaisir extrême de pouvoir parler ici de cette œuvre que je lus avec délices dans mon adolescence, et que je relis encore sous l'empire du même charme.
C'est le journal d'un curé de campagne que nous allons parcourir, du pasteur d'un hameau perché au haut des Alpes, d'un homme qui avait pratiqué la charité chrétienne dans tout ce qu'elle a de plus admirable, d'un Fénelon, moins la mitre et la crosse.
Jocelyn a seize ans : c'est le jour de fête du village ; au son pieux de la cloche, les jeunes filles entr'ouvrent leurs fenêtres, se saluent, peignent leurs longs cheveux, s'habillent, et se hâtent d'aller à l'office divin. Le soir, les danses réunissent la jeunesse du village ; Jocelyn a joui avec ivresse de la société de Blanche, d'Anna et de Lucie, et lorsqu'il se retire dans sa chambre, c'est pour faire de doux rêves d'amour. Pendant plusieurs jours, il lui semble que tout le monde doit être heureux comme lui, mais un soir, en passant dans le jardin, il aperçoit sa sœur pleurant aux genoux de sa mère et lui avouant son amour pour Ernest. Elle ne peut l'épouser, car ils sont deux dans la famille, et sa dot est trop faible. En voyant le désespoir de sa sœur, Jocelyn prend une grande résolution : il sera prêtre afi.n que sa part d'héritage aille à cette sœur et qu'elle puisse épouser celui qu'elle aime. La douleur du jeune homme, pendant la dernière nuit sous le toit paternel, est touchante, mais le sacrifice est consommé, et c'est dans un séminaire que nous revoyons
Jocelyn. Là, son âme s'est calmée, et il se prépare à recevoir en paix le saint ministère. Tout à coup, la tourmente qui s'était abattue sur la France de l'ancien régime, et qui avait emporté le trône et la tête de Louis XVI, renverse aussi les murs du séminaire, écrase sous les débris une partie des hommes consacrés à Dieu, et jette les autres sur les montagnes et dans les vallées. Jocelyn a trouvé un refuge dans la Grotte des Aigles, au sommet des Alpes. Il renaît à la vie au milieu de la nature sauvage et grandiose, mais il sent en son cœur un grand vide, car il est seul, et il a besoin d'un cœur ami. Ce passage nous rappelle celui où, dans le "Paradis Perdu," Adam demande au Seigneur \me compagne, puisque de tous les êtres animés, il est le seul qui n'en ait pas une. Le bonheur de Jocelyn, lorsqu'il reçoit Laurence dans sa grotte est exprimé en accents presque aussi sublimes que ceux que prononce Adam, lorsqu'il aperçoit Eve, cette compagne tant désirée. Les jours s'écoulent radieux pour Jocelyn et Laurence, mais le jeune homme éprouve, à son insu, pour cet enfant si pur et si beau, un sentiment extraordinaire d'amitié. Il s'en rend compte enfin, car
" Cet enfant, cet ami ! Laurence, est une femme. . . . Cette aveugle amitié n'était qu'un fol amour 1 "
Ici, le poète nous fait assister à des scènes charmantes : les deux jeunes gens se font l'aveu de leur amour, et Jocelyn a promis à Laurence de ne vivre que pour elle. Il croit alors que le bonheur l'attend, et en 1794, il écrit :
" Le jour succède au jour, le mois au mois ; Tannée Sur sa pente de fleurs déjà roule entraînée.
A tous momens, mon Dieu, je tombe à vos genoux, Est-ce que votre ciel a des soleils plus doux ? "
En deux mois, le rêve de bonheur s'est évanoui; en août, Jocelyn a abandonné Laurence pour répondre à l'appel du vieux prêtre, son bienfaiteur. Il prononce les vœux qui le lient au Seigneur, entend la confession du prêtre que Ton conduit à la mort, et sacrifie, à ce qu'il croit son devoir, son amour et celui de la jeune fille. Ah ! ne retournons pas avec lui à la Grotte des Aigles, car le désespoir de Laurence ne nous permettrait pas de pardonner à celui qui l'avait causé. Laissons aussi passer le délire de Jocelyn, et transportons-nous au village de Valneige. C'est . cette sixième Epoque du livre qui me plaît le plus, et c'est là réellement qu'apparaît l'épopée domestique. Notre âme se calme avec celle du curé, nous mettons de côté toutes nos passions, et c'est avec attendrissement que nous lisons les lettres de Jocelyn à sa sœur :
" Ma mère ! est-il bien vrai ? Dieu nous rend notre mère ? Les vents ont sous sa voile aplani Ponde amère ! Toi, ton mari, vous tous I tous rendus par les flots, Plus trois petits enfants, pendant Texil éclos, Comme ces passereaux que dans notre jeune âge Nous trouvâmes un jour, sous Tarbre après ror|<ge, Que du rameau cassé notre main recueillit, Et qu'en ton tablier tu rapportas du nid
L'orage devait encore secouer l'âme de Jocelyn: un jour il revoit Laurence, Laurence presque perdue ; et un autre jour, c'est lui qui entend la confession de la pauvre femme, c'est lui qui l'absout au nom du Dieu miséricordieux envers ceux qui ont aimé, c'est lui qui ferme les yeux de l'être adoré.
Mentionnons encore l'épisode des Laboureurs, scène rus-
tique digne des Géorgiques, suivons avec pitié le pauvre tisserand qui promène sur la montagne le corps de sa femme, ce fardeau sacré qu'il veut déposer en terre sainte, regardons encore une fois le curé devenu vieux occupé à son ministère, et fermons le livre. Jocelyn n'a plus que quelques minutes à vivre, Jocelyn meurt et retrouve enfin l'éternelle paix.
Voilà donc ce poème admirable qui fera vivre à jamais le nom de Lamartine. S'il advenait que l'on oubliât les "Méditations" et les "Harmonies," l'humble curé des Alpes viendrait rappeler aux hommes le souvenir de celui dont la lyre poétique et inspirée avait vibré de si sympathiques accords.
Dans l'esprit de l'auteur, "Jocelyn" n'était qu'un épisode de cette grande épopée morale qu'il avait conçue pour montrer de quelle manière l'âme humaine arrive à la perfection. " La Chute d'un Ange " est le second épisode du grand poème épique de Lamartine. Déjà, dans "Jocelyn," il avait indiqué l'idée qu'il devait développer dans son nouvel ouvrage, c'est lorsque Jocelyn dit à Laurence qu'ils descendront du ciel, où ils se trouvent, comme l'ange descend sur la terre, mais pour jouir d'un bonheur aussi grand, quoique plus simple.
C'était l'époque reculée où les hommes primitifs et nomades habitaient les forêts, et n'étaient éloignés de leur Créateur que de quelques générations. L'échelle de Jacob n'avait pas été retirée, et les anges venaient encore quelquefois sur la terre. A l'ombre d'un grand arbre dort Daïdha, la fille des enfants de Phayr ; un ange descendu des cieux la contemple, et ne peut se décider à se séparer d'elle. Cependant, des hommes féroces et cupides se sont emparés de l'enfant et rient de son désespoir.
L'ange est emporté par son amour, il devient homme pour défendre la jeune fille, et il est vainqueur des ravisseurs. La tribu à laquelle appartient Daïdha accourt alors, et Cédar, l'ange déchu, est mis au rang des esclaves. Il se soumet à tout, malgré sa force surhumaine, car l'amour de Daïdha le console. C'est elle qui lui montre à parler, c'est elle qui l'instruit des choses de ce monde. Mais on découvre l'amour de la fille de Phayr pour l'esclave avili, et on la met dans la tour de la faim, avec ses jumeaux.
" Ses enfants sur son sein venant de s'assoupir, Daïdha touchait presque à son dernier soupir ; Du sommeil de la mort les délirants nuages A ses sens affaiblis coloraient des images :
Voiles que la nature, avec ses douces mains, Met pour cacher la mort sur les yeux des humains."
Cédar a reconnu la voix plaintive de son épouse, il démolit la haute tour, extermine avec les rocs qui la composaient la tribu de Phayr, et s'enfuit emportant la femme et les petits enfants.
Les deux époux, dans leur route à travers les forêts, rencontrent dans la demeure de l'aigle, un vieillard, un prophète, qui leur enseigne la culture, leur parle du Seigneur et du livre divin.
La neuvième vision nous fait voir Cédar et sa famille au pouvoir de Nemphed, dont les émissaires ont massacré le prophète. Ici, il nous est impossible de suivre le poète, dont l'imagination égarée nous présente des tableaux horribles et monstrueux. Les plus beaux vers ne peuvent nous réconcilier avec ces scènes du palais de Nemphed, où l'ange, devenu homme, endure toutes les
tortures morales les plus atroces; et c'est avec encore plus d'horreur que nous voyons Daïdlia et ses petits enfants mourir de faim dans le désert, et Cédar monter sur le bûcher allumé de sa propre main. C'est avec regret que j'ai dû vous parler de " la Chute d'un Ange," car dans ce poème, nous ne reconnaissons plus le tendre amant d'Elvixe. Ne nous hâtons pas, cependant, de juger, car d'après l'auteur lui-même, ce n'était qu'un épisode de l'ouvrage qu'il méditait. S'il en eût eu le temps, Lamartine nous eût sans doute présenté un autre poème, où il nous aurait fait voir, non l'ange déchu, mais l'homme s'élevant par son courage, par sa piété, et montant ^jusqu'aux cieux sous la forme d'un ange.
Le poète fut mieux inspiré quand il nous montra Childe Harold en Grèce, ainsi que dans ses "Recueillements," où nous apercevons comme un dernier rayon de ce soleil poétique, qui avait brillé d'un si vif éclat et guidé tant de milliers d'âmes dans leur route vers le but suprême : l'amour et la religion.
A partir de la publication des "Recueillements," ce n'est plus le chantre qui rêve et soupire que nous voyons en Lamartine, c'est l'homme d'action, c'est l'historien. Royaliste dans sa jeunesse, il est devenu républicain dans son âge mûr, et il plaide, dans sa grande " Histoire des Girondins," la cause de la République. Peu de livres ont autant passionné l'opinion publique que ce splendide et émouvant plaidoyer en faveur des hommes de la Révolution. Il est impossible de lire cet ouvrage sans être entièrement captivé par la magie du style et l'intérêt du récit. Les faits ne sont pas corrects, nous dit-on, et les phrases sont vides de sens et déclamatoires. Reconnaissons que l'auteur n'a pas fait assez de recher-
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ches et qu'il a quelquefois remplacé les documents par l'imagination, et que le style est parfois plus poétique que ne le comporte la gravité de l'iiistoire, mais quels que soient les défauts de l'œuvre, on la lira toujours, car elle provient d'un grand enchanteur qui sait charmer et convaincre.
" L'Histoire des Girondins " parut peu de temps avant la Révolution de Février, et prépara sans nul doute ce grand événement. Tous les esprits étaient agités par les belles pages de Lamartine, et animés des sentiments de Vergniaud et de ses compagnons. Nous le comprenons. Voyons Rouget de l'Isle à Strasbourg, électrisant son hôte et ses filles des accents de la Marseillaise ; regardons Charlotte Corday, alors qu'elle a tué Marat, le tyran immonde, et qu'elle offre sa belle tête à l'échar faud; assistons au dernier banquet des Girondins, et suivons à la guillotine ces vaillants ho*mmes aux idées nobles et généreuses: Vergniaud, Brissot, Fonfrède, Ducos, Fauchet et tant d'autres ; écoutons l'apostrophe de M"® Roland à la statue de la Liberté ; accompagnons Robespierre et St. Just à la mort, et analysons nos impressions. I^ous excusons avec l'historien les fautes de la Révolution, et nous nous écrions avec lui: "Cette histoire est glorieuse et triste comme le lendemain d'une victoire et comme la veille d'un autre combat. Mais si cette histoire est pleine de deuil, elle est pleine surtout de foi. Elle ressemble au drame antique, où, pendant que le narrateur fait le récit, le chœur du peuple chante la gloire, pleure les victimes et élève un hymne de consolation et d'espérance à Dieu ! " Cet autre combat que prédisait le poète, c'était la Révolution de 1848, accueillie avec tant d'espérance, et détruite trois ans plus tard par l'homme du Deux Décembre.
Le rôle que joua Lamartine en 1848 est trop important pour ne pas en parler. Lorsque Louis-Philippe, sentant son trône s'écrouler sous lui, a abdiqué, comme autrefois Charles X, en faveur de son petit-fils, la duchesse d'Orléans est allée avec courage à la Chambre réclamer la régence et défendre les droits du comte de Paris. Un homme monte à la tribune, et déclare que la France doit songer à elle-même et non à une dynastie, et qu'il lui faut un gouvernement libre. Cet homme, c'est Lamartine. Bientôt, un gouvernement provisoire est nommé, et le grand poète devient ministre des affaires étrangères. La seconde république était née ; quel drapeau prendrartelle? Est-ce le drapeau rouge? Lamartine, au milieu de l'émeute, va le dire au peuple du haut de l'escalier de l'Hôtel de Ville : " Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang. ... Le drapeau rouge n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 : le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la Patrie ! " Voilà de belles paroles prononcées avec un fier courage ! Pendant quelques semaines, Lamartine sera l'homme le plus populaire de la France j en mai, il sauve encore sa patrie de l'insurrection et de l'anarchie, puis il disparaît de la scène politique et tombe dans l'oubli : la France lui avait préféré le prisonnier de Ham !
Son rôle de tribun étant fini, Lamartine se remit à écrire. Son Histoire de la Révolution de 48 ne peut être impartiale, ce sont plutôt des mémoires. Son " Histoire de la Restauration" est intéressante, surtout quand il parle des salons de M™« de Staël, de M"* de Duras, de la princesse de la Trémouille, de M™* de Broglie, de M™ de St.-Aulaire.
Pendant PEmpire, Lamartine tomba dans un état voisin de rindigence, et il lui fallut travailler pour vivre. Ses derniers ouvrages se ressentent de la hâte avec laquelle ils furent composés, mais on voit encore dans *^ Geneviève," dans le " Tailleur de Pierre de St. Point," dans le cours familier de littérature, quelques traces de l'exquise élégance des premières années. Quant à "Toussaint Louverture," le seul drame qu'il produisit, l'ouvrage n'eut pas de succès et n'en méritait pas. Le génie de Lamartine n'était pas dramatique ; ce qui a fait la gloire de ce grand homme, ce sont ses poésies : les " Méditations," les " Harmonies " et "' Jocelyn."
Il est mort en 1869. Quelques remarques maintenant : On me dit qu'on ne lit plus Lamartine, qu'il est le poète des femmes et des jeunes gens. C'est déjà un grand honneur que d'être le poète des femmes, cela prouve que ses œuvres sont nobles et pures. Il est le poète des jeunes gens, cela est vrai, mais il l'est aussi de bien des hommes qui ne sont plus jeunes. On l'accuse de monotonie ; oui, si l'on peut se fatiguer des belles images, si l'on n'aime pas à voir couler une rivière aux eaux calmes et transparentes, dans lesquelles se reflètent les arbres et les fleurs. Si l'on veut un torrent impétueux qui roule avec fracas sur les rocs, et rejaillit en cascades, que l'on prenne Victor Hugo. N'oublions pas, cependant, Alphonse de Lamartine, et rappelons-nous que sa vie et ses œuvres se résument en ces trois mots qu'il voulait que l'on gravât sur la pierre de son tombeau : " Amour, Poésie et Religion." . \
'< Ce siècle avait deux ans I Rome remplaçait Sparte, Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, Et du premier consul déjà, par maint endroit, Le front de Tempereur brisait le masque étroit."
C'est ainsi que Victor Hugo nous donna la date de sa naissance. Il l'a écrite sur une légère feuille de papier que la moindre brise peut emporter, mais cette date s'est gravée dans l'esprit des hommes, et chaque génération la transmettra à celle qui lui succédera. De siècle en siècle l'humanité s'en ira répétant : 1802^ 1885.
" Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ; Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère.
Abandonné de tous, excepté de sa mère."
Un vieillard conduit au Panthéon par une nation en deuil, et son épitaphe écrite dans toutes les langues de la race humaine.
Victor Hugo a donc vécu quatre-vingt-trois ans, un an de moins que Voltaire. On pourrait croire, cependant, de même que pour Arouet, qu'il lui a été donné d'arriver à l'âge biblique des premiers patriarches. Poésies lyriques, poésies épiques, drames, romans, pamphlets poli-
tiques se sont succédé chaque jour sous sa plume, et dans tous les genres, il s'est placé au premier rang, dès le début de sa longue carrière.
Prenons "Victor Hugo raconté," autobiographie du poète, et voyons quelle fut sa vie.
Son père était soldat. A quatorze ans, il était parti avec ses sept frères dans l'armée de la République. Cinq d'entre eux périrent dans ces guerres entreprises par le patriotisme, continuées par l'ambition, et terminées sur le champ fatal de Waterloo. Léopold Hugo suivit d'abord la fortune du général de Beauharnais, puis, un peu avant que le malheureux époux de Joséphine eût été sacrifié comme, autrefois, les généraux athéniens, pour n'avoir pas su vaincre, Hugo alla en Vendée avec son ami Muscar, servit sous Hoche et assista au massacre de Quiberon. Il se trouva ensuite sous Moreau, et fut présent à la bataille de Hohenlinden, qui terminait d'une manière si glorieuse cette campagne de 1800 commencée par Marengo. A Lunéville, il rencontra Joseph Bonaparte, qui le prit en grande amitié, et lui donna plus tard une position importante dans l'armée que l'Empereur lui avait prêtée pour se maintenir sur le trône de Naples. Lorsque Joseph eut placé sur sa tête la couronne d'Espagne, que Napoléon avait arrachée à Charles TV et à son fils, Léopold Hugo fut fait général de division, comte et gouverneur de province. Il fit alors venir sa famille, qui se composait de sa femme et de ses trois fils: Abel, Eugène et Victor. Ce dernier était né à Besançon, où le père se trouvait en garnison. Pendant plusieurs années, la mère et les enfants avaient suivi le général dans ses campagnes, de Besançon à Marseille, de Marseille à l'île d'Elbe, de l'île d'Elbe à l'île de
Corse, enfin ils s'étaient établis à Paris. Le poète parle avec amour des Feuillantines, où se passèrent plusieurs années de son enfance, de ce grand jardin inculte, plein de broussailles, où il jouait avec ses frères et sa petite amie, Adèle Toucher. Il se rappelle aussi une figure d'homme, qui se cachait chez eux, et que des soldats vinrent un jour arrêter. Cet homme était son parrain, le général Lahorie. M"* Hugo était fille d'un armateur de Nantes; elle était royaliste et catholique ; elle fit partager ses idées à ses enfants, et leur donna les plus grands soins. Ceux-ci l'adoraient et ne connaissaient pas leur père, qu'ils ne faisaient qu'entrevoir. Ils ne le virent pas davantage lorsqu'ils furent en Espagne. Le général guerroyait pour Joseph, et les fils étaient au collège des Nobles à Madrid. Ils n'y restèrent pas longtemps, car Joseph tomba, et Napoléon dut rappeler ses armées en France. Le général Hugo resta fidèle à l'Empire jusqu'au dernier moment, et défendit Thion ville avec un rare courage en 1814 et pendant les Cent Jours. A la chute de l'Empereur, M"* Hugo fit éclater ses sentiments royalistes. Son mari se sépara d'elle, et les enfants furent laissés à leur mère. Eugène et Victor furent mis à la pension Cordier. C'est là que les deux frères commencèrent à rimer. Victor Hugo écrivit un grani nombre de poésies, parmi lesquelles une tragédie, "Irtamène" et un mélodrame, "Inez de Castro." Il a appelé les ouvrages de cette époque : " Les Bêtises avant ma Naissance." C'est en 1817 que commence réellement sa carrière poétique. Il concourut pour le prix de l'Académie Française et eut un accessit. Il aurait eu le prix, dit-on, s'il n'avait écrit ;
** Moi qui, toujours fuyant les cités et les cours, De trois lustres à peine ai vu finir le cours."
Les juges crurent qu'il voulait se moquer d'eux, en prétendant n'avoir que quinze ans. C'est alors qu'il vit Raynouard, l'auteur des "Templiers" qui lui écrivit: " Je fairai votre connaissance avec plaisir."
Le jeune poète remporta ensuite deux prix aux Jeux Floraux, et entra alors dans la célébrité. Chateaubriand l'appela l'enfant sublime, et son "style de feu," comme dit Sainte-Beuve, le rendit le rival de l'auteur des " Méditations." Quand il n'était encore qu'au commencement de sa carrière, sa mère mourut. Ce fut un immense chagrin pour le poète, car il n'avait jusqu'alors vécu que pour elle. Il chercha une consolation dans l'amour d'une jeune fille, et se fiança à son amie d'enfance, Adèle Foucher. Il se mit à travailler avec ardeiir pour se créer une position, et publia en 1822 ses " Odes et Ballades." Nous voyons dans ce recueil le jeune homme enthousiaste, dont le trop plein du cœur déborde en paroles harmonieuses et passionnées. Le poète est essentiellement royaliste, mais cela ne nous étonne pas, car, dit-il : " si mon père a été un des premiers volontaires de la grande «république, ma mère, pauvre fille de quinze ans, en fuite à travers le bocage, a été une brigande comme M"* de Bonchamp et M"® de Laroche jaquelein."
Dès les premières poésies de Victor Hugo, on voit que le poète est maître de la langue. Le vers est ample et la rime toujours riche. La délicatesse et la tendresse ne sont pas exclues de ces odes, mais le sentiment ne paraît pas aussi profond que chez Lamartine. Il y a, peutêtre, plus de grâce que dans les " Méditations," mais le rythme n'est pas aussi musical, et les vers nous touchent moins, car le poète n'est pas aussi ému, et il ne pouvait l'être, à cause des sujets qu'il traitait. Néanmoins, il
sait faire appel à notre pitié, lorsqu'il parle de Louis XVII:
" En ces temps-là, du ciel les portes d'or s'ouvrirent ; Du Saint des Saints ému les feux se découvrirent : Tous les cieux un moment brillèrent dévoOés ; Et les élus voyaient, lumineuses phalanges, /y Venir une jeune âme entre de jeunes anges /J Sous les portiques étoiles." sC/^
Presque toutes les odes sont sur des sujets politiques et royalistes, l'Empereur y est encore Bonaparte, il n'est pas encore l'aigle, dont " la chute fit dans l'air un foudroyant sillon." Louis XVIII et Charles X même y sont exaltés. Nous aimons mieux passer de ces éloges outrés des Bourbons aux poésies simples et charmantes : "Moïse sur le Nil," " le Nuage," et surtout " la Fille d'O'Taïti," dont la complainte est aussi douce que le frôlement des feuiDes de ses bananiers, lorsque le plus léger souffle du vent vient les agiter. . " Le Sylphe " est la plus gracieuse des odes; c'est plutôt une ballade, cette histoire de l'enfant de l'air, qui, n'ayant pu rentrer assez tôt dans sa rose, supplie la jeune châtelaine de lui donner un asile près d'elle : il a peur de la nuit sombre, des spectres, des démons, des hiboux, du vampire, du follet, du nécroman ; il dit à la bachelette comment il est beau, et lui offre le voile d'un ange et le songe du ciel, mais il implore en vain :
** n pleurait. — Tout à coup devant la tour antique, S'éleva, murmurant comme un appel mystique, Une voix .... ce n'était sans doute qu'un esprit I Bientôt parut la dame à son balcon gothique : — On ne sait si ce fut au sylphe qu'elle ouvrit."
Mentionnons encore parmi les odes: "les Deux Iles," " A mon Père," " A l'Arc de Triomphe de l'Etoile," où le poète commence à s'inspirer de Pépopée napoléonienne. C'était qu'il avait revu son père, peu de temps après son mariage, et qu'il l'avait aimé, comme Marius, dans "les Misérables," aime la mémoire du Colonel baron de Pontmercy. Voyons encore parmi les ballades : " les Deux Archers," conte fantastique du moyen âge, et " la Fée et la Péri " qui toutes deux veulent entraîner l'enfant chez elles et l'écarter de la route du ciel par leurs séduisantes promesses ; mais l'enfant a entrevu les cieux et s'y est envolé. Prenons aussi notre essor, et avançons avec plus de confiance à travers l'œuvre complète du poète.
La première édition des "Odes et Ballades" avait rapporté sept cent cinquante francs à l'auteur, et Louis XVIII lui avait accordé une pension de mille francs, et plus tard, une autre de deux mille. Victor Hugo avait donc pu se marier. Son bonheur fut assombri par un bien triste événement : le soir de son mariage, son frère Eugène devint fou. Nous savons tous, les beaux vers si touchants que le poète a consacrés à la mémoire du compagnon de son enfance, et qui commencent ainsi :
" Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, poète, Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer ta tête
De son doigt souverain, D'en faire une urne sainte à contenir Textase, D'y mettre le génie et de sceller ce vase
Avec un sceau d'airain.
" Puisque le Seigneur Dieu t'accorda, noir mystère I Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire, Et souffla sur ton front.
Et, comme une naceïïe errante eTtt'eau remplie, Fit rouler ton esprit à travers la folie, Cet océan sans fond ; "
Il demande alors à ce frère libéré par la mort s'il se souvient des années de leur enfance, et il les lui rappelle. Mentionnons "les Orientales," au style imagé et coloré comme le langage des Asiatiques, aussi brûlant que le soleil des déserts d'Arabie. Nous y trouvons " le Feu du Ciel," nuage chargé de foudre et d'éclairs, qui éclate sur les villes maudites remplacées par le lac Asphaltite, " les Têtes du Sérail " et leur effrayant dialogue, et les vers, énergiques et tendres en même temps, dédiés à la Grèce et à ses défenseurs. Arrivons aux " Feuilles d'Automne " et aux " Chants du Crépuscule," et lisons-les avec attention, car ce sont, à mon avis, les plus belles poésies lyriques qu'il y ait en français, pas aussi suaves que les " Méditations " mais plus sublimes, si Ton peut s'exprimer ainsi. Nous ne nous assoupissons pas au son de cette lyre, et ce ne sont pas des rêves que nous faisons. Au contraire, cette musique pleine et sonore nous ranime et nous donne encore plus d'énergie pour le combat de la vie, pour arriver à jouir de ce bonheur domestique, dont le poète nous fait parfois un si charmant tableau. C'est la mère :
" O Tamour d'une mère ! amour que nul n'oublie I Pain merveilleux qu*uu Dieu partage et multiplie 1 Table toujours servie au paternel foyer I
icun en a sa part, et tous l'ont tout entier ! "
^enfant qui naît :
iOrsque Penf ant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris ; son doux regard qui brille Fait brUler tous les yeux,
34 SEPT GEAiroS AUTEURS.
£t les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être. Se dérident soudain à voir l'enfant paraître» Innocent et joyeux."
C'est l'enfant au berceau :
" Enfant, rêve encore I Dors, ô mes amours !
Ta jeune âme ignore Où s'en vont tes jours.
Comme une algue morte, Tu vas, que t'importe?
Le courant t^emporte, Mais tu dors toujours
C'est l'enfant qui court :
*^ Venez, enfans 1 A vous jardins, cours, escaliers I Ebranlez et planchers, et'plafonds et piliers 1
Que le jour s'achève ou renaisse, Courez et bourdonnez comme l'abeille aux champs I Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants
Iront oîi vous irez, jeunesse ! "
C'est la jeune fille "rose avec des yeux bleus," c'est " un voile blanc qui glisse et fuit dans les ténèbres," et que nous poursuivons ; enfin c'est le recueillement de la famille et la prière en commun. Voilà quelques-unes des scènes que nous présentent ces belles poésies. Gustave Planche, le sévère critique, et bien d'autres après lui, depuis la mort du poète, ont dit que Victor Hugo était un charmeur, et que c'est la magie de son style qui nous enchante, car il n'y a pas d'idées sous ces belles paroles. Quels que soient les défauts de cet homme extraordinaire, on ne les rencontre pas dans " les Feuilles d'Automne " et à peine dans "les Chants du Crépuscule." N'avez-
VOUS pu suivre avec moi les différentes phases de la vie humaine dans tout ce qu'elle a de plus gracieux : l'enfant, la jeune fille et la mère, et ne nous semble-t-il pas que nous voyons les tableaux, où Penfant, la jôane fille et la mère jouent un rôle si charmant *^^"f^^
Voulons-nous des scènes plus énergï^e^? Le poète nous montrera l'homme " plus grand que le destin, plus grand même que Rome " présentant au monde l'héritier de ses trônes, et s'écriant : " l'avenir est à moi ! "
Cet avenir, ce demain, qui devait être " Moscou qui s'allume la nuit, comme un flambeau," *' la vieille garde au loin jonchant Id plaine," Waterloo, Ste. Hélène, et enfin le tombeau.
Laissons Victor H igo à l'apogée de sa gloire comme poète, et considérons- 'e comme prosateur, comme romancier. A l'âge de seize ans, il avait écrit " Bug-Jargal," mais sept ans plus tard, il le remania. On aperçoit dans ce premier ouvrage les qualités et les défauts de tous les romans d'Hugo ; les qualités, c'est-à-dire, l'intérêt et la force du récit ; les défauts : l'exagération du grotesque et du beau mis en contraste. " Bug-Jargal " est l'histoire de la révolte des esclaves à St. Domingue, en 1791. Le capitaine d'Auverney, neveu d'un riche planteur de l'île et le fiancé de sa fille, s'aperçoit qu'un esclave vient chanter à sa Marie des romances d'amour, dans les bosquets. Il veut le punir de sa témérité, mais cet esclave, ce Pierrot, sauve la vie de Marie qu'un crocodile allait dévorer. D'Auverney lui tend la main, et ils s'appellent frères. Pierrot, cependant, a insulté le maître, il est condamné à mort. Le capitaine lui offre les moyens de s'évader, l'esclave refuse. D'Auverney conduit sa fiancée à l'autel, mais il faut qu'il parte immédiatement, car D
est bruit d'une révolte dans une autre partie de l'île. Quand il revient chez son oncle, il trouve celui-ci assassiné, sa maison brûlée, et il voit Pierrot qui emporte Marie dans les bois. Alors commence la terrible guerre contre les esclaves; le capitaine combat en désespéré, mais il est pris et conduit devant le féroce Biassou. Il assiste à des scènes d'une cruauté inouïe, où les noirs massacrent les blancs, et il voit parmi les démons, Habibrah, le nain de son oncle, l'obi,, le sorcier. D' Auvemey est condamné par Biassou à être pendu, et Habibrah est chargé de l'exécution. Au moment où le blanc allait être lancé dans l'abîme, arrive Pierrot, qui s'écrie: "camar rades, arrêtez." Le nain veut protester, mais Pierrot dit aux noirs : " Je suis Bug-Jargal. Mon père était roi au pays de Kakongo, et rendait la justice sur le seuil de sa porte." A ces mots, le capitaine est délivré et conduit par Bug-Jargal dans une grotte, où il retrouve Marie, sauvée encore une fois par l'esclave. Peu après, D' Auvemey rencontre le monstre Habibrah, et un combat terrible s'engage entre eux au-dessus d'un précipice. Le capitaine est victorieux, et il court à son camp. Il arrive au moment, où Bug-Jargal, qui s'est livré pour sauver quelques prisonniers noirs, vient d'être fusillé. D' Auvemey lui-même est tué, un peu plus tard, ainsi que sa femme. Ce roman, tout invraisemblables qu'en soient certaines scènes, ne manque pas de mérite, mais on ne le lirait plus, s'il n'était Touvrage de l'auteur de "Notre Dame de Paris " et des " Misérables."
" Han d'Islande " fut écrit quand Victor Hugo n'avait que dix-huit ans. Il est impossible d'en faire l'analyse, tellement les incidents s'entassent, tellement Thorreur y prédomine. En vain les amours d'Ordener et d'Ethel
Jettent une lueur de poésie sur le roman, l'œuvre ne peut nous plaire, et nousj^j;Kis hâtons de prendre " Notre Dame de Paris." yÇ^
Nous sommes en 1482 ; la bonne ville de Paris est en joie, car l'on va célébrer par de grandes fêtes l'arrivée des ambassadeurs flamands, qui viennent pour les fiançailles de Monsieur Charles, dauphin du Viennois et de Madame Marguerite d'Autriche, fille de Marie de Bourgogne et de Maximilien, roi des RonLains. Il y aura un mystère, et la foule se presse dans la grand'salle du Palais, en attendant son éminence, Monsieur le cardinal de Bourbon, qui doit représenter aux fêtes Monsieur Louis de France, roi très chrétien. Parmi ceux qui sont dans la salle, nous remarquons les écoliers de l'Université de Paris, et surtout Jehan du Moulin, dont l'esprit satirique s'exerce sur tous ceux qu'il aperçoit. ' Nous voyons aussi un mendiant assis, les jambes croisées au-dessus de la scène, et nous apercevons beaucoup de femmes toutes braves et endimanchées. Mais le mystère est commencé, et maître Gringoire, l'auteur, jouit déjà de son triomphe, quand le mendiant se met à pousser des cris lamentables. L'auditoire crie : à bas le mystère, et demande la fête des fous. Ici, nouvelle scène ; c'est celui qui fera la plus horrible grimace qui sera le pape des fous. Une tête se présente au trou de la rosace, et offre à la populace une merveilleuse grimace. L'homme est proclamé roi, mais chose monstrueuse, " la grimace était son visage." C'est Quasimodo, le sonneur de cloches de Notre Dame. Il faut lire dans le roman la description de cette création extraordinaire de Victor Hugo. Jamais l'imagination gigantesque de l'auteur n'a produit un monstre aussi complet dans sa prodigieuse laideur. Il n'a que
deux affections : rarchidiacre Claude FroUo, son maître^ et la cathédrale. Comme il aime le vieil édifice, avec quelle joie il grimpe sur les pierres et arrive au beffroi, avec quel amour il contemple sa grosse cloche d'airain, avec quelle frénésie il s'accroche au bourdon et se laisse emporter dans l'espace, ivre de joie et d'orgueil du grand bruit qu'il produit!
Quasimodo est pape des fous, il est porté en triomphe, il regarde la foule d'un air stupide, mais tout à coup il est arraché de son siège, et l'archidiacre l'emmène comme un esclave. Claude FroUo, sombre créature, prêtre et astrologue, a rencontré sur sa route Esmeralda, la gitana. Voilà le côté poétique du roman, c'est cette frêle et gracieuse jeune fille, qui danse dans les rues au son du tambourin. Elle est légère comme un sylphe, elle est belle et pure:
Gringoire, le poète déçu, erre à l'aventure dans Paris ; il entend un cri, il voit une enfant se débattre entre les bras d'un monstre ; c'est Quasimodo qui enlève Esmeralda. L'archidiacre le suit. La jeune fille est donc perdue ! Non, elle est sauvée par le beau capitaine, Phœbus de Chateaupers, et le sonneur de cloches est pris.
Le poète continue sa route, mais au bout d'un instant, il se trouve entouré par une bande de démons ; il est au pouvoir des gueux, dans la Cour des Miracles. Là, les boiteux marchent, les aveugles voient, les plaies disparaissent, les jambes et les bras repoussent. Là, sont des hommes, des femmes, des enfants, pêle-mêle ; là, se trouvent les capons, les francs-mitous^ et les H f odes; là, trône le roi de Thune dans l'enfer des timands.
Il est inutile de raconter la terreur du pauvre Grin-
goire ; il suffit de dire qu'il est sauvé par Esmeralda, la gentille Egyptienne. Oui, cet ange demeurait parmi ces damnés, ce lis se trouvait dans cette vase, et n'avait rien perdu de sa blancheur.
Arrêtons-nous ici un instant, et appelons l'attention sur trois chapitres du livre : " Notre Dame," " Le Vieux Paris," "Ceci tuera cela;" étudions-les, et nous comprendrons ce que c'est que l'archéologie, et nous arriverons à lire cet alphabet aux lettres gigantesques, les grosses pierres des immenses édifices. "Ceci tuera cela," le livre tuera l'architecture, dit l'auteur, les modernes ô'en vont mutilant les monuments de l'antiquité et du moyen âge.
