TROISIÈME
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TROISIÈME MESSÉNIENNE
Naples.
Par les flots balancée , une barque légère , Hier, m’avait porté sur ce vaste vaisseau , Qui fatiguait le golfe et sa vaine colère D’un inébranlable fardeau.
Ce vaisseau devait porter à Constantinople M. Stratford- Canning, ambassadeur d’Angleterre, et le bruit courait alors que la mission de ce diplomate avait pour but l'affranchissement de la Grèce»
LE VAISSEAU
Ses longs mâts dans les cieux montaient en pyramides ; Comme un serpent ailé , leur flamme , au sein des airs, Déroulait ses anneaux rapides ,
Et j’admirais ce noir géant des mers ,
Armé d’un tripie rang de bronzes homicides ,
Qui sortaient à demi de ses flancs entr’ouverts.
Ces mots : demain! demain! ce doux nom de la Grèce, Volent de bouche en bouche : on s’agite , on s’empresse L’un, penché sous les ponts, aux câbles des sabords Enchaîne les foudres roulantes ;
L’autre court, suspendu sur les vergues tremblantes, Où la voile , en criant, cède à ses longs efforts.
Leur chef le commandait , et son regard tranquille De la poupe à la proue errait de tous côtés,
Avant d abandonner cette masse immobile Au souffle des vents irrités.
LE VAISSEAU
Ainsi , prêt à quitter les sphères immortelles ,
Pour ravir une proie au vautour furieux ,
L’aigle, tranquille et fier, se mesure des yeux, Essaie, en les ouvrant, si ses ongles fidèles À sa colère obéiront encor,
Et , pour battre les airs, étend deux fois ses ailes, Avant de prendre son essor.
Témoin de ces apprêts, debout sous la misaine, Il part, disais-je, il part; mais doit-il affranchir Les généreux enfans de Sparte et de Messène ? Doit-il sous un pacha les contraindre à fléchir ? Pour qui grondera son tonnerre ?
A ce peuple persécuté
Porte-t-il dans ses flânes ou la paix ou la guerre, L’esclavage ou la liberté?
LE VAISSEAU
La liberté , sans doute !... et la Grèce est mourante ; Son sang coule et s’épuise. Ali ! qu’il parte! il est teins De sauver, d’arracher au sabre des sultans La victime encor palpitante.
Quand je la vois toucher à ses derniers instans ,
Il fatigue mon cœur d’une trop longue attente.
Comme toi menaçant, et comme toi muet, Vésuve, que fait-il sous ton double sommet, Qui , trompant mon espoir par la vapeur légère Que ta bouche béante exhale vers les cieux, Fume éternellement sans éblouir mes yeux Du spectacle de ta colère !
Dors, volcan imposteur, par les ans refroidi, Dors, et sois pour l’enfance un objet de risée,
LE VAISSEAU
Vieillard, sous la cendre engourdi,
Je suis las d insulter a ta lave épuisée ;
Mais qu il tonne du moins , ce vésuve flottant , Moins avare que toi des flammes qu’il recèle!
Que son courroux tardif soit juste en éclatant Sur les mers du Bosphore où Canaris l’appelle!
Quand il fendra leurs flots , si souvent éclairés Par des esquifs brulans qui vengeaient la patrie , j S il faut une etincelle a sa flamme assoupie,
Qu elle s allume aux feux de ces brandons sacrés Que la Grèce avait préparés Pour les flottes d’Alexandrie!
Mais non ; son seul aspect sous les murs ottomans fera triompher la croix sainte;
LE VAISSEAU
ïî verra du sérail trembler les iondemens -,
Les flots de Marmara se troubleront de crainte ,
Et, sans contraindre Athene à payer un succès Qui l’arrache expirante au joug de l’infidèle,
Si l’Anglais la délivre, au moins quelques Français Auront versé leur sang pour elle.
Toi, qu’ils ont devancé dans ton noble dessein, Vaisseau libérateur, recois-moi sur ton sein;
Pars , va me déposer sous ces blanches colonnes Où Socrate inspirait les discours de Platon.
Mes yeux verront flotter les premières couronnes Que les Grecs vont suspendre aux murs du Parthénon. Laisse-moi, sous des fleurs et sous de verts feuillages, Consacrés par mes mains à ses dieux exilés , Laisse-moi cacher les outrages
LE VAISSEAU
De ses marbres vainqueurs de la guerre et des âges Que votre Elgin a mutilés.
Je les verrai, ces morts qui vivent dans l’histoire, Pour saluer des jours si beaux,
Renaître et soulever les trois mille ans de gloire Dont le tems chargea leurs tombeaux;
Et moi, chantant comme eux ces jours de délivrance, J’irai mêler la voix, l’hymne à peine écouté D’un obscur enfant de la France,
À leurs cris de reconnaissance,
A leurs hymnes de liberté.
Va donc, n’hésite plus, n’attends pas les étoiles; Des flambeaux de la nuit les feux seront pour toi. N’entends-tu pas le vent qui frémit dans les voiles?
LE VAISSEAU
Il l’invite à partir : pars, vole, emporte-moi! Notus, je me confie à ton humide haleine,
A toi, brûlant Siroc, à toi, noir aquilon;
Mugis, qui que tu sois qui souffles vers Athène : Tout me sera zéphyr, quelque vent qui m’entraîne Du tombeau de Virgile au tombeau de Byron !
Vain songe !... Il dédaigna ma prière inutile.
Hélas ! pour un Français il n’avait point d’asile !
Au lever du soleil , mes yeux l’ont découvert Entre le doux Sorrente , où la grappe dorée Se marie au citronnier vert ,
Et les rochers aigus de la pâle Caprée.
Sans doute il entendit, sur ce pic menaçant,
Le stupide héritier des demi-dieux du Tibre r
LE VAISSEAU
Tibère, s’éveillant au nom d’un peuple libre,
Des Grecs ressuscités lui demander le sang .
Sur la rive opposée , il ne put méconnaître Ce chantre harmonieux que Sorrente a vu naître : Le Tasse errait encor dans l’asile enchanté Où l’amour d’une sœur recueillit sa misère.
Du sein de l’immortalité,
Poète , il fit des vœux pour les enfans d’Homère ! . . . Le vaisseau cependant voguait sur Fonde amère. Qui des deux a-t-il écouté?...