‹ Serfs et vilains au moyen âgeChapitre 1 sur 115 · AU · texte numérisé non relu

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en elles de Tétat juridique de l'individu, l'histoire de la progressive évolution vers la jouissance complète du même droit pour tous les hommes.

Dans, la France du moyen âge, la France qui dérivait de la société gallo-romaine, c'était d'antiquité que la différence des droits civils rendait très distinctes les unes des autres les personnes composant l'état social. Cette différence les catégorisait en classes profondément séparées. Classes superposées, qui plus est, à raison et en vertu de cette inégalité juridique. Le moyen âge, en France ni ailleurs, n'avait pas inventé cette consécration de l'inégalité : il la continuait. Son existence était de principe. Elle se montre presque au berceau des sociétés de l'Occident, avec l'existence correspondante de condition libre et de condition asservie; à peu près partout elles servent ensemble à échelonner les positions et les droits.

Quand il y a de telles démarcations, ce n'est pas aux classes particulièrement destinées à la production matérielle ou s'y employant, que l'indépendance appartient. Aucune preuve n^est nécessaire, montrant que la majeure portion de ces dernières a été longtemps dans une situation de servitude, avant de posséder la somme dévie civile qui constitue la liberté. A l'évidence naturelle, à la probabilité si l'on veut de ce fait, aucune attestation n'ajouterait rien. Il n'y a lieu d'apprendre à personne que l'histoire de ces classes

consiste dans leUr prc^ressive ascension à l'état libre, parties de Tasservissement originaire.

Ce sont les serfs qui, au moyen âge, forment la classe non libre. A dire qu'ils sont seuls à la coniposer on ne s'avancerait môme pas trop.

Outre la démarcation civile, toutefois, il y en a une de caractère politique, et celle-ci jette dans un fossé profond, relativement au rang supérieur, les libres qu'elle met au rang secondaire. Ces derniers sont les vilains. Ils ont bien une histoire à eux, autre que celle des serfs, une histoire dépendante des faits, tandis que l'histoire des serfs tient à celle du développement du droit et consiste à beaucoup d'égards dans ce développement même. Mais leur vie respective se déroule sous les mêmes faits généraux, les effets leur en sont à beaucoup d'égards communs. Les circonstances qui font durer ou qui abrègent l'asservissement de l'une, empêchent ou favorisent l'avancement de l'autre. Ensemble elles sont les éléments de l'histoire de l'état social en France.

Il ne faut pas moins, dans le cours de ces faits dont l'influence étend son action sur l'une comme sur l'autre de ces classes très distinctes, les étudier chacune séparément. Et comme les serfs étaient les plus éloignés du but à atteindre, c'est par eux qu'il convient de commencer. Auparavant, toutefois, quelques généralités doivent prendre place. Elles importent également à l'his-

toire des serfs et à celles des vilains, parce qu'elles précisent la situation dans laquelle ils eurent les uns et les autres à se mouvoir;

On regarde l'esclavage, c'est-à-dire la possession pleine et incontestée d'un homme par un autre à titre de chose pure et simple, comme la condition native du travailleur de bras au début des sociétés. Je crois qu'il faudrait une opinion plus réduite ou moins absolue. Le fait de la complète servitude fut certainement commun ; mais a-t-il été universel? Il y aurait peut-être plus de vérité à dire que tout se réunit pour imposer la dépendance au cultivateur et à l'ouvrier des premiers temps, ce. Dépendance », en effet, suppose une' servitude non essentiellement exclusive de toute liberté; or,. dans les premiers temps, là liberté ne manque pas partout à ce travailleur de bras. Chez plus d'un peuple, ceux du. moins auxquels notre tradition nous rattache, il eut assez de liberté pour que ce qu'on appelle la servitude puisse quelquefois sembler un mode d'association obligé. A . cela on ne saurait assimiler l'esclavage en aucun cas.