Quasimodo, le sourd, est condamné par un magistrat sourd; il est conduit au pilori, après avoir été flagellé impitoyablement. Il demande à boire, il rugit. Quelle main va porter la goutte d'eau à cette bouche hideuse ? c'est celle d'EsmeraJda, la gitana. Une larme tombe de l'œil unique du monstre, et désormais sa vie appartient à l'Egyptienne. Cependant, celle-ci a revu le beau Phœbus, elle lui donne un rendez-vous, où il tombe frappé par l'archidiacre. Esmeralda est accusée de ce crime, elle est jugée et condamnée à mort. N'entrons pas dans les détails, disons seulement que la jeune fille est enlevée à la justice par Quasimodo et conduite à Notre Dame, où elle a droit d'asile; faisons voir les gueux de la Cour des Miracles assiégeant la vieille basilique pour sauver Esmeralda ; assistons à ce combat, terrible et grandiose à la fois, du sonneur de cloches qui, croyant défendre la jeune fille, repousse la foule du haut de l'édifice, les écrase sous les pierres, et fait couler sur eux un torrent de plomb fondu; contemplons à la Bastille Monsieur
Louis de France et ses compères: Coiotier, Olivier le Daim et Tristan l'Ermite, et arrivons à la fin de l'ouvrage. La malheureuse Egyptienne est poursuivie par le sinistre archidiacre, qui la fait sortir de son' asile et la livre à la recluse du trou au Eat, à la Safehette, à Tennemie mortelle des bohémiens, qui lui ont ^levé son enfant, sa fille unique. Esmeralda est entre^ les mains décharnées de la recluse, elle va être misé en pièces, quand la Sachette reconnaît en elle son enfant si longtemps perdue. Hélas ! cette entrevue sera la dernière, Esmeralda est enlevée à sa mère, et bientôt elle n'est plus qu'une blanche forme qui se balance au bout d'une corde. Du haut d'une tour de Notre Dame, Quasimodo et Claude Frollo ont assisté au supplice de la malheureuse enfant. L'archidiacre pousse un cri de haine, suivi d'un cri de désespoir, car le sonneur de cloches a précipité son maître sur le pavé, où il est écrasé. Qu'est devenu le beau Phœbus ? Il fait la cour à Fleur de Lys Gondelaurier ; et Quasimodo ? Il est allé mourir sur le cadavre d'Esmeralda.
J'ai tenu à vous faire l'analyse de "Notre Dame de Paris," de cette œuvre puissante, malgré ses défauts, qui fut commencée pendant la Révolution de Juillet et achevée en cinq mois et demi. Ce roman devait être suivi du "Fils de la Bossue" et de " Quiquengrogne," mais ces deux ouvrages, annoncés pendant des années, ne furent jamais écrits. L'auteur avait déjà produit "Le Dernier Jour d'un Condamné " et " Claude Gueux."
Dès sa jeunesse, Victor Hugo était opposé à la peine de mort, et toute sa vie il plaida la cause des condamnés. Il avait obtenu la grâce de Barbes, en envoyant à Louis- Philippe cet appel pathétique :
" Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe 1 Par ce royal enfant, doux et frêle roseau, Grâce encore une fois ! grâce au nom de la tombe I Grâce au nom du berceau."
A Guemsey, il s'adressa souvent à lajr^me Victoria en faveur des criminels ; et, ce qui est plus étrange, il essaya de sauver John Brown, et demanda sa grâce en le comparant à Spartacus.
"Le Dernier Jour d'un Condamné" est un éloquent plaidoyer contre la peine de mort. Les angoisses du criminel sont navrantes : au moment de monter sur l'écliafaud, il revoit toute sa vie passée, il se rappelle sa course dans le jardin avec Pépita et son premier baiser d'amour ; il voit sa vieille mère, sa femme, sa petite fille; puis tous ces songes s'évanouissent, et la guillotine seule lui apparaît.
" Claude Gueux " est non seulement un argument contre la peine de mort, mais contre l'administration de la justice par la société. Victor Hugo devait développer cette même idée dans son grand ouvrage, "les Misérables." Jamais livre n'eut plus grande circulation que ce roman écrit pendant l'exil; il fut publié, en même temps, en neuf langues différentes, et surpassa même " Notre Dame de Paris," par la grandeur des idées et le pathétique des événements. Nous sommes heureux de ne pas rencontrer dans cet ouvrage des monstres tels que Habibrah, Han d'Islande, et Quasimodo, et, quand nous avons terminé le livre, nous n'éprouvons aucun sentiment pénible, aucune angoisse, comme quand nous voyons Esmeralda étranglée par le bourreau. Au contraire, la lecture des "Misérables" nous élève l'âme, car elle nous fait voir de quel sublime dévouement l'homme est
capable, et quelle abnégation presque divine le cœur bumain peut contenir.
Jean Valjean a volé un pain pour empêcher sa sœur et ses enfants de mourir de faim. Il est condamné par la société et envoyé au bagne. Il en sort, après quelques années, mais il n'est plus qu'un forçat, un misérable, repoussé de tous, un scélérat enfin. C'est alors qu'il arrive chez l'évêque Myriel, ce prêtre catholique, qui nous fait oublier l'archidiacre de Notre Dame. Il est volé par Jean Valjean, mais il lui pardonne, et au contact de cette charité chrétienne, le galérien est devenu un homme, je devrais dire, presque un Dieu. Il est maire d'un village qu'il a comblé de bienfaits, mais on le renvoie au bagne pour une faute commise avant qu'il eût vu l'évêque Myriel. C'est dans ce village que nous rencontrons Fantine, cette mère qui se martyrise pour envoyer de l'argent à sa petite Cosette.
Présentons seulement quelques tableaux de ce vaste drame : Voici l'auberge des Thénardier ; les deux filles de l'aubergiste sont richement parées, elles jouent avec leurs poupées et maltraitent une enfant chétive et en haillons. Cette enfant, c'est Cosette, la fille de Fantine. Quelques minutes plus tard, Cosette est seule dans la forêt, elle va chercher de l'eau à la source. Comme elle tremble, la pauvre enfant, comme elle a peur de la nuit et du silence des bois, comme le seau est lourd. EUe ne le sent plus, un homme l'a enlevé de ses mains, et marche à côté d'elle. C'est Jean Valjean, le forçat évadé. Retournons à l'auberge: c'est la St. Sylvestre, les petites filles de Thénardier ont mis leurs jolis souliers dans la cheminée, Ja petite abandonnée aussi a mis son petit sabot pour recevoir l'offrande. O sublime confiance de l'enfance.
et comme Victor Hugo comprenait le caractère des enfants ! Jean Valjean a emmené Cosette, il rentre à Paris, il échappe à Javert en pénétrant dans ce lugubre édifice, le couvent du petit Picpus, il jouit enfin d'un grand bonheur avec Cosette, cette enfant qui est toute sa vie.
Allons chez M. Gillenormand, le vieux royaliste, nous y verrons Marins, son petit-fils. Marins ne demeure pas avec son père, et n'apprend qu'après la mort de celui-ci quel héros il avait été. Il quitte alors la maison de son grand-père, en injuriant la mémoire de Louis XVIII, il rencontre Cosette, qui est devenue une belle jeune fille, et ne pouvant l'épouser, il court à la barricade, rue St.-Denis, pour se faire tuer. C'est là que nous rencontrons les amis de l'A. B. C. et que nous assistons à la mort du vieux Mabœuf, et de Gavroche, l'intrépide gamin, qui ramassait les cartouches au milieu d'une grêle de balles, en chantant: "C'est la faute à Voltaire, c'est la faute à Rousseau."
Marins est sauvé par Jean Valjean, il épouse sa Cosette, et le forçat, séparé de l'enfant qu'il a élevée, quitte ce monde, après avoir fini sa tâche.
" Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange, Il vivait. Il mourut quand il n*eut plus son ange ; La chose simplement d'elle-même arriva, Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va."
La bataille de Waterloo, dans " les Misérables," est une des plus belles pages d'histoire que l'on puisse lire. Par qui Napoléon fut-il vaincu ? Par Blûcher ? par Wellington ? Non, par la fatalité. L'homme pesait trop dans la balance de l'Europe. Il fallait qu'il tombât.
" Comme s'envole au vent une paille enflammée S'évanouit ce bruit qui fut la grande armée."
Dans "les Travailleurs de la Mer," nous assistons à la lutte de Thomme contre les éléments et contre la pieuvre aux mille bras recouverts de ventouses, et nous ne pouvons détacher nos regards de ce Gilliatt, qui meurt en contemplant le navire qui lui enlève sa Déruchette bien-aimée. Dans "l'Homme qui rit,*' l'auteur abuse peut-être de l'antithèse, mais Gwymplaine n'en est pas moins un personnage touchant et dramatique. " Quatrevingt-treize " nous fait voir un épisode de la guerre de la Vendée; cette terrible époque est décrite avec force et impartialité, et nous apercevons le poète à travers le romancier dans ce charmant chapitre, "le Massacre de St. Barthélémy," où deux petits enfants déchirent un gros livre et jouent avec les pages, pendant que brûle le château qui les renferme.
C'est comme auteur dramatique que Victor Hugo a montré le plus d'originalité, et s'est écarté le plus de ses devanciers. Dans la préface de Cromwell (1827), il expose son système avec éloquence. Il divise l'histoire en trois grandes époques : les âges primitifs, l'antiquité, et l'âge moderne. Il donne à la première époque la poésie lyrique ; à la seconde, l'épopée ; à la troisième, le drame. Il vont le drame, dégagé des règles de l'unité de temps et de lieu du théâtre classique, et ne conserve que l'unité d'action. Il recommande de faire comme Lope de Vega :
<' Quando he de escrivir una comedia Encierro los preceptos con seis Uaves."
"Quand je dois écrire une comédie, j'enferme les préceptes avec six clefs." Il ne faut donc, continue la pré-
face, prendre conseil que de la nature, de la vérité et de l'inspiration, et bien se garder d'imiter. " Il vaut mieux encore être ronce ou chardon, nourri de la même terre que le cèdre ou le palmier, que d'être le fungus ou le lichen de ces grands arbres. La ronce vit, le fungus végète." C'est le respect des règles qui a empêché Racine de représenter sur la scène le meurtre de Britannicus, et qui a retenu Corneille lui-même.
Molière seul a compris réellement l'art dramatique, car son théâtre suit la nature et la vérité. L'antithèse existe dans la nature, mettons-la aussi sur le théâtre, qui est la représentation de la vie réelle. Suivons l'histoire autant que possible, n'ôtons pas de la bouche de Henri IV son ventre-saint-gris, pour y substituer "des perles, des rubis et des saphirs ; le tout faux, à la vérité." Dans la préface de ses odes^ Victor Hugo avait dit en substance ce qui suit: Ne mettons pas comme Boileau, une horloge à la main du Temps, n'armons pas Héraclius de canon, comme le fait Calderon, ainsi que les archanges des ténèbres, comme Milton, et ne faisons pas sonner les Vêpres Siciliennes par les cors des noires
ménides.
Théophile Gautier nous raconte, dans "l'Histoire du
omantisme," avec quel enthousiasme les jeunes gens reçurent les décrets de Victor Hugo. Ils formèrent le petit Cénacle et adorèrent l'auteur de Cromwell. N'ayant pas de barbe, ils étaient bassement jaloux de la toison de Petrus Borel. Ils laissaient, en revanche, pousser leurs cheveux, qui leur tombaient sur les épaides, et, pour imiter Han d'Islande, ils buvaient de l'eau dans un crâne. Il fallait aussi être pâle, livide et cadavéreux pour être à la mode des romantiques. On peut se faire
une idée de leur joie, quand Gérard de Nerval les recruta pour la phalange des défenseurs d'Hernani. On leur donna à chacun un morceau de carton, avec le mot hierrc gravé dessus avec une griffe, et on leur dit de se tenir prêts pour Pattaque.
"Cromwell" étant trop long pour être joué, Victor Hugo avait écrit "Marion Delorme," mais le rôle que Pauteur y fait jouer à Louis XIII déplut à Charles X, et la pièce fut interdite. Je ne parlerai pas ici de " Marion Delorme," le plus touchant, peut-être, des drames d'Hugo, j'y reviendrai, quand je mentionnerai " Cinq-Mars," d'Alfred de Vigny.
" Hemani " fut joué le 25 février 1830. Il y avait déjà huit heures que le bataillon des romantiques était à son poste, aussi il avait fallu y porter des provisions, et lorsque l'aristocratie du classicisme entra au théâtre, ils virent Théophile Gautier et sa bande qui mangeaient du cervelas à l'ail. Théophile Gautier était magnifique, avec ses cheveux en crinière et son gilet rouge, oui, un gilet rouge, qui flamboyait au-dessus d'un pantalon gristendre.
La représentation fut un combat acharné, mais la victoire resta aux romantiques. "Hemani" réussit. La belle et spirituelle Delphine Gay avait elle-même applaudi la pièce.
" Hemani " ouvre l'ère de la nouvelle école : les unités de temps et de lieu n'y sont pas observées, et le drame commence par un enjambement qui aurait fait tomber Boileau en pâmoison :
" Dofia Josefa : (on frappe) Serait-ce déjà hii ?
(un nouveau coup) C'est bien à Tescalier Dérobé."
La rime, cependant, est toujours riche et pleine, et l'on ne trouve dans les œuvres de Victor Hugo aucune imperfection de langue, la grammaire n'y est pas blessée, et le chef du romantisme s'est toujours rappelé ce qu'a dit le Législateur du Parnasse :
" Sans la langue . . . l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain."
Revenons à la pièce : Josefa a ouvert la porte, et un I cavalier se présente. C'est Don Carlos. Il se cache dans
une armoire, en disant à la duègne :
\ " Serait-ce l'écurie oîi tu mets d'aventure
I Le manche du balai qui te sert de monture? "
. Dona Sol entre dans la salle, puis Hernani ; Dona Sol, la
; jeune châtelaine, aime Hernani, le bandit. Elle lui dit :
I « Vous avez bien tardé, Seigneur 1 mais dites-moi
r Si vous avez froid.
Hernani. — Moi 1 je brûle près de toi 1
Ah I quand l'amour jaloux bouillonne dans nos têtes,
; Quand notre cœur se gonfle et s'emplit de tempêtes,
Qu'importe ce que peut un nuage des airs Nous jeter en passant de tempête et d'éclairs 1 "
n demande à la jeune fille si elle consent à le suivre,
lui proscrit et chef de bandits, et à abandonner l'amour
et les richesses de son oncle. Don Ruy Gomez. Dona
I Sol répond au jeune homme qu'elle est son esclave, et
qu'elle le suivra demain, à minuit.
En ce moment, Carlos sort de sa cachette. Lui et Hernani se battent, mais on entend le son du cor, et Ruy Gomez arrive. En voyant deux hommes avec Dona Sol,
il les maudit et se prépare à les faire punir. Le roi se nomme et annonce au vieillard la mort de Maximilien. Il quitte enfin le château et fait sortir Hernani avec sa suite. C'est alors que celui-ci prononce le fameux monologue, où se trouvent ces deux lignes si critiquées :
" Oui, de ta suite, ô roi 1 de ta suite 1 j'en suis. Nuit et jour, en effet, pas à pas, je te suis I ^'
Au second acte, nous voyons Don Carlos sous la fenêtre de Dona Sol; il frappe des mains, et la jeune fille descend, croyant que c'est Hernani qui l'appelle. Le roi veut l'enlever, mais le bandit vient au secours de sa fiancée. Don Carlos s'éloigne et nous assistons à une scène d'amour touchante et passionnée, où Hernani donne à Dona Sol le premier baiser, " le dernier peut-être."
Le troisième acte se passe au château de Silva. Le vieux seigneur donne à sa nièce une splendide parure et lui demande de se préparer pour la noce. Pendant ce temps un pèlerin est venu demander l'hospitalité. En apercevant la jeune fille en toilette de mariée, le pèlerin s'est fait reconnaître, c'est Hernani. Il croit que Dona Sol lui est infidèle, et il veut mourir. Il s'aperçoit de son erreur quand elle lui montre un poignard sous les pe]:les de la parure, mais il est trop tard, le roi est à la patte et réclame la tête du bandit.
\^xlci, se passe cette belle scène que nous voyons aussi . qfe.ns "les Huguenots." Don Euy Gomez s'adresse aux ' portraits de ses ancêtres, et refuse de livrer son hôte à Carlos. Il a sauvé la vie d'Hernani, mais cette vie lui appartient. Le jeune homme lui donne un cor et lui jure que, quoi qu'il arrive, il viendra se mettre au pouvoir du vieillard, s'il entend le son de ce cor.
laCTOR HUGO. 49
Le quatrième acte nous fait voir le tombeau de Charlemagne. Carlos, qui vient d'être nommé empereur, parle à la grande ombre du roi des Francs, et lui demande de l'inspirer. Il pardonne à Hemani, qui a voulu l'attaquer, il lui rend ses titres, il l'appelle Juan d'Aragon et il lui donne Dona Sol.
Nous assistons, au cinquième acte, aux noces d'Hernani et de Dona Sol. Les hôtes sont partis, et dans le silence qui suit, les deux époux se laissent aller à une douce rêverie. Tout à coup, on entend le son d'un cor : c'est Euy Gomez qui vient chercher sa proie. Il présente à Hemani du poison. Doni Sol saisit la fiole, boit une partie du poison et passe le reste à son époux. Ils s'embrassent au moment de mourir, et Hernani dit à sa bienaimée:
" Oh 1 béni soit le ciel qui m'a fait une vie D'abîmes entourée et de spectre suivie, Mais qui permet que, las d'un si rude chemin, Je puisse m'endormir, ma bouche sur ta main ! "
Quelque critique que l'on puisse faire de cette œuvre, au point de vue de l'art dramatique, on peut dire, sans craindre de se tromper, qu'elle vivra, à cause- de la poésie vraiment lyrique qui s'y trouve, poésie aussi belle que celle de Calderon dans "La Banda y la Flor."
"Le Eoi s'amuse" ne fut joué qu'une fois sous le gouvernement de Louis-Philippe. La pièce fut interdite comme une atteinte à la majesté royale. François P' est entouré d'une cour brillante, il est riche et puissant. Il brise le cœur des jeunes filles, il s'amuse ; il insulte les vieillards, il s'amuse ; il enlève à son fou Triboulet sa fille, qui est belle et qui l'aime, lui l'être difforme et
méprisé; il s'amuse. Le père a causé la mort de son enfant, en croyant tuer le roi, il contemple avec désespoir le cadavre de Blanche, victime, de son amour pour François, le roi passe et on l'entend qui chante :
" Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie."
Il s'amuse !
Disons pour la défense du roi chevalier que le poète est plus sévère pour lui que l'histoire, car, malgré ses défauts, François est une des grandes figures de l'ancienne France.
" Marie Tudor," " Angelo," et " Lucrèce Borgia " sont des ouvrages en prose. " Lucrèce Borgia " nous présente l'horrible porté au plus haut degré, et crée la légende de la misérable fille d'Alexandre VI.
"La Esmeralda" n'est qu'un gracieux intermède, et " Ruy Blas," le meilleur drame de Victor Hugo, d'après beaucoup de critiques, nous présente la cour de Charles II, le dernier roi d'Espagne de la maison d'Autriche, ce triste monarque, qui passait ses jours dans les tombeaux de l'Escurial à contempler les restes de ses ancêtres. Fidèle à son système d'antithèse, le poète met sur la scène un valet, Ruy Blas, qui aime une reine, la femme du roi d'Espagne.
" Les Burgraves " est le dernier drame de Victor Hugo écrit et joué avant l'exil. On peut l'appeler une magnifique épopée plutôt qu'un drame. C'est l'histoire des rudes barons des bords du Rhin, dont les orgies font sortir de sa caverne enchantée le grand empereur Frédéric Barberousse.
Nous savons que le poète, à la fin de sa carrière, a écrit
" Torquemada," et que le vieillard de quatre-vingts ans a su trouver pour traiter ce vaste sujet, l'Inquisition, autant de force et d'énergie que quand il produisait " Cromwell," à l'âge de vingt-cinq ans.
Victor Hugo fut élu membre de l'Académie française en 1841, et nommé pair de France en 1843. Après avoir été, comme Lamartine, royaliste dans sa jeunesse, il devint conservateur, et plus tard, ardent républicain. Après 1848, il fut l'adversaire du Prince Président, dont il avait deviné les projets, et fut exilé lors du coup d'Etat. Il passa à Jersey, et de là à l'île de Guemsey, où il resta jusqu'à la chute de l'Empire, en 1870. Dans son pamphlet, "Napoléon le Petit" et dans "l'Histoire d'un Crime," il raconte avec passion et violence peut-être, mais avec force, l'attentat du Deux Décembre. Les derniers chapitres de "l'Histoire d'un Crime" sont réellement grandioses. L'auteur rentrait en France après la Commune ; c'était en septembre 1871. Le train s'arrêta dans un paysage charmant : " Quel est cet endroit ? " dit un voyageur. On répondit Sedan. Alors, l'exilé du 2 décembre voit se dérouler devant lui la scène de septembre 1870. Il assiste à cette bataille, qui n'est qu'une déroute, et qui a lieu cependant devant la statue de Turenne et la forteresse de Vauban. Il voit passer un homme, la cigarette à la bouche. " C'était, dit-il, l'empereur des Français allant rendre son épée au roi de Prusse."
" Le roi mit l'empereur dans un lieu quelconque ; Wilhelmshôhe. Quel haillon, un empereur vidé ! "
Sedan fut le châtiment du crime de Napoléon III. Victor Hugo ne nous dit pas quelle en fut l'expiation. Ce fut la maladie et la mort en Angleterre, ce fut un brave jeune homme tué sur la terre africaine par des sau-
vages, c'est une femme qui pleure sur deux tombeaux : celui de l'époux et celui du fils.
Quittons maintenant le prosateur, le temps manque pour parler des " Actes et Paroles," des ouvrages de philosophie, de " William Shakspeare," et du " Rhin." Considérons encore une fois le poète lyrique, lisons dans les " Voix Intérieures," " Une Nuit qu'on entendait la mer sans la voir," poésie mélancolique et harmonieuse, et jetons les yeux sur "les Eayons et les Ombres," où l'auteur, comme dans "les Feuilles d'Automne," chante les joies de la famille, et, sous le nom d'Olympio, raconte ses impressions personnelles et ses souvenirs d'enfance. Dans " Oceano Nox " il s'adresse à l'Océan et lui dit :
*^ Oii sont-ils les marins tombés dans les nuits noires ? O flots, que vous savez de lugubres histoires 1 Flots profonds, redoutés des mères à genoux ! Vous vous les racontez eu montant les marées. Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venez vers npus I "
En 1853, treize ans après " les Rayons et les Ombres," parurent "les Châtiments," ces poésies vengeresses que Victor Hugo lance à la figure de l'usurpateur. Le poète est sublime d'indignation et de patriotisme, et ses invectives vont frapper l'empereur sur son trône. Le manteau impérial est constellé d'abeilles, celles-ci s'envolent et tourbillonnent sur l'homme, elles sont les buveuses de rosée, les filles de la lumière, elles doivent voler dans l'azur, sur la bouche des roses, et non orner le manteau de l'infâme à qui elles disent :
" Ce qui sort de la fange y rentre, Va trouver Tibère en son antre,
Et Charles Neuf sur son balcon.
Va 1 sur ta pourpre il faut qu'on mette
Non les abeilles de l'IIymète,
Mais Tessaim noir de Montfaucon 1 "
Qu'est-ce que " les Contemplations " ? L'auteur nous le dit lui-même, ce sont les Mémoires d'une Ame, c'est Autrefois, c'est Aujourd'hui.
Le premier livre d' " Autrefois " décrit l'Aurore de la vie et nous parle des enfants, des jeunes filles gaies et rieuses, des oiseaux et de la nature qui sourit. Le poète a un souvenir pour le maître d'école, mais il lui en veut et à Horace aussi : Il avait pour le dimanche suivant un rendez-vous avec la fille du portier, et il devait la mener manger de la galette aux buttes St. Gervais, quand soudain le maître lui dit :
" Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace 1 "
C'est en vain qu'il balbutie :
" Monsieur . . . Pas de raisons 1 Vingt fois Tode à Plancus et l'épître aux Fisons I "
Le poète trouve dans un cimetière des moineaux qui sautent et qui chantent, il les chasse par respect pour les morts, mais le vieux houx, qui ombrage les tombes, lui dit qu'elles aussi ont besoin d'un rayon de lumière, et qu'il est juste que ces oiseaux joyeux et légers soient admis, et qu'en lisant :
" L'épi taphe oii le mort est toujours bon et beau, Ils fassent éclater de rire le tombeau."
"L'Ame en Fleur" est un recueil d'églogues et de chansons à l'amour ; il ne s'y trouve aucun sentiment de
tristesse. C'est dans le troisième livre d' "Autrefois" que nous rencontrons "les Luttes et les Kêves "; Thomme a avancé dans la vie, il se surprend parfois à songer, à réfléchir, mais aucune ombre n'est venue assombrir son front. Il regarde l'enfant, qui, voulant faire une quenouille à sa poupée, voit l'aïeule assoupie sur son rouet et tire doucement la belle laine d'or qu'elle emporte avec joie.
Victor Hugo avait quatre enfants, deux filles et deux fils. Ses fils étaient des écrivains distingués, ils sont morts peu de temps après leur retour en France. Une fille, la seule des enfants du poète qui lui survécut, a perdu la raison; l'autre, madame Charles Vacquerie, s'est noyée dans la Seine hn 1843, et son mari périt aussi en voulant la sauver. La seconde partie des " Contemplar tions," " Aujourd'hui," est le deuil du poète. Il raconte la vie de l'enfant qu'il a perdue, et répète les mots si doux qu'elle lui adressait. L'idée de la mort prédomine dans ce livre, et le dernier poème est un adieu adressé de l'île de Guernsey à " celle qui est restée en France."
C'est dans "la Légende des Siècles " qu'il faut chercher les vers les plus énergiques de Victor Hugo. Le poète semble avoir pris de Lamartine son idée d'épopée, et réussit mieux que celui-ci à peindre en traits flamboyants les tableaux des siècles. Eve et Adam nous apparaissent ; puis Jésus, puis Rome qui tombe, puis Mahomet, puis les paladins et les chevaliers du moyen âge, Roland et le Cid. Il est impossible de n'analyser qu'un seul de ces poèmes entraînants, et le temps manque pour les mentionner tous. En les lisant, on croit assister au choc de la bataille ; on entend la chanson des aventuriers de la mer, et on se sent pénétré d'effroi au son de la trompette du jugement.
Victor Hugo a écrit beaucoup d'autres poènles : " Chansons des rues et des Bois," " le Pape," " la Pitié Suprême," " Keligions et Keligion," " l'Ane," " les Quatre Vents de l'Esprit," " l'Année Terrible," où il raconte les malheurs et les hontes de l'invasion, et " l'Art d'être grand-père," dédié à sa petite-fille Jeanne, pour qui fut le dernier adieu.
Après cette revue des œuvres de Victor Hugo, quel jugement porter sur lui ? Depuis que son grand cœur a cessé de battre, il y a près de deux ans, quelques-uns l'ont jugé avec sévérité, et l'ont accusé d'orgueil et d'égoïsme. Orgueil, soit ; mais égoïsme, non. L'homme peut-il être égoïste, quand il soulage les malheureux, quand il dit comme le Christ: "laissez venir à moi les petits enfants ? "
On attaque l'écrivain, on critique ses romans et ses drames, et même ses poésies. On dit que la postérité le fera descendre du piédestal où ses contemporains l'ont mis. Je ne puis le croire, car dans ce Panthéon consacré aux grands hommes par la patrie reconnaissante, il se trouve un tombeau sur le marbre duquel sont gravés en lettres lumineuses ces mots: "Les Feuilles d'Automne," "Les Kayons et les Ombres," "Les Contemplations," "La Légende des Siècles," "Les Misérables"; et au centre de l'auréole formée par ces mots nous voyons un nom, Victor Hugo !
ALFRED DE YIGNT.
On a appelé le règne de Louis XIV le grand siècle littéraire de la France, et quand on parle des classiques de cette époque, c'est avec un sentiment d'admiration, presque de vénération. Kotre siècle à nous sera aussi pour la postéiité une époque riche en classiques, car, qu'est-ce qu'on entend par ce mot, sinon un écrivain qui a été un innovateur, dont le mérite est reconnu et dont la gloire brille d'un éclat qui ne pâlira jamais. M. le professeur Deschanel a raison quand il dit que Corneille était en son temps un romantique, et Molière aussi, mais leur génie, consacré par les siècles, en a fait des classiques. Plus on étudie la littérature contemporaine, plus on est frappé du grand nombre d'écrivains éminents qu'elle nous présente, plus on rencontre de ces œuvres qui seront classiques pour nos descendants, qui le sont déjà pour nous, qui vivons à la fin d'un siècle. Quelques noms ont eu un tel retentissement que, dès l'enfance, nous les avons entendu prononcer chaque jour. Tantôt c'étaient des vers doux et suaves qui frappaient nos oreilles, tantôt des périodes au rythme fort et sonore, tantôt des chants d'amour passionnés, et, quand nous demandions d'où venaient ces accents enchanteurs, on nous répondait: Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset. Après ces trois grands noms, quel est celui que
l'on peut citer parmi les auteurs du XIX* siècle? Je répondrai sans hésiter: Alfred de Vigny.
Le comte Alfred de Vigny était né à Loches, en Touraine, en 1799. Il appartenait à une famille de militaires et de marins ; son père était un ancien soldat, sa mère, fiUe d'un amiral, et cousine de BougainviUe. Dans " Servitude et Grandeur Militaires," voici ce qu'il nous dit de son enfance : " J'aimai toujours à écouter, et quand j'étais tout enfant, je pris de bonne heure ce goût sur les genoux blessés de mon vieux père. Il me nourrit d'abord de l'histoire de ses campagnes, et, sur ses genoux, je trouvai la guerre assise à côté de moi ; il me montra la guerre dans ses blessures, la guerre dans les parchemins et le blason de ses pères, la guerre dans leurs grands portraits cuirassés, suspendus, en Beauce, dans un vieux château. Je vis dans la noblesse une grande famille de soldats héréditaires, et je ne pensai plus qu'à m'élever à la taille d'un soldat."
Son père lui raconta l'histoire de la guerre de Sept Ans, où était mort le chevalier d'Assas, et lui commimiqua son admiration pour Frédéric II, ce capitaine qui "voulait vaincre ou mourir en roi," tandis que les armées françaises étaient commandées par des généraux choisis par madame de Pompadour.
Il grandit au bruit des victoires de l'Empire et fut un "lycéen distrait," car il fallait étudier au son du tambour, et on lisait en classe les bulletins de la grande armée. Il fut donc pris d'une grande passion pour la guerre, mais il ne fut homme qu'à la chute de l'empereur, et ce fut en vain qu'il se fit soldat à l'âge de seize ans. Il servit près de vingt ans et ne put jamais voir une bataille rangée. Il se trouva continuellement en garni-
son, même pendant cette étrange guerre d'Espagne, où Ton vit les hommes qui avaient résisté avec tant d'énergie à Napoléon se soumettre honteusement au duo d'Angoulême. Alfred de Vigny consacra à l'étude le loisir que lui laissait la paix, et écrivit alors des ouvrages qui l'ont placé au premier rang des poètes français.
Il avait été, comme tous les jeunes hommes de son époque, grand admirateur de Victor Hugo et un de ses familiers. On raconte même, qu'un jour, le maître sortit en voiture avec lui et Emile Deschamps et, tout le long de la route, ils parlèrent en vers, ce qui les fit prendre par le cocher pour trois fous. De Vigny, cependant, ne peut être considéré comme faisant entièrement partie de l'école de Victor Hugo, et quoiqu'il eût adopté le principal précepte des romantiques, celui qui consistait à s'affranchir des règles et à ne se laisser guider que par le goût, il ne s'était pas rangé sous l'oriflamme du gilet rouge de Théophile Gautier, et n'avait jamais eu aucune prétention d'appartenir à la famille des monarques chevelus et indolents. Il est vrai que son grade dans l'armée et son uniforme l'en eussent empêché, même s'il en eût eu l'envie, et ce fut probablement fort heureux pour lui, car il conserva ainsi son individualité, et fut chef d'école à son tour. Il fut si peu romantique que Sainte-Beuve disait de lui :
"... Et Vigny plus secret, Comme en sa tour d'ivoire, avant midi, rentrait."
D'ailleurs, ses plus belles poésies parurent presque en même temps que les " Odes et Ballades " de Victor Hugo, et sa traduction d' " Othello " fut jouée en 1829, un an avant "Hemani." Il aida donc à l'école romantique, il
fut un de ceux qui lui clonnèrent Vimpulsion qui la fit avancer si rapidement, mais il ne se laissa pas emporter par elle. Il n'y eut jamais rien d'exagéré en lui, il ne but jamais dans un crâne, à la mode de Han d' Islande, et on ne voit dans ses écrits rien de grotesque ni de monstrueux. Dans ses poèmes, de même que dans ses ouvrages en prose, nous trouvons les sentiments les plus nobles exprimés avec une élégance rare et un goût parfait. On y reconnaît l'ancien oflâcier à la tenue irréprochable, l'homme de vieille race aux manières aristocratiques et raf&nées. Ne croyez pas, cependant, que sous ces formes exquises l'inspiration ait disparu. Kon, le génie du poète ne s'élève pas, comme celui de Victor Hugo, jusqu'au ciel ; ce n'est pas l'aigle qui, parfois, monte à la hauteur du soleil et le regarde en face, et parfois descend jusqu'à la mer et vole paisiblement sur les flots et les effleure de ses ailes, c'est bien, comme a dit Théophile Gautier, "un cygne nageant le col un peu replié en arrière, les ailes à demi gonflées par la brise sur une de ces eaux transparentes et diamantées des parcs anglais."
De qui donc Alfred de Vigny descend-il ? Quel est le poète qui l'a inspiré ? Transportons-nous à St. Lazare, le 7 Thermidor, an ii, de la République une et indivisible, et nous verrons un homme qui écrit dans un cachot. Lisons par-dessus son épaule :
" Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire
Anime la fin d'un beau jour, Au pied de Téchafaud j'essaie encore ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour; Peut-être avant que Theure en cercle promenée
Ait posé, sur l'émail brillant.
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera mes paupières ;
Avant que de ces deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière ;
Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d'infâmes soldats.
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.
tf
L'auteur de ces vers est André Chénier. C'est à sa muse que ressemble celle d'Alfred de Vigny. Elles sont grecques toutes les deux ; elles viennent de cette noble et splendide Athènes qu'aimait tant Périclès, et devant laquelle devait s'incliner si longtemps Rome, la victorieuse. J'ai nommé André Chénier, le poète mort avant l'âge, prenons " Stello," par Alfred de Vigny et voyons ce que dit le chantre d'Eloa des poètes malheureux.
Stello est dans un jour de tristesse ; il est couché sur un canapé, quand on annonce le Docteur Noir. Stello lui dit qu'il a le spleen, et que les diablotins de la migraine lui scient le crâne, et lui enfoncent des coins dans toutes les protubérances si bien décrites par Gall. Il désire consulter le Docteur sur. sa maladie et sur un certain projet qu'il a d'écrire des vers pour un parti politique. Le Docteur lui répond : " Vous avez les Diables bleus, maladie qui s'appelle en anglais Bîue-devils,'' Il lui dit aussi qu'il va lui raconter trois petites anecdotes à propos des poètes.
Le roi Louis XV est à Trianon ; à côté de lui se trouve la belle et gentille M"® de Coulanges, qui est toujours contente et n'a pleuré qu'une fois, lorsque M. Dorât de Cubières, qui ne mettait pas de mouches, a donné un coup de pied à sa chatte Zulmé. Tout à coup, la petite
favorite pousse un cri et dit : " je la tiens, c'est une puce enragée." Le roi s'écrie qu'il faut envoyer cliercher le Docteur Noir, mais pendant ce temps, la puce s'est changée en un grain de tabac. Voilà comment sa majesté Louis lëÎBien-aimé s'occupait des affaires de la France. /Ibhez l'archevêque de Paris, la scène est différente :
M. de Beaumont a recueilli chez lui un malheureux qui est malade et fou. Il appelle le Docteur Noir, qui fait parler l'étranger. Celui-ci, dans son délire, mentionne d'Alembert, La Harpe, Voltaire, puis il s'évanouit. Le Docteur Noir a reconnu un poète et court à Versailles demander au roi sa protection. Sa majesté reçoit bien son médecin ordinaire, mais dès que celui-ci parle du poète malade, le roi se fâche contre ces gens-là, et met poliment le solliciteur à la porte, parmi les éclats de rire de la petite Coulanges. Le Docteur, quelque temps après, trouve dans un grenier, dans une misère horrible, le poète que le roi a refusé de secourir. Le malheureux est couché sur un grabat, il tient sa plume d'une main, et de l'autre, une croûte de pain. Il murmure quelques vers, et bientôt, il meurt. Le Docteur quitte la misérable chambre, il est déjà dans l'escalier, mais il faut qu'il remonte, le propriétaire a perdu une clef. Le Docteur la lui rend ; où l'a-t-il trouvée ? dans l'œsophage du poète. Qui était ce poète ? Gilbert.
Le style d'Alfred de Vigny dans ''Stello" est une merveille, au point de vue de l'art. Il s'adapte à chaque époque dont parle l'auteur : Dans l'histoire de Gilbert, il est spirituel et léger, mais parfois ironique, d'une ironie sanglante : le poète, mourant sur un grabat, le roi insouciant, frivole et égoïste, dans son beau palais.
Je ne raconterai pas la seconde anecdote du Docteur
Noir. C'est l'histoire de ce jeune homme extraordinaire, Chatterton, dont la fin fut aussi triste que celle de Gilbert. Disons seulement que de Vigny y déploie beaucoup d'esprit dans son amère raillerie de l'injustice du sort. Il nous parle avec un grand sérieux de cette lanterne sourde, le soleil de Londres, implore St. Socrate, comme autrefois Erasme ; et déplore la perte qu'a faite la langue anglaise en substituant armed à emburled, unfaithfulness à deslavatie et dead à ystorven. L'analyse de " Chatterton," le drame, nous dispense de celle du Chatterton de " Stello."
La troisième anecdote du Docteur Noir nous transporte à l'année de la Terreur (1794), où, selon l'expression de l'auteur, les hommes tenaient "leurs têtes ramassées entre leurs épaules et reployées comme pour les cacher et les défendre." Mais rien ne pouvait les protéger, le couteau de la guillotine tranchait la tête belle et fine de Marie-Antoinette, aussi bien que la grosse tête de Danton, et Kobespierre et les terroristes ne pouvaient se défendre qu'en remplissant les prisons et en envoyant tous les jours à l'échafaud de belles fournées de suspects et de ci-devants.
Le Docteur Noir est dans son cabinet ; on sonne avec violence, il se lève pour aller voir ce que c'est, et il trouve Blaireau son domestique, ou plutôt son associé, d'après le langage de l'époque, qui dort paisiblement dans l'antichambre. Le Docteur fait comme tout " bon maître qui n'est pas le maitre," il laisse dormir son domestique, et il va ouvrir la porte lui-même.
Le Docteur se trouve en face de deux visiteurs; un jeune et un vieux. Le garçon parle avec insolence, c'est un jeune sans-culotte, il ordonne au Docteur d'aller voir
le citoyen Kobespierre. Quant au vieillard, il est tout tremblant, c'est un suspect, c'est M. de Chénier, le père de Marie-Joseph, le conventionnel, Fauteur de "Charles IX,'^ et d'André, le poète, qui est sous les verrous .npur avoir voulu défendre l'infortune de Louis XVI Of /our avoir écrit pour le roi son " Appel au peuple."
Alfred de Vigny nous conduit à St.-Lazare, ou plutôt à Lazare, car les saints étaient abolis depuis le calendrier républicain et le règne de la déesse Raison ; il ne restait comme dit l'auteur que, " Sainte Guillotine," devant qui hommes, femmes et enfants se mettaient à genoux et courbaient la tête. La description de la prison et de ses habitants en Thermidor, an ii, est réellement d'un réalisme saisissant, non de ce réalisme grossier et obscène de " l'Assommoir " et de " Germinal," où la mort même nous écœure, nous dégoûte, au lieu de nous attendrir, mais de ce réalisme sévère et triste à la fois, qui nous fait voir les scènes de la mort, et nous donne cette angoisse inexprimable qu'elles produisent.
Tous les prisonniers sont réunis au moment de passer au réfectoire, quelques-uns causent paisiblement, et d'autres jouent à la guillotine. Chacun, à son tour, monte sur une chaise de paille pour apprendre à monter sur l'échafaud. Parmi les plus rieuses est la "Jeune Captive," W^^ de Coigny ; parmi les plus tristes M™* de St. Aignan. Elles regardent toutes les deux tta jeune homme au front grave et intelligent, qui parle avec passion de Robespierre et de ses bourreaux. C'est André Chénier, le grand poète.
C'est pendant le repas que, par un raffinement de cruauté, on vient faire l'appel des condamnés. Les charrettes s'emplissent, elles partent, et les malheureux qui sont
restés à table contemplent avec effroi les places vides et les assiettes demi-pleines.
André Cliénier n'est pas parti ; le Docteur Noir le croit sauvé, mais non, peu de temps après, il rencontre, chez Robespierre, le père des deux Chénier, qui vient demander la grâce de son fils aîné. Le tyran avait oublié le poète, la tendresse imprudente du vieillard le lui a rappelé. Chénier marchera à l'échafaud. Le père a tué le fils en voulant le sauver.
Le portrait de Robespierre et de St.-Just par Alfred de Vigny est remarquable, et ne ressemble en rien à celui que fait Lamartine, dans l'Histoire des Girondins, de ces deux hommes néfastes. Robespierre, haineux, ambitieux et orgueilleux, quoique incorruptible ; St.- Just, d'une cruauté froide et implacable, malgré ses plans idylliques de gouvernement et sa belle tête de jeune fille.
Je ne crois pas qu'il y ait dans aucune langue de pages plus fortes et plus poétiquement sombres que le trentecinquième chapitre de " Stello." Nous sommes au 7 Thermidor, le peuple sent que le règne de la Terreur touche à sa fin, aussi quand il voit venir une charrette avec une fournée de condamnés, il crie : non, non, et veut la faire retourner à la prison. Le lâche Henriot et ses acolytes résistent, et la charrette est ballottée, comme un navire dans la tempête, dans cette foule qui veut l'empêcher d'arriver au port, où les passagers iraient se briser contre la guillotine. La force l'a emporté, la charrette est à l'échafaud, la tête de Chénier roule, et, comme dit le Docteur Noir, "ce qu'il avait là s'enfuit avec le sang."
Souhaitons avec de Vigny que la clef de Gilbert, le
poison de Chatterton, et la guillotine d'André Chénier soient une leçon salutaire pour l'humanité !
Il fallait que l'auteur de "Stello" fût lui-même un grand poète pour parler avec tant de sympathie de l'infortune des poètes. Jetons un coup d'œil sur ses vers.
"Poèmes Antiques et Modernes" est le plus bel ouvrage d'Alfred de Vigny. Dans le livre mystique, nous trouvons "Moïse," "Eloa" et "le Déluge." Moïse nous représente le patriarche des Hébreux en face de son Dieu. Il a conduit son peuple à travers le désert jusqu'à la terre de Chanaan, dont ils peuvent déjà admirer les richesses. Il a fini sa tâche, il se sent une lassitude extrême et s'écrie :
" O Seigneur 1 j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse.
' Il fut pleuré. — Marchant vers la terre promise, Josué s'avançait pensif, et pâlissant, Car il était déjà Pélu du Tout-Puissant."
oilà des vers nobles et imposants, et dignes d'un si sujet : un prophète, le peuple de Dieu, Dieu luimême !
"Eloa," d'après Théophile Gautier, est le plus beau poème de la littérature française. Il est certainement admirable dans sa simplicité.
A l'époque où l'on commençait déjà à persécuter le Sauveur des hommes, Lazare, qu'il aimait, mourut, et ses sœurs Marthe et Marie furent affligées, et Jésus fut ému.
" H pleura. — Larme sainte à l'amitié donnée, Oh ! vous ne fûtes point aux vents abandonnée 1 Des Séraphins penchés l'urne de diamant,
Invisible aux mortels, vous reçut mollement,
£t comme une merveille, au Ciel même étonnante.
Aux pieds de l'Eternel vous porta rayonnante.
De Tceil toujours ouvert un regard complaisant
Emut et fit briller Tineffable présent ;
Et TEsprit Saint sur elle épanchant sa puissance
Donna Tâme et la vie à la divine essence."
Eloa, un ange, naquit d'une larme du Seigneur. Parmi toutes les filles du Ciel, elle était la plus belle. Un jour, ses compagnes lui racontèrent l'histoire de Pange déchu, le plus beau de tous les séraphins, celui qu'on appelait porte-lumière, Lucifer. Il s'était cru l'égal de Dieu et avait été chassé du ciel, et errait maintenant seul sur la terre. Le cœur d'Eloa fut touché, et elle résolut d'aller consoler le malheureux exilé. Elle part :
" Ainsi dans les forêts de la Louisiane Bercé sous les bambous et la longue liane, Ayant rompu l'œuf d'or par le soleil mûri.
Sort de son lit de fleurs l'éclatant Colibri."
Partout où elle passe, la vierge-archange porte la joie et le bonheur, enfin elle arrive à un puits,
" Oii, dans le jour, on voit les étoiles du soir."
C'est là qu'elle rencontre un ange ténébreux d'une beauté merveilleuse :
" La robe était de pourpre, et flamboyante ou pâle
Enchantait les regards des teintes de l'opale.
Son aile était ployée, et sa faible couleur De la brume des soirs imitait la pâleur."
Il paxle à Eloa, il lui dit qu'il est le consolateur des afligés, il pleure, il emporte avec lui la fille de Dieu :
— " J'enlève mon esclave et je tiens ma victime.
— Tu paraissais si bon I Oh 1 qu*ai-je fait ? Un crime. Seras-tu plus heureux, du moins, es-tu content ?
— Plus triste que jamais. — Qui donc ea-tu? — Satan.
N^est-ce pas que ce poème est pur et gracieux ? Ne vous rappelle-t-il pas une belle nuit d'été, alors que vous contemplez le firmament et ses constellations. Tout à coup, un météore a traversé les nues ; il jette un éclat fulgurant, puis il disparaît dans Tobscurité. Eloa a quitté les cieux, radieuse d'innocence et de beauté, et disparaît avec l'esprit du mal. Tel est trop souvent le sort de l'humanité, à moins qu'elle ne combatte et ne repousse la séduction qui veut l'entraîner dans l'abîme.
Les poètes favoris d'Alfred de Vigny étaient Homère, Chénier, Milton, Klopstock, Ossian, et Moore, l'auteur de " Lalla Rookh '' et de " la Péri," mais son livre de prédilection était la Bible. C'est à cette source de poésie, grandiose et naïve à la fois, qu'il a puisé *' Moïse," " le Déluge " et surtout " la Fille de Jephté," qui se rapproche le plus par sa simplicité du style biblique. L'histoire du sacrifice est racontée d'une manière touchante : le guerrier qui revient vainqueur, sa fille qui veut poser une couronne sur sa tête, le père qui détourne les yeux et qui annonce le vœu terrible qu'il a fait, l'armée et les jeunes filles qui pleurent, la soumission de la victime,
" Voilà ce qu'ont chanté les filles d'Israël."
C'est dans le livre intitulé, "Antiquité Homérique," qu'Alfred de Vigny se rapproche le plus d'André Chénier. "La Dryade" nous rappelle Damalis, et Symétha est bien sœur de Myrto. Ecoutons la complainte du jeune
Athénien, lorsqu^il regarde le navire qui emporte à Lesbos Symétha, la vierge enfantine :
" Nous ne la verrons plus, au pied du Parthénon, Invoquer Athéuée, en répétant son nom ; Et d'une main timide à nos rites fidèle, Ses longs cheveux dorés, couronnés d'asphodèle, Consacrer ou le voUe, ou le vase d'argent.
Ou la poupre attachée au fuseau diligent."
Dans la quatrième partie des "Poèmes Antiques et Modernes/' nous remarquons " Dolorida," où nous voyons la jeune femme délaissée donner à Pépoux infidèle un breuvage mortel. Elle n'a pu vivre avec lui, ils mourront ensemble. Cependant, elle était bien belle, cette fière Dolorida :
" Jamais dans nulle église on ne vit plus beaux yeux Des grains du chapelet se tourner vers les cieux ; Sur les mille degrés du vaste amphithéâtre On n'admira jamais plus belles mains d'albâtre Sous la mantille noire et ses paillettes d'or, Applaudissant, de loin, l'adroit Toréador."
" La Prison " nous raconte la légende du fameux prisonnier d'Etat du règne de Louis XIV. Un vieux prêtre a assisté aux derniers moments d'un homme mystérieux, captif dès son enfance. Il veut voir le mort,
" Mais le Masque de Fer soulevait le linceul. Et la captivité le suivit au cercueil."
ic j^me (jg Soubise " est une histoire du XVI* siècle, un épisode de la St.- Barthélémy. Les vers sont pour ainsi dire ciselés, et le rythme est étrange et bizarre; des strophes de vers de dix pieds, alternant avec des vers de
cinq, donnent une animation extraordinaire au récit. Il semble que Ton entende le bruit de la fusillade et la cloche de Saint-Germain sonnant le massacre.
Citons encore "la Frégate la Sérieuse" et "la Neige" et "le Cor," les deux plus gracieux poèmes du "Livre Moderne."
" La Neige " commence par ces vers charmants :
'" Qu'il est doux, qu'il est doux d'écouter des histoires, Des histoires du temps passé, Quand les branches d'arbres sont noires, Quand la neige est épaisse, et charge un sol glacé 1 "
Ensuite, vient cette ligne harmonieuse, mais énigmatique :
*^ Ils sont petits et seuls, ces deux pieds dans la neige."
Pourquoi sont-ils seuls, ces petits pieds ? C'est que la blanche Emma, la fille de l'Empereur des Francs, porte son jeune amant sur son épaule, pour qu'on ne voie pas sur la neige la trace des pas du damoisel.
Aucun poème d'Alfred de Vigny ne me paraît aussi original que "le Cor." En le lisant, on dirait que l'on voit réellement passer devant soi les âmes des Paladins antiques, et que l'on entend résonner comme à Roncevaux Volifant du grand Roland.
" Dieu I que le son du Cor est triste au fond des bois ! "
Dans " Stello," Alfred de Vigny avait raconté le triste sort du poète ; dans * ^ Servitude et Grandeur Militaires " il parle de l'abnégation et de l'héroïsme du soldat. Quelle servitude, l'obéissance passive, et quelle responsabilité !
L'auteur était, dit-il, sur la route de Gand avec le roi Louis XVIII, qui fuyait devant Napoléon, de retour de l'île d'Elbe, quand il rencontra une petite charrette
recouverte que conduisait un vieux soldat. Ils firent route ensemble vers la frontière, et le vétéran raconta à son jeune compagnon l'histoire de "Laurette ou du Cachet Rouge."
X^e 28 Fructidor 1797, j'étais, dit-il, capitaine du brick "le Marat." Je reçus l'ordre de conduire à Cayenne quelques soldats et un déporté. Mes instructions étaient contenues dans une lettre, scellée d'un immense cachet rouge, que je ne devais briser qu'en arrivant au 1®' degré de latitude nord. Mon déporté était un jeune homme de dix-neuf ans ; sa femme âgée de dix-sept ans, avait voulu l'accompagner. Ils étaient si doux et si gentils que je les pris en grande amitié, et que tous les jours je les invitais à dîner avec moi. Le seul crime du mari était d'avoir écrit une chanson contre le Directoire. La jeune femme était très gaie, et le jeune homme aussi, mais parfois il paraissait soucieux, et me disait que l'avenir de sa chère Laurette l'inquiétait. Moi aussi, je me sentais mal à l'aise en pensant à la lettre au cachet rouge. Je l'avais clouée à une paroi de ma chambre, mais le cachet rouge resplendissait, comme s'il triomphait et riait des jeunes gens et de moi. J'avais fini par accrocher mon habit par-dessus, pour ne plus le voir, et je l'avais même oublié. Ce fut la jeune femme qui me le rappela, en riant de la terreur que me faisait éprouver le maudit cachet rouge. Nous arrivâmes au l®"" degré de latitude ; j'ouvris la lettre, et je vis avec horreur que le Directoire me donnait les ordres les plus précis de faire fusUler mon passager. Il fallait obéir. J'appelai le condamné et je lui dis de se préparer à la mort. Il montra le plus grand courage et me recommanda sa petite femme. Je fis mettre Laurette dans une chaloupe, et je fis fusiller le jeune homme au
mât de misaine, pour qu'il tombât dans la mer. Par une affreuse méprise, la chaloupe où se trouvait la jeune femme avait été dirigée du côté du navire où avait lieu l'exécution. Elle vit fusiller son mari et elle devint folle. C'est elle qui est dans cette charrette, je ne l'ai jamais abandonnée, elle a fait toutes les ruerres de TEmpire avec moi, car je n'ai plus voulu commander, après avoir été forcé de commettre un assassinat.
Voilà la servitude militaire dans tout ce qu'elle a de pire. Faut-il l'obéissance passive, quand les chefs sont indignes et que leur obéir serait un crime ? Mieux vaut briser son épée. Cette histoire du Cachet E-ouge est un chef-d'œuvre ; le style en est excellent et le récit intéressant et pathétique.
Je ne ferai pas l'analyse de la " Veillée de Vincennes," c'est aussi un exemple de servitude militaire ; mentionnons seulement le chapitre sur V Amour du Danger.
Voici la belle définition qu'en donne Alfred de Viguy : " C'est une sorte de combat corps à corps contre la destinée, une lutte qui est la source de mille voluptés inconnues au reste des hommes, et dont les triomphes intérieurs sont remplis de magnificence." C'est V Amour du Danger qui retient, pendant de longues années, le soldat à l'armée, le marin sur l'Océan.
"La Canne de Jonc" est un exemple de grandeur militaire. C'est l'histoire de la vie du capitaine Eenaud racontée par lui-même, pendant la Révolution de Juillet.
Quand il était tout enfant, son père l'avait emmené à l'expédition d'Egypte, mais arrivé à Malte, le général Bonaparte s'était emparé de lui, et l'avait renvoyé en France, pour être préparé pour l'état militaire. Il était page de l'empereur, quand le pape vint à Paris couronner
le Charlemagne des temps modernes, et il entendit, blotti dans une alcôve, la conversation du conquérant et du pontife. Pie VII, assis dans un fauteuil, calme et digne, Napoléon excité, et marchant à grands pas. Tout à coup, l'empereur s'arrête devant le pape et lui parle avec animation de l'avenir de l'Europe et dé la papauté. Le vieillard lui répond un mot : œmmediante ! Napoléon s'emporte, Pie VII lui dit : tragediante,
Nous ne pouvons raconter toute la carrière militaire du capitaine Eenaud. Il suffit de dire que c'est l'homme du devoir. Il a suivi l'empereur dans toutes ses campagnes, mais il n'aime plus la guerre. Une dernière aventure la lui fait prendre en horreur. Il reçoit l'ordre d'aller enlever à la baïonnette un corps de garde russe. Il s'élance à la tête de sa compagnie, il escalade les retranchements, il perce de son épée le premier ennemi qu'il rencontre. Cet ennemi, qu'il a tué dans l'ombre, était un enfant de quatorze ans.
Le capitaine Eenaud est encore soldat en 1830. Il combat l'insurrection avec regret, et il est tué par un gamin de Paris.
La grandeur du militaire, d'après Alfred de Vigny, c'est l'abnégation et la résignation ; que lui reste-t-il à la fin de sa carrière ? V Honneur.
C'est comme auteur dramatique qu'Alfred de Vigny se rapproche le plus de l'école romantique. Il veut que l'on se serve sur la scène du mot propre, du mot vrai, pourvu qu'il ne soit pas grossier, et il traduit littéralement dans son "Othello," en 1829, handkerchief par mouchoir, au grand scandale des partisans de l'ancienne école, mais comme il le dit, dans sa préface, " à la satisfaction du public qui, en grande majorité, a coutume de nommer un
mouchoir: mouchoir J^ Il avait fallu près d'un siècle pour arriver à ce résultat : " en 1732, une vertueuse dame turque eut besoin de son mouchoir, et n'osant jamais le tirer de sa poche à paniers, prit un billet à la place. En 1820, la tragédie française s'enhardit, prit le mouchoir, lui-même I daCns sa main, en pleine assemblée, fronça le sourcil et l'appela hautement et bravement tissu et don."
Alfred de Vigny rendit donc un grand service à la littérature française par sa belle traduction d' " Othello." Il fit comprendre le génie de Shakspeare bien mieux que ne l'avait fait Ducis par ses pâles imitations.
Quoiqu'il soit impossible de rendre en aucune langue la grandeur et l'énergie du More de Venise, on peut dire que le poète français a bien rempli cette tâche si difficile.
Il y pratique souvent l'enjambement ; par exemple, j'y ai remarqué ce passage hardi :
" Et vous un magnifique Seigneur."
Vous tous, qui connaissez 1' "Othello" de Shakspeare, pourrez voir par les vers suivants l'élégance et la correction de la traduction :
" Racontez qu'un soldat qui ne pleura jamais Vous a montré des yeux vaincus^ et désormais, Versant des larmes, plus que les palmiers d'Asie De leurs flancs parfumés ne versent d'ambroisie. Parlez ainsi de moi, puis racontez eucor Que dans Alep un jour, dérobant un trésor, Un Turc au turban vert profanait une église, Insultait un chrétien ; le More de Venise L'arrêta ; vainement il demanda merci, Il le prit à la gorge en le frappant ainsi."
Alfred de Vigny traduisit aussi " Shylock '' en vers, et c'est avec plaisir que nous entendons Portia, Nérissa et Jessica parler le français, langue, soit dit en passant, bien plus harmonieuse dans la bouche d'une femme que l'anglais.
Il écrivit aussi une comédie en prose "Quitte pour la Peur," qui nous rappelle un proverbe d'Alfred de Musset. La pièce représente avec trop de fidélité les mœurs du XVIIP siècle pour en faire l'analyse.
" Chatterton," drame en trois actes et en prose, est un ouvrage émouvant. Le sujet était bien choisi, car il n'y a rien de plus triste dans l'histoire que la vie et la mort du jeune poète anglais qui, à l'âge de seize ans, avait déjà produit des ouvrages remarquables. On sait qu'il prétendait avoir découvert dans une vieille malle les manuscrits d'un moine du XV® siècle, nommé Kowley, et qu'il publia de magnifiques poèmes, tels que "la Bataille d'Hastings," " les Métamorphoses Anglaises " et " l'Excellente Ballade de Charité."
En lisant le drame d'Alfred de Vigny, nous éprouvons un sentiment bien douloureux, quand nous voyons le malheureux jeune homme dans sa chambre froide et nue, soufErant de la faim, et tâchant en vain d'écrire quelques vers, afin de pouvoir payer une dette due à un millionnaire. Il s'indigne contre son esprit rebelle, il lui parle avec mépris :
"Ah! ah! l'immortel! Ah! ah! le rude maître du corps ! Esprit superbe, seriez-vous paralysé par ce misérable brouillard qui pénètre dans une chambre délabrée ? suffit-il, orgueilleux, d'un peu de vapeur froide pour vous vaincre ? "
Il s'adresse à un ancien ami de son père, le lord-maire
de Londres. Celui-ci lui demande à quoi sert le poète sur le navire de PEtat. Chatterton lui fait cette belle réponse : " Il lit dans les astres la route que nous montre le doigt du Seigneur." Quel secours l'homme puissant va-t-il offrir à cette organisation délicate et rêveuse? Une place de valet de chambre !
Le poète a perdu tout espoir, il vend son corps pour payer sa dette, et s'empoisonne avec une fiole d'opium. Sa mort a causé celle de Kitty Bell, cette femme blanche et pure comme Eloa.
"La Maréchale d'Ancre" n'eut pas autant de succès que " Chatterton." Le dialogue n'est pas aussi naturel, et la triste fin de la Graligaï et de son époux nous laisse un peu froids. Au point de vue historique, l'ouvrage a un certain mérite. Tous les personnages de cette époque de troubles, qu'on appelle la régence de Marie de Médicis, apparaissent devant nous : le prince de Condé, faible, irrésolu, rapace, indigne de son aïeul et de son fils, le vainqueur de Rocroy ; de Luynes, ce favori présomptueux, qui devint duc parce qu'il savait bien dresser un faucon, ce connétable qui "ignorait ce que pesait une épée," et qui mourut de dépit de n'avoir pu prendre Montauban; Vitry, ce capitaine, à qui l'on donna le bâton de maréchal pour avoir, selon l'expression du temps, pistoleté Concini; Bassompierre, le digne compagnon du roi vert-galant; enfin le maréchal d'Ancre et sa femme, ces deux aventuriers italiens, qui gouvernaient la France depuis la mort de Henri IV. Ils s'étaient rendus maîtres de l'esprit de Marie de Médicis, ils avaient prodigué aux grands seigneurs les trésors amassés par Sully, ils croyaient leur puissance solidement établie. Ils avaient compté sans Louis XIII. Ce roi taciturne et capricieux
voulait avoir un autre favori, un autre maître. Il veut se débarrasser de Concini. Va-t-il le faire arrêter et juger? Non, il dit à Vitry de tuer le ministre, et il se met sur son balcon pour jouir du spectacle. Il fait brûler en place de Grève la maréchale d'Ancre, et il se croit tout-puissant, car il n'est plus mineur. Nous le verrons bientôt sous une tutelle bien autrement rigide que celle de Concini.
" La Maréchale d'Ancre " nous fait voir le commencement du règne de Louis XIII ; dans " Cinq-Mars," nous en voyons la fin. Bien des événements s'étaient écoulés depuis l'assassinat de Concini et l'année 1639. L'évêque de Luçon était entré au conseil et en avait chassé le frère et la mère du roi ; il avait brisé le pouvoir politique des protestants en prenant la Rochelle; il avait commencé la grande guerre de Trente Ans et avait lancé Gustave-Adolphe contre la maison d'Autriche; il avait frappé les seigneurs à la tête, comme autrefois Louis XI ; il avait rendu la France si puissante que le roi lui-même le craignait, et, tout en le détestant, se laissait gouverner par lui.
Louis XIII, cependant, avait essayé plusieurs fois de secouer le joug, mais en vain. Peu de temps avant sa mort, il fit une autre conspiration contre le cardinal, c'est ce qu'on appelle la conspiration de Cinq-Mars. C'est cet événement historique qui est le sujet du grand roman d'Alfred de Vigny. Disons, avant d'en commencer l'analyse, que l'auteur a élevé son héros aux dépens de Richelieu. Le cardinal n'était guère clément, mais l'histoire l'a jugé avec moins de sévérité que le romancier.
La première scène du roman se passe au château de Chaumont, sur la Loire, non loin de Chambord, le mer-
veilleux palais de François I*' et de Henri V. Il est midi, et Pon dîne chez madame la maréchale d'Effiat. Nous reconnaissons à cette table le vieux Bassompierre, qui parle avec beaucoup d'imprudence de l'ancien règne et du Cardinal. Nous y trouvons aussi Marie de Gronzague, qui regarde avec tendresse Henri d'Effiat, marquis de Cinq-Mars. Les gens du château sont tristes, car le jeune seigneur doit partir pour aller servir le roi. Cinq- Mars s'éloigne suivi de son écuyer Grandchamp, mais c'est pour revenir à la nuit presser la blanche main de M"® de Gonzague et échanger avec elle des serments d'amour. Sur la route, il rencontre le maréchal de Bassompierre, que l'on conduisait à la Bastille, pour quelques jours, disait le roi ; journées bien longues et qui durèrent douze ans.
Le jeune homme s'arrête à Loudun. C'est là qu'il assiste à l'affreux supplice d'Urbain Grandier, ce malheureux prêtre accusé d'avoir ensorcelé les religieuses Ursulines. Son innocence est manifeste, la supérieure elle-même a reconnu qu'elle avait été déçue et qu'elle n'est pas possédée du démon ; tout est inutile, le Cardinal veut la mort d'Urbain, il faut qu'il meure. D'ailleurs, il renie son Dieu, car à chaque fois que le juge Laubardemont lui applique le crucifix sur les lèvres il se jette en arrière avec violence. Le peuple veut arracher le prêtre au bûcher, inais il ne réussit pas. Cinq-Mars a, du moins, la satisfaction d'appliquer sur le front du juge le crucifix, rougi au feu, qu'il présentait à Urbain Grandier.
Laissons le jeune marquis continuer son voyage, et allons à Narbonne avec Alfred de Vigny. C'est là que nous rencontrerons le maître de la France, le grand Car-
dinal. Voici le portrait très exact qu'en fait Tauteur : " Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, des yeux grands et doux, une figure pâle et efflée à laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l'on remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII. Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcés d'avouer que Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n'en pouvoir douter ; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par deux petites moustaches grises et par une royale, ornement alors à la mode, et qui ressemble assez à une virgule par sa forme."
A côté de Eichelieu est son âme damnée, l'Eminence grise, le Père Joseph. Il rend compte de ses actes à son maître, et lui raconte le supplice d'Urbain Grandier. Le Cardinal paraît satisfait et part, comme un triomphateur, dans sa grande litière pour aller retrouver le roi au siège de Perpignan.
C'est là que nous revoyons Cinq-Mars. Il venait d'arriver au camp et se promenait devant les remparts de la ville, quand un jeune abbé, à la mine belliqueuse, vint le prier de lui servir de second dans un duel contre M. de Launay. C'était Paul de Gondi, si fameux depuis sous 1§, nom de cardinal de Retz. Le marquis accepta, n'aj rien de mieux à faire. Après le duel, il prit par|^^ l'assaut contre Perpignan, se fit remarquej^^r sa'1)ravoui?e, ^ fut présenté au roi et devint^ûft-'^favori et soij grand. ^.^''*^
écuyer. ^ jT ^ ^^^ 1 fiJ
Eichelieu avait donc un rival. Pendant dèt^/ans,
l'étoile de M. le Grand, comme on appelait Cinq-Mars,
fait pâlir celle^du Cardinal. Il y a même une émeute à
Paris, où l'on crie : " vive M. le Grand ! A bas Richelie^ ! "
La populace est vite repoussée, mais les adversaires du Cardinal s'enhardissent, et une conspiration se forme contre lui. Cinq-Mars est à la tête de la conspiration, car il veut être puissant, afin de pouvoir épouser Marie de Gonzague. Gaston d'Orléans, l'ami déloyal, le lâche prince, est du complot, ainsi que la reine Anne d'Autriche, et, chose étrange, le roi lui-même conspire contre son ministre. Cinq-Mars se croit sûr du succès, il a la parole du roi. Il avait oublié le sort de Chalais et de Montmorency.
Il faut qu'il écrase Eichelieu ou qu'il succombe. Les conjurés se réunissent chez la belle Marion Delorme, et décident que si le roi les abandonne, ils feront une alliance avec l'Espagne. Cinq-Mars a suivi Louis XIII à Chambord, le roi lui fait de belles promesses, mais un moment après, il retombe sous le joug de Eichelieu et lui dénonce les conspirateurs.
Cinq-Mars signe le traité avec l'Espagne, il est à la tête d'une armée, et la guerre civile est sur le point d'éclater, quand le grand écuyer apprend que la duchesse de Mantoue ne l'aime plus. Il n'a plus de but dans la vie et vient se rendre au Cardinal ; son ami, le noble de ïhou, veut partager son sort. Paul de Gondi et leurs amis essayent de les sauver, mais en vain, et bientôt les têtes de Cinq-Mars et de de Thou roulent sur l'échafaud, à la plus grande gloire du Cardinal-duc, et à la plus grande honte de Louis XIII, qui disait, en entendant sonner minuit: "Ah! ah! ce matin, à la même heure, M. le Grand, notre cher ami, a passé un mauvais moment."
Le roman d'Alfred de Vigny est un des plus intéressants qu'on puisse lire. Outre les personnages his-
toriques, nous pouvons mentionner encore la pauvre folle, la supérieure des XJrsulines de Loudun, ^Espagnol Ambrosio, et Laubardemont, dont la fin est terrible et dramatique.
Il est à regretter que dans le roman, l'auteur ait donné à Louis XIII un plus beau caractère qu'à Eichelieu. Le fils de Henri IV n'avait aucune vertu, si ce n'était le courage personnel, et le mérite d'avoir reconnu sa propre incapacité, et d'avoir gardé près de lui, malgré les intrigues de la cour, le ministre qui l'écrasait par son génie, et dont la grande robe rouge le cachait aux yeux de la France et de l'Europe. Victor Hugo, dans "Marion Delorme," comprit mieux que de Vigny le caractère de Richelieu et celui de Louis XIII, mais il fit le roi pire qu'il ne l'était. En enlevant au Cardinal toute idée de vengeance personnelle, il lui laissa toute sa grandeur d'homme d'Etat. De Vigny, en nous montrant l'homme, rapetisse le ministre. La postérité n'a pas été de son avis, et a placé Eichelieu parmi les plus grands politiques que la Erance ait produits.
Terminons notre revue des œuvres d'Alfred de Vigny par ses derniers poèmes, "les Destinées." L'auteur s'y montre aussi grand poète que dans son premier recueil, mais les idées ne sont plus les mêmes. L'homme a vieilli et une sorte de douce mélancolie s'est emparée de lui. Les pensées sont tristes et philosophiques, et le style de l'auteur devient grave, quand il parle du destin des hommes.
"La Bouteille à la Mer," "la Mort du Loup," "Esprit Pur" sont les plus beaux poèmes des "Destinées."
Le poète s'adresse à un jeune homme et lui dit de persévérer dans la voie de l'étude, car le fruit de l'âme.
Tœuvre du Savoir, ne peut se perdre " dans la mer des multitudes,"
" Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port."
Un jeune marin a fait une découverte importante pour la science, mais il voit venir la tempête, qui doit briser le navire et engloutir les matelots. Il écrit sa découverte, il met le papier dans une bouteille et la jette à la mer. Il sait qu'il peut disparaître dans l'Océan, et que la Science recueillera un jour le fruit de ses travaux. La bouteille est ballottée dans les flots de toutes les mers, du pôle Nord au pôle Sud :
" Seule dans TOcéan, seule toujours ! — Perdue Comme un point invisible en un mouvant désert, L'aventurière passe errant dans l'étendue, Et voit tel cap secret qui n'est pas découvert. Tremblante voyageuse à flotter condanmée, Elle sent sur sou col que depuis une année L'algue et les goémons lui font un manteau vert."
Enfin, un pêcheur la prend dans ses filets, et de cette bouteille, que la mer a rendue, sort un trésor pour la Science.
" La Mort du Loup " est le plus énergique des poèmes d'Alfred de Vigny. Nous assistons à la lutte du sauvage animal, qui combat les chasseurs et les chiens pour défendre sa "belle et sombre" louve et ses louveteaux. Il semble donner une leçon à l'homme, son ennemi, et lui dire :
" Gémir, pleurer, prier, est également lâche. Fais énergiquement ta longue et lourde t&che
Dans la voie où le sort a voulu l'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.
tf
"Esprit Pur" est le dernier ouvrage d'Alfred de Vigny ; c'est son adieu à la vie, la dernière pensée d'un mourant :
" Juge toujours nouveau de nos travaux passés I Flots d'amis renaissants ! Puissent mes destinées Vous amener à moi, de dix en dix années.
Attentifs à mon œuvre, et pour moi c'est assez 1 "
En 1863, Vesprit pur d'Alfred de Vigny s'envola emporté par les vierges-archanges vers ces régions célestes qu'il aimait tant à décrire. Soyons attentifs à son œuvre, mais non seulement de dix en dix années, comme il le souhaitait. Relisons souvent les vers ciselés et gracieux d'un des plus nobles poètes dont l'humanité s'honore.
Des quatre grands poètes dont j'ai désiré vous entretenir, Alfred de Musset était le plus jeune. Né en 1810, il est mort en 1857. Cette courte existence a suffi pourtant pour léguer à l'humanité des œuvres empreintes d'un génie que n'ont surpassé ni Lamartine, ni Victor Hugo, ni Alfred de Vigny. Des nouvelles étincelantes d'esprit, des comédies fines et profondes à la fois, des vers tantôt hardis et cavaliers, tantôt tendres et passionnés, ont platîé Alfred de Musset au premier rang parmi nos contemporains, et on ne sait, après avoir lu "Kolla" et "la Nuit de Mai," si on ne les préfère aux plus beaux vers des "Méditations" et des "Feuilles d'Automne." Lamartine nous attendrit par ses chants harmonieux, Victor Hugo nous élève l'âme par ses grandes et sublimes idées, Alfred de Vigny nous charme par l'élégance et la grâce de son style, mais avec Alfred de Musset, nous passons par toutes les émotions que peut éprouver le cœur humain : la gaieté la plus folle et la désespérance s'emparent de nous, tour à tour. Nous rions et nous pleurons avec le poète, mais hélas ! le rire sera bientôt accompagné du cliquetis des verres et du bruit de l'orgie, et les pleurs seront seuls véritables. Ne soyons pas trop sévères, cependant, pour l'homme à l'organisation nerveuse et sensitive, et ne regardons pas le tableau que nous présente M. Maxime du Camp dans ses
Souvenirs Littéraires. Il parle d'un Musset avili par la débauche et faisant pitié à ses amis et à la France. Pour nous, cet être-là n'existe pas, et nous ne voulons voir que rhomme mallieureux qui commet des excès, et non l'homme vicieux et dégradé.
Etudions l'histoire de sa vie écrite par son frère, lisons ses œuvres avec attention, et disons ensuite, si nous l'osons, que l'auteur des "Nuits," de la "Lettre à Lar martine," et des "Trois Marches de Marbre Rose," a pu tomber dans l'avilissement, et n'avait pas l'âme noble et généreuse. Il sentait plus vivement que ses contemporains, il fut plus malheureux qu'eux ; mais réjouissons-nous, dans notre égoïsme, des souffrances qu'il endura, puisque c'est alors qu'il fit vibrer son luth, avec une passion qui nous emporte avec elle, comme le vent de l'ouragan fait tourbillonner dans les airs la feuille de laurier qu'il rencontre.
Alfred de Musset appartenait à une famille très ancienne, qui remonte au XII® siècle, et dont le chef avait le titre de marquis. Parmi les ancêtres du poète on peut citer Colin de Musset, trouvère célèbre du XIIP siècle, François de Musset, tué à Philipsbourg en 1635, et Alexandre de Musset, compagnon d'armes du maréchal de Saxe. Les de Musset étaient alliés à la famille du Bellay et à Catherine du Lys, nièce de Jeanne d'Arc. Le père d'Alfred et de Paul, le biographe de son frère, s'appelait Victor Donatien, mais signait généralement Musset-Pathay. C'était un écrivain de mérite, ainsi que le grand-père maternel du poète, M. Guyot-Desherbiers.