L'esclavage est la forme la plus rigoureuse de la « dépendance », mais c'est la dépendance seule qui a le caractère d'universalité. Elle est dans la nature des choses, eji quelque sorte. Elle se présente comme un mode du salaire dans le domaine de la production, comme le moyen de s'assurer la subsistance. Mode ou moyen que les sociétés débutantes, grandes ou petites, sont dans la nécessité de pratiquer. Dépourvues de capital> soumises à un ordre économique inférieur ou vicieux, elles se trouvent hors d'état de payer autrement que par ce procédé les objets de leur besoin. A son défaut elles seraient incertaines de se procurer ces objets. A son défaut également, l'individu dont le travail* correspond à ce besoin, resterait impuissant à assurer la sécurité à son œuvre.

La dépendance apparaît ainsi comme inhérente à l'ordre civil des premiers temps, elle y est la garantie de l'ordre économique. Par là s'explique son existence partout à de certaines dates. Seulement, des causes qui tiennent au principe de chaque société y dictant les institutions, ces causes influent sur les manières d'être, sur les suites, sur la durée de cette dépendance. Elle se présente donc sous des aspects multiples dans l'histoire. Passé les temps primitifs, les lois sociales lui imposent des limites dont la nature et l'étendue constituent divers états successifs. Et

comme ces limites deviennent obligatoires, les moins rigoureuses d'entre elles, celles même qui permettraient le plus qu'on regardât l'état de dépendance comme le mode d'une association consentie, prennent l'apparence d'un état arbritaire et tyrannique, tandis que l'obligatoire, en elle, n'a que le rôle d'une règle sociale. Règle mobile, donc nullement un fond uniformément rigoureux comme serait l'esclavage.

due l'on remonte par la pensée jusqu'à la tribu (les sociétés de l'Europe occidentale n'ont pas tant d'antiquité que l'on ne doive pas demander plus d'une fois le sens de leurs faits sociaux à cet état originaire) on verra assez exactement comment les différents modes de l'asservissement s'établissent. Quand la tribu n'a d'autre but que de se suffire dans la vie calme et bornée du patriarcat, quand aucune cause n'y développe des besoins de travail ou de ser\ûces hors dé proportion avec celui de son personnel propre, elle ne connaît que des individualités libres. Des individualités assurément hiérarchisées, mais entre lesquelles il n'y en a pas d'asservies. On conçoit ainsi une époque où nulle dépendance attentatoire à la liberté Civile n'existait. Mais que dans la tribu naissent des événements ou des situations impliquant la nécessité de salarier la production ou d'y employer des bras spéciaux, aussitôt le travail est attribué à deux sortes de personnes :

les unes qui l'exercent uniquement sous des conditions comportées par les temps et les lieux, c'est-à-dire par les données économiques et les idées sociales; les autres qu'on y a attachées en tant que possession absolue de maîtres. A ces maîtres, la conquête de ces autres personnes dans la guerre a dévolu le droit de se les approprier sans réserve. Sachant désormais utiliser leur captif, ils confisquent sa vie au lieu de la lui ôter. Dans l'histoire de l'Orient, dans celle des peuples du nord et de l'ouest de l'Occident, il est rare, par exemple, qu'une tribu ou une association de tribus ait formé un corps politique de quelque force, un peuple actif, entreprenant, militaire, sans que la dépendance y ait immédiatement emprunté à la nécessité d'une discipline sociale sévère et à la possession de personnes conquises, des formes d'asservissement plus arrêtées, plus strictes que celles usitées à l'origine.

Voilà donc dès le début deux états de non liberté. Si l'on ne peut pas les dire naturels, ils sont en tous cas probables et explicables. Le premier est pour ainsi dire organique; il représente ce que les choses exigent pour que la production soit possible à qui l'a pour objet, et assurée à la société; il admet des situations diverses; changeant d'ailleurs comme les choses elles-mêmes, il a, sous ces changements, un caractère évident de généralité. Le second est exceptionnel; il vient de