Alfred de Musset naquit à Paris et y fut élevé. Il reçut d'abord d'excellentes leçons particulières. Son professeur s'appelait M. Bouvrain. Il n'est que juste de
le nommer, pour que la gloire de Pélève rejaillisse sur le maître d'école. Il suivit ensuite les cours du collège Henri IV, où il eut pour condisciple le fils aîné de Louis- Philippe. Il commença à rimer de très bonne heure et publia, en 1828, dans un journal de Dijon, un poème intitulé " le Rêve." Ce fut à cette époque qu'il fut admis au fameux Cénacle, et qu'il connut Victor Hugo et ses disciples. Paul de Musset nous raconte, qu'un jour, son frère alla trouver Sainte-Beuve et lui dit : "Et moi aussi je suis poète." Il avait raison, car il avait déjà écrit les principaux poèmes publiés, plus tard, sous le titre de " Contes d'Espagne et d'Italie."
Il est presque impossible d'analyser ces poésies d'un homme de vingt ans, au cœur chaud et ardent. Comment raconter le combat de Don Paez et de son rival, et la mort de Juana tuée par son amant ? Que dire de l'abbé Annibal, de Rafaël Garuci et de la Camargo, que nous voyons dans les " Marrons du Feu ? " Comment parler de Portia et de son beau bras blanc, quand il faut ajouter qu'elle s'enfuit avec Dalti, qui vient de tuer son mari, le comte Onorio Luigi. Mardoche, lui-même, n'est-il pas un trop mauvais sujet, pour qu'on le nomme ici ? L'Andalouse et la marquise sont aussi bien folles et bien légères, et il vaut mieux ne pas les suivre dans leur course vagabonde. Que ferons-nous alors ? Contemplons Vastre argenté des nuits. Est-ce ce même luminaire qui éclairait de ses pâles rayons le lac de l'amant d'Elvire ? Alfred de Musset va nous le dire :
" C'était dans la nuit brune, Sur le clocher jauni,
La lune, Comme un point sur un i.
" Lune, quel esprit sombre Promène au bout d*un fil, Dans Tombre,
Ta face et ton profil ?
" Qui t'avait éborgnée L'autre nuit ? T'étais-tu
Cognée A quelque arbre pointu?
" Car tu vins, pâle et morne, Coller sur mes carreaux
Ta corne A travers les barreaux.
" Va lune moribonde Le beau corps de Phœbé
La blonde Dans la mer est tombé.
" Tu n'en es que la face, Et déjà, tout ridé,
S'efface Ton front dépossédé."
L'effet que produisirent les "Contes d'Espagne et d'Italie" fut immense, et la fameuse "Ballade à la Lune " eut un succès prodigieux, succès que l'on peut déplorer, jusqu'à un certain point, car bien des gens ne connaissent Alfred de Musset que par le fameux point sfiir un i, et s'obstinent à l'appeler le poète de la vingtième année. Il est vrai que ses premiers vers sont d'une hardiesse extrême et remplis d'une verve endiablée qui devait captiver la jeunesse. Il suivait alors les préceptes de l'école romantique et abusait même des enjambements.
Dans les ** Marrons du Feu," il dit, en parlant d'un éventail :
" Il est large à peu près comme un quartier de lune, Cousu d*or comme un paon, — frais et joyeux comme une Aile de papillon, — incertain et changeant Comme une femme."
Les premières lignes de " Mardoche " sont d'un rythme si peu marqué, qu'on sait à peine si on lit des vers ou de la prose :
" J'ai connu, l'an dernier, un jeune homme nommé Mardoche, qui vivait nuit et jour enfermé.
O prodige ! il n'avait jamais lu de sa vie Le Journal de Paris, ni n'en avait envie.
Il n'avait vu ni Kean, ni Bonaparte, ni Monsieur de Metternich ; — Quand il avait fini De souper, se couchait, précisément à l'heure Où (quand par le brouillard la chatte rôde et pleure) Monsieur Hugo va voir mourir Phébus le blond."
Dans "Suzon" (1831), nous voyons même un vers blanc. Malgré ces excentricités, les premières poésies d'Alfred de Musset renferment de grandes beautés. Il s'y trouve surtout, quoique l'auteur fît partie du Cénacle, un étonnant cachet d'originalité.
Dans les "Secrètes Pensées de Kafael," le poète demande à la France de lui pardonner d'avoir offensé son harmonieux langage, et fait ce magnifique éloge de la langue française :
" Idiome de l'amour, si doux qu'à le parler Tes femmes sur la lèvre en gardent un sourire ; Le miel le plus doré qui sur la triste lyre De la bouche et du cœur ait jamais pu couler."
Bien différent de " Mardoche " est " le Saule," histoire triste et touchante de Miss Smolen, T Américaine, et de Tiburce. C'est avec mélancolie que nous assistons à la fuite de la jeune fille du château de son père, et que nous la voyons ensuite sur son lit de mort, dans le vieux couvent. Tiburce a revêtu la robe d'un moine et a reçu son dernier soupir. Peu après, il quitte la terre d'Ecosse, il chante, sur le pont du brick l'Espérance, la chanson du Saule, mais sa voix s'éteint, car
" Son manteau recouvrait une large blessure, D'oii son sang goutte à goutte est tombé dans les flots."
" Octave " est un étrange poème. La belle Mariette se meurt d'amour pour le nonchalant Octave, qui la dédaigne. Une heure avant sa mort, elle le regarde passer dans sa gondole, et reçoit un billet, par lequel elle apprend qu'Octave est une femme qui a voulu se venger de ce que son fiancé s'est noyé pour Mariette.
C'est en 1836 que parurent dans la " Revue des Deux r<iondes " les fameuses lettres de Dupuis et Cotonet. La première traite du romantisme et est excessivement spirituelle. Dupuis dit que sa femme prétend que classique et romantique c'est jus vert, ou vert jus, mais que M"' Javart et le receveur se sont pris de querelle, à un dîner chez M. Ducoudray, à propos de Delille. " Le receveur, continue Dupuis, appela M"® Javart perruque et, par une fatalité déplorable, au moment où il prononçait ce mot, les marar bouts de madame Javart prirent feu à une bougie placée auprès d'elle; elle n'en sentait rien, et continuait de s'agiter, quand le receveur, la voyant toute en flammes, saisit les marabouts et les arracha ; malheureusement le toupet tout entier quitta la tête de la pauvre femme, qui
se trouva tout à coup exposée aux regards, le chef complètement dégarni. Madame Javart, ignorant le danger qu'elle avait couru, crut que le receveur la décoiffait pour ajouter le geste à la parole, et comme elle était en train de manger un œuf à la coque, elle le lui lança au visage ; le receveur en fut aveuglé ; le jaune couvrait sa chemise et son gilet. Voilà comment la guerre commença entre les classiques et les romantiques au village jusqu'alors si paisible de La Ferté sous Jouarre." Dupuis et Cotonet croyaient d'abord que le romantisme consistait à ne pas observer les règles des unités au théâtre, comme dans Shakspeare, par exemple, qui " fait vivre ses héros dix ou vingt ans dans un entr'acte." Ils apprirent ensuite que le terme romantique s'appliquait aussi à la poésie, et signifiait " le mélange du bouffon ou du sérieux." Peu après, les uns leur dirent que romantisme voulait dire l'imitation de l'Allemagne et de l'Angleterre, les autres, que c'était un système de philosophie. On alla même jusqu'à leur persuader que le romantisme " consistait à ne pas se raser " ou bien " que c'était de refuser de monter la garde." Enfin, ils allèrent trouver le clerc du village qui leur donna la vraie définition du mot : " Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne, la fleur qui vole et l'oiseau qui embaume ; c'est le jet inespéré, l'extase alanguie, la citerne sous les palmiers, et l'espoir vermeil et ses mille amours, l'ange et la perle, la robe blanche des saules. C'est l'infini et l'étoile, le chaud, le rompu, le désenivré, et pourtant en même temps le plein et le rond, le diamétral, le pyramidal, l'oriental, le nu à vif, l'étreint, l'embrassé, le tourbillonnant ; quelle science nouvelle ! C'est la philosophie providentielle géométrisant les faits
accomplis, puis s'élançant dans le vague des expériences pour y ciseler les fibres secrètes ..." Vous pensez bien que cette mirifique définition du romantisme ne plut guère au père de Habibrah, de Quasimodo et de Triboulet ; Alfred de Musset ne fut donc pas longtemps un des disciples de Victor Hugo.
La deuxième lettre de Dupuis et Cotonet explique avec clarté le sens du mot humanitaire^ et fait ressortir les avantages et les désavantages du mariage. " Il a cela de bon, disent les sages correspondants de la ^Kevue des Deux Mondes,' qu'avec lui il faut rentrer chez soi et payer son terme ; il a ceci de mauvais qu'on ne peut pas découcher et envoyer promener ses créanciers."
La troisième lettre datée de La Ferté sous Jouarre est consacrée aux journalistes, et les tourne en ridicule de la manière la plus plaisante. Je serai plus prudent que le digne Dupuis et le brave Cotonet, et ne ferai pas l'analyse de leur lettre évidemment mensongère et calomnieuse. Je vois dans cette salle des reporters qui taillent déjà leurs crayons et me mettent en joue. Hâtons-nous donc de désavouer complètement Dupuis et Cotonet. Oui, c'est entendu, messieurs, ces deux campagnards sont des imposteurs et des bavards, et tout ce qu'ils disent des journaux n'a pas le sens commun.
Dans leur quatrième lettre, Dupuis et Cotonet parlent des romans et des romanciers. Alexandre Dumas! qu'as-tu dit quand tu as lu ces blasphèmes ? As-tu envoyé d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis pourfendre ces audacieux épistoliers f Audacieux, en vérité ; croyezvous que, dans cette quatrième lettre, ils parlent d'un certain conférencier nommé Florimond, lequel "se recueille une seconde, déroule sa péripétie, lance le trait et
avale son verre d'eau." Tourner en ridicule les journalistes et les romanciers, passe, mais s'attaquer aux conférenciers ! Décidément, les deux villageois ont perdu la tête, et il est temps qu'ils ferment leur lettre.
On. retrouve dans les revues fantastiques d'Alfred de Musset, publiées en 1831 dans le journal le Temps, le même esprit fin et satirique qui nous amuse tellement dans les lettres de Dupuis et Cotonet. M. Cagnard, pour se rendre à un dîner, crie : vive Napoléon II ! avec les partisans du duc de Reichstadt, et vive la République ! avec les démocrates. Souris ou chauve-souris, selon ses intérêts, voilà ce qu'est l'homme le plus souvent !
Le roi Pantagruel est une bonne satire politique. "Du temps de mon père Gargantua, les choses ne se passaient pas ainsi " s'écrie continuellement le maître de Panurge ; c'est-à-dire, vivez entièrement dans le passé, et ne vous occupez pas de l'avenir ; vous aurez toujours votre pâture, comme les petits des oiseaux, selon M. Jean Racine, auteur d' "Athalie" et autres tragédies émouvantes, et rival d'un certain Pierre Corneille, natif de Rouen, et père de Rodrigue et de Chimène.
" Les Contes d'Espagne et d'Italie " ayant rendu Musset célèbre, le directeur de l'Odéon lui demanda une comédie pour son théâtre. La pièce fut jouée en décembre 1830 et fut sifflée impitoyablement. C'était "la Nuit Vénitienne," une charmante comédie en prose. Cette injustice du public éloigna Alfred de Musset du théâtre pendant de longues années. Pour montrer qu'il ne voulait plus faire jouer ses pièces, il donna à un nouveau volume de poésies, publié en 1833, le titre de " Spectacle dans un Fauteuil." Ce livre contenait " la Coupe et les Lèvres," "A quoi rêvent les Jeunes Filles" et "Namouna."
" La Coupe et les Lèvres " est un poème dramatique en cinq actes. C'est un ouvrage d'une grande vigueur de style, où nous voyons le caractère étrange de Frank ainsi que l'amour brutal et féroce de l'impure Belcolore. Frank a réussi à se détacher de la débauche, représentée par Belcolore, et il est sur le point d'épouser la douce Déidamia, quand celle-ci est assassinée par sa rivale, qui ne veut permettre que sa proie lui échappe.
" A quoi rêvent les Jeunes Filles ? " Voilà une question indiscrète, mais bien intéressante. Ninon et Ninette, sœurs jumelles, causent avant d'aller se coucher. Onze heures sonnent, Ninette sort pour aller à sa chambre, et revient épouvantée dire à sa sœur qu'un homme, qui avait une chaîne superbe et de grands éperons, est venu à elle à trois pas de la porte, l'a embrassée et s'est sauvé en courant. Ce n'est pas un revenant, ajoute-t-elle, car il avait des moustaches. Ninon rassure sa sœur et reste seule. Peu de temps après, elle entend une voix qui chante sous sa croisée, elle soulève la jalousie et aperçoit un beau cavalier.
Le lendemain, le duc Laerte présente le jeune Silvio à ses deux filles. Ninon et Ninette ont rêvé la nuit dernière, et Silvio n'a qu'à faire son choix. Il ne sait cependant laquelle il aime, aussi il va trouver Laerte pour lui faire part de son embarras. Le père lui dit que c'est lui qui s'est déguisé pour embrasser Ninette et pour chanter sous le balcon de Ninon. Les jeunes filles sont romanesques et n'aiment que les amoureux aventureux et hardis ; il faut donc que Silvio pénètre dans la maison par la fenêtre, qu'il rencontre un rival et le tue dans l'obscurité. Le rival sera le père lui-même, le sang répandu viendra d'un grand seau d'eau, que Flora " versera
lestement d'en haut." Tout se passe comme le veut le duc, seulement le seau d'eau inonde le malencontreux Irus, un cousin toujours accompagné de ses deux domestiques : Spadille, qui " a l'air d'une oie, et Quinola d'un cuistre." On ne peut aimer Irus, on le voit tous les jours, et d'ailleurs, il n'a pas un grand manteau de velours ni des éperons d'argent, et il entre dans la maison, comme tout le monde, par la porte. C'est Silvio que Ninette et Ninon aiment. Mais laquelle a-t-il choisie ? C'est la petite Ninon. Il n'y a rien de plus gracieux que ce charmant badinage. Avouons, pourtant, qu'on ne rencontre pas souvent des pères comme Laerte, et que les barbas espagnols, à la longue épée ou au lourd bâton, sont plus fréquents que les pères qui ouvrent les fenêtres aux amoureux.
" Namouna " est un poème bizarre et peu moral, dans le genre de "Mardoche," mais bien supérieur, au point de vue de la versification. Sainte-Beuve l'admirait beaucoup. Nous y trouvons ce beau passage, où l'auteur exprime son admiration pour la poésie :
" J'aime surtout les vers — cette langue immortelle, C'est peut-être un blasphème, et je le dis tout bas ; Mais je Taime à la rage. Elle a cela pour elle Que les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas, Qu'elle nous vient de Dieu, — qu'elle est limpide et belle. Que le monde l'entend, et ne la parle pas."
Le poème tout entier est écrit en sixains à deux rimes, n nous rappelle beaucoup certains passages du Don Juan de Byron, quoique l'auteur se défende de vouloir imiter le poète anglais. Il en avait certainement tout le génie, mais son originalité lui était propre.
C'est en 1837 qu'Alfred de Musset commença, dans la "Revue des Deux Mondes," la publication de ses nouvelles. La* première fut " Emmeline," où il raconte, diton, riiistoire du plus grand amour qu'il éprouva, après sa rupture avec George Sand. Ce fut cet événement qui lui inspira, d'après son frère, ses deux beaux poèmes: " la Nuit de Décembre " et la " Lettre à Lamartine."
Il est bien difficile de parler ici des nouvelles d'Alfred de Musset ; remarquons, cependant, dans " Emmeline,'' les stances à Ninon par lesquelles Gilbert fait sa déclaration d'amour, et qui commencent par ces vers si souvent cités :
" Si je vous disais, pourtant, que je vous aime, Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez? L'amour, vous le savez, cause une peine extrême ; C'est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même."
" Le Fils du Titien " est probablement la nouvelle que l'auteur écrivit avec le plus de soin. Le style est un modèle de clarté et d'élégance. C'est l'histoire du Tizianello, qui se montrait déjà aussi grand peintre que son père; mais, ayant fait le portrait de Béatrix Donato, qu'il aimait, il brisa son pinceau et ne peignit plus,
" Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle."
Nous pouvons encore remarquer Valentin et ses deux amours, "Margot," épisode de la vie rustique, raconté avec une simplicité qui nous fait penser à la "Mare au Diable " et à la " Petite Fadette," et " Croisilles," ce naïf amoureux de Mademoiselle Godeau, la fille du banquier. Le jeune homme, en revenant un jour de Paris au Havre, trouva la maison paternelle fermée, et le père en banque-
route parti pour rAmérique. Réduit au désespoir en pensant à son amour, il résolut de se noyer, mais auparavant, il voulut aller demander à M. Godeau la main de sa fille. Le banquier, pour toute réponse, lui offrit quatre francs et un dîner à la cuisine. M^^* Julie, ayant entendu la conversation de son père et du jeune homme, fut touchée, et laissa tomber son bouquet aux pieds do Croisilles. Celui-ci le ramassa et alla .... à la comédie avec quelques louis que son vieux serviteur Jean avait découverts. Pour terminer l'histoire, disons que Croisilles apprit de M"® Godeau qu'elle l'épouserait, s'il avait cent mille écus. Alors, il vendit sa maison, acheta des marchandises, les expédia à bord de "la Fleurette," et écrivit à Julie qu'il serait bientôt riche. Au même moment, la jeune fille qui tenait à la main un bulletin maritime, y jeta les yeux et lut le naufrage de " la Fleurette." Elle se sentit prise d'une grande pitié pour le pauvre garçon qui s'était ruiné pour elle, et ayant découvert une vieille tante de Croisilles, elle lui persuada de se faire passer pour une baronne et de venir demander sa main à son père pour son neveu. Le banquier fut ébloui, quand il entendit annoncer la baronne douairière de Croisilles, et donna son consentement au mariage.
"Croisilles" est la dernière nouvelle qu'Alfred de Musset ait publiée dans la " Revue des Deux Mondes." On y remarque la brusquerie du dénouement. Paul de Musset dit qu'il en fit l'observation à son frère, mais que celui-ci refusa obstinément de revenir à ce conte, et, quand ses amis le lui reprochaient, il se frottait les mains, en répétant : " Finis prosse."
"Frédéric et Bernerette" est la plus touchante histoire d'Alfred de Musset. L'auteur y raconte la vie
d'une grisette, d'une de ces pauvres filles qui égayaient le quartier Latin par leurs folies, mais dont le sort, comme celui de Bernerette, était parfois bien triste. C'est surtout " Mimi Pinson " qui nous fait connaître les mœurs et les coutumes des étudiants et des grisettes de Paris en 1840. Eugène Aubert est invité à un souper chez son ami Marcel. Il y rencontre joyeuse société, et M"® Pinson raconte l'histoire divertissante de deux jeunes gens qui avaient invité des demoiselles à dîner. Celles-ci demandent les mets les plus chers, et laissent les futurs Esculapes aller offrir, tout penauds, leurs montres en paiement du repas extravagant. Mais Rougette avait payé d'avance ; ce n'était qu'une niche. Le souper de Marcel est des plus gais, et M"* Pinson chante avec entrain :
" Mimi Pinson est une blonde, Une blonde que Ton connaît* Elle n'a qu'une robe au monde, Landerirette Et qu'un bonnet."
Cette robe unique de Mimi Pinson, Eugène la reconnaît, quelques jours après, chez le prêteur sur gages. Qu'est-ce qui a pu réduire M"* Pinson à une telle extrémité ? Elle a voulu donner du pain à son amie Rougette, qui est malade. "Elles sont folles," dit Eugène. "Non, lui répond Marcel, fais une exception pour la petite Pinson. Elle nous a conté une histoire à souper, elle a engagé sa robe pour quatre francs, elle s'est fait un châle avec un rideau ; et qui dit ce qu'il sait, qui donne ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas obligé à davantage." Excellente philosophie, M. Marcel, mais pas aisée à imiter.
'* L'Histoire d'un Merle Blanc" est un chef-d'œuvre de critique fine et spirituelle des mœurs du temps et des écrivains. Ce pauvre merle, que son père chasse de l'écuelle paternelle, parce qu'il ne lui ressemble pas, nous intéresse fort. Il ne peut trouver de compagnons, tous le repoussent, car il n'est comme aucun autre oiseau. Il est au désespoir et se perche sur une vieille gouttière. C'est là qu'il apprend qu'il est un merle blanc, c'est à dire le rara avis. Alors, le voilà rempli do son importance, et il écrit en six semaines un poème en vingtquatre chants. Sa renommée traverse la Manche; il reçoit une lettre, ô miracle ! d'une merlette blanche. Il l'épouse, et se croit le plus heureux des merles. Cependant, il s'aperçoit que sa bien-aimée reste de longues heures à sa toilette. Il a des soupçons, il pleure en racontant une histoire pathétique et laisse couler ses larmes sur le plumage de neige de son épouse. Horreur ! la merlette déteint, ce n'était qu'une merlette enfarinée.
Combien en rencontrons-nous dans le monde! Faux dévots, faux braves, faux bons hommes !
Je ne dirai rien de " Pierre et Camille " et du " Secret de Javotte." Ce sont deux nouvelles intéressantes, mais bien inférieures à ce charmant conte, "la Mouche," le dernier ouvrage d'Alfred de Musset publié de son vivant. L'auteur nous fait pénétrer dans le palais de Louis XV, comme de Vigny dans " Stello," quand il nous raconte l'histoire de la puce enragée. Ce n'est plus la petite Coulanges que nous voyons à Trianon, c'est madame la marquise de Pompadour. Le chevalier de Vauvert est venu la supplier d'intercéder près du roi pour qu'il ait une lieutenance. Il a plu à la grande dame, en ramassant son éventail sans la connaître, et en se mettant à
genoux pour le lui rendre. Il obtient la place qu'il désirait et il épouse sa fiancée. M"' de Pompadour aurait mieux fait de continuer ce rôle de protectrice que de se mêler de gouverner la France. Il est vrai que Marie- Thérèse ne l'aurait pas appelée sa chère cousine, et pour Jeanne-Antoinette Poisson, c'était un grand honneur. Honneur qui devait coûter à la France la guerre de Sept Ans et la défaite de Rosbach !
Jusqu'à présent, je vous ai plutôt présenté les ouvrages fins et légers de Musset. Jetons un coup d'oeil sur " RoUa," ce poème unique dans la langue française, cet ouvrage de profonde misanthropie, où le poète semble écrire avec du sang la condamnation d'un siècle qui peut jeter le jeune homme dans tout ce que la débauche a de plus ignoble.
" Rolla " commence par des vers grandioses :
" Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux ;
. OU Vénus Astarté, fille de Tonde amère, Secouait, vierge encore, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux? Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux. Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives Les Faunes indolents couchés dans les roseaux."
Jacques RoUa a mis sa fortune dans trois bourses. Quand la dernière sera vide, il quittera ce monde. Le moment est arrivé, Rolla veut se tuer au milieu d'une orgie ; que lui importe ! l'homme a-t-il une croyance aujourd'hui ? Le scepticisme n'a-t-il pas étouffé cette foi qui fait croire à la vie future ?
" Dors-tu content, Voltaire, et toa hideux sourire, Voltige-t-il encore sur tes os décharnés ?
Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire ; Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés. Il est tombé sur nous, cet édifice immense Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour. La mort devait t*attendre avec impatience, Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis ta cour. Vous devez vous aimer d*un infernal amour."
Quel homme extrax)rdinaire, cet Alfred de Musset, qui pouvait écrire " Mardoche " et " Rolla " ! Regrettons, cependant, qu'il n'ait pas employé l'immense génie dont il fit preuve dans "Rolla," à un sujet plus digne d'un grand poète.
On peut lui faire le même reproche pour plusieurs de ses meilleures comédies, comme "le Chandelier," dont le dialogue est si vif et si intéressant, et où se trouve cette admirable chanson de Fortunio que chantent toutes les demoiselles ; " Il ne faut jurer de rien," où nous rencontrons ce type si original et si vrai de Valentin, qui finit par être captivé par le charme et la naïveté de la jeune fille qu'il n'avait attirée à un rendez-vous que pour gagner un pari avec son oncle Van Buck ; " les Caprices de Marianne," où nous voyons ces amis inséparables, le tendre et triste Célio, et Octave, si léger et si fou, ces deux caractères si opposés, qui étaient, dit-on, réunis chez Musset, l'auteur de "Namouna," histoire badine et gaie, et de "la Nuit de Mai," élégie passionnée; chez cet homme étonnant qui, un jour, se livrait au désespoir, et, un autre jour, allait à un souper, habillé en femme.
" Lorenzaccio," drame en cinq actes, est l'œuvre la plus énergique d'Alfred de Musset. La description de la cour
de Elorence, sous Alexandre de Médicis, est d'un réalisme saisissant et même trop fidèle, car la corruption des mœurs y est représentée dans toute son horreur. L'ouvrage est écrit de main de maître, et malgré la grossièreté du sujet, nous le lisons d'un bout à l'autre sans nous arrêter. Il est vrai que ce Lorenzo est une création puissante et digne de la plume de Shakspeare. Il était jeune et pur, il aimait Elorence ; il veut la délivrer de la tyrannie du duc imposé par Charles-Quint ; il se fait le compagnon de débauche du Médicis, afin de saisir l'occasion pour le poignarder. Son plan a réussi, il a tué le duc, il regarde autour de lui, il voit la même corruption, le même égoïsme, et il s'aperçoit que lui-même est avili et ne peut sortir du cloaque où il s'est plongé ! Quelque répulsion que nous inspire un tel caractère, il faut admettre que pour le créer il fallait avoir un bien grand génie.
C'est avec plaisir que nous passons de " Lorenzaccio " à " Un Caprice " et à " Il faut qu'une Porte soit ouverte ou fermée." La première de ces deux charmantes comédies, qui sont devenues classiques, et que l'on joue toujours avec tant de succès, fut publiée, en 1837, dans la " Revue des Deux Mondes." Dix ans après, une actrice célèbre. M""® Allen Despréaux, la joua à St. Pétersbourg, où on la lisait en russe. Etant venue à Paris, elle voulut faire sa rentrée au Théâtre Français dans le rôle de madame de Léry, qu'elle avait si bien joué en Russie. Dès ce moment, on s'aperçut que les pièces d'Alfred de Musset n'étaient pas seulement un Spectacle dans un Fauteuil, et l'on représenta la plupart de ses comédies. Comment raconter "Un Caprice," "On ne saurait penser à tout," ou " Il faut qu'une Porte soit ouverte ou fermée " ?
L'intrigue n'existe pour ainsi dire pas ; c'est une série
de reparties fines et acérées, un badinage de bonne société, une peinture de la vie du grand monde, une raillerie de bon ton, mais non moins mordante, un rien, enfin, avec une forme enchanteresse qui attire, mais que nous ne pouvons saisir, comme un colibri aux couleurs multiples, qui nous échappe quand nous voulons l'atteindre et qui se pose de fleur en fleur, en agitant ses ailes éblouissantes.
" Bettine " est, à mon avis, la moins intéressante des comédies de Musset, et " André del Sarto," comme drame, ne m'émeut pas autant que " la Coupe et les Lèvres " ou " Lorenzaccio." "Louison" nous rappelle "la Mouche." C'est aussi une étude du XVIII® siècle, et le duc et la duchesse de la comédie pourraient bien être le beau Lauzun et sa petite femme si dédaignée. Seulement, je doute que le galant maréchal eût laissé Berthaud emmener Louison, sans faire étriller par ses gens le lourd villageois.
"Carmosine" et "la Quenouille de Barberine" nous transportent à l'époque de la chevalerie et des tournois, et sont des histoires du temps passé, comme les aimait tellement Alfred de Vigny. La belle Carmosine a vu le roi Pierre d'Aragon à un tournoi, où il a fait mordre la poussière à plus d'un hardi chevalier. Elle se meurt d'amour pour le chevaleresque souverain, et repousse également le ridicule Ser Vespasiano et Périllo, son ami d'enfance et son fiancé. Minuccio, le gentil troubadour, va à la cour de Pierre et raconte à la reine la triste histoire de la jeune fille. La bonne reine amène le roi chez Carmosine. Pierre embrasse au front la romanesque enfant et met sa main dans celle de Périllo. Elle est guérie, et tout se termine le plus gaiement du monde par
un mariage, où Minuccio a dû chanter les plus belles chansons amoureuses de la langue d'oc.
Il se glissa dans " Carmosine " une erreur de ponctuation qui rendit l'auteur très malheureux. Qu'aurait-il fait s'il avait eu affaire à certains typographes de notre bonne ville? Ce ne sont pas les virgules qu'ils escamotent, mais ils font disparaître les qualificatifs et les adverbes en ment les plus longs que l'écrivain puisse imaginer.
La noble figure de Barberine nous intéresse tout autant que la gracieuse Carmosine. Elle reste dans son vieux château, occupée avec sa quenouille, pendant qu'Ulric, son seigneur et mari, va chercher fortune à la cour du roi de Hongrie. Il est si sûr de l'amour de sa Barberine qu'il en parle devant Rosemberg, un très jeune et riche chevalier. Celui-ci a rencontré dans une hôtellerie le chevalier Uladislas, qui lui a vendu un livre merveilleux, par lequel il apprendra à tuer les géants et les dragons et à se faire aimer de toutes les femmes. Il parie donc avec Ulric qu'il pourra conquérir le cœur de sa châtelaine. Il se rend au château de Barberine, et s'imagine qu'elle va tomber à ses pieds, en apercevant un tel vainqueur. Que fait la fière épouse d'Ulric? Elle se venge d'une plaisante manière de l'impertinent fat. Elle l'enferme dans une chambre et lui passe une quenouille. S'il veut manger, il faut qu'il file. Au même moment, arrivent le roi et Ulric qui trouvent le pourfendeur de géants occupé à dévider son fil.
Cette comédie est un modèle de bonne plaisanterie et nous amuse grandement.
"On ne badine pas avec l'Amour" se rapproche de " Non se burla con el Amor " de Calderon. Seulement, dans la pièce de Musset, il n'y a pas de scènes de balcon.
et Pintrigue y est moins compliquée que dans la comédie espagnole. Maître Blazius et maître Bridaine, les deux gloutons, et dame Pluche, la vieille prude, sont devenus des personnages légendaires, et c'est avec plaisir que nous entendons le chœur des villageois leur dire leurs petites vérités. Perdican aime sa cousine Camille, mais ne peut obtenir de réponse d'elle, quoique Camille l'aime aussi. De dépit, il courtise la petite Rosette, qui meurt de chagrin, en entendant Perdican parler de son amour à Camille. On retrouve dans ce dénouement une amertume personnelle, un souvenir du voyage eu Italie avec George Sand, des scènes orageuses à Venise, et du désespoir de la séparation. "On ne badine pas avec l'amour," dit Alfred de Musset ; lui-même avait au cœur une plaie qui fut bien longue à guérir.
Tout le monde a lu "les Jeux de l'Amour et du Hasard," de Marivaux, où un jeune homme, qui vient faire la cour à une jeune fille, change de costume avec son valet afin de mieux connaître sa fiancée. Celle-ci en faisait de même de son côté avec sa suivante. Imbroglio délicieux, fils d'araignée enchevêtrés, que Marivaux se plaisait à dénouer avec la plus grande adresse. Telle est un peu l'intrigue de "Fantasio," quand le duc de Mantoue, qui doit épouser Elsbeth, la fille du roi de Bavière, change de rôle avec son colonel. Cependant, nous ne nous occupons pas d'eux, malgré leurs amusantes discussions, où il est difficile de savoir quel est le plus idiot des deux, le duc ou le colonel. C'est de ce Fantasio, si sage et si fou à la fois, Hamlet et Scapin, qui enlève au bout d'un hameçon la perruque du duc, qui commet mille extravagances, mais auquel nous ne pouvons garder rancune. Notre colère tombe, dès qu'il nous regarde, et
bientôt nous rions aux éclats de ses spirituelles saillies.
Bien différent de Fantasio est POctave de la " Confession d'un Enfant du Siècle." Ce livre extraordinaire est, dit-on, le récit de la rupture avec George Sand. C'est probablement le plus grand ouvrage en prose d'Alfred de Musset. Le style est d'une éloquence entraînante, et l'auteur décrit avec une force étonnante la maladie du siècle, le scepticisme de tout ce qu'il y a de beau et de grand. Octave a pour ami le sarcastique Desgenais et se laisse aller à la débauche ; il aime et il ne croit plus à l'amour, malgré l'abnégation de Brigitte Pierson. Ce n'est pas de sa faute, car dit-il " pendant les guerres de l'Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse " . . . " Des milliers d'enfants se regardaient entre eux d'un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs." La Kestauration ne leur donna pas la chance de montrer leur courage ou leur force, et ces organisations nerveuses et maladives finissaient, comme Rolla, par le suicide, dans une nuit d'orgie.
Paul de Musset nous donne des détails intéressants sur la manière de travailler de son frère et nous dit que, quand il écrivit ses fameuses " Nuits," il se fit servir à souper dans sa chambre, et alluma un si grand nombre de bougies que l'appartement fut illuminé comme pour un bal. C'était pour recevoir dignement la Muse, à laquelle, ajoute son frère, il eût volontiers réservé une place à son souper. Le poète ne pouvait d'ailleurs faire trop d'honneur à sa Muse, puisqu'elle lui adressait ces vers magnifiques par lesquels commence "la Nuit de Mai " :
** Poète, prends ton luth, et me donne un baiser ; La fleur de Téglantier sent ses bourgeons éclore. Le printemps naît ce soir ; les vents vont s*embraser ; Et la bergeronnette, en attendant l'aurore.
Aux premiers buissons verts commence à se poser. Poète, prends ton luth, et me donne un baiser."
Le poète se demande quelle est cette voix qui l'appelle, puis il reconnaît la Muse qui lui offre son amour pour le consoler, et il lui répond ainsi :
" S'il ne te faut, ma sœur chérie, Qu'un baiser d'une lèvre amie Et qu'une larme de mes yeux, Je te les donnerai sans peine ; De nos amours qu'il te souvienne, Si tu remontes dans les cieux.
Je ne chante ni l'espérance, Ni la gloire, ni le bonheur.
Hélas ! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence Pour écouter parler le cœur."
Ces grands vers alexandrins de la Muse et les réponses du Poète, dans le rythme de la poésie lyrique, le vers de huit pieds, produisent un merveilleux effet, et il nous semble que nous assistons à cette conversation sublime entre l'homme et son esprit.
Dans "la Nuit de Décembre," le poète paraît seul, mais il parle cependant à un autre lui-même vêtu de noir, qu'il a vu à ses côtés, dès les jours de son enfance. Le spectre lui répond : "Ami, je suis la Solitude." C'est-àdire, tu n'as que moi autour de toi, puisque aucun cœur ne bat à l'unisson du tien.
La poésie de "la Nuit d'Août" est aussi belle que
celle de " la Nuit de Mai." La Muse est revenue s'asseoir près du poète, mais c'est elle qui est triste et qui demande à son ami de ne plus aimer. Le Poète lui répond que puisque l'oiseau chante sur son nid brisé, et que la fleur s'épanouit près d'une fleur flétrie, et* que "tout meurt ce soir pour revivre demain," le cœur humain aussi peut renaître à l'amour et au bonheur.
'^ n faut aimer sans cesse, après avoir aimé."
"La Nuit d'Octobre" est la dernière de ces poésies presque surnaturelles, où l'homme se dédouble, pour ainsi dire, pour parler à son génie. Le sujet se rapproche de "la Nuit de Mai"; le poète veut oublier le passé, et lui pardonne pour s'élancer vers l'avenir.
" La Lettre à Lamartine " est le plus correct des poèmes de Musset. L'auteur s'adresse au poète des "Méditations " pour lui raconter son désespoir. Nul, mieux que Lamartine, ne pouvait comprendre les peines de l'amour. Regrettons donc qu'il ait fait attendre plusieurs années sa réponse à la lettre de l'amant malheureux.
Alfred de Musset aimait beaucoup M™® Malibran, comme il aima plus tard Rachel, et Pauline Garcia. Lorsque la Malibran mourut, il écrivit des stances que l'on place parmi ses meilleures œuvres. On y trouve aussi des vers qui expriment cette idée de dualisme humain, que nous rencontrons si souvent dans les productions de ce poète, dont tous les ouvrages ne sont que le reflet de ses propres impressions, bonnes ou mauvaises.
" Tu connaissais le monde, et la foule et l'envie, Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie, Tu regardais aussi la Malibran mourir."
Nous pouvons encore mentionner parmi les poésies de Musset: "Lucie," une élégie qui nous rappelle "le Saule" ; "PEspoir en Dieu," où l'auteur de "RoUa" et de la "Confession d'un enfant du siècle" veut secouer le scepticisme de son époque; "Rodolphe et Albert," idylle où deux amoureux font l'éloge de leurs amantes ; " Silvia," une touchante histoire d'amour, imitée de Boccace, ainsi que " Simone " ; " Une Soirée Perdue," vers inspirés par une représentation du " Misanthrope " à une salle presque vide ; " Souvenirs," " Adieu," et " Tristesse."
Nous trouvons une note gaie dans quatre poèmes : " Une Bonne Fortune," épisode d'un voyage à la maison de Conversation de Bade ; " Dupont et Durant," amusant dialogue entre deux poètes maigres et râpés, Trissotin et Vadius du XIX® siècle ; la " Mi-Carême," où les plaisirs de la valse sont dépeints dans des strophes harmonieuses et entraînantes ; et " Le Mie Prigioni," où l'auteur, emprisonné pour n'avoir pas monté la garde, fait une description enjouée de sa prison. Remarquons aussi " le Rhin Allemand," chanson patriotique et fière, qui commence ainsi :
" Nous Pavons eu, votre Rhin allemand, Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu*on s'en va chantant EfEace-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux marqués dans votre sang."
" Sur Trois Marches de Marbre Rose " est un des plus gracieux poèmes que l'on puisse lire. Le poète a retrouvé toute sa verve fine et spirituelle de " Mardoche " et de " Namouna," sans que nous y voyions la moindre expression trop cavalière ou trop hardie.
*^ Que ces marches sont jolies I Combien ce marbre est noble et doux I Maudit soit du ciel, disions-nous, Le pied qui les aurait salies !
N'est-il pas vrai? Souvenez-vous Avec quel charme est nuancée Cette dalle à moitié cassée I Voyez-vous ces veines d*azur, Légères, fines et polies, Courant, sous les roses pâlies, Dans la blancheur d'un marbre pur ? "
Ce que l'on peut admirer le plus dans les ouvrages d'Alfred de Musset, c'est qu'il n'y a rien chez lui d'artificiel ou d'affecté. Ce sont toujours ses sentiments personnels qu'il communique à ses écrits. A prendre l'ensemble de ses œuvres, on ne peut l'appeler le plus grand poète français, mais on peut dire, sans crainte de se tromper, qu'il n'y a rien de supérieur à " RoUa," aux "Nuits," à "Trois Marches de Marbre Rose."
Les dernières années de la vie d'Alfred de Musset ne furent pas heureuses; était-ce la débauche? était-ce la maladie ? Ne jugeons pas. Le 1®' mai 1857, son frère était au chevet de son lit ; un peu après minuit, le poète se dressa tout à coup et mit la main sur sa poitrine. Son frère lui demanda s'il souffrait, il répondit en s'affais' sant sur l'oreiller ; " Dormir ! . . . . enfin je vais dormir." Il dort en effet, car un tel homme ne peut mourir, approchons-nous de lui et nous entendrons ses lèvres murmurer, dans son sommeil éternel, des stances harmonieuses et poétiques qui nous touchent jusqu'au fond du cœur.
Seconde Paetie.
Lorsque, l'année dernière, le Président de l'Université me demanda de préparer un cours de conférences sur la littérature française du XIX® siècle, quatre noms se présentèrent immédiatement à mon esprit, et j'eus le plaisir de vous parler de ces illustres poètes : Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny et Alfred de Musset. Je les pris parce qu'ils dominaient leurs contemporains, et que je voulais vous faire voir tout d'abord les plus grands de nos auteurs. Autour d'eux, cependant, se pressent bien des hommes éminents qui ont coopéré à l'œuvre littéraire du XIX® siècle et ont fait de leur époque la plus brillante de l'histoire de France, si nous en exceptons le siècle de Molière. Il n'y avait qu'à choisir parmi les poètes, les romanciers, les historiens qui nous entourent. Voici mon choix : Théophile Gautier, disciple de Victor Hugo, romantique de 1830, l'homme de Vart pour Vart, Prosper Mérimée, dont les nouvelles sont les chefs-d'œuvre de la prose française, François Coppée, un moderne, le représentant de la nouvelle école, dont l'originalité n'exclut ni la grâce, ni la force. J'espère que vous ratifierez ce choix, car les œuvres dont je veux vous parler sont éminemment intéressantes. Si elles ne vous paraissent
pas telles, n'en accusez pas les auteurs, mais prenez-vousen au conférencier, c'est que ses paroles, au lieu d'être ailées^ comme le dit le vieil Homère, se seront traînées à grand'peine jusqu' à vous et vous auront horriblement lassés. Puisse une gracieuse péri, une légère spirite, venir alors en aide au malencontreux discoureur!
Théophile Gautier naquit à Tarbes en 1811, la même année que le roi de Eome, le fils de l'homme prédestiné. Quoiqu'il n'eût pas eu une couronne pour hochet, sa vie fut plus heureuse et plus glorieuse que celle de l'enfant impérial ; le plébéien rendit illustre un nom obscur, tandis que le prince, ne pouvant supporter le poids du sien, prenait un titre étranger et s'éteignait dans l'ombre d'un château autrichien.
Les premières années de Théophile Gautier se passèrent à Tarbes, puis le jeune homme se rendit à Paris, où il suivit les cours du collège Charlemagne. Il se prit d'une grande passion pour la littérature du XVI® siècle et étudia avec amour les auteurs de la Pléiade. S'étant pénétré de leurs écrits, il composa un poème, " la Tête de Mort," qu'il soumit à Sainte-Beuve. Le grand critique approuva l'ouvrage et présenta l'écrivain à Victor Hugo. Dès ce moment, Gautier devint un des plus fervents disciples du Maître, On sait quelle part il prit à la bataille d'Hernani, bataille qu'il a racontée d'une manière si spirituelle dans son "Histoire du Romantisme." Avant de s'engager dans les rangs des romantiques, il avait eu l'intention d'être peintre, et il était entré à l'atelier de Rioult, mais le cor d'Hernani l'avait entraîné, et il avait substitué la plume à la palette ; c'est-à-dire qu'il se servit de l'une et de l'autre. Ses œuvres ont un coloris tout particulier, c'est un prisme sur lequel se projette un
rayon de soleil qui brille alors de toutes les couleurs de rarc-en-ciel. Prenons ses premières poésies et jugeons.
Comme romantique de la première heure, Théophile Gautier avait un goût extrême pour le grotesque et le fantastique, et dans un grand nombre de ses ouvrages son imagination crée les êtres les plus extraordinaires. " Albertus" est une œuvre étrange où l'énergie se mêle au cynisme, la grâce à la fantasmagorie. Dans un bourg flamand vivait une femme vieille et méchante, et laide à faire peur aux Gorgones elles-mêmes. Un jour, Véronique, cette sorcière, prononce une formule magique et devient d'une beauté merveilleuse ; son chat est changé aussi en un beau jeune homme. Accompagnée de cet écuyer, elle se rend à Leyde, où bientôt elle est la reine de la ville. Un seul homme, Albertus, un savant, doué de tous les dons du corps et de Pesprit, l'a dédaignée. C'est lui alors qu'elle aime, et elle va le conquérir par sa beauté magique. Elle a réussi, Albertus est vaincu, mais cette femme jeune et belle qu'il adorait, se change en sa présence en une vieille et horrible mégère, avec laquelle il se trouve subitement transporté, monté chacun sur un manche à balai, dans la ronde des sorcières. Ici, l'imagination du poète prend tout son essor, et la description de Belzébuth et de sa cour est réellement pantagruélique. L'orgie cesse d'une étrange manière : le Diable ayant éternué, Albertus lui dit poliment : " Dieu vous bénisse." A ce nom de Dieu, les esprits infernaux s'évanouissent, et Satan tord le cou à Albertus pour le remercier de sa politesse. Voilà l'analyse de ce poème immoral, révoltant même, mais où l'auteur, à l'âge de vingt ans, faisait déjà preuve d'un grand talent. Voici une stance énergique et forte, toute bizarre qu'elle soit :
*^ Le concerto fini, les danses commencèrent.
— Les mains avec les mains en chaîne s'enlacèrent. Dans le grand fauteuil noir le Diable se plaça
£t donna le signal. — Hurrah I hurrah I la ronde Fouillant du pied le sol, hurlante et furibonde, Comme un cheval sans frein au galop se lança.
— Pour ne rien voir, le ciel ferma ses yeux d'étoiles. Et la lune prenant deux nuages pour voiles.
Toute blanche de peur de l'horizon s'enfuit. — L'eau s'arrêta troublée, et les échos eux-mêmes
Se turent, n'osant pas répéter les blasphèmes Qu'ils entendirent cette nuit 1 "
On a accusé Théophile Gautier, et souvent avec raison, de n'avoir pas mis assez de sentiment dans ses écrits. On dit qu'il n'a aucun but moral et qu'il se soucie très peu de la vertu et de la religion. Ses vers, cependant, ne manquent pas de chaleur, et l'on y voit l'âme du poète, quelque soin qu'il prenne pour la cacher. Lorsqu'il ne se laisse pas emporter par la Chimère, cet animal fantastique aux yeux verts, aux ailes d'épervier et aux cheveux roux, son thème favori, dans ses premières poésies, est l'amour. Dans ses Elégies et ses Fantaisies, il nous présente de charmants tableaux, où nous voyons des amoureux pleins de vie et de santé. A eux la gaieté, le tapage, comme dans les " Contes d'Espagne et d'Italie " d'Alfred de Musset ; à eux le plaisir, le bonheur, malgré l'infidélité et l'inconstance. Point de mélancolie pour eux, pas d'Elvire ni de Graziella à regretter, pas d'adieux éternels ; ils se quittent quand ils ne s'aiment plus, et volent le sourire aux lèvres à de nouvelles amours. Le poète ne nous fait pas pleurer, car à peine commençons-nous à nous attendrir au récit de ses infortunes, qu'il essuie ses larmes et se met à rire en voyant apparaître une robe blanche.
un collier d'or, une ceinture bleue et une fraîche pervenche sur un chapeau de paille. Kien ne nous touche dans cette poésie, mais elle nous charme et nous captive en nous présentant des scènes riantes qui nous reposent des soucis de la vie matérielle. Nous éprouvons surtout ce sentiment de bien-être en lisant " Paysages/' et " Intérieurs." Inspiré par Jean-Jacques Rousseau et Chateaubriand, pères du romantisme, Théophile Gautier comprenait la nature, non dans ce qu'elle a de poétiquement sombre, lorsque la tempête la broie de ses bras puissants, et fait voler en éclats les immenses chênes, lorsque les fleuves s'échappent de leurs rives et emportent avec fracas les maisons et les arbres, lorsque la mer mugit et tout écumante s'élance sur les rochers. Ce que voit le poète, c'est la nature qui sourit aux jeunes filles et aux jeunes garçons, lorsqu'ils courent dans les champs en se tenant la main et chantent une villanelle du temps passé, où l'on parle du printemps et des oiseaux, des beaux cavaliers et des gentilles bergères que l'on rencontre au coin du bois.
Dans " Intérieurs," la scène change, et nous pénétrons dans les maisons de nos héros. Y verrons-nous, comme dans " les Feuilles d'Automne," la vie de famille simple et touchante ? Non, ce sont des descriptions de vieux tableaux, de bahuts antiques, d'armures féodales, de châteaux du moyen âge. Voici quelques vers qui nous rappellent " le Cor," ce gracieux poème d'Alfred de Vigny :
" Quand je vais poursuivant mes courses poétiques, Je m'arrête surtout aux vieux châteaux gothiques; J'aime leurs toits d'ardoise aux reflets bleus et gris, Aux faîtes couronnés d'arbustes rabougris, Leurs pignons anguleux, leurs tourelles aiguës^
Dans les réseaux de plomb leurs vitres exiguës, Légendes des vieux temps où les preux et les saints Se groupent sous Togive en fantasques dessins ;
Leurs larges escaliers aux marches colossales, Leurs corridors sans fin et leurs immenses salles, Oîi comme une voix faible erre et gémit le vent, Oii, recueilli dans moi, je m'égare, rêvant.
Paré de souvenirs d'amour et de féerie.
Le brillant moyen âge et la chevalerie."
Bien différente des poésies légères que je viens de mentionner est " la Comédie de la Mort," cet ouvrage peu lu, mais cependant grandiose et saisissant, malgré le fantasque et rhorrible qui l'animent. On s'accorde à dire qu' "Emaux et Camées " est le chef-d'œuvre de Théophile Gautier. Oui, au point de vue de l'art, puisque chaque vers dans " Emaux et Camées " semble buriné dans l'or et l'argent par un Benvenuto Cellini ; mais si l'on considère l'effet que cause le poème, on placera " la Comédie de la Mort " au-dessus de toutes les œuvres de Théophile Gautier. Là, réellement, il s'est élevé jusqu'au génie par la grandeur des idées, la hardiesse des expressions et la force des images.
C'est le jour des Morts, le poète se promène dans un cimetière. Il regarde les tombes autour de lui et il voit ce qui se passe sous la pierre tumulaire : les morts n'ont pas sommeil, ils ont froid, ils s'ennuient, le souvenir de la vie les poursuit dans le tombeau, et ils éprouvent d'affreuses tortures en pensant aux mensonges de ceux qui leur étaient chers, à l'oubli, malgré les inscriptions décevantes. Tout à coup, l'homme vivant a tressailli d'horreur, car il a entendu un dialogue effrayant : Une jeune
fiancée s'est endormie dans la mort au moment où elle marchait à l'autel. Qui lui donjiera le premier baiser d'amour ? C'est le ver du cercueil ; il lui parle et elle répond.
Rentré chez lui, le poète contemple une tête de mort ; cette tête s'anime et lui dit qu'elle est Raphaël, le divin artiste, le jeune amant de la Fornarina. Voilà "la Vie dans la Mort."
" La Mort dans la Vie," ce sont les espérances détruites, les anciennes amours que les vivants portent au fond du cœur, ce sont les vices cachés, c'est la corruption sous la chair blanche et rosée. La pâle Mort prend le poète par la main et lui montre Faust, Don Juan, Napoléon. Pour tous la vie n'a été que le néant : Faust aurait voulu ne penser qu'à Marguerite, Don Juan pleure, et ses cheveux blancs s'échappent de sa perruque blonde, et Napoléon, chose assez étrange, aurait voulu être berger et non épouvanter le monde du bruit de ses canons. Regrettons que dans ce beau poème, l'idée soit toute terrestre, et que le poète n'ait vu dans la mort que le néant. Que n'art-il, comme Dante, gravi jusqu'à la demeure céleste ? Il y eût trouvé une Béatrix pour le guider dans sa route. Cette Béatrix, c'est l'âme immortelle !
Pour effacer les impressions que produisent les vers lugubres que nous venons d'analyser, il faut nous hâter de lire les poésies fines et charmantes que Gautier écrivit sous le charme du climat enchanteur de l'Andalousie et des yeux noirs et brillants des séduisantes Espagnoles. Ne pensons plus qu'à regarder les senoritas aux belles mains blanches, lorsqu'elles applaudissent le fier torero, et espérons qu'après la course, une petite main laissera tomber du haut du balcon la légère échelle qui nous per-
mettra de dire à la bien-aimée de douces paroles d'amour. Nous allons maintenant passer de la poésie à la prose, du " Premier Rayon de Mai," du " Spectre de la Kose " aux " Grotesques."
Théophile Gautier a voulu faire dans " les Grotesques " les portraits des poètes oubliés et dédaignés, surtout ceux de répoque de Louis XIII. Il place Villon dans sa galerie ; je ne sais pourquoi, car certes, l'auteur des Testaments et de la ballade des Dames du Temps Jadis n'était pas un grotesque, malgré sa vie vagabonde. Quant aux autres, je les lui abandonne, et il peut rire autant qu'il lui plaira du nez de Cyrano de Bergerac, de Scudéry, de St. Amant, môme de Scarron, l'auteur du "Virgile Travesti," mais non de Scarron, l'auteur du "Roman Comique." Nous pourrions aussi, avec Sainte-Beuve, demander au critique plus d'érudition, mais nous ne pouvons juger trop sévèrement un ouvrage où l'exagération même est spirituelle.
Bien plus spirituel encore est ce roman qui a fait tant de bruit, "Mademoiselle de Maupin." La préface surtout en est célèbre : l'auteur s'y déclare ouvertement contre la vertu et y fait une profession de foi peu orthodoxe. Il attaque les journaux avec la plus grande malice, lui qui, plus tard, fut feuilletoniste pendant plus de trente ans. Cette préface de "Mademoiselle de Maupin" et l'ouvrage lui-même firent beaucoup de tort à Théophile Gautier. De même que bien des personnes n'ont connu Alfred de Musset que par son point sur un t, on n'a voulu voir en Gautier que l'auteur d'un roman très licencieux, et les portes de l'Académie restèrent fermées pour lui. Cependant, si on lit attentivement cette fameuse préface, on verra que ce n'est pas l'œuvre d'un homme vicieux,
c'est un spirituel badinage, un dévergondage d'esprit, si l'on veut, et non une corruption réelle. L'auteur est si malicieux et dit si bien ce qu'il veut dire que nous rions avec lui de ses énormités, quoique nous ne puissions les approuver.
" Avatar " est une étrange histoire : Octave de Saville "avait tacitement envoyé à Dieu sa démission de la vie et attendait qu'il l'acceptât." Pourquoi ? parce qu'il se mourait d'amour, chose assez vulgaire en apparence, mais très rare en réalité. Octave aime la comtesse Labinska, qui elle aime son mari. L'amoureux est donc au désespoir, quand le Docteur Balthazar Cherbonneau, qui avait étudié toutes les incarnations de Wishnou, propose à son malade de faire passer son âme dans le corps du comte Labinski et celle du comte dans le corps d'Octave, et de rendre ainsi celui-ci le mari de la comtesse. La description du passage des âmes est très amusante. Ce sont deux petites flammes bleues qui voltigent un moment dans la chambre où le docteur a endormi les deux hommes, et qui changent de corps sur l'ordre de maître Balthazar.
Voici maintenant le moment difficile, c'est quand le comte se réveille et qu'il se trouve avoir pour enveloppe à son âme le corps d'un étranger. Il prétend être Labinski, mais personne ne le croit, puisque le comte renfermant l'âme d'Octave est déjà chez lui. C'est en vain que le pauvre Octave a pris le corps de son rival ; n'ayant pas aussi son âme, il ne comprend pas le polonais que sa femme lui parle, et celle-ci le repousse. Enfin il y a un duel entre Octave et le comte, chacun ayant le corps de l'autre. Ce duel est risible, aucun des adversaires ne pouvant se décider à percer sa propre peau qu'il voit de-
vant lui. Octave, surtout, ne veut pas tuer son corps, de peur de faire de la peine à sa mère, et il prie le Docteur Cherbonneau de rendre son âme au comte. Le docteur fait repasser Tâme du comte dans le corps qu'habitait Octave, mais il laisse l'âme d'Octave, c'est à dire la petite flamme qui la représente, s'envoler par la fenêtre. Alors, le digne médecin abandonne à son tour sa vieille défroque mortelle et transfère son âme dans le jeune corps d'Octave.
Ce petit roman, tout fantastique qu'il soit, est réellement charmant, et l'auteur, sous une forme légère, y fait une intéressante étude psychologique.
" Jettatura " est l'œuvre la plus touchante de Gautier. Il semble avoir mis de côté cette idée de raillerie, de fine plaisanterie que l'on aperçoit dans un si grand nombre de ses écrits. Il s'adresse non plus à notre esprit, comme dans la plupart de ses romans, mais à notre cœur. En général, nous éprouvons à lire les ouvrages de Théophile Gautier un plaisir extrême, et toute la partie artistique de notre être est agréablement flattée, en un mot, c'est la m*éme impression que nous ressentons lorsque nous contemplons une belle statue aux lignes harmonieuses et délicates. Dans "Jettatura," la statue s'anime, le sang coule dans ses veines, son cœur bat et fait battre aussi le nôtre avec force.
A bord d'un navire arrivant à Naples se trouve Paul d'Aspremont qui vient rejoindre sa fiancée. Il a rencontré Miss Alicia Ward en Ecosse ; elle était alors une jeune fille au teint blanc et rosé. Paul l'aime, elle perd ses fraîches couleurs, un point rouge se montre à ses pommettes, elle dépérit. Il est alors convenu qu'elle ira à Naples et que le mariage aura lieu plus tard. Sous le
beau ciel de l'Italie, Miss Alicia recouvre la santé, et son fiancé la retrouve avec un bonheur indicible. Paul d'Aspremont est un homme du monde, à la conduite irréprochable ; il est donc tout étonné de voir qu'à Naples il produit une sensation d'horreur, de terreur même sui tous ceux qu'il regarde. Il est vrai que si ses yeux " se fixaient sur quelque personne ou quelque objet, les sourcils se rapprochaient, se crispaient, et modelaient une ride perpendiculaire dans la peau du front : les prunelles, de grises devenaient vertes, se tigraient de points noirs, se striaient de fibrilles jaunes ; le regard en jaillissait aigu, presque blessant " ; c'est un jettatore enfin, c'est-àdire un homme qui porte malheur à ceux qu'il regarde. Partout où il passe, il entend prononcer le mot jettatura, et l'on s'écarte, ou bien on lui présente des branches de corail ou les doigts allongés en pointe. Alicia l'a reçu avec bonheur, mais elle pâlit dès que ses regards s'arrêtent sur elle, et elle semble souffrir. Le comte d'Altavilla qui l'aime s'aperçoit de l'influence néfaste du jettatore, et la prévient ainsi que son oncle. La courageuse fille ne veut pas croire à ces superstitions et ne craint qu'une chose, c'est que Paul n'apprenne qu'on lui attribue la ^puissance de la jettatura. En effet, le malheureux d'Aspremont se rend compte du sens de ce mot terrible, jettatore; il repasse dans sa mémoire tous les événements de sa vie, et il s'imagine que les accidents qui sont arrivés devant lui sont dus à la fatalité de sa présence. C'est en vain qu' Alicia lui témoigne le plus grand amour, il se croit un monstre qui tue par son regard la femme qu'il aime plus que la vie. Il est d'autant plus persuadé qu'il est un jettatore que le comte d'Altavilla le lui dit et veut le tuer pour sauver Alicia de cette influence fatale.
Le duel a lieu dans les ruines de Pompeï; Paul exige que les combattants aient les yeux bandés et se battent au couteau en tenant chacun le bout d'un mouchoir. Dans ce terrible combat, le comte est tué, et Paul ne doute plus qu'il ne soit un jettatore. Il se rend à son hôtel et passe un fer rouge sur ses yeux qui, croit-il, tuent sa fiancée. Après ce sacrifice sublime, il se fait conduire chez Miss Ward; il entre les mains en avant dans une chambre où repose Alicia, il se met à genoux près du lit de la jeune fille, et ses mains tremblantes touchent un front de marbre. Le martyre a été inutile, Alicia est mortel L'infortuné quitte cette maison de deuil et se dirige vers la plage. Il marche d'un pas sinistre "un étrange sourire crispe ses lèvres pâles," il tombe, une vague monstrueuse le saisit, le tord quelques instants dans sa volute et l'engloutit, pendant que la nature prend la voix de l'ouragan pour annoncer la mort du jettatore, Théophile Gautier a écrit des ouvrages plus artistiques que celui-ci, mais néanmoins Jettatura restera son œuvre la plus touchante. Elle est grandiose comme " la Comédie de la Mort " et ne nous inspire pas la même horreur.
Dans " Arria Marcella," Gautier nous montre au musée de Naples un morceau de lave qui porte l'empreinte d'un corps de femme. Un jeune homme regarde cette cendre et devient amoureux de la femme qui y a laissé sa forme. En visitant Pompeï, Octavien se rend à la maison d' Arria Marcella et, comme dit l'auteur, y laisse tomber une larme en retard de deux mille ans. Pendant la nuit, la ville morte s'anime, et le Français du XIX* siècle se trouve entouré des habitants du I*' siècle ; il va au spectacle et rencontre Arria Marcella elle-même, qui le cou-
duit à sa maison et lui fait les plus tendres caresses. Les anciennes mœurs romaines, et la vie à Pompeï, pendant le règne de Titus, sont admirablement décrites, et Fouvrage nous instruit autant qu'il nous charme.
" La Mille et Deuxième Nuit " est un gracieux conte oriental : la pauvre Scheherazade ne sait plus que conter à son mari pour l'empêcher de lui couper le cou; elle vient à Paris chez Théophile Gautier et lui demande une histoire pour le Sultan. L'ingénieux écrivain lui raconte alors dans un style féerique les aventures de Mahmund- Ben-Ahmed qui réussit à se faire aimer d'une péri. Seulement, la fille céleste veut être femme aux yeux du monde et péri seulement pour son mari.
Je ne vous dirai rien du " Pavillon sur l'Eau," où l'on raconte les amours de Tchin-Sing, la perle, et de Ju- Kiouan, le jaspe. J'appellerai votre attention sur "le Chevalier Double," l'homme aux deux étoiles, l'étoile rouge et l'étoile verte. Jamais la plume de Théophile Gautier ne fut plus brillante que dans cette légende de Norvège que lui apporta un cygne, "bel oiseau au bec jaune, qui traversa le Fiord, moitié nageant, moitié volant."
"Le Roman de la IV^pmie," dont nous parlerons bientôt, nous dispense d'analyser "le Pied de Momie," comme l'idée est la môme dans les deux ouvrages. "La Pipe d'Opium" nous rappelle "la Morte Amoureuse" et "Spirite," et " le Club des Hachichins " n'est qu'une bizarre fantasmagorie. Nous terminerons le volume de Romans et Contes par " l'Enfant aux Souliers de Pain."
Une pauvre femme en Allemagne habitait une maisonnette bien délabrée, mais dans sa chambre il y avait un berceau orné d'une "jolie courte-pointe à ramages," et
dans ce berceau se trouvait un enfant tout rose et tout blond. Avec quel amour la mère s'occupait de son petit Hanz et travaillait . pour lui ! Mais un jour Tenfant tomba malade, et la mère, voyant que " Dieu, comme un créancier oublié, était venu redemander son dû," se mit à filer son fil le plus fin pour que son Hanz eût un linceul aussi beau que celui du fils de Pempereur. Elle donna sa bague au tisserand qui fit la toile, et sa maison au charpentier qui fit le cercueil de Penfant. Elle le revêtit de ses plus beaux habits et Tenveloppa du fin linceul. Elle s'aperçut alors qu'elle avait oublié de mettre à son Hanz ses jolis petits souliers. Elle les chercha, mais la peau avait été déchiquetée par les rats. Elle se rappela qu'il lui restait une miche entière dans sa huche, et l'idée lui vint de faire à l'enfant des souliers de pain. Elle refusa même un morceau de pain à un mendiant pour que son Hanz fût bien paré. L'enfant fut enterré, et la malheureuse mère revint à sa maison désolée. Il lui sembla dans son sommeil fiévreux que son enfant lui apparaissait retenu à la terre par un poids énorme. Il était triste et dit à sa mère que les souliers de pain l'empêchaient de s'envoler vers la demeure des anges. La pauvre femme alla trouver un bon prêtre„ et à eux deux, ils retirèrent le petit Hanz de sa fosse et lui enlevèrent ses souliers de pain. Le soir, l'enfant apparut encore, mais il avait " des ailes de lumière et un bourrelet de diamants," et il était monté au Paradis, où "l'on joue éternellement et où l'on ne gronde jamais."
Ce petit conte est si poétique dans sa naïveté que j'ai tenu à vous le raconter en entier. Ce n'est pas souvent que nous voyons en Théophile Gautier tant de tendresse et de piété.
D'après l'analyse que nous avons faite jusqu'à présent des œuvres de Gautier, on s'attendrait en ouvrant son théâtre à y trouver des comédies étincelantes de verve et de gaieté. J'avoue que les quelques pièces qu'il publia m'ont fort désappointé. Elles sont tout à fait insignifiantes, et quand on lit "la Fausse Conversion," "Pierrot Posthume " et " le Tricorne Enchanté " on se demande ce qu'est devenu l'esprit de l'auteur d' " Avatar." On le retrouve cependant dans le mystère, " Une Larme du Diable," qui est bien l'ouvrage le plus extraordinaire qu'on puisse lire. Je ne puis en faire l'analyse, quoiqu'il soit très amusant et écrit, c'est le cas de le dire, d'une verve réellement endiablée. La description du ciel et de ses habitants est des plus plaisantes, et l'auteur se moque du bon Dieu et de son royaume de la manière la moins révérencieuse. Magdalena ne fait que taquiner Desdemona à propos de son nègre, et celui-ci s'obstine à chercher Cassio partout et à effrayer sa pauvre femme. Enfin, le mystère se termine à la plus grande gloire de Dieu, puisque Satanas, le grand révolté, s'est laissé attendrir par deux jeunes filles et a laissé tomber une larme de son œil aux lueurs phosphorescentes.
Dans le ballet fantastique, Théophile Gautier a admirablement réussi. Il n'y a rien de plus gracieux, de plus poétique, de plus féerique que "la Péri," "Gemma," " Sacountala," et "Giselle ou les Wilis." Que sont les Wilis? Ce sont les âmes des jeunes filles qui ont trop aimé la danse et qui sont condamnées à danser éternellement après leur mort. On les voit sortir du calice des fleurs et voler en bandes en se tenant la main. Malheur au voyageur attardé qui les rencontre à minuit dans la forêt. Elles l'entraînent dans une danse folle
et le font tomber haletant dans un précipice. Giselle est une charmante et bonne Wili, elle se contente de bien danser avec son Loys, et le sauve des artifices de ses séduisantes et dangereuses compagnes.
On peut pardonner à Gautier de n'avoir pas écrit de bons drames, quand on lit les beaux vers qu'il écrivit pour l'anniversaire de la naissance de Corneille. En voici un extrait :
" Au coin d'un carrefour, auprès d'un savetier, Pied nu, le grand Corneille attendait son soulier.
O pauvreté sublime 1 ô sacré dénûment !
Louis, ce vil détail que le bon goût dédaigne,
Ce soulier recousu me gâte tout ton règne.
A ton siècle vanté de lui-même amoureux.
Je ne pardonne pas Corneille malheureux ;
Ton dais fleurdelisé cache mal cette échoppe.
De la pourpre, où ton faste à grands plis s'enveloppe.
Je voudrais prendre un pan pour Corneille vieilli,
S'éteignant loin des cours dans l'ombre et dans l'oubli.
Sur le rayonnement de toute ton histoire,
Sur l'or de tes souliers, c'est une tache noire,
O roi I d'avoir laissé, toi qu'ils ont peint si beau.
Corneille sans souliers, Molière sans tombeau."
Les nouvelles de Théophile Gautier sont probablement plus connues et plus célèbres que ses autres œuvres en prose, mais j'avoue qu'elles ne m'intéressent pas autant que ses romans et ses contes ; elles me paraissent moins touchantes, plus artificielles ; ce sont des chefs-d'œuvre de style plutôt que de pensée. " Eortunio " est la plus longue des nouvelles de Gautier ; c'est une peinture brillante d'un luxe effréné, d'un sensualisme raflSlné, fantas-
tique. Ce beau Fortunio, froid, impassible, n'est qu'un grand égoïste, et la petite Musidora est bien sotte de se tuer parce qu'il l'abandonne. Cet ouvrage me rappelle " la Peau de Chagrin " de Balzac, mais il me semble que l'œuvre de Balzac est supérieure à celle de Gautier. Balzac nous dépeint aussi l'orgie et le luxe, mais il nous montre la vie de l'homme, la vie morale, sinon la vie physique, disparaissant petit à petit à chaque souhait accompli. Gautier nous fait voir l'homme triomphant dans ses orgies et ne désirant qu'une plus vaste scène pour j briller dans sa splendeur scandaleuse. Nous ne demandons certes pas au romancier d'être un moraliste qui fait toujours triompher la vertu et punit le vice, mais nous voudrions que nos héros fussent un peu plus humains, un peu plus naturels. Alexandre Dumas fils n'a-t-il pas donné un cœur à Marguerite Gautier, et ne l'a-t-il pas rendue sympathique ? En est-ce de même de Musidora ? Sa passion pour Fortunio ne nous émeut guère, malgré son épingle empoisonnée. Elle est trop insignifiante, cette belle petite statue.
" Le Petit Chien de la Marquise " ne paraît au premier abord qu'un élégant badinage écrit avec beaucoup d'esprit. Il est cependant d'un grand intérêt au point de vue historique, car Théophile Gautier a admirablement dépeint cet étrange XVIII* siècle, si frivole d'un côté, si sérieux de l'autre, où Eliante se passionnait pour Fanfreluche, et où M"*® Roland se préparait pour la Révolution qu'elle devait diriger quelque temps avec les Girondins.
" La Chaîne d'Or " nous transporte chez les Grecs et nous fait connaître les voluptueuses hétaïres ; " le Roi Candaule " nous conduit au royaume de Lydie, où nous entendons l'hymne à la beauté terrestre ; et " Une nuit
de Cléopâtre " nous fait pénétrer dans le palais de la divine fille de Ptolémée. Pour bien des critiques "la Morte Amoureuse" est le chef-d'œuvre de Théophil» Gautier, mais il me semble que quant au style, il n'y a rien de supérieur à " Une nuit de Cléopâtre." Le langage y est brûlant, éblouissant, mais clair et lucide en même temps. L'auteur y a cherché l'art, mais non pour l'art seul. Les personnages sont bien vivants, et c'est une vraie passion qui emporte Meïamoun vers la reine et fait pâlir le visage de marbre de Cléopâtre.
" Le Nid de Rossignols " nous fait assister â un combat de chant entre un rossignol et les deux sœurs Fleurette et Isabeau. Nous n'avons rien à critiquer ici, le style est aussi harmonieux que la musique des cantatrices sublimes, qui vainquent le rossignol lui-même. Elles élèvent alors les petits de l'oiseau, leur montrent à chanter, et exhalent leurs âmes dans un chant suprême que les rossignols portent au ciel pour répéter à Dieu.
" La Toison d'Or " raconte les amours de Tiburce, un jeune homme qui, se sentant le besoin de faire une passion, se met à la recherche d'une beauté aux cheveux d'or, semblable aux femmes des tableaux de Eubens. Il trouve une blonde Gretchen à Anvers, il croit l'aimer, mais c'est la Madeleine de Eubens qu'il aime. Il ne pense à Gretchen que parce qu'elle ressemble à l'admirable pécheresse de " la Descente de Croix."
Cet amour surnaturel se retrouve dans plusieurs ouvrages de Gautier, dans "Omphale," dans "le Pied de Momie," dans " la Pipe d'Opium," dans " la Morte Amoureuse," dans " le Koman de la Momie."
" La Morte Amoureuse " est l'histoire d'un jeune prêtre hanté dans son sommeil par l'amour d'une morte, à
qui il laisse boire chaque nuit quelques gouttes de son sang. Il se trouve dans cet ouvrage un passage simple et poétique ; Sérapion vient de prononcer ses vœux, qui le séparent à jamais du monde et Fexcluent des joies de la famille ; il ouvre sa fenêtre et regarde : " Une jeune mère, sur le pas de sa porte, jouait avec son enfant, elle baisait sa petite bouche rose, encore emperlée de lait, et lui faisait en l'agaçant, mille de ces divines puérilités que les mères seules savent trouver. Le père, qui se tenait debout à quelque distance, souriait doucement à ce charmant groupe, et ses bras croisés pressaient sa joie sur son cœur." Voilà, certes, un ravissant tableau, mais Théophile Gautier eût pu nous montrer, d'un autre côté, le bon pasteur au milieu de son troupeau, soulageant les pauvres, consolant les affligés, et fermant les yeux des mourants en leur disant des paroles de pardon et d'espoir.
Vous connaissez tous Spirite, cette gracieuse jeune fille qui mourut d'amour et qui apparut à son bien-aimé, et se fit adorer sous sa forme impalpable. De son vivant elle avait rencontré un beau jeune homme et l'avait aimé. Lui ne l'avait pas remarquée, malgré ses petits artifices pour attirer son attention. Ce n'est qu'après la mort de la pauvre enfant que son amour fut partagé. Ce livre est un des plus populaires de Gautier.
" Le Koman de la Momie " nous fait vivre de la vie des Egyptiens sous les Pharaons. Le lord Evandale, accompagné du savant Dr. Eumphius, a découvert, à l'aide du Grec Argyropoulos, une tombe inexplorée, un sarcophage intact contenant une admirable femme et un roman inédit. Ce rouleau de papyrus raconte la vie de Tahoser, fille du grand prêtre Pétamounoph. Pharaon,
le favori de Phré, le préféré d'Ainmon-Era, le concultateur des peuples, a vu Tahoser du haut de son cliar de triomphe, et son regard immobile s'est animé. Il enlève la jeune fille de la hutte de l'Hébreu Poëri, et la place sur un trône à côté de lui. C'est alors qu'apparaissent Mosché et son frère Aharon, qui frappent la terre d'Egypte de fléaux innombrables, et obtiennent de Pharaon la permission d'aller sacrifier dans le désert au dieu de Yacob. Les Hébreux quittent l'Egypte et marchent vers la terre de Chanaan, mais Pharaon, à la tête d'une immense armée, les suit bientôt sur son char de guerre. C'est alors que Mosché fait s'entr'ouvir les eaux de la ]ner des Algues ; elles donnent passage aux Hébreux et engloutissent les Egyptiens et Pharaon, qui brave du fond de l'abîme ce Dieu plus puissant qu'Isis et Osiris.