la force ; il est sans règle protectrice ; il n'a de degré que dans la volonté du maître. En histoire, le terme d'esclavage correspond au second de ces deux états, le terme de servage à l'autre. Y a-t-il entre eux un lien de descendance? j'estime que non en principe. Par le cours des choses toutefois, c'est possible. Dans ces situations d'abord distinctes, les faits produisent le contact; ils amènent donc une certaine confusion. Il arrive aussi que, par l'effet d'une action réciproque, l'essence de leur manière d'être respective tend à prédominer. Selon que cette action reçoit plus ou moins de force des principes religieux ou moraux et des circonstances qui régnent, elle entraîne vers l'une . ou vers l'autre la forme générale de l'asservissement. Où la source de l'esclavage n'a que des jets intermittents, l'influence évidemment reste au servage ; au contraire, 6ù cette source est entretenue et abonde, l'esclavage prend de soi le plus de place. Il est trop facile de le multiplier, et il ôte vite leur raison d'être aux conditions plus libérales. Il devient destructif du travailleur libre, le ruinant par le bon marché de ses produits. Bientôt maître ainsi des choses, il prend par elles possession des idées, et ne tarde pas à ériger comme juste, à établir jusque dans le droit, ses modes les moins inspirés d'humanité. C'est comme cela qu'en France, sous les premières races, le servage présente beaucoup des caractères et des effets de

1 ancienne servitude Iatine> Par là probablement l'esclavage a souvent prévalu. Et s'il a eu dans l'antiquité un règne si long, si répandu, c'est que la guerre y joua un grand rôle, et lui fit une source peu tarie. Mais il n'existe pas de raison pour que son règne ait été partout primordial.

On définirait plus exactement, semble-i-il, l'état de servitude comme institution juridique dans la société, en l'appelant, de manière générale, une dépendance dont les modes sont rendus obligés proportionnellement aux nécessités matérielles et, à la fois, aux notions régnantes de la dignité humaine. Cela selon le temps et les lieux. Cette formule suffit, du moins, pour expliquer comment les divers degrés de l'état servile se distribuent dans l'histoire. Le degré qui fait de l'homme une pure chose entretenue pour des services nécessaires, degré limité par le seul intérêt qu'a le maître à ne pas user son instrument trop vite, c'est T esclavage. Dans les sociétés occidentales, il a naturellement sa place, en tant qu'institution organique du travail, là où régna la vieille morale romaine et où les lois de Rome s'imposèrent.

Dans la société qui est devenue la France, l'acquisition progressive de l'égalité civile et du droit pour tout le monde de posséder en propre, a été le fait constant. Il s'est produit surtout de la part des classes à qui incombaient le travail du sol et son exploitation. Mais le mouvement n'a pu avoir

lieu qu'en tant que ces classes furent douées d'activité individuelle, d'intérêts leur appartenant. II n'y a donc point à s'enquérir des faits pouvant les concerner sous la condition d'esclaves. A un état où l'homme, sa progéniture, son travail et tout ce qu'il peut accumuler par le 'travail sont la propriété d'un maître qui en dépose arbitrairement, l'intérêt personnel manque; donc l'histoire, tableau de luttes, d'efforts, de changements fait défaut. Car l'esclave reçoit ou subit les conditions variées successives dans lesquelles on le voit, il n'en crée aucune ; elles dépendent de ceux qui le possèdent; on ne saurait trouver en lui les traces d'une patiente et continuelle conquête d'individualité civile et de valeur sociale.

La véritable histoire des classes vouées au travail des bras, classes rurales ou autres, ne commence que • le jour où l'esclave est doué d'une portion de vie civile, le jour où il reçoit une part de responsabilité dans le travail, où il cesse d'être l'instrument, la machine animée de la production, pour en devenir l'agent. Alors il voit s'ouvrir devant lui la perspective du progrès. Il a un but qui est l'exhaussement continuel de sa condition, il peut rendre fructueux ses labeurs et se faire compter lui avec eux pour un élément nécessaire. Cette condition, ou quelque chose d'assez approchant, a existé chez certains peuples du nord de l'Occident. Dans la plupart des autres, ce sont les rap-

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