Quelques parties de ce roman sont grandioses, d'autres sont charmantes, mais il y a un abus de descriptions. Nous sommes fatigués des hypogées, des pschents, des ibis, des fleurs de lotus, des dieux aux têtes d'animaux, des étoffes de gaze, des colliers d'or, des signes hiéroglyphiques, enfin de mille détails qui nous éblouissent et nous empêchent parfois de voir la beauté du tableau. Théophile Gautier, dans "le Eoman de la Momie," a voulu être égyptologue et n'a pas été suffisamment romancier. Nous pourrions faire le même reproche à Gustave Flaubert, qui nous transporte, dans "Salammbô," à la Carthage d'Amilcar Barca et aux scènes terribles de la guerre des mercenaires.
Nous avons dit comment Gautier avait abandonné la peinture pour la littérature, entraîné dans le mouvement de l'école romantique. Dans " l'Histoire du Komantisme," publiée après sa mort, il raconte d'une manière charmante
le culte des jeunes gens du Petit Cénacle pour Victor Hugo. Voici comment il commence son livre : " De ceux qui, répondant au cor d'Hernani, s'engagèrent à sa suite dans Pâpre montagne du Eomantisme et en défendirent si vaillamment les défilés contre les attaques des classiques, il ne survit qu'un petit nombre de vétérans disparaissant chaque jour comme les médaillés de Sainte- Hélène." L'ami des jours lointains veut donc consacrer un souvenir à ces hommes enthousiastes qui aidèrent si puissamment à la révolution littéraire de 1830 ; peintres, sculpteurs, poètes qui savaient tous " Hernani " par cœur et vivaient au moyen âge en plein dix-neuvième siècle. Pour eux Victor Hugo était un Dieu, et Gautier nous dit que quand il alla chez le Maître pour la première fois, il lui fallut s'arrêter trois fois dans l'escalier pour reprendre courage, et il ne trouva pas une parole à lui dire, quand il fut en sa présence ; moins heureux, dit-il, que Heine qui, en voyant Groethe, lui dit cette phrase très spirituelle: "les pruniers' sur la route d'Iena à Weimar portent des prunes excellentes contre la soif."
Malgré son zèle pour la nouvelle école, Gautier en fait une critique fine et malicieuse dans son livre, " les Jeunes France." Il ne faut pas s'attendre à trouver beaucoup de moralité dans un ouvrage écrit presque en même temps que " Mademoiselle de Maupin," mais néanmoins le livre est amusant, je pourrais dire instructif, comme il donne une bonne idée des exagérations des romantiques. Daniel Jovard, par exemple, " apprend des termes d'anatomie pour pouvoir parler cadavre un peu proprement," appelle Racine un polisson et voudrait pouvoir lui passer sa cravache à travers le corps; Ferdinand dit que, pour faire un livre, " il suffit de ne guère savoir le fran-
çais et très peu d'orthographe" et de mettre des épigraphes dans toutes les langues du monde afin de passer pour polyglotte ; Rodolphe veut une passion qui amène un dénouement tragique, et sort par distraction en bonnet de coton, et rencontre, dans cet accoutrement bizarre, la dame de ses pensées ; Onuphrius perd sa cervelle, et compose un poème à la Grey dans une fosse à six pieds sous terre ; Elias Wildmanstadius se revêt d'une armure du moyen âge et vit dans une cathédrale gothique; et Albert, Théodore, Eoderick et Philadelphe mettent en action dans une orgie, à la lueur bleue d'un bol de punch, les scènes des romans du jour. Vous voyez que les Jeunes-France étaient des originaux, plus fous peutêtre que les " Young America " que nous entendons critiquer autour de nous de tous côtés, et qui sont des agneaux comparés aux Romantiques de 1830.
"Les Contes Humoristiques" de Théophile Gautier sont bien moins intéressants que ses contes fantastiques. On lit cependant avec plaisir "la Cafetière," "l'Ame de la Maison," et " le Garde National Réfractaire."
Après le succès de ses premiers ouvrages, Gautier devint secrétaire de Balzac, ensuite il se fit journaliste, et fut collaborateur des principaux journaux parisiens. Comme feuilletoniste, il fut toujours indulgent et décrivait plus qu'il ne critiquait. De ses innombrables articles littéraires, très peu ont été réunis sous forme de livre, mais ses Notices Romantiques, son Etude sur la Poésie Française de 1830 à 1868, ses " Portraits Contemporains '^ nous le montrent comme un critique aimable et judicieux. Il a beaucoup voyagé et a écrit des livres de voyages en Espagne, en Russie, et en Italie. Son voyage en Espagne, " Tras los Montes," est un ouvrage très in-
téressant, amusant même, et nous fait connaître les côtés les plus pittoresques de cette belle et chevaleresque Espagne, dont l'histoire fut grande et poétique pendant tant de siècles, et qui se relève sous le gouvernement d'une jeune mère et d'un roi au berceau.
Ce fut inspiré par son voyage en Espagne que Théophile Gautier écrivit quelques-unes de ses plus jolies poésies ainsi qu'un de ses meilleurs romans, " Militona." L'intrigue de ce livre est simple et pure; c'est l'amour d'une jeune manola et d'un bourgeois, Andrés, et la jalousie de Juancho, le beau torero, qui se fait tuer par un taureau, parce que Militona ne l'aime pas.
Le temps me manque pour parler du "Voyage en Russie," d' "Italia,"et de "Tableaux de Siège," le dernier ouvrage de Gautier. Je désire cependant vous dire ijuelques mots du " Capitaine Fracasse " et d' " Emaux et Camées."
Sous le règne de Louis XIII habitait dans un vieux château le baron de Sigognac. Il était jeune, mais sa demeure était le château de la Misère et tombait en ruines. Ses seuls compagnons étaient un vieux serviteur, un cheval, un chien et un chat, tous dans l'extrême vieillesse. Il s'était résigné à son sort et s'était décidé à finir ses jours dans l'obscurité la plus profonde, quand le chariot de Thespis s'arrêta un soir à sa porte et vint l'arracher à sa solitude. Il suivit dans leurs pérégrinar tions les comédiens ambulants, parmi lesquels se trouvait la charmante Isabelle.
Les aventures de cette troupe nous rappellent un peu "le Roman Comique" de Scarron, et sont fort amusantes. Sigognac, sous le nom de Capitaine Fracasse, prend la place du Matamore, et joue la comédie pour gagner son
pain, et aussi pour rester près d'Isabelle et la protéger. Il a bientôt une affaire avec le beau duc de Vallombreuse, qui veut se faire aimer d'Isabelle, et qui donne l'ordre à ses valets de bâtonner Sigognac. Celui-ci étrille d'importance les coupe-jarrets du duc, grâce à l'aide du Tyran et du Scapin, et le provoque en duel. Cette partie du livre est tout à fait intéressante, et nous nous réjouissons fort du courage et de l'orgueil nobiliaire du jeune Baron. Sigognac blesse Vallombreuse, et déjoue toutes les tentatives que fait le duc pour se débarrasser de son rival. La vie à Paris sous Louis XIII, les scènes sur le Font Neuf, la licence de Tépoque sont racontées avec la plus grande exactitude. Comme dans " le Roman de la Momie," l'auteur se complaît dans les descriptions les plus minutieuses des maisons et des costumes de ses héros, cependant ces descriptions ne nous fatiguent pas comme celles du roman de Tahoser, l'Egyptienne. Ce n'est réellement qu'à la fin de l'ouvrage que nous trouvons quelques longueurs. Vallombreuse a enlevé Isabelle et l'a emmenée à son château. Le Capitaine Fracasse et sa troupe assiègent le château, et Sigognac blesse grièvement son adversaire. Au même moment arrive le Prince, père de Vallombreuse. Il se trouve être aussi le père d'Isabelle, et la garde avec lui. Sigognac retourne à son château de la Misère, où Vallombreuse vient le chercher pour le conduire près d'Isabelle. Il épouse la douce comédienne; celle-ci fait réparer le vieux castel, et le Baron retrouve dans son jardin, en fouillant une fosse pour son vieux chat, le trésor des Sigognac perdu depuis des siècles.
" Le Capitaine Fracasse " est un beau livre, quoique la seconde partie soit moins intéressante que la première.
C'est un ouvrage que Ton peut lire plusieurs fois avec le même plaisir.
Je voudrais vous parler d' " Emaux et Camées," mais que dire de ces poésies si artistiques, " le Poème de la Femme," "Etude de Mains," "TArt," "Vieux de la Vieille," et tant d'autres, où le rythme s'assouplit au gré de l'auteur, et enchâsse des perles fines et des diamants? Citons seulement quelques stances des "Joujoux de la Morte" pour faire voir que Gautier ne cherchait pas seulement l'art, mais savait encore toucher et faire
pleurer.
" La petite Marie est morte, Et son cercueil est si peu long Qu'il tient sous le bras qui l'emporte Comme un étui de violon.
" Sur le tapis et sur la table Traîne l'héritage enfantin.
Les bras ballants, Pair lamentable, Tout affaissé, gît le pantin.
« Et si la poupée est plus ferme, C'est la faute de son bâton Dans son œil une larme germe, Un soupir gonfle son carton.
" Une dînette abandonnée Mêle ses plats de bois verni A la troupe désarçonnée Des écuyers de Franconi.
" La boîte à musique est muette ; Mais, quand on pousse le ressort Où se posait sa main fluette.
Un murmure plaintif en sort.
" Le cœur se navre à ce mélange Puérilement douloureux, Joujoux d'enfant laissés par Tange, Berceau que la tombe a fait creux !
Théophile Gautier est mort en 1872. Victor Hugo lui a consacré de beaux vers, et la postérité se rappellera l'homme qui mit un gilet rouge en 1830, mais qui sut écrire plus tard " Emaux et Camées."
PKOSPEK MÉRIMÉE.
JusQu^i présent les grands auteurs dont nous avons étudié les œuvres étaient en même temps poètes et prosateurs, mais c^est surtout par leurs beaux poèmes qu'ils vivront; Prosper Mérimée n'est pas un poète, c'est le prosateur par excellence du XIX* siècle. Ses ouvrages ont tout le cachet de l'esprit français, cet esprit tout à la fois simple et pratique, fort et lucide. Mérimée a su faire un admirable usage de la langue française,- il ne l'a pas perfectionnée ; elle était déjà arrivée à la perfection avant lui, mais il s'est servi avec la plus grande adresse, pour communiquer ses idées, de ce fidèle interprète, la prose française.
Jetons un coup d'œil en arrière, lisons le Serment de Strasbourg et comparons cette langue informe aux pages exquises de "Mateo Falcone'' et de "Colomba." Par quelles transformations cette prose du neuvième siècle est-elle devenue la belle langue du dix-neuvième ? Permettez-moi de faire avec vous une rapide revue de la littérature de mille années.
Lorsque le latin populaire eut formé les huit langues romanes, chacune prit le type du peuple qui la parlait, et en refléta le caractère. Après le traité de Verdun, la nation française se constitua lentement sous les Carlovingiens et fut formée définitivement, quand Hugues Capet se fit nommer roi par les barons féodaux. Les Francs
devinrent alors les Français, et malgré les guerres féodales et l'indépendance des seigneurs, les hommes qui habitaient, au moyen âge, les terres des anciens Gaulois, prirent un type distinctif ; ils avaient l'esprit hardi, quoique simple, naïf et clair, leur langue dans tous ses différents dialectes ne fut que le reflet de cet esprit. Personne ne peut nier le mérite des chansons de geste et des chansons d'aventures, l'intérêt du ^f Roman de la Rose " et du " Roman de Renart," mais ce n'est pas de la poésie que nous voulons nous occuper, c'est de la prose qui prépara celle de Mérimée.
M. Nisard nous fait remarquer que la prose du XII* siècle est si claire qu'elle en est sèche, voilà déjà la clarté, une des qualités essentielles de la langue actuelle, bien établie à une époque reculée. Il faudra cependant attendre quelque temps pour arriver à la vigueur et à l'élégance. Cinq historiens font faire de grands progrès à la prose en vieux français ; Villehardouin, qui raconte dans un style énergique la croisade contre Constantinople, Joinville qui parle avec tendresse et naïveté du saint roi Louis IX, Froissard qui fait de charmantes descriptions des tournois et des combats entre Anglais et Français, Christine de Pisan qui tâche de faire connaître la vie du sage Charles V, enfin Philippe de Commines qui crée le style historique. Ajoutons à ceux-ci Antoine de la Salle, l'auteur du "Petit Jean de Saintré" et des " Quinze Joyes du Mariage," et ceux qui racontèrent les Cent Nouvelles Nouvelles, et nous aurons les prosateurs du moyen âge.
Le XVI® siècle nous présente "l'Heptameron" de Marguerite de Navarre, où nous voyons pour la première fois la vraie prose littéraire, et Pantagruel et Gargantua,
qui parlent un français assez bizarre, mais qui ajoutent à la langue bien des expressions originales et neuves. Calvin, dans son "Institution Chrétienne," crée le style de la discussion, Amyot translate en français Plutarque, et " Daphnis et Chloé ; " Brantôme nous parle des dames galantes et des grands capitaines; Montaigne écrit ses incomparables Essais; la Satyre Ménippée nous donne des modèles de sarcasme ; et Henri IV emploie dans ses discours un langage aussi ferme qu^ éloquent et sensé.
La langue française a donc fait au XVI' siècle un grand pas en avant, mais il était réservé au XVII® siècle de la perfectionner. C'est à Balzac que revient l'honneur d'avoir fait pour la prose ce qu'avait fait Malherbe pour la poésie. 11 sut donner au style une noblesse, une éloquence qui lui manquait jusqu'alors, et mal^é sa vanité, il aplanit la voie pour Descartes et Pascal. Après le " Discours sur la Méthode," " les Lettres Provinciales " et " les Pensées," la prose n'a plus rien à envier au vers, et il est bien que Vaugelas, les grammairiens de Port- Koyal, et l'Académie française essaient de garder le type de cette langue du XVII® siècle. C'était alors l'époque de M"* de Sévigné, de Bossuet, de Fénelon, de Larochefoucauld, de Malebranche, du Cardinal de Retz, de La- Bruyère; et Molière écrivait "le Médecin malgré lui," "l'Avare" et "le Bourgeois Gentilhomme."
Dès ce moment, la langue pouvait varier avec les années, mais elle n'est pas plus belle qu'au siècle de Louis XIV. Elle est sérieuse et grave dans "l'Esprit des Lois," grandiose et pompeuse dans Buffon, poétique dans J.-J. Rousseau et Bernardin de St. Pierre, caustique, spirituelle et simple dans Voltaire. C'est cette prose de Voltaire qui me plaît par-dessus tout, c'est elle qui réunit toutes
les qualités de Tesprit français, surtout la clarté et la concision. Prenez "l'Histoire de Charles XII," "le Siècle de Louis XIV,'' quelques pages du " Siècle de Louis XV,'' et voyez quel auteur dans la littérature française peut nous offrir une prose semblable, où aucun mot n'est de trop, où chaque idée est exprimée d'une manière si sobre, mais aussi si lumineuse et si élégante. Est-ce Chateaubriand ? Est-ce M™* de Staël ? C'est peut-être Xavier de Maistre, George Sand, Charles Nodier, Augustin Thierry, ou M. Thiers ? C'est sûrement Prosper Mérimée.
Prosper Mérimée naquit à Paris le 28 septembre 1803 ; son père était un peintre de renom, sa mère était une Anglaise. Il fit de très bonnes études au coUège Charlemagne, puis il étudia le droit, mais il ne pratiqua pas cette profession. Il obtint sous le gouvernement de Juillet une haute position dans l'administration, et fut nommé inspecteur des monuments historiques. Il était un archéologue distingué, un savant et un linguiste. Il parlait parfaitement l'anglais et l'espagnol et savait le russe, l'allemand et l'italien. Il fit de nombreux voyages qu'il a décrits dans ses charmantes lettres. Dans un de ses voyages en Espagne, il fit la connaissance de la comtesse de Montijo, mère de la future impératrice Eugénie ; aussi, sous l'Empire, fut-il en grande faveur à la cour de Napoléon. Il devint membre de l'Académie Française eu 1843, et quoique ne s'occupant guère de politique, il fut sénateur pendant plusieurs années. Il mourut le 23 septembre 1870 à Cannes, où il passait ses hivers. Pour bien comprendre la vie et le caractère de Mérimée, il faut lire sa correspondance publiée sous le titre de " Lettres à Panizzi," " Lettres à une Inconnue," et " Lettres à une Autre Inconnue." On peut voir dans ces conversations
OÙ s'épanchent les sentiments de l'homme, que Mérimée n'était pas aussi dur, sceptique et froid qu'il le paraissait. Il le prouva d'ailleurs lorsqu'il défendit avec tant de chaleur son ami Libri, accusé d'avoir dérobé des livres et des manuscrits, qu'il se fit condamner à la prison et à l'amende. Sa froideur était tout extérieure, toute de parti pris comme celle de St. Léger dans " le Vase Etrusque." Il ne voulait être la dupe du monde, il ne voyait pas les hommes d'un œil optimiste, et pensait qu'il fallait se tenir en garde contre les intrigants, mais cependant il venait en aide à ceux qui s'adressaient à lui. Il était bien un peu misanthrope, un peu sceptique; qu'importe ! Dans ses écrits il n'attaque ni la religion ni la société, il tâche de nous faire voir certains côtés du caractère de l'homme, certaines phases de la société. Il ne prétend pas que l'humanité soit entièrement bonne, mais du moins il ne place pas devant nos yeux des scènes comme celles que Zola se plaît à décrire, qui peuvent être réelles, mais qui, heureusement, sont des exceptions aux actions ordinaires des hommes. Admettant même que Mérimée se fût contenté de raconter, sans faire des études de psychologie, comme le veut le roman moderne, ses œuvres vivraient par le mérite extraordinaire du style. Je le répète encore, sa prose est un chef-d'œuvre, et servira de modèle aux écrivains de bien des générations subséquentes. Quand de longs romans, en vogue aujourd'hui pour leur vécu, auront été rejoindre dans l'oubli les œuvres des Scudéry et des LaCalprenède, "Colomba" et les six pages de "l'Enlèvement de la Redoute" seront lues et étudiées comme classiques de la langue du XIX* siècle.
C'est en 1825 que parut "le Théâtre de Clara Gazul." Conjme l'école romantique avait mis à la mode la œuleur
localey Mérimée publia son livre avec une préface d'un nommé Joseph L'Estrange, qui donnait une biographie détaillée de l'auteur supposé, M"* Clara Gazul, comédienne espagnole réfugiée en Angleterre à la restauration de Ferdinand VII. Cette supercherie littéraire eut un plein succès, et j'avoue que j'en suis étonné, car je partage l'opinion de Gustave Planche, qui dit qu'il n'y a d'espagnol que les noms dans ces petites pièces fines, spirituelles, concises et fermes. Elles n'ont, certes, aucune ressemblance avec les intrigues compliquées de Lope de Vega et le lyrisme de Calderon.
On ne peut guère raconter l'intrigue de " Une Femme est un Diable," où la gentille Mariquita échappe au bûcher de l'Inquisition en perdant l'âme d'un familier du Saint Office, du "Ciel et l'Enfer," où se trouve une scène de confession très plaisante et irrévérencieuse, de "l'Occasion," qui nous introduit parmi de petites pensionnaires dans un couvent, du " Carrosse du Saint Sacrement," où nous voyons la maligne Périchole scandaliser Lima et l'édifier ensuite de sa piété en donnant son beau carrosse à l'église. Toutes ces petites comédies ont le grand mérite d'être très amusantes, et représentent chacune complètement ce que l'auteur a voulu faire voir. Les moines y sont attaqués, il est vrai, mais c'est parce qu'ils représentaient l'Inquisition, de même que Marguerite attaque dans " l'Heptameron " les vices des cordeliers.
" Les Espagnols en Danemarck " et " Inès Mendo " sont les plus longues des comédies de Clara Gazul. La première me paraît supérieure à la seconde, les caractères du Président et des deux aventurières sont tracés avec une grande exactitude. Madame de Trouville et sa fille,
madame de Coulanges, viennent en Fionie comme mouchardes pour surveiller le général de la Romana, mais là où la mère ne voit qu'argent à gagner, la fille donne son cœur au jeune lieutenant du général, et sauve les Espagnols. L'action est conduite avec entrain et se termine avec rapidité et vigueur, au bruit du canon des Espagnols, qui partent pour prendre part à la guerre de l'Indépendance.
La première partie d' " Inès Mendo " nous représente le préjugé vaincu. Don Esteban de Mendoza, un grand d'Espagne, est amoureux de la fille de Mendo, qu'il croit fermier, mais qui est le bourreau de Monclar. Don Esteban a tué un homme en duel, il est condamné à mort, et c'est Mendo qui doit l'exécuter. Déjà il a la tête sur le billot, quand le bourreau s'enlève la main droite d'un coup de hache pour ne pas avoir à tuer Don Esteban. Celui-ci est gracié par le roi et épouse Inès. Le préjugé est-il vaincu? Dans la seconde partie de l'œuvre, nous allons le voir triompher. La pauvre Inès est dédaignée de toute la noblesse parce qu'elle a les mains rouges, et qu'elle ne sait bien se farder. Son mari oublie l'amour qu'elle a pour lui et l'abandonne pour une duchesse intrigante. Elle se retire dans un couvent et meurt de chagrin, et don Esteban est tué par Mendo. Les dernières lignes de la pièce sont comiques. Don Esteban frappé par Mendo lui crie de s'échapper, et le beau-père lui répond : " Je ne bougerai pas, attendu que la comédie est finie," et Inès dit à l'auditoire : " L'auteur m'a dit de ressusciter pour solliciter votre indulgence; et vous pouvez vous en aller avec la satisfaction de penser que vous n'aurez pas de troisième partie."
"La Guzla" est aussi une imposture littéraire, mais
mieux réussie que "Clara Gazul." Amoureux de la couleur locale, Mérimée apprit, dit-il, cinq ou six mots de slave, lut un voyage en Dalmatie, et une statistique des anciennes provinces illyriennes, et il publia en 1827 les poésies (l'Hyacinthe Maglanovich, avec une biographie de l'auteur. Quoique Mérimée ait douté du mérite de la couleur locale en voyant qu'il était si facile d'en faire, plusieurs savants se laissèrent prendre à cette supercherie et louèrent les poésies illyriennes. Elles sont, en effet, très intéressantes et ont un vrai cachet d'originalité et de grandeur sauvage. Les notes qui les accompagnent ajoutent encore à la vraisemblance de l'œuvre. Plusieurs des poèmes sont consacrés au mauvais œil et au vampirisme. Maxime vient chanter son amour sur la guzla sous la fenêtre de la belle Zoé, fille de Jellavich, et il choisit les nuits les plus noires pour se rendre près de sa bienaimée. Sa tête est enveloppée d'un châle, et personne n'a vu son visage. Zoé, cependant, l'aime et s'enfuit avec lui sur un " coursier blanc comme lait." Elle n'a pu voir le front et les yeux de l'étranger, elle lui demande d'enlever son voile pour qu'elle puisse l'embrasser. Elle ne veut croire à son amour, s'il ne lui accorde cette faveur.
" Alors l'étranger d'une main arrêta son cheval, et de l'autre il jeta par terre son voile; puis il se retourna pour embrasser la belle Zoé : Sainte Vierge ! il avait deux prunelles dans chaque œil !
Et mortel, mortel était son regard! Avant ,que ses lèvres eussent touché celles de la belle Zoé, la jeune fille pencha la tête sur son épaule, et elle tomba de cheval pâle et sans vie."
D'après Maglanovich, les ravages exercés par les vam-
pires chez les Morlaques sont effrayants. Une jeune fille sent une morsure au cou pendant la nuit, une petite tache rouge apparaît sur la peau; la pauvre enfant est perdue, elle dépérit, elle meurt. On ouvre la fosse d'un mort, on lui trouve les yeux ouverts, les lèvres roses; "sa barbe a crû, ses ongles sont longs comme des serres d'oiseau ; " il est blanc et gras, car il se nourrit de sang. Il faut qu'on lui perce le cœur avec une pique, pour qu'il ne soit plus vampire, et qu'on traite de la même manière le corps de sa victime. Ainsi périt la belle Sophie, l'épouse du riche bey de Moïna, ainsi fut mordu l'enfant de Constantin Yacoubovich et de Miliada!
"La Triste ballade de la noble épouse d'Asan Aga" est une touchante complainte. L'épouse est répudiée par son mari, et son frère la conduit à un autre hymen, mais en voyant ses enfants orphelins, "elle cesse de vivre aussitôt."
Il faut que Mérimée ait eu une puissance extraordinaire d'assimilation pour se pénétrer ainsi du caractère des peuples qu'il faisait parler. "La Guzla" restera certainement comme une remarquable œuvre d'art, à laquelle il ne manque cependant ni chaleur, ni intérêt.
Cette faculté de peindre une époque se manifeste dans " la Jacquerie " et " la Chronique de Charles IX." Ces ouvrages ne sont guère des romans, Tunité d'action y fait défaut. Dans "la Jacquerie," l'auteur nous présente des tableaux terribles de cette guerre désespérée des paysans contre les nobles. Les scènes ne sont tracées qu'avec trop d'exactitude, car à part la douce figure d'Isabelle et l'amour respectueux de Pierre pour la châtelaine, tout n'est que meurtres et massacres. L'esprit véridique et scrupuleux de Mérimée eût craint d'affaiblir la
réalité en enlevant un peu d'ombre à son tableau, mais il eût pu nous faire un grand plaisir en punissant l'infamie de Siward et la brutalité du Loup-Garou; il lui restait encore assez de crimes à raconter pour conserver la vérité historique.
Les révoltes de l'opprimé contre l'oppresseur sont fréquentes dans l'histoire de France. Dans la Gaule romaine, les Gaulois vaincus, devenus serfs et réduits au désespoir, firent souvent des tentatives de résistance et formèrent les bagavdies. Plus tard, sous les premiers Capétiens, les hommes des villes réussirent à établir les communes, et les serfs eux-mêmes s'élevèrent quelquefois au rang de vilains, c'est-à-dire de villageois libres. Sous Louis VII, la commune du Laonnois fit appel aux paysans pour qu'ils les aidassent à maintenir leurs privilèges, et les vilains et les serfs n'hésitèrent pas à livrer bataille à la noblesse. Ils furent vaincus, mais le roi les soutint et ils sauvegardèrent leurs droits. Au XIIP siècle, les pastoureaux se soulevèrent et furent écrasés, mais au XIV® siècle, Jacques Bonhomme se vengea de ses oppresseurs. C'était après la bataille de Poitiers, le roi Jean était prisonnier en Angleterre, et Charles, duc de Normandie, était régent. Ce fut alors qu'Etienne Marcel tâcha de remédier aux maux qui accablaient le royaume, et qu'il tint en tutelle celui qui devait être Charles V. Euiné par les aventuriers de toutes les nations, opprimé par les nobles, le peuple se prit à mépriser ces seigneurs qu'abattaient si facilement les archers anglais. Les paysans du Beauvaisis prirent un château et massacrèrent le baron féodal et sa famille. L'insurrection se répandit, et ces malheureux armés de socs de charrues et de cognées brûlèrent un grand nombre de châ-
PROSPER MÉRIMÉF. 147
teaux et tuèrent tous les nobles qu'ils purent rencontrer. Maxcel leur envoya des secours, tout en blâmant leurs désordres, mais malgré leurs efforts, en trois semaines la Jacquerie fut réprimée, et les seigneurs ravagèrent les campagnes. Le moment n'était pas encore venu pour l'affranchissement du peuple, il fallait attendre le grand élan national de 1789.
"La Jacquerie" de Mérimée se rapporte à une intéressante question d'histoire, il était donc bon de jeter un coup d'œil sur cette triste époque de l'histoire de France, Plus triste encore peut-être que le XIV® siècle est cette partie du XVI® siècle qui comprend le règne de Charles IX. Mérimée n'a pas voulu en écrire l'histoire, il veut seulement nous présenter les moeurs du temps. Il nous fait assister au début à la cour d'un jeune huguenot, Bernard de Mergy, qui vient rejoindre à Paris l'amiral de Coligny. Il a bientôt un duel avec le comte de Comminges, le raffiné par excellence, et il le tue, grâce à une boîte en or contenant une relique donnée par la belle Diane de Turgis. La boîte a fait dévier l'épée du comte, et Mergy est sauvé. Le portrait de la Turgis est admirable ; il nous semble que nous voyons la séduisante femme, et l'éclair de son regard nous fait baisser les yeux.
Mérimée ne nous fait voir des personnages historiques que Coligny, Charles IX et LaNoue. Le grand chef des protestants est calme et majestueux, le roi est emporté et sanguinaire, LaNoue au bras de fer est loyal et patriote. Les caractères imaginaires du roman sont, néanmoins, tout aussi vivants que les réels, et nous avons une meilleure idée de la vie, sous le règne des derniers Valois, en lisant la chronique de Mérimée, que si nous avions
étudié les historiens les plus sérieux. L'auteur ne nous épargne pas les scènes de carnage, il ne pouvait le faire en parlant de la Saint-Barthélémy, mais du moins, l'amour de Bernard de Mergy et de Diane de Turgis jette un rayon de soleil sur le sombre tableau. Bien sombre, en effet, cette époque où un roi tirait sur ses propres sujets, et des Français massacraient des Français ! Le 24 août 1572 eut lieu le sinistre événement. Quelle en fut la cause? Une émeute du peuple en démence, suppose Mérimée. L'ambition d'une Catherine et d'un duc d'Anjou, la criminelle faiblesse d'un roi, le fanatisme religieux, dit l'histoire.
Aucune scène de la Saint-Barthélémy ne surpasse en horreur les crimes de don José de Carvajal. L'histoire de cette famille est tracée d'une main ferme et impitoyable, mais elle est trop horrible pour nous plaire. "La Double Méprise" est plus intéressante, quoique nous soyons touchés du sort de cette pauvre madame de Chaverny, qui succombe à un amour de tête, comme dit Gustave Planche. On est étonné, en lisant ce petit roman, de la rapidité avec laquelle l'intrigue se développe et arrive à la conclusion ; pas un moment de longueur, pas un incident inutile, on est conduit droit au but, sans qu'on se soit aperçu d'avoir fini l'ouvrage. Ces qualités appartiennent à tous les romans, à tous les contes de Mérimée; aussi est-il impossible d'en commencer un sans en achever d'un trait la lecture. C'est surtout à "Colomba" que peut s'appliquer cette remarque, à ce chef-d'œuvre que devraient étudier avec amour tous ceux qui admirent la perfection du style et la force des images.
Miss Lydia, fille du colonel sir Thomas Nevil, de retour d'un voyage en Italie, se trouvait à Marseille, fort désap'
pointée d'avoir rencontré partout des compatriotes et de n'avoir rien de nouveau à raconter à ses jeunes amies de Londres. On parla devant elle de la Corse, et l'idée lui vint d'aller voir la patrie du " Corse aux cheveux plats." Sir Nevil loua une goëlette pour lui et sa fille, mais il permit au patron d'emmener avec eux le petit cousin du parrain de son fils, d'une famille de caporaux, dit le vieux marin. Il se trouva que le protégé du patron était un jeune et élégant lieutenant, Orso délia Rebbia. Ce fut pendant la traversée que Lydia apprit ce que c'était que les caporaux de la Corse, un vocero et un rimr becco. Les familles des caporaux dataient du onzième siècle ; lors d'une révolte de l'île contre Gènes, les chefs avaient pris le titre de caporaux. Le rimbecco est une allusion, devant un membre de la famille, au meurtre d'un des leurs. C'est une injure mortelle, car c'est dire au parent du mort, qu'il n'a pas accompli la vendetta. Le vocero est une improvisation en vers que fait une femme à la mort de quelqu'un, et où le défunt est loué. Souvent le vocero excite à la vendetta.
Le père d'Orso a été assassiné, et l'avocat Barricini accusé du meurtre. On n'a pu trouver de preuves contre lui, mais les amis du colonel délia Rebbia sont persuadés que Barricini est l'assassin, et attendent avec impatience l'arrivée du fils de la victime, qui doit venger le père. Lydia a appris cette histoire, et à Ajaccio, elle tâche de persuader à Orso d'abandonner les idées de vengeance ; celui-ci ne croit pas que Barricini soit coupable, et il est tout disposé à ne pas suivre les coutumes de son pays. C'est alors qu'apparaît sa sœur Colomba, cette belle et forte fille, cette Electre, dit Sainte-Beuve, qui ne vit que pour la vengeance et qui emmène son frère en triomphe
dans leur village natal. Dès ce moment^ Orso est perdu; tout lui crie vengeance, chaque homme qu'il rencontre lui parle de la vendetta, et Colomba lui montre la chemise ensanglantée de son père et le conjure, à son tombeau, de le venger. Cette fille énergique et sauvage est magnifique dans sa haine contre les Barricini; elle fond des balles pour le fusil anglais de son frère ; elle mutile son cheval en lui fendant l'oreille, et accuse les Barricini de cette cruauté ; elle finit par convaincre Orso qu'ils sont des assassins. Le jeune homme pense concilier les idées corses avec les idées françaises en tuant en duel les fils de son ennemi. Ceux-ci, cependant, veulent se battre selon les coutumes de l'île ; ils se mettent en embuscade et tirent sur Orso. Le lieutenant a le bras cassé, mais il tire du bras gauche les deux coups de son fusil et tue Orlanduccio et Vincentello Barricini. Coup double, s'écrient les brigands Brandolaccio et Castriconi émerveillés. Orso est consterné de sa victoire, mais il faut qu'il suive les brigands dans le maquis pour se sauver. C'est là que Colomba entraîne Miss Lydia et que celle-ci fait à Orso l'aveu de son amour. Cette scène est réellement charmante ; les deux jeunes filles sont avec le blessé quand les gendarmes arrivent. Orso est sauvé par les brigands, et Colomba et Lydia sont ramenées au village. Colomba est rayonnante, elle a rendu au vieux Barricini œil pour œil, dent pour dent, et son père est vengé. Orso prouve qu'il n'a fait que se défendre contre ses ennemis, il est acquitté, et il épouse Lydia. Colomba va-t-elle devenir plus humaine? Non, elle rencontre à Naples le vieux Barricini se mourant de désespoir, et elle ne peut s'empêcher de lui parler de son triomphe. Quelle puissante personnification et que de simple grandeur, de sauvage
poésie et de sublime vérité dans ce caractère d'une jeune fille de vingt ans ! Elle est implacable comme la destinée, mais elle nous captive entièrement par sa force, sa beauté, son enthousiasme et sa piété filiale aussi vraie que terrible.
" La Vénus d'IUe " est l'histoire d'une statue en cuivre au regard méchant que M. de Peyrehorade a découverte, et qu'il a mise en face de sa maison. La Vénus a cassé la jambe à un ouvrier qui la plaçait sur son piédestal, elle rend à un jeune garçon le coup de pierre qu'il lui avait lancé, enfin elle garde à son doigt l'anneau de mariage de M. Alphonse qui, en jouant à la balle, l'a passée au doigt de la statue. Le lendemain du mariage de M. Alphonse et de M"' de Puygarrig, on trouve le marié mort et la mariée folle. La Vénus de cuivre s'est crue la fiancée du jeune homme, elle est montée à la chambre nuptiale et elle a étouffé M. Alphonse dans ses bras. L'histoire est fantastique, mais racontée avec tant de simplicité qu'on se demande si elle n'est pas vraie. On y reconnaît aussi le savant archéologue dans les détails intéressants sur l'origine de la statue.
" Les Ames du Purgatoire " nous présente la carrière criminelle de don Juan de Marana, dont le tombeau se trouve à Séville avec cette inscription : Aqui yace eî peor liomhre que fué en el mundo. Don Juan a mené la vie la plus dissolue, et il se prépare à commettre un grand crime quand, un soir, il voit passer une bière accompagnée de pénitents portant des cierges allumés. Ils entrent dans une église. Don Juan les suit et leur demande le nom du mort. On lui répond: le comte de Marana. C'étaient les âmes retirées du purgatoire par la mère de Don Juan, qui venaient prier ainsi pour le fils de
leur bienfaitrice. Celui-ci est si épouvanté de cette apparition qu'il se convertit et entre dans un couvent, plus heureux que le Don Juan de Molière qui fut emporté en enfer par la statue du Commandeur.
"Mateo Falcone" et "TEnlèvement de la Redoute" sont deux petits chefs-d'œuvre. Le premier nous rappelle "Colomba"; la scène se passe en Corse et représente l'honneur sauvage de ce pays-là. Mateo Falcone tue son fils âgé de dix ans parce qu'il a dénoncé un proscrit. Ce récit est si dramatique et raconté d'une manière si vraisemblable qu'on se sent le cœur douloureusement étreint en le lisant. Ce pauvre petit enfant agenouillé devant son père et disant ses prières en sanglotant, pendant que le père arme son fusil et le couche en joue, est une scène navrante et par trop réelle.
"L'Enlèvement de la Redoute" est une narration vive, animée. On voit les soldats monter à l'assaut, on entend le sifB.ement des balles et le bruit du canon, on assiste à la prise de la redoute, et on entend le colonel blessé à mort transférer le commandement du régiment à un lieutenant arrivé d'hier ; tous les autres officiers sont tombés en criant : Vive l'empereur !
" La Partie de Trictrac " montre qu'une fois qu'on a forfait à l'honneur il n'est plus de repos possible. Le lieutenant Roger a triché au jeu et a ruiné un Hollandais qui s'est fait sauter la tête. Dès ce moment, le remords n'abandonne plus Roger, et il veut se faire tuer par les Anglais afin de ne pas survivre à son déshonneur. Que n'était-il mort avant de perdre cet honneur qui doit être plus précieux à l'homme que la fortune, que la famille, que la vie !
Dans "Tamango," l'auteur fait plus de poésie que dans
ces autres ouvrages. Le roi nègre s'est rendu à bord du navire du trafiquant de bois d'ébène pour réclamer sa femme Ayché que, dans un moment d'ivresse, il a donnée au capitaine. Le digne homme s'aperçoit que Tamango ferait un bel esclave, et met à la voile. Au bout de quelques jours, cependant, les noirs se révoltent, massacrent les blancs et prennent possession du vaisseau. Tamango a regagné Ayché, mais il ne peut gouverner le navire qui flotte au gré des vents. La plupart des nègres mettent les chaloupes à la mer et sont bientôt engloutis; les autres s'entretuent pour un morceau de biscuit, Tamango reste seul avec sa femme. Ce passage-ci est pathétique dans sa simplicité : " Tamango, s'écria enfin Ayché, tout ce que tu souffres tu le souffres à cause de moi. ... — ^ Je ne souffre pas,' répondit-il brusquement, et il jeta sur le matelas, à côté de sa femme, la moitié d'un biscuit qui lui restait. ^Garde-le pour toi, dit-elle en repoussant doucement le biscuit; je n'ai plus faim. D'ailleurs, pourquoi manger ? Mon heure n'est-elle pas venue ? ^ Tamango se leva sans répondre, monta en chancelant sur le tillac, et s'assit au pied d'un mât rompu. La tête penchée sur sa poitrine, il sifflait l'air de sa famille."
"Le Vase Etrusque" m'a beaucoup plu, quoique la lecture de cet ouvrage laisse une impression pénible. G. Planche accuse Mérimée de n'avoir pas été aussi naturel qu'à l'ordinaire. Je ne trouve pas qu'il ait raison ; quelque absurde que soit cette jalousie rétrospective qu'éprouve Saint-Clair pour Massigny, elle peut se rencontrer chez l'homme qui aime avec passion. Il voudrait que sa bien-aimée n'eût jamais vécu que pour lui, qu'il fût le premier qui eût fait battre son cœur.
Dans " les Mécontents," Mérimée ne fut pas seulement
154 EPT GRANDS AUTEURS.
intéressant, il fut spirituel et amusant. Ce petit drame est écrit d'un style fin et léger, et nous rappelle les contes de Théophile Gautier. Ce sont de vrais conspirateurs de comédie, ces bons royalistes qui veulent renverser Napoléon, mais qui tremblent à la vue d'un gendarme, et dont le Président dissout la conjuration parce que l'empereur lui a donné une place. Combien y a-t-il de mécontents de la veille qui deviennent les contents du lendemain !
Quoique ce soient principalement les romans et les contes de Mérimée qui ont fait sa gloire, nous ne pouvons négliger de mentionner ses études historiques. Il écrivit un grand nombre d'histoires qui se recommandent par l'exactitude scrupuleuse du récit. M. Taine a dit que les histoires de Mérimée manquent de vie, qu'il a voulu être si vrai qu'il est aride. J'avoue que telle n'est pas entièrement l'impression que m'ont fait éprouver "les Faux Démétrius " et " Don Pèdre I®'." Ces ouvrages ne font pas revivre une époque comme le fait " la Conquête de l'Angleterre par les Normands " d'Augustin Thierry, où il nous semble que nous voyons Guillaume et Harold à Senlac et que nous entendons :
" Taillefer, ki moult bien cantout Sur un cheval ki tôt alout Devant li dus alous cantant De Kalermaine et de Rolant E d'Olivier et des vassals Ki moururent à Roncevals."
Si les histoires de Mérimée n'ont pas le coloris de celles de Thierry, il ne s'ensuit pas qu'elles soient sèches, elles sont au contraire très intéressantes, et nous prenons plaisir à lire ce que nous savons être la vérité.
Faisons une rapide esquisse des "Faux Démétrius/' cet épisode remarquable de l'histoire de Russie.
Le descendant de Rurik le Scandinave, Ivan le Terrible, était mort en 1584. Comme, plus tard, Pierre le Grand, il avait tué de sa propre main son fils aîné, et avait laissé pour lui succéder Fëdor, et un plus jeune fils nommé Démétrius, qu'il avait eu de sa septième femme. Le tsar Fçdor était faible d'esprit et de corps et passait son temps à sonner les cloches des églises, aussi avait-il nommé régent son beau-frère Boris Godounof, d'origine tartare. Celui-ci était un homme d'une grande énergie et il gouvernait la Russie d'une main de fer, réprimant les désordres des nobles et se faisant respecter des Polonais, ses voisins. Ce fut pendant sa régence que mourut à Ouglitch le tsarévitch Démétrius, âgé de dix ans. Le malheureux enfant s'étant écarté de sa nourrice fut retrouvé avec la gorge coupée. Sa mère prétendit qu'il avait été assassiné et fit massacrer les fonctionnaires russes d'Ouglitch. Le régent, à son tour, punit d'une manière exemplaire ceux qui avaient mis à mort les officiers du tsar, et établit par une enquête que le jeune prince s'était tué en tombant sur un couteau qu'il avait à la main. L'opinion générale fut que Boris avait fait assassiner Démétrius pour succéder à Fëdor. En effet, à la mort du tsar, le régent, après s'être fait longtemps prier, monta sur le trône de Rurik. Son administration fut ferme et éclairée mais despotique, et les boyards l'avaient en grande haine. Il régnait, cependant, paisiblement depuis plusieurs années, quand tout à coup on apprit que le tsarévitch Démétrius n'était pas mort et réclamait la couronne de son père. L'imposteur était âgé de vingt-deux ans, il avait tous les signes physiques
du fils d^Ivan, et produisait un sceau avec les armes de la Russie ainsi qu'une croix enrichie de diamants, qui avaient appartenu au vrai Démétrius. Le prétendant se fit connaître au prince Wisznowiecki, en Lithuanie, au service duquel il était, et fut reconnu comme tsarévitch par ce seigneur chevaleresque. Démétrius se rendit alors chez le palatin de Sendomir, George Mniszek, qui le conduisit à Sigismond, roi de Pologne.
Quand on pense au partage de la Pologne et à l'état actuel de ce malheureux pays, il est difficile de se rendre compte de sa puissance au XVII® siècle. Il était alors rival de la Russie, et souvent les Moscovites étaient vaincus par les Polonais. Aussi Sigismond ne se fit-il pas scrupule de reconnaître Démétrius. Le prétendant promit de protéger la religion catholique, il abjura même le culte grec et se fiança à la belle et gracieuse Marine, fille du palatin Mniszek. Il promit à Sigismond et à son futur beau-père de leur donner la Sévérie, dès qu'il deviendrait tsar. S'étant ainsi assuré un allié, Démétrius entra en Russie avec une petite armée de Polonais que vinrent bientôt augmenter un corps de Cosaques, les terribles guerriers du Don, et les zaporogues. Ceux-ci avaient été soulevés par un moine, Grégoire Otrepief. La plupart des historiens modernes ont affirmé que le moine n'était autre que Démétrius lui-même, mais Mérimée prouve clairement que tel n'était pas le cas.
On ne peut s'empêcher d'admirer l'audace de Démétrius envahissant avec une poignée d'hommes le puissant royaume de Boris Godounof. Dans cette entreprise chevaleresque toute notre sympathie est pour le prétendant. Il est intelligent et héroïque, courtois et, chose étrange chez un usurpateur, d'une clémence extrême. Il avance
avec son armée, il met le siège devant Novgorod, défendue bravement par Basmanof, il bat une grande armée russe envoyée pour secourir la ville, et s^il est vaincu, c'est écrasé par les forces supérieures du prince Chouiski. Même alors, son courage ne l'abandonne pas, il se réfugie à Poutivle et résiste à l'armée de Boris. Les boyards font la guerre avec mollesse, le tsar se voit trahi de tous les siens, et il meurt d'épuisement et de chagrin. Son fils Fëdor, âgé de dix-sept ans, est proclamé tsar, mais bientôt la grande armée russe commandée par Basmanof, le héros de Novgorod, passe du côté de Démétrius. Fëdor est assassiné, et l'aventurier entre à Moscou. La mère du jeune Démétrius d'Ouglitch reconnaît le prétendant pour son fils, et les nobles et le peuple se soumettent à lui.
Démétrius se montra digne de sa fortune inouïe, il gouverna la Russie avec sagesse et fermeté, il prétendit au titre de César ou d'empereur, et fit des plans pour accroître la puissance et la gloire de son peuple. Il n'eut pas le temps de les mettre à exécution. Croyant son pouvoir bien établi, il avait pardonné à Chouiski, qui avait conspiré contre lui. Sa clémence était impolitique, mais provenait d'un cœur intrépide et généreux. Il fit une faute politique bien plus grande en épousant sa fiancée Marine, une catholique et une étrangère. Pendant les fêtes de son mariage, il traita les Polonais avec grande distinction et montra qu'il méprisait les nobles russes. Ceux-ci conduits par Chouiski attaquèrent le palais du tsar pendant la nuit. Démétrius se défendit avec courage, mais il fut massacré ainsi que le brave Basmanof. Ainsi périt, après avoir régné un an, ce personnage extraordinaire. Qui était-il ? On ne l'a jamais
SU. Mérimée croit que c'était un Cosaque de l'Ukraine élevé dans un» couvent, à qui l'histoire du prince fugitif de Suède, Gustave Ericsen, donna l'idée d'usurper le trône de Moscovie. Nous avons vu avec quelle habileté il joua son rôle ; les Russes le regrettèrent, car, disaientils, c'était un brave.
A la mort de Démétrius, Basile Chouiski fut nommé tsar. Son règne est une époque désastreuse pour la Kussie. Il eut pour adversaire un second faux Démétrius, un grossier personnage, qui se fit passer pour le dernier tsar. Ce prétendant-ci ne nous intéresse nullement, nous ne pouvons comprendre comment Marine feignit de reconnaître en lui son mari et le suivit dans ses expéditions. Profitant des désordres des ennemis héréditaires de son peuple, Sigismond attaqua la Russie. Son grand général Zolkiewski vainquit les armées de Chouiski, et quoique le faux Démétrius eût été tué, le tsar fut obligé d'abdiquer. Un grand nombre de boyards reconnurent Wladislas, fils de Sigismond, et le pays fut en proie pendant plusieurs années à l'anarchie la plus complète. Le désordre ne devait cesser que grâce à l'énergie du boucher Minine et à l'avènement en 1613 de Michel Komanof, dont l'administration éclairée devait préparer le règne de Pierre le Grand et la grandeur de la Moscovie. Voilà l'histoire que nous raconte Mérimée, elle est certainement intéressante et romanesque. Dans "les Débuts d'un Aventurier," l'auteur met en scène sous forme de drame ou plutôt de roman le même faux Démétrius dont nous venons de parler. Il retrouve ici complètement le coloris et l'animation qui, d'après M. Taine, manquent à ses œuvres historiques.
" L'Histoire de don Pèdre I*' " nous ramène à ce moyen
âge, dont Mérimée nous a tracé un si sombre tableau dans "la Jacquerie." Pendant que Philippe VI et sa noblesse sont battus à Crécy, en Castille, Alphonse XI vainc les Maures et règne glorieusement. Il avait subjugué les nobles, et son royaume était prospère et tranquille. Il mourut, malheureusement, à la fleur de l'âge, en 1350. Son successeur fut son seul fils légitime, don Pèdre, âgé de quinze ans. Il avait eu aussi un grand nombre de fils illégitimes de Dona Léonor de Guzman. L'aîné était Henri, comte de Trastamare ; son frère jumeau Fadrique était Maître de l'ordre puissant de Saint-Jacques, et Tello, par son mariage avec l'héritière de Lara, était seigneur de Biscaïe. A la mort d'Alphonse, le pouvoir tomba entre les mains de Don Juan d'Albuquerque, qui fit mettre à mort la favorite Léonor de Guzman. A part cet acte de cruauté exigé, dit-on, par la reine-mère, le gouvernement d'Albuquerque fut ferme et éclairé. Les fils de Léonor furent obligés de se soumettre, et le comte de Trastamare alla en France en qualité de capitaine d'aventuriers. C'est alors qu'il acquit cette popularité parmi les gens d'armes qui devait lui être plus tard si utile.
Don Pèdre ne fit connaître son caractère qu'à l'époque de son mariage avec Blanche de Bourbon. Il avait déjà une favorite qu'il avait, prétendit-il, épousée secrètement, Marie de Padilla, douce et charmante femme qui, d'après les chroniqueurs espagnols, avait ensorcelé le roi. Don Pèdre ne demeura que deux jours avec Blanche de Bourbon, puis il l'abandonna. Ce fut alors qu'il se défit d'Albuquerque et voulut gouverner par lui-même. Il appela ses frères auprès de lui ainsi que ses nobles, ses
riches-hommes. Il fut trahi à ïoro par tous les siens, même par sa mère.
Je ne prétends pas raconter ici l'histoire de la Castille du XIV* siècle. Je tiens seulement à appuyer sur les premières années de don Pèdre pour expliquer, selon Mérimée, les cruautés qu'il commit. Trahi par sa famille et par ses seigneurs, il voulut se venger et abattre à jamais la puissance des riches-hommes. Il était humain envers le petit peuple, il fut implacable envers les grands, qu'ils fussent de son sang ou non. Il mit à mort son frère Fadrique et deux plus jeunes frères, sa tante, la reine d'Aragon, et le fils de celle-ci, ainsi que tous les nobles qui l'avaient trahi à Toro. A-t-il tué la reine Blanche de Bourbon? Mérimée soutient le contraire, et dit que cette infortunée mourut de la peste noire qui désola l'Europe à cette époque.
Don Pèdre I*' était certainement cruel, mais l'était-il plus que Pierre de Portugal qui faisait arracher le cœur des assassins d'Inès de Castro, que Pierre d'Aragon qui faisait tuer son frère, et surtout que Charles le Mauvais, roi de Navarre ? C'était un siècle barbare, malgré les tournois et les beaux coups d'épée, et don Pèdre ne fut que trop de son siècle. Nous savons comment il tomba, comment Charles le Sage envoya DuGuesclin et la grande compagnie en Espagne, comment Henri de Trastamare monta sur le trône de son frère. Nous voyons alors un autre grand guerrier traverser les Pyrénées, nous assistons à la bataille de Navarette, où l'armée d'Henri est vaincue par le Prince Noir, et DuGuesclin fait prisonnier. Dans cette époque de meurtres et de trahisons, nous aimons à considérer deux figures loyales comme celles d'Edouard et de Bertrand, deux chevaliers,
deux politiques; Edouard qui fait la conquête de la France, Bertrand qui la délivre.
Edouard rétablit Pèdre sur son trône et retourne en Guyenne ; il met DuGuesclin à rançon, de peur qu'on ne crût qu'il craignait un pareil adversaire. Bientôt Henri et Bertrand attaquent encore don Pèdre. Le roi est pris à Montiel, il est conduit à la tente de son frère et il est tué par Henri. Isabelle la Catholique, descendante de don Pèdre et d'Henri de Trastamare, a voulu changer le surnom de son aïeul ; elle l'a appelé Pèdre-le-Justicier et non Pèdre-le-Cruel. La postérité, moins indulgente qu'Isabelle, aurait voulu que la justice fût accompagnée de clémence et a maintenu au roi de Castille du XIV* siècle l'odieux surnom que lui avaient donné ses contemporains.
Outre ses études sur l'histoire de Kussie et l'histoire d'Espagne, Mérimée a écrit aussi des ouvrages importants sur l'histoire de Rome. Le temps manque pour en parler, ainsi que de ses charmantes nouvelles, "Carmen," "Arsène Guillot" et "l'Abbé Aubain." Nous ne pouvons que jeter un coup d'œil sur les dernières nouvelles et sur " les Lettres à une Inconnue."
Le style des dernières nouvelles, surtout de " Lokis," me paraît différent de celui de " Colomba " ; c'est toujours la même lucidité, la même élégance, mais ce n'est pas la même simplicité. La phrase est un peu plus recherchée, plus artistique, peut-être, que dans les premières nouvelles, mais moins naturelle. Le sujet même de "Lokis," de "Djoumane," du "Viccolo di Madama Lucrezia" est un peu fantastique, le style devait être plus chatoyant, plus brillant que dans un simple roman.
" Lokis " est une étrange histoire : La mère du comte Michel Szémioth, quelques jours après son mariage, fut
emportée par un loup et retirée mourante de ses dents. Elle en perdit la raison. Son fils était un parfait gentilhomme, et le professeur Wittembach se rendit chez lui pour obtenir un manuscrit précieux. Le comte reçut son hôte avec hospitalité et le mena chez la panna Iwinska dont il était amoureux. La jeune fille était comme toutes les Polonaises, " folâtre comme une chatte, blanche comme la crème! sous ses noirs sourcils, ses yeux brillaient comme deux étoiles." Pendant son séjour chez le comte, le professeur le trouva singulier, mais il ne s'en occupa pas. Il revint peu de temps après pour assister au mariage de Szémioth et de la blanche loulka. Grand Dieu ! le lendemain de la noce on trouva la mariée morte, la gorge ouverte d'un coup de dent. Le comte était un loup.
On ne saurait trop admirer " la Chambre Bleue." Ce petit conte est gracieux et spirituel. Ce liquide qui coule sous la porte d'une chambre voisine et avance jusqu'à un petit soulier de satin jeté sur le plancher, terrifie un jeune homme et une jeune femme. Ils ont entendu du bruit, ils croient que c'est du sang qui coule dans leur chambre, qu'un meurtre a été commis. Ils n'osent bouger, ils veulent s'enfuir, quand, le lendemain, ils apprennent que leur voisin a cassé sa bouteille de vin et a inondé sa chambre du jus de la treille et non de sang humain.
" Il viccolo di Madama Lucrezia " est une intéressante histoire basée sur une légende de la malheureuse fille d'Alexandre Borgia; "Djoumane" est un conte fantastique ; " Federigo " est une légende napolitaine.
Nous voici arrivés à la fin de la vie de Mérimée, car c'est en 1866 qu'il écrivit "la Chambre Bleue." Il était
déjà très souffrant, mais son esprit était resté vif et puissant. Nous pouvons apprécier réellement cet esprit seulement en lisant " les Lettres à une Inconnue." C'est là que l'on voit l'âme aimante de cet homme qui passait pour dur et égoïste. De 1841 à 1870 il continua sa correspondance avec cette inconnue à laquelle il fut si attaché. Pendant de longues années, ce sont des lettres d'amour, quoique Mérimée ne se gène nullement pour dire à son amie tous ses petits défauts. Par exemple, il lui reproche son hypocrisie et lui dit de se rappeler " la grande et belle maxime de Jonathan Swift : TJiat a lie is too good a thing to be lavished dbout ! " Il l'appelle a lioness tkough tame, lui fait mille reproches, mais lui envoie néanmoins un brin d'herbe cueilli sur une colline aux Thermopyles et contenant "un peu des atomes de feu Léonidas," il parle de ses splendid blacJc eyes, lui demande de dire amigo de mi aima quand elle fera faire son portrait pour lui, " au lieu de petite pomme d*api," phrase que disent les dames pour donner à leur bouche un tour gracieux. Il aime donc, tout en s'en défendant, et son amour se fait voir sous le ton enjoué qu'il emploie. Il déploie aussi dans ses lettres beaucoup d'érudition, et parle souvent des différentes langues qu'il étudiait, surtout du grec, ce qui prouve que son inconnue devait être une personne instruite. La description qu'il fait de sa campagne électorale pour être élu membre de l'Académie Française est très amusante : " Ne trouvez-vous pas drôle, dit-il, qu'on dise à un homme : ^ Monsieur, je me crois un des quarante hommes de France les plus spirituels, je vous vaux bien.' "
Etant inspecteur des monuments historiques, Mérimée fit de fréquents voyages en province. Dans ses lettres il
ne fait pas l'éloge des provinciaux, dont il critique les ridicules. Il décrit, cependant, parfaitement le pays où il se trouve, mais toujours avec une nuance d'ironie. Il remarque qu'à Grenoble il y a cinquante-trois manières, de manger les épinards, qu'à Milan il n'y a rien de bon que les cailles au riz, et qu'à Venise les gondoles ressemblent à des corbillards. Néanmoins, c'est toujours avec enthousiasme qu'il parle de la nature, et il demande, à l'époque de la guerre d'Italie, comment on pense à se battre quand il y a tant d'oiseaux dans les bois.
Dans ses dernières lettres il parle beaucoup de ses voyages et de lui-rmême, peu d'elle, et quand il l'appelle chère amie^ c'est là que son style est le plus froid. Il donne aussi d'intéressants détails sur la cour de Napoléon III. Quoiqu'il aimât l'empereur, il ne le flattait pas, et il paraissait se plaire médiocrement aux dîners et aux bals officiels. Il eut le malheur de vivre assez longtemps pour voir les désastres de la France et de Napoléon. Sa dernière lettre du 23 septembre 1870 fut écrite deux heures avant sa mort, et dans ce moment de souffrance il pensait encore à son amie (qu'elle fût réelle ou imaginaire).
Que dire de plus de Prosper Mérimée? Je ne puis que vous demander de ratifier mon jugement, et de dire avec moi qu'il fut le prosateur par excellence du XTX' siècle.
FKANÇOIS COPPÉE.
Le grand mouvement littéraire qu'on appela le romantisme fut porté à son apogée par Victor Hugo et ses disciples, dont Théophile Gautier fut un des plus fervents. Après eux quels sont les poètes que nous rencontrons dans la littérature contemporaine? Ce sont principalement les Parnassiens, les jeunes, qui eux aussi veulent inaugurer une nouvelle école poétique. Ils procèdent bien du romantisme, mais leur genre est différent et ils ont réellement leur propre originalité. Le chef des Parnassiens est Leconte de Lisle, ce créole de l'île Bourbon qui a emprunté ses sujets à la mythologie grecque et hindoue, et qui a écrit " les Poèmes Antiques " et " les Poèmes Barbares." Ses œuvres sont grandes et imposantes, et l'on comprend qu'il ait groupé autour de lui des jeunes gens enthousiastes du beau et du sublime. Parmi les noms que nous voyons dans le Parnasse Contemporain, celui de François Coppée est un des plus célèbres. Il appelle, cependant, Leconte de Lisle son maître, quoique déjà il eût écrit "le Reliquaire." Leconte de Lisle est un grand poète, François Coppée aussi. Ajoutons à ces deux noms celui de Sully-Prudhomme, et nous aurons mentionné les trois poètes vivants les plus éminents. Ils sont pour notre époque ce qu'ont été pour la leur Lamartine, Victor Hugo et Alfred de Musset, c'est-à-dire, les trois plus grands. Qui est leur Alfred de
Vigny ? Qui peut-on nommer après eux, au second rang ? C'est probablement Théodore de Banville, l'auteur des "Cariatides," des "Stalactites," des "Exilés" et des "Améthystes."
M. Jules Lemaître, le fin critique de la Revue Bleue, prétend que la poésie s'en va et qu'en l'an 2000, il n'y aura plus de poètes. Il est vrai que la déplorable école des décadents peut faire douter de l'avenir de la poésie, mais quand on compare les œuvres de la fin du XIX* siècle à celles de la fin du XVIII*, on est forcé de reconnaître la supériorité de nos auteurs modernes et de croire 9,u progrès de l'art poétique. La poésie ne peut disparaître, car elle fait partie de la nature humaine. Dans tout homme, quelque vil qu'il soit, il y a eu à un certain moment, une lueur de poésie, un tendre sentiment ; dans toute nation, quelque livrée qu'elle puisse être au mercantilisme, il se trouvera toujours une âme noble, un esprit supérieur, qui saura exprimer de belles idées dans cette langue divine, la poésie. Il se peut que la civilisation réussisse un jour à abolir la guerre et qu'il n'y ait plus de Napoléons; il y aura toujours des Lamartines, des Hugos, des Mussets, génies de premier ordre, des Leconte de Lisles, des Sully-Prudhommes, des François Coppées.
On ne peut rien dire de la vie de François Coppée; nous savons qu'il est né à Paris en 1843, qu'il suivit les cours du collège St. Louis, qu'il compléta ses études par de fortes lectures, qu'il acquit bientôt une grande réputation et fut nommé en 1883 membre de l'Académie Française. Il nous parle souvent de sa famille dans ses poèmes, de son père mort jeune, de sa mère et de sa sœur, auxquelles il a dédié quelques-unes de ses plus
belles poésies. C'est un vrai Parisien, il aime à parler de sa grande ville qu'il connaît si bien, mais où il fait, néanmoins, tant de découvertes, où il rencontre si souvent des quartiers inconnus et pittoresques. C'est aussi un vrai Français, et les souffrances de la patrie lui arrachent des vers énergiques et passionnés. C'est enfin un fin poète, un ciseleur de vers, un maître de la langue. Il paraît posséder si complètement la langue poétique que le vers lui est naturel, et on a remarqué qu'il peut écrire d'élégants poèmes sur des sujets donnés et sans attendre que l'inspiration lui vienne. Jules Lemaître dit qu'il est un ouvrier en rimes, mais en même temps il ajoute que ses œuvres sont lues et appréciées et qu'il est célèbre. Il mérite de l'être, car s'il a écrit des ouvrages qui nous paraissent artificiels, malgré l'art qu'il y déploie, il en a produit d'autres qui nous touchent et nous émeuvent profondément. On sent, en les lisant, que l'auteur est un homme de cœur et un patriote aux sentiments délicats et raffinés. Voici son portrait : Sa tête est belle, le front est vaste, les yeux sont grands et tristes, le nez droit et fin, la bouche bien faite et un peu ironique. Toute la physionomie est sympathique et indique une nature d'élite.
C'est à Leconte de Lisle, son cher maître, que François Coppée a dédié ses premiers vers, "le Reliquaire." Pour comprendre le titre donné à ce recueil, il faut en lire le gracieux prologue :
" Comme les prêtres catholiques, Sous les rideaux de pourpre, autour De la châsse où sont les reliques,
** Brûlent, dans leur mystique amour.
Les longs cierges aux flammes pures, Fauves la nuit, pâles le jour.
" Qui jettent des lueurs obscures Sur les bijoux tristes et noirs Perdus dans l'or des ciselures ;
" Et de même que, tous les soirs, Ils font autour du reliquaire Fumer les légers encensoirs ;
" Dédaignant la douleur vulgaire Qui pousse des cris importuns, Dans ces poèmes je veux faire
" A tous mes beaux rêves défunts, A toutes mes chères reliques, Une chapelle de parfums Et de cierges mélancoliques."
Les poésies du "Keliquaire" sont donc douces et tristes, elles expriment le regret du passé mêlé à une certaine amertume de ce que ce passé n'ait pas été autre. C'est surtout le regret de la femme qu'on a aimée, et dont le souvenir est en même temps douloureux et cher. C'est tantôt une musique qu'on entend le soir en passant devant une maison fermée, et qui fait rêver ; c'est tantôt une chapelle maudite, où s'est pendu un prêtre, et à laquelle ressemble la conscience aux " remords affolés " ; c'est un étrange tableau, où l'on voit " un élégant squelette portant un frais panier de fleurs" que suit la danse macabre, et qui rappelle au poète une fleur qui a "vécu ses derniers parfums" sur sa poitrine recelant les amours défuntes ; c'est une sainte, une vieille fille en cheveux blancs, qui a sacrifié sa jeunesse, son bonheur, au petit frère infirme pour lequel elle a été une mère ; c'est enfin le désir de la rédemption par l'amour d'une jeune fille belle et pure. Voilà les idées exprimées dans "le
Reliquaire/' ces poésies qui placèrent Coppée au premier rang parmi ses contemporains. On y trouve peut-être un peu de Lamartine, un peu de Théophile Gautier, dans "la Comédie de la Mort," mais l'ensemble de l'œuvre est bien à l'auteur, ainsi que le rythme. Il emploie parfois le vers de huit pieds, parfois celui de douze, parfois l'alexandrin alternant avec le vers de huit pieds. Sa rime est toujours riche, et quoiqu'il pratique l'enjambement, il n'en fait pas un abus. Il observe même l'hémistiche du vers de douze pieds, pas aussi rigoureusement que le voulait Boileau, mais au moins, dit Lemaître, il ne place pas la césure au milieu d'un mot, selon la louable coutume des décadents; en voici un exemple :
" Les baisers sur les mains froides des vieux parents."
Dans ce vers la césure du premier hémistiche tombe après mains. Boileau n'eût pas souffert qu'on séparât ainsi mains de froides, et les modernisants eussent trouvé moyen de placer la césure entre la première et la seconde syllabe de froides, pour éviter la monotonie de ces vieilles perruques de classiques, diraient-ils. La poétique de Coppée n'a donc rien d'exagéré, et tout moderne qu'il soit, sa mode'imité n'a rien d'excentrique. A part quelques exceptions, que nous fait remarquer Jules Lemaître, surtout quand il nous présente des scènes bourgeoises, le rythme de Coppée est bien marqué et le vers bien scandé. Après ces quelques remarques critiques, nous pouvons continuer l'analyse littéraire des œuvres du poète.
"Poèmes Divers" nous présentent des morceaux exquis, si artistiques, si raffinés même qu'on pourrait y trouver un peu de mignardise. Nous ne pouvons, cepen-
dant, nous en plaindre quand nous lisons les vers charmants de cette ritournelle :
^' Dans la plaine blonde et sous les allées, Four mieux faire accueil au doux messidor, Nous irons chasser les choses ailées, Moi, la strophe, et toi, le papillon d'or.
<< Et noua choisirons les routes tentantes.
Sous les saules gris et près des roseaux, Four mieux écouter les choses chantantes, Moi, le rythme, et toi, le chœur des oiseaux.
" Suivant tous les deux les rives charmées Que le fleuve bat de ses flots parleurs.
Nous vous trouverons, choses parfumées.
Moi, glanant des vers, toi, cueillant des fleurs.
" Et l'amour, servant notre fantaisie.
Fera ce jour-là Tété plus charmant :
Je serai poète, et toi poésie.
Tu seras plus belle, et moi plus aimant."
"Ferrum est quod amant," c'est le fer qu'elles aiment, est dédié à José Maria de Heredia, ce chevaleresque descendant des conquistcidares qui écrit un français si pur et si élégant. C'est le fer que tu aimes, femme, et si "tu tombes aux pieds des pesants pourfendeurs,"
" C'est que ta lèvre rouge est pareille à des traces Sanglantes sur Tépée aux sinistres éclairs, Et que, mieux qu'au miroir, dans l'acier des cuirasses Tu te plais à mirer tes yeux cruels et clairs."
"Le Lys" et "Vitrail" ont quelque peu d'afféterie, mais " le Fils des Armures " est parfait : nous voyons le
descendant des barons feroestus chevauchant sur une large épée et les vieux casques qui sourient des jeux guerriers du tout petit.
"Les Aïeules" est un tableau aussi simple que touchant et qui nous rappelle les scènes bibliques : les vieilles sont assises sur un banc, se chauffant au soleil et branlant le menton. Pour elles l'immobilité maintenant et le silence, après la vie active et les soucis de la famille. Comme contraste à cette torpeur des bonnes vieilles gens, le poète nous raconte dans " le Justicier " la vie inique de Gottlob, le Brutal. Il avait vécu quatre-vingt-quatorze ans et avait été sanguinaire et injuste. Un soir, il mourut, et son peuple se mit à danser autour d'un feu de joie. Un moine pieux resta pour veiller le corps. Tout à coup, le mort se réveilla. Le saint homme alors lui parla de Dieu et le somma de changer de conduite envers ses vassaux. Le vieux baron Sourit de mépris, et dit qu'il célébrerait sa résurrection en faisant pendre les coquins qui avaient allumé ce feu qu'il voyait de son lit. Il voulut se lever pour donner un ordre, mais il ne le put. Le moine avait été le justicier et avait étranglé le vieux tigre, en disant : " Je me confesse à Dieu." Ce poème est un des plus énergiques de Coppée, ce n'est pas un récit, ce n'est pas un tableau, c'est un drame, dont l'action est rapide et forte.
Dans les " Intimités,*' il n'y a pas d'action ; ce sont de longs vers amoureux qui nous bercent doucement par un rythme harmonieux et langoureux; ce sont de tendres confessions d'un amant à sa bien-aimée, de charmants récits d'amour. En parlant d'un livre qu'ils lisaient ensemble, nous lisons cette ligne :
172 SEPT 6BÂKDS AUTEURS.
** Doux uid de vers où des baisers étaient tapis." Et cette autre ligne :
" Et le livre souvent tombe sur le tapis."
Le "Quel giorno più non vi leggemmo avante" de l'épisode de Francesca de Rimini. "Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant." Pensée bien vieille, mais qui sera toujours jeune tant qu'il y aura de beaux yeux et de jeunes cœurs.
"La Grève des Forgerons" est le plus connu des poèmes de Coppée. Ce récit est navrant et prête admirablement à la déclamation. On peut faire la même remarque à propos de " la Bénédiction." Cet épisode de la guerre d'Espagne nous fait tressaillir d'horreur, et nous sommes transportés d'admiration en contemplant l'héroïsme du vieux prêtre à l'autel, lorsque son église est envahie par des soldats ivres de carnage. " Feu," a dit le capitaine. Le prêtre avait continué sa messe ; il prend l'ostensoir d'une main ferme et dit la bénédiction. Déjà il a prononcé Pater et Filins; un coup de feu part, il ferme les yeux, il ajoute ; et Spiritus Sanctusy et meurt, sa prière achevée. Voilà, certes, une admirable scène noblement racontée. Malgré tout, je préfère "Angélus " à la " Grève des Forgerons " et à " la Bénédiction."
Dans un village, au bord de la mer, vivent un vieux prêtre et un vieux soldat, le fossoyeur de l'endroit. Ils sont bons et simples, leur vie est pure, ils font leur devoir, mais ils ne sont pas heureux ; la solitude leur pèse. Un soir, ils trouvent un enfant abandonné ; ils le portent chez eux, lui font les plus tendres caresses et l'adoptent. Ils sont bien un peu gauches dans leurs soins, mais comme
dit le vétéran, "les vieux prêtres, mais c'est aussi doux que les femmes ! " L'enfant grandit donc adoré par les deux vieillards :
" C'est Angélus, l'enfant trouvé, leur fils chéri. Ces cheveux blonds au veut sont la dernière flamme Qui se reflète encore au miroir de leur âme ; Et, parmi les bleuets et les coquelicots, Ce bon rire aux éclats vibrants et musicaux Leur fait une vieillesse encore ensoleillée."
Les vieux pères font de beaux rêves d'avenir pour leur fils ; le prêtre ne veut pas qu'il soit prêtre, le soldat, qu'il soit soldat. Ils ne s'aperçoivent pas, les aveugles, que cet enfant étouffe dans cette atmosphère d'un amour trop lourd, qu'il lui eût fallu les soins intelligents d'une mère et les jeux bruyants du jeune âge, au lieu de ces caresses séniles, de ces études sérieuses. L'enfant est agonisant près des deux vieillards, et ceux-ci rêvent pour lui une vie toute tissue d'or :
" En prononçant ce mot, — c'était le mot suprême ! — Le petit Angélus s'affaissa sur lui-même.
Sa bouche ouverte et l'orbe éteint de ses grands yeux S'emplirent d'un effroi vague et mystérieux.
Les vieillards, égarés et crispant la narine. Virent son front trop lourd tomber sur sa poitrine. Et ses petites mains, qu'ils lâchèrent alors. Pesamment et d'un coup glisser contre son corps. Pure, à travers la nuit profonde et solennelle, L'âme de l'enfant mort venait d'ouvrir son aile, Ainsi que d'une salle ouverte à l'air du soir S'envole un papillon silencieux et noir."
Ce beau poème est si touchant que nous excusons quelques descriptions qui traînent en longueurs, pour ne plus
penser qu'à la mort de l'enfant et au désespoir des vieillards éperdus.
Nous pouvons encore mentionner dans les "Poèmes Modernes " : " le Père," " l'Attente " et même " le Banc," quoique cette dernière œuvre se termine par une ligne peu poétique et qui vient interrompre l'harmonie. Après avoir fait voir une jeune femme écoutant, pâle et les larmes aux yeux, le bruit des pas de son amant, l'auteur ajoute :
" Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule."
Ce vers prosaïque gâte un peu le poème.
C'est dans le recueil intitulé " les Humbles " qu'éclate surtout l'originalité du poète. Il ne parle pas des pauvres gens avec l'ampleur et le sublime de "la Légende des Siècles," car il est rare que les vers de Coppée atteignent au grandiose de ceux de Victor Hugo. "Les Humbles " sont des poèmes simples, gracieux, touchants parfois, où l'on voit la vie des petits, leurs souiîrances, rarement leur bonheur. Le style est familier et souple, mais, dit Jules Lemaître : " Eien de plus humain que cette poésie, où les détails les plus mesquins deviennent comme les signes de la beauté cachée ou du drame secret d'une vie et parlent un langage attendrissant." Voyons quels sont les sujets de ces poésies : C'est " la Nourrice," cette pauvre femme qui laisse son enfant au village et part pour la ville afin d'envoyer un peu d'argent pour le bébé, et qui revient trouver l'enfant mort et le berceau vide jeté dans un coin; c'est "le Petit Epicier," histoire quelque peu prosaïque de la vie d'un petit commerçant mal marié ; c'est " un Fils," humble et sublime dévouement d'un jeune homme qui consacre à sa mère tous les in-
stants de son existence, qui s'efface complètement dans son esclavage volontaire et reste pour tous "le petit garçon du cinquième '' ; c'est Paffection en province d'un vieux prêtre et d'une vieille demoiselle, qui autrefois se sont aimés sans se le dire et ont sacrifié cet amour au devoir ; c'est une famille d'émigrants quittant avec terreur la patrie qui ne peut plus les nourrir ; c'est la femme seule séparée d'un mari brutal, qui regarde avec tendresse les petits enfants et ose à peine les caresser. Voilà donc, * non l'épopée domestique, mais l'épopée bourgeoise avec les dévouements et les sacrifices obscurs, mais toujours intéressants de cette classe à laquelle appartient la grande majorité de la race humaine, les Humbles,
Le poète devait bientôt changer de ton: l'empereur Napoléon, pour sauver sa dynastie, a besoin de gloire militaire ; il déclare la guerre à l'Allemagne. La France n'est pas prête pour le conflit, l'Allemagne est admirableùient préparée; aussi, malgré l'héroïsme de l'armée française, est-elle vaincue, et les innombrables légions allemandes viennent mettre le siège devant la grande ville. C'est cette lutte héroïque de Paris contre l'invasion que raconte Coppée avec patriotisme et force dans ses poèmes écrits " Pendant le Siège." Tout le monde a lu la Lettre du mobile breton, de ce brave jeune homme qui est prêt à marcher à la mort, mais qui a une pensée pour le village où il a laissé les vieux parents, la mignonne sœur, et surtiout Yvonne, la fiancée aux cheveux blonds.
Après les désastres du siège, vient l'horreur de la Commune. François Coppée flétrit avec indignation, '4'émeute des instincts sans patrie et sans Dieu," la démence de ces Français qui brûlèrent ces monuments qu'avaient épargnés les boulets prussiens. Le poète se
calme en retrouvant son Paris libre, et il décrit avec amour la ville et la banlieue dans " Promenades et Intérieurs." Ces poèmes, tout jolis qu'ils soient, doivent surtout intéresser les Parisiens, car l'auteur a réellement une adoration pour sa ville natale :
** C'est vrai, j'aime Paris d'une amitié malsaine ; J'ai pai-tout le regret des vieux bords de la Seine : Devant la vaste mer, devant les pics neigeux, Je rêve d'un faubourg plein d'enfance et de jeux."
Mais je me laisse emporter par l'harmonie poétique ; je dois vous faire voir Coppée comme auteur dramatique et comme prosateur, il faut donc que je ferme le premier volume des poésies pour lire avec vous " le Passant.'^ Il faut en effet lire " le Passant " pour comprendre cet admirable petit drame ; aucune analyse ne saurait exprimer la grâce et la douceur de ce dialogue entre Silvia, la courtisane, et Zanetto, le petit joueur de luth. A la vue de l'innocent enfant, la femme dangereuse se sent touchée et lui montre la route qui l'éloigné de la viUe et d'elle, et qui le conduira à
" Une humble et pure enfant aux yeux de fiancée.
Il y a peu d'action dans les petits drames de Coppée, mais les personnages en sont bien vivants avec leurs passions et leurs douleurs. Ils parlent toujours avec la plus grande simplicité et nous intéressent par leur naturel. Dans "l'Abandonnée,'^ nous voyons l'amour naissant de Louise et de Julien, ainsi que la mort à l'hôpital de la pauvre fille délaissée qui retrouve son amoureux repentant. Cette scène nous rappelle la mort de Laurence et sa confession à Jocelyn.
FRANÇOIS COPPÉB. 177
"Fais ce que dois" est un élan de patriotisme, une protestation énergique et fière contre le découragement produit par la défaite. Une mère, dont le mari a été tué pendant la guerre, veut emmener loin de cette France vaincue le fils du héros, pour que l'enfant ne soit pas aussi un jour emporté par les désastres. Non, lui dit-on, c'est une lâcheté, notre pays aura besoin de tous ses fils à l'heure du combat, afin de pouvoir regagner sa gloire,
" Et planter, glorieux, les trois couleurs altières De notre vieux drapeau sur nos vieilles frontières."
Le même enthousiasme patriotique éclate dans ce beau monologue, "les Bijoux de la Délivrance," où une dame contemple ses pierreries au moment d'aller au bal. Elle va les mettre, quand elle se rappelle que le territoire de la patrie n'est pas encore libéré et que sa parure de bal pourra délivrer un village du joug de l'étranger. Qu'ils soient donc vendus ces bijoux et que la terre de France soit libre !
" La Guerre de Cent Ans " est un grand drame en cinq actes. C'est aussi une œuvre écrite par patriotisme, pour montrer aux Français qu'on ne doit jamais désespérer du salut de la France. Après la défaite de Poitiers, lorsque les Anglais dévastaient le pays, n'ont-ils pas été chassés par Charles V et Du Guesclin ? Charles V, l'organisateur de la victoire, le Camot du XIV' siècle ; Du Guesclin, la vaillante épée qui exécute les plans du roi.
Ce drame est écrit avec force, mais il m'a paru lourd. Le surnaturel n'appartient réellement pas à l'art dramatique et nous laisse toujours froids. L'intrigue est peu intéressante, les incidents ne sont pas présentés avec clarté. L'œuvre ne paraît être qu'une occasion d'exalter
rhonneur militaire et d'exciter au patriotisme. L'intention des auteurs, François Coppée et Armand d'Artois, est noble et belle, mais le drame n'en est pas moins inférieur et d'une lecture difficile.
^^ Deux Douleurs " nous offre des scènes passionnées et déchirantes, et le " Rendez-vous " nous rappelle ces comédies gracieuses et spirituelles d'Alfred de Musset, "Un Caprice" et "Il faut qu'une Porte soit ouverte ou fermée " ; seulement la petite pièce de Coppée est plus sérieuse que celles de Musset, et il s'en dégage un parfum d'honnêteté.
De toutes les œuvres dramatiques de François Coppée, aucune ne m'a plu comme " le Luthier de Crémone " et "le Trésor." Ces deux petites comédies sont exquises, elles sont si pures et poétiques.
Le vieux Ferrari, maître luthier de Crémone, a promis qu'il donnerait sa fille Giannina à l'habile ouvrier qui obtiendrait la chaîne en or que l'on doit décerner à celui qui ferait le meilleur violon de la ville. Ses deux apprentis, Sandro et Filippo, concourent pour le prix. Sandro est beau, et Giannina l'aime. Filippo est difforme, mais il a du génie. La jeune fille craint le triomphe du pauvre bossu, il joue devant elle du merveilleux violon fabriqué par lui, et elle ne doute plus que Sandro ne soit vaincu. Elle ne peut s'empêcher de pleurer et d'avouer à Filippo son amour pour son rival. Le généreux artiste aime Giannina, et il se décide à se sacrifier pour elle. Il met son violon, son chef-d'œuvre, dans l'étui de Sandro et le violon de Sandro dans le sien. Il est sûr alors que sa Giannina épousera l'homme qu'elle aime et sera heureuse. Peu de temps après arrive Sandro au désespoir. Il vient demander à Filippo de lui par-
donner ; il a eu peur de perdre sa fiancée et il a changé les violons d'étuis. Filippo remporte donc la chaîne d'or, mais il la donne à Giannina pour qu'elle épouse Sandro. Son pauvre cœur se brise, mais il aura son violon qui le consolera.
Dans " le Trésor," encore un noble dévouement. Le duc Jean de la Roche-Morgan demeure seul, dans son château ruiné, avec un vieil abbé et sa nièce. L'abbé est dévoué au fils de son ancien seigneur, mais il a une innocente manie, il fait des tragédies en vers. Il veut prendre pour sujet de son drame le duc Jean XVII, le compagnon d'Henri IV, et il fait des recherches sur la vie du guerrier du XVI* siècle. Jean XXII ne veut être que fermier, et cause familièrement avec l'abbé et sa nièce. Véronique est charmante, elle aime le duc Jean, et elle met une fleur entre les pages de son missel à chaque fois que Jean lui a dit "un mot qui plaît à son espoir." Cependant, eUe s'aperçoit qu'il pense encore à la belle Irène des Aubiers qui l'a refusé à cause de sa pauvreté, et eUe se dit :
** Son cœur avait conçu Tespérance divine Que le bonheur viendrait habiter la ruine, Et que ce toit croulant verrait fleurir un jour Un lys qui remplirait de son parfum d'amour 1 . . . Hélas ! il faut pourtant que mon cœur se soumette ! . . . Le lys n*a point fleuri, mais l'humble violette; Et lui, toujours rempli de son ancien regret, Ne Ta pas devinée à son parfum discret f . . ."
Véronique brûle alors le *• livre plein de son amour," et fait tomber une pierre du foyer, sous laquelle elle découvre une cachette contenant le trésor des la Roche- Morgan. Elle montre à Jean les diamants de sa famille
et lui annonce son intention de se retirer dans un couvent. Le jeune homme devine l'amour de Véronique et reconnaît que c'est elle qu'il aime et non Irène des Aubiers. Il lui demande de l'épouser, mais Véronique refuse parce que Jean est trop riche depuis la découverte du trésor. En ce moment arrive l'abbé qui annonce au duc que les diamants de la Roche-Morgan sont faux. Jean XVII, le compagnon du Béarnais, avait vendu ses pierreries pour venir en aide au roi, et avait voulu que ses descendants conservassent les faux bijoux en témoignage de leur dévouement à la royauté. Le jeune duc apprend avec joie qu'il perd un trésor, puisqu'il en re trouve un bien plus précieux, l'amour de Véronique.
Je ne saurais exprimer le plaisir que m'a fait cette petite comédie en un acte. Je l'ai préférée à ce grand drame en cinq actes, "Madame de Maintenon." Ici, l'auteur avait un vaste sujet : la révocation de l'édit de Nantes. Le nom de M"** de Maintenon est fatalement lié à cet acte impolitique et cruel de Louis XIV. On a tâché dernièrement d'exonérer la veuve Scarron, en disant que le roi ne fit que céder au désir général de son peuple, quand il effaça d'un trait de plume la grande œuvre de son aïeul. En admettant que M"* de Maintenon n'ait pas contribué à la révocation de l'édit, elle eût pu se servir de son immense influence sur Louis XIV pour adoucir le sort des anciens coreligionnaires d' Agrippa d'Aubigné. L'histoire ne nous dit pas qu'elle le fit, et placée si près du trône et gouvernant presque, elle doit partager la responsabilité du crime du grand roi, des dragonnades des Cévennes et de l'émigration en masse d'une population honnête, laborieuse et utile. L'Espagne de Philippe III, après qu'on eut chassé les
Morisques, eût dû être une leçon pour Louis XIV et ses conseillers. Ils ne la comprirent point, et Pannée 1685 -devait être plus funeste encore à la France que l'année 1572. François Coppée tâche de rendre M"* de Maintenon intéressante en jetant une lueur de poésie sur sa vie, un amour de jeunesse, dont le souvenir fut conservé dans la vieillesse. Je ne trouve pas que l'auteur ait réussi à nous faire prendre aucun intérêt au sort de son héroïne; il nous la représente lui-même comme étant trop ambitieuse, trop attachée à sa puissance, pour que nous puissions réellement croire qu'elle était de bonne foi en oiîrant de se sacrifier pour le frère de son ancien amoureux. Nous son\mes tentés, malgré nous, de penser qu'elle devait s'attendre au dévouement de Samuel de Méran et savoir qu'elle n'avait rien à craindre. De tous les personnages du drame, il n'y a que Samuel de Méran et Henriette d'Aubusson que nous aimions. Louis XIV nous paraît un aiîreux tyran, et quant à Louvois, il joue dans la pièce un rôle odieux, celui de courtisan vil et jaloux. L'ensemble du drame est certainement intéressant, les scènes sont vives et animées, touchantes parfois, et les vers sont beaux. L'ouvrage est bien supérieur à "la Guerre de Cent Ans." François Coppée devait réussir encore mieux avec " les Jacobites."
La scène se passe en 1745 ; Charles-Edouard, le fils du Prétendant, est arrivé en Ecosse pour reconquérir le royaume des Stuarts, et le grand clan des MacFingalls est réuni pour savoir s'ils aideront le Prince. Ils hésitent, ils vont désobéir à la voix du chef, quand arrivent Angus, l'aveugle, et sa petite-fille, Marie. C'est le mendiant qui entraîne les Highlanders et les fait se ranger sous la bannière jacobite. Le Prince paraît, il est reçu
avec enthousiasme; il met un baiser sur le front de Marie, qui représente l'Ecosse, et la guerre commence. Malheureusement, Charles-Edouard a vécu à la cour de Louis XV ; malgré son intrépidité, il a des mœurs légères, et bientôt il a fait oublier ses serments à la jeune Dora, femme de son hôte, lord Fingall. Les sévères Ecossais ont des soupçons, ils épient la maison où ont lieu les rendez-vous du Prince et de Dora. Ils ne veulent plus obéir à leur chef, s'il doit être un Charles II. Marie se sacrifie pour le Stuart, pour l'Ecosse ; elle cache Dora et dit à lord FingaU que c'est elle que Charles-Edouard est venu voir. Les Ecossais ne s'occupent pas des amours du Prince et d'une mendiante, et restent fidèles à leur héros. Le dévouement de la noble jeune fille et des vaillants hommes des Hautes-Terres est cependant inutile, c'est en vain qu'ils remportent la grande victoire de Preston-Pans et celle de Falkirk; à Culloden les Jacobites sont écrasés, et Charles-Edouard est fugitif dans ce pays où ont régné ses ancêtres pendant tant de siècles. Il finit par arriver à la mer épuisé, mourant de faim, et il demande un morceau de pain à un vieillard qu'il rencontre sur la plage. Ce vieillard, c'est un mendiant, c'est Angus; Marie est avec lui; eUe a voulu revoir, avant de mourir, ce prince à qui elle a donné sa vie. Elle lui fait de touchants adieux :
** Dans les pays dorés, dans les cités célèbres, Oui, tu regretteras TEcosse aux cieux funèbres, Et songeras, rêveur sous un climat vermeil, Que la chaleur du cœur vaut mieux que le soleil I
Quand tu verras briller les astres au ciel pur, Pense à nos froides nuits de triste et pâle azur.
Où passe quelquefois la musique confuse
Que joue une lointaine et douce cornemuse !
Dis-toi qu'on se souvient là-bas de Texilé
Venu dans le pays qui Tavait appelé
Pour y combattre en brave et lui laisser la gloire
Et l'honneur, deux trésors plus chers que la victoire."
Cliarles-Edouard avait été en effet héroïque dans cette chevaleresque expédition, et ses malheurs ont rendu poétique l'histoire des derniers Stuarts. Nous savons qu'il mourut à Florence en 1788 et que sa veuve, la comtesse d'Albany, épousa un poète, Alliéri. Son frère, qui fut longtemps le cardinal d'York, mourut en 1807. Ses partisans l'appelaient Henri IX; mais comme Henri V de France, il ne monta jamais sur un trône. Les derniers Stuarts et les derniers Bourbons étaient tombés, parce qu'ils n'avaient tenu aucun compte de la volonté du peuple. Le peuple a réclamé sa liberté et a fait comprendre que le droit divin est incompatible avec le progrès et la civilisation modernes.
Coppée a écrit aussi un autre grand drame "Severo Torelli." J'ai essayé de résumer en quelques pages son œuvre dramatique. Il me semble qu'il est poète avant tout, et ce qui nous plaît dans ses drames, c'est la belle poésie et les sentiments délicats du poète du "Reliquaire," plutôt que l'intérêt et la vraisemblance dramatiques.
La prose de François Coppée est aussi d'un grand mérite ; il a écrit de touchantes histoires et de charmants contes. "Une Idylle pendant le Siège" nous fait voir l'amour simple et profond de Gabriel et d'Eugénie, et nous présente des scènes vraies et poétiques. L'idylle devient parfois une épopée, quand l'auteur parle des
souffrances du siège et de l'horreur de la Commune. Gabriel, cependant, ne s'occupe pas des événements historiques; il est absorbé dans son amour; et le 4 septembre, la déchéance de l'empereur, la proclamation de la République, ne représentent pour lui qu'une chose : "son rendez-vous manqué." L'aspect de Paris, pendant cette terrible époque, est décrit avec force et impartialité. Coppée déplore les malheurs de la patrie, mais il flétrit encore les hommes qui firent la guerre civile en présence de l'étranger.
Je voudrais pouvoir vous lire en entier " le Coucher du Soleil." Je ne crois pas que Chateaubriand et Théophile Gautier aient jamais fait un plus beau tableau. Le soleil tombe, il est sur le point de disparaître de l'horizon, il jette une lueur rouge et fulgurante. Qui a vu cette splendeur? Sont-ce ces deux hommes graves qui parlent de groupes parlementaires? ces jeunes bourgeoises qui s'entretiennent de leurs gants de Suède ? le capitaine et le •sous-lieutenant tout occupés des promotions militaires? les voyageurs d'un omnibus qui écoutent crier dans les rues l'annonce d'un crime ? le bon bourgeois et madame son épouse ? Non, " un flâneur quelconque, dit l'auteur, dont la contemplation de la nature, avait, ce soir-là, fait un poète, fut un instant tout fier et tout troublé en songeant que le soleil s'était couché pour lui seul."
Passons rapidement en revue les autres contes de Coppée : c'est la courtisane vieillie, presque aveugle, qui fait briller à ses yeux éteints les bijoux, prix de son infamie et que jette dans une longue rêverie un petit dé d'argent dont elle se servait quand elle était pure et laborieuse ; c'est maman Nunu qui raconte de belles his-
toires et qui a vu le maréchal de Richelieu vieux et dévot ; c'est le capitaine Mercadier^ pilier d'estaminet, rude soldat, dont une petite fille boiteuse, recueillie par charité, embellit la vieillesse et l'empêche de tomber dans la dégradation ; c'est le vagabond, le repris de justice, qui est sauvé par une phrase sublime de l'Evangile, qu'il lit un jour sur la planche noircie d'une salle de l'école des Frères, et qui se sacrifie pour le seul ami qu'il ait jamais eu ; c'est la robe blanche de la première communion que met avec joie une pauvre fille infirme, qui voit avec chagrin ses compagnes se parer bientôt de la robe de noce, tandis qu'elle n'aura jamais eu qu'une seule blanche toilette; c'est l'enterrement dramatique, où les acteurs posent en public et jouent leurs rôles, en dépit d'euxmêmes ; c'est l'histoire de Meurtrier, à la mine farouche, à la force herculéenne, qui raconte avec feu les prouesses qu'il fait le dimanche, et que l'on voit occupé de choses bien différentes : il soigne tendrement sa vieille mère, lui sucre son café, caresse son petit chien ; il est non pas un Hercule, non pas un Lovelace, mais il est néanmoins le héros d'une simple épopée domestique. Voilà quelquesuns des sujets que nous raconte Coppée dans ses premiers contes. Je pourrais encore mentionner "la Légende du Manuscrit," qui nous fait voir l'amertume dont est abreuvé celui qui commence dans la carrière littéraire : son manuscrit est refusé de tous côtés, il roule dans tous les bas-fonds, il se salit, il se tache. Heureux l'auteur s'il ne s'est pas aussi dégradé, en suivant le manuscrit dans ses pérégrinations. Théodore de Banville, nous dit Coppée, à qui l'on demandait un jour un moyen sûr de cacher un papier précieux, imagina immédiatement celui-ci : — " Ecrire une tragédie en cinq actes, un
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Arhogaste quelconque, glisser le papier qu'on veut dérober à toutes les recherches entre deux pages du manuscrit, ficeler le tout et le déposer à la Comédie-Française. La cachette ne sera jamais découverte."
Outre les contes que nous venons de mentionner, François Coppée écrivit " Vingt Contes Nouveaux." Le premier, " le Morceau de Pain," donne un exemple frappant d'héroïsme et de misère : Le duc de Hardimont fait partie de l'armée qui défend Paris pendant le siège; il a faim, il essaye de manger un morceau de pain de munition, mais il le jette bientôt loin de lui avec dégoût. Un soldat se baisse, essuie le pain et le mange avec avidité. Il explique au duc que toute sa vie il a eu faim. Le gentilhomme ne peut comprendre comment un être humain a pu être réduit à un tel degré de misère, il promet alors au malheureux de lui venir en aide. Quelques heures après, on appelle la garde ; Jean-Victor prend la place du duc endormi, et il est tué. Depuis ce temps, M. de Hardimont ramasse chaque morceau de pain qu'il trouve sur sa route, et le met bien en évidence sur un banc pour quelque infortuné qui a toujours faim.
Dans "le Cantonnier," je remarque une comparaison gracieuse et poétique : " L'amour de la Reine fut tué du coup, ce frêle et timide amour, qu'elle n'avait jamais osé avouer à son mari, et qu'elle comparait maintenant à cet oiseau privé qu'étant petite fille, elle avait étouffé dans sa main, fermée brusquement en tressaillant au bruit d'une potiche, cassée par une fille de chambre."
On reconnaît encore le poète dans cette idée-ci : " un vieux canon est planté en terre par la culasse pour amarrer les navires," il s'est rempli de terre et une petite
fleur bleue s'épanouit dans l'engin de destruction ; cette fleur, c'est la bonté d'un vieux soldat.
Dans plusieurs de ses contes, Coppée se plaît à nous décrire la vie bourgeoise, un peu comme 'dans " les Humbles." L'intérêt de ces récits ne peut être grand, l'intrigue n'existe pour ainsi dire pas; ce ne sont que de simples scènes d'intérieur présentées avec esprit et naturel. Ce genre d'ouvrage a sûrement son mérite; c'est du réalisme, mais de la bonne école, celle qui ne peut choquer aucun sentiment délicat.
Il est impossible de mentionner tous les contes de Coppée. Je me contenterai d'en citer quelques passages qui m'ont paru caractéristiques : " Louis Miraz me conduisit dans sa chambre haute de la rue des Quatre- Vents, où il me passa deux mille alexandrins au travers du corps,''
"Le bonheur est pareil au pain bénit de la grand'messe ; on n'en a qu'un tout petit morceau, le dimanche seulement, et tous les fidèles n'en ont pas."
" La bouche du bébé ébauchait le sourire si bonhomme des tout petits, et ses yeux, grands ouverts maintenant, étaient de ce bleu adorable qui nous prouve bien que les enfants viennent du ciel."
" Je considère les choses de la politique avec un indulgent scepticisme, et — rare exception parmi mes contemporains — je n'ai dans ma poche aucune Constitution destinée à assurer le bonheur du peuple français."
Le style de Coppée en prose est clair, souvent poétique. Il emploie les expressions les plus neuves, les plus récentes, même j'ai remarqué celle-ci que Littré ne donne pas : je fourbançais dans la chambre. C'est un moderne, mais, comme il le dit de Gustave Flaubert, son " modernisme " n'admet pas l'étude du " sous les yeux,"
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du " coudoyé. François Coppée, pas plus en prose qu'en poésie, n'est un décadent.
Son second volume de poésies n'est pas inférieur au premier. Il coùimence par " le Cahier Rouge," où il a écrit, dit-il, dans ses heures de fatigue, " quelques poésies fugitives, à peu près comme un enfant paresseux illustre de pierrots pendus les marges de sa grammaire." Les vers de ce recueil sont un peu comme ceux du "Reliquaire," en ce sens qu'ils sont généralement tristes et expriment le remords du passé. " Fantaisie Nostalgique " est un poème touchant et mélodieux: l'auteur se compare à un enfant volé par des tziganes qui " devint saltimbanque et joueur de guzla." Son père le retrouve et le mène dans son beau château, où il lui prodigue les plus tendres caresses. L'enfant, cependant, regrette la "guitare absente" et "sa libre misère" et tourne ses regards vers " le ciel, le seul pays natal." " Le Menuet " est aussi harmonieux qu'un air de danse, et "En sortant du bal" nous raconte les impressions qu'éprouve une jeune fille à sa première soirée ; de retour chez elle, elle regarde son petit bouquet et son mignon carnet, où se trouve un nom que personne ne doit connaître. " Presque une Fable " est réellement gracieux : Un liseron aimait une fauvette ; la petite plante rampait au pied d'un tilleul; elle voulut grimper le long du tronc de l'arbre pour arriver au nid de l'oiseau dont elle entendait le chant, la tige s'éleva mince et fragile, mais la sève fut vite épuisée, et quand le liseron atteignit le sommet de l'arbre,
" 11 ne put supporter la fraîcheur du feuillage, Et mourut, en donnant, le jour de son trépas, Une dernière fleur que l'oiseau ne vit pas."
Nous ne pouvons nous arrêter plus longtemps au " Cahier Kouge.'^ Jetons les yeux sur " Olivier." C'est un long poème dont le héros est le poète lui-même. L'ouvrage exprime cette désespérance que nous avons vue dans un grand nombre des œuvres de Coppée. Ce n'est pas cependant cette poignante amertume de "la Confession d'un Enfant du Siècle " et de " Kolla," ce scepticisme qui nie tout, même l'amour, et conduit au suicide. Olivier est un poète déjà célèbre, tout lui sourit et on le croît heureux, mais
" Qu'importe un peu de bruit autour de votre nom ? Qu'importe le laurier, bien souvent éphémère, Si quelque blanche épouse ou quelque vieille mère Ne doit pas de sa main le suspendre au foyer? "
Olivier voit la joie autour de lui ; dans tous les quartiers de Paris la foule est heureuse et jouit d'une belle journée de printemps; le poète seul est en proie à "mille nostalgies." Il se décide alors à se rendre dans le village où s'est écoulée son enfance. En quittant Paris, il se rappelle les longues promenades qu'il faisait avec son père, et il consacre des pages émues au souvenir de cet homme de bien, de ce chef de famille enlevé trop tôt aux siens, de cet ami dont l'affection n'est jamais égoïste, et dont le dévouement est, comme l'horizon, immense et sans bornes. Dès qu'Olivier est arrivé au village, un vieil ami vient le prendre et le conduit chez lui. C'est là qu'il rencontre la gentille Suzanne, fille de sou hôte. Le poète se sent renaître, il aime encore ; il sera aimé, et cette jeune fille lui fera alors oublier le passé. Vain espoir, même en contemplant la pure enfant, le spectre du passé souillé se dresse devant lui, et il dit adieu au
père et à la fille. Suzanne lui dit : " Pourquoi partir ? " et une larme tombe sur la main d'Olivier. Il veut se persuader qu'elle ne l'aime pas, il se dit :
" — Elle, m'aimer! Qui sait si même elle y songea? Mon départ ne saurait troubler son âme blanche. A peine voyons-nous tressaillir une branche Lorsque vient de tomber le nid qui s'y logea."
Il retourne à Paris, il recommence sa vie d'autrefois, mais Olivier, quoi que tu fasses, tu n'oublieras jamais
<< Cette larme d'enfant qui tomba sur ta main 1
tt
Quelque admiration que nous ressentions pour ce beau poème, nous ne pouvons admettre la conclusion de l'œuvre. Au lieu de se dire que le passé est irréparable, l'homme doit croire, au contraire, que la réhabilitation est toujours possible, s'il reste dans le cœur une étincelle d'énergie et de courage.
Les poésies des " Kécits Epiques " se rapprochent des vers de " la Bénédiction," tout en étant parfois douces et touchantes : Ce sont " les Yeux de la Femme," dans lesquels Dieu mit " tout l'infini du ciel " ; c'est le Pharaon qui monte sur le trône de son père et à qui les hiérogrammates demandent quels sont ses désirs. Veut-il de l'or, la gloire, la puissance ? Non. Il ordonne qu'on bâtisse son tombeau. Nous voyons aussi "l'Araignée," que Mahomet a épargnée un jour, et qui tend sa toile à l'entrée d'une caverne, où s'est réfugié le Prophète poursuivi par ses ennemis ; les deux tombeaux ouverts par Timour-Leng : le cercueil d'un poète est jonché de fleurs, celui d'un despote est rempli de sang. Kegardons le Christ, qui berce le petit enfant et file la quenouille d'une pauvre
femme ^ui a quitté sa maison pour venir en aide à un malheureux vieillard, et contemplons Jeanne " la bonne Lorraine," à qui les Français demandent des armes pour chasser l'étranger, et qui leur dit d'aller en prendre au cimetière; les croix mises sur les tombes des soldats morts pour la patrie
" Par miracle et soudain devinrent des épées, Et le soleil brillait sur leurs gardes de fer, Si bien qu'en ce moment chaque tombe avait l'air, Avec l'ordre du ciel étant d'intelligence.
De présenter une arme et d'implorer vengeance."
Deux autres poèmes des "Récits Epiques" attireront surtout notre attention : " la Tête de la Sultane " et " la Veillée," le premier d'un caractère sauvage et effrayant, le second d'une tristesse indicible. Mahomet II veut se rendre possesseur de la splendide Byzance, et il ne rêve qu'à la grande ville, mais un jour ses janissaires l'ont mécontenté et il s'est retiré dans son harem, où il ne pense plus, dit-on, qu'aux yeux bleus d'une esclave épirote. Les soldats murmurent, il se rassemblent en tumulte devant le palais, et ils envoient le fidèle vizir chercher le sultan. Le ministre trouve son maître; sa main est sur une guzla d'Epire, une esclave est à ses pieds. Mahomet apprend que son peuple est en révolte, il sort de son palais et se présente à ses janissaires. Un des vieux soldats lui dit qu'on prétend qu'il a oublié sa gloire et qu'il est énervé par l'amour d'une femme. Que répond le sultan ? Il met la main dans im sac, en retire une tête pâle et sanglante, aux long cheveux noirs, et la lance dans la foule qui l'entoure. Il a donné à sor
peuple, comme gage de son énergie, la tête de la sultane aux yeux bleus.
"La Veillée " nous raconte la charité chrétienne d^Irène de Grandfief. Son fiancé, le vicomte Koger, est parti pour la guerre, emportant dans un médaillon d'or une boucle des " fins cheveux '' d'Irène. La jeune fille a ôté ses bijoux, elle a fermé son piano et elle attend tous les jours une lettre du soldat. Bientôt, elle ne reçoit plus de nouvelles, Metz est bloquée et Roger fait partie de l'armée de Bazaine. Le flot de l'invasion monte rapidement et, un matin, on entend des coups de feu près du château d'Irène. L'ennemi est repoussé, mais un jeune officier allemand est grièvement blessé. On le porte dans la chambre qui eût été celle de ïloger, et le médecin dit qu'il guérira, peut-être, si on lui donne régulièrement ses potions. Irène a voulu le soigner, pensant que si son Roger était blessé, il serait bien heureux d'être recueilli ainsi. Elle se place au chevet de l'Allemand. Celui-ci s'adresse à elle et lui dit qu'une nuit il a blessé mortellement un Français, une sentinelle, et que ce malheureux lui a remis un petit médaillon, en lui faisant promettre de le porter en France, pour tâcher de le faire parvenir à sa bien-aimée. L'officier allemand donne le médaillon à Irène, et lui demande de faire des recherches pour retrouver la fiancée de l'homme qu'il a tué. Irène, au désespoir, reconnaît le médaillon de Roger. - Voilà donc le meurtrier de son amant, ce blessé qui est là mourant devant elle ; elle n'a qu'à ne pas lui donner le contenu de cette fiole qu'elle tient à la main, et son Roger sera vengé. Quelle tentation ! En ce moment, l'étranger demanda à boire. Irène leva les yeux vers un Christ d'ivoire et tendit le verre au blessé. Toute la nuit elle
le veilla, mais quand revint le médecin, vers l'aurore, il s'aperçut qu'Irène avait les cheveux blancs.
Dans les " Kécits Epiques," l'auteur nous présente bien des scènes nobles et pathétiques : il nous montre le général Walhubert blessé sur le champ d'Austerlitz, et refusant d'être transporté, ppur ne pas retarder l'impétuosité de la charge. Sur l'ancien champ de bataille de Wagram, nous reconnaissons le fils de Napoléon, du vainqueur, qui s'est égaré, et qui demande à une vieille femme de lui dire où il est. Le roi de Kome voit toujours dans ses rêves les batailles de l'Empereur, cependant, il se trouve à Wagram, et il ne le sait pas.
Les poésies de Coppée dont je désire encore vous parler sont "l'Exilée," les "Jeunes Filles " et " les Mois." Dans ces trois petits recueils, nous ne trouvons que des vers tendres et doux. Il me semble que c'est surtout en ce genre que le poète excelle ; malgré l'énergie et la force d'un grand nombre de ses poèmes, malgré le beau souflBe patriotique qui les anime, la muse de François Coppée me paraît lyrique, élégiaque, plutôt qu'épique. Que de tendresse dans ces jolis vers de l'Exilée, et comme le poète y fait voir son âme aimante :
" Enfant blonde aux yeux doux, ô rose de Norvège, Qu'un jour j'ai rencontrée aux bords du bleu Léman, Cygne pur émigré de ton climat de neige 1
" Je t'ai vue et je t'aime ainsi qu'en un roman, Je t'aime et suis heureux comme si quelque fée Venait de me toucher avec un talisman."
Nous partageons pleinement le bonheur du poète, et c'est avec joie que nous apprenons qu'Olivier n'est plus
obsédé par le passé, et qu'il peut encore aimer d'un pur amour.
Coppée a le don de résumer mille sentiments exquia dans quelques vers. Les idées qu'un autre prendrait un long poème pour exprimer, il les met clairement devant nous en huit lignes. L'immensité du firmament, la brièveté de la vie humaine, représentée par une étoile qui file, l'amour partagé, les angoisses de la séparation, tout se trouve dans ces vers charmants des " Etoiles Filantes " :
" Dans les nuits d'automne, errant par la ville, Je regarde au ciel avec mon désir.
Car si, dans le temps qu'une étoile file, On forme un souhait, il doit s'accomplir.
'^ Enfant, mes souhaits sont toujours les mêmes, Quand un astre tombe, alors, plein d'émoi.
Je fais de giands vœux afin que tu m'aimes Et qu'en ton exil tu penses à moi."
Les poésies intitulées "Jeunes Filles" sont des plus gracieuses : " Devant un frais cottage " l'auteur voit apparaître une svelte amazone. Il voudrait alors être l'heureux cavalier qui l'accompagnera dans sa course rapide, il pourrait lui dire des paroles d'amour et lui serrer doucement la main. "Sur la plage" le poète aperçoit une brune jeune fille qui jette un long regard sur la mer ; il voudrait être le hardi marin, dont la barque vole sur les flots, et qui, bientôt, va rejoindre la fiancée qui l'attend. " Dans un train de banlieue," le poète a pour compagnon un vieux monsieur aux favoris gris. C'est le père de ces trois jeunes filles avec lesquelles il s'éloigne de la gare. Le voyageur voudrait les suivre, quitter le train et s'établir dans le village, où il prendrait pour
compagne une des fillettes aux chapeaux de paille et aux robes d'été. La vie serait alors simple et heureuse. Voilà, n'est-ce pas, de ravissants tableaux.
"Les Mois" sont d'amoureuses complaintes, où le poète parle de la nature à sa bien-aimée, et se sert des choses de la nature pour faire de charmantes comparaisons. Aucune périphrase ne saurait rendre la mélodie de ces doux vers, et vous me saurez gré de ne pas substituer ma prose à l'exquise poésie de l'auteur. Voici ce qu'il dit du mois de Juin :
" Dans cette vie où nous ne sommes Que pour un temps sitôt fini, L'instinct des oiseaux et des honmies Sera toujours de faire un nid ;
" Et d'un peu de paille ou d'argile Tous veulent se construire, un jour, Un humble toit, chaud et fragile, Pour la famille et pour l'amour.
** Par les yeux d'une fille d'Eve, Mon cœur, profondément touché, Avait fait aussi ce doux rêve D'un bonheur étroit et caché.
*' Rempli de joie et de courage, A fonder mon nid je songeais ; Mais un furieux vent d'orage Vient d'emporter tous mes projets ;
** Et sur mon chemin solitaire Je vois, triste et le front courbé, Tous mes espoirs brisés à terre Comme les œufs d'un nid tombé."
Plus on lit des poèmes comme ceux-ci, plus on s'y attache, aussi est-ce avec regret que je me vois arrivé à la fin de cette étude, encore n'ai-je pu vous parler des dernières œuvres de Coppée: ses contes en vers, "les Boucles d'Oreilles,'^ " Sous le Drapeau," et quelques poésies légères dignes des premières.
Je ne puis, non plus, vous entretenir de ses articles de critique comme feuilletoniste de "la Patrie." Je suis forcé de prendre congé du poète, dont les beaux vers m'ont tenu sous leur charme pendant bien des heures. Une seule chose me console, c'est de penser que François Coppée est dans la force de l'âge et que nous pourrons encore lire de nombreux ouvrages inspirés par sa muse tendre et passionnée.
Deatb'0 flDoî>crn Uanguaôe Scrica.
Introduction priées are quoted unless otherwise stated